‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 120 sur 144 · IS7I · texte numérisé non relu

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Lorsque le parti des fervents catholiques contemplait les conditions de redit de Saint-Gei main , n'était-il pas naturel qu'il éprouvât une indignation vive et profonde? Depuis vingt ans il avait pris les armes pour se rallier sous l'étendard de ses opinions et de sa foi ; son sang avait coulé aux champs de guerre, et pour résultat il voyait les huguenots s'emparer du pouvoir, établir leur influence et leur gouvernement dans le conseil ! Les bourgeois de Paris , si zélés pour Notre- Dame, pour le saint de leur bannière, pour la benoîte croix plantée en la place publique ou sur la Sainte-Chapelle ; ces métiers, ces halles ardentes n'écoutaient pas un sermon où il ne fût question de l'insolence des hérétiques , gentilhommerie de province rustre et malapprise, qui voulait imposer ses lois à la bonne bourgeoisie, à sa grande église , à sa mellifiante université. On avait eu soin de défendre les prêches à Paris; les huguenots l'avaient même demandé par prudence; mais les villes étaient entre elles en grands rapports de chartes et lettres. Le bureau municipal de la Grève savait ce qui se passait à Lyon, à Rouen, à ^Iar-!eille, à Toulouse, vastes cités catholiques. Tous s'exaltaient par cette correspondance de clocher à clocher , de commune à commune, sur les insultes des calvinistes, sur la multi-

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plication des prêches et de la cène au milieu des cathédrales en ruines. Quand cet intolérable état cesserait-il? Ne valait-il pas mieux saisir encore une fois les armes , courir sus à ces rebelles à Dieu et au roi , ou s'en débarrasser par de bonnes vcspres siciliennes?

Telle était l'opinion commune dans ce peuple de la grande cité; et alors semblaient se multiplier les sinistres présages; « depuis la mauvaise paix , une comète à queue longue et tlamboyante esloit apparue; elle estoit d'une forme estrange et vraiment merveilleuse '. » Les rivières avaient débordé avec grand fracas eu diverses parties du royaume : « Le samerly, deuxième jour de décembre 1570, sur les onze heures avant la mi-nuict, le temps estant assez trouble et nébuleux , le Rhosne , fleuve fort violent et impétueux , se desborda si subitement et avec telle impétuosité qu'U n'y a mémoire d'homme qui se puisse souvenir de semblable. J'accorderai bien qu'on l'a vu desborder, s'enfler par des pluies ou neiges fondues, faire quelques doramages au pays, mais non si violemment et d'une telle vistesse. Je laisse donc à penser quelle frayeur et espouvantement de ceux qui ont esté surpris, et la compassion et crainte des spectateurs et contemplateurs. Le peuple , pour avoir repentance de ses fautes , fit , le dimanche après ledict déluge , une procession générale conduite et menée avec merveilleux ordre. Or Dieu nous fasse miséricorde -. A Anvers il advint une tempeste, orage et tourmente de mer qui crust et s'esleva en peu d'heures; plusieurs vaisseaux furent emmenés, on ne sçait ce qu'ils sont devenus ; furent noyées cinq cents brebis , furent bruslées deux maisons et suffoqués plusieurs beaux chevaux ~\ A Ferrare, un très-grand mouvement de terre souleva la ville en avant et en arrière , en manière que les hommes en tomboient dans les maisons ; moy et ma femme et mes enfans nous estions mis un peu avant à la fenestre, mais advint de terribles secousses, surpassant tout

' « Delà grande esioile apparue en l'année 1571. » Paris, à l'enseigne du Mouton d'or, 1572.

' « Discours sur l'cspouvantabie et merveilleux desbordcment du Rbosne dans et .ilenlour de la ville de Lyon, et les misères et caismiiés qui y sont advenues. » Lyon, Benoist Rigaud, 1570. — Paris, au mont Sainl-Hilaire, à l'enseigne du Pélican.

' « Merveilleuse et espouvantable tourmente de mer, et effroyables trembles advenues en la ville d'Anvers. » Rouen, de l'imprimerie de Martin Le Mesgissier, tenant ■•a boutique au haut des degrés du Palais, 1570.

accident naturel et hors de l'humeur de noémoire ; les murailles des maisons churent autour de nous ; et nous enfuismes vistement sous la couverture du ciel ^ »

Le village de Saint-Marceau avait été presque submergé par un furieux débordement : « On ouyt les vents les plus impétueux , effroyables et horribles qu'il seroit possible d'entendre. A l'effroy des hommes fut adjouté l'estonnement des besles irraisonnables , car les chiens hurloient et chantoient très-esfroyablement ; il n'estoit, en la puissance d'aucun de faire taire ces hurleurs. » Il était né des animaux et des enfans difformes. En toutes les abbayes on priait le ciel de détourner ces tristes présages ; et n'avait-il pas lieu d'être irrité du pacte impie qui venait de se conclure avec les maudits hérétiques?

La force catholique s'était d'ailleurs accrue par une mémorable ucloire. Les Turcs avaient menacé l'Europe. Le célèbre Pacha- Mustapha s'était emparé de l'île de Chypre sur les Vénitiens, et de là sa flotte immense signalait l'Italie comme une proie offerte au courage ottoman. Cet imminent danger avait remué le zèle du pape; les huguenots ne pensaient qu'à leurs intérêts de fiefs pour s'assurer le pouvoir ; mais Pie V réveillait l'Europe catholique ; il avait préparé la ligue de l'Espagne, de la France, de Venise et de Rome contre l'ennemi commun. Don Juan d'Autriche, le grand capitaine, ce bâtard du puissant empereur , avait arboré l'étendard de la foi. C'était encore l'esprit des croisades qui sauvait l'Europe à Lépante^. Cette victoire avait retenti dans l'univers fidèle; elle avait préservé la chrétienté d'une si vaste ruine! Les récils des héros catholiques circulaient partout ; on criait sur les places publiques , dans les halles : o Le très-excellent et somptueux triomphe de la trèsheureuse et vraiment miraculeuse victoire obtenue par l'armée chrcstienne à rencontre du Grand Turc ^. » Et puis le peuple se dem;!!i-

' « Discours sur l'espouvantable, horrible et merveilleux tremblement do lerre odvcnu en la ville de Ferrare. » Paris, de riinprimeric de Guillaume de Hyver, imprimeur ordinaire du roy en langue françoisc, 1370.

^ Une curieuse pièce sur la bataille de Lcpante se trouve dans les MSS do Bsthune, vol. 892G, fol. 128. Elle donne l'état des forces respectives avec la plus minulieutc exactitude.

' Paris, chez Luiliicr, loTl. On trouve des détails essentiels sur les rapports de la France et de la Porte Ottomane dans « la Notice de l'ombassaJe de mes?ire François de Noaillcs, csvesquc d'Arq, à la partie du Grand Seigneur. » Biblioth. du Roi, MSS Dupuy, vol. DXXI.

180 GODVERNEMEXT DES HL'GCENOTS A BLOIS.

dait si, après avoir versé le sang des infidèles à Lépante , on pouvait encore se laisser outrager pas d'autres maudits athées dans les églises bénites.

Les huguenots ne se conduisaient pas avec prudence. L'édit de pacification ordonnait d'effacer les vestiges et les souvenirs des guerres religieuses ; un pamphlet cahiniste raconte lui-même les causes ti'une vive émotion populaire : « L'an 15G9, pendant la plus grande fureur des troisièmes troubles , le parlement de Paris fit prendre et estrangler Nicolas Croquet, Philippe et Richard de Gastines, marchands honorables , pour autant qu'ils estoyent de la religion. Entre autres choses contenues en leur arrest, qui fut prononcé et exécuté le dernier de juin audict an , ce qui s'ensuit doit estre noté pour le discours : ladicte cour de parlement a ordonné et ordonne que la maison des cinq croix blanches appartenant auxdicts de Gastines, assise on rue Sainct-Denis, en laquelle les presches , assemblées et cènes ont été faictes , sera rompue , démolie et rasée par les charpentiers, maçons et gens à ce cognoissant; et cependant ladicte cour a ordonné et ordonne que le bois et serrures de fer qui proviendront de la démolition de ladicte maison , seront vendus, et les deniers du prix seront convertis et employés à faire faire urie croix de pierre de taille, au-dessous de laquelle sera mis un tableau de cuivre, auquel sera escrit en lettres gravées, les causes pour lesquelles ladicte maison a esté ainsi démolie et rasée. Quelque temps après la publication de rédict de pacification , les héritiers desdicts de Gastines et ceux de l'église réformée de Paris, voyant celte pyramide demeurer debout, expressément contre le 32" article d'iceluy édict, en firent instance vers les princes et l'admirai, lesquels >oyanl les choses encore e>mues, furent d'advis de deslayer. Finalement l'admirai estant en cour , fut sollicité d'adviser à ce point, ce qu'ayant considéré, remonstra au roy le contenu en ce 32"^ article, qui porte que toutes marques, vestiges et monumens des exécutions faictes contre ceux de la reli- ,^ion , tant vivans que morts, livres et actes diffamatoires contre leurs personnes, mémoire et postérité scroientostés et effacés. Cette pyramide fut abbattue de nuict par gens députés de la justice, à qui il fallut commander plusieurs fois. Et pour faire le tout plus sejrcment et éviter l'esmotion de ce peuple qui adoroit les pierres et le bois, on choisit exprès un temps nébuleux, venteux et assez eslrange , ce qu'un certain badin nommé Belleforest (qui s'est

mêlé de brouiller les annales de France), impute à un fort grand miracle. Toutes les pièces de la pyramide furent transportées en ce cimetière des Saincts-Innocents, où le tout est demeuré debout au grand proQt des prestres en ce lieu , auxquels le bien vint en dormant ceste nuict-ià. Le malin , le menu peuple voyant ce^le crois transportée, accourut de fureur et brusla une maison voisine , massacra un serrurier , puis alla sur le pont Noslre-Dame , où furent bruslés les meubles d'un des Gastines. Il y eut tel bruit que le palais demeura fermé tout ce jour , et ceux de la justice cachés. Enfln ces tnulins, qui ne savoient bonnement à qui s'adresser, encore à demiforcenés, se retirèrent, sans qu'aucune justice fust faicte de tels ravages, commis tout en public, au vu et sçu de tout le parlement et autres magistrats qui sont là. '. » Voilà ce qu'était alors le peuple de Paris, et l'on peut facilement s'imaginer quelle devait être sa rage lorsqu'il voyait s'accroître chaque jour la grande influence des huguenots ; or, il ne faut pas l'oublier, la force en France était encore dans la vieille société catholique, laquelle se mêlait à ses souvenirs , à ses gloires, à ses émotions.

L'esprit de cette société n'était pas tellement éteint qu'une fermeatalion religieuse ne se fît sentir à l'aspect des faveurs de cour qui entouraient les chefs des calvinistes. Les halles, les métiers, les capitaines de compagnies, même les bourgeois , ne supportaient pas avec patience les prêches qui s'élevaient à côté de la vénérable cathédrale. On se réunissait dans des confréries secrètes , sous les saints patrons et la vierge ; on y réchauffait les anciennes idées de hgues , de confrateinités politiques et de croyances pour la défense de la foi. Des lettres confidentielles du pape au cardinal de Lorraine contiennent des instructions pour maintenir la sainte religion menacée, et surtout

' « Di.-cours de ce qui advinl touchant la croix de Gastines, l'an 1571, vers Noël. » (Brochure.) — « Ordonnance faicle au Chàlclet portant défense à toute personne de HC promener au cimetière .JcsSaincts-Iiniocentsni es rues d'environ, eux assembler en icelle, ni tenir propos l'un à l'autre en plus grand nombre que deux personnes, ni faire acte tendant à sédition ou esmotion populaire, ni autre chose pour desmouvoir le peuple de l'obéissance du roy et exécution de ses commandcmens, sur peine d'eslre présentcmenl pendu et estran^'ié ; aux pères et mères qu'ils seront respousabks de leurs enfants, et le- maistres de leurs ser\iieur?. « Extrait des rei^isires du juré crieur concernant la sédition arrivée à l'occasion de la translation de la croix dite de Gastines. — 9 décembre lo71, Archives de la préfecture de police, vol. VllI.(Collei;l. Lanioignou.J

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pour la ruine de l'hérésie *. Le légat se plaignait sans cesse de l'insolence des calvinistes ^ ; le roi d'Espagne donnait ordre à son envoyé de se concerter avec les chefs da parti catholique, les maiîres des halles et le peuple, a6n de détourner l'expédition française dans la Flandre , diversion nuisible aux opérations militaires du duc d'Albe. Charles IX répondait à tous d'une manière évasive qu'il fallait attendre, espérer une conciliation. De toutes parts on dénonçait au roi de France les projets des hérétiques ; ils venaient d'armer La Rochelle, d'y faire entrer une nombreuse garnison. Du fond du Vatican Pie V écrivait à Catherine : « Quant aux hérétiques de France , quoique votre majesté les oblige à vivre en paix , cependant ils ne cessent d'entretenir une correspondance avec l'Angleterre ; ils avertissent la reine Elisabeth de tout ce qui se fait, non-seulement en France, mais encore dans tout le monde chrétien. Nous savons que, soutenus par les secours qu'ils tirent d'Angleterre, ces hérétiques s'occupent sans relâche à amasser de l'argent. Outre les sommes qu'ils reçoivent régulièrement et publiquement des églises anglaises, ils ont encore l'habitude de rançonner et de piller les biens des catholiques sur les bords de la mer. Jamais ils ne se croiront assez tranquilles tant qu'ils n'auront pas entouré sa majesté très-chrétienne d'embarras et de difficultés ; tant qu'ils ne l'auront pas mise dans le cas d'avoir besoin de leurs propres forces, et qu'ils ne l'auront pas, sous prclexle d'étendre les frontières de France, poussée à porter la guerre en Espagne '. »

Dans ces circonstances agitées, le conseil résolut de se retirer à Blois. Dès le moment qu'on se séparait des opinions catholiques , le séjour de Paris n'était plus qu'un danger. On choisit Blois, cité rapprochée d'Orléans, alors mieux assouplie à la foi huguenote. La seconde mesure devait être de satisfaire entièrement les intérêts calvinistes, afln de trouver appui dans leur force militaire ; car les catholiques s'organisant tout en dehors, n'obéissaient que faiblement aux volontés du conseil. Lors de son premier voyage à la cour de

' Correspondance de Pie V, ann. 1570-1571.

- Le clergé faisait un grand nombre de remontrances : il y fut fait droit. — Voyez « Lettres patentes sur plusieurs doléances, plaintes faîtes au roy de la part des prélats et gens du clergé de ce royaume. » Rouen, Martin Le Mégissier, io'2, ( Brochure.)

' Janvier 1571, édition Goubau, liv, V, lettre 10.

Charles IX, l'amiral Goligny avait vu ses espérances de politique et de guerre contre l'Espagne trop retardées pour son impatience ; il s'était retiré à La Rochelle auprès de la reine de Navarre, témoignant ainsi tout son mécontentement de ce que ses plans n'étaient pas surle-champ adoptés. Des circulaires ordonnaient aux consistoires particuliers, aux gentilshommes huguenots de rester sous les armes, leur prescrivaient une organisation telle qu'au même moment ils pourraient se lever en masse sur tous les points de la France.

Une pareille situation était intolérable pour le conseil : il devait se jeter d'un côté ou de l'autre. Il préféra se décider pour les huguenots; le maréchal de Cossé , accompagné de commissaires , vint par ordre de Charles IX auprès de la reine de Navarre , afin de résoudre certaines ambiguïtés qui se trouvaient en l'édit de pacification. Ils discutèrent beaucoup ; rien ne fut arrêté. On devait connaître avant l'intention du roi ; on y parla ensuite « des injustes soupçons et défiances qu'on gardait envers ceux de la religion, ce qui étaient les seuls motifs de l'entretènement des troubles. Les calvinistes firent au maréchal une longue énumération de griefs, entre autres que l'on envoyait par toutes les provinces pour connaître les moyens existants, afin d'exterminer en temps et lieux ceux de la religion , chose dont se vantent même les agents employés à pareilles charges. Semblables propositions avaient été faites en Espagne, Portugal, Italie. On demanda au maréchal qu'il eût à déclarer s'il connaissait les griefs du roi, afin qu'on put y remédier et parvenir au bien et repos du royaume. Sur quoi le maréchal dit que les huguenots avaient fait élire des chefs et soldats ; par ce moyen ils pourraient faire de promptes levées et commencer la guerre. Et que la demeure de la reine de Navarre , de messieurs les princes, amiral et autres, en La Rochelle, était suspecte. Il fut promis de remédier à cela '. »

Toutes ces premières démarches avaient été faites pour s'attacher les huguenots ; le roi était venu à Blois dans le but unique d'un rapprochement étroit et sincère. Quand Philippe II apprit l'intention de Charles IX, il se hâta d'écrire à don François de Alava des instructions particulières : a Le roy et la royne veulent s'acheminer à Liiois et donner licence et permission à l'admirai , aux princes de Béarn et

' « Pourparler fait à La Rochelle par M. le maréchal de Cosse et les commissaii es députés par le roy pour l'accompagner, avec la royne de Navarre, MM. les princes^ admirai et autres estant avec eux audic ilieu. » 1571.

de Condé de venir les visiter; ils espèrent les faire rentrer en toute obéissance et service ; puisque c'est leur intention, je ne veux pas les contrarier; mais pour parler clairement et comme amy et frère, je ne croirai jamais qu'il résultera quelque chose de bon de ceste entrevue: au contraire, surtout si l'admirai est aussi pervers , aussi damné dans les autres affaires que dans la religion *. »

Les calvinistes n'avaient pas été insensibles aux démarches faites par le roi ; ils visaient à s'emparer absolument du pouvoir. A La Rochelle, chef-lieu de leurs forces, ils s'étaient tous réunis : capitaines des hérétiques de France et des Pays-Bas, car ils étaient en relations intimes, et les deux révolutions dépendaient l'une de l'autre. On y voyait le comte Louis de Nassau, La Noue, Téligny, tous braves chefs de rébellions. Avant de tenter une démarche olficielle, telle que l'arrivée de l'amiral à Bois, les calvinistes résolurent d'envoyer quelquesuns d'entre eux à la cour de Charles IX pour y examiner l'état des opinions et sonder le jeune prince sur ses desseins. Prenant prétexte de quelques troubles à Rouen contre les prêches, ils vinrent porter plaintes et appeler vengeance. Au fond il ne s'agissait que de pressentir le roi sur l'expédition contre les Espagnols des Pays-Bas et sur les conditions qui seraient faites à la gentilhommerie provinciale :

« Les députés ayant faict la révérence au roy , luy tirent entendre bien amplement en particulier, puis en son conseil, pour quelles occasions ilsestoient envoyés ià, de par les princes et seigneurs de la religion, le priant de pourvoir à ces nouveaux troubles et affermir de plus fort le repos du royaume. Le roy les reçoit et caresse fort humainement ; et jugeant avoir entendu qu'il n'y avoit paseu de sang respaudu à Rouen, leur protesta qu'il estoit bien marry de tel accident, et promit de faire si bien chastier les infracteurs de son édict que tous les autres subjects y prendroient exemple. Briquemaut avertit aussi le roy que le comte Louis de Nassau atlendoit ce qu'il lui plaiioit commander ; ce qu'estant entendu par le roy, monslra contenance d'en estre fort aise. Or pendant ces six jours que le comte séjourna à Lumigny, il ne bougea du chasleau, mais les trois autres alloient souvent à la cour qui estait à Fontenay; distant d'une lieue dudict Lumigny. Au bout de six jours, le roy se déroba de la cour, et ayant envoyé devant Briquemaut et Cavagnes, partit accompagné de la royne mère, des

' Archives de Simaiicas, col. B , 31 '".

GOUVERNEMENT DES HDGDEiNOTS A BLOIS. 185

mareschaux de Montmorency et Damville et fort petite suite. Aucuns disent que le comte de Retz y estoit aussi. La mareschale de Montmorency et une autre dameaccompagnoient la royne. Estant arrivés ils entrèrent en conseil incontinent tous ensemble, hormis les deux dames, et arrestèrent trois heures ou environ. Puis, au sortir ayant Ue.sjeuné tous ensemble, le roy flt quelques tours par le chasteau et s'umusa quelque peu à tuer à coups de baston des connils estant en une conniilièrede ce chasteau ; tost après s'en retourna disner à Fonlonuy, accompagné comme dessus. Le comte, La Noue, Téliguy et Aigenllieu séjournèrent là encore quelques jours, en fin desquels ils dcslogèrent pour aller vers les princes. Chacun peut conjecturer que ce long pourparier fut principalement de la guerre de Flandres; le loy eut un prétexte prompt pour tirer les affaires en longueur : à sçjavoir, que la saison seroit mal propre pour conduire une armée, d'autant que l'hyver approclioit et seroit advancé premier que les compagnies fussent dressées. Pourquoy d'un commun advis l'affaire fut remise à l'esté suivant '. »

Quand des paroles eurent ainsi été échangées et que les bases d'un cunieil nouveau composé mi-partie de calvinistes furent posées, le roi Charles IX, se déterminant à une démarche positive auprès de l'amiral, lui écrivit et envoya lettres « par lesquelles il le mandoit avec propos fort gracieux, qu'il eust à le venir trouver et qu'il seroit le bienvenu ^. »

La première garantie avait été une prompte répression des troubles soulevés à Rouen contre les prêches ; Briquemaut et Cavagnes , qui étaient restés auprès du roi après le départ des autres députés, insistaient par des propos impérieux ^ : « Il seroit à craindre , disaient-ils, s'il n'en faisoit faire justice, que les catholiques devinssent si insolents qu'ils se permissent encore davantage , et que ceux de la religion ne les pouvant supporter, fussent contraints de recourir aux armes, s'ils ne voyoient d'aulre moyen d'en faire justice, dont s'ensuivroit qu'on retourneroit en guerre, aussi fort qu'auparavant ^. Le roy estonné

' « Des pourparlers sur la guerre de Flandre avec le comte Louis. » Paris, 'lo71. (Bii)ciiure.)

* Le roi therchail pourtant à se justifier auprès du pape de cette condescendance pour les huguenots. — Voyez « Instructions à M. de La Bourdaisicre allant à Rome, louchant l'édictde pacification. » MSSBaluze, vol. in-fol. cot. 238, fol. 50.

* Ode sur les misères des églises de France, 1371.

* Tous les registres des chartes sont remplis de ces plaintes. Voyez lettre par la-

de cette hardiesse , ne sçut répondre autre chose, sinon qu'il asseuroit l^î princes que bonne justice en seroit faicte et bientost. » Le parti huguenot sentait qu'on avait besoin de lui ; et c'est alors que pour se le rendre tout à fait favorable, le roi commença à mettre en avant « quelques propos du mariage de madame Marguerite sa sœur avec le prince de Navarre, desclarant que ce seroit le plus estroit et ferme lien de tous autres pour maintenir la paix entre ses subjects, et un témoignage assuré de sa bienveillance envers ceux de la religion. » On cherchait par toutes sortes de démonstrations à détourner les méfiances, et à cette époque furent aussi conclues les fiançailles du prince de Condé avec Marie de Clèves, transaction de personnes qui cherchait à préparer une transaction de partis et d'opinions.

Une fois jeté dans cette voie conciliatrice, le conseil ne pouvait plus reculer ; les huguenots se plaignaient de ce qu'ils n'étaient en sûreté dans aucune ville , car partout le peuple était en armes contre eux. Des lettres patentes du roi défendirent « de porter ou faire porter aucune arquebuse, pistolles , pistoUets à feu ni arbalestes, sur peine de confiscation de corps et de biens *. « Une convention secrète fut encore arrêtée avec le comte Louis de Nassau sur les affaires de Flandre ; toutes les idées du gi andmémoire des huguenots étaient adoptées *, on décidait la guerre dans les Pays-Bas ; l'invasion devait avoir lieu au printemps suivant, et le comte Louis en donna avis au prince d'Orange. Comme sanction à cette convention spéciale , le roi autorisait l'amiral et les calvinistes réfugiés dans La Rochelle à faire la course contre les Espagnols et à vendre les prises ^.

quelle l'amiral deChàlillon mande an roi qu'on contrevient à l'ffiit de pacification, e! que depuis peu on a tué deui de ses gens, qu'on lui refuse des \ivres pour de l'argent; que la reine de Navarre se plaint des confréries catholiques comme de chose qui va à son préjudice ; que dans les maisons du cardinal de Cbùtillon, particulièreinent à Bresle, on impose des revenus, aussi bien que dedans les terres de lui amiral; <îue le capitaine Quartier a été rendu sans rançon; qu'aussitôt qu'on recevra les <inquanle mille écus on payera les reîtres pour les obligera sortir du royaume; qu'ils s'en retourneront le lendemain en Allemagne. Il assure au roi qu'il est faux iju'on ait abattu des images et des églises en sa présence , et se plaint en général qu'on ne lui rend pas ce qui lui appartient. (MSS Colbert, in-fol. v. n° 223.) — Cette lettre est précédée d'une semblable de la veille, portant les mêmes plaintes à la reine mère,

' FoxTANox, ad ann. 1571.

- Dans les pamphlets huguenots, toutes ces démonstrations de bon vouloir de Charles IX sont traitées de faux semblant, de trahison méditée. C'est un système pris

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La pensée du mariage de Marguerite de France et de Henri de Béarn avait ébloui Jeanne d'Albret. La jeune Marguerite , arrachée à l'héritier des Guise, était un gage illustre qu'on donnait aux hérétiques ; la pauvre maison de Navarre, cette cour de gentilhommerie provinciale, était élevée à toute la grandeur de la race royale dos Yalois; quel honneur dans soti blason et dans les annales de sa famille ! L'amiral voyait ce mariage avec chagrin, car il allait porter trop haut . Henri de Béarn, son compétiteur , celui qui était appelé à conduire les huguenots et à le remplacer dans son influence. Charles IX n'avait d'attention que pour Coligny , et la reine mère lui écrivait « que le roy son 61s avoit bien besoin de ses bons conseils et des autres seigneurs qui l'accompagnoient, et que c'étoit une chose déplorable de voir les princes du sang de France si longuement esloigné de la cour et de compagnie semblable à eus. Partant prioient ces députés d'adviser à tout moyen propre pour réunir les uns avec les autres. Adjoustant que si ceux de Guise estoient irréconciliables, on les enverroit faire leur cas à part \ »

La tendance du conseil était alors toute huguenote; on s'était plaint de La Rochelle que l'édit de pacification n'était point loyalement exécuté : « Le roy délibéra faire marcher des commissaires par les provinces pour informer des torts qu'on faisoit à ceux de la religion et pourvoir que l'édict fiist observé ^. » Quand tous ces gages

d'avance ; les partis qui ont le senlimeiit de leur faiblesse ne peuvent croire aux concessions qu'on leur fait. Comme exemple, voyez le Journal de Henri III, véritable recueil de petites historiettes parlementaires, et la compilation calviniste des Mémoires de l'estat de la France sous Charles IX.

' « De Testât de la France sous Charles IX, 1371. »

' Voyez le nom de ces commissaires dans la grande colleclion Fontanieu, année 1571. Le roi écrivait aussi dans les provinces pour assurer doucrment la pacification. Voici un modèle de ces lettres : 10 mai 1571. — Charles IX à M. Vyan, conseiller et président à Metz. MSS de Béthune, vol. coté 8737, fol. 3.

« M. le président, ayant entendu ce que ceux des cstats de la ville de Metz m'ont remonstré sur l'instance que ceux de la nouvelle religion veulent faire d'avoir ledict exercice à Metz et pays messin , je me suis résolu à déclarer do nouveau que je veux et entends la déclaration sur ce cy-devanl faicle estre obser\ée, en permettant toutefois d'user de la tolérance qui leur a esté permise au lieu de Courcelle d'y faire exercice de leur baptesme et mariage, qui est au contre de la réponse que j'ai dernièrement faicte à ceux de la religion sur une requeste qu'il m'en ont présentée ; mais le mieux que je puisse faire pour entretenir les choses en repos, c'est de n'y rien changer, désirant que vous regardiez de votre part le moyen qu'il y aura de relircr d'eux dextrement ladicte requeste, comme en semblable je l'escris à mon cousin le maréchal de Vieilleville et au sieur de Tbérolle, afln qu'ils s'en prévalent. »

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eurent été donnés, l'amiral se détermina à venir à Biois. Le maréchal de Cossé lui avait porté une lettre de Charles IX fort gracieuse ; « Coligny avoit entendu dire que le roy faisoit mauvais visage à ceux de Guise , et que ses couï-ins de ?rIontmorency estoient les très-bienvenus en cour, auxquels le roy protestoit souvent qu'il tenoit l'admirai au rang des plus sages chevaliers du royaume et fldèles serviteurs de sa couronne ; leur communiquoit beaucoup de choses, leur déclarant qu'il débireroit bien ouyr l'admirai sur cela. La royne mère Ciioit d'autre costé que c'esloit trop guerroyer, qu'il falloit adviser par toutes voies d'entrer en perpétuelle amitié les uns avec les autres, et que chacun fust honoré et carressé du roy selon ses mérites et dignités. Ces advertissemens venant de toutes parts, l'eshranlèrent de telle sorte, qu'obéissant aux commandemens du roy, il vint à Dlois avec permission d'amener avec soy cinquante gentilshommes bien armés pour sa seureté. Ceux de Guise se retirèrent à la prière t!e la royne et par un demi-commandement du roy. L'admirai donc, accompagné de quarante chevaux, arriva en cour avec le maréchal de Cossé '. »

Ces pompes inaccoutumées, cet appareil de guerre et de gentilhommerie montraient assez le caractère de la domination nouvelle qui séievait; le duc de Guise quittait la cour faisant protestation, et marchait ailleurs organiser les forces catholiques. Le gouvernement tombait aux mains des huguenots ; tout allait se ressentir de leur politique, les relations à l'étranger, l'esprit de l'administration à l'intérieur. Aussi jamais accueil plus aimable que celui qui fut fait à l'amiral ; « Le roy fait infinies carresses à l'admirai, lequel voulant

' « De la venue de M. l'admirai de Blois, lo71. » Coligny était alors plein de (laiiile; il dénonrail au roi les projets des catholi(jues coii'rc !cs hufïuenots. Il y a une iollre de l'amiral au roi, par laquelle il mande à sa majesté « que le comte d'Olivare a dit qu'il y auruii une esmuiion el soulèvement général en France contre c> ux de la religion ; de quoi il a prié le sieur de Buch d'avenir sadicle mnjesté que la r'ponse du sieur deGorde?, du sieur de Grilles, gouverneur d'Oranjre. lui en persuaderoit quelque chose, s'il n'avoil esté asseuré par le sieur de Téligny des bonnes voloiités de sa majesté. Il demande une conférence au sieur de Biron, el prie le roy de congédier les garnisons inutiles, de faire chasser ceux qui conlreviendronl à son édici, et de commencer par ceux de Rouen, Orange et auires lieux qui ont méprisé ses cummandemens; que autrement il sera le roy le plus mépris;' qui ait esté de tout temps ; qu'il faut descharger ceux de la religion de la cotisation pour le payemeni des Suisses et reîlres, aulrcmeut il ne faut pas espérer faveur d'i?ux v:\ choîc qu'on pourroit entreprendre, » MSS deColberî, vol. XXIV, i:i-foI. v. n. 219.

GOCVER.NEiiE>T DES HCCrENOTS A BLOIS. 189

hiy embrasser le genou avec une fort grande révérence , le roy l'empoignant d'une main, le fit relever, protestant qu'en sa vie il n'a\<)it eu un jour qui lui fust plus agréable, et qu'il espéroit que ce seroit lu fin de tout trouble et guerre civile. Entre autres propos, l'on dit que le roy tint ceux-ci ou autres semblables : nous vous tenons maintenant, vous n'échapperez pas d'icy quand vous voudrez. Les frères du roy le reçoivent assez humainement, mais principalement la royrie mère qui lui montra autant de beaux semblants que jamais elle avoit faict. »

L'entrée de l'amiral au conseil fut signalée par une large série de concessions aux intérêts et aux opinions calvinistes. L'amiral ne s'était point oublié lui-même ; « le roy lui confirma derechef tous ses estais et pensions, le fit rentrer incontinent au conseil privé, le voulut ouyr en secret et à part, es choses de plus grande importance, montrant de se fier en luy de sa vie et de son royaume, comme il eust fait en son père propre. Tous ceux de la cour lui faisoienl de grands honneurs et carrosses. Et pour le récompenser des pertes qu'il avoit souffertes es guerres passées (car on avoit vendu une fois tous ses meubles plus précieux à l'encan à Paris) , le roy lui donna, pour une fois , cent mille francs et le revenu d'un an de tous les bénéfices que le cardinal de Chastillon, son frère, tenoit au jour de sa mort, ensemble la tutelle des enfans du feu sieur d'Andelot, aux conditions nobles. Congé bien ample luy est donné pour répéter ses meubles partout où ils se pour- 1 oient trouver. Le roy fait aussi de beaux présens à Téligny, gendre de l'admirai, et donne à Cavagnes un estât de maistre des requestes en faveur de l'admirai. Le propos de la guerre de Flandre fut remis en avant , et en comrauniquoit le roy fort particulièrement et souventefois avec l'admirai, voire seul à seul, tellement que les lourtisans esbahis de tels changements juroient que le roy devicndroit huguenot, ou pour le moins favoriseroit plus que jamais ceux de la religion \ »

Une fois au conseil, l'amiral imposa ses conditions. Se croyant maître de la question de Flandre, il dirigea la sollicitude du roi sur ses coreligionnaires de Savoie; il lui fit sceller des lettres adressées au duc Emmanuel pour, à sa spéciale recommandation , « recevoir ses sujets de la religion , les remettre et restablir es biens nui ont

' « L'admirai réinlcgré en ses estais et dignités. » 1371.

esté à cause de ce confisqués, et me donner ce contentement que je puisse faire connoistre aux miens que je veux non-seulement accomplir et observer ce que saintement je leur ai juré et promis, mais que de mesme amour duquel je les embrasse, je désire aussi faire quelque chose pour ceux qui, à cause d'eux, ont porté quelque affliction chez mes amis, à ce qu'ils se ressentent de la faveur , grâce et protection que je leur veux impartir. Cette requeste est si juste de soi et tant pleine d'affection de ma part, que je m'asseure que volontiers m'en accorderez l'effet. Aussi ne vous en ferois-je plus longue instance *.» L'amiral fit également sceller, par le conseil, des chartes de sauvegarde et de protection royale contre les vengeances que les fils du duc de Guise cherchaient à tirer de l'assassinat de leur père. Enfin, conune complément à ces exigences que la peur faisait redoubler, les protestants dressèrent une grande charte de griefs sur lesquels ils appelèrent une prompte réponse. Les partis en minorité vivent ainsi en perpétuelle méfiance ; ils ont le sentiment de leur petit nombre ; quand ils s'emparent du pouvoir , ils lui font des conditions dures; ils restent avec lui sous les armes.

Les huguenots ne se contentaient pas de ces preuves de confiance; ils allaient droit à la plus pesante domination, car ils présentèrent requête au roi dans des termes précis, « pour qu'il eust à payer la somme de quatre cent cinquante mille livres due aux reistres ; interdire à tous juges de cognoistre ni s'entremesler du fait de la levée des deniers sur ceux de la religion ; faire vuider les garnisons es pays de Languedoc, Dauphiné et autres pour les incommodités qu'il y a d'avoir soldats dans une ville ; faire poser les armes par tout le royaume et expédier commissaires, armateurs de paix et affectionnés h redit de pacification ; que l'exercice de la religion soit establi es lieux ordonnés par l'édit ; remettre tous les officiers en Testât qu'ils estoient avant les troubles; faire rentrer les baillis et sénéchaux de robe longue en tous leurs offices , quoiqu'ils ne fussent pas catholiques, et quant à ceux au lieu desquels a esté pourvu , leur donner place de conseillers de cour ou du grand conseil. »

Tous ces articles, imposés comme addition à la paix, furent accordés par Charles IX, sauf quelques légères modifications; il défendit

' « Lettres du roy au duc de Savoye, en faveur de ceux de la religion. » Scpteajbrel571.

également aux juges «que pour raison de la religion, ils n'empeschent les pères et mères, tuteurs et curateurs d'avoir l'éducation et nourriture de leurs enfans et mineurs; lesdicts enfans devant estre entretenus , après la mort de leurs parens, en la mesme religion en laquelle ils ont esté nourris ; les gouverneurs particuliers des villes furent révocqués et on dut faire exemplaire punition de tous ceux qui contrevenoient à l'édit de la paix ^. »

Coligny ainsi satisfait, il restait la grande transaction du mariage entre Henri de Béarn et Marguerite de Valois , destinée à caresser l'orgueil de la gentilhommerie provinciale. Ce mariage soulevait plusieurs difficultés: d'abord il fallait rompre tout engagement avec l'Espagne, justifier à ses yeux les uopces alors inouïes entre un huguenot et une catholique. Philippe II avait su la négociation , et don François de Alava, son ambassadeur, avait fait tous ses efforts pour la rendre impossible; la jeune Marguerite était promise à un prince catholique, au roi de Portugal, si zélé pour la foi romaine, une des e'xpressions de la vieille unité de l'Église. Philippe II recommanda à son ambassadeur de le tenir au courant des moindres bruits sur cette affaire , afin qu'il puisse s'y opposer, soit auprès de Pie Y , soit auprès de la reine mère.

Le pape devait personnellement intervenir dans cette question du mariage, car c'était de lui que dépendaient les dispenses, et aucune église catholique n'eût célébré l'union d'une Glle de France avec un huguenot, son cousin, sans une bulle spéciale du souverain pontife. Le caractère de Pie V était, comme on le sait, bien éloigné de ces concessions. Quand il apprit le mariage projeté , il écrivit au roi Charles IX une lettre violente ; « Ce qui nous tourmente sans relâche, c'est que l'on presse le plus possible le mariage du prince de Navarre avec Marguerite, votre sœur, dans la vaine espérance qu'elle contribuera à ramener le prince à la religion catholique : n'est-il pas plutôt à craindre qu'elle ne soit elle-même pervertie par lui ? C'est donc le salut de son àme qu'on expose ; car quand même elle persisterait à vivre catholiquement, elle n'aura jamais ni paix ni repos auprès d'un mari hérétique -. »

' « Articles géncraus de ceux de la religion, vus et respondus par le rov, le 1* d'octobre 1371 . »

* Jpsi catlwlicè vivere volenti nulla pax, nuUa quies imquam erit cum hœretico marito, 25 janvier loT2, édition Goubau, iiv. V, lettre 13.

192 GOCVERNEMEXT DES HrGDENOTS A BLOTS.

SI le chef du calholicisme se faisait des scrupules pour autoriser l'union du prince de Béarn avec Marguerite, les ministres huguenots avaient égalennent entouré la reine de Navarre et réchauffaient son zèle. Pouvait-elle consentir à ce mariage mixte? N'était-il pas à craindre que son fils se laissât dominer par l'adulation et le? spiitiments papistiques? Il y avait eu plusieurs synodes ; le principal s'était réuni à La Rochelle, sous la présidence de Bèze ' : les théologiens de Genève et de la réforme se montraient aussi scrupuleux que les docleurs romains. Au milieu de ces difficultés, Charles IX pressait plus que jamais la célébration des épousailles; il érrivait lettres sur lettres à la reine de Navarre pour la prier de venir en personne traiter avec lui. Enfin, au mois de mars 1572, la fervente .Jeann-» partit de La Rochelle et se rendit à Blois. Son cortège sévère brillait néanmoins de l'éclat des vieilles armures, des casques d'acier , dos arquebuses brunies. Après les gentilshommes du Béarn venait bon nombre de minisires huguenots , en robes noires et traînantes, petit collet sous leur large chapeau. Jeanne fut accueillie avec les mêrrrs pompes que l'amiral Coligny ; le roi ne l'appela que du nom dota bonne tante; Catherine se montra plus aimable et plus séduisante encore. Quand les discussions s'ouvrirent sur les nopces, trois poiiits furent agités : « Adviseraux articles desespousailles, aux cérémonies qui y seroient faites, et au lieu où se célébreroit ce mariage. Quant au lieu , le roy vouloit que ce fust à Paris, allléguant qu'on avoit accoutumé de faire les nopces des filles de roys en la ville capitale du royaume, et qu'il ne vouloit que cette coutume fust changée ; qu'il entendoit que le principal lieu de France fust le théâtre où Ton \ist l'affection qu'il avoit à la paix. La royne de Navarre débattit quelque temps sur ce point, srachant quelle ville est Paris ; mais oyant tant de sermens et protestation du roy, elle se laissa aller en cet article. Quant à l'autre touchant les cérémonies, elle qui estoit fort affectionnée à la religion, déclaroit qu'elle ne permettroit point que son fils fust marié à la mode de l'église romaine ; d'autre part, la royne mère fuisoit une protestation contraire, tellement que ces dames qui estoient

' « Recueil des synodes des églises de France , contenant les actes. les décrets, les canons de ces grands synodes, par Jean de Quick , ministre. Londres, 1(i93, in-fol. 2 vol. »— YujlI la date des synodes calvinistes jusqu'à celui de La Roilielle : Paris, 13.59 ; Poitiers, 1560: Orléans, 1.t62; Lyon , 1563. 2^ Paris, loCo: Verteuii, 1567 ; La Rochelle, 1571 ; Nismes, 1572.

d'accord du mariage, estrivèrent quelque temps sur ces cérémonies. Le roy commença à prier la royne de Navarre (qu'il appeloit sa tante) avec infinies révérences, qu'elle lui fist ce bien et à M"""* Marguerite, que le mariage fust solennisé selon les cérémonies reçues entre leurs prédécesseurs, et qu'elle ne refusast ce point à la majesté du roy de France, La royne de Navarre s'excusoit hardiment : au moyen de quoi le roy, jurant en sa manière accoutumée, déclara haut et clair qu'il donneroit dispense à son beau-frère et à sa sœur de toutes les lois du pape et de la religion, et qu'il les secoueroit plutôt que de laisser ce mariage imparfait'. » Les articles qui furent conclus étaient réglés avec une exactitude et un soin qui ne permettent pas de croire à une arrière-pensée : « Le roy constituoit en dot à madame sa sœur trois cent mille escus d'or soleil ; moyennant cette somme , elle renonceroit à tous ses droits successifs , paternels et maternels , ïiu profit de sondit frère. Cependant, vu l'incommoflité des temps , on ne ponvoit pas donner laditte somme en argent comptant ; elle .^e îeroit en achat de rentes sur la ville de Paris, duquel revenu laditte dame jouira. La royne mère, pour le singulier amour qu'elle portoit à madame sa fille, lui donnoit deux cent mille livres tournois ; monsieur et M. le duc donnoient chacun vingt-cinq mille livres; il y auroit communauté de biens entre les espousés ; au cas de décès de l'un d'eux, le survivant auroit le gouvernement et administration des biens et enfans jusqu'à ce que lesdits enfans soient parvenus en âge., les fils de dix-huit ans el les filles de quinze ; ledit sieur prince de Navarre douera laditte dame deqiiarante mille livres de rente pour en jouir par elle sa vie durant. Il est remis au bon vouloir de la royne de Navarre et dudit sieur prince de donner en faveur de ce mariage les bagues et joyaux de telle qualité et pour le prix qu'il leur plaira. En faveur de ces nopces laditte royne déclarera monsieur son fils son héritier universel , car autrement l'union ne se feroit. Le premier fils né dudit sieur prince et de ladicte dame sera déclaré héritier universel, el au cas que le premier fils mourust sans enfans, sera à l'autre plus aisné d'âge ainsi consécutivement de fils en fils, et , en défaut de masles, sera mesme chose aux filles. La royne de Navarre donneroit à son fils l'usufruit et jouissance du comté d'Armagnac , et lui

' « Pourpaiier de mariage entre le prince do Navarre et la soeur du roy, 1.")72. » (Brochure iiiiprimoe à Bloi?.)

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