NÉGOCIATIONS \ ROME
lus deseemlre au logis de M. le cardinal Pellevé. Il nie reçut avec grandes desmoastrations de joye, et me dict d'abord que les choses estoient bien changées, et que depuis le nouveau pontificat, on regardoit les affaires de France en ccste cour tout différemment de ce qu'elles paroissoient avant la mort du dernier pape. Que ceux qui avoient esté les plus eschauffés pour le parti des catholiques y estoient devenus si froids qu'ils ne parloient que de l'obéissance que les subjects doivent à leur prince légitime. Je vous laisse à penser .si je fus surpris de ces nouvelles , et si , cognois.sant la sincérité de vostre intention, je blasmai la légèreté des esprits de ceste cour. Je fis demander audience à Sa Saincteté ; on me rapporta que le pape avoit tesmoigné de la surprise de mon arrivée et qu'il avoit respondu « qu'il me donneroit autant d'audiences que je voudrois. » Je vis Sa Saincteté le 29 de juillet; elle me dict qu'elle estoit bien aise de me voir et que j'estois un vrai israélite. Nous entrasmes ensuite en conversation, et toutes les fois que j'entamois le propos pour lui laire un détail de nos affaires : « Hé bien (me disoit-il en m'interrompant ), je ne doubte point que l'intention du cardinal de Bourbon ne soit bonne ; je veux croire que celle de ses confédérés l'est aussi; la vostre, surtout, qui n'avez égard que la gloire de Dieu et la conservation de la religion catholique , apostolique et romaine. Mais
DÉPÈCHE DE M. DE NEYERS (1585). 177
bien que cela soit , en quelle escole avezvous appris qu'il faille former des partis eontre la volonté de vostre prince légitime ? — Trèssainct père, lui dis -je en me levant avec chaleur , c'est du consentement du roy que les choses se sont faictes. — Eh quoi , reprit-il , vous vous vous eschauffez bientost ; vous ne pouvez donc souffrir qu'on vous reprenne ? Détrompezvous , si vous voulez m'en croire : le roy de France n'a jamais consenti de bon cœur à vos ligues et et à vos armemens ; il les regarde comme des attentats à son auctorité ; et bien que la nécessité de ses affaires et la peur d'un plus grand mal le forcent à dissimuler, il ne laisse pas de vous tenir tous pour ses ennemis , et ennemis plus redoutables et plus cruels que ne sont ni les huguenots de France, ni les autres protestans. Je crains bien fort que l'on ne pousse les choses si avant que le roy de France , tout catholique qu'il est , ne se voye réduit d'appeler les hérétiques à son secours, pour se délivrer de la tyrannie des catholiques. » Vous voyez quels sont les sentimens du pape; de temps en temps il s'escrioit contre Grégoire XIÏI et contre le cardinal Cosme , et leur reprochoit d'avoir rais le feu et le sang dans toute la chrestienté par le consentement et approbation de la ligue et union des catholiques françois. Cela estant, voyez combien nous sommes loin de nostre compte, et quelle espérance nous devons avoir des sc- IV. 16