‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 14 sur 144 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le pavli philosophique. — Luther veut se l'attirer. — Sa correspondance avec Érasme. — Rupture avec le parti catholique. — Thèse d'Eck. — Excommunication par le pape. — Livre de Luther sur la captivité de Babylone. — Diète de Worms. — Mouvement d'opposition. — Luther au château de Wartbourg. — Pamphlets. — Son grand travail sur le fisc public.

Tous les efforts de Luther avaient été jusqu'ici d'attirer à ses doctrines les hommes qui possédaient une grande autorité de science et de philosophie, de soulever la raison indépendante, les intérêts matériels contre la doctrine d'autorité et le système pontifical. Mélanchton, Carlostad, Nicolas Amsdorff, Juste Jonas, affichaient publiquement une adhésion profonde aux nouveautés annoncées dans la prédication luthérienne , et l'université de Wittemberg les avait adoptées avec solennité ; Mélanchton surtout possédait en Allemagne une grande renommée de science; il venait d'être appelé à professer le grec dans l'université , par l'électeur de Saxe , « sans doute, dit Luther, afin que je l'eusse comme associé à mes travaux de théologie ; ses ouvrages annoncent assez tout ce qu'il a fait : Satan et ses affreux satellites en ont rugi '. »

Luther visait à une plus grande conquête ; le chef et le flambeau des écoles d'érudition était alors Érasme ; l'universalité de ses études, son esprit mordant, sa haine souvent exprimée contre les moines,

' Martinus Luiker. pio lector., édition de lo82. Mélanchton s'appelait George Schwartzerde (terre noire); Mélanrhton sigiiifie en grec la même chose.

ses sarcasmes amers contre les prédicateurs des indulgences, toute cette vie de disputes et de science faisait croire à Luther qu'Érasme entrerait dans le vaste mouvement de la réforme, et qu'il l'appuierait de l'autorité de son nom ; il se décida à lui écrire : Mon cher Érasme, vous qui faites tout notre honneur et sur lequel nous espérons, quoique nous ne vous connaissions point encore, adoptez-moi comme un frère en Jésus-Christ qui vous aime et vous estime parfaitement, mais dont l'ignorance est si grande qu'il ne mérite que d'être caché dans un coin ignoré du ciel et de la terre '. » Quelque délicates que fussent ces flatteries, quelque modestie que manifestât Luther , Érasme comprit bien qu'il ne serait qu'en seconde ligne dans un mouvement qui proclamait un autre chef et se groupait autour d'une autre popularité scientifique; il prit une place mitoyenne ; il se plaça à la tête d'un tiers parti ; son penchant le portait bien aux nouveautés, mais Luther allait trop loin, et c'était en le modérant qu'Érasme pouvait agrandir son importance : « Ne prêchez point, répondit Érasme, contre la personne et l'autorité des papes ni des princes ; mais élevez-vous fortement contre ceux qui trompent leur confiance : ne dites rien avec arrogance ni par esprit de parti ; prêchez Jésus- Christ, et rien que lui seul ; dénoncez surtout ces prédicateurs ignorants qui ne débitent que des fables et ne parlent que de quêtes dans leurs sermons ^. »

Toutefois Érasme ne condamnait pas encore absolument les doctrines de Luther : « J'ai averti ces gens-là de ne pas déclamer contre vous d'une manière si odieuse sans avoir lu vos livres. » Plus tard il lui écrivait encore : « Les scolastiques commencent à s'adoucir pour vous, peut-être parce qu'ils craignent la plume des savants , et sans doute aussi parce qu'ils sont intimidés par leur propre conscience. Pour moi, je tâche de demeurer neutre, pour être utile aux belleslettres qui refleurissent , et il me semble aussi que l'on avance plus par une prudente modération que par trop de véhémence ^. »

Ce tiers parti d'Érasme empêcha que le luthéranisme ne s'emparât subitement de toutes les écoles par le grand ascendant que le maître y exerçait; il posa un point d'arrêt au mouvement philosophique

• Érasme, inter Epist. lib. 6, Epist. 3. " Érasme, inler Epist. lib. 6, {. c. Epist, 4. » ÉRASME, Epistol. 61, 67.

contre le catholicisme. Les universités de Cologne et de Louvain, sous l'influence de cet esprit , censurèrent vivement les thèses de Luther; celle de Paris, tout en désapprouvant le système exagéré des indulgences, avait également condamné les théories de l'université de Wittemberg '.

L'école philosophique poussait à une transaction. Le pape, à cette seconde période, en avait conçu la possibilité , ou l'avait espérée. Léon X, au milieu des doux loisirs que lui laissaient les plaisirs et les arts, s'était à peine occupé des progrès de la réforme ; il avait lu les thèses de Luther, et trop ami des lettres pour ne pas en apprécier le mérite, il s'était écrié : « Ce frère Martin est un bel esprit ; tout cela n'est qu'une jalousie de moines ^. » Il confla la mission de calmer ces disputes à Charles de Miltilz, son camérier d'honneur, d'une ancienne maison de Misnie. En même temps qu'il le chargeait d'oflVir la rose bénite à l'électeur de Saxe, comme au défenseur de la foi, il lui donnait plein pouvoir pour rattacher frère 31artin au saint-siége de Rome. Quand il arriva en Allemagne, le nonce écrivit avec sévérité au dominicain Tetzel qu'il avait poussé les choses trop loin ; il appelait une franche et publique discussion, pour décider enQn entre les deux confréries monacales.

Cependant la prédication d'une réforme s'avançait toujours ; l'esprit de disputes engageait sans cesse de nouvelles propositions ; car les universitaires procédaient par thèse. Dans le colloque de [.eipzig entre Eck, chef de l'école catholique absolue, et Carloslad, disciple ardent de la réforme, Luther posa des idées plus hardies et plus nettes contre l'autorité de Rome : « Je reconnais une monarchie universelle dans l'église catholique ; mais la royauté de cette monarchie ne réside pas dans le pape ; elle est dans Jésus-Christ, le seul et unique chef : ce qui distingue le pape des autres é\êques résulte d'une institution purement humaine ; lesouverain pontife et le concilesontdes hommes; donc il faut les éprouver par la raison, et leur appliquer cette règle de l'apôtre saint Paul : Juger tout et approuver tout ce qui est bon. Un concile n'est pas de sa nature de droit di\in. » Ces propositions détruisaient les formes extérieures du catholicisme : elles substituaient

' Sleidan, Bist. lib. 2. — Cocni,^rs, in ad. cl script. Lutheri, ann. Io20, p. 2i. ' « Clie fra Marlino fosse un bellissiijio ingpgno et clie colestc erano invidie fra- (ciilie, apud SECKEXDonFF. »

bS DEUXIÈME PÉRIODE

i'erapire de la raison , qui examine, à celui de l'autorité qui commande. Tout étant humain dans l'Église, rien ne devait plus désormais échapper à la discussion de l'homme ; tout tombait sous l'empire de la liberté rationnelle *.

Mais par un contraste assez singulier dans cette théorie de la rérorme, tandis que Carlostad proclamait les principes d'examen , l'indépendance de la raison humaine en face des institutions et des livres catholiques, il soutenait la servitude des actions de l'homme, l'absence du libre arbitre , la force toute-puissante de la grâce de Dieu. Nourris des grands ouvrages de saint Augustin et de saint Paul, les réformateurs fondaient leur système tout entier sur ces deux passages : « Il est certain que c'est nous qui voulons, mais c'est Dieu qui nous fait vouloir, qui opère en nous le vouloir. Il est encore certain que c'est nous qui agissons, mais c'est Dieu qui nous fait agir, en donnant à la volonté des forces très- efficaces ^. » Et sur l'autre principe de Paul : « C'est Dieu qui opère en nous la volonté et l'accomplissement ^. »

Le pape vit bien que l'édifice entier de l'Église était menacé par les nouveautés préchées dans la Saxe; il avait encore cherché à transiger. Miltitz avait fait tous ses efforts pour obtenir une rétractation. « Tu n'as qu'un mot à dire, répétait-il à Luther, revoco. Je te recommanderai au pape, et tu retourneras avec honneur auprès de ton prince. » Les novateurs avaient dépassé ces idées; les choses étaient trop avancées, et le mouvement imprimé. D'un autre côté, les ardents catholiques, Jean de Eck et Tetzel pressaient le pontife d'en finir par un coup d'autorité contre l'hérésie. Ils peignaient l'Allemagne incertaine dans ses doctrines , se laissant aller aux vents de toutes les erreurs par la faiblesse du saint-siége. Les esprits absolus attribuent toujours le progrès des opinions à la faiblesse du pouvoir ; ils ne croient à la force d'une autorité que lorsqu'elle se montre violente, aux époques même où la violence vient se heurter contre un fait comme la main d'un vieillard sur le bronze. Il eût été difficile, sans doute, d'arrêter la réformation: elle débordait par tous les côtés ; la prédication s'étendait loin de la Saxe ; avant même que

' Act. disp. Leips. apud. Luther, tom, I, et Mélancht. Epist. ad Eck et OEcolamp.

* AuGUST. De gratiâ et lib. art. chap. 16.

* Paul, Philip. II, 13.

DE LA PRÉDÎCATIOX DE LrXHEU. 59

Luther eut parlé, Zwingle annonçait l'Évangile aux pasteurs de la Suisse, et deux ans s'étaient à peine écoulés depuis la première thèse , que déjà la majorité des professeurs de science dans la Germanie eu avait adopté les principes hardis ; mais des concessions faites à propos, la reconnaissance de quelques nouveautés, eussent arrêté le schisme. L'écoledes catholiques absolus ne comprit pas cette position ; elle domina bientôt Léon X ; on procéda donc à Rome contre Luther, et pleine et entière sanction fut donnée aux vieilles théories ; une bulle longue et développée frappa quarante et une des propositions luthériennes ; cette bulle, œuvre de Tetzel et des dominicains, se terminait ainsi :

« Nous avons fait tout ce qui était possible pour ramener Luther; nous l'avons cité à Rome, voulant le traiter avec beaucoup de douceur ; nous l'avons exhorté par nos lettres, par nos légats, à rentrer eu lui-même ; Luther a méprisé ces citations ; il a même appelé du pape au concile, appel que les bulles de Pie lî et de Jules II traitent d'hérésie; nous pourrions dès à présent condamner Luther, qui, nouveau Porphyre, a attaqué l'Église dans ses fondements ; mais, pour imiter la clémence du Seigneur qui ne veut point la mort du pécheur, nous nous contentons encore cette fois de l'avertir charitablement de révoquer ses erreurs dans soixante jours, et de brûler ses livres ; après lequel temps nous déclarons que Luther et ses adhérents subirons les peines portées contre les hérétiques : on leiir courra sus ; on se saisira de leur personne ; on mettra en interdit tous les lieux où les hérétiques se réuniront '. »

Luther se trouvait ainsi sous le coup de la plus grande peine de l'uriivers catholique, peine effrayante sur l'imagination du peuple, l'excommunication pour le cas d'hérésie. Toute voie d'accommodement était fermée ; le délai de soixante jours avait été vainement employé par le parti philosophique, dans le dessein d'amener une transaction. Toujours protégé par l'électeur Frédéric et le mouvement des esprits qui se prononçaient en Allemagne, Luther marcha plus droit à son vaste système de réformation. Deux de ses grandes publications vinrent alors occuper les universités d'Allemagne; la première fut son traité contre les vœux monastiques ; la seconde, son œuvre immense de la Captivité de Babylone, dans laquelle il développait plus ouvertement toute sa théorie. Son ouvrage sur les

' Labbe, Collect. concU., tome XIV, pag. 390.

vœux monastiques ne les attaquait pas encore de face : il en dénon- »;ait seulement les abus.

« N'cst-il pas étonnant, disait-il, de voir la multiplicité des vœux, et la cruauté des pères, des tuteurs, d'autant plus barbare qu'elle s'appuie sur un motif de piété pour pousser de malheureuses victimes dans le cloître? C'est la prédilection déplorable des pères, l'avarice, l'ignorance qui a introduit les vœux dans l'Église ; qu'on examine donc promptement cet abus; que les évoques, les prédicateurs détournent les familles de ce penchant qu'elles ont pour les ordres monastiques ; qu'on se contente du baptême, le plus solennel et le plus beau de tous les vœux '. » Luther appelait ainsi sur lui-même une gratide popularité, car les plaintes de l'école philosophique depuis un siècle s'attachaient spécialement aux moines et aux abus de ces solitudes paresseuses dont on oubliait alors les vieux services rendus aux arts, à la science et à la culture des terres.

Le grand travail de la Capiiviléde Babylone résume le système de Luther tel qu'il fut précisé avec plus de soin dans la Confession d'Augsbourg. « .l'acquiers, disait-il , de jour en jour des lumières; il y a deux ans que j'étais engagé dans la superstition de Rome, je la secoue aujourd'hui ; alors je ne rejetais pas absolument les indulgences , maintenant je les repousse tout à fait ; je disais que la papauté n'était pas de droit divin, je reconnais maintenant qu'elle est une grande Babylone; j'admettais sept sacrements, je n'en reconnais plus que trois, le baptême, la pénitence et le pain ; je voudrais bien nier la présence réelle dans l'eucharistie , et je souhaite qu'on m'en fournisse les moyens ; mais les paroles du Christ sont là : « Ceci est mon » corps, ceci est mon sang. » Je crois donc avec les sophistes (c'est le nom qu'il commence à donner aux docteurs catholiques) que le vrai corps et le vrai sang y sont comme le feu se mêle dans un corps brûlant avec le métal. Je ne condamne pas l'autre opinion ; je dis seulement qu'elle n'est pas un article de foi ; la messe telle qu'elle existe est une superstition , parce qu'on en fait dépendre la nourriture des prêtres et des moines ; je veux donc qu'on retranche les prières et les cérémonies de la messe et qu'on s'en tienne aux seules paroles de Jésus-Christ. Il serait à souhaiter qu'on dît la messe, en langue vul-

• Inter. oper. Lutheri, tome I.

DE LA PREDICATION DE LUTHER. Cl

gaire. La pénitence et la confession dépendent de la foi dans le Sau- >eur, et non de l'absolution d'un homme * . »

Dans ce livre de la Captivité de Babylone, Luther ne fait que vaguement indiquer sa théorie du serf arbitre ^ qu'il précisa plus tard avec une volonté si impérieuse. Il n'est point encore assez fort pour marcher à l'absolu ; il attaque par des formes de liberté une autorité si grande sur le peuple, l'édifice antique et puissant de l'église catholique ; mais il ne formule aucun corps d'opinion. Les épîtres de saint Paul , les œuvres de saint Augustin sur la haute destinée de la conscience humaine, sont toujours devant ses yeux ; il les médite, et c'est sur cette base principale qu'il travaille à systématiser sa théorie de la grâce et de la justification -.

Pour mieux populariser sa cause parmi les princes et se défendre contre l'impression produite par la bulle pontificale, Luther publia en allemand, dans la langue des masses, une virulente diatribe contre les papes : « Combien de guerres meurtrières n'ont-ils pas soutenues pour relever leur autorité? s'écriait-il ; quel est ce faste, cette triple couronne qu'on nomme leur tiare? Vicaires d'un Dieu sacrifié, ne doivent-ils pas renoncer à toutes ces pompes qui corrompent l'Eglise? Je propose à toutes les nations une grande réforme : je demande que les empereurs et les princes aient sur les ecclésiastiques le même pouvoir que les papes, et que ceux-ci, ainsi que les évêques , soient soumis à l'empereur". »

Par ce pamphlet, l'habile novateur cherchait à s'opposer aux mesures que Léon X venait de prendre contre ses prédications. Ces mesures étaient violentes ; Luther se trouvait hérétique, déclaré par une bulle, et il était de droit public et canonique alors qu'aucun ne pût prêter aide et asile à un excommunié. Le pape avait envoyé en conséquence un nouveau légat en Allemagne ; son nom était Aléander, esprit plus cultivé, plus élevé dans la science que ceux qui jusqu'ici avaient été délégués pour arrêter la prédication luthérienne. Aléander s'adressa à l'empereur pour la convocation d'une diète spéciale à Worras \ afin de faire condamner par le corps entier des

' Inler. oper. Luther, lib. de caplivil, Babylon., tcmeli, ToLtiO. — Sleidax, Jiv. II, page iî'ô.

^ Martin. Luth. ]iio Icclori, l'-dit. de 1582.

' Inter. oper. Luther, lib. de raptlvU. Ilahijlon.,\omQ'\1, fol.fiO. * Je lie suis ici que le d(Yeiop;enîcnt de la dcclrine; le mou'.emcnl politique de

princes germaniques les doctrines frappées de rexcommunication. Son but surtout était d'appeler des peines temporelles contre Luther et ses adhérents , comme on avait agi il y avait déjà un siècle contre Jean Huss et Jérôme de Prague. Mais la puissance du novateur était grandie ; ce n'était plus un simple sectaire qui dans l'isolement et la retraite avait rêvé une idéologie religieuse : la populati n savante le protégeait ; et quelle que fût la persistance d'Aléander à soutenir que la diète n'avait point à appeler Luther pour l'entendre, sa doctrine ayant été condamnée par le pape, l'empereur, d'après l'avis des électeurs, déclara qu'il devait lui envoyer un sauf-conduit, afin que tout se fît avec prudence et réflexion, après avoir inutilement tenté la conversion du professeur de Wittemberg * .

Le sauf-conduit portait que sur la route Luther ne pourrait élever la voix et parler au peuple ; mais le laborieux et tenace professeur ne put résister, et lorsqu'il arriva chez les augustins d'Erford qui lui donnèrent l'hospitalité , la multitude ayant demandé la manne du ciel , Luther s'écria : « 0 mes frères ! ne vous livrez point pour votre salut aux actions humaines; l'un bâtit un temple, l'autre va en pèlerinage à Saint-Jacques ou à Rome, un troisième jeûne , prie , marche nu-pieds; tout cela ne sert à rien , tout cela doit être détruit, car tout ce qui vient du pape n'est que pour obliger à donner. » Et le peuple applaudit ^.

Quand il vint à Worras, une suite de chevaliers de l'ordre Teutonique l'accompagnait; il s'abrita dans leur vaste manoir; le lendemain il parut devant la diète. « Êtes-vous l'auteur des livres qui se publient sous votre nom, s'écria Jean de Eck, organe éloquent de l'église catholique, et persistez-vous dans les doctrines qu'ils expriment? » Luther , après avoir demandé un jour de réflexion , répondit : « Sur la première question qu'on m'a adressée hier , je ne fais aucune difficulté de reconnaître que les ouvrages qu'on m'attribue sont bien de moi ; si mes ennemis y ont ajouté quelque chose, je n'en suis pas responsable; quant aux doctrines, peut-on nier que les lois du pape, fondées sur les traditions humaines, ne tiennent l'Allemagne et une partie du monde chrétien sous le joug ? Si l'on

la réforme compose un chapitre à part ; je parlerai là de lelévalion de Charles- Quinl à l'empire.

' Melancth. in vitd Luther, cap. 5. — Baroxics, 1520, n" 60.

' Si.EiDAN, lib. 3, cap. 34.

DE LA PRÉDICATrON DE LUTHER. G3

n'y met ordre , l'univers subira cette tyrannie. Etant un homme pécheur, je puis me tromper sans doute dans ma doctrine; c'est pourquoi je conjure tous ceux qui pourront me convaincre , mais par l'Écriture , de le faire. Au reste , prenez garde, auguste empereur , de condamner une parole sainte et qui vient de Dieu ; c'est pourquoi je ne me rétracterai sur ce que j'ai écrit ou enseigné que si l'on me convainc par les deux Testaments et par des preuves évidentes *. »

Quelques-uns des membres du parti philosophique modéré, s'apercevant que Luther résistait avec trop d'obstination, vinrent auprès de lui pour l'amener à des concessions : au fond , l'électeur de Brandebourg et George , duc de Saxe, partageaient déjà la plupart de ses principes. Luther les remercia de leurs conseils; mais, enthousiaste de ses convictions , apercevant par l'adhésion populaire l'immense avenir qui leur était préparé, il ne voulut consentir à rien, et le lendemain il quitta Worms. Le souvenir du sort qui avait été réservé dans des temps non loin encore à Jean Huss et à Jérôme de Prague l'inquiétait; le sauf-conduit qu'il avait obtenu serait-il alors plus respecté? il se retira en toute hète à Fribourg, écrivant à l'empereur : « César, ce que je défends n'est pas une cause particulière, mais celle de toute l'Église; c'est celle de l'Allemagne particulièrement; aussi, grand empereur, je vous prie de me protéger contre mes ennemis , car ils sont les vôtres ^. »

Luther a raconté lui-même toutes ses émotions de crainte pendant les actes de cette assemblée de Worms ; et j'éprouve le besoin de mettre encore une fois en scène l'homme extraordinaire qui remua si puissamment les croyances catholiques : « Lorsque le héraut m'eut cité le mardi de la semaine sainte, et m'eut apporté le sauf-conduit de l'empereur , j'appris que le lendemain le même sauf-conduit avait été violé à Worms où ils me condamnèrent et brûlèrent mes livres. Et le héraut me demanda lui-même : « Songez-vous encore à vous » rendre à Worms?» Quoique je fusse effrayé et tremblant, je lui répondis : «Je veux m'y rendre, alors même qu'il y aurait autant de » diables que de tuiles sur les toits. »

' Act. convenlic. Worm. MSS du Vatican , et la même assemblée dans les OEuvrcs de Luther, tome IL ^ Sleidan. Comment, liv. IIL

64 DELXIÈME PÉRIODE

« Quand je fus à Wurms, on me dit : « Remets-l'en à S. M. I. ; » mais je n'y consentis pas.,. Ils dirent ensuite : « Abandonne-nous au » moins quelques articles. » Je répondis : « Au nom de Dieu, je ne )* veux point défendre des articles qui sont étrangers à l'Écriture. » Mon docteur et les autres étaient mécontents de ma ténacité; quelquesuns disaient que si je voulais m'en remettre à eux, ils céderaient et abandonneraient en retour les articles qui a\aient été condamnés à Constance. A tout cela, je répondais : « Voici mon corps et ma vie.» Kochiefîel vint alors et me dit ; « Si tu veux renoncer au sauf-con- » duit , je disputerai avec toi. » Je l'aurais fait dans ma simplicité ; mais le docteur Jérôme SchurfT répondit en riant et avec ironie : « Oui , vraiment , c'est cela qu'il faudrait : qui serait si sot? » Ainsi je restais sous le sauf-conduit. Quelques bons compagnons s'étaient déjà élancés en disant : « Gomment! vous l'emmènerez prisonnier? » cela ne saurait être. » Alors le chancelier me dit : « Martin, tu » es désobéissant à S. M. I. C'est pourquoi il t'est permis de partir » sous le sauf-conduit (jui t'a été donné. » Je répondis : Il s'est fait » comme il a plu au Seigneur. » Ainsi je partis dans ma simplicité , sans remarquer ni comprendre toutes leurs finesses. Voilà ce qu'il m'avint à Worms où je n'avais pourtant d'autre soutien que le Saint-Ksprit *. »

Une éclatante protection était bien nécessaire à Martin Luther ; le légat menaçait de jeter interdit sur l'Allemagne , si l'on ne livrait l'hérétique frappé de la foudre ; ce fut alors que Frédéric de Saxe le fit enlever pour le sauver de cette grande persécution. Luther sortait de Hirschfeld , petite ville de la Hesse , et traversait sur sa mule la vaste forêt de Thuringe , lorsque deux hommes masqués se précipitèrent sur lui et le conduisirent avec une violence feinte au château de Wartbourg, situé sur une de ces montagnes sauvages qui servaient de refuge aux anciens landgraves de Thuringe.

Aussitôt le bruit fut répandu que Luther n'existait plus , qu'il avait été assassiné, et le retenlissement qu'eut celte nouvelle, les troubles qu'elle fut sur le point d'exciter, montra aux princes de la diète que la cause de Luther se liait désormais à la majorité des esprits en Allemagne. Partout on voyait des écrits plus ou moins remarquables contre la puissance pontificale; les pamphlets circulaient dans

' J'emprunte encore l'excellente uaduciioii de M. Michelet.

DE LA PilÉDlCATlO.N DE LDTIIER. 65

les villes et les campagnes ; Hutten , dans sa Triade romaine * , présentait les trois époques delà vie polititiue des pontifes, attaquait leur ambition et leur conduite privée , si pleine de scandale ; des images peignaient même avec tous les traits de la caricature la physionomie et les ornements pontificaux; mitres, crosses, tiares étaient affublés sur des têtes de singe; le pape, \g petit pape était insulté dans une multitude d'écrits populaires que l'école allemande jetait à profusion.

Cependant la diète devait prendre un parti. L'empereur n'osait affronter ouvertement l'Église. Catholique d'intérêt , si ce n'est de conviction, il quêta un à un les suffrages des électeurs, et la résistance s'accroissant , il arrêta de sa propre autorité une résolution contre Luther, ses doctrines et ses adhérents. « L'empereur déclare que, conformément à la bulle du pape, il tient Luther comme hérétique et séparé de communion ; en conséquence, il défend à tout membre du corps germanique de le protéger, soit en lui donnant asile , soit en écoutant ses doctrines , sous peine d'être rais au ban de l'empire : tous ses complices devaient être privés de leurs fiefs , tous ses livres seraient brûlés ainsi que les abrégés de sa doctrine et les estampes qui, en reproduisant ses principes , insultaient la foi, les mystères et le souverain pontife ; enfin, défense était faite d'imprimer désormais un livre quelconque sans la permission de l'évêque diocésain ^. » Cet édit émanait bien de la volonté de l'empereur ; mais telle était la constitution de la vieille Germanie, que chaque électeur conservait la plénitude de sa souveraineté : Luther pouvait donc échapper facilement aux persécutions qu'on lui réservait par l'édit.

Alors renfermé au château de Wartbourg, qu'il appelait dans son exaltation mystique son île de Pathmos, Luther redoublait de travail et d'activité ; il écrivait avec toute la verve de la solitude son Traité de la Confession auriculaire ; il la rejetait non d'une manière absolue, mais comme une inutilité : « Devant Dieu nous devons nous tenir coupables de nos péchés cachés; mais à l'égard du ministre, il faut seulement confesser ceux qui nous sont connus et que nous sentons au fond de notre cœur. » Infatigable dans ses veilles et ses labeurs,

' Spond., ad ann. 1320. — Melcuior Adam, m vttdjuriscons. * GoLDAST. Const. impérial., tome II, page 143. — CocnL.ïis, de acl. el script. Lulheii, 1321, in fin. — Sleidan, liv, III, page 70,

Da DEUXIEME PERIODE

il composa un nouveau traité contre les vœux monastiques : « Chrétiens, s'écrie-t-il , ces vœux sont nuls et directement contraires à la liberté des enfants de Dieu ; » puis un livre très-développé contre la messe privée. Dans ce livre, toute l'exaltation de son âme s'est changée en superstition; le docteur qui en appelle à la raison contre l'autorité et le système romain, donne comme dernier argument contre les messes privées une entrevue avec le démon, avec cet esprit que les peintres du moyen âge reproduisaient comme le principe du mal. « Luther, lui avait dit le diable ', docteur très-savant, tu sais que depuis quinze années tu célèbres des messes privées ; que diras-tu si tu savais que ces messes privées sont de l'idolâtrie ? si le sang et le corps de Jésus-Christ n'y étaient pas? » Il se réveilla de cette vision, trempé de sueurs, les membres abîmés de fatigues, car il ne doutait pas que son péché n'eût été très-grand et ne méritât la damnation et la mort.

C'est à cette époque surtout et dans cette exaltation d'une solitude de montagnes que Luther prit ce style hautain, injurieux qui ne pardonnait point à ses ennemis. Ses livres, ses épîtres furent des pamphlets dans ce style d'école et d'injures qui formait le caractère de la polémique des universités; Mélanchton, le disciple modéré de Luther, l'homme qui tempérait par la douceur de ses opinions la fougue du maître, s'en plaignait déjà. Érasme lui écrivait, en quelque sorte , au nom de l'école philosophique : « Ce qui me blesse dans Luther, c'est que tout ce qu'il entreprend, il le pousse à l'excès ; si on le prévient, il marche à des excès plus grands encore ; je connais sont caractère par ses écrits aussi bien que si je vivais auprès de lui ; c'est Achille impitoyable dans ses colères, et puis joignez à cela un grand succès, l'orgueil de paraître sur un si vaste théâtre : n'y a-t-il pas assez pour rendre superbe la modestie elle-même ^? » Mélanchton répondit à Érasme pour justlBer Luther : car il cherchait à attacher à la prédication nouvelle les opinions modérées que l'esprit impérieux du solitaire de Wartbourg s'aliénait malheureusement.

Luther resta près d'un an dans son île de Pathmos ; mais, sur les a^is de quelques-uns des docteurs de l'université, il reparnt à Wit-

' CeUe curieuse conversation de Luther avec son esprit se trouve dans ses œuvres» lome VII, Tract, de missa privât, fol. 236. * Érasme, inter Epistol. liv. YI, Epist. 3, ad SIelanchlon,

temberg pour continuer l'œuvre. Il avait annoncé sa résolution à Frédéric de Saxe, l'exhortant à bien l'accueillir ; car si les magistrats refusaient d'entendre la parole de Dieu , les plus grands malheurs étaient prêts à fondre sur l'Allemagne. C'est pour préparer cette rénovation de l'Église et de l'État, qu'il publia un pamphlet latin sous ce titre : Contre l'ordre des évéques ainsi faussement appelés ; il y prenait le titre d'ecclésiaste de Wittemberg, titre qu'il avait reçu de Dieu et non des hommes *. Ce pamphlet, qui fut immédiatement traduit en allemand , renversait tous les fondements de l'épiscopat. « L'ordre des évêques est un réceptacle d'ignorance, de débauche et de tyrannie, parce qu'il suit les traditions des hommes, et qu'il adore l'idole du pape. Que sont aujourd'hui les églises et les monastères? des portes d'enfer, des boutiques de cérémonies inutiles. Et pourquoi le célibat des prêtres et des évêques? Je vous le dis en vérité, chrétiens, vous devez les regarder comme les vicaires du démon ^. » Et pour jeter tout à fait hors des traditions de l'Église catholique les consciences et les opinions, Luther publia sa traduction de la Bible en langue vulgaire, avec des notes et des commentaires capables de soulever toutes les croyances vieillies.

Après avoir affaibli la foi catholique et exposé sa théorie nouvelle, il invoqua les intérêts et les sympathies populaires, et tel fut l'objet de son grand ouvrage sur le Fisc commun, composition hardie qui s'adressait à toutes les intelligences. Luther proposait d'abord, comme premier moyen, d'abolir tous les monastères et de s'emparer de leurs biens immenses. Les revenus de ces biens formeraient un fisc commun pour répondre à tous les besoins de la société. On devait faire huit lots ou portions qui seraient ainsi distribués : une part pour les prédicateurs nécessiteux du culte et les administrateurs du bien commun; la seconde pour les hommes et les femmes qui se livreraient à l'éducation du peuple ; la troisième pour les vieillards, les infirmes ot pour fonder des hôpitaux de malades. Les monastères des ordres mendiants, ces vastes bâtiments de pierre , devaient être destinés à un double objet d'éducation et de charité publiques; au lieu désœuvrés inutiles, on aurait ainsi une grande aumône sociale; la quatrième

' Adversùs falso nominatum ordinem episcopor {inter opéra Lutheri, lome H» page 303).

- LiTUER, oper., lome II, fol. 30o.

pari devait être assignée aux orphelins sans appui dans ce monde de misères ; la cinquième aux pauvres chargés de dettes et qui ne peuvent tendre la main pour appeler l'aumône des Gdèles; la sixième serait destinée aux étrangers qui demanderaient l'hospitalité dans les villes; la septième servirait à la réparation des bâtiments publics pour les maintenir dans un état convenable; la huitième enfin pour établir denombreux magasins de blé, garantie contre les mauvaises récoltes '.

Ce vaste et philanthropique projet servait de complément au système de Luther et devait singulièrement populariser ses doctrines. Muialenant ses innovations, adoptées par l'université de Wittemberg, sont tout à fait en dehors de l'Église ; la réforme secoue la vieille constitution pour se jeter dans un nouveau système incertain encore dans ses bases, mais qui n'e^t plus le catholicisme.

' CocHL-KLS, m act. et script. Lulherî, ad ann. Ib23, page 89.

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