‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IV (volume 4)Chapitre 66 sur 185 · EFFET DU LUTHERANISME BUR L'ESPRIT DES MASSES · texte numérisé non relu

EFFET DU LUTHERANISME BUR L'ESPRIT DES MASSES

Les Anabaptistes. — Soulèvement de Muncer. — Inquiétudes du parti philosophique des réformateurs. — Luther se prononce contre le mouvemeiif. — Ucpression des Anabaptistes. — Conquêtes du luthéranisme.

Tant que la doctrine de Luther s'était renfermée dans les écoles , elle était restée , comme théorie religieuse ou philosophique , abandonnée à la dispute des savans; mais quand les gouveriiemens ou les peuples s'emparent d'une idée,

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les théories dans leurs mains deviennent des faits; elles arrivent à des applications ; elles produisent des résultats. Je verrai d'abord l'eflet populaire de la prédication de Luther; j'arriverai ensuite au mouvement politique et social sur les diverses souverainetés de l'Europe.

Les disputes de l'école de Wittemberg avaient retenti parmi les peuples d'Allemagne ; les idées (jue les docteurs avaient présentées comme des innovations morales , lentes et possibles, lepeupleles avait saisies commedes faits accomplis. Quand Luther avait parle de liberté et d'égalité chrétienne, la multitude avait entendu que cette liberté et cette égalité s'appliqueraient à toute chose, à l'égalité des propriétés comme à la liberté de l'Evangile. Dans les révolutions il y a toujours un triple mouvement: celui de la tempérance politique, qui veut marcher lentement à des améliorations sans heurter ce qui tombe; un parti plus hardi qui innove sans faire attention aux ruines qu'il amoncelé; enfin le mouvement populaire qui arrive après pour tout dévorer quand on ne le comprime pas. Le seizième siècle présente ce même spectacle ; le parti philosophique se divisa en deux fractions : l'une aurait voulu une transaction avec Rome , des concessions mutuelles ; c'était l'opinion d'Erasme, de l'école universitaire en général , qui n'osait heurter la puissance forte et morale du catholicisme; lautrc mar-

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cliait hautement avec Lnther à une réforme universelle , sans prendre garde à droite ni à gauche, et ce dernier parti donna la main malgré lui au mouvement populaire des anaba])tisles , qu'il combattit ensuite pour ne pas en être accablé.

Au temps de la captivité de Luther, il s'était élevé dans Wittcmberg même un orateur qui déjà s'affranchissait de quelques unes des limites que la réforme luthérienne avait imposées. Carlostad * , à l'àme ardente , à l'esprit sauvage et entier, annonçait que la présence réelle dans l'Eucharistie était une chimère indigne du Christ, et qu'on devait abolir. Sa prédication préparait une réforme dans la réforme, de plus larges innovations au système catholique. Carlostad avait renversé les images, fermé les églises à Wittcmberg , supprimé la messe, et, pour rompre à jamais toute la discipline, il s'était publiquement marié, mettant en action le précepte **.

Ces nouvelles opinions jetant une grande fermentation dans les esprits , avaient causé des émeutes et des niouvemens de place publique , ve que Luther craignait avant toute chose , parce

* SiEiD\n, liv. III, pag. 82. — ZwiNGLE, Epist. ad Mnih. — LiTHFR, Epistol. aclGasp. Giitell. 1522.

*• Mélanrhton n'était pas Irès-cloigné des opinions de (^iloslad. Cela est constaté par une de ses lettres conscr\ce en manuscrit d.ins la bibliotlièipif de Eeipsick.

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que ces révoltes contre les souverainetés d'Allemagne pouvaient lui enlever la protection des princes qui favorisaient ses doctrines *. Il écrivait : a Ce ne sont pas les actions , mais les paroles qui doivent produire le bien des peuples ; n'est-ce pas la parole qui , pendant que je dormais tranquillement et que je buvais ma bière avec mon cher Amsdorf, a tellement frappé la papauté , que jamais prince ni empereur n'a pu se vanter de l'avoir si puissamment agitée ! Si j'avais voulu faire les choses par le peuple et le révolter lorsque j'étais à Worms , j'aurais pu ébranler tellement la multitude qu'on y aurait nagé dans le sang, et que l'empereur lui-même n'y eût pas été en sûreté **. » Luther opposait ainsi la parole aux actions , la prédication morale aux faits bruyans et perturbateurs; il espérait encore maîtriser les masses , tout en posant ses fiers principes de liberté et d'examen.

Zwingle commençait à annoncer à Zurich les doctrines de Carlostad , lorsque l'Allemagne fut troublée par la prédication'de Muncer ***. De vieux

Luther avait hésité un moment pour savoir s'il adopterait les'doclrines de Carlostad : Ego CarJostadium offendi, qnod ordinationes suas cassavi, lùel doctrinam non damnaverim. Epist. ad Guttcllium, liv. ii , fol. 56.

** LriHER, Sernt. qiiid Christian. prœstandum , t. vu, fol. 273. Je parlerai en déUil de Zwingle dans l'histoire de la réformation en Suisse.

DOCTRINES DE MUNCER (1525). 127

fermens de l'hérésie des hussites existaient encore parmi le peuple, et les doctrines de Muncer les réveillèrent dans toute leur puissance. Le principe religieux qu'il annonçait était bien simple : le baptême donné à l'enfant ne portait aucun fruit , parce qu'il n'était pas librement accepté ; on devait donc recevoir dans l'âge de raison une nouvelle purification par l'eau : une fois purifié , on était élevé à toute la liberté et à l'égalité du chrétien : d'où la conclusion que la république humaine n'étant que l'expression de la république céleste, tous les hommes étaient égaux et devaient jouir communément de tous les biens , de tout ce que la Providence enfin a mis devant eux pour la vie. Plus de magistrats usurpateurs, plus de noblesse : tous chrétiens et égaux , voilà le principe social *. Les anabaptis'te.s , car c'est ainsi qu'on les désignait , montraient un extérieur de sévérité et de mortification , ils marchaient couverts de bure, la barbe longue, les cheveux pendans: ils allaient ainsi par les campagnes annoncer leurs doctrines et l'avènement du royaume du Christ. Muncer, chassé de Wittemberg , marcha de ville en ville , et partout les hommes grossiers écoutaient sa brûlante parole. Dans tous les lieux

Mesdoyius, Hist. anahaplist.f liv. i. — Sleidas. liv. iv , j).Tg. 128. — GsoDALiis a écrit cinq liMÇS très-exacts sur cette guerre des anabaptistes.

128 PRÉDICATION DE MLNCER (1525).

où il passait , à Mulhausen, à Nuremberg, dans la Souabe et jusque dans la Suisse, les croix étaient abattues, les moines expulsés de leurs raou.istères, les nobles de leurs châteaux, les magistrats des cités; le peuple s'emparait de tous les pou- \oirs; les paysans étaient partout en armes contre les seigneurs et les puissances territoriales *.

Ces hommes se soulevaient avec un certain ordre , une précision remarquable. En toutes les villes où les anabaptistes ])renaient le gouvernement , ils créaient des magistrats populaires , conduisaient les affaires de la cité avec un sentiment d'égalité sociale. «Dieu, disaient-ils , ne voulait plus souffrir la tyrannie des souverains et les injustices des magistrats; le temps était venu de secouer ce pouvoir usurpé qui accablait de pauvres (îhréliens *^. » 11 reste encore quelques frao'juens des sermons de 3Iuncer et de ses épitres surtout, adressés au paysan qui trempait de ses sueurs le sol du riche et du noble, ou à l'ouvrier des mines, simples et formidables compagnons des forêts : Hommes du peuple , s'écriait Muncer , ne vous laissez point séduire par les conseils biches et insensés des impies. Vous périrez tous si vous rejetez les avis du ciel qui éclatent par ma bouche. Trois cent mille paysans sont en armes

* Spord. ad ann. 1523.

JTisl. dcsauahapl.,;i\\K iioiu d'aulcur. Aniskrdam, 1700.

PRÉTEXTIONS DES A?«ABAPTISTES (1535). 129

clans le Klcgau et le long du Necker , le maître ( l'inupereur ) va commencer la danse; il faudra bien que les nobles impurs le suivent. Procuronsnous le royaume que nous souhaitons et que Dieu nous a promis ; ne vous laissez point séduire par les flatteries des Philistins ; ne leur faites aucune grâce. Dieu veut que vous les traitiez comme Moïse traita les Cananéens , et c'est là ce qu'il ]u'a révélé *, »

L'armée des anabaptistes obtint de grands succès , particulièrement en Souabe ; les nobles furent obligés d'abord d'accorder de nombreuses concessions à leurs paysans. Les paires simples de la Suisse écoutèrent également ces prédications ; car en même temps que Muncer parcourait la Souabe, ses disciples Balthazar Hubmeyer, Félix Manzius , George Blawork , annonçaient sa parole dans les cantons , et partout les paysans les saluaient d'une révolte en armes.

Enfin les anabaptistes rédigèrent leurs prétentions dans le vaste mouvement qui menaçait l'Allemagne; ils se modéraient, en demandant la liberté dans le choix de leurs ministres, qui leur enseigneraient la parole de Dieu sans mélange de traditions humaines; ils ne paieraient désormais

* No miscricordiam uUam l'ptis imparliamini ; videtc quemadmodum Deiis ppr Mny.<;em ptxe<epH (Deit. \ii): id ipsum re tel a vil et nohis.

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