DE LA SATNT-BARTHÉLEMY EN FRANCE
car cette histoire est moins un jugement que la révélation des idées et des passions que la société a laborieusement traversées pour venir jusqu'à la tolérance religieuse.
Toutes ces horreurs dans les provinces , tout ce sang versé dans les rues de Paris soulèvent le cœur , et pourtant rien de plus populaire et qui excita plus d'enthousiasme dans la bourgeoisie et les métiers que la Saint-Barthélémy. Les confréries, les halles étaient ivres de joie , ne se lassaient pas de célébrer la grande et belle victoire du catholicisme. Paris était sillonné de longues processions. Le jeudi 28 août fut célébré en la cité un jubilé extraordinaire , avec la procession générale , à laquelle le roi assista ; et le 3 septembre autre belle et notable procession à Sainte-Geneviève ' . Chaque jour les plus saintes confréries portant bannière s'offraient à l'admiration de la foule : on célébrait en chaire la victoire des vrais chrétiens; plus de trois cents petites brochures furent publiées sous les titres de « grande victoire, merveilleux triomphe contre les hérétiques maudits de Dieu ! » On vendait les images des principaux huguenots tués ou écartelés ; on allait voir à Montfaucon les corps étranglés et dûment pendus ; on chantait noëls et couplets sur la malheureuse conspiration contre Dieu et monseigneur le roi ^. Cette sainte journée devait être à jamais en toute la postérité : on en perpétua la mémoire dans des monuments. Favier, général des monnaies, présenta au roi deux sortes de médailles pour souvenance des massacres. « La médaille populaire contenait la figure du roi Charles IX*' séant en un trône royal , tenant son sceptre en une main et l'épée nue en l'autre , à l'entour de laquelle est la branche de palme dénotant la victoire , avec couronne close en son chef, ayant sous les pieds les corps morts de ses rebelles. Le dicton en la légende porte : Virtus in rebelles ; au revers d'icelle sont les armoiries de France avec les deux colonnes et la devise de longtemps prise par le roi, accommodée au fait : Pietas excilavit justitiam. Sur les deux colonnes y a deux chapeaux d'olivier signifiant la paix obtenue par la subjugation des rebelles, et auprès, deux branches de lauriers pour triomphe de victoire^.
' Regist. de l'hôlel de ville, X, fol. 14, verso.
* Un certain catholique se vantait d'avoir tué de sa main plus de quatre-vingts huguenots [ our un jour. Il mangeait habituellement avec les mains et les bras ensanglantés, disant « que ce luy étoit honneur, parce que ce sang étoit sang d'hérétiques. » [Journal de Uenri III , 1572.)
' Voyez les deux médailles dans la collection des gravures (fin du règne de Charles IX , Bibliothèque du Roi).
« L'autre médaille à l'antique contient l'effigie du roi exprimée près du naturel avec ses armes et dictons français : Charles IX, dompteur des rebelles, le 24 août 1572; au revers de laquelle est figuré Hercule couvert de la dépouille du lion , sa massue ferrée en une main et le flambeau ardent en l'autre, par le moyen de quoi il défait l'hydre à plusieurs têtes '. » Des manifestations de joie, des représentations de théâtre durèrent longtemps ^ ; et ce qui prouve quelle impression de crainte timide elle avait inspirée aux hommes modérés, c'est que Pasquier , expression du tiers parti , qui consacre une de ses lettres à la mort de M. l'amiral, n'a pas une seule larme, un seul soupir pour les malheureux huguenots égorgés. Dans les crises, les tiers partis s'effacent; ils tremblent pour eux-mêmes. «Vous souvient-il, écrit Pasquier , que quand l'amiral arriva en ceste ville avec un si grand appareil , je vous dis qu'il eust esté très-heureux s'il fust mort en ce période , se voyant embrassé d'un si favorable accueil. Quand nostre heure est venue , nous ne pouvons l'esviter. Vous savez ce qui lui est depuis advenu et comme le tout s'est passé ; grande chose, et qui montre bien qu'il y a un merveilleux et espouvanlable jugement de Dieu qui court contre nous , que tous les premiers chefs de nos troubles sont décédés de mort violente ^. »
Les devins et astrologues tirèrent aussi bon pronostic de la grande journée de la Saint-Barthélémy, à l'occasion « d'une belle estoile qui parut dans le cercle de Mercure ; elle estoit lumineuse et brilla plus d'un an et demi, contre l'usage des estoiles et comètes , qui jamais ne paroissent si longtemps *. »
Mais la plus curieuse expression des opinions populaires, celle qui montre à quel point d'exaltation étaient parvenues les halles, c'est la tragédie de la mort de Goligny ^, contemporaine, et qui fut jouée en toutes les villes de France pendant plusieurs années. L'amiral, Mont-
' Portefeuilles Fonlanieu ; n»» 324, 323 et 326.
^ « Déluge des huguenots avec leur tombeau et les noms des chefs et principaui punis à Paris, le vingt-quatrième jour d'août et autres jours ensuivans. a 1572, Jean Daiilier. Bibl. du Roi, recueil de pièces in-S", cot. L, '^"/i, pièce 1.
' Est. Pasquier, liv. V, lettre 11.
■• « Exorla est haec Stella in concavo Mercurii, mensenov. 1372, lurainosa valdè «rat, annum et dimidium fulsit contra moreni slellarum et cometarum qu9 tanlo tenipore videri non soient. »
' Les acteurs de la tragédie : l'amiral ; — Montgommery ; — le peuple; — le roi; — le conseil du roi ; — Briquemaut; — Cavagne ; — Mercure; — Piles ; — d'Andelol ; — les Furies ; — le délateur ; — le messager.
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gommery, le peuple, Charles IX, le conseil , sont mis en scène; d'Andelot sort des enfers accompagné des Furies : « 0 Satan ! 6 Calvin ! s'écrie l'admirai, ouvre-moi les enfers, où mes frères et toi grillez de divers feux ; désormais je renonce à toute religion ; je quitterois raesme celle que Bèzeannonce;je demande le renversement de la foy; exempt de toute loy, estre roy je désire* ; je veux mourir, ou transférer rautement la couronne sur moy. — Admirai, mon amy, répond Montgommery, tu sçais que c'est moy qui ay jadis renversé mort Henri H à Paris ; j'espère bien encore tuer le roy et massacrer son frère. »
Alors le peuple français, indigné, demande à grands cris la tuerie de ce meurtrier endiablé ; il appelle les foudres royales contre la gaspardine tête ^ ; le sang espandu de cet excellent duc de Guise le rend craintif et esperdu ; « Une femme ne t'a nourry , Chastillon malheureux; non Iplus toy, Montgommery ; tous deux une louve eshontée avez en un antre testée. O Seigneur, vois la pauvre église coupée en mille tronçons , et escoute nos hurleraens piteux qui requièrent vengeance amère î » Le roi assemble son conseil: « Messieurs les huguenots me poussent à ma ruine ^ ; ils nuisent à la France, ils mangent mon royaume ; je suis bien affligé; donnez-moi des conseils; dictes-moy si je dois poursuivre la guerre, si je dois donner la paix. — La paix, sire, la paix ; les huguenots viendront à prompte repentance ; ils despouilleront leur première arrogance ; mariez Madame avec le prince Navarrois, et les rebelles se soumettront. » Le roi donne la paix ; le peuple joyeux la salue ; « Nous allons avoir nos terres, nos champs , long repos ; nous allons estre hors de la main mutine des traistres huguenots, et notre bon roy garde la sainte foy. Quand l'admirai est blessé, Montgommery lui crie : « C'est le roy, c'est le roy qui le coup que tu as t'a faict donner au bras, hypocrisant sa mine, il te va visiter ; mais il faut dans un jour nous en desbarrasser et faire nouvelle cour*. — Non ! non! s'écrie le peuple ; l'admirai est un in-
' o Satan ; ô Calvin, ouvre-moi les enfers.
Où mes frères et loi, grillant de feux divers, Despitez blasphémez en hurlemeos horribles.
* D'un rouge bras darde et les jette Dessus la gaspardine tête.
* 0 moi, prince chélif, ô misérable roy !
Non pas pour le respect tant seulement de moy.
* C'est le roy, c'est le roy qui le coup que tu as, Invincible admirai, t'a faict donner au bras.
cendiaire; il ne peut rester dans notre ville sans recevoir tels coups. » D'Andelot apparaît sortant des enfers : « Je rostis d'un feu qui ne cognoist la mort ; je languis deschiré par de fortes tenailles ; si j'ai froid, j'ai la glace pour me chauffer ; quand j'ai faim, je ne trouve à ma table que serpens et crapauds; pour luths et pour chansons j'ai les cris forcenés de ceux qui sont comme moy damnés sans espoir ; bien que non moins que moy, le cardinal mon frère et l'apostat Calvin ne font que hurler et braire; et ce qui me fasche le plus, c'est que cette raoinaille, cesprestres, cardinaux et toute la prestrailleque je mesprisois jadis, vivent bien doucement en paradis ^ Je m'en vais voir mon frère l'admirai. — 0 d'Andelot mon frère, demande Coligny, où as-tu tant demeuré loing de nous? — Je sors d'enfer où m'envoya ta guerre ; je viens remettre devant tes yeux le dommage que t'a faict îe prince des papaux ; le roy te ruine ; ouvre les yeux , et d'une main de vengeance tue le roy, renverse ceux qui sont de son parti : courage! tue , brise, renverse. » Ici d'Andelot retourne aux enfers. « Sois certain, mon frère, que je ferai une vengeance fîère ; avec mes chers huguenots je m'en vais tuer Guise et mettre le roy où il doit estre. Un délateur découvre ses projets à Charles IX ; le roi veut faire miséricorde ; pardonner l'ennemi est action louable ; n'avoir point de vengeance^, c'est épargner le sang de ses sujets. Le conseil : «Chastier les meschans fut tousjours grande vertu ; faire justice est agréable à Dieu : Sire , punissez une telle entreprise ; deslivrez le peuple ; secourez l'Eglise, et d'une prompte mort, envoyez ces mutins oustre le triste bord. » Un messager vient annoncer au peuple l'exécution de i'admiral et autres : « O généreux exploicts ! s'écrie le peuple , ô vengeresse main ; que plustost eusses-tu meurtri cet inhumain ; il vouloit seigneurier la France et la posséder ; mais, ô divine vengeance ! il est maintenant possesseur du plus haut lieu qui soit en ^fontfaucon ^. »
" Ces prostrés, cardinaux, et toute la prestrailic
Que tant je mesprisois, que je luois jadis. Sont morts, et sans douleurs vivent en paradis.
* Mais quoy ! miséricorde est agréable à Dieu !
• Bref, et celui qui désiroit la France Seigneurier, en son désir feslon, Est possesseur, ô divine vengeance !
Du plus haut lieu qui soit en Montfaucon. « La tragédie de feu Gaspard de Coligny, jadis admirai de France, conlcnaat ce ■qui advint à Paris le 2i aoust 1ST2, avec le nom des personnages, par François de
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Quand on voit de telles opinions régner dans une société, il ne faut pas chercher aux événements des causes secrètes, mystérieuses, inconnues; ils arrivent et se développent seuls par les masses. D'autres temps eurent aussi leurs journées populaires etsanglantes; elles furent portées haut, obtinrent leurs anniversaires, leurs chants de gloire, les adulations des poètes. Aux jours de passions n'invoquez pas les lois générales de l'humanité , car elles disparaissent, ces nobles lois, au milieu des partis qui se proscrivent.
Cliantelouve, gentilhomme bourdelois, et chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. » 1373.