‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IV (volume 4)Chapitre 1 sur 185 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

Une révolution d'intelligence et de justice s'opère en ce moment dans l'esprit d'une génération studieuse. Le catholicisme et le moyen âge ,

union mystérieuse de poésie et de nationalité , n'excitent plus les dédains superbes , les haines moqueuses de la philosophie. Le dix-huitième siècle avec ses froides dissertations , ses sceptiques études ne glace plus l'imagination toute colorée de ce beau passé de cathédrales , de pompes d'or et d'encens , de chevalerie , de tournois et de nobles dames. De ce que notre société repose sur <l'autres élémens , sur d'autres bases , nous ne concluons pas que tout ce qui nous a précédé était abus et barbarie ; entourés encore de magnifiques débris , nous avons cessé de mépriser la civilisation qui les créa. Nous entrons dans une ère de haut examen et d'impartialité.

Quand on se place à cette vaste époque du onzième au quinzième siècle, qui peut sans s'émerveiller jeter les yeux sur l'immense gouvernement de l'I'^glise , sur cette admirable hiérarchie des évêques, des légats , parcourant l'univers chrétien agenouillé devant la parole; les conciles, congrès du monde délibérant par le terrible ana- Ihème; les pieux monastères, refuges d'égalité offerts à la bourgeoisie, aux manans , aux serfs même, pour s'élever fièrement ensuite la mitre

en tête et la crosse en main contre le baron bardé (le fer qui opprimait la terre ; ces nonil)rcuscs confréries de métiers qui invoquaient dans une dévotion commune leurs saints patrons et leur charte de privilège ; ces villes municipales libres et catholiques; partout la puissance de la conscience humaine : les chaires retentissantes sur les places publiques , et soulevant la multitude pour une idée , pour un sentiment , et au-dessus de cette belle organisation, le pai>c, autorité d'ordre et d'unité , et pourtant élective et populaire sans autres armes que quelques bulles écrites au Vatican.

Le catholicisme est au moyen âge la force morale opposée à la force brutale de la conquête ; ses miracles , ses légendes , ne furent que la symbolique d'un système qui , grandissant la foiblesse et la vertu, les opposait avec une auréole céleste à la violence territoriale des hommes d'armes brandissant leur puissant gantelet.

Cette place imposante , que le catholicisme absorba pendant quatre siècles , relève riiuj)ortance de la révolution qui le front haut en attaqua l'autorité. La réformation est le }!l.is vaste.

événement de Thistoire moderne, car elle opéra un changement complet dans les formes sociales; elle fut l'expression des nouveaux besoins de l'intelligence, de nouveaux faits qui éclataient de toutes parts en dehors de l'Eglise ; ce fut un mouvement simple , naturel , une transformation de la société ; la conquête s'était abaissée devant la puissance morale du catholicisme ; la puissance morale céda à son tour devant le principe politique.

- La lutte fut vive et profonde ; ceux qui n'aperçoivent dans la marche de l'esprit que la superficie, pourront sourire à l'aspect des discussions théologiques en vertu desquelles la réforme se posa au milieu des nations ; en creusant un ])eu , Monsieur, on n'a plus le même mépris pour des disputes qui touchaient à des intérêts aujourd'hui effacés du livre de la vie. Quand la société a conquis certains principes , elle oublie les sueurs des générations qui ont combattu pour les obtenir. En pleine possession de la liberté de conscience , nous n'avons plus la mémoire des trois siècles qui furent employés à une lutte laborieuse. Ce qui parait inconcevable à nous était

une croyance pour nos pères; ces grandes thèses sur le libre arbitre, sur les mystères, sur les indulgences , sur l'autorité et l'examen , n'offraient pas des controverses sans but dans une société religieuse ; n'était-ce pas toujours d'ailleurs les luttes philosophiques entre le pouvoir et la liberté ? luttes qui se prolongent sous d'autres formes au milieu de nous , parce qu'elles se rattachent au problème le plus diflicile à résoudre. On a jeté trop de mépris sur la théologie catholique au moyen âge. La scolastique ne fut point un système absurde ; les peuples ne s'enthousiasment pas pour des chimères ; la scolastique était un fond de doctrines et de méthodes sur des questions alors sociales; supposons , Monsieur, que dans quelques siècles de nous, tous les principes politiques aujourd'hui contestés soient admis dans le droit des nations: comment cette génération d'avenir envisagera-t-elle les petites dissertations de notre présent , les subtiles distinctions qui pourtant préparent la vérité ?

La réforme fut une violente attaque contre un système puissant encore sur l'imagination des ■peuples; elle dut trouver en face une forte résis-

tance; d'où résulta lu lijjue. 11 n'y avait dans ce mot rien de neuf; le moyen âge était le temps des confréries, des associations pour la défense commune ; or , comme le pouvoir , dans cette lutte de doctrines et d'opinions armées , ne se dessina pas toujours d'une manière nette et prononcée , comme il se laissa souvent dominer par le tiers parti des ménagemens et de modération , ces opinions ardentes s'organisèrent d'elles-mêmes et cherchèrent des garanties; il y eut des ligues protestantes comme des ligues catholiques ; celles-ci furent la réaction naturelle opposée au mouvement réformateur.

Dans ce choc vivace , les hommes à scntimens modérés: L'Hospital , Pasquier, Mole, s'effacent d'abord ; les époques de passions ne souffrent pas les tiers parti. Quand les opinions sont en présence dans une lutte ouverte, les sentimens calmes les importunent; elles veulent des combats sanglans ; elles y courent ; mais la lassitude vient ensuite. Dieu n'a pas jeté les sociétés dans des tourmentes perpétuelles ; alors commence et s'accroît l'influence delà modération ; la parole grave des hommes sages se fait entendre; ils reprennent

vu

leur ascendant naturel. C'est ee qui explique l'autorité du parti politique dans les événeraens qui assurèrent le trône à Henri IV ; il follait que les passions s'émoussassent d'abord ; elles s'usèrent dans les guerres civiles. Le règne de Henri IV est une époque toute de transaction et de balancement entre les factions ; le caractère du roi de Navarre ne fut pas un modèle de loyauté , connne on l'a surtout montré , mais le typed'unft politique adroite qui ménage toutes les opinions pour les concilier. L'avènement de Henri IV , connne toutes les restaurations , fut nn temps d'épreuves et de difiicultés ; il fallait faire la part aux honunes , aux choses , aux exigences , aux folies. Henri IV périt à l'œuvre , mais il assura la couronne à sa race, et c'était un résultat. Vous avez vu , Monsieur , une autre restauration ; vous en avez un moment dirigé les destinées , et quand j'écrivais son histoire, je me rappelais souvent le règne de Henri IV que Louis XVIII aimait tant à méditer , non point j)ar une vaine forfanterie de gloire et pour invoquer ce panache blanc devenu le symbole d'une opinion extrême , mais pour sxiivre cette même tactifiuc de ménagement du

chef de sa dynastie. Les trois époques dont je me propose d'embrasser l'histoire pourraient se résumer en trois mots : action, réaction , et transaction ; elles se tiennent intimement liées l'une à l'autre; elles forment un tout et une seule pensée.

Cette épopée est trop grande , trop belle , pour n'avoir pas excité la curiosité historique; de nombreux travaux ont été faits; j'ai besoin de les diviser en plusieurs écoles.

A l'origine du mouvement de la réforme et de la résistance catholique , naquit tout d'abord la controverse. Ne cherchez pas la vérité absolue dans ces écrits de sectes , ces pamphlets que les partis se jettent à la tète les uns des autres ; c'est une lutte où les combattans, comme les héros d'Homère , s'insultent avant d'en venir aux mains, La réforme méprise le catholicisme; le catholicisme poursuit avec fureur toute opinion nouvelle ; et puis ces sectes entre elles se combattent à mort; les luthériens, les sacramentaires , les anglicans , les sociniens , engagent des querelles vives et profondes comme leurs divisions ; cette école se continue dans tous les livres de controverse , même jusqTi'aux temps comparativement

modernes : lisez Sleidan dans son beau travail , et l'enthousiaste baron de SeckendorfiF : combien tout ce qui touche Luther est haut placé ! combien l'autorité papale est traînée dans la poussière ! Lisez Beausobre , l'admirateur de Zwingle et des sacramentaires , Burnet , l'historien du schisme anglican , et au-dessus d'eux tous , Bossuet, tout épris des écrits de CoclœfF, et défigurant dans son style de pompes sublimes un mouvement que son génie pouvait deviner , mais que son éducation religieuse ne lui permettait pas d'embrasser dans le passé et dans son avenir. Parlerais-je du père Blaimbourg avec sa foi naïve et ses indignations de couvent ? et , en remontant plus haut , de Florimond de Remond , bon astrologue , tout occupé des constellations du Scorpion, de la Balance , pour savoir si le mouvement réformateur tient à la malignité des astres ?

A côté des controversistes religieux s'élevèrent les parlementaires , expression du tiers parti , depuis le chancelier de L'Hospital et Pasquier, jusqu'au président De Thou. Il y a certes des vues élevées, de l'impartialité souvent dans ces hommes de magistrature qui visaient à une conciliation de

doctrines ; mais L'Hospital , avec sa nuance d'huguenoterie , Pasquier , catholique de principes et de sentimeus , vivaient dans des temps trop difficiles , au milieu de circonstances souvent audessus de leur caraclère ; le courage politique ne fut pas le type du tiers parti. 11 ne put et n'osa tout dire ; L'Hospital montrait à peine son penchant de réforme ; Pasquier conserve sa vieille foi et formule perpétuellement ses plaintes contre les huguenots. C'est encore une controverse , seulement moins âpre, parce qu'elle se manifeste dans des esprits plus calmes. Les précieuses lettres de Pasquier sur les affaires de son temps nous disent, dans toute leur naïveté , les émotions diverses de cette opinion parlementaire dont il est la timide expression. Le président De Thou écrivait à une époque plus facile, alors que l'édit de Nantes avait proclamé la liberté de conscience ; son immense travail , froid , méthodique , marqué par tous les coins des formes de l'antiquité, de Tite-Live spécialement , conserve la coutume des harangues inventées et des tableaux d'imagination ; il y a beaucoup de faits , et l'on dirait pourtant que les faits sont ce qui l'occupe le moins

dans son travail ; la phrase latine élégante , les orationes, et qu'il serait presque tenté de faire précéder de l'inévitable Quintes , voilà tout son souci littéraire. Aussi, quand on a touché au fond des monumens , des pièces originales , des recueils contemporains , on ne s'explique pas la grande réputation d'exactitude du président De Thou ; son histoire ne peut servir de base à un travail de vérité qu'après avoir subi l'épreuve d'une comparaison avec les documens , épreuve qui lui est presque toujours défavorable; et ici je sens le besoin de rendre quelque justice à un historien frappé des mépris du dix-huitième siècle , à Varillas , l'écrivain politique du règne de Louis XIV, faiseur de phrases, visant à l'effet, mais nourri d'études profondes. Son Histoire des Ihresies parut à l'époque de la révocation de redit de Nantes. Ce qu'il veut prouver , c'est que la réforme s'est établie en Europe par des moyens ' purement humains et par des causes politiques ; or, ce qui était une pensée pieuse dans la tète de l'historien est devenu une vérité dans notre siècle , et ses laborieux travaux nous expliquent ce que notre génération recherche

surtout aujourd'hui dans les grandes annales des nations.

Vient ensuite l'école philosophique du dixhuitième siècle. Cette école s'était proposé une mission juste et digne sans doute , car elle combattait pour la tolérance religieuse et la liberté de conscience. L'histoire lui servit d'instrument. Elle jugea les vieux temps avec ses idées propres; elle abaissa ce qui était haut et noble ; elle éleva au contraire de petits hommes et de petites choses; Coligny, par exemple, fut son héros, Coligny le plus médiocre des caractères , compromettant son parti et le conduisant par sa crédulité vaniteuse à la saint Barthélémy ; elle attaqua la puissante figure de Catherine de Médicis, dominant trois règnes arjités , tête active qu'il faut grandir au niveau de celle de Louis XI, avec lequel elle a plus d'un rapport de finesse atei'moyante, d'ambition laborieuse, de tourmens politiques , de capacité inquiète et de mépris surtout pour les hommes et les choses qui s'agi • talent autour d'elle. Je con.sidère la Henriade comme l'œuvre qui a le plus faussé les idées sur les événemens de cette époque ; ce n'est pas

seulement une poésie froide, une épopée aux couleurs de collèges et de pensum, mais bien encore l'expression de mauvaises études sur un temps qui échappait à la génération d'enclyclopédie, laquelle n'était préoccupée que de sa haine contre le catholicisme, puissance d'intelligence au moyen âge.

Cette génération d'écrivains, parce qu'elle avait une mission sans doute, s'est jusqu'à aujourd'hui prolongée. La plupart des travaux de ces dernières années sont jetés sur ce calque rapetissé. Quand je me proposais un travail sur la rénovation de l'esprit religieux et politique , mon premier besoin fut d'ouvrir un ouvrage couronné par l'Académie des inscriptions , et que M. Charles Yillers a publié depuis : on m'avait beaucoup loué ce petit volume; je l'ai lu. Dirai-je l'impression qu'il a produite sur moi ? C'est une étude faible et passionnée, avec un peu d'érudition de seconde main , sur un mouvement que M. Yillers n'a pas tout compris. L'Académie qui couronna cet ouvrage était alors empreinte de l'esprit philosophique; c'était le temps des Volney et dcsDupuy. M. Yillers avait vu dans la réforme tous les

bienfaits du genre humain ; dans le catholicisme tous les désordres , l'ignorance, le fanatisme. Que pouvait-on répondre à cela , si ce n'est jeter une couronne à qui avait relevé et replâtré les petites jalousies d'un siècle qui s'en allait ?

La plus faible de ces écoles est celle qui se glissa à travers la religion et la philosophie du dixhuitième siècle pour transformer la grande histoire des masses et des opinions en étroites intrigues de marquis et de cour. C'est une plaie de tous les temps ; lorsque parait une belle composition sous un titre et dans un système, vient ensuite une multitude {l'imilateurs, gens médiocres qui ressassent et tuent les formes et l'idée du maître. Montesquieu avait publié V Esprit des Lois ; on voulut écrire l'esprit de toute chose , de rhistoire comme de la ligue. Le travail d'Anquetil n'est pas méprisable ; il a fait ce qu'il pouvait faire, préoccupé qu'il était d'une idée, absorbé sous une eom})ilation de Mémoires qui ne montraient les événemens populaires que comme des manèges de courtisans. Le culte de la royauté et des grands n'était point encore éteint ; Anquetil vit de vaines disputes d'ambitions là où

il V avait en face deux fièrcs opinions courant l'une sur l'autre aux armes. Il oublia le peuple à une époque pourtant où les halles, les confréries, les masses jouaient un si puissant rôle. Les mémoires peuvent servir surtout pour décrire la cour de Louis XIV ou de la régence , lorsque tout se concentrait dans quelques têtes, alors que le mouvement populaire se rapetissait en émeutes ; mais dans les vastes luttes d'opinions , à quoi servent quelques confidences de boudoirs et de cour à côté des passions de la place publique et des mobiles qui les animent !

J'ai donc pensé. Monsieur, qu'un grand travail historique était possible encore en recourant aux véritables sources pour reconstruire un temps dont la pensée a été méconnue. Grâce au ciel , les documens ne manquent pas ; je ne sache pas une époque plus riche , plus abondante. Quand on se donne la peine de fouiller , d'aller droit aux origines, de pénétrer dans les archives, ce n'est pas l'absence des matériaux qui inquiète , mais leur immensité, le choix qu'il faut en faire , l'ordre dans lequel on doit les classer , et les hauts ensciguemcns historiques qu'on peut en déduire.

Je me suis imposé le devoir de ne travailler que sur les pièces authentiques ; j'ose croire qu'on s'en apercevra dans le cours de cet ouvrage.

Quand on a devant les yeux les œuvres de Luther, de Mëlanchton , de Calvin , d'OEcolampade, de Zwingle, pour les diverses sectes de la réforme; d'Érasme, pour le parti mitoyen; de CoclœfF, de Jean de Eck, pour les catholiques, qu'est-il besoin d'aller chercher des lumières dans les histoires de seconde main pour retracer le large mouvement philosophique du seizième siècle ? L'histoire est tout entière dans ces disputes , dans les actes des sectes , dans les registres du parlement , des Universités , dans les prédications enflammées recueillies par les disciples et transmises dans leur naïveté à notre génération.

Pour la ligue , nous sommes plus riches encore. Les deux recueils de pièces connus sous le titre de : Mémoires de Condé et Mémoires de la Ligue , donnent la plupart des publications importantes à une époque d'imprimerie , de controverses et de passions religieuses ; jamais le système des pamphlets , des placards , de tout ce qui parle à l'imagination des peuples, n'avait été plus étendu ni

plus actif ; j'en ai recueilli beaucoup par mes soins particuliers, afin de saisir dans ses véritables traits cette physionomie des partis qui se révèle dans leurs propres œuvres.

Indépendamment des documens imprimés, la bibliothèque du roi possède plusieurs grandes collections Mss. connues et distinguées sous les noms de Dupuy, Colbert, Béthune , de Mesmes, et l'admirable recueil de Fontanieu , répertoire qui embrasse les pièces rares sur l'histoire de France. Je les ai toutes parcourues , parce que .j'ai toujours jugé que ces pièces seules peuvent nous éclairer sur les faits , et servir de contrôle aux traditions des chroniques et des Mémoires; je donnerai dans un volume à part tous ceux de ces documens qui n'ont pas été publiés. Plusieurs autres recueils uniques existent à la bibliothèque et au dépôt des gravures; je les ferai également connaître. Je témoigne toute ma reconnaissance à MM. ChampoUion-Figeac , Magnin, conservateurs , et à M. P. Paris , employé aux mss. de la Bibliothèque royale. Ils ont mis à ma disposition toutes les richesses de leur précieux dépôt.

Je n'ai pas négligé non plus les vieilles archives

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