CHAPITRE XXVII
Correspondance avec Genève. — Catherine de Médicis au pape. — Assemblée mixte.
— Harangue du chancelier de L'Rospital. — Orateurs catholiques. — Discours de Bèze pour les calvinistes. — Le cardinal de Tournon. — Confession de foi. —
— Colloque de Saint-Germain. — Édit de transaction.
La tendance de la cour, du chancelier de L'Hospital et du tiers parti vers un système qui aurait apaisé la lutte des croyances se développait au delà même des limites rationnelles. Non-seulement on voulait désarmer les opinions qui le casque en tète couraient à la guerre, mais rapprocher et fondre les doctrines qui opéraient les divisions religieuses. Tel fut l'objet du colloque de Poissy, conférence libre et solennelle entre les deux partis par l'organe des docteurs catholiques et calvinistes. C'était le plus grand pas qu'on pût faire dans le système conciliateur de Catherine de Médicis. Le chancelier de L'Hospital eut le premier cette pensée dont la réalisation était impossible. Les temps de fusion n'étaient pas venus.
L'Hospital se servit de l'intermédiaire de l'amiral Coligny qui avait de grandes intelligences à Genève. Une correspondance s'engagea entre lui , Calvin et Théodore de Bèze. Les calvinistes acceptèrent avec le plus vif empressement un colloque qui les mettait à même d'exposer devant le roi sur un pied d'égalité parfaite leur profession de foi. Calvin n'avait pas la parole assez souple, l'improvisation assez calme, assez pénétrante pour satisfaire à tout ce qu'avait de délicat la conférence qui allait s'engager. Elle fut dès l'origine confiée à Bèze, II. 1
b COLLOQUE DE POISSY.
c'est-à-dire à l'homme de modération et d'éloquence du calvinisme, comme Mélanchton l'avait été du luthéranisme en Allemagne.
La chose fut plus difficile pour l'église catholique. La reine mère et le chancelier de l'Hospital avaient obtenu le consentement des cardinaux de Lorraine et de Tournon ; mais comment justiCer aux yeux du pape une assemblée où on allait s'occuper des dogmes de la foi catholique sans l'intervention directe ou indirecte de Rome? La reine Catherine de Médicis s'efforça pourtant d'expliquer ses intentions dans une lettre qui reste encore ' : « Considérez , très-saint-père, disaitelle, combien est grand le nombre de ceux qui sont séparés de l'église romaine ; il est impossible de les réduire ni par les lois ni par les armes ; des nobles, des magistrats attirent la foule à cette croyance par leur exemple. Heureusement, dans cet éloignement pour Rome, il ne s'est élevé aucune opinion monstrueuse , anabaptiste ou antitrinitaire ; toutes reconnaissent les douze symboles apostoliques ; que si on pouvoit les accorder , ce seroit le meilleur moyen de fondre l'église grecque et romaine. Pour arriver à ce résultat, n'étoit-il pas utile de multiplier les conférences, de demander des prédications de paix et de charité? Il faut aussi éviter que par une obstination malheureuse, on sépare encore ceux qui tiennent à l'église catholique (et ici Catherine faisait des propositions singulières). Je vous proposerai donc, très-saint-père, de supprimer le culte des images, de ne plus conférer désormais le baptême que par l'eau et la parole ; la communion sera donnée sous deux espèces : on chantera les psaumes en langue vulgaire à ceux qui viendront pour s'approcher de la sainte table ; enfin on abolira la fête du saint sacrement, parce que cette fête est de tous les jours et de tous les temps. » Une telle lettre, expression des sentiments du chancelier de L'Hospital, tendait à l'hérésie : elle fut donc accueillie par le pape avec un sentiment de crainte profond ; il se hâta de députer le cardinal de Ferrare comme légat du saintsiége, afin de diriger la marche et de dominer l'esprit de la réunion de Poissy.
Le chancelier s'efforçait par tous les moyens de donner une haute solennité au colloque qu'on préparait ; il ne pouvait lui imprimer l'éclat d'un concile ; mais il voulait que cette assemblée, présidée par le roi et la reine, apportât une solution définitive aux divisions qui
» MSS de Bélhune, Bibl. du Roi, vol. col. S'i'6.
séparaient les deux sectes; les concessions que le conseil avait demandées au pape par l'organe de Catherine auraient servi de base.
La correspondance se continuait entre Genève et l'amiral Coligny. L'école calviniste désigna, pour suivre Théodore de Bèze et soutenir les grandes thèses de doctrines dans le colloque de Poissy, Augustin Marlorat ancien moine augustin et ministre à Rouen ; Jean Malo, Jean de L'Épine, de l'église de Paris ; Pierre Martyr , théologien le plus fort de la réforme, d'une parole facile et élégante; enfln les ministres Jean Viret, François Morel, Raimond Martin, Nicolas tobie, Claude La Boissière, Jean Bouquin, Jean de La Tour et Nicolas Des Gallards'.
Les catholiques députèrent là également leurs hommes d'éloquence et leurs théologiens les plus profonds ; indépendamment du cardinal de Lorraine, on désigna parmi les docteurs appelés à répondre aux calvinistes, Claude d'Espense et Claude de Xaintes. Lorsque le colloque s'ouvrit, on ne comptait encore que quatre évèques, mais successivement le nombre augmenta jusqu'à quarante, tous la mitre en tête et revêtus de leur camail.
On vit avec étonnement le cardinal de Lorraine et Théodore de Bèze, tous deux expression d'un parti différent, se donner des témoignages réciproques d'estime et d'amitié. Les idées au dehors, parmi le peuple, n'en étaient pas à ce rapprochement de personnes et de doctrines. Les calvinistes demandaient avant toute chose que plusieurs points fussent admis : le premier, que les évêques n'assistassent pas au colloque comme juges, mais comme simple partie, ce qui mettait les deux religions sur le pied d'une parfaite égalité ; que le roi y présidât, afln de donner un caractère politique à la conférence, et qu'il se fît accompagner de son conseil , ce qui appelait parmi les juges le tiers parti ; ensuite, que toutes les controverses se décidassent par les seules paroles de l'Écriture. On substituait ainsi le système d'examen à celui de l'autorité de l'Église. Enfin les ministres calvinistes demandèrent que toute résolution arrêtée fût écrite par des notaires et des scribes, au choix des parties appelées à la controverse.
' « Discours des actes de Poissy, contenant le commencement de l'assemblée, l'entrée et issue du colloque des prélats de France, ministres de l'Évangile; l'ordre y gardé; ensemble la harangue du roi Charles IX«, avec les sommaires, points et oraisons de M. le chancelier, Théod. de Bèze et du cardinal de Lorraine. Paris, 1561. » (Brochure.)
Le conseil accorda toutes ces pétitions, tant le parti calviniste y avait conquis d'ascendant! Inutilement opposa-t-on à la reine qu'il était à craindre que le jeune esprit du roi ne se laissât entraîner par le poison des fausses doctrines ; Catherine de Médicis répondit « que si Bèze avançoit de mauvais principes, il y avoit assez de prélats éloquens dans le concile pour le réfuter, et que monseigneur de Lorraine avoit promis de tout foudroyer de sa vive parole. »
Le 9 septembre 1561, la première conférence régulière s'établit. On avait choisi le cloître des religieuses de Poissy , vaste salle de réfectoire richement décorée; Charles IX, Catherine de Médicis, le roi de Navarre , le duc d'Orléans, Marguerite sa sœur , tous les princes du sang s'étaient placés dans l'enceinte du chœur, derrière une balustrade dorée; autour d'eux étaient rangés les cardinaux, distingués par leur vêtement rouge , les évêques et même les simples docteurs ; quant aux ministres calvinistes , on les avait relégués en dehors du cœur : ils ne purent obtenir des places d'égalité en face des catholiques * .
Charles IX ouvrit lui-même le colloque : « Messers, vous êtes assez advertis des troubles qui sont en ce royaume sur le fait de la religion ; c'est pourquoi je vous ai fait rassembler en ce lieu. Ce que je désire, c'est que vous n'en bougiez jusqu'à ce que vous ayez donné si bon ordre que mes sujets en puissent désormais vivre en paix et union les uns avec les autres, et ce faisant vous me donnez occasion de vous avoir en la même protection qu'eurent les rois mes prédécesseurs. »
Le chancelier de L'Hospital développa sa théorie de fusion. « Le remède que nous cherchons, disait-il, se trouveroit dans la convocation d'un concile général ; mais ce remède, quand viendra-t-il ? les papes n'y consentent qu'avec répugnance ; leurs déUbérations sont éloignées, et pendant ce temps les maux s'aggravent. Une assemblée toute nationale produira de plus prompts effets; elle permet les résolutions ultérieures ; n'est-on pas libre de la soumettre au pape ? Rejetons les questions envieuses et subtiles ; la parole de Dieu suffit pour examiner les doctrines. Quant aux calvinistes, pourquoi les catholiques les haïroient-ils si profondément ? N'avoient-ils pas été
' Il existe plusieurs relations calvinistes et catholiques toutes contemporaines du colloque de Poissy.
régénérés par le même baptême, n'adoroient-ils pas avec eux Jésus- Christ ? Ne les condamnez point sans les avoir entendus, et s'ils se trompent, il faut doucement les remettre dans le bon chemin. Prenez garde de tout brouiller par une sévérité trop grande. Souvenez-vous d'Arius, et ne craignez-vous pas que, si vous agissez comme le fougueux patriarche d'Alexandrie, vous ne rendiez la séparation éternelle ? »
Le cardinal de Tournon demanda que ce discours qui avait blessé le côté catholique lui fût communiqué par écrit. La reine le refusa , et donna la parole à Théodore de Bèze. A ces mots et par un dramatique mouvement tous les ministres se prosternèrent à genoux ; et Théodore, levant les yeux au ciel , débita une longue et éloquente prière au Père céleste ; puis tous ensemble, à haute voix, récitèrent l'oraison dominicale. Ils étaient vêtus de simples robes noires ; leur parole grave et leur caractère froid contrastaient avec les vives sorties des prélats catholiques *. Cette solennelle profession de foi achevée , Bèze se leva. « Je dis d'abord que c'est injustement qu'on nous accuse d'être turbulens et ambitieux et de jeter divisions en ce royaume ; notre foi est paisible. Encore que nous soyons gens petits et contemptables , la conscience nous donne bonne assurance ; la fin que nous nous proposons , c'est la parole de Dieu et la paix de l'âme ; si nous demandons à nous assembler librement, ce n'est point pour faire un mauvais usage, mais pour mettre les consciences en repos , obéir au Seigneur et aux puissances qu'il a établies sur terre. Quant à nos doctrines, nous confessons Dieu seul en une même essence infinie, distinct en trois consubstantielles ; il ne peut y avoir de justifications en ce monde que par le Christ ; les œuvres ne sont bonnes qu'autant qu'elles procèdent par son esprit. Notre loi écrite est l'Ancien et le Nouveau Testament ; tout ce que les docteurs ont écrit doit leur être comparé. Quant à la présence du Christ dans l'eucharistie, nous croyons qu'il y est en esprit , mais quant à la matière ,
■ Voyez la gravure contemporaine du colloque de Poissy arec la vieille légende du graveur : « On y remarque monseigneur le roy, madame la royne , monseigneur le roy de Navarre, avec les cardinaux et princes du sang à leur côté ; M. le cardinal de Lorraine esloigné se trouve tout seul à la dextre de la salie ; Théodore de Bèze parle entouré des ministres estant venus avec lui, et les secrétaires d'État au nombre de deux , escrivant avec promptitude la harangue de M. de Bèze. De chaque côté la table des religieuses, où sont placées nombre de ces saintes dames avec les gens d'armes du roi. »
il est éloigné du pain et du vin comme la terre l'est du ciel '. » A ces mots un grand murmure se fit entendre sur le banc des évêques; tous frappèrent des mains, trépignant d'impatience. « Il a dit un blasphème ; il a prostitué le nom du Christ ! Sire, continua le cardinal de Tournon, c'est contre nos sentimens et pour donner un témoignage de notre zèle que nous avons consenti à entendre les paroles des huguenots : nous avions prévu qu'ils avanceroient des choses indignes du roi très-chrétien , lesquelles peuvent offenser les gens pieux. Suspendez tout jugement jusqu'à ce que nous ayons pu répondre à de telles hérésies ; nous demandons un prochain jour pour les réfuter; nous devons dire à sa majesté que si ce n'étoit par respect pour sa personne, nous nous serions levés sur-le-champ, afin de ne point entendre de pareilles abominations. » Catherine de Médicis répondit : « Je n'ai rien conclu ; je n'ai rien fait en cela que par la délibération du conseil et advis de la cour. Ce n'est point pour l'amour des mots, mais pour apaiser trouble et sédition. » Bèze reprit alors la parole.
« Le baptême est le sacrement établi de Dieu et consacré en son fils Jésus-Christ. C'est là le seul qui soit au Nouveau Testament ; la pénitence est dans l'amendement de l'âme et le repentir ; la confession ne doit pas être une obligation, mais un objet de volonté ; il ne faut juger personne pour la distinction des saints jours et des viandes. On parle de la police de l'Église ; elle est tellement défigurée et détruite depuis l'Évangile, qu'elle a besoin d'être rétablie en sa beauté, et pour cela que faut-il? que les choses contraires à la parole de Dieu et qui ont été ajoutées depuis, soient abolies de fond en comble selon le vœu de l'Évangile. »
Le cardinal de Tournon s'éleva avec impatience contre toute la théorie de Bèze. « Vous niez donc l'autorité de l'Église, arbitre souverain pour toute controverse? L'Écriture peut-elle s'interpréter toute seule et par elle-même? ne faut-il pas un juge vivant qui prononce et décide ? Le pouvoir de l'Église est pour que chacun n'ex-
' a Harangue des ministres de la parole de Dieu, faite en rassemblée de Poissy, le 9 septembre 1561, avec C£ psalme 119 : »
Tous l3s méchans faut désenquérir, De leur salut est tous prêts à périr.
« Harangue de Théodore de Bèze, prononcée au nom des églises réformées, en l'assemblée de Poissy. 1361. »
plique pas les saintes Écritures à sa guise : le roi n'est autre chose qu'un membre de l'Église ; il n'en est pas le chef, et pour ce il doit y être soumis; tout se décide par la cour de Rome; l'opinion des pères, voilà le guide pour l'interprétation des Testamens. C'est pourquoi il ne faut pas entamer de controverse avec les hérétiques sur ce sujet particulièrement ; car s'ils croient seulement que le Christ soit en esprit dans l'eucharistie et non en corps, il n'y a pas moyen de s'arranger et de se rapprocher d'eux. » Tous les prélats applaudirent avec enthousiasme à la protestation du cardinal. « Nous voulons vivre et mourir dans la foi catholique, s'écrièrent-ils unanimement ; nous supplions votre majesté de persister dans la religion de ses pères *. »
Alors Bèze se leva : « Je répondrai sur-le-champ, si vous voulez le permettre. » IMais le mouvement des évêques fut si vif que le roi rompit la séance. Les ministres calvinistes présentèrent une humble requête : « N'étoit-ce pas sa majesté qui les avoit invités à ce colloque pour arranger à l'amiable les différentes religions? C'étoit par les artifices de leurs adversaires que ce colloque avoit été suspendu. Ils demandoient à le continuer sous la protection d'un prince qui, à l'exemple d'Ezéchias , vouloit répandre les bonnes doctrines. » Les calvinistes pensaient que toute discussion publique était utile au développement de leurs croyances ; ils espéraient entraîner tout à fait le roi et la reine mère dans les idées de la réforme. A cette époque il y avait tendance dans le conseil.
Comme les catholiques repoussaient toute controverse officielle, les ministres, le roi et la reine préparèrent au moins une conférence particulière : on s'assembla donc, mais en privé, sans qu'il y eût ni scribes ni laïques, et le premier mot que le cardinal de Tournon dit à Bèze fut celui-ci : « Théodore de Bèze, quelle est votre mission? — Je la tiens de l'élection du peuple ; je suis confirmé par le magistrat civil, et voilà mon droit. — Mais qui vous a imposé les mains, dit le docteur d'Espense? — Je n'ai point été consacré par cette voie de votre Église ; la nôtre se compose de toute l'assemblée. — Je le répète, répondit le docteur, comment seriez-vous pasteur légitime, puisque vous ne pouvez dire qui vous a imposé les mains? si vous avez une vocation extraordinaire, faites des miracles. — Ils sont né-
• Voyez aussi VOraison de monseigneur l'illustrissime et révérendissime cardinal de Lorraine, faite en l'assemblée de Poissy, le roi y étant. Paris, 1561, chez Guill. Morel, imjirimeur du roi, par privilège.
cessaires , s'écria le docteur Claude de Xaintes. — Non , répliqua Bèze, parce que nous avons reçu la mission des anciens de l'Église ; au reste, voici notre confession de foi, » Et Bèze développa les principes calvinistes tels qu'ils avaient été exposés dans le premier synode tenu à Paris sous le règne de Henri II.
Les esprits s'aigrissaient, car les partis se demandaient mutuellement d'où venaientleurs pouvoirs. Bèze, qui jusqu'ici avait montré un certain caractère de modération, ne put tenir et attaqua vivement l'épiscopat. « Ils nous demandent , ces évêques , de qui nous tenons notre caractère ! Et ne pouvons-nous pas , à plus forte raison leur dire : Les anciens de l'Église vous ont-ils désignés ? avez-vous été élus par le peuple? y a-t-il une information sur votre vie , vos mœurs et vos doctrines? est-ce gratuitement qu'on vous a élevés à votre dignité? ne vous a-t-on pas imposé mille écus d'argent? » En même temps le minisire Pierre Martyr attaquait plus profondément encore la présence réelle, dogme qui avait soulevé une opposition formidable dans le colloque.
Aussi Jacques Lainez, second, général des jésuites, s'adressant à la reine, lui dit dans son ardeur catholique : « Eh bien, madame, vous le voyez , s'il n'est pas très-dangereux de traiter d'accommodement avec les hérétiques ; ce sont des loups revêtus de la peau des brebis et des renards ; il faut les éviter à cause de leur hypocrisie ; il n'appartient pas à votre majesté de discuter ainsi des affaires de religion ; vous n'en avez pas le pouvoir ; abandonnez-le au clergé. Quand les questions sont majeures, comme l'hérésie , il faut en déférer au souverain pontife ou au concile. »
Le colloque était dégénéré en disputes violentes ; au dehors ce n'était que diatribes et pamphlets que les deux partis se jetaient à la tête. Jamais on n'avait plus écrit ; les calvinistes lançaient les plus vives injures contre les prélats papistes : « Evêques du démon , qui d'un visage hypocrite vouloient effrayer l'univers parles feux du purgatoire. C'est aux mailles de tels rets qu'ils avoient pris les duchés pour eux et qu'ils approchoient des rois plus que des cieux *. »
' « Six sonnets de l'assemblée des prélats de France et des ministres de la parole de Dieu, tenue à Poissy, l'an I06I. »
Aux idoles fameux bailler de Dieu la gloire, Remettre à tous sermons la besace en mémoire, Et de gestes farceurs tout le monde amuser.
COLLOQUE DE POlSSY. 13
Dans la confession de plusieurs prélats , autre libelle du parti cal- ^i^iste,on met dans la bouche des évoques le tableau de leur luxe et de leurs déporlements : « Leurs laquais , leurs pages , leurs chiens, leurs oiseaux , leurs robes de damas, leurs mignons escarpins ; ils ne savent que courtiser, mugueter, banqueter et chasser '. » D'un autre côté, les catholiques poursuivaient comme hérésie les paroles austères des ministres calvinistes. Ils exaltaient outre mesure « les belles harangues tenues en ladite assemblée par les cardinaux de Tournon, de Lorraine, » véritables expressions de leurs croyances et de leurs intérêts*.
La portion légère et galante de la cour tournait en moquerie tous ces efforts pour rapprocher les doctrines religieuses^ ; Ronsard s'est fait l'écho de ces dits de gentilshommes qui préféraient batailles et amours à toutes les discussions de clercs et d'Église : le poëte joue sur les subtilités des deux écoles catholique et calviniste qui occupaient l'assemblée de Poissy. « Saint Augustin instruisant une dame, lui enseigne que l'amour est l'àme de notre âme ; il le permet aux belles et honnêtes, et il le défend aux soties et aux bêtes ; Bèzc et d'Espense ne font aucune défense de bien aimer : le gros Hugonis de Sorbonne dit que l'amour est une chose bonne ; Pierre Martyr nous affirme que saint Pierre enserre les amoureux; et le légat donne large dispense pour que chacun aime en France^.
Nos pae;es et laquais braves de nos livrées, Nos chiens et nos oiseaux , nos robes de damas, Nos mignons escarpins découpés au compas. Nos festins, nos banquels et nos barbes musquées ;
( Confession de plusieurs des prélats assemblés à Poissy, 15Gi.)
2 Bibliothèque du Roi. Fontamev. Recueil de pièces in-8», parchem., cet. loo9, pièce 13.
' Voyez aussi « le Pasquil de la cour, composé nouvellement par maîire Pierre de Coquières, jadis advocat à la cour de parlement de Paris, avec la désolation du déso'.aleur antecbrisi, fils du diable ; plus un Écho sur la vie abominable dudit antechrisl et de ses suppôts. » Paris, 1561.
* Le saint qui porte un bourdon et croisilles,
Le protecteur des belles jeunes filles , Permet l'amour aux belles cl bcnnestes.
Et le défend aux vieilles et aux bestes.
( Recueil MSS anciens, par Basse des Neus, vol. D, page 86, et vol. A, page 173.] II. 2
Le tiers parti ne renonçait point encore à sa grande pensée de conciliation, en dehors des opinions extrêmes. Le colloque de Poissy ne pouvait plus se continuer publiquement ; les cardinaux, chefs de l'opinion catholique, l'avaient déclaré à la reine mère. Les calvinistes de leur côté avaient des prétentions exorbitante» ; il reste encore une de leur profession de foi sur les images, capable de soulever les haines populaires contre un système qui détruisait la vieille foi de la cité, la croyance des ancêtres. « Premièrement, que toutes images illicites soient ostées, comme celles de la Trinité du Père et du Saint- Esprit : celles qui sont figures dissolues comme sont la plupart des images de la Vierge ; item , les prophanes , comme celles des bestes bruttes et plusieurs autres faites au plaisir des peintres; que toutes celles qui resteront soient ostées des autels et de tous lieux saints où l'on a accoutumé de se prosterner, et que les peuples soient admonestés pour que nulle offrande d'argent ou de cire ne leur soit faites'. » Les calvinistes s'attachaient ici à la partie vitale, à la foi dévote des populations , aux pieux objets de la prière et de l'adoration des confréries.
Toutes les réclamations du parti de la réforme étaient envoyées à la conférence mixte et secrète qui se tenait au château de Saint-Germain ; elle se composait de dix personnes que la reine mère et le chancelier de L'Hospital avaient désignées. Du côté des catholiques, étaient Jean de Montluc , évêque De Valence, Pierre du Val, évèque de Séez, du parti modéré et portés à une transaction, et les trois docteurs en théologie d'Espense, Louis Bouteiliiers et Jean de Salignac. Les calvinistes députèrent Théodore de Bèze, Pierre Martyr et les trois ministres Marlorat, Des Gallards et de l'Epine. Le but de cette conférence était principalement de s'accorder sur une profession de foi en ce qui touchait l'eucharistie. Ils étaient tous hommes de science et d'accommodement. Après plusieurs rédactions modifiées dix fois encore, on arrêta la déclaration suivante, curieuse concession dans l'histoire du calvinisme. «Nous confessons que Jésus-Christ en la sainte cène nous présente, donne, exhibe véritablement la substance de son corps et de son sang par l'opération du Saint-Esprit; et que nous recevons et mangeons sacramentellemeut, spirituellement
' « Advis touchant les images, présenté au roi par les ujiiii-lrcs de la parole le Dieu à Saiat-Gertuain en Laye; 13 février 1581. »
COLLOQUE DE 1>01SSY. 15
et par la foi ce propre corps qui est mort pour nous, afin d'être os de «es os et chair de sa chair, pour en être vivifiés et en percevoir tout ce qui est nécessaire à notre salut ; et parce que la foi appuyée sur la parole de Dieu nous fait et rend présentes les choses promises, et que par cette foi nous prenons vraiment et de fait le vrai et naturel corps et sang de Notre-Seigneur par la vertu du Saint-Esprit, à cet égard , nous confessons la présence du corps et du sang d'icelui notre Sauveur en la sainte cène * . »
Celte confession, qui se rapprochait par son sens philosophique de la théorie romaine, fut envoyée tout à la fois à Catherine de Médicis et aux évêques qui composaient le colloque primitif de Poissy : la reine mère en fut frappée , et lorsqu'elle apprit que les évêques l'avaient rejetée comme hérétique, elle en manifesta son profond mécontentement. «Vous voulez donc, s'écria-t-elle, par une folle obstination troubler encore ie royaume? » Au lieu de répondre à ces observations de la reine , le parti cacholique , fort de toute sa puissance d'action et de popularité , se hâta de rédiger par la voie des évêques une profession altière et péremptoire ; ceux-ci ajoutaient : « Nous envoyons h votre majesté une profession de foi sur l'eucharistie. Vous devez obliger les hérétiques à y souscrire, autrement les obstinés doivent être exterminés au sein d'un royaume qui n'a jamais souffert l'hérésie^, »
C'était la rupture du colloque de Poissy. Il n'y eut plus dès lors ni conférences, ni projet de conciliation. Quelques esprits de ménagement et de sagesse y songeaient encore pourtant, et c'est dans ce dessein que François Baudouin publia la traduction du livre de Cassander : du devoir de l'homme pieux dans les différends de la religion '^. Ce livre appelait les deux églises, par de mutuelles concessions, à se rapprocher l'une de l'autre. Il fut également rejeté par les protestants et par les catholiques. Tandis que Calvin écrivait un pamphlet violent contre Baudouin, un pur et sévère théologien, Jean Hessels, le repoussait au nom de l'église romaine *. Quand deux opinions sont encore dans leur jeunesse et leur vivacité, les tiers partis deviennent
' De Tnor, liv. XXVIII.
2 Ibid.
' Paris, 1562.
* Voyez la pn'facc de Baudouin en tête des œuvres d'Optat, et dans son traité spécial, De LibelUs famosis.
16 COLLOQUE DE POISSy.
chose importune; je l'ai dit, ils ne prennent la haute main qu'après l'orage.
Cependant le colloque de Poissy avait laissé dans l'esprit de Catherine de Médicis une opinion favorable aux calvinistes ; elle avait trouvé dans Théodore de Bèze je ne sais quoi de doux et de modéré, une perpétuelle soumission à la puissance civile, tandis que les évêqucs avaient tonné contre ce qu'ils appelaient les usurpations de la couronne. Le prince de Condé qui venait d'être acquitté par le parlement, le roi de Navarre et le chancelier de L'IIospital surtout, avaient la plus haute influence dans le conseil, et ce fut sans doute à leur autorité que les protestants durent un dernier édit de modération.
Bans une assemblée de Saint-Germain , composée de députés du conseil et de parlementaires choisis, on mit en délibération la liberté de conscience. Par une sorte de protestation, ni le duc de Guise, ni le cardinal de Lorraine, ni le connétable de Montmorency ne voulurent y assister '. Le chancelier de L'Hospital, blessé de ces oppositions du catholicisme , se hâta de proclamer les maximes d'ordre politique : « La sévérité n'avoit rien produit contre les calvinistes; le nombre en étoit alors si considérable qu'il falloit suivre un autre système si l'on nevouloitarmer le frère contre le frère. îl ne s'agit pas de savoir laquelle des religions est la meilleure, mais de décider s'il y a danger à laisser les réformés se rassem.uler. L'état politique diffère de l'établissement religieux. On pou\oit être sujet fidèle et mauvais chrétien, et puisqu'on autorisoit les fiançailles et mariages entre deux indi\idus de religions différentes, ne pouvoit-on pas reconnoître la coexistance de deux croyances diverses? Le roi ne veut point que vous mettiez en dispute quelle opinion est la meilleure, car il n'est pas ici question de consliluendd reUgionCy sed de consdtuendd repuhlicd; c'est pourquoi un excommunié ne laisse pas d'être citoyen ^. »
Ces grandes et hardies maximes, pour la première fois discutées en face d'une société naguère toute catholique, furent consacrées par redit de janvier Î5G2, avec de larges modifications pourtant, qui tendaient à m.énager les opinions du peuple. On obligeait les calvinistes à restituer les biens arrachés à l'Église; en compensation on
' « Cantique spirituel et cor.soîaut à inonseigiicur îc prince de Condé, avec un écho sur l'cdit du cardinal de Lorraine ; plus, la dpclaration de contre-pronostication à celle de Noslradamu?, imprimés à Rennes. loGl. »
' Harangue du chancelier de L'Ilo.:[iilai, lo!)2. BrtcliLre.)
leur accordait liberté pleine et entière de se réunir hors les villes afin d'éviter les tumultes et séditions. Toutes les peines portées par les >ieux édits étaient suspendues. Quand les calvinistes voudraient tenir un synode, ils devaient en prévenir l'olTicier civil; leurs statuts seraient communiqués aux magistrats, en même temps qu'ils renonceraient à toute ligue, levées d'hommes illicites et secrètes. Les calvinistes devaient observer les fêtes publiques , ne jamais marier aux degrés prohibés par les lois ou les canons, et les ministres s'abstenir de prêcher publiquement contre la messe, ou de déclamer contre les rites du catholicisme. Avec cette liberté arriverait également un sys'ème de forte pénalité contre tous ceux qui ne garderaient pas ces commandements *.
Ainsi les lois voulaient obliger au respect mutuel et à la concorde deux religions en présence. C'était une pensée haute, généreuse, mais impossible à réaliser. Quand les opinions sont en armes, il n'est pas dans la possibilité d'une autorité humaine de les rapprocher autrement que pour combattre. Les maximes exposées par le chancelier de L'Hospital étaient trop avancées pour la société devant laquelle il les développait : les idées n'en étaient pas encore là.
' Regist. du parlemenf, vol. Z, fol, 225. Fontanon, IY, 267. On !'a aussi inséré dans le recueil des Traités de paix, tome IT, page 313.