CHAPITRE IV
Les indulgences. — Disputes des ordres monastiques. — Les dominicains, les augustins. — Le moine Martin Luther. — Ses premières thèses. — Réponse de Jean de Eck '. — Soumission au pape. — Explication qu'en donne Luther.
Léon X élevait la magnifique basilique de Saint-Pierre commencée par Jules 11, son prédécesseur ; les prodiges des arts, toutes les merveilles de la renaissance étaient employés pour embellir ce gigantesque monument. La pierre ciselée , les colossales statues, les peintures à fresque allaient orner une des plus puissantes créations de l'homme, et que la papauté déposait à Rome comme un signe de son universelle autorité ; ces libérales dépenses, ce goût de luxe qui caractérisait Léon X, avaient obéré le trésor pontifical : quand il s'agissait d'agrandir sa famille, de donner une splendeur nouvelle à la tiare, de protéger les lettres exilées, de tendre la main à un poëte , à un artiste, le pape Léon n'avait jamais calculé ces nobles prodigalités. Les magnificences de la maison de Médicis décoraient Rome comme Florence ; les monuments s'élevaient comme les académies, pour porter aux siècles à venir le grand nom de leur protecteur ^.
Une doctrine religieuse s'était établie au moyen âge avec cet ensemble de coutumes que l'église romaine avait proclamé; on avait
' Je n'ai pas besoin de répéter toutes les difficultés de l'histoire pour tenir une juste balance dans le récit des faits entre les deux écoles protestante et catholique.
* Il ne faut pas le confondre avec son homonjme officiai de Trêves.
* RATNALDrs, ann. 1517, n» 41.
matérialisé la pénitence. Alors qu'on croyait aux épreuves et au combat singulier pour manifester le jugement de Dieu , on pouvait bien i enser également qu'une somme d'argent avait la vertu de racheter en ce monde les peines d'une autre vie, et que les âmes du purgatoire, dont les prédicateurs faisaient un épouvantable tableau , pourraient s'élever jusqu'au séjour céleste par la seule influence des prières de l'Église. Les papes s'étaient emparés de cette croyance, et ils en avaient fait, avec cette supériorité qui les caractérisait, un immense revenu pour leur trésor. A côté de la doctrine des indulgences, ils avaient établi le principe, qu'eux seuls pouvaient être les dispensateurs. En vertu de ce pouvoir, ils conféraient à certains ordres monastiques la faculté de prêcher et d'annoncer ces indulgences * . La cour de Rome prenait toujours le prétexte d'une grande circonstance ; une croisade contre les infidèles, des secours à fournir aux chrétiens souffrants, aux léproseries hideuses, pour annoncer la prédication du pardon aux âmes du purgatoire. Alors la chaire retentissait de ces universelles promesses. « Quiconque met au tronc un teston ^ ou la valeur d'une âme étant en purgatoire , il délivre laditte âme incontinent, et celle-ci suivra en paradis. C'est pourquoi en donnant dix testons pour dix âmes, voire mille testons pour mille âmes , elles suivent incontinent et sans doute en paradis^. » Des troncs étaient établis dans chaque église, ornés de figures des saints patrons, du pape peint en grand pontifical, accompagné de cardinaux mitres en mitres blanches , et le roi à la dextre , nu chef avec son harnais que portait le grand écuyer , le tout surmonté d'une belle et grande croix ; puis d'effroyables tableaux des tourments du purgatoire , d'horribles démons, la fourche en main, tourmentant les âmes, et tout à côté les saintes peintures de ces âmes délivrées montant aux joies du paradis par l'indulgence ; ces images, qui s'adressaient aux sentiments les plus profonds de la vie, à la vénération du fils pour le père, de l'amant
' CocHL^us , de actis et scriptis Lutheri, ann. 1517. — Ulembcbc, in vitâ et relus yestis Lutheri, cap. 2. Je m'abstiens de citer tout ce qui n'est pas contemporain ou presque contemporain : c'est surtout dans les œuvres de Luther qu'il faut chercher l'Histoire de la Réforme. J'ai travaillé sur une des plus anciennes éditions, Wittemberg. typ. Zachar. Lehman, 1582. — J'aime à retrouver les propres émotions de Luther et de son école primitive.
' Pièce de monnaie.
* D'Argentré , Collect.judic. de nov, erv. tome I, page 3So, et le registre des censures de la Faculté, fol. 171.
pour sa mie, à ce culte des morts, puissance du cœur et de l'iinagiualion, procuraient d'abondantes offrandes ^
Ces opinions si extraordinaires , si fortement exagérées, trouvaient bien quelque opposition même au sein du clergé , mais elles étaient passées comme coutumes ; on prêchait les indulgences dans les glaces de la Suède, comme dans l'Italie et dans l'Espagne. Ce fut au sein de son pontificat, distrait tout à la fois par les plaisirs, les lettres et la politique, que Léon X ordonna une prédication générale des indulgences. Le prétexte était les frais immenses qu'allait entraîner la basilique de Saint-Pierre. Cette œuvre commune de la cnrétienté devait être élevée aux frais de la chrétienté ; telle était l'opinion du pontife ; il traita pour quelques provinces avec des compagnies florentines qui les prirent à ferme ; pour d'autres, il en distribua les faveurs entre les ordres religieux et mendiants les plus dévoués à la papauté. L'univers catholique fut partagé en plusieurs départements pour la prédication. Dans la Germanie centrale, Albert de Magdebourg, archevêque de Mayence, fut désigné pour indiquer l'ordre monastique en qui les soins des indulgences seraient confiés ^.
Je rappelle qu'il existait une vieille et profonde jalousie entre les ordres religieux qui se divisaient l'Allemagne; les augustins et les dominicains particulièrement ne pouvaient s'entendre, et leurs rivalités dataient de quelques siècles. Elles s'étaient réveillées depuis surtout que les dominicains a\aient été préférés pour la distribution des indulgences , fonction lucrative et puissante que les augustins étaient en possession d'exercer dans l'origine. En cette nouvelle circonstance, les disciples de saint Dominique furent encore choisis ; et comme si cette prédilection leur avait enflé le cœur, ils se livrèrent à tous les déportemeuts d'une licence effrénée. Non-seulement ils outrèrent les doctrines de l'efficacité des pardons, mais encore ils en trafiquèrent d'une manière honteuse ; ils les vendaient à la porte des
' J'ai trouvé plusieurs pièces rares sur les indulgences; je me suis procuré un petit exemplaire gothique destiné au peuple; il porte ce titre : Epîlre exhortative de notre saint-père le pape. Paris , Galliot , 1318. Dans la bibliothèque des Célestins on trouve aussi un compte de la recette des indulgences. L'ordre pour la recette et la dépense des indulgences était réglé avec un soin tout spécial. Voyez le compte de Pierre Faure, receveur. Biblioth. MSS Fontanieu, Recueil des pièces, 10-4" yol. coté, page 601, pièce 3.
2 CocBL^cs, de aclis et script. Luther i.
cabarets, puis en dissipaient le prix dans le vin et les débauches*. Quelques modèles de ces indulgences ont survécu au temps : « Moi, Jean Tefzel, frère du couvent des dominicains, en vertu du pouvoir de N. S. P. le pape, délivrons l'âme de Nicolas Struvius, moyennant l'aumône d'un teston que j'ai reçue. » D'autres formules portaient encore : « Notre-Seigneur Jésus-Christ veuille avoir pitié de toi, et l'absoudre parles mérites de sa sainte passion ; et moi en son autorité et en celle de saint Pierre et de saint Paul , je t'absous de tous les péchés, crimes, excès que tu peux avoir commis. » Quand les prédicateurs arrivaient dans une église, lorsqu'ils élevaient la croix rouge de la mission, la multitude des femmes, le sénat, les écoles, les suivaient en procession solennelle ; ils parcouraient la ville précédés de bannières , et au son des cloches ; l'orgue se faisait entendre au milieu de l'église parfumée, et de quelques mille cierges qui éblouissaient de leurs feux ^.
Les augustins, spécialement protégés par Frédéric, électeur de Saxe, et délaissés par les papes pour cette prédication, en conçurent encore une plus forte, une plus vive jalousie. Jean Staupitz, leur supérieur, un des membres de la noblesse de Saxe, porta plainte à l'électeur, et lui peignit dans les termes les plus vifs l'abus de la prédication des domifiicains^ ; Frédéric encouragea le supérieur à faire écrire contre ces excès, et Jean Staupilz s'adressa à un de ses frères, professeur à l'université de Wittemberg : son nom était Martin Luther; et une réputation de science l'avait lié à toute la partie éclairée des universités d'Allemagne. Les deux sectes rivales ont beaucoup écrit sur l'origine de Luther ; elles l'ont abaissé ou élevé selon leurs croyances *. On lit même dans un vieil et naïf historien
' Seckendorff, Hist. Luth. liv. 1er, page 20.
* « Obviani procedebanl omnes sacerdotes, raonachi, senatus, scolae, viri, feminse, pueri cum vexiilo ; sonabant canipanae et organa. » — Miconu s, Relut. MSS apud Sechendorff, page 16.
* Seckerjdorff et Beaiisobre nient qu'il se mêlait à la vocation de Luther un esprit de dispute entre universités. C'est bien mal connaître le caractère de l'époque.
* Je me suis procuré l'édition contemporaine de la vie de Luther par Mélanchton, et qui parut l'année même de la mort du célèbre réformateur, sous ce titre : Bistoria (le vilâ et actis reverendiss. viri Mart. Luth, verœ theolog. doclor. bond fide conscriptà a Philipp. Melancthone. Wittemberg ex officin. Joan Lufft. 1549. Col exemplaire doit avoir appartenu aux jésuites, comme l'indique une petite note; on lit sur sa vieille couverture : Vita damnabilis Martin. Luther,; épithète qui signale ls\ situation respective des deux sectes rivales. Comparez Cochl-kis, de actis et scripti,*
catholique, tout occupé d'astrologie , que le chef de l'hérésie était né de l'union fortuite et damnable d'un esprit cube et incube, et sous la maligne constellation du Scorpion *. Les documents de l'école sérieuse indiquent qu'il naquit le 10 novembre 1483, à minuit, dans le comté de Mansfeld. Son père s'appelait Jean Lauther ou Lotter et travaillait aux mines; sa mère avait nom Marguerite Lindermann. Leur flls reçut une éducation savante, et fut admis maître es arts en 1503 -. Les traditions rapportent que n'ayant aucune vocation religieuse , il y fut entraîné par un de ces événements soudains et extraordinaires qui décident d'une destinée. La foudre tua un de ses compagnons à ses côtés, au moment qu'ils philosophaient ensemble dans la campagne ; ce phénomène terrible décida Luther à revêtir l'ordre monastique; il entra dans le cloître des augustins, où son imagination ardente lui montrait un terme à la vie du monde. La science de Luther l'appela bientôt au professorat. Il apprit le grec et l'hébreu , deux langues qui se partageaient alors l'univers érudit. Son livre de prédilection avait toujours été les grandes œuvres de saint Augustin ; il s'en nourrissait l'esprit et le cœur ; car il y trouvait le germe de ses opinions sur la grâce , sur les actions de l'homme , sur la miséricorde céleste, sur le purgatoire. Avant qu'il n'eût été question de la querelle des indulgences, le moine Martin Luther avait prêché au peuple des tloclrines hardies, mais confuses encore, telles qu'elles nous sont reproduites par ses dix préceptes ". La science de Luther l'indiqua seule à son supérieur , pour engager la grande lutte des indulgences : il arrivait d'un voyage à Rome, où il était allé pour défendre les privilèges de son ordre; il avait été doublement frappé de lamagniQque puissance de la capitale du monde catholique et de la licence des mœurs du clergé italien *.
Les premières disputes ne furent, à vrai dire, que des thèses de
Lutheri. — Micrelics, m vil. Luther. — Seckendorff, Hist. Lutheran, — Scrics, in Comment. — Ratnald., anu. 1317, n" 69. — Spond., ibid., et le crédule Flori- MOND DE Remoxd, Hisî. (le l'hérésie, liv. 1^^, chap. o. ' Florimoxd de Remoxd, Hisl. de l'hérésie, liv. l'''", chap. a.
* MÉLANcnTOX, vila Lutheri, page 3.
* « Decem praecepla pcr doclorcm Mai t. Luther, aliquot annis aiitequam conlroversia de indulgenliis mota est, "Witlembergensi populo prœdicala. » "NViltemberg. /ach. Lehman, loS2.
* CocHL^sts, de act. et vit. Lutheri. — Florimond de Remond, Bist. de l'hérésie, liv. 1", chap. 5.
couvent à couvent , des controverses d'intérêts et d'opinions philosophiques ou universitaires : Luther prêcha contre les abus des indulgences, puis il fut amené à nier le pouvoir qui les accordait; tandis queTetzel, chef de l'ordre de Saint-Dominique, exagérait au contraire ce pouvoir, et agrandissait le vaste système du purgatoire.
Il faut lire dans les écrits de Luther lui-même toutes ses émotion? de crainte et d'hésitation devant cette grande figure de la puissance pontiflcale qu'il attaquait : « J'étais seul, et jeté dans cette affaire sans prévoyance. Qu'étais-je, pauvre misérable moine, pour tenir contre la majesté du pape, devant lequel les rois de la terre, que dis-je? la terre même et l'enfer tremblent! Ce que j'ai souffert la première et la seconde année, dans quel abattement je me trouvais, ah ! ils ne le savent point les esprits confiants qui depuis ont attaqué le pape avec tant de force et de présomption ! Si j'avais alors bravé le pape comme je le fais aujourd'hui, je me serais imaginé que la terre se fût à l'heure même ouverte , ainsi que pour Coré et Abiron. Lorsque j'entendais le nom de l'église, je frémissais, et offrais de céder '. »
A mesure qu'on s'avançait dans ces disputes , chaque parti cherchait à les régulariser. Il ne faut pas confondre toutes les époques de la prédication de Luther : la première période est encore toute catholique ; le professeur ne fait qu'adopter les simples progrès des idées, le mouvement des esprits opposés aux indulgences. Il y a répulsion dans les têtes pour l'abus de leurs prédications , il s'en empare : aussi sa première thèse est toute théologique ; elle n'entre point encore dans le mouvement plus large de la philosophie ; elle contient quatrevingt-quinze articles adressés à Albert, archevêque de Mayence, auquel Luther semble les soumettre : « Les indulgences sont un abus qui porte le peuple à croire que l'argent sauve les âmes ; elles ne sont et ne peuvent être qu'une relaxation des peines canoniques pour les vivants ; le pape ne les accorde point en vertu du pouvoir des clefs, mais par manière de suffrages. L'indulgence n'est pas à mépriser ; mais l'étrange abus qu'on en fait doit à la fin détruire toute foi. N'estce pas une impiété de voir soutenir que l'indulgence peut sauver celui même qui aurait violé la mère de Dieu ! Et n'est-il pas naturel que
' J'ai emprunté cette traduction à M. Michelet, dans la Revue des Deux-Mondes. Au reste , les expressions sont presque identiques avec la préface latine , œuvre d» Luther, el placée en tête de l'édition de 1582.
les peuples qui reconnaissent dans le pape le pouvoir délibérer toutes les âmes du purgatoire, se demandent enfln pourquoi il n'en use pas au profit de l'universalité catholique ' ? »
Ces opinions étaient adressées à Albert, archevêque de Mayence, dans les termes du plus profond respect : « Père vénérable en Dieu, veuille votre grâce jeter un œil favorable sur moi qui ne suis que terre et cendres, et recevoir ma demande avec la douceur épiscopale. On porte partout le pays, au nom de votre grâce et seigneurie, l'indulgence papale pour la construction de la cathédrale de Saint-Pierre de Rome; je ne blâme pas autant les grandes clameurs des prédicateurs de l'indulgence, que le faux sens adopté par le pauvre simple et grossier peuple, qui publie partout les imaginations qu'il a conçues à ce sujet ; cela me fait mal et me rend malade ; ils croient que l'indulgence est assez puissante pour sauver le plus grand pécheur, celui (c'est leur blasphème"; qui aurait violé la mère de Dieu ! Grand Dieu ! les pauvres âmes seront donc sous le sceau de votre autorité, enseignées pour la mort et non pour la vie? Vous en rendrez un compte terrible, un compte dont la gravité va toujours croissant. Qu'il vous plaise donc, vénérable père, lire ces propositions où l'on montre la vanité des indulgences. »
A la grande thèse de Luther, approuvée par tous les membres de l'université de Wittemberg , les dominicains opposèrent des propositions contraires par l'organe de ïetzel, adversaire philosophique et d'école : « Les fidèles, disaient le dominicain , ne sont pas dispensés des bonnes œuvres par l'appât des indulgences ; néanmoins le pape peut, en vertu du pouvoir des clefs, hbérer de toute peine ; les indulgences remettent plus promptement la culpe que ne le fait la charité : le pouvoir des pontifes n'est-il pas établi sur l'autorité de Dieu même, qui a prononcé ces paroles divines : Ce que vous remettrez , sera remis ^ ? »
Ces thèses, quoique renfermées dans l'étroite enceinte d'une université, n'avaient pas moins un grand retentissement dans ce monde d'érudition et de science qui se montrait particulièrement en Allemagne. La cause de Luther n'était point encore devenue celle de la
' Epist. Luther, ad Albert. Mogunt. tome I. — Lutoeb , Serm. de indulgent., fol. 6t.
* Raynai.d., ann. 1317, n"^ 64 et do.
liberté et des leUres,de la philosophie rationnelle et indépendantecontre l'autorité d'Aristote ; mais déjà une secrète sympathie lui rattachait toute l'école philosophique; Mélanchton, Carlostad, Amsdorff, tous ïes professeurs de l'université prenaient pai tl*pour la querelle et y entraînaient Frédéric de Saxe leur protecteur. Par contraire, les vieilles rivalités d'école appelèrent Jean de Eck, doyen d'Ingolstadt, à soutenir une thèse opposée à celle de Luther ; il commença par appuyer la doctrine de Telzel ; il ajoutait même que la contrition ne suffisait pas pour remettre la peine, qu'il fallait encore la satisfaction, laquelle arrivait seulement par l'indulgence ; Luther répondait : « Si vous croyez fermement que vous êtes absous, dès ce moment vous l'êtes, et peu importe que le prêtre vous donne l'absolution sérieusement ou en se moquant '. »
Au reste, jusqu'ici aucun des partis en querelle ne niait l'autorité du pape, et sa suprême puissance dominait encore les discussions : Luther lui-même adressait à Léon X son livre de controverse -, et lui écrivait : « Bienheureux père, je me prosterne à tes pieds, et je m'offre avec tout ce que je puis et tout ce que j'ai ; donne la vie ou la mort, approuve ou réprouve ; j'écouterai ta voix comme celle de Jésus-Christ^. » El dans une autre lettre postérieure, il disait encore : « Eu qualité de docteur, n'ai-je pas le droit de disputes dans les universités? Ces thèses n'étaient que pour l'école, comment les a-t-on répandues dans l'univers? On veut donc me rendre odieux; ce n'est que par force que j'ai été jeté dans le monde, et c'est pour apaiser un adversaire que je publie mes explications sous la protection de ta sainteté ; et si j'étais tel que l'on me dépeint, est-ce que l'électeur de Saxe me souffrirait dans son université * ? »
Les dominicains, toujours plus acharnés par cette dispute d'écoles, continuaient à publier des thèses contre Luther; tandis que Siivestre de Prierias élargissait outre mesure le pouvoir des pontifes, un autre dominicain, Jacques Hochstraten, exhortait le pape à ne plus invoquer
• Llider, Serm. de indulgent., liv. I, fol, Si).
* « Resoluliones disputalion. de indulgcoîiarum virlute, ad Leonem X pontiflcum, » édition 15S2.
* « Prosiralum me pedibus luis, bcatissime paier, offero, cum omnibus qua* sum ethabeo , vivifica, octide, voca et revoca, approba et reproba ut placuerit, etc. Epistel. Luther, ad Leoucni X, in die SS. Trinilalis. »
♦ Raynald., ad anu. 1518, n» 95. — Coculaics, in act. et script. Lutheri, 1318.
contre Luther que le fer et le feu '. Cette cause s'agrandissait. La Saxe retentissait de ces disputes, et les opinions de Luther remuaient déjà les esprits. Il existe une lettre de l'empereur Maximilien , qui constate ces progrès. Il dénonce au pape Léon X les thèses qui divisent les universités allemandes, et appelle une prompte solution, dans les intérêts de l'Eglise^. Le pontife répondit qu'il avait évoqué les causes à Rome. Toutefois, dans une bulle, il consent que cette dispute toute germanique soit résolue dans la Germanie même. L'électeur de Saxe, l'université de Wittemberg avaient fortement écrit en faveur de Luther. Le pape délégua le cardinal Caietano, ce terrible défenseur de la suprématie pontiflcale, pour examiner les opinions nouvelles'.
La question était ici décisive. Tous les esprits modérés devaient sentir l'importance de concilier une difficulté, qui était plutôt encore entre deux ordres monastiques, entre deux systèmes d'idées, quenlre des doctrines de foi et de croyance. Les instructions secrètes de LéonX, qui existent aux archives du Vatican, portent « que le légat aura à censurer Luther s'il persiste, mais tout arrangement devra lui être offert s'il se repent. » Le pape engageait même le cardinal à attirer le docteur dans les intérêts de la cour de Rome par des promesses et des alléchements ^. Mais le légat Caietano n'était point propre à cette conciliation. Esprit vivement préoccupé des prérogatives pontificales, il devait par la force de son caractère aller aux extrêmes, tout engager et tout perdre ; ensuite il appartenait à l'école des dominicains; il était plutôt partie que juge dans la querelle des deux ordres.
En arrivant à Augsbourg, où la diète était convoquée, le cardinal manda Luther pour conférer avec lui et rétracter les erreurs qu'il avait avancées. Le docteur s'y rendit pauvre et à pied ^ ; mais cette entrevue ne produisit aucun résultat, quoique Caietano l'eut reçu avec assez de douceur *'. Le légat développa la théorie des dominicains sur l'absolue puissance de Rome ; Luther soutint les priiicipes qu'il avait avancés, tout en appelant au pape mieux informé et en se soumettant à son jugement. Deux conférences inutiles furent
' LrTHER, Conf. Jacq. Bochslrat.
2 « Epist. Maximil. ad Leonem. luter oper. Lutheri, » tomeL
' Raynald. ad ann, 1518, n» 92.
* CocHLiErs, de ad. et script. Lutheri, ad ann. lol8.
* « Paupcr et pcdester. »
* « Salis clcmentcr ac piopè rcvcrentius. »
ainsi essayées : « J'allai à ces conférences secrètes, écrit Luther : un certain clerc italien vint me voir pour me séduire ; il me dit : « Est-ce « que tu penses que l'électeur Frédéric prendra les armes pour te » défendre? — Je ne le voudrais en aucune manière, répondis-je. » — Eh bien ! où habiteras-tu? — Sous le ciel. » Puis il ajouta : « Si tu avais en ton pouvoir le pape et les cardinaux, qu'en ferais- » tu? — Je les traiterais avec honneur et révérence. » Alors il fit un signe avec le doigt à la manière des Italiens, en s'écriaut : hem ! hem ! Depuis je ne l'ai plus revu *.
Luther, apprenant qu'il devait être conduit captif à ilome, s'enfuit d'Augsbourg, et vint se placer sous la protection de l'électeur de Saxe. Vainement le légat le réclama-t-il avec persistance, Frédéric répondit : « Que plusieurs gens très-habiles des universités avaient jugé que la doctrine de Luther n'était pas erronée : qu'il ne voulait pas priver sa grande école de Wittemberg d'un si savant homme, et qu'il le protégerait tant qu'on ne l'aurait pas canvaincu d'erreur et d'hérésie ^. »
Dans cet ébranlement général des opinions, parut la bulle du pape qui, au lieu de modifier le système des indulgences, y persistait plus fortement que jamais, et cherchait à réveiller la foi ardente des catholiques pour les troncs destinés aux âmes du purgatoire, et la théorie d'une somme d'argent pour chaque délivrance ^. Cette bulle fit le plus mauvais effet en Allemagne; elle agrandit la popularité des doctrines de Luther; elle appela une prédication plus vaste, mieux protégée ; les principes de l'université de Wittemberg s'étendirent dans la Germanie ; plus le pape se roidissait contre le mouvement opposé aux indulgences, plus ce mouvement devenait grave. Jusqu'ici la philosophie était restée catholique ; la prédication du luthéranisme allait l'entraîner au dehors ; la science se prononçait contre la hiérarchie papale. C'est la seconde période de la réforme. La puissance qu'elle attaquait était immense, et avait dominé la grande époque du moyen ége. Mouvements populaires, législation, arts, rapports d'État à État, tout rentrait alors dans le sein du catholicisme; cet ascendant mystérieux de l'Église explique les tremblements, les sueurs de Martin Luther dans la lutte qu'il allait engager.
' Préface de Luther, édition de 1382.
* « Epist. Frédéric, sai. ad cardin. Caietaiio, in op. Lutheri. »
* Elle n'est que dans Pallavicin. Hisl. concil. irid. liv. I^', chap. 12, n" 8.