CHAPITRE LXVIIL
PRISE D'ARMES. — BATAILLE DE COnTRAS. — DÉBOUTE DES REITRES.
Composition des armées. — Les huguenots. — - Catholiques de l'union. — Catholiques-royalistes. — Négociations de Henri de Navarre à l'étranger. — En Allemagne. — Suis.se. — Angleterre. — Voyage et prédication de Bèze. — Remontrances des luthériens à Henri III. — Marche des ar mées. — Bataille de Coutras. — Mort de Joyeuse. — Défaite des Reitres.
Les armées qui allaient s'engager aux batailles .>îaiiglantcs se formaient lentement ; mais chaque
IRMÉE DKS HUGUENOTS (1586—1587). 277
gentilhomme, manant des villes, s'enrôlaient pourtant sous le drapeau et cornette, oîi sa foi religieuse, sa fidélité féodale l'appelaient. Un esprit particulier distinguait chacun des corps de ces braves hommes qui saisissaient alors l'arquebuse ou montaient à cheval l'épée au poing. Les derniers traités avaient cherché à opérer la fusion de l'armée royale avec les soldats de la ligue. Après cette fusion comme avant , ces corps divers n'en restaient pas moins distincts par leur caractère. Il se groupait ainsi trois armées , chacune se dessinant par un aspect différent.
Des tentes austères , leur chevalerie cuirassée , leurs casques brunis aux aigrettes noires, la simplicité de leur costume signalaient la brave châtellenie huguenote du Béarn , du Dauphiné , de la Gascogne ; il y avait là peu de ces manans , de ces archers, arbalétriers et arquebusiers des cités qui prenaient alors une grande part à la guerre civile. Cette chevalerie se réunissait à la semonce du roi de Navarre ou des ministres calvinistes qui parcouraient les provinces et y faisaient entendre comme une trompette guerrière les paroles de l'Écriture ; dans les graves camperaens on n'écoutait que le chant des psaumes, le pré- , che et les exhortations des ministres. La veille d'une bataille , il fallait voir les huguenots agenouillés , frapper leur poitrine de leur gantelet , demander pardoti au Dieu des armées de ce re-
278 ARlilÉE CATHOLIQUE (1586).
lâchement de la vie des camps j des œuvres de licence et d'adultère ; puis on se précipitait sur Tennemi.
Dans l'armée de la sainte-ligue, ce qui dominait, c'était la commune, le peuple, les métiers, arquebusiers de ville , les hommes des halles, les forts compagnons des confréries, durs à la fatigue , peu disciplinés , moins formidables que la chevalerie huguenote , formant avec plus de difficultés les rangs pressés de lances et s'ouvrant pour vomir les volées meurtrières de c/)uleuvrines et les arquebusades. Mais la commune était nombreuse ; et le roi de Navarre avait pu s'apercevoir qu'au moindre échec de ses troupes , les villes et bourgades sonnaient le tocsin pour courir sus à sa châtellenie dispersée. Il y avait aussi plus de persévérance dans ces hommes de dévotion ; quand un châtelain du Poitou ou de la Gascogne était resté un mois sous les armes et qu'il avait rempli son vieux service féodal , il s'en retournait promptement en son manoir sans s'inquiéter dans quel état il laissait les batailles. L'homme de la commune, au contraire, se battait tant que la Vierge et les saints étaient insultés ; son devoir était de rester sous sa bannière pour user de sa bonne et forte pertuisane.
La troisième armée, toute royale, se composait des nobles de cour , des jeunes hommes dévoués à Henri III , unis à quelques fidèles tenan-
ARMÉE ROÏALE (1586). 279
ciers. Là , rien d'austère , toute la légèreté d'une noblesse assouplie par les belles dames de Catherine ; on folâtrait, on jouait parmi les plus héroïques actions. C'était le caractère français , cette génération si brillante, qui , molle, efféminée aux castels , courait mourir aux batailles en chantant et gabant. Sous ces tentes, pleines de jeux de hasard, et souvent de folles femmes, se répétaient les bons dires des gentilshommes; chefs et soldats contaient les licencieuses histoires « Le testament d'ung amoureux ; la mère de ville le garde-pot ; le gardé-nappe ; le garde-cul * les songes de la pucelle avec la fontaine d'amour la vie généreuse des mattois , gueux , bohémiens et cagoux ; les testament et donations faits par Bredin le cocu, notaire rural; le caquet des bonnes chambrières ; la complainte du commun peuple, à l'encontre des boulangiers qui font des petits pains et des taverniers qui brouillent le vin ; la fleur des chansons nouvelles , traitant partie de l'amour , partie de la guerre; le dévot sermon de M?'' sainct Jambon et de M™" saincte Andouille; le discours des frappe-culs nouveaux et fort curieux avec la response de la dame ; et puis Turlupin , Guillot Gorju , Bruscambille ;
* H existe encore un recueil de ces pamphlets qui contient tous ces bons dires à l'usage de l'armée royale. Paris, 1 585.