‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IV (volume 4)Chapitre 128 sur 185 · CORNÉLIUS AGRIPPA (1330— I5J · texte numérisé non relu

CORNÉLIUS AGRIPPA (1330— I5J

parer les temps où la société secoua cette religion nouvelle des astres, des esprits, de la magie et des sortilèges, vaste démonologie qui se substituait au vieil empire des saints et des légendes. Quiconque veut se pénétrer de la profondeur des études de cette époque , doit lire les livres de maître Cornélius Agrippa; l'un sur l'abus de la philosophie occulte *, dont il déploya le curieux tableau depuis les constellations, les caractères sacrés, les amulettes, jusqu'aux philtres, à la géométrie et à la musique démoniaque **; l'autre sur la vanité des sciences humaines : pénible aveu d'un philosophe qui déploie la triste im puissance de l'homme dans les divers états de son existence de misère! Tous les arts, toutes les sciences, toutes les professions de la vie n'aboutisseut qu'à un résultat malheureux ou inutile , depuis le philosophe jusqu'au magistrat, depuis l'état de moine qui reste dans sa cellule jusqu'à Vars meretricia. Agrippa recherche dans les exemples de l'antiquité et de l'Ecriture Sainte les preuves de sa désolante analyse * !

Je me suis procuré l'édition contemporaine des œuvres si curieuses d'Agrippa. Cornell. Agripp. oper. {Lugfhin. Batav. sans date. )

** De occulta philo. lophid.

'** De vanifale s ientiarum. Rousseau a prodigieusement puisé dans cette œuvre pour sou discours contre les scicu- «•cs humaines.

EFFET rOLIT. DE LA RÉFORME (16^ siécie). 237

Le luthéranisme avait mis un soin particulier à se tenir en parfaite harmonie avec le pouvoir dès princes et des magistrats civils ; aucun de ses actes n'avait touché à ce pouvoir; il l'avait même défendu contre ces soulèvemens des multitudes qui partout avaient accompagné la prédication de la réforme ; toutefois- ce grand ébranlement des esprits jetait dans la société une masse désordonnée de systèmes qui menaçaient dans l'avenir d'un changement radical les constitutions vieillies de toutes les souverainetés de l'Europe,

Deux principes avaient été posés, féconds en résultats, l'empire de la raison humaine et la substitution de l'esprit d'examen aux croyances ; or , en faisant passer dans le creuset de ces opinions nouvelles l'état politique des pouvoirs institués, il devait en résulter une incertitude dans la conviction des peuples; l'obéissance désormais allait se raisonner ; on discuterait l'autorité avant de se soumettre à sa loi; on pourrait se former des principesplus sérieux sur la dignité de l'homme, sur la souveraineté publique.

L'école réformatrice employa surtout comme élément de succès les pamphlets : ce fut alors que pour la première fois on vit en circulation ces petites feuilles volantes qui, pénétrant dans tous les rangs de la société , se jouaient avec les idées vieillies pour en démolir le prestige*. Luther sur-

* Le recueil connu sous le titre de Mémoires du prin e

,238 ESPRIT POLITIQUE (16" siècle).

tout fut essentiellement pamphlétaire ; il posséda cette force de l'injure , cette énergie de paroles que le peuple saisit et comprend ; son esprit infatigable poursuivit les idées qui n'étaient pas les siennes et les hommes qui n'adhéraient pas à son système ; l'école protestante fut par-dessus tout disputeuse ; elle discuta , parce qu'elle n'admettait rien d'incontestable et de fondamental ; la raison individuelle est , de son essence , indomptable ; elle marche , elle creuse , elle renverse les barrières. Elle ne trouve d'autre résistance qu'une raison qui lui est supérieure et la soumet : la vérité nue et grande.

Il y eut au milieu du seizième siècle un remaniement général de l'esprit politique ; on se dirigea vers les dissertations du pouvoir et de la liberté ; on fit des livres sur les anciens gouvernemens , sur leur balancement et leur pondération ; on discuta sur la nature des diverses souverainetés, sur la préférence qu'ondevaitacorder plutôtà l'une qu'à l'autre. L'école protestante produisit des résultats remarquables et des livres plus remarquables encore ; je ne parle pas seulement de cet immense mouvement de rénovation que la réforme seconda, de ces puissans travaux de Scaliger, d'OEcolampade , de Mélanchton , de Luther luimême ; j'entends ici la direction politique que

de Condé , réunit le plus grand nombre de ces pamphlets j j'en possède également une collection séparée.

UTOPIE DE THOMAS MOQRE (16« siècie). 239

CCS recherches reçurent. Il en reste encore de beaux monumens : plus tard, j'analyserai la république de Bodin ; elle me paraît l'expression la plus complète de ce vaste progrès de l'esprit qui marche en avant. Avec sa méthode si rationnelle et si nette , Bodin dissertait sur les avantages et les inconvéniens du système monarchique, et l'éloge à peine dissimulé de la république indique des opinions libres et des sentimens inconnus aux époques antérieures. Un essai de cette école politique se retrouve dans V Utopie de Thomas Moore, résumé d'un système de gouvernement rêvé par le grand-chancelier de Henri VIII. Thomas Moore, à l'imitation delà république de Platon , suppose un peuple neuf dans une ile qu'il désigne sous le nom d^Utopia* où s'élèvent plusieurs cités; il règle dans des articles succints et précis les formes du gouvernement civil et les usages des colons ; c'est le système électif et républicain qu'il préfère : « On élira chaque année trente familles de magistrats** ; et c'est dans leur sein que sera choisi le prince , parmi quatre candidats que le peuple désignera. Le prince, élu à vie , perdra

* J'ai consulté !a >ifille édition sous ce titre : Scrmonis quem Raphaël Hythloilœus, tir cximiits de optimo reipublicfe statu hahiiit, libri duo perillustrem virum Thoin. Morum , inchjtœ Britanniaruvi urbis Londini et civeiii cl vice comiiem {Basil, apud Episcop. 1 563).

** Cap. de tnagistratihus , liv. ii.

240 rOLITIQUE DE LA RÉFOKME (16= siècle).

sa dignité s'il vise à la tyrannie; tous les autres magistrats seront annuels et les lois en petit nombre : les attributs du prince ne seront ni le sceptre ni la couronne, mais bien une gerbe de blé qu'il portera dans ses bras: les repasse feront en public; tandis <{ue la musique, les théâtres se-ront tous ajjpliqués à entretenir l'amour de la république*. »

Pourtant le républicanisme ne fut pas le caractère de l'école luthérienne ; elle avait posé un principe de liberté ; mais elle avait conservé encore trop d'idées de l'organisation catholique pour aller droit à cette large égalité sociale. Le caractère de la réforme de Luther devait être dans l'avenir une séparation complète des deux autorités civile et religieuse. La tendance républicaine fut plutôt le type de l'école calviniste , où l'égalité plus profonde était proclamée. Les réformateurs , à leur tour , posèrent comme le cachet essentiel du catholicisme ; la souveraineté pontir ficale.

En résultat , la réforme , quel que fût son caractère, tendant à frapper le principe d'autorité, amenait dans la société une fermentation défavorable aux gouvernemens absolus. Le calvinisme .dans sa pureté rigide, le dogme de Muncer al-

* A.i-je besoin de rappeler encore combien Rousseau a pris dans Thcni.is ;\ioo)e pour ses ouvrages politiques?

LUTHER CONTRE LES nUNCES (16^- siÉcii). 241

laieiit droit , le premier à un gouvernement d'élection , le second à un desordre populaire ; mais le luthéranisme s'assouplissait à toutes les formes sociales ; il n'en incommodait aucune , parce qu'il conservait et protégeait la hiérarchie des

magistrats.

L'esprit impatient de Luther ne subit pas toujours la loi qu'il s'était faite de respecter l'autorité politique. Quand il trouva une résistance , il la frappa comme il avait fait pour toutes les autres, et la preuve en est dans le pamphlet qu'il publia en allemand lors de la ligue de Smalkalde, et qui repose sur le principe absolu qu'on peut , lorsqu'il s'agit de la vérité de l'Evangile , prendre les armes contre son sou\erain dans le droit civil *. Un autre pamphlet , sous le titre d'Averlissement aux Allemands , est une véritable déclamation contre le pouvoir de l'empereur et des princes catholiques , qu'il attaque par la raison et par l'injure **.

Ces tergiversations elles - mêmes, le passage d'une doctrine à une autre, n'étaient pas propres à fixer dans la tète des peuples les principes d'obéissance aux souverainetés établies. On peut considérer la réforme comme le fait le plus influent sur la liberté politique ; l'école grandit en

' Sleidas , in Comin. liv. viii, pag. 241.

" CocHiJEt s , tu art. et scripl. Luthcri , pag. 217 , 226.

242 ESPRIT SCŒNTIF. DE LA REF. (16« siéck).

s'avançant ; un esprit frondeur et insubordonné fut son caractère. Sa polémique fut sérieuse et méthodique. L'école luthérienne produisit la philosophie historique , l'analyse raisonnée , les investigations scientifiques ; l'école de Calvin , le goût disputeur et rigide , ce style genevois , grave et peu attrayant, qui s'unit plus tard au scepticisme des sociniens. Enfin la dernière école , celle des anabaptistes , a son histoire particulièrement écrite dans l'enthousiasme sombre et puritain de cette secte qui parut puissante et un moment gouverna l'Angleterre.

Cependant rien de tout cela ne fut inutile aux progrès des idées , à l'avancement de l'esprit. Quand on jette les yeux sur les travaux de rénovation, sur le mouvement scientifique que la réforme imprima au seizième siècle , on ne sait pas ce qu'on doit plus admirer ou de la patiente érudition qui produisit tant d'œuvres fondamentales, ou de l'esprit philosophique qui renversa avec une puissance si énergique. Il faut parcourir les catalogues des auteurs qui , pendant les trente premières années de la réforme , prirent plus ou moins de part à cette grande lutte , pour se faire une juste idée des eflorts d'intelligence qui marquèrent la première moitié du seizième siècle. Dans toutes les écoles , catholiques ou protestantes , apparaissent des prodiges de science , des hommes extraordinaires qui commencèrent alors,

ÉCOLE CATHOLIQUE (16« sièck). - 243

pour ou contre le principe religieux , la lutte que d'autres hommes , trois siècles plus tard, engagèrent pour le principe politique ; c'est le même spectacle transporté sur un autre théâtre.

Dans l'école catholique apparaît d'abord Jean de Eek, l'adversaire le plus constant de Luther, celui qui le combattit avec une verve intarissable et une éloquence active ; il réfuta la confession d'Augsbourg, poursuivit les zwingliens, les sacramentaires , tout ce qui menaçait l'unité catholique ; esprit absolu , il s'opposa comme Luther à tout accommodement. Il reste de lui plus de vingt traités , réfutations austères des nouvelles doctrines *. Guillaume Budé passa d'une carrière de plaisir et de dissipation aux graves devoirs de la science , et publia son grand traité De Asse. Tout entier au mouvement universitaire , il repoussa les insinuations de la réforme et combattit Erasme pour ses concessions au parti protestant; Cochleff, tout à la fois historien impartial et adversaire de Luther; Sadolet, évèque tolérant, que ses travaux scientifiques avaient recommandé aux protestans eux-mêmes ; il expliqua les psaumes , exhorta les princes et les peuples d'Allemagne à rentrer dans l'unité catholique ; il publia un traité pour l'éducation des enfans , un autre à la

* DopiN, Écricaiiis ecclésiast. du seizième siècle , lom. XIV, pag. 295, in-4".

244 ÉCOLE RÉFOR^IATRICE (IC siècle).

louange de la philosophie. Quand les Turcs envahissaient la Hongrie , Sadolet composa une de ces invectives qui alors étaient destinées à soulever les nations. Erasme le comparait à Démosthène cherchant à réveiller Athènes disputeuse lorsque Philippe menaçait la cité *. Noël Béda , principal du collège de Montaigu, esprit emporté avec tous les défauts d'Eck, sans une aussi grande étendue d'esprit , mais travailleur infatigable **; Eustache de Zichen , controver.siste de Louvain , qui combattit Luther à la tête des théologiens de son Université ; Jérôme Hangest , et le fier Jacques Hochstraten , rude écrivain , profondément érudit ***. Le catalogue de l'école réformée fut plus riche encore, parce que la science s'y jeta en quelque sorte tout entière. J'ai trop parlé dès principaux réformateurs : Luther , Calvin , Zwingle , Mélanchton et Erasme , pour qu'il soit nécessaire de retracer leur vie scientifique ; mais en dehors d'eux était une brillante galerie d'érudits et de savans. En tète OEcolampade, premier ministre de l'église deBâle; jeune encore, il s'était voué à la vie solitaire et à l'étude ; il brisa ses liens monastiques afin de conquérir sa liberté d'esprit et de 'corps. Erasme disait de lui : « Il parle avec tant d'onc-

* Robert , Beli,\rm. de scriptot: eccJesiast. *' DupiN , loin. XIV, pag. 157.

*'* Lemiee, de script, secul. XVI.

ECOLE RÉFOUMATRICE (16'' siècle). 245

tion et d'éloquence qu'il y eu aurait assez pour séduire l'univers, si Dieu u"a pitié de ses élus *. » Jacques Lefèvre d'Etaple porta le premier dans l'Université de Paris le goût de l'éloquence grecque et romaine ; il eu chassa la barbarie })0ur me servir de l'expression contemporaine. Le célèbre Ramus, adversaire d'Aristote et de ses principes, démolissant ainsi les doctrines d'autorité par la seule raison et la puissance philosophique **, Jules- César Scaliger , de cette grande famille d'érudition qui remua toute la science , passant sa vie à restaurer la langue latine étrangement défigurée , comme son fils Joseph Scaliger reconstruisit les temps dans son immense travail De Emendalione Temporum ***. Agrippa, dont j'ai déjà parlé, caractère singulier , existence agitée sous la tente du soldat, dans la cabale et la magie ; Jean Sturniius ; Robert Esticnne , noble nom qui se mêle comme celui des Aide aux progrès de l'imprimerie et à la formation correcte des langues grecque et latine; enfin , pour abréger ce tableau, Théodore de Rèze, historien élégant, dévoué à l'école calviniste avec le zèle d'un néophitc et la douceur d'un chrétien de l'î^glise primitive.

Ainsi cette large lutte , comme tous les heurte-

' Érasme, liv , vu , epist. 42 et 43.

** [nstitutiones dialertirw et AristofclicfP nniinadversiones. Jlist. nniversilal. Ptnisirnsis , toni. vi , jing. 387. '•• .TrsTE Lips. Epist. 26.

24G ÉCOLE RÉFORMATRICE (16® siècib).

meus de l'intelligence, produisit des talens et des supériorités remarquables; et en ne la considérant même que sous cet unique rapport , la civilisation grandit. Le seizième siècle est un prodige d'érudition et de travail ; il nous apparaît encore aujourd'hui avec des proportions gigantesques en fiice de la rénovation politique du dix-neuvième. Toutefois, il est un aspect moins heureux et moins brillant sous lequel on peut envisager cette caction sientifique de la réforme ; elle tua la poétique littérature du moyen âge , ces nobles traditions de chevalerie , ces beaux romans de dames, de tournois, ces saintes légendes, pieux souvenirs de la patrie ; avec l'esprit religieux du catholicisme , elle répudia ces arts qui embellissaient les cités , toutes ces Jérusalem célestes que les grandes confréries avaient jetées çà et là au milieu des vieilles villes, et qui nous restent encore avec leurs flèches élancées , comme l'escarboucle brillante dans les châsses bénites; la réforme nous enveloppa de ces études toutes rationnelles , de ces méthodes d'une triste réalité qui nous ont laissé une littérature froide, toute grecque et toute romaine ; elle comprima les arts en mutilant les images , en dépouillant le culte de toutes ces pompes de soie; elle brisa la nationalité de notre esprit ; elle nous plongea dans une rénovation sérieuse et d'emprunt qui fit perdre à la France tout son passé d'imagination et de poésie.

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