CHAPITRE XVII
Angleterre. — Progrès de l'église nationale. — Persécution contre les luthériens. — Les anabaptistes. — Pologne réforntée. — Tentatives en Italie. — La Suisse- Genève. — Révolution municipale. — La Suède.
Si, en France, la situation du calvinisme n'avait rien de fixe et d'immuable , en Angleterre la réforme prenait un caractère spécial de tyrannie et d'organisation absolue. Partout ailleurs elle s'était mêlée à quelques idées d'émancipation intellectuelle; là elle se concentrait dans un cercle étroit et persécuteur. Les formules anglicanes n'avaient ôté au catholicisme que la suprématie de Rome, les monastères et le culte des images ; elles avaient conservé l'unité religieuse et nationale ; puis, la mêlant à la politique, la couronne s'était adjugé le pouvoir le plus absolu qu'on puisse créer sur la terre. Henri VIII l'avait exercé dans toute sa plénitude de persécution. Tout ce qui sortait de son église il le poursuivait avec la même haine et le môme acharnement. Quand il eut constitué la hiérarchie, changé le principe de l'obéissance, il voulut que tout se mît en rapport avec son idée fondamentale. Il y eut des formules de culte, des actes de foi à souscrire plus impératifs que les vieilles croyances du catholicisme \
Toute la théorie de Henri VIII se résuma en ces paroles : a Les choses spirituelles , telles que les sacrements , étant accordées par
' BcBNET, nist. de la Réforme de l'église d'Angleterre, tome III, page 351.
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Dieu , ne dépendent d'aucun chef mondain ni temporel, mais seulement du Christ. Quant à la personne des prêtres, leurs lois, leurs actes, d'autant que ce sont toutes choses temporelles et relatives à la vie présente, nous sommes en ces choses , comme y étant appelé , le véritable chef en ce royaume, et il n'existe aucun homme au-dessus de nous '. »
Ayant ainsi posé les limites et confié le vicariat de l'église à un laïque (sir Th. Cromwell), la pensée de Henri fut de faire gronder son pouvoir sur la tête de son clergé tremblant , mais divisé en deux grandes catégories, l'une voulant marcher à la réforme luth'';rienne, l'autre espérant se maintenir en la foi catholique. Henri Mil n'aimait pas les hautes réformes d'Allemagne ; ses études scolastiques répugnaient aux nouveautés de Luther, à la philosophie plus large de la renaissance ; il était l'homme encore de son pamphlet pour le maintien des sacrements et des thèses de saint Thomas d'Aquin. ]\Iélanchton avait inutilement tenté de l'entraîner aux idées de l'école germanique : une de ses lettres les plus polies, les plus insinuantes, reste encore pour témoigner de son prosélytisme éclairé. Les luthériens députèrent même quelques-uns de leurs fervents théologiens pour disputer sur les questions de foi avec Henri VIII , qui se proclamait le plus érudit des scolastiques ^ : les tentatives échouèrent; et le roi d'Angleterre, sans permettre la moindre observation, posa une formule générale et impérieuse de croyances. Tandis que l'on brûlait les châsses des saints, leurs précieuses reliques, les croix et les images, et que les cendres de saint Thomas de Cantorbery étaient dispersées aux quatre vents, pour le crime de haute trahison appliqué à un cadavre sous la pourriture de deux siècles, Henri VIIl faisait proclamer par un bill solennel la présence réelle du Christ dans l'eucharistie, le célibat des prêtres , les messes particulières ; et ces dogmes étaient imposés à tous les sujets ; à savoir : « quiconque prêcherait contre la présence réelle, serait brûlé comme hérétique et ses biens confisqués. » Pour le second article , il devait être mis au bon plaisir du roi : la nullité du mariage des prêtres était prononcée , et la cohabitation avec une concubine était en définitive punie de mort ''. Ce
' Il se proclame suprcminn caput. Wilk, con. IIJ, page 76i. * Epist. Mttxy cm. tome II.
" Stat. 31.Henri VIII, 14.
statut répondait aux deux idées fondameutales de Henri VIIÏ. Il poursuivait la réforme de Lutiier , parce qu'il y voyait un avenir d'indépendance; il ôtait au catholicisme les deux intermédiaires qui se plaçaient entre la royauté et Dieu, c'est-à-dire les saints et le pape, double et mystérieuse intercession qui avait dominé le moyen âge, et à laquelle Henri VH! substituait la toute-puissance royale.
Quelques luthériens s'étaient montrés en Angleterre et avaient prêche la grande réforme de Luther ; Henri les flt arrêter, et comme dans les pays catholiques, ils furent livrés aux flammes *. Lorsque les princes de Smalkalde s'en plaignirent , Henri VIII répondit comme François I" : « Ce sont des hommes hardis qui ne viennent pas seulement prêcher des opinions, mais menacer la paix publique ^. » Ce reproche général adressé aux luthériens se rattachait à la confusion qu'on faisait souvent de la révolte anabaptiste avec l'école philosophique de Luther. Il était rare que les princes distinguassent parfaitement ce qui séparait les deux doctrines, l'une turbulente par ses principes , l'autre par ses actes. En Angleterre la réforme des idées religieuses se mêlait aux souvenirs de Wicleff et de John Bull, à ces troubles de populace et de serfs des champs qui avaient agité Londres dans les quatorzième et quinzième siècles. Henri VIII avait dans son caractère, par suite d'un sanglant et petit esprit d'école, ce sjstème d'échafauds et de persécutions théologiques ; il frappait les protestants comme il avait proscrit les fidèles de l'église romaine.
Quelles que fussent ses précautions, la réforme pure et la secte des anabaptistes s'étendaient secrètement en Angleterre et en Ecosse. C'est chose à constater que les doctrines grossières de Muncer et des illuminés de l'école anabaptiste prenaient racine, surtout parmi les peuplades qui menaient les troupeaux aux montagnes. En Ecosse, la réforme devint presbytérienne : elle se développa dans ces proportions
' Voyez dans Sanders, 138, 163, les détails du supplice du moine beruardin Forest, qui lui brûlé sur la croix. On lui attacha cette épigraphe en vers :
Forest the l'riar, Thaï infamous Uar,
The gospel dolh deny
The king lo be suprême head.
(Forest, le moine, cet infâme menteur, renie l'Évangile et la suprématie du roi.) * Il y eut pourtant traité entre Henri YIII et la diète de Smalkalde.
au sein des multitudes, parce que la vieille ferveur des pastoureaux éclatait ici comme au moyen âge : le ciel, les astres, la liberté, l'égalité parlaient à ces populations de simplesse et d'énergie.
Une portion de la Pologne embrassait le luthéranisme sous le roi Sigismond-Auguste ; l'école philosophique et réformatrice s'était emparée du gouvernement sous un prince plein de paresse pour toutes les affaires publiques. Les luthériens favorisaient d'ailleurs, avec beaucoup d'adresse, la tendance de ce prince vers un mariage de son cœur qui avait divisé la Pologne en deux partis '. L'Italie elle-même, qui s'était jusqu'alors préservée de la réforme, commençait à la voir éclore à travers la police active et la surveillance inquiète de l'inquisition. On lit dans un ancien document, qu'en l'an 1546 quarante des principaux citoyens et des plus savants de Vicence établirent des conférences sur les questions religieuses qui agitaient alors le monde; ils allaient plus loin même que l'école sacramentaire ; ils niaient la divinité du Christ, homme sage pourtant, envoyé de Dieu pour prêcher la parole pure, seigneur et roi (dans le sens philosophique) des peuples qu'il était venu éclairer. Ils n'admettaient que ce seul fait dans les vastes théories du catholicisme ; tout le reste était pure invention humaine, de simples points de morale ou des mystères empruntés à la philosophie des Grecs et aux systèmes d'Aristote et de Platon. Le sénat de Venise, alarmé de ces premiers ferments d'une hérésie si hardie, commença de vigoureuses poursuites. Deux de ces philosophes sociniens furent étouffés dans des bains à la manière antique ; les autres s'enfuirent en Suis?e pour échapper à ces tristes exécutions *.
Cette Suisse, qui servait alors de refuge à tant d'exilés des pays catholiques , sortait à peine de la guerre civile qu'avait fait naître la présence de deux religions rivales. Les cantons qui avaient conservé la foi romaine avaient pris les armes contre les cantons réformés par Zwingle; le sang coulait ; la confédération tendait à se dissoudre par les mêmes causes qui menaçaient de mort le corps germanique, si l'on n'arrivait à des transactions , en séparant la querelle religieuse de la question d'existence politique. La paix fut arrêtée entre les Suisses , et la liberté de croyance proclamée. Les magistrats de Fribourg, fervents catholiques, s'aperçurent bientôt que quelques
' LoBiENSKi, Hist. réfonn. ecclés. Polon. liv. V, ' Biblioth. anIitrinUar., page 18.
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éléments de réforme pénétraient dans leur population jusqu'alors fidèle ; ils déclarèrent hautement à Genève que si les sjndics ne réprimaient pas ces tentatives , ils se sépareraient définitivement de la ligue. Quant à Genève, elle devenait la métropole du grand système qui proclamait Zwingle, OEcolampadeet Calvin pour chefs '.
Calvin avait été appelé à Genève par les deux ministres Farel et Corant, vers le mois de décembre 1536, au moment où la république proclamait sa réforme et la liberté, il avait prêché devant le peuple réuni pour sanctionner la révolution religieuse que les conseils avaient préparée. Calvin acquit l'ascendant qu'à une époque d'érudition et de doute tout homme de science et de caractère exerce sur les esprits. Genève se divisait en deux factions : l'une de mœurs faciles, en rapport avec une civilisation amollie, ne voulait aucun de ces systèmes absolus qui réforment violemment les habitudes d'un pays ; l'autre , sombre et fanatique , repoussait toutes les concessions au cœur et aux passions humaines. Calvin , Farel, Viret, les ministres en général , étaient à la lèle de ce dernier parti ; ils voulurent la , comme partout où se reproduisait la réforme, imposer des règlements implacables contre les mœurs dissolues , la liberté de croyance, la licence religieuse ; ils cherchèrent à dominer une société vieillie afin delà conduire à leur gré ; ils dénonçaient l'opinion des libertins, les folles filles, les mariages adultères : partout dans les sermons qui restent encore , se révèle un caractère impérieux qui marche au pouvoir et veut s'en saisir. Rien de moins libéral et de plus austèrement despotique que les opinions qui formulent la doctrine de Calvin- : ce sont ses idées qu'il impose et non des principes qu'il soumet à l'examen.
La première tentative de Calvin et des ministres pour se saisir de l'autorité à Genève fut vaine ; la vieille société triompha ; ils furent bannis; cet ostracisme dura quelques années. Cahin visita Strasbourg, la haute et basse Allemagne ; il fut rappelé à Genève au mois de mai 1541. C'est ici que commence cette tyrannie doctrinale qui imposa
' Sleidax, liv. YIII, page 254.
2 II existe deux raille \ingt-cinq sermons de Calvin en uaanusirit dans la bibliothèque de Genève. Denis Raguenier les écrivait à l'église, tandis que Calvin Icb prêchait : cette bibliothèque possède beaucoup de lettres de Cahin. Les collection;. Colbert, Béthune, Fontanieu et Dupuy (Bibliothèque royale) sont riches aussi de cc> lettres autographes.
des formules, des actes de foi sous les peines les plus sévères. Toute la république est dans les mains d'un homme , mais cet homme a la parole puissante, une volonté tenace, laborieux écrivain qui préside le conseil , professe la science , et du haut de sa chaire portative , çà et là sur la place publique enseigne et gouverne tout à la fois. Plein des antiques idées de la censure romaine , Calvin établit le consistoire , assemblée d'examen et de surveillance qui pénétrait dans la conduite privée pour la connaître et la punir. Il publia ses ordonnances ecclésiastiques, mélange impitoyable de prescriptions morales et de peines temporelles. Pour donner une idée du caractère de cette réformalion , j'emprunterai à un manuscrit de la main même de Calvin ses opinions sur l'adultère ' :
« En premier lieu , si un homme marié ou non marié paillarde avec femme mariée, il ne semble pas que la peine doive être moindre que capitale pour tous deux : la loi de Dieu et le droit commun l'exigent ainsi ; car par les adultères le bien et substance des maris et enfa[its légitimes est transporté à enfants bâtards ; il y a confusion de tout ordre et honnêteté. Et puis n'y a-t-il pas l'ignominie faite au mari ? Une femme ne peut être paillarde que le mari n'ait déshonneur et honte , ce qui est pire que si on lui dérobait son bien. — Vu donc tous ces crimes, qui tous sont punissables, la peine ne pouvait être plus légère que capitale ; en usant de plus de douceur , on ouvrirait la porte à plusieurs mauvaises conséquences, comme larcins, meurtres et autres choses semblables. — Or, quand un homme marié paillarde avec une femme mariée, le crim.e est énorme, vu le tort que tous les deux .font à la femme du paillard ; car un homme qui a abusé d'une autre femme exerce toujours mauvais traitement et cruauté sur la sienne. S'il n'y a adultère que du côté du mari, les principales raisons de punir le crime à mort cessant , il aura au moins le ibuet , et il jeûnera quinze jours au pain et à l'eau en prison étroite , mais après avoir été repris, s'il retombait de nouveau, il doit être puni de mort. Quant aux simples paillardises entre gens non mariés, neuf jours au pain et à l'eau en prison étroite. S'ils paillardaient après avoir été repris, la peine sera à la discrétion des juges, selon les circonstances , pour procéder avec grande rigueur , voire jusqu'à la
' Édils des protestants de Genève, Supiilém. franc. n° 1930.11s sont signés de Calvin, Spifame, de La Marc (Bibliothèque du Roi) . « Avis sur les lois qu'il serait bon de faire touchant la punition des adultères et paillardises. »
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mort si besoin est : il en sera de même en cas qu'une fille ail été violée devant làge , ou si un serviteur séduisait la fille de son maître. Touchant les courtiers d'amour, pour simple paillardise, le fouet et bannissement perpétuel ; mais si c'est pour induire en adultères , la peine capitale. Touchant les paillardises emportant incestes , toutes doivent être punies de mort. »
Cette peine de mort que Calvin prodigue avec une si triste facilité , il ne l'épargna pas aux opinions. Le gouvernement de Genève devint sous sa main une inquisition religieuse , aussi craintive , aussi cruelle devant toute liberté de doctrines que le tribunal des dominicains. Castalion fut banni de Genève pour avoir lutté avec les sentiments du maître ; Jacques Gruet eut la tête tranchée sur le billot « parce qu'il attaquait les ordonnances ecclésiastiques et qu'il avait mal parlé de M. Calvin ; » enfin Servet, de lugubre mémoire, poursuivi , dénoncé et dont le fatal procès tiendra plus tard une place sanglante dans l'histoire du calvinisme.
La révolution luthérienne demeurait complète en Suède , parce que là elle avait été accompagnée de toutes les conditions de durée dans l'ordre politique, et particulièrement de la division des propriétés. Le Danemarck , qui avait conservé encore quelques ménagements pour les évêques catholiques, brisait entièrement avec eux. Les Bohèmes voyaient se développer l'hérésie des hussites qui se liait à la réforme , et dont Luther avait souvent invoqué les dogmes et les souvenirs. Les Hongrois demeuraient catholiques , parce qu'obligés de se défendre contre l'invasion des Turcs, il leur était nécessaire d'appeler les secours de Rome , siège d'unité et de force populaire dans la croisade contre l'empire ottoman.
Trente ans à peine s'étaient écoulés depuis la prédication de Luther, et déjà la moitié de l'Europe se séparait de la communion romaine. Cet immense fait se préparait depuis trois siècles , et voilà pourquoi il éclata avec tant d'impétuosité , et s'étendit avec une si merveilleuse énergie. Les papes auraient pu tout éviter par une réforme lente, successive , et dont ils se seraient proclamés les chefs. Les conciles de Constance et de Bâle avaient posé des bases ; ils n'écoutèrent point leurs sages avis; ils résistèrent avec ténacité. Or le caractère d'une résistance en présence d'un mouvement trop fort , c'est de le doter d'une nouvelle puissance qui à la fin emporte tout. Quand les papes consentirent à un concile universel , le temps avait marché !