‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 27 sur 144 · MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE

âge * , cette lui ce de l'esprit catholique se transformant en aphorismes d'Aristole contre les tentatives d'examen et la création des méthodes rationnelles. Les grandes lices ouvertes par la réformation eurent encore pour résultat de préparer les temps où la société secoua cette religion nouvelle des astres , des esprits , de la magie et des sortilèges , vaste démonologie qui se substituait au vieil empire des saints et des légendes. Quiconque veut se pénétrer de la profondeur des études de cette époque , doit lire les livres de mattre Cornélius Agrippa ; l'un sur l'abus de la philosophie occulte * , dont il déploya le curieux tableau depuis les constellations, les caractères sacrés, les amulettes, jusqu'aux philtres, à la géométrie et à la musique démoniaque ' ; l'autre sur la vanité des sciences humaines : pénible aveu d'un philosophe qui déploie la triste impuissance de l'homme dans les divers états de son existence de misère ! Tous les arts, toutes les sciences, toutes les professions de la vie n'aboutissent qu'à un résultat malheureux ou inutile, depuis le philosophe jusqu'au magistrat, depuis l'état de moine qui reste dans sa cellule jusqu'à Vars meretricia. Agrippa recherche dans les exemples de l'antiquité et de l'Écriture sainte les preuves de sa désolante analyse * !

Le luthéranisme avait mis un soin particulier à se tenir en parfaite harmonie avec le pouvoir des princes et des magistrats civils ; aucun de ses actes n'avait touché à ce pouvoir; il l'avait même défendu contre ces soulèvements des multitudes qui partout avaient accompagné la prédication de la réforme ; toutefois ce grand ébranlement des esprits jetait dans la société une masse désordonnée de systèmes qui menaçaient dans l'avenir d'un changement radical les constitutions vieillies de toutes les souverainetés de l'Europe.

Deux principes avaient été posés, féconds en résultats, l'empire de la raison humaine et la substitution de l'esprit d'examen aux croyances ; or , en faisant passer dans le creuset de ces opinions nouvelles l'état politique des pouvoirs institués , il devait en résulter une incertitude dans la conviction des peuples ; l'obéissance désormais

' Histoire de Philippe-Auguste, t. IV. — Histoire constilulionnelle, t. I et IH.

- Je me suis procuré l'édition contemporaine des œuvTcs si curieuses d'Àgrippa. Cornell. Agripp. oper, (Lugdun. Balav. sans date.)

' « De occulta philosophie. »

* De vanitate scientiarum. Rousseau a prodigieusement puisé dans celte œu^re pour son discours contre les sciences humalDes.

allait se raisonner ; on discuterait l'autorité avant de se soumettre à sa loi ; on pourrait se former des principes plus sérieux sur la dignité de l'homme, sur la souveraineté publique.

L'école réformatrice employa surtout comme élément de succès les pamphlets ; ce fut alors que pour la première fois on vit en circulation ces petites feuilles volantes qui, pénétrant dans tous les rangs de la société, se jouaient avec les idées Yieillies pour en démolir le prestige *. Luther surtout fut essentiellement pamphlétaire; il posséda cette force de l'injure, cette énergie de paroles que le peuple saisit et comprend ; son esprit infatigable poursuivit les idées qui n'étaient pas les siennes et les hommes qui n'adhéraient pas à son système ; l'école protestante fut par-dessus tout disputeuse ; elle discuta, parce qu'elle n'admettait rien d'incontestable et de fondamental ; la raison individuelle est, de son essence, indomptable; elle marche, elle creuse, elle renverse les barrières. Elle ne trouve d'autre résistance qu'une raison qui lui est supérieure et la soumet ; la vérité nue et grande.

Il y eut au milieu du seizième siècle un remaniement général de l'esprit politique ; on se dirigea vers les dissertations du pouvoir et de la liberté ; on fit des livres sur les anciens gouvernements, sur leur balancement et leur pondération ; on discuta sur la nature des diverses souverainetés, sur la préférence qu'on devait accorder plutôt à l'une qu'à l'autre. L'école protestante produisit des résultats remarquables et des livres plus remarquables encore ; je ne parle pas seulement de cet immense mouvement de rénovation que la réforme seconda , de ces puissants travaux de Scaliger, d'OEcolampade, de Mélanchton, de Luther lui-même ; j'entends ici la direction politique que ces recherches reçurent. Il en reste encore de beaux monuments : plus tard, j'analyserai la république de Bodin ; eile me paraît l'expression la plus complète de ce vaste progrès de l'esprit qui marche en avant. Avec sa méthode si rationnelle et si nette, Eodin dissertait sur les avantages et les inconvénients du système monarchique, et l'éloge à peine dissimulé de la république indique des opinions libres et des sentiments inconnus aux époques antérieures. Un essai de cette école politique se retrouve dans VUtopie de Thomas More , résumé d'un système de

' Le recueil connu sous le titre de Mémoires du prince de Condé, réunit le plus grand nombre de ces pamphlets; j'en possède également une collection séparée.

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