TEXTES DE L'ÉCRITURE
savant vovilait et pouvait y donner par les fortes études du grec et de l'hébreu, détruisirent la puissance des décisions ecclésiastiques : on trouva des erreurs dans les versions catholiques ; chacun les corrigea à sa guise , et lorsque la source de Isi foi fut incertaine , lorsque chaque mot de l'Écriture put être le sujet d'une controverse , il fut bien plus facile d'attaquer la base même de l'Église. Il faut voir avec quelle ardeur tous les érudits de cette époque s'occupaient des textes sacrés : Juvencus mit l'Évangile en vers , Gille Delphe avait réduit ainsi toute l'Écriture ; Félix Dupré publiait une version des Psaumes avant celle de Marot , et Lefèvre d'Étaple composait un nouveau texte des épitres de saint Paul *.
Et puis, je ne sais quelle liberté d'esprit s'était emparée de la société. Le manoir du seigneur, comme la ville bourgeoise, retentissaient d'une hardiesse de propos inconnue au temps de la grande régularité catholique. Le spectacle de la licence des clercs avait affaibli le respect que l'on portait au corps entier du clergé. Au sein même de l'Église , il y avait une impatience de règles, un besoin de changemens que plus tard je signalerai; la vie n'était plus dominée exclusivement par les émotions religieuses; si les masses populaires demeuraient avec leur foi ar-
* Erasme, lib. ii, Epist. 20.
46 LIGENCE DE LA SOCIÉTÉ (15" siècle).
dente pour les images de la Vierge, pour la croix sainte', pour le patron vénéré , quelques hommes plus avancés se signalaient par des impiétés malheureuses. On excusait les bouffonneries de Rabelais, et cette vie si singulière nous prouve l'indulgence des papes , des rois et des seigneurs pour le désordre des idées. Rabelais ne demanda-t-il pas l'excommunication comme une grâce pour se moquer de ses effets*? Si ce que rapporte le savant Budé a quelque vérité , Rabelais s'écria à ses derniers momens : « Je m'en vais chercher un grand peutêtre ! Tire le rideau , la farce est jouée. » Et malgré ces opinions d'une impiété licencieuse et spirituelle , Rabelais ne conserva-t-il pas l'amitié des deux cardinaux de Chàtillon et du Bellay, de François l'^' et de toute cette cour de plaisirs et de fêtes ?
Lorsque les croyances religieuses perdaient quelque chose de leur ascendant , les clercs ne cessaient de conserver leurs grandes richesses, leur immense existence territoriale. Rien ne devait exciter à un plus haut degré la jalousie des rois , des barons et des chevaliers , que le spectacle des biens de l'Église , de ces riches prébendes , de ces opulens prieurés qui engraissaient l'oisiveté des chapitres. A toutes les époques de
* J'ai peine à croire cette \erslon , que je trouve dans l'édition de 1691.
LES RICJIESSES DES CLERCS (15« siècle). 47
l'histoire , la lutte s'était fortement établie entre les barons et les clercs sur la possession de la terre. L'homme d'armes, couvert de la poussière des batailles , demandait si ces champs accablés de moissons n'étaient pas le prix de ses sueurs , et s'il n'était pas juste qu'il jouît de ces revenus plritôt que le clerc oisif dans la solitude d'un monastère. Sous Charles Martel, les églises avaient été dépouillées. Durant le moyen âge , la lutte avait été sourde ; mais l'Eglise , recevant toujours, avait réparé ses pertes , de sorte que ses richesses n'avaient jamais été plus splendides qu'au quinzième siècle. L'esprit religieux se modifiant, la liberté d'examen prenant la place de l'autorité , n'était-il pas naturel que les princes et les barons convoitassent avec avidité les biens ecclésiastiques de leur souveraineté? ne devaient-ils pas envisager comme un grand bienfait la possibilité de s'emparer de tant de fiefs qui étaient sous leurs mains ? La société féodale n'était pas encore complètement dissoute; les rapports que créait la terresubsistaient dans toute leur puissance ; les biens de l'Église , en dehors de tout système d'impôt et de redevance , s'élevaient à plus du tiers des propriétés de l'Europe ; à chaque évèché, à chaque canonicat était attaché un imposant revenu en fonds de terre ; les ordres réguliers , les corporations militaires possédaient également de puissantes commanderies , des manses fertiles, et
48 BIENS ECCLÉSIASTIQUES (15" siècle).
la pensée de leur sécularisation se liait dès-lors au désir d'une propriété plus libre et individuelle. Et quand se fit entendre une parole hardie pour annoncer cette grande sécularisation des monastères et le partage des biens ecclésiastiques, est-il étonnant qu'elle trouvât du retentissement dans toutes les souverainetés européennes?