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lu multitude ; ses exhortations annonçaient que le seul moyen de salut pour les États comme pour l'Église , c'était la réformation des princes et des papes de Rome, il déclamait violemment contre le luxe des clercs et les désordres des évoques ; sa réputation toute populaire s'était puissamment étendue ; il avait écrit à l'empereur , aux rois de France, d'Espagne et d'Angleterre pour provoquer une réformation de leur Église , et sa parole avait été si favorablement écoutée , que le pape l'interdit. On ne peut dire l'enthousiasme de ses sectaires , qui offraient de traverser un bûcher ardent pour prouver la vérité de sa mission. Quand Savonarola fut appliqué à la question, la multitude voulait briser les portes du palais pour délivrer celui qu'elle proclamait saint parmi les prêtres ; il fut condamné au supplice des hérétiques, et au milieu ^es flammes l'évèque lui ayant dit : « Hieronimo, je te sépare de l'Église triomphante, » le prêtre répondit ; a de l'Église militante , cela est vrai , mais non de l'Église triomphante. » Savonarola avait laborieusement écrit : cinq volumes de sermons restent encore * ; il avait défendu la philosophie naturelle , la plus sévère discipline, en même temps qu'il combattait l'astrologie judiciaire*. Ses livres de la simplicité de la vie chrétienne , son dialogue de l'esprit et de l'ème, son exposition de la vie dominicale "' sont pleins de ces hardiesses religieuses qui vont droit à la grande réforme de Luther*. Dans le mois de juillet 1485 , un clerc du nom de Jean Laillier exposa dans l'école de Paris la thèse suivante : «Saint Pierre n'a point reçu de Jésus-Christ ni la puissance sur les autres apôtres, ni la primauté ^ ; tous ceux qui composent la hiérarchie ecclésiastique ont reçu une égale autorité de Jésus-Christ , en sorte que les curés sont égaux aux évêques pour le pouvoir et la juridiction dans le gouvernement de l'Église. Le pape ne peut pas remettre toute la peine due aux pécheurs par les indulgences ; et si vous voulez que je parle des papes , ajouta le hardi théologien , j'abîmerai tout ; leurs décrets et décrétales ne sont que des moqueries , et l'église romaine n'est point
' Florence, 1713.
* Leyde, 1633.
» Paris, 1G83.
* Comparez pour la vie et les ouvrages de Hieronimo Savonarola, Pic de la Mirandole, in Apologid Hieron. Savonarol. Bzovius, tomeXYIII, ci ar.n.l492. — Bieron, Savonarol, vila A. P, Quelif. — La bibliothèque Sainte-Geneviève est irès-riche de ses ouvrages.
' Ex prim. Regist. MSS Censur. facult. Theol. Parisiensis* fol. 111 à 126.
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la clef des autres églises. » Cette thèse curieuse, parce qu'elle contient à peu près toutes les formes extérieures du système de Luther, fut vivement réprimandée par la Sorbonne , mais son auteur ne fut point poursuivi.
L'école italienne offre également à cette époque la doctrine philosophique de Pic de la Mirandole ', esprit prodigieux d'étude , et qui s'élançait bien au delà des doctrines d'autorité. J'ai résumé dans ses immenses ouvrages les propositions suivantes : « Jésus-Christ n'est pas réellement descendu aux enfers; une peine infinie n'est pas due au péché mortel , puisque c'est une action finie; l'on ne doit point adorer les croix ou d'autres images ; Jésus Christ peut être réellement sur l'autel sans que le pain soit changé en son corps '^. » Pic de la 3Iirandole se rétracta de ces hardiesses : mais elles n'en formaient pas moins un corps de système en opposition directe avec le principe d'obéissance et d'autorité que le catholicisme avait posé ; elles attaquaient la présence réelle , le culte des images et l'infinité des peines.
Dans l'école allemande, laborieuse, mais obscure encore sous son chef Jean Reuchlin, les disputes d'universités à universités, de Wiîtemberg contre Cologne, de Leipzig contre Francfort, ébranlaient la foi vive du catholicisme. La science intelligente n'avait fait aucun progrès; les plus profondes ténèbres couvraient encore les écoles de philosophie ; et lorsqu'on parcourt les épîlres de Reuchlin, on a peine à croire que cette Germanie, aujourd'hui vaste séminaire d'érudition» ne possédât pas alors plus de trois ou quatre personnes qui eussent les premières notions du grec ou de l'hébreu '\ Toutefois il n'y avait pas de localités où les monastères eussent plus de jalousie, un plus grand besoin de controverses ; on s'envoyait des cartels scientifiques; on se répondait d'une langue acérée et injurieuse. J'aurai tant à parler de l'école allemande sous Luther, car elle ne commence à vrai dire qu'h celte époque, qu'il serait inutile de suivre ici ses commencements incertains et obscurs ^. Il n'en était pas des universités allemandes
' Scaliger l'appelle Mot^slnim sine vitio, tant sa science était immense 1
^ Analysé dans Dupiii, Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques , tome XH, page 106. — Voyez aussi sa grande invective pour la correction des mœurs de l'Église. in fm. operum Pic Mirand.
^ Epist. clar. VHror. ad Reuchlin. comparez avec Brucker, Hist. philosopft^ liv. II, chap. !«'■. — De causis mutatœ, tempor. emendat. religion, philosophiœ.
* Il faudra combattre bien des préjugés et des opinions sur l'école luthérienne : rien de plus passionné et de plus imparfait que l'ouvrage de M. Cii. Yillcrs sut l'Ei-^
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comme de l'université de Paris; elles n'avaient pas un corps uni de systèmes; elles ne formaient pas une autorité grande et forte. Il y avait déjà anarchie, tandis que l'école française cherchait à établir, par les décisions de la Sorbonne, l'autorité de la règle, la domination d'un corps sur la science. Dans les volumineux registres de la faculté de théologie de Paris, on trouve plus de huit cents décisions sur des cas de doctrine dans les dix années qui précédèrent l'apparition de Luther ' .
Ainsi, pour bien résumer la situation scientifique de l'Europe à l'époque de la prédication luthérienne, il faut constater qu'il existait partout un besoin plus ou moins modéré d'examen et de liberté d'esprit, un appel à une réforme, soit qu'elle vînt du sein de l'Église, soit qu'elle vînt di^ dehors ; la lutte était engagée entre la raison et la foi, l'indépendance et l'autorité, la scolastique et la haute philosophie de Platon ; et dans ce vaste combat les nouveautés devaient se faire jour dès qu'elles se produiraient comme un système.
J'ajouterai que la multiplication des textes de l'Écriture, la libre interprétation que chaque savant voulait et pouvait y donner par les fortes études du grec et de l'hébreu, détruisirent la puissance des décisions ecclésiastiques : on trouva des erreurs dans les versions catholiques; chacun les corrigea à sa guise, et lorsque la source de la foi fut incertaine, lorsque chaque mot de l'Écriture put être le sujet d'une controverse, il fut bien plus facile d'attaquer la base même de l'Église, Il faut voir avec quelle ardeur tous les érudits de celte époque s'occupaient des textes sacrés : Juvencus mit l'Évangile en vers, Gille Delphe avait réduit ainsi toute l'Écriture ; Félix Dupré publiait une version des Psaumes avant celle de Marot, et Lefebvre d'Étaple composait un nouveau texte des épîtres de saint Paul ^.
Et puis, je ne sais quelle liberté d'esprit s'était emparée de la société. Le manoir du seigneur, comme la ville bourgeoise, retentissaient d'une hardiesse de propos inconnue au temps de la grande régularité catholique. Le spectacle de la licence des clercs avait affaibli le respect que l'on portait au corps entier du clergé. Au sein même de
prit et l'Influence de la Uéformalion ; \e m'en suis dcjà expliqué. Oq trouve nu moins de l'érudition cl une science véritable dans Rixinger, Vissert. qaunlùm reformatio Liitheri logicœ profuerit. Ilamb. 1717.
' Regisl. MSS Cens, facult. Theolog. Parisiem,
' Érasme, lib. 11, Epist. 20.
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l'Eglise, il y avait une impatience de règles, un besoin de changements que plus tard je signalerai ; la vie n'était plus dominée exclusivement par les émotions religieuses; si les masses populaires demeuraient avec leur foi ardente pour les images de la Vierge , pour la crois sainte, pour le patron vénéré, quelques hommes plus avancés se signalaient par des impiétés malheureuses. On excusait les bouffonneries de Rabelais, et cette vie si singulière nous prouve l'indulgence de? papes, des rois et des seigneurs pour le désordre des idées. Rabelais ne deraanda-t-il pas l'excommunication comme une grâce pour se moquer de ses eCFets ' ? Si ce que rapporte le savant Budé a quelque vérité, Rabelais s'écria à ses derniers moments : « Je m'en vais chercher un grand peut-être! Tire le rideau, la farce est jouée. » Et malgré ces opinions d'une impiété licencieuse et spirituelle, Rabelais ne conserva-t-il pas l'amitié des deux cardinaux de Châtillon et du Bellay, de François I" et de toute cette cour de plaisirs et de fêtes?
Lorsque les croyances religieuses perdaient quelque chose de leur ascendant, les clercs ne cessaient de conserver leurs grandes richesses, leur immense existence territoriale. Rien ne devait exciter à un plus haut degré la jalousie des rois, des barons et des chevaliers, que le spectacle des biens de l'Église, de ces riches prébendes, de ces opulents prieurés qui engraissaient l'oisivité des chapitres. A toutes les époques de l'histoire, la lutte s'était fortement établie entre les barons et les clercs sur la possession de la terre. L'homme d'armes, couvert de la poussière des batailles, demandait si ces champs accablés de moissons n'étaient pas le prix de ses sueurs, et s'il n'était pas juste qu'il jouit de ces revenus plutôt que le clerc oisif dans la solitude d'un monastère. Sous Charles Martel , les églises avaient été dépouillées. Durant le moyen âge, la lutte avait été sourde ; mais l'Église, recevant toujours, avait réparé ses pertes, de sorte que ses richesses niavaient jamais été plus splendides qu'au quinzième siècle. L'esprit religieux se modifiant, la liberté d'examen prenant la place de l'autorité, n'était-il pas naturel que les princes et les barons convoitassent avec avidité les biens ecclésiastiques de leur souveraineté? ne devaient-ils pas envisager comme un grand bienfait la possibilité de s'emparer de tant de fiefs qui étaient sous leurs mains? La société féodale n'était pas encore complètement dissoute; les rapports que créait la terre subsistaient dans toute leur
* J'ai peine à croire cette version, que je trouve dans l'édition de 1691.