MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE
gouvernement rèvé par le grand chancelier de Henri VIII. Thomas More, à l'imitation de la république de Platon, suppose un peuple neuf dans une île qu'il désigne sous le nom d'Utopia * où s'élèvent plusieurs cités ; il règle dans des articles succincts et précis les formes du gouvernement civil et les usages des colons ; c'est le système électif et républicain qu'il préfère : « On élira chaque année trente familles de magistrats^ ; et c'est dans leur sein que sera choisi le prince, parmi quatre candidats que le peuple désignera. Le prince, élu à vie, perdra sa dignité s'il vise à la tyrannie ; tous les autres magistrats seront annuels et les lois en petit nombre : les attributs du prince ne seront ni le sceptre ni la couronne, mais bien une gerbe de blé qu'il portera dans ses bras : les repas se feront en public ; tandis que la musique, les théâtres seront tous appliqués à entretenir l'amour de la république ^. »
Pourtant le républicanisme ne fut pas le caractère de l'école luthérienne ; elle avait posé un principe de liberté : mais elle avait conservé encore trop d'idées de l'organisation catholique pour aller droit à cette large égalité sociale. Le caractère de la réforme de Luther devait être dans l'avenir une séparation complète des deux autorités civile et religieuse. La tendance républicaine fut plutôt le type de l'école calviniste, où l'égalité la plus profonde était proclamée. Les réformateurs, à leur tour, posèrent comme le cachet essentiel du catholicisme la souveraineté pontificale.
En résultat, la réforme, quel que fût son caractère, tendant à frapper le principe d'autorité , amenait dans la société une fermentation défavorable aux gouvernements absolus. Le calvinisme dans sa pureté rigide , le dogme de Muncer allaient droit , le premier à un gouvernement d'élection , le second à un désordre populaire ; mais le luthéranisme s'assouplissait à toutes les formes sociales; il n'en incommodait aucune, parce qu'il conservait et protégeait la hiérarchie des magistrats.
' J'ai consulté la vieille édition sous ce titre : « Sernionis quem Raphaël Hythlotlœus, vir eximius de oplimo reipublicîe statu liabuit, libri duo pcr illustrera viiuni Tiiom. Moruni, inclylœ Eritonniarum urbis Londini et civem et vice coniitem. » {Basil, apud Episcop. i6iî3.)
' Cap. de magistratibus, liv. II.
* Ai-je besoin de rappeler encore combien Rousseau a pris dans Thomas More pour ses ouvrages politiques ?
L'esprit impatient de Luther ne subit pas toujours la loi qu'il s'était faite de respecter l'autorité politique. Quand il trouva une résistance, il la frappa comme il avait fait pour toutes les autres, et la preuve en est dans le pamphlet qu'il publia en allemand lors de la ligue de Smalkalde , et qui repose sur le principe absolu qu'on peut , lorsqu'il s'agit de la vérité de l'Évangile , prendre les armes contre son souverain dans le droit civil '. Un autre pamphlet, sous le titre d' Avertissement aux Allemands , est une véritable déclamation contre le pouvoir de l'empereur et des princes catholiques, qu'il attaque par la raison et par l'injure^.
Ces tergiversations elles-mêmes , le passage d'une doctrine à une autre , n'étaient pas propres à fixer dans la tête des peuples les principes d'obéissance aux souverainetés établies. On peut considérer la réforme comme le fait le plus influent sur la liberté politique ; l'école grandit en s'avançant ; un esprit frondeur et insubordonné fut son caractère. Sa polémique fut sérieuse et méthodique. L'école luthérienne produisit la philosophie historique, l'analyse raisonnée , les investigations scientifiques ; l'école de Calvin, le goût disputeur et rigide , ce style genevois , grave et peu attrayant , qui s'unit plus tard au scepticisme des sociniens. Enfin la dernière école , celle des anabaptistes , a son histoire particulièrement écrite dans l'enthousiasme sombre et puritain de cette secte qui parut puissante et un moment gouverna l'Angleterre.
Cependant rien de tout cela ne fut inutile aux progrès des idées , à l'avancement de l'esprit. Quand on jette les yeux sur les travaux de rénovation , sur le mouvement scientifique que la réforme imprima au seizième siècle, on ne sait pas ce qu'on doit plus admirer ou de la patiente érudition qui produisit tant d'œuvres fondamentales, ou de l'esprit philosophique qui renversa avec une puissance si énergique. Il faut parcourir les catalogues des auteurs qui pendant les trente premières années de la réforme prirent plus ou moins de part à cette grande lutte, pour se faire une juste idée des eff'orts d'intelligence qui marquèrent la première moitié du seizième siècle. Dans toutes les écoles , catholiques ou protestantes, apparaissent des prodiges de science, des hommes extraordinaires qui commencèrent alors, pour
' Sleidan, inComm. liv VIII, page 2il.
' CocuL^Ls, in ac(. et script. Liitheri, pages 217, 226.
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OU contre le principe religieux , la lutte que d'autres hommes , trois siècles plus tard , engagèrent pour le principe politique ; c'est le même spectacle transporté sur un autre théâtre.
Dans l'école catholique apparaît d'abord Jean de Eck , l'adversaire le plus constant de Luther , celui qui le combattit avec une verve intarissable et une éloquence active ; il réfuta la confession d'Augsbourg, poursuivit les zwingliens, les sacramentaires , tout ce qui menaçait l'unité catholique; esprit absolu , il s'opposa comme Luther à tout accommodement. Il reste de lui plus de vingt traités , réfutations austères des nouvelles doctrines * . Guillaume Budé passa d'une carrière de plaisir et de dissipation aux graves devoirs de la science , et publia son grand traité De Asse. Tout entier au mouvement universitaire , il repoussa les insinuations de la réforme et combattit Erasme pour ses concessions au parti protestant; Cochleff, tout à la fois historien impartial et adversaire de Luther ; Sadolet , évoque tolérant , que ses travaux scientifiques avaient recommandé aux protestants eux-mêmes ; il expliqua les psaumes , exhorta les princes et les peuples d'Allemagne à rentrer dans l'unité catholique ; il publia un traité pour l'éducation des enfants , un autre à la louange de la philosophie. Quand les Turcs envahissaient la Hongrie , Sadolet composa une de ces invectives qui alors étaient destinées à soulever les nations. Érasme le comparait à Démosthène cherchant à réveiller Athènes disputeuse lorsque Philippe menaçait la cité ^. Noël Béda , principal du collège de Montaigu , esprit emporté avec tous les défauts d'Eck , sans une aussi grande étendue d'esprit , mais travailleur infatigable'; Eustache de Zichen , controversiste de Louvain, qui combattit Luther à la tête des théologiens de son université ; Jérôme Hangest, et le fier Jacques Hochstraten, rude écrivain, profondément érudit^.
Le catalogue de l'école réformée fut plus riche encore , parce que la science s'y jeta en quelque sorte tout entière. J'ai trop parlé des principaux réformateurs : Luther , Calvin , Zwingle , Mélanchton et Érasme , pour qu'il soit nécessaire de retracer leur vie scientifique ; mais en dehors d'eux était une brillante galerie d'éruditset de savants.
' DcpiN, Écrivains ecclésiast. du seizième siècle, tome XIV, page 295. in-4o. ^ Robert, Bellarm. de scriptor. ecclésiast. ' DupiN, tome XIV, page 157.
* Lesiire, de script, secul. XVI.
En tête OEcolampade , premier ministre de l'église de Bàle : jeune encore , il s'était voué à la vie solitaire et à l'étude ; il brisa ses liens monastiques afln de conquérir sa liberté d'esprit et de corps. Érasme disait de lui : « Il parle avec tant d'onction et d'éloquence qu'il y en aurait assez pour séduire l'univers, si Dieu n'a pitié de ses élus *. » Jacques Lefèvre d'Étaple porta le premier dans l'université de Paris le goût de l'éloquence grecque et romaine ; il en chassa la barbarie pour me servir de l'expression contemporaine. Le célèbre Ramus, adversaire d'Aristote et de ses principes , démolissant ainsi les doctrines d'autorité par la seule raison et la puissance philosophique '■^, Jules-César Scaliger , de cette grande famille d'érudition qui remua toute la science, passant sa vie à restaurer la langue latine étrangement défigurée, comme son fils Joseph Scaliger reconstruisit les temps dans son immense travail De £mendationeTemporum^ . Agrippa, dont j'ai déjà parlé , caractère singulier , existence agitée sous la tente du soldat, dans la cabale et la magie ; Jean Sturmius ; Robert Estienne, noble nom qui se mêle comme celui des Aide aux progrès de l'imprimerie et à la formation correcte des langues grecque et latine ; enfin , pour abréger ce tableau , Théodore de Bèze , historien élégant, dévoué à l'école calviniste avec le zèle d'un néophyte et la douceur d'un chrétien de l'église primitive.
Ainsi cette large lutte , comme tous les heurtements de l'intelligence , produisit des talents et des supériorités remarquables ; et en ne la considérant même que sous cet unique rapport , la civilisation grandit. Le seizième siècle est un prodige d'érudition et de travail ; il nous apparaît encore aujourd'hui avec des proportions gigantesques en face de la rénovation politique du dix-neuvième.
Toutefois , il est un aspect moins heureux et moins brillant sous lequel on peut envisager cette action scientifique de la réforme : elle tua la poétique littérature du moyen âge , ces nobles traditions de chevalerie , ces beaux romans de dames , de tournois , ces saintes légendes , pieux souvenirs de la patrie ; avec l'esprit religieux du catholicisme , elle répudia ces arts qui embellissaient les cités , toutes ces Jérusalem célestes que les grandes confréries avaient jetées çà et
* Érasme, liv. VU, epist. 42 et 43.
* o Institutiones dialecticœ et Aristotelicae animadversiones. » Hist. universiiats Parisiensis, tome VI, page 387.
* Juste Lips. Epist. 26.