SITUATION POLITIQUE DE LEUROPE
religieuses aient trouvé de l'écho dans les souverainetés européennes, au milieu des querelles et des intérêts qui les divisaient?
La France voyait germer également de notables idées politiques. Le règne de Louis XI avait partout créé une vigoureuse administration. En relevant la bourgeoisie, le roi l'avait contenue par sa méGance naturelle contre tout ce qui s'élevait au-dessus du niveau : bans et arrière-bans , tailles levées d'hommes avaient été quadruplées sous sa main pesante ; de sorte que lorsque cette main reposa glacée dans la tombe , une réaction invincible se manifesta contre l'autorité royale, qui s'était trop démesurément agrandie.
Les administrations de Charles VIII , de Louis XII et de François I", jusqu'à la prédication de Luther, sont politiquement dominées par quelques grands faits : les états généraux de 1483, ceux de 1498,^ et le concordat avec Léon X. Les guerres d'Italie , partie chevaleresque des trois règnes, ne peuvent entrer dans le mouvement politique et religieux que sous un seul rapport : en mettant aux prises les intérêts de la conquête avec ceux des papes, elles donnèrent aux rois de France des velléités de résistance et d'opposition aux bulles pontiflcales. Souvent sur un champ de bataille d'Italie, à Napies ou dans le Milanais, Charles VIII et Louis XII, apprenant quelque grande trahison des papes, écrivaient à leurs parlements ou à l'université de formuler les principes d'une église nationale , et de cesser surtout ces rapports d'argent et de soumission hiérarchique qui liaient toutes les institutions religieuses au chef du catholicisme.
Dans les longues querelles du pontificat et de la couronne , il était né en France une opinion de jurisconsultes et de parlements qui, sans aller droit à une réforme complète, soutenait comme un principe l'indépendance de l'église nationale , la séparation du temporel et du spirituel dans l'État. Ce tiers parti , qui joua un rôle puissant dans l'histoire de la prédication luthérienne, dominait dans la judicature, parmi les hommes de savoir, au sein de l'université. Les états généraux, presque toujours sous l'influence de cette classe de science et de bourgeoisie, suivaient également l'impulsion rénovatrice. Il était rare qu'ils ne mêlassent leurs doléances contre la suprématie des papes à leurs plaintes contre l'impôt, à la réclamation des vieilles franchises locales.
J'ai dit quel avait été le caractère des états de 1356 '. ils furent
' Histoire ConsliCutioîineUe, tome II, page 340 à 400.
plutôt l'expression d'un tumulte populaire qu'un véritable progrès. C'était un fruit venu avant terme, une révolte de halles, dont les halles plus tard demandèrent pardon et amnistie ; mais les états de 1483, à l'avènement de Charles VIII , procédèrent avec ordre et régularité. Toutes leurs démarches furent mesurées , et ils forment peut-être le plus noble précédent dans la vie du gouvernement représentatif. On peut ainsi résumer les principes établis par les cahiers et par les discussions solennelles :
« Auxétatsappartient le droit de déterminer la régence, de désigner le conseil pendant la minorité du roi ; ils peuvent fixer le contingent des gens d'armes , chevaliers et bannerets ; établir non-seulement le vote des subsides, mais encore en examiner l'emploi en se faisant fournir les comptes et chartes de dépenses. Au sein même de l'assemblée, le roi doit choisir une certaine partie de son conseil. Les trois ordres se confondront dans une commune représentation et dans un commun orateur ; les états seront convoqués à époque fixe tous les deux ans '. »
A tout cela ajoutez le principe de la souveraineté nationale hautement proclamé. Maître Philippe Pot , seigneur de la Roche, député de la noblesse de Bourgogne, ainsi s'exprima : « Messers, quand les hommes se mirent ensemble, ils élurent pour roi et pour maistreceux de leurs égaux les plus sages ; ceux qui ainsi eslus ne songèrent qu'à pilleries et despouilles ne sont point pasteurs , mais loups ravissants. Un Estât ou gouvernement est la chose publique, et la chose publique est la chose du peuple qui a fait eslections des rois et confère la puissance ; or, vous êtes les représentants de ce peuple. » Et le chancelier répondant à l'orateur s'écriait : « Maître Philippe Pot, votre dessein est donc de former une république pour rendre le peuple avide et querelleux ^ ! »
Les états ne se montrèrent pas moins hardis en ce qui touchait les questions ecclésiastiques ; la noblesse , la bourgeoisie et le bas clergé se déclarèrent profondément dévoués aux idées réformatrices des grands conciles : « Semble nécessaire auxdits Estats l'entretenement
' (■ Ordre tenu en la notable assemblée des trois états, représentant tout le royaume, convoquée en la ville de Tours par le roi notre sire, en 1483 »; et l'extrait du procès-verbal des élats, en 1483, par M. Jehan Masselin, député de Normandie, MSS Dupuy, n» 321. — Brienne, 277, et dans le recueil de Quinet, ia-4<'.
^ IMSS du roi, n" 277, et le recueil de Quinet,
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des saints décrets de Basle et de Constance et l'acceptation et modification d'iceux qui fut en la congrégation de l'église gallicane à Courges, président en icelles le roi Charles VII. Si l'on s'escarte des règles posées par les conciles généraux , !cs églises et les monastères tomberont jà en ruines, et le peu d'honnesteté ecclésiastique qui est demeurée en certain lieu périra ; protestant que en cas où notre saintpère voudroit entreprendre autre chose au préjudice de la réformation qui fut faite de toute église universelle aux saints conciles , ou <iu'il voudroit entreprendre sur les droits et prééminences du roi, d'en avoir et poursuivre réparation en temps et lieu '. »
Les états ne se bornaient pas à de solennelles protestations, ils dénonçaient encore les papes Alexandre et Martin, « qui de ce royaume en quatre ans avaient tiré la somme de plus de deux millions de francs d'or ; comment tolérer une si merveilleuse évacuation de pécune ^ ? » Et ces demandes, ces dénonciations n'étaient point faites individuellement par quelques esprits inquiets et avides de nouveautés, mais par les états composés de toutes les nations, depuis Normandie jusqu'au Dauphiné.
Dans la solennelle ordonnance de Blois , avenue après les états de 1498, Louis XII déclare : « Qu'il est protecteur des belles consti-. tutions contenues es saints décrets de Basle et pragmatique sanction^;» et de là s'ensuit une longue série de prescriptions conformes au grand concile : et pendant que l'unité catholique était ainsi menacée d'un schisme, que faisait Alexandre VI ? il demeurait presque indifférent, tout occupé de questions politiques et de famille ; au milieu de ce vaste mouvement d'idées, il donnait le nouveau monde par une bulle à Ferdinand de Castille, et pactisait avec le sultan Bajazet pour en obtenir secours , en s'obligeant à empoisonner le malheureux Zizim !
Les idées d'une église nationale se mêlaient alors dans toutes les tètes de jurisconsultes aux libertés de la cité ; les halles , les confréries conservaient un respect profond pour les formes extérieures du catholicisme , pour les images peintes sur leurs bannières ; mais le-^ gens de science, si puissants parmi la haute bourgeoisie , marchaient
' Cahier des États, touchant le bien, prouffit et utilité du royaume, chap. de léglise, AÏSS du roi, n» 321, cl Quinet. » Ibid.
» Règ. au parlement de Paris, au lit de justice, 13 juin 1499.
en avant, et cette bourgeoisie était alors appelée dans toutes les affaires du pays. Toujours l'intervention du tiers état pour sanctionner les ordonnances générales : s'agissait-il de publier les coutumes d'une province ou d'une ville, le roi ordonnait de convoquer les gens de tous les états pour en approuver le contenu ; ces formes furent suivies même pour l'adoption des coutumes de Paris parmi cette grande masse de population qu'on hésite tant à réunir dans les époques modernes : « Prévôts , vous mandons que vous faites assembler vous et chacun, les comtes, barons, châtelains, prélats, abbés, chapitres, advocats, licenciés, praticiens et autres bons bourgeois, et faites derechef accorder et lire lesdites coutumes ; et s'il survenoit contradiction par la plus grande et plus saineportion des gens d'Église, des nobles ou de ceux du tiers état, faites mettre et rédiger par écrits les différens et discorde. — En conséquence furent convoquées en place de Grève lesdites personnes ; et là furent lues les coutumes sur lesquelles il y eut vives contestations *. »
L'esprit de liberté et de raisonnement était donc passé dans la classe active des bourgeois ; il devait être peu favorable aux opinions d'autorité que l'église romaine imposait comme condition d'orthodoxie. Toutefois les mêmes intérêts d'Italie, qui avaient si souvent séparé les rois de France et les souverains pontifes, produisirent un immense résultat qui, sous François I", empêcha peut-être la vieille monarchie de saint Louis d'adhérer aux innovations de Luther. Je veux parler du grand concordat conclu par l'intermédiaire du chancelier Duprat avec le pape Léon X.
Supposons la prédication de la réforme arrivant au moment des vives querelles des rois de France avec le saint-siége , tandis que les monarques se plaignaient des exactions pontificales, des décimes, cette réforme n'eût-elle pas trouvé protection dans la couronne même? Le concordat fut une véritable transaction qui , transférant des pouvoirs extraordinaires à François I" , et lui donnant la disposition de tous les bénéfices, dépouillait en quelque sorte l'église anglicane et la mettait à la disposition du roi. Dès lors de communs intérêts rapprochaient François I" du pape; le roi protégea le système catholique qui déposait dans ses mains les propriétés et les revenus du clergé avec le choix de tous ses membres. Les élections étaient
' Blois, 21 janvier lolO, Recueil des coutumes générales de France, édit. avec privilège, de 1516, et 2": cdit. in-fol. de looO. Caract. goth. fol. 7 et 8.