‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 11 sur 144 · SITUATION POLITIQUE DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

SITUATION POLITIQUE DE L'EUROPE

abolies au profit de la couronne qui pouvait désormais distribuer les bénéfices ecclésiastiques entre ses courtisans ; tout le clergé était à sa discrétion , soumis à son obédience ; on prit pour prétexte l'abus des élections ; et comme il arrive toujours quand on veut détruire une liberté politique , on exagéra les désordres qu'elle faisait naître. « Les moines, dit le scandaleux narrateur qui a tant écrit sur la cour de François I" , élisoient souvent celui qui étoit le meilleur compagnon, qui aimoitle plus les chiens, les oiseaux, qui étoit le meilleur biberon, afin que, l'ayant fait leur prince ou leur abbé, il leur permît après de faire toutes pareilles débauches , dissolutions et plaisirs. Quand ils ne se pouvoient accorder en leurs élections , le plus souvent s'entre-battoient, se gourmoient à coups de poingts, venoient aux braquemards et s'entre-blessoient , voire s'entre-tuoient. Dieu sait la vie que menoient les évêquesl Ils étoient assidus dans leurs diocèses, mais pour y mener vie toute dissolue, après chiens, oiseaux , festes, banquets, confréries, noces et pucelles dont ils faisoient sérail , ainsi que j'ai ouï parler d'un de ces vieux temps *. » Une société où de telles choses se pensaient et se disaient haut, ne devait plus avoir le même respect pour des croyances et une hiérarchie si violemment attaquée par le sarcasme et le mépris. Ce fut donc une transaction habile que le concordat qui jetait la cour dans les intérêts du catholicisme et du pouvoir pontifical : François 1" prenait dès lors toute suprématie sur le clergé ; il confisquait à son profit une grande partie des revenus de l'Église; il accomplissait par un acte doux et conciliant ce que Charles Martel avait fait avec violence pour distribuer les riches manoirs des clercs à ses hommes d'armes : il pouvait désormais donner les bénéfices à ses capitaines de compagnies, qui allaient se rattacher par leurs intérêts à la foi catholique.

Cet acte fut repoussé par le clergé, par l'université, par le parlement , par tous ceux qui voyaient avec peine l'église gallicane passer dans les mains de la royauté et du pape, et le régime absolu substitué à la liberté ecclésiastique : il y eut d'unanimes remontrances ; les universitaires et les jurisconsultes restèrent dans les idées de réforme modérée, telles qu'elles avaient été posées par les conciles de Bâle et

' Brantôme, Discours sur François I^^. Brantôme avait reçu une abbaye de la lii)éralilé du roi, el c'est peut-être un des motifs qui l'ont fait tant exaller le nouveau système, et jeter tant de déclamations sur les élections.

de Constance et par la pragmatique sanction. Mais le roi, qui était alors la grande puissance, n'avait plus le même intérêt à ces querelles d'Église ; satisfait de la concession territoriale que la papauté lui avait faite , il n'appela plus la réforme des conciles ; il se contenta du concordat, parce qu'il avait satisfait aux deux idées temporelles : son autorité absolue et le besoin de revenus et de fiefs libres pour distribuer à ses courtisans et aux clercs de son intimité.

Resta pourtant au fond un ferment de discorde auquel s'ajoutèrent quelques vieux levains d'hérésie des treizième et quatorzième siècles. Si dans les grandes cités les magistrats municipaux , les confréries marchandes s'unissaient par leurs emblèmes, par leur saint, leur patron, au culte pur du cacholicisme ; si on les eût difficilement séparés de leurs pieuses églises, des cérémonies qui se mêlaient à leurs vieilles coutumes , à leurs émotions de famille , les hommes simples des campagnes devaient plus facilement adopter une réforme qui les déchargeait de la dîme des champs et leur présentait un cuUe dégagé de redevances et plus approprié à leurs goûts naïfs des montagnes. On se souvenait encore dans certaines contrées des Yaudois , des pauvres de Lyon, des Albigeois, et les traditions de race devaient seconder un mouvement de réformation religieuse.

Telle était la société à l'apparition des doctrines de Luther ; j'ai eu besoin d'en caractériser les diverses tendances scientifiques, l'état de la propriété et des souverainetés, tous les accidents qui préparèrent ces doctrines, les causes premières enfin de leurs rapides progrès et du mouvement social qui seconda leur merveilleuse propagation. La réforme ne fut point un fait subit, éclatant comme le tonnerre pour renverser le puissant édifice de l'église catholique ; cène fut point la parole seule d'un homme portant la hache dans cette belle organisation qui avait embrassé le moyen âge de sa civilisation et de ses mystères. Le catholicisme régna tant que tous les éléments de la sociabilité se rattachèrent à lui, tant que la grande parole des Athanase , des Augustin, des saint Bernard guida la pensée humaine; mais lorsque la science , les arts, Ips liens civils et politiques se séparèrent du pontificat ; lorsqu'à la lutte de la propriété féodale et territoriale contre les clercs succéda un plus noble combat de doctrines de raison entre deux écoles; lorsque les papes ne tinrent plus dans leurs mains tous les éléments de la puissance morale ; alors l'autorité matérielle fut facilement attaquée. Dans les douzième et treizième siècles, époque ceu'

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