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Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IV

Une révolution d'intelligence et de justice s'opère en ce moment dans l'esprit d'une génération studieuse. Le catholicisme et le moyen âge, union mystérieuse de poésie et de nationalité, n'excitent plus les dédains superbes, les haines moqueuses de la philosophie. Le dishuitième siècle avec ses froides dissertations, ses sceptiques études ne glace plus l'imagination toute colorée de ce beau passé de cathédrales, de pompes, d'or et d'encens, de chevalerie, de tournois et de nobles dames. De ce que notre société repose sur d'autres éléments, sur d'autres bases, nous ne concluons pas que tout ce qui nous a précédé était abus et barbarie ; entourés encore de magniGques débris, nous avons cessé de mépriser la civilisation qui les créa. Nous entrons dans une ère de haut examen et d'impartialité.

Quand on se place à cette vaste époque du onzième au quinzième siècle, qui peut sans s'émerveiller jeter les yeux sur l'immense gouvernement de l'Église , sur cette admirable hiérarchie des évêques, des légats, parcourant l'univers chrétien agenouillé devant la parole ; les conciles, congrès du monde délibérant parle terrible anathème; les pieux monastères , refuges d'égalité offerts à la bourgeoisie, aux manants, aux serfs môme, pour s'élever fièrement ensuite la mitre en tète et la crosse en main contre le baron bardé de fer qui opprimait I. 1

la terre ; ces nombreuses confréries de métiers qui invoquaient dans une dévotion commune leurs saints patrons et leur charte de privilège ; ces villes municipales libres et catholiques ; partout la puissance de la conscience humaine : les chaires retentissantes sur les places publiques, et soulevant la multitude pour une idée, pour un sentiment, et au-dessus de cette belle organisation , le pape , autorité d'ordre et d'unité , et pourtant élective et populaire sans autres armes que quelques bulles écrites au Vatican.

Le catholicisme est au moyen âge la force morale opposée à la force brutale de la conquête ; ses miracles, ses légendes, ne furent que la symbolique d'un système qui , grandissant la faiblesse et la vertu, les opposait avec une auréole céleste à la violence territoriale des hommes d'armes brandissant leur puissant gantelet.

Cette place imposante, que le catholicisme absorba pendant quatre siècles, relève l'importance de la révolution qui le front haut en attaqua l'autorité. La réformation est le plus vaste événement de l'histoire moderne, car elle opéra un changement complet dans les formes sociales ; elle fut l'expression des nouveaux besoins de l'intelligence, de nouveaux faits qui éclataient de toutes parts en dehors de l'Église; ce fut un mouvement simple, naturel , une transformation de la société ; la conquête s'était abaissée devant la puissance morale du catholicisme ; la puissance morale céda à son tour devant le principe politique.

La lutte fut vive et profonde ; ceux qui n'aperçoivent dans la marche de l'esprit que la super6cie , pourront sourire à l'aspect des discussions théologiques en vertu desquelles la réforme se posa au milieu des nations ; en creusant un peu , monsieur , on n'a plus le même mépris pour des disputes qui touchaient à des intérêts aujourd'hui effacés du livre de la vie. Quand la société a conquis certains principes , elle oublie les sueurs des générations qui ont combattu pour les obtenir. En pleine possession de la liberté de conscience, nous n'avons plus la mémoire des trois siècles qui furent employés à une lutte laborieuse. Ce qui paraît inconcevable à nous était une croyance pour nos pères ; ces grandes thèses sur le libre arbitre, sur les mystères, sur les indulgences, sur l'autorité et l'examen, n'offraient pas des controverses sans but dans une société religieuse ; n'était-ce pas toujours d'ailleurs les luttes philosophiques entre le pouvoir et la liberté ? luttes qui se prolongent sous d'autres formes au milieu de

nous , parce qu'elles se rattachent au problème le plus difficile à résoudre.

On a jeté trop de mépris sur la théologie catholique au moyen âge. La scolastique ne fut point un système absurde ; les peuples ne s'enthousiasment pas pour des chimères ; la scolastique était un fond de doctrines et de méthodes sur des questions alors sociales ; supposons, monsieur, que dans quelques siècles de nous, tous les principes politiques aujourd'hui contestés soient admis dans le droit des nations : comment cette génération d'avenir envisagera-t-elle les petites dissertations de notre 'présent , les subtiles distinctions qui pourtant préparent la vérité?

La réforme fut une violente attaque contre un système puissant encore sur l'imagination des peuples; elle dut trouver en face une forte résistance j d'où résulta la ligue. Il n'y avait dans ce mot rien de neuf; le moyen ège était le temps des confréries, des associations pour la défense commune ; or, comme le pouvoir, dans cette lutte de doctrines et d'opinions armées , ne se dessina pas toujours d'une manière nette et prononcée, comme il se laissa souvent dominer par le tiers parti des ménagements et de modération , ces opinions ardentes s'organisèrent d'elles-mêmes et cherchèrent des garanties ; il y eut des ligues protestantes comme des ligues catholiques; celles-ci furent la réaction naturelle opposée au mouvement réformateur.

Dans ce choc vivace, les hommes à sentiments modérés: L'Hospital, Pasquier, Mole, ^effacent d'abord; les époques de passions ne souffrent pas les tiers partis. Quand les opinions sont en présence dans une lutte ouverte , les sentiments calmes les importunent ; elles veulent des combats sanglants; elles y courent; mais la lassitude vient ensuite. Dieu n'a pas jeté les sociétés dans des tourmentes perpétuelles; alors commence et s'accroît l'influence de la modération ; la parole grave des hommes sages se fait entendre ; ils reprennent leur ascendant naturel. C'est ce qui explique l'autorité du parti politique dans les événements qui assurèrent le trône à Henri IV ; il fallait. que les passions s'émoussassent d'abord ; elles s'usèrent dans les guerres civiles. Le règne de Henri IV est une époque toute de transaction et de balancement entre les factions ; le caractère du roi de Navarre ne fut pas un modèle de loyauté, comme on l'a surtout montré, mais le type d'une politique adroite qui ménage toutes les opinions pour les concilier. L'avènement de Henri IV, comme toutes les restaura-

tious, fut un temps d'épreuves et de difficultés ; il fallait faire la part aux hommes, aux choses, aux exigences, aux folies. Henri IV périt à l'œuvre, mais il assura la couronne à sa race , et c'était un résultat. Vous avez vu , monsieur , une autre restauration ; vous en avez un moment dirigé les destinées , et quand j'écrivais son histoire, je me rappelais souvent le règne de Henri IV que Louis XVIII aimait tant à méditer, non point par une vaine forfanterie de gloire et pour invoquer ce panache blanc devenu le symbole d'une opinion extrême, mais pour suivre cette même tactique de ménagement du chef de sa dynastie. Les trois époques dont je me propose d'embrasser l'histoire pourraient se résumer en trois mots : action, réaction, et transaction] elles se tiennent intimement liées l'une à l'autre ; elles forment un tout et une seule pensée.

Cette épopée est trop grande, trop belle, pour n'avoir pas excité la curiosité historique ; de nombreux travaux ont été faits ; j'ai besoin de les diviser en plusieurs écoles.

A l'origine du mouvement de la réforme et de la résistance catholique , naquit tout d'abord la controverse. Ne cherchez pas la vérité absolue dans ces écrits de sectes, ces pamphlets que les partis se jettent à la tête les uns des autres ; c'est une lutte où les combattants , comme les héros d'Homère, s'insultent avant d'en venir aux mains. La réforme méprise le catholicisme ; le catholicisme poursuit avec fureur toute opinion nouvelle ; et puis ces sectes entre elles se combattent à mort : les luthériens, les sacramentaires , les anglicans , les sociniens-, engagent des querelles vives et profondes comme leurs divisions ; cette école se continue dans tous les livres de controverse, même jusqu'aux temps comparativement modernes : lisez Sleidan dans son beau travail, et l'enthousiaste baron de SeckendorfF : combien tout ce qui touche Luther est haut placé ! combien l'autorité papale est traînée dans la poussière ! Lisez Beausobre , l'admirateur de Zwingle et des sacramentaires , Burnet , l'historien du schisme anglican , et au-dessus d'eux tous, Bossuet, tout épris des écrits de Coclœff, et défigurant dans son style de pompes sublimes un mouvement que son génie pouvait deviner , mais que son éducation religieuse ne lui permettait pas d'embrasser dans son passé et dans son avenir. Parlerais-je du père Maimbourg avec sa foi naïve et ses indignations de couvent? et, en remontant plus haut , de Florimond de Remond, bon astrologue, tout occupé des constellations du Scorpion,

de la Balance , pour savoir si le mouvement réformateur tient à la malignité des astres?

A côté des controversistes religieux s'élevèrent les parlementaires, expression du tiers parti, depuis le chancelier de L'Hospital et Pasquier , jusqu'au président de Thou. Il y a certes des vues élevées, de l'impartialité souvent dans ces hommes de magistrature qui visaient à une conciliation de doctrines ; mais L'Hospital , avec sa nuance d'huguenoterie , Pasquier , catholique de principes et de sentiments, vivaient dans des temps trop difficiles, au milieu de circonstances souvent au-dessus de leur caractère ; le courage politique ne fut pas le type du tiers parti. Il ne put et n'osa tout dire ; L'Hospital montrait à peine son penchant de réforme ; Pasquier conserve sa vieillie foi et formule perpétuellement ses plaintes contre les huguenots. C'est encore une controverse , seulement moins âpre, parce qu'elle se manifeste dans des esprits plus calmes. Les précieuses lettres de Pasquier sur les affaires de son temps nous disent, dans toute leur naïveté, les émotions diverses de cette opinion parlementaire dont il est la timide expression. Le président de Thou écrivait à une époque plus facile, alors que l'édit de Nantes avait proclamé la liberté de conscience : son immense travail , froid , méthodique , marqué par tous les coins des formes de l'antiquité, de Tite-Live spécialement, conserve la coutume des harangues inventées et des tableaux d'imagination ; il y a beaucoup de faits, et l'on dirait pourtant que les faits sont ce qui l'occupe le moins dans son travail ; la phrase latine élégante , les orationes, et qu'il serait presque tenté de faire précéder de l'inévitable Quintes^ voilà tout son souci littéraire. Aussi, quand on a touché au fond des monuments, des pièces originales, des recueils contemporains, on ne s'explique pas la grande réputation d'exactitude du président de Thou ; son histoire ne peut servir de base à un travail de vérité qu'après avoir subi l'épreuve d'une comparaison avec les documents, épreuve qui lui est presque toujours défavorable ; et ici je sens le besoin de rendre quelque justice à un historien frappé des mépris du dix-huitième siècle , à Varillas , l'écrivain politique du règne de Louis XIV , faiseur de phrases, visant à l'effet, mais nourri d'études profondes. Son histoire des Hérésies parut à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes. Ce qu'il veut prouver, c'est que la réforme s'est établie en Europe par des moyens purement humains et par des causes politiques; or, ce qui était une pensée pieuse dans la tète de l'histo-

rieo est devenu une vérité dans notre siècle, et ses laborieux travaux nous expliquent ce que notre génération recherche surtout aujourd'hui dans les grandes annales des nations.

Vient ensuite l'école philosophique du dix-huitième siècle. Cette école s'était proposé une mission juste et digne sans doute, car elle combattait pour la tolérance religieuse et la liberté de conscience. L'histoire lui servit d'instrument. Elle jugea les vieux temps avec ses idées propres ; elle abaissa ce qui était haut et noble ; elle éleva au contraire de petits hommes et de petites choses; Coligny , par exemple, fut son héros, Coligny le plus médiocre des caractères, compromettant son parti et le conduisant par sa crédulité vaniteuse à la Saint- Barthélémy ; elle attaqua la puissante figure de Catherine de Médicis, dominant trois règnes agités, tête active qu'il faut grandir au niveau de celle de Louis XI, avec lequel elle a plus d'un rapport de finesse atermoyante, d'ambition laborieuse, de tourments politiques, de capacité inquiète et de mépris surtout pour les hommes et les choses qui s'agitaient autour d'elle. Je considère laHenriade comme l'œuvre qui a le plus faussé les idées sur les événements de cette époque; ce n'est pas seulement une poésie froide , une épopée aux couleurs de collèges et de pensum, mais bien encore l'expression de mauvaises études sur un temps qui échappait à la génération d'encyclopédie , laquelle n'était préoccupée que de sa haine contre le catholicisme , puissance d'intelligence au moyen âge.

Cette génération d'écrivains, parce qu'elle avait une mission sans doute, s'est jusqu'à aujourd'hui prolongée. La plupart des travaux de ces dernières années sont jetés sur ce calque rapetissé. Quand je me proposais un travail sur la rénovation de l'esprit religieux et politique, mon premier besoin fut d'ouvrir un ouvrage couronné par l'Académie des inscriptions, et que M. Charles Villers a publié depuis : on m'avait beaucoup loué ce petit volume; je l'ai lu. Dirai-je l'impression qu'il a produite sur moi? C'est une étude faible et passionnée, avec un peu d'érudition de seconde main, sur un mouvement que M. Villers n'a pas tout compris. L'Académie qui couronna cet ouvrage était alors empreinte de l'esprit philosophique , c'était le temps des Volney et des Dupuy. M. Villers avait vu dans la réforme tous les bienfaits du genre humain ; dans le catholicisme tous les désordres, l'ignorance, le fanatisme. Que pouvait-on répondre à cela, si ce n'est jeter une couronne à qui avait relevé et replâtré lespetitesjalousiesd'unsièclequi s'en allait?

La plus faible de ces écoles est celle qui se glissa à travers la religion et la philosophie du dix-huitième siècle pour transformer la grande histoire des masses et des opinions en étroites intrigues de marquis et de cour. C'est une plaie de tous les temps ; lorsque paraît une belle composition sous un titre et dans un système, vient ensuite mie multitude d'imitateurs , gens médiocres qui ressassent et tuent les formes et l'idée du maître. Montesquieu avait publié VEsprit des Lois; on voulut écrire l'esprit de toute chose , de l'histoire comme de la ligue. Le travail d'Anquetil n'est pas méprisable; il a fait ce qu'il pouvait faire, préoccupé qu'il était d'une idée, absorbé sous une compilation de Mémoires qui ne montraient les événements populaires que comme des manèges de courtisans. Le culte de la royauté et des grands n'était point encore éteint ; Anquetil vit de vaines disputes d'ambitions là où il y avait en face deux fières opinions courant l'une sur l'autre aux armes. Il oublia le peuple à une époque pourtant où les halles, les confréries, les masses jouaient un si puissant rôle. Les mémoires peuvent servir surtout pour décrire la cour de Louis XIV ou de ]g régence, lorsque tout se concentrait dans quelques têtes, alors que le mouvement populaire se rapetissait en émeutes; mais dans les vastes luttes d'opinions, à quoi servent quelques confidences de boudoirs et de cour à côté des passions de la place publique et des mobiles qui les animent !

J'ai donc pensé, monsieur, qu'un grand travail historique était possible encore en recourant aux véritables sources pour reconstruire un temps dont la pensée a été méconnue. Grâce au ciel, les documents ne manquent pas ; je ne sache pas une époque plus riche, plus abondante. Quand on se donne la peine de fouiller, d'aller droit aux origines, de pénétrer dans les archives, ce n'est pas l'absence des matériaux qui inquiète, mais leur immensité, le choix qu'il faut en faire, l'ordre dans lequel on doit les classer, et les hauts enseignements historiques qu'on peut en déduire. Je me suis imposé le devoir de ne travailler que sur les pièces authentiques ; j'ose croire qu'on s'en apercevra dans le cours de cet ouvrage.

Quand on a devant les yeux les œuvres de Luther, de Mélanchton, de Calvin, d'OEcolampade, de Zwingle , pour les diverses sectes de la réforme ; d'Érasme, pour le parti mitoyen ; de Coclœff, de Jean de Eck, pour les catholiques, qu'est-il besoin d'aller chercher des lumières dans les histoires de seconde main pour retracer le large mou-

vement philosophique du seizième siècle? L'histoire est tout entière dans ces disputes, dans les actes des sectes, dans les registres du parlement , des universités, dans les prédications enflammées recueillies par les disciples et transmises dans leur naïveté à notre génération.

Pour la ligue, nous sommes plus riches encore. Les deux recueils de pièces connus sous le titre de : Mémoires de Condé et Mémoires dfi la ligue, donnent la plupart des publications importantes à une époque d'imprimerie, de controverses et de passions religieuses; jamais le système des pamphlets, des placards, de tout ce qui parle à l'imagination des peuples, n'avait été plus étendu ni plus actif; j'en ai recueilli beaucoup par mes soins particuliers, aûn de saisir dans ses véritables traits cette physionomie des partis qui se révèle dans leurs propres œuvres.

Indépendamment des documents imprimés, la bibliothèque du roi possède plusieurs grandes collections MSS connues et distinguées sous les noms de Dupuy , Colbert , Béthune , de 3ïesmes , et l'admirable recueil de Fontanieu , répertoire qui embrasse les pièces rares sur l'histoire de France. Je les ai toutes parcourues, p£\fce que j'ai toujours jugé que ces pièces seules peuvent nous éclairer sur les faits, et servir de contrôle aux traditions des chroniques et des Mémoires ; je donnerai dans un volume à part tous ceux de ces documents qui n'ont pas été publiés. Plusieurs autres recueils uniques existent à la bibliothèque et au dépôt des gravures ; je les ferai également connaître. Je témoigne toute ma reconnaissance à 3iM. ChampoUion-Figeac, Magnin , conservateurs, et à M. P. Paris, employé aux MSS de la Bibliothèque royale. Ils ont mis à ma disposition toutes les richesses de leur précieux dépôt.

Je n'ai pas négligé non plus les vieilles archives du royaume. Là se trouve une portion des Archives de Simancas. En méditant l'esprit d'un travail historique sur la ligue, je crus qu'il était impossible de parfaitement juger les événements de cette époque sans connaître les rapports diplomatiques des partis avec l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, Rome et Genève ; l'Espagne avait joué surtout un rôle si actif, exercé une influence si immédiate qu'il devait y avoir dans ses archives bien des conGdences. Je visitai la péninsule , ses dépôts en désordre ; je parcourus surtout San-Lorenzo , palais désert d'où les volontés de Philippe II partaient pour remuer le monde ; et c'est dans ces vastes et sombres couloirs, à l'aspect de ces belles tètes de moines

la

hiéronymites et fransciscains que je me suis le plus souvent reporté à cette époque de la ligue, où leurs voix populaires remuaient les confréries et les métiers. Quelle puissance alors que la chaire retentissante ! Quelle époque d'intelligence que celle où un homme montait sur un pilier des halles ou au pied de la croix en Grève, et de là , haranguant la multitude, lui faisait tout sacriûer à un intérêt moral pour un monde à venir ! Le moyen âge fut le règne de la parole ; la chaire se posa, comme une grande tribune, au milieu des peuples.

A mon retour d'Espagne, je pus me convaincre que les débris que nous possédions à Paris offraient les pièces les plus essentielles pour, l'histoire des négociations de la ligue avec l'Espagne *. Vous savez, monsieur, l'origine de ce dépôt que les hasards de la conquête et de la guerre nous ont donné , et que, ministre des affaires étrangères, vous avez puissamment contribué à nous conserver. Ces papiers furent, enlevés des archives espagnoles les 23 août et 9 novembre 1810, et 8 mars 1811. Ils consistaient alors en huit mille deux cent quarante-six articles.

En 1814, le gouvernement Espagnol les réclama. Une lettre da 14 novembre, du ministre de l'intérieur, et adressé à M. Daiinou , ordonnait l'expédition de ces papiers pour Bayonne, à l'exception de ceux qui étaient relatifs aux affaires de France. Cette expédition se Ot le 23 février 1815 ; elle consistait en cent quarante-six caisses renfermant sept mille neuf cent quarante-huit articles. La cour d'Espagne ayant fait vérifier les pièces, reconnut qu'il lui en manquait une assez grande quantité, et les fit réclamer de nouveau par son ambassadeur. 31. Laine, alors ministre de l'intérieur (21 novembre 1816), écrivit une lettre au directeur des archives sur ce sujet; il le priait de vérifier si les papiers demandés par le gouvernement espagnol étaient de quelque utilité pour la France; dans ce cas on les conserverait; au cas contraire, on devait les rendre. Vous défendîtes, monsieur, en 1820, les droits de la France sur les documents de sa propre histoire. Depuis cette époque il paraît que ces papiers n'ont plus été réclamés. Ils sont dans les archives du royaume, section historique. La, collection se compose de deux cent quatre-vingt-dix-huit articles

* Mon septième volume (1" des pièces) rapportera le titre de tous les manuscrits tue contiennent les bibliothèques espagnoles sur la réforme, la ligue et le règne de Henri IV.

classés par ordre alphabétique depuis A jusqu'à R y compris. Chaque article renferme deux à trois cents pièces; A, B, C, D, contiennent à eux seuls deux cent trente articles. Cette collection embrasse les années 1348 à 1712 , mais sans aucun ordre de dates. Je publierai dans mon dernier volume les pièces les plus importantes de ce dépôt, qui m'a été ouvert par une autorisation de M. Daunou, et les soins bienveillants de M. Michelet, chef de la section historique.

La préfecture de police a aussi des archives riches de documents populaires pour la ville de Paris. Moi qui , pour expliquer l'épopée de la ligue, voulais surtout retrouver les halles, les confréries , avec leurs émotions, j'ai parcouru avec enthousiasme le livre des bannières du Chètelet , les délibérations des confréries, tous ces actes du peuple pris sur place et qui font si bien connaître un temps, ses mœurs, ses habitudes. Je dois beaucoup à l'obligeante érudition de M. Labat, archiviste de la préfecture ; et ceci me conduit à parler d'une découverte inestimable quand on examine l'histoire dans ses rapports avec les masses.

Paris joua un grand rôle dans la ligue ; son peuple , son conseil municipal, ses échevins, agirent activement ; il devait rester des do. cuments écrits de ses délibérations si fréquentes des métiers et des halles. Je recherchai donc avec persévérance les registres du bureau de la ville ; aucun historien même spécial n'en faisait mention. J'allai à la préfecture de la Seine; on me répondit qu'on ne savait pas ce que je demandais. Je trouvai aux Archives du royaume (section administrative) un grand dépôt des papiers de la ville de Paris, avec 103 volumes des registres du conseil municipal depuis l'année 1499 à 1784. M. Champollion-Figeac m'indiqua également aux manuscrits de la bibliothèque royale sept cartons des anciens titres de l'hôtel de ville, et parmi lesquels un volume, petit in-folio, d'une de ces mains desavants, laborieuse et exacte. C'était l'analyse des registres du coo- «eil municipal, jour par jour, empreinte à chaque page de la vérité naïve, de l'érudition du siècle passé. Ces délibérations de la grande cité changent l'esprit de la plupart des événements de la ligue ; on y ▼oit très-exactement le rôle que les masses y ont joué, et combien elles ont dominé les résolutions du conseil du roi et de la cour. Deux de ces cartons sont relatifs aux chaînes, fortifications des rues et de» remparts, et aux armements de bourgeois, élections des officiers municipaux. Je les crois encore d'une vive curiosité.

Les bibliothèques de provinces offrent également de hautes ressources historiques; on a placé le siège exclusif de la ligue de Paris. Cette vaste association se composait d'une multitude d'associations particulières, et le point central est aussi bien Lyon, Marseille, Toulouse, que Paris; ensuite, par des hasards qu'on s'explique, plusieurs de ces bibliothèques possèdent des collections spéciales et curieuses. A Besançon, par exemple , qui a recueilli le précieux dépôt du cardinal de Granvelle , on trouve 35 vol. de pièces , toutes relatives aux règnes de Charles-Quint et de Philippe II ; 7 vol. de lettres de Jacques Hopperus, secrétaire du dernier de ces princes ; 6 vol. de lettres de Champagney, chef de ses finances, et 9 vol. encore de la curieuse ambassade de Chantonney ; et je rappellerai que c'est également à Besançon qu'il faut fouiller pour recueillir tous les documents sur Marie la Catholique e^ Elisabeth d'Angleterre, en ce qui touche les rapports avec la France. Les 5 volumes des négociations de Renard sont un des précieux souvenirs pour la réforme.

Lyon est la bibliothèque la plus riche, parce que cette grande et religieuse cité entra profondément dans l'association catholique. Je ne citerai que le manuscrit de tristibus Gaïilœ, avec ses curieuses miniatures de guerres civiles dans le Lyonnais et le Dauphinois, et ses huguenots à tête de singe renversant les antiques figures qui ornent l'église de Saint-Jean. Comment s'imaginerait-on aussi que c'est à Aix qu'on trouve la chronique originale de Roset sur les premiers temps de la réforme à Genève ?

J'ai besoin maintenant de vous dire, monsieur, quel sera l'esprit et surtout quel est le but de ce livre. Mes études ont toutes été portées sur notre histoire. Dans Philippe-Auguste, j'ai cherché à reproduire les temps de chevalerie et de féodalité , l'époque des batailles , l'épopée du moyen âge. L'Histoire Constitutionnelle embrasse les quatorzième et quinzième siècles, temps de reconstitution pour la société où tout se régularise administrativement pour s'assouplir ensuite sous la main de Louis XI; le grand mouvement de la réforme et de la ligue , le règne de Henri IV , et comme je l'ai dit, l'action, la réaction, la transaction, suivent naturellement ces premiers travaux ; je les donne aujourd'hui.

J'ai pensé qu'il fallait pénétrer dans ces temps sans préjugés , me dégager de tout jugement fait d'avance ; attaquer avec hardiesse les caractères défigurés par de faux éloges ou le clinquant d'une vaine

philosophie ; élever sans crainte ceux que les haines religieuses de l'école du dernier siècle avaient abaissés ; faire la part des opinion^ ardentes, du mouvement des masses impérieuses, des nécessités politiques ; trouver moins des crimes privés que des entraînements de parti; marcher droit, le front haut, à la vérité entière et complète, par les documents. Il ne s'agit plus d'une lutte, mais de l'histoire. Je ne l'oublierai pas.

Et quant au but de cet ouvrage , plus que personne , monsieur, il vous appartient de le comprendre et de le juger. Au temps de passions politiques où nous vivons, il n'est pas inutile peut-être de montrer comment les partis d'une autre époque s'agitèrent dans le sang avant d'arriver à une transaction que la parole des hommes sages appelait. Le seizième siècle eut la grande douleur de ses guerres religieuses ; la fin du dix-huitième et le dix-neuvième ont vu gronder des orages, et ceux-là eurent aussi des massacres et leur Saint-Barthélémy. Que la génération nouvelle , pure de tousce> excès, comprenne enfin que la tolérance politique doit être une des grandes conquêtes de notre siècle. A chacun appartient sa conviction comme à chacun appartient sa conscience; ne heurtons plus nos tètes sanglantes pour des opinions, comme dans le siècle que je vais décrire on allumait des bûchers pour des croyances. Vous, monsieur, le descendant de Pasquier, expression du tiers parti dans la ligue , vous qui êtes placé à la tête d'un pouvoir modérateur, contribuez par vos efforts à effacer ces derniers vestiges de barbarie ; vous avez vu les folies des pouvoirs et des partis ; cherchez à éviter les unes et à comprimer les autres. On ne désespérera pas de la société quand on connaîtra par quelle épreuve elle a passé pour conquérir le principe de la liberté religieuse ; l'ordre et la liberté politique nous arriveront avec la paix des opinions et le triomphe de la raison publique. Car la Providence n'a pas voulu soumettre les peuples à des tourmentes sans fin et à des expériences sans leçon.

Neuilly-sur-Seine, l"^' février 1834.

CHAPITR^: PREMIER.

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