TRAVAUX DE CALVIN
le préoccupait tout entier; il savait qu'ils étaient proscrits, qu'une inquisition sévère et inquiète les poursuivait. Calvin retouchait avec une vive sollicitude le livre de rinstilution chrétienne, dont la préface est datée de Bàle , 1336. 11 le destinait à effacer les préventions qui s'étaient élevées contre lesdoctrinessacramentaires. Ce livre , une des plus fortes conceptions de la réforme, devint la défense puissante et habile de l'école genevoise. Calvin y avait travaillé depuis longues années; il l'avait commencé en France dans la maison et sous l'aile de Louis du Tillet, frère de Jean du Tillet, célèbre greffier du parlement de Paris. L'Institution chrétienne, développée à chaque édition nouvelle, était de nature à produire une grande sensation sur les esprits. Sa polémique était nette et sortait de cette théologie mystique et disputeuse; chacun pouvait saisir et s'expliquer les doctrines de cet ouvrage brûlé par le parlement sur le parvis de Notre-Dame, landis qu'une réfutation solennelle émanait de la Sorbonne.
Calvin répondit à la condamnation : « C'est toujours pour défendre la foi orthodoxe et repousser les calomnies odieuses de ceux qui veulent nous attaquer que j'écris : que nous reproche-t-on ? D'enseigner des choses nouvelles et de les enseigner sans miracles , de nou-S éloigner des pères et des théologiens ! de ne pas suivre des coutumes approuvées; entcndez-lcs : nous sommes en guerre
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avec l'Église, nous sommes la cause des troubles et des révoltes! Eh bien! notre doctrine est simple : nous reconnaissons Dieu comme créateur et rédempteur, comme sanctificateur par le Saint- Esprit, nousvivonsen Jésus-Chrfstpar sonEglise! » Développant toutes ces idées, Calvin attaquait particulièrement la hiérarchie catholique telle qu'on l'avait faite : « Ce que veulent les évangélistes , s'écriait-il, c'est l'Église dans sa simplicité primitive, ainsi que l'ont établie Jésus-Christ et ses apôtres ! On nous accuse d'attaquer le gouvernement civil , d'ébranler l'obéissance des peuples : (juclle que soit sa forme, continue Calvin , on lui doit respect, obéissance. » Et ici le sévère écrivain énumérait toutes les idées des anciens sur la justice , les châtimens, les récompenses, comme mobiles des gouvernemens , sur les lois , leur utilité; il résumait en un mot les fortes idées qui servent de fondement à toutes les hautes théories de Platon sur les sociétés civiles *.
Ces principes si .«impies , si facilement saisissables pour les masses lorsqu'on les comparait aux développemens théologiques des Facultés, devaient trouver appui dans beaucoup d'esprits. L'influence de la reine de Navarre entraînait une partie de la
* La meilleure édition de ce pamphlet de Calvin est de Lugd.-Bat. ann. 1654. — Voyez ce qiiVn dit Beze , in vil Calvin.
rOPULARITÉ Dl' CALVINISME (16'' sièiie). 299
cour, de ses varletset des gentilshommes de sa doinesticité,enmême tempsque la prédication secrète dans les campagnes stduisait la simplicité des fils des vieux pastoureaux et des Jacques. Les hommes d'intelligence et d'études , les poètes qui donnaient le ton par leurs rondeaux et jeux d'amour, étaient presque tous favorables aux nouvelles opinions. La traduction en vers français des Psaumes, œuvre de Marot et de Vatable , était chantée le soir au son d'une musique harmonieuse dans le Pré aux Clercs où se réunissaient des femmes élégantes , de beaux pages et la cour si folâtre de François pr et de sa sœur. On mettait en virelais et en ballades les prières du calvinisme ; c'était alors fureur;» les musiciens de nostre France mirent à qui mieux mieux lesdits psalmes en musique, et chacun les chantoit , et le feu roi les chantoit et fesoit chanter , et ses compagnons et sa mérétrice les aymoient ou feignoient de les aimer, tant qu'ils disoient : « Monsieur , cestui-là ne sera-t-il pas mien ; « vous me donnerez ceslui-là, » et ce bon prince leur en donnait à sa fantaisie *.
Il existe cinq édits de persécutions de François 1"" contre les réformateurs; ils sont à la distance de quelques années les uns des autres , ce qui prouve qu'ils étaient impuissans pour opérer une répression ; et le besoin de les renouveler si sou-
Jcréniie de Poiiis, §6.
300 CAUSES DE LA PERSECUTION (16^ siècib).
vent constate qu'ils tombaient en désuétude. Il y avait donc en dehors une force de résistance telle que la volonté du roi et du conseil ne suflisaitplus. Ce qui motivait ou faisait aussirévoquer ces édits, c'était particulièrement l'état des rapports de FrançoisP' avec la diète de Smalkal(le; les poursuites n'étaient plus si actives lorsque les plaintes des électeurs menaçaient son alliance ; il retombait dans la persécution lorsqu'au contraire les protestans se rapprochaient de Charles-Quint et abandonnaient ses intérêts. La plus sévère de ces ordonnances se reporte à la réconciliation de la ligue de Smalkalde avec Ferdinand roi des Romains *.
Au reste la force de résistance du catholicisme grandissait en France à mesure que la foi nouvelle faisait des progrès. La société était trop identifiée avec les croyances de l'Eglise pour ne pas s'en être fait un besoin , de sorte qu'à côté d'une opinion active se trouvait une religion ardente , des populations conduites par des sentimens et des émotions qui les prenaient au berceau pour ne les quitter qu'avec la vie. De cette situation haineuse devait naître et éclater une de ces grandes luttes entre des forces hostiles et en présence.
On doit le dire enfin, les calvinistes, petite minorité, s'agitaient violemment et insultaient sous toutes les formes cette croyance des ancêtres qui
Collccl. (les lois rie Fonlanou, fom. iv. — Règne deFian-
LES VAUDOîS DE JIÉRlîSDOL (1545). 301
dominait encore l'immense majorité de la population en France. On ne peut se faire une idée de tous les pamphlets sales ou furieux qu'ils répandaient contre le clergé catholique, contre les prêtres dont la parole remuait si profondément les entrailles du peu})le. A toutes les époques les partis qui ont voulu frapper et détruire un vieux: pouvoir l'ont accusé de tous les débordemens de l'impureté et de toutes les faiblesses d'une existence caduque : les calvinistes se servaient des mêmes armes avec ces ridicules exagérations que les passions du temps expliquaient et justifiaient sans
doute *.
La première persécution un peu remarquable, celle qui soulève le cœur, fut l'extermination des peuplades vaudoises de Mérindol et de Cabrières**. J'ai consulté les vieilles archives de Provence; j'ai parcouru ces vallées profondes, ces montagnes désertes où la persécution passa comme la flamme
* Le livre où cette exagération se montre le plus ouvertement fut imprimé sous Henri III , avec ce titre : Le cabinet du roi de Fiance. J'en parlerai plus tard.
** Les protestans ont publié une suite de pamphlets sur le massacre des Vaudois; en voici les titres: Histoire méviorahle de la persécution et snccageincnt du peuple de Mérindol et de Cabrières . cl autres circonvoisins appelés Yaudois, 1556, in-8". — Histoire des persécutions, et guerres faites contre ceux appelés Vaudois. Genève, 1552, in-S".
302 LES VAIDOIS DE WEIUNDOL (1545).
pour tout dévorer , et je vais dire ces tristes souvenirs. Sur la frontière du Comtat-Venaissin et de Provence s'élevaient deux bourgs entourés de petites murailles crénelées, comme on en trouve encore sur cette route de Valence à Avignon , semée de ruines du moyen âge , des débris de châteaux où l'oiseau de proie a succédé au seigneur féodal redouté dans la contrée. Ces bourgs se nommaient Mérindol et Cabrières. La grande hérésie des douzième et treizième siècles , celle des Albigeois * et des Vaudois , avait laissé là le germe de sa théorie de simplicité et de vie pastorale. Quand le bruit de la réforme fit écho dans ces rudes contrées , les pauvres de Mérindol et de Cabrières apprirent que ceux qu'on appelait protestans renouvelaient quelques unes de ces prédications naïves qu'avaient écoutées leurs ancêtres. Ils députèrent donc les vieillards des montagnes vers les luthériens, et, sans se mettre précisément en communion avec eux, ils les saluèrent comme des ministres de science et de piété qui venaient corriger ce monde et détruire l'orgueilleuse et opulente hiérarchie de Rome **. Le parlement de Provence, par le droit de police qui appartenait aux grandes cours, supposa que ces rapports si fré-
' J'ai suivi le principe et le développement de l'hércsic des Vaudois et des Albigeois dans Vllistoire de Philippe- Auguste , tom. II.
'* Sleidas , liv. XVI, jiag 534.
' LIS VAUDOIS DE MEPJKDOL (1515). 30:j
quens avec les luthériens d'Allemagne cachaient quelques projets secrets de soulèvement politique, et Barthélémy Chassané , premier président, les fit assigner à se présenter tous en personne à Aix comme fauteurs d'hérésie * et de révolte, sous peine de se voir brûler vifs et leurs maisons rasées**'. Ces hommes simples n'oLcirent pas aux trois sommations, et le parlement rendit un arrêt cruel qui frappait du feu tous les habitans de Mérindol sans distinction; leurs maisons de pierre ou de chaume, leurs bois de montagnes devaient être également livrés aux flammes ou rasés parle fer; et, comme si un torrent avait passé par-là , on déracinerait les arbres fruitiers, les vergers, produits fertiles de la terre. Les juges de Tourves, Aix, Saint- Maximiu et Apt, durent exécuter par la force militaire cet arrêt impitoyable ; tandis que l'archevêque d'Arles , que les calvinistes nous peignent comme livré au vin et aux tables somptueuses, pressait au milieu des festins la terrible exécution de la sentence parlementaire ***.
Cette exécution ne pouvait avoir lieu sans l'assentiment du roi , et Guillaume du Bellay, gouverneur du Piémont pour François l", lui avait
* « Plaidoyers et actes intervenus en la cause de ceux de Mérindol et Cabrières en Provence, depuis 1540 jusqu'à 1554,» in-fol. niss. Dupuy , n" 346. Brienne, 204.
*" Rcg. du pari, ne Provence , ann. 1545.
*'* VntjozAvs pamphlets déjà cités.