‹ Histoire de la réforme et des réformateurs de GenèveChapitre 26 sur 51 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le ctrdinal Sedolet écrit aux Gënerois pour les ramener à la reiigioD catholique. ^ ^^flprtraltdcr'eèi^lat. * Lè« autiEUn% la dvilt«aU<m môdànene^ïV*^ les léfonnataarft « mais les hùmaniateè'* — La lettre du cardibal Sadblet.

n y âTaît prés d'un in que Calvin babitait Stràisbourg , fersq(tlé le conseil de frénfe've ré'(J(it une lettre qui lui fil rëjfitiïet son ab^ëricè. C'iêtdit une sorte d'épître qu'on pourrait airè sl^o^tBlîqtiô , adressée aux Genevois par le' cardinal Èidblet, é^èqde de Carpeutràs, pbfir les ramener à la religion i!attioIique(1). « fieile et artificieuse lettré; dit tin cnticiuë

fl)' «'Le pape t^aut ÎIT , iiifolnbé par Pferris de la Bâbnte de tout ce qûf cobcâs sait sa Tille éi iscopale, indiqua des conférences à Lyon, où se réunirent plusieurs Ibis Pérèque de Genève , les cardinaux de Toumon, archevêque de Lyon, Sadolet, évèque de Carpentras , les archevêques de Vienne , de Besançon , de Turin , ainsi que les évèques de Langres et de Lausanne. Ces conféreuces avaient pour but de rétablir la religion catholique à Genève , et les prélats eurent des entrevues avec plusii»urs citoyens. On vit un jour, à Lyon , Jean- Philippe, alors syndic, conférer avec Pierre de la Baume et le cardinal de Tournon Mais le pouvoir était aux mains d*un paiti habile et énergique, et rassembla de L^n; pHvee'd^ ioiit iHdyeii d^àction à Genève, se bon ia à changer le hiu^dal Sadoleldè>Uifd«fr «îtirè^de'deite ▼iUe la cause du catholicisme. •

Magaio, Hisr. M l'Étab. ml4 lUr. a GgiiàTB, p. 205.

334 HISTOIRE DE U BÉFORMB

célèbre (1 ), qui a mis un mot de trop ; car on n'y voit point l'artiûce ; car Sadolet l'avait écrite sous les plus saintes inspirations, et n'avait fait qu'obéir à l'impulsion de son cœur , naturellement tendre et vraiment chrétien , en voulant pad^ fier les troubles de Genève et ramener dans le droit chemin des esprits égarés (2). Il savait que le peuple genevois avait chassé ses anciens ministres , et il pensait que le moment était favorable pour lui rappeler les bienfaits de cette Église romaine , dont il était lui-même un des défenseurs les plus illustres et les plus aimés.

Cette épitre latine, dont l'effet eût été beaucoup plus grand, au témoignage d'un auteur calviniste (3), si Sadolet l'eût écrite en français , n'est pas une de ces apologies belliqueuses , qui sont comme un déâ porté à des adversaires. La défense du dogme y a sa place, sans doute ; mais ce qu'on y trouve surtout, c'est une sorte d'exhortation paternelle , et comme l'effusion d'un cœur plein de charité. Ce n'est pas un cardinal, un prince de l'Église qui parle, mais un évêque, un pasteur, mais un simple chrétien, tremblant pour ses frères , inquiet de leurs dangers et douloureusement ému de voir tant d'âmes prêtes à se perdre. Il ne parle pas seulement en son nom, mais encore au nom de l'Esprit-Saint ; ce qui lui attira des reproches de quelques théologiens catholiques , reproches injustes , car il faut remonter aux Pères et aux Apôtres pour trouver dans une épitre une pareille élévation de pensée, une aussi touchante inspiration de la morale évangélique. Sadolet ne s'adresse pas aux doctes, comme un

(1) Bayle, DicrioifNàiBE , art. Sadolet.

(2) Joly, Êtudbsub Sadolbt, p. 196 et suiv. Cten, 1856. (3; Bbu ie tit. CALTUa.

homme qui veut étaler sa science, mais aux humbles, avec lesquels il veut se confondre pour les protéger contre les entraînements de la fausse doctrine et la turbulence des faux docteurs. Son langage respire la bonté , la tendresse , la sollicitude pour leur repos et le salut de leurs âmes. Sans avoir de ces ardeurs brûlantes et de ces éclats qui éblouissent, sa phrase se déroule avec une aimable lenteur, comme les chatoyants replis d'une moelleuse draperie. Le tissu n'en est pas fortement serré, quoique la trame en soit solide , mais il est richement brodé de magnifiques images.

« Ce n'est pas d'aujourd'hui , mes trèS7chers frères en » Jésus-Christ, dit le pieux évoque aux Genevois, ce n'est pas » d'aujourd'hui que je vous ai voué ma bienveillance et mon » affection ; mais depuis environ vingt-trois ans que, par la » volonté de Dieu, je devins évêque de Carpentras , à cause » des fréquentes relations de commerce qui existent entre » vous et mon peuple, j'ai appris à connaître vos mœurs. » J'aime la noblesse de votre ville , la forme de votre républi- » que, votre dignité de citoyens , et surtout votre si louable » aménité pour les étrangers.»

Calvin n'avait pas encore alors, comme le dit judicieusement un écrivain moderne (1 ) , soumis Genève à ce méthodisme glacial qui devait la dominer si longtemps, et qui devait en faire la sèche et froide Rome du calvinisme.

La tendresse du prélat pour les Genevois s'est alarmée en voyant que des ennemis de l'unité de l'Église et de l'union de ses enfants, sont parvenus à les séduire , et menacent de les précipiter dans ces maux inséparables des changements de religion. « Je veux , continue-t-il , au nom de mon amour

(1) Joly, loe. cit.

336 HISTOIRE DR U BÉFOBMK

pour TOUS et de mon dévouement à Dieu, vous parler ment, à cœur ouvert, comme un frère à des frères , un ami à des amis.» Il n'entrera pas, comme il le dit, dans une discussion subtile et épineuse ; mais il leur montrera une religion qui est également comprise des ignorants et des savants. Il leur annonce des vérités qui reposent sur la foi , rtiumilité , Tobéissance à Dieu , des vérités que des raisonnements captieux ne peuvent donner , mais que ramonr et Dieu lui-même font luire au fond des âmes.

Il parle en termes sympathiques et convaincus de ces douces croyances , des destinées de Thomme , du soin qa*il doit apporter au salut de son âme. Il combat la foi sans les œuvres, qui supprime la charité. «La foi est un grand et beau mot , dit-il , un mot qui ne signifie pas seulement croyance et confiance , mais aussi espoir , désir d'obéir à Dieu, et surtout charité ; la charité qui nous a été surtout manifestée dans le Christ, la reine et la maîtresse des vertus chrétiennes. C'est dans la charité que réside particulièrement 'Esprit-Saint ; ou plutôt il est lui-même charité , puisque Dieu est charité.»

Luther, Calvin et d'autres sectaires ont insulté l'Église romaine ; mais à l'aspect de cette tradition des siècles qui lui sert d'auréole , de celte majestueuse suite de docteurs qui l'ont défendue, et de martyrs qui sont morts pour elle , leur main avait dû trembler avant d'oser la frapper. Sadolet n'a garde d*oublier un argument de cette importance. Il la montre , cette ÉgUse, se purifiant au feu des persécutions , indiquant la route aux fidèles , soutenant ses pas , toujours vigilante , toujours pleine de tendresse , ayant des pardons pour toutes les fautes , et ne délaissant jamais les pécheurs^ Quelle douce consolation pour Tûme qui sent sa faiblesse,' et quelle est l'âme qui ne la sent pas ? que ces inépuisables trésors d'indulgence d*une mère pour ses enfants 1 De quel

«lésespoir rhommc ne doit-il pas être saisi , lorsqu'il se rouve seul, sans appui , en présence d'un Dieu irrité î Aussi ommc Sadolet nous touche en nous peignant cette douce :»Tiaternité des âmes ! Avec quelle vérité d'expressions et de ^sentiments, a l'homme qui n'a pour guider sa croyance que sbâOD orgueilleuse raison , il oppose l'heureuse quiétude du hrétien qui marche dans Tobéissancc et l'humilité I L'huilité, n'est-clle pas la seule vertu qui appartienne tout ntière au christianisme ? Le Christ ne l'a-t-il pas pratiquée î e Ta-t-il pas spécialement recommandée î N'a-t-il pas romis le royaume des cieux aux petits , c'est-à-dire aux umbles ?

Sadolet insiste sur la nécessité de choisir entre les deux

octrines, et il se demande , s'il n'est pas beaucoup plus

ODforme à la raison, en supposant qu'il y ait doute sur celle

ui mérite la préférence , de suivre les enseignements de

'Église qui depuis quinze siècles n'ont pas varié, que de

roire aux innovations qui datent de quelques années et sont

n opposition avec sa perpétuelle autorité. « Les hommes qui

les ont faites depuis vingt-cinq ans, dit-il , s'imaginent avoir

Vcsprit subtil ; mais ils ne sont pas l'Église catholique.

Qu'est-ce en effet que l'Église catholique? C'est celle qui, dans

tous les temps , dans toutes les contrées de la terre , étant

une et d'accord avec elle-même, a toujours été dirigée par le

seul esprit du Christ. Dans elle aucune division n'est possible;

car s'il arrive quelque dissidence, le grand corps de l'Église

reste le même ; seulement , il se forme un apostéme ; mais

l'esprit de vie qui anime tout le corps , détache et sépare

cette chair corrompue qui ne fait plus partie de l'Éghse.»

Le pieux évoque s'attache surtout à montrer ce que les dogmes de l'Éghsc ont de consolant pour le cœur. Il s'élève contre les novateurs, qui rejettent comme inutiles les prières qu'on adresse aux saints , et celles des vivants pour les

morts. « Pensent-ils , dit le prélat , que Tâme meure avec le corps î Mais si notre âme est immortelle, pourquoi la mort du corps a-t-elle produit tout-à-coup une séparation si absolue, qu'il n'y ait plus aucun rapport, aucune communication entre les âmes des vivants et des morts , et que ces derniers oublient leur parenté avec nous et l'humanité qui nous est commune ? Mais non , la charité, don de TEsprit-Saint , est toujours bienfaisante, toujours fructueuse ; elle se conserve toujours entière et efficace dans cette vie et dans l'autre.»

Revenant ensuite à la pensée qui l'a porté à écrire aux Genevois , celle du salut de leurs âmes , il a recours à une magnifique prosopopée, qui peut être citée comme un des plus beaux morceaux de l'éloquence chrétienne. Il imagine que deux hommes viennent de mourir, l'un dans le giron de l'Église , l'autre après avoir embrassé la nouvelle doctrine dont il a été le propagateur. Tous les deux comparaissent devant le tribunal de Dieu. Le juge suprême les interroge ; le premier répond qu'il a été instruit par ses parents à obéir à l'Église, à suivre ses conseils et ses préceptes , comme s'ils venaient de Dieu môme. Il s'est donc appliqué à plaire à Dieu dans la foi (jue l'Église catholique enseigne, voyant que presque tous les chrétiens en faisaient de même. Il a fermé l'oreille aux paroles des novateurs qui venaient à lui, « la bouche et les mains pleines des Écritures.» Quoique scandalisé des mœurs corrompues de beaucoup de membres du clergé , il n'a pas moins cru à leur enseignement , laissant à Dieu seul le jugement de leur conduite ; car étant lui-même souillé de tant de péchés qui couvrent maintenant son visage , il ne pensait pas être digne de juger les autres. « C'est pour ces péchés , dit-il , que je suis devant votre tribunal , implorant non la sévérité de votre justice, Dieu trés-clément, mais plutôt votre miséricorde et votre pitié. »

Le novateur est interrogé à son tour. Il répond que les

mœurs corrompues et les richesses du clergé l'ont enflammé de colère; qu'il s'est fait l'ennemi des ecclésiastiques, en voyant que, malgré ses longues études dans les lettres et dans la théologie, on ne lui donnait pas dans l'Église la place que lui méritaient ses travaux. Il a poursuivi de sa haine des prêtres indignes des honneurs dont ils jouissaient. Pour renverser leur autorité , il a osé attaquer celle de l'Église , mépriser les décrets des conciles et les enseignements des anciens pères et docteurs , accuser les papes de tyrannie , et leur dénier le droit d'être vicaires de Jésus-Christ.

Quant au jeûne, à l'abstinence, à l'observance des vœux , et à toutes les autres servitudes dont l'Éghse fait une loi , il les décriait comme des liens indignes d'hommes libres en Jésus-Christ. Il a prêché que la foi seule sans les bonnes œuvres sauve l'homme et le justifle. Il a sondé les Écritures avec plus de subtilité que les anciens Pères pour y chercher une interprétation qui pût leur être opposée. Si, malgré sa jéputation d'homme de science et de génie, il n'a pas entiéjement détruit l'autorité de l'Église, il a été du moins l'auteur <le grandes séditions et divisions intestines.

« Il aura dit vrai, ajoute Sadolet, car il n'y a pas moyen

a> de mentir devant le juge du Ciel , tout en cachant en lui-

":» même bien des choses qu'il connaît touchant son ambition,

son avarice, sa passion pour la gloire populaire, ses trom-

z» peries , ses méchancetés intérieures , toutes choses qui

apparaîtront les premières écrites sur son visage.»

« 0 Genevois , mes frères , s'écrie le prélat avec un accent

de tendresse qui pénètre l'âme du lecteur, ô Genevois, mes

frères , que je voudrais avoir tous avec moi dans le Christ

et dans l'Église du Christ, comment pensez-vous que seront

jugés ces hommes ? N'est-ce pas que celui qui aura suivi

^ l'Église catholique , n'aura pas été dans l'erreur î D'abord

> parce que l'Église ne peut se tromper , elle qui est gou-

» rernée par le Saint-Esprit ; ensuite parce qn'on ne ponmit » faire un crime à rtiomme sincère et humble de Gceur » d'avoir suivi la foi de ses pères. Mais cet autre qui de son > chef , sans respect pour les conciles et les anciens Pères , )» s'arrogeant tout à lui-même , abandonne la commune » Église , quel avocat anra-t-il auprès de Dieu ? Ne doit-il » pas grandement craindre d*ètre jeté dans les ténèbres » extérieures , où il y aura des pleurs et des grincements de » dents ? »

Ce que l'âme affectueuse de Sadolet ne peut pardonner aux nouveaux docteurs, ce n'est pas tant d'avoir commis des erreurs de doctrine, que d'avoir déchiré par les dissensions et les haines , la tunique du Seignenr , comme il appelle l'Église. « Cette sainte tnnique, dit-il, que des soldats impies n'avaient pas voulu diviser, ces hommes l'ont lacérée , mise en pièces. Hs sont la cause que des sectes nombreuses se sont séparées de l'Église, ne s'accordant ni avec eux., ni entr'elles. Et cette lacération de TÉglise, y a-t-il un chrétien qui puisse admettre qu'elle soit Tœuvro de Dieu et non celle de Satan ? »

« Si le Christ veut que nous soyons un en lui, continue le prélat ; s'il nous a gratifiés de la charité, ce don divin que les chrétiens seuls possèdent , c'est pour que nous confessions le Seigneur d'un seul cœur et d'une seule bouche. La religion chrétienne est toute dans ces deux mots : Paix avec Dieu et concorde avec le prochain, »

Pour prouver que cette unité de l'Église catholique est d'ordre divin , et qu'en la gardant inaltérable , elle ne fait que se conformer à la volonté de son fondateur Jésus-Christ, Sadolet cite le sublime passage de l'Évangile selon saint Jean, où le Sauveur, priant son père pour ses disciples, prononce ces paroles , expression suprême de son amour : <( Père saint, consene en ton nom ceux que tu m'as donnés ;

» qu'ils soient un comme nous sommes un. Et je ne prie pas » seulement pour ceux-ci , mais encore pour ceux qui croi- » ront en moi par leurs paroles : qu'ils soient tous uq comme » tu Tes en moi , mon père , et que je le suis en toi ; qu'eux- » mêmes soient un en nous, afin que le monde croie que tu » m'as envoyé. Et moi , je leur ai donné la gloire que tu m'as » donnée , afin qu'ils soient un comme nous sommes un , » moi en eux et toi en moi , afin qu'ils soient parfaits » en un. »

« Or, c'est à cela , ajoute le pieux évêque , c'est à cela que tendent sins cesse les efforts de l'Église catholique , à l'accord de nos sentiments et à notre unité dans le môme esprit; à ce que les hommes , ne pouvant s'unir en un seul corps , à cause de la distance des lieux et de l'intervalle des temps , un seul esprit cependant, qui est le même partout, les vivifie et les gouverne. » Aussi s'indigne-t-il en pensant que les novateurs s'efforcent de rompre cette unité de l'Église catholique ; mais son indignation ne va pas jusqu'à les maudire ; il ne prononce pas d'anathéme ; il ne demande au Ciel qu'une chose , leur conversion.

Après avoir exhorté les Genevois à faire acte d'obéissance à l'Église , à cette mère éplorée qui se lamente de voir quelques-uns de ses enfants s'éloigner d'elle et refuser ses bienfaits, « que si nos mœurs vous déplaisent, dit le prélat ; que si les vices de quelques-uns ont terni l'éclat de son auréole , n'en détournez pas vos cœurs pour cela ; vous pouvez haïr nos personnes, si l'Évangile, vous le permet, mais non la doctrine et la foi , car il est écrit : « Faites ce qu'ils disent. » Et, terminant sa lettre comme il l'avait commencée , Sadolet s'offre tout entier à ceux dont il plaint les erreurs. « Tout ce que je vaux , dit-il, tout ce que je puis , ce qui est d'ailleurs peu de chose ; mais enfin s'il y a en moi quelque intelligence, quelque prudence , quelque autorité , quelque diligence , je le mets tout à votre service. )>

Quelle belle âme que celle de Sadolet ! Comme il vous émeut, comme il vous touche, comme il vous pénètre de tous les sentiments dont il est animé lui-même I Cette redondaiïce cicéronnienne , cette exubérance de mots, loin ne nuire à la beauté de son style , lui donne un charme indéfinissable, en exprimant Teffusion du cœur du prélat et sa charité qui déborde. C'est bien la lettre d'un évêque qui fait revivre Tâge d'or dans son diocèse , qui nourrit son peuple en temps de disette , qui l'instruit par des maîtres qu'il paye de ses deniers ; qui l'a sauvé du meurtre et du pillage dont le menaçait une soldatesque effrénée. On comprend , en la lisant, que ce pasteur des âmes n'ait eu besoin, pour protéger son troupeau contre l'hérésie, que de son affectueuse vigilance , et que plein de miséricorde pour les malheureux Vaudois qui ont réclamé sa protection , il les ait empêchés d'être exterminés par l'armée du vice-légat Campeggi(l).

« Pour bien comprendre le grand mérite de cette lettre, dit l'auteur d'une remarquable étude sur Sadolet (2), pour sentir tout ce qu'a d'heureux et de charmant cette bienveillance , il faut se reporter au temps , il faut songer à ce qu'étaient ces rudes mœurs. Lorsque dans l'horrible histoire du supplice de

(1) Sadolet avait permis & un grand nombre de ces malheureux de se retirer dans les villages du Comtat, où ils avaient trouvé un refuge contre la persécution. Il leur écrivit une lettre dans laquelle , après avoir repris avec douceur la doctrine que professaient ces hérétiques , il ajoutait en français : a Quant à moy, je désire vostre bien , et seray roarry si on vous destruit , comme on Ta entrepris ; et afin que vous entendiez mieux Pamitié que je vous porte , je me trouveray un tel jour près de Cabrières , et là vous pourrez venir en petit ou grand nombre , sans que nul vous fasse desplaisir, et là je vous adverliray de ce qui semblera estreà vostr® salut et profit. » — Dubellay , HisT mém. de l.\ PERsécuTiON et sagcageiient de MÉftiNDOL ET DE Cabrières , cité par Perrin. Paris , Joubert , 1847,

(2) Joly, loc. cit.

Servet , on voit la férocité insultante qui raiDne la torture , la couronne de paille mise sur la tête du condamné ; lorsqu'on voit Calvin outrager brutalement le malheureux qu'il a tourmenté, et Mélanchthon applaudir et s'étonner qu'il se trouve des gens pour blâmer l'exécution : quand on songe enfin aux discussions théologiques ramassant leurs arguments dans la fange des plus grossières invectives , on se sent plus porté encore à aimer Sadolet, qui ne demande que paix et union. »

On a prétendu que les Réformateurs du XVP siècle avaient fondé la liberté moderne; ils l'auraient donc fait sans le savoir; car ils étaient les plus intolérants des hommes. Que dire , en effet , d'un Luther qui accuse Rome d'opprhner les consciences , et qui demande aux princes de châtier ceux qui ne pensent pas comme lui? d'un Calvin qui fait emprisonner, bannir , décapiter , brûler ceux qu'il ne peut convaincre î La liberté , ces hommes la voulaient pour eux, sans doute, mais l'histoire est là pour nous apprendre qu'ils la refusaient aux autres. Et d'ailleurs, les dogmes enseignés par eux, ne sontils pas en opposition avec elle? Qu'est-ce que le serf-arbitre , la justification par la foi seule et la prédestination? Ces dogmes ne sont-ils pas incompatibles avec le développement des principales facultés de l'âme ? Ne sont-ils pas un obstacle à son activité , à sa volonté, à sa liberté ? Ne semblent-ils pas avoir été inventés pour produire dans l'homme une prostration intellectuelle et morale, pour le réduire à une existence fatalement condamnée, comme celle de la brute , à toujours tourner dans un même cercle? Non, non, ce n'est pas aux Réformateurs du XVP siècle que le monde est redevable de cette liberté politique et religieuse qui est le plus noble apanage de notre civilisation. Ce qu'on leur doit, c'est d'avoir vulgarisé la connaissance de la Bible , mais en même temps d'avoir fanatisé le peuple pour des subtilités inintelligibles qui, avant eux,

n'avaient jamais passionné que les cloîtres et les écoles. Mais en occupant les esprits de discussions théologiques , ils les détournaient de Tétude des lettres, des sciences et des beauxarts, de toutes ces nobles productions de l'antiquité profane, qui, fécondées et purifiées par le christianisme, dont le génie essentiellement progressif aspire à la perfection , devaient donner naissance à la civilisation moderne. Ce n'est donc pas à eux qu'appartient la gloire de nous avoir doté de la liberté politique et religieuse; et Ton peut, au contraire, leur reprocher , à bon droit , d'avoir enrayé les progrès de l'esprit humain, si magnifiquement inaugurés par la Renaissance.

Les véritables pères de la liberté moderne et de notre civilisation , ce sont ces grands esprits qui , au commencement du XVP siècle, se firent les propagateurs des études de l'antiquité. On les appelait les humanistes, c'est-à-dire les hommes par excellence , et les arts dont ils faisaient profession s'appelaient artes ingenuœ , les arts libéraux , les arts des hommes libres. Et parce qu'on regardait les arts libéraux, qui comprenaient surtout les sciences et les lettres , comme le meilleur moyen de développer, de perfectionner les facultés de l'âme ; toutes ces connaissances dont le couronnement était la philosophie , furent appelées , à juste titre , les humanités, nom qui leur convenait si bien et qu'on devrait leur donner encore.

Le cardinal Sadolet était un humaniste. En voyant se propager en France, en Allemagne, ce noble culte pour les anciens, et cette ardeur pour les bonnes études , au progrès desquelles il avait puissamment contribué , il s'écriait dans la joie de son âme : « Ce n'est pas seulement en Italie, qui fut toujours justement estimée la mère des beaux arts, mais encore au-delà des Alpes, dans les Gaules, dans la Germanie, que tant d'hommes se livrent à la culture des lettres En

ET DES RÉFOBllÀTEURS DE GENÈYE. 345

Térité, ceux qui sont doués d'une telle faculté, ne sont pas des iarbares ; car ce n'est ni la hauteur des montagnes , ni Tétendue de la mer qui les séparent de nous ; mais là où , avec ]e culte de la vraie religion , la civilisation et Tamour des arts libéraux n*ont pas encore pénétré , là se trouve la véritable ^l seule barbarie. » (1).

Or, ce sont les humanistes qui rendirent à Tesprit humain

ses titres de noblesse en brisant les liens de la scolastique

^^jui le tenait enchaîné. Libre désormais dans ses mouve-

:»nents , ils Tabreuvèrent aux sources même de Tantiquité

^u'il avait trop longtemps oubliées. L'esprit humain y prit

«les forces nouvelles et se mit à marcher à pas de géant dans

ïa voie du progrés. Malheureusement la Réforme surgit pour

Jui barrer le passage. Ce fut un temps d'arrêt qui faillit de

nouveau le plonger dans la barbarie. Il lui fallut subir le joug

^es théologiens, qui amoncelèrent autour de lui les ténèbres

leurs arguties , l'assourdirent de leurs disputes, suscitant

les haines, les dissensions, les calamités, les guerres. Mais

lorsqu'il fut enfin sorti de tout ce fracas , de tout ce tumulte,

^e tout ce désordre, de toutes ces ruines, il rejeta loin de

iui cette théologie orageuse et passionnée qui avait causé tant

^e maux , et il reprit sa marche ascendante en suivant la voie

^u progrès ouverte par les humanistes , c'est-à-dire , la voie

'«^es lettres , des sciences et des beaux-arts , pour s'approcher

(1) Qaod iotelligimufl non solùm in IUlia , quae semper bonamm artium parens iore exiftUroata est ; verùm etiam trans Alpes in Galliis Germaniisque quàm niulti jàm existant, qai se ad politiores dcdant litteras. • • • Qui quidcm tali ingenio prœliti , barbaris certè non sunt. Non enim quos à nobis montium excelsitas aut lati- ^udo OBqnorum disjunxit , sed quâ cum verse religionis cultu non peragravit huma- ^Câset artium amer ingenuanim , ea certa et sola est barbaria.

Jacob. Sadol. Piledr. , p. 561.

346 mSTOIBE DB LA RÉFORME

de plus en plas dn noble bat qni loi est assigné par la Providence, conformément au divin précepte da Christ qni dit à ses disciples : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

Sadolet n'était pas seulement an humaniste des plus illustres par ses écrits , par son culte pour les anciens , par son amour des bonnes études , par son amitié avec tous les savants de son temps ; mais il eut encore le bonheur de contribuer puissamment au progrès de l'esprit humain, à son expansion civilisatrice , par la haute position qu'il occupa à cette époque mémorable. Longtemps secrétaire de Léon X , il eut sa part de gloire dans les actes de ce pontife, qui combla de faveurs les arts, les sciences et les lettres. Ce n'est pas tout , lorsque les querelles théologiques, suscitées par la Réforme, assombrirent les splendeurs de ce grand siècle, lorsque , détournant les esprits des paisibles études de l'antiquité , elles les jetèrent dans la turbulence des passions religieuses, au milieu de la fureur des partis contraires, des cris de haine et des plus violentes invectives, une voix calme, modérée , se fit entendre , et cette voix pleine d'une harmonieuse douceur, était celle de Sadolet. Mais si le théologien catholique ne ramena pas à son opinion, les ennemis les plus implacables de l'Église romaine ; ils furent du moins touchés de l'affectueuse bienveillance du philosophe chrétien , qui leur écrivait qu'il combattait leurs erreurs , sans cesser d'aimer leur personne. On ne doit donc pas s'étonner que pendant sa longue et sainte vie , il ait trouvé des adversaires , mais qu'il n'ait jamais eu d'ennemis. Son talent comme écrivain fut admiré de tous ses contemporains , et si la postérité n'a pas sanctionné sans réserve , comme elle l'a fait pour ses vertus , la réputation de quelques-uns de ses écrits , elle lui sera toujours reconnaissante des services qu'il a rendus à la civilisation. 11 fut un des fondateurs de la république des

lettres , en proclamant l'union et la confraternité qui doivent i:*égner entre tous ceux qui les cultivent : il donna Télan aux tudes philosophiques , en conseillant de délaisser la scolasique , de lire dans le texte grec Aristote et Platon. « Leur ivin génie , dit-il , et leur admirable âavoir sont cause que ^ Grèce se croit à juste titre supérieure à toutes les nations ; ais il faut bien se garder de lire la version latine des comentateurs, lesquels ont porté partout la barbarie et la rruption , et par leur style grossier et leurs questions à ontre-sens, ont couvert d'épaisses ténèbres la philosohie. y> (i), Sadolet a créé la philosophie des sciences en leur ssignant leur but , en déterminant leur emploi , en proclaant leur utilité. Il a devancé Bacon en signalant leurs bus , quand l'esprit se laisse absorber par quelques-unes 'entre elles. (2).

Pour faire connaître une aussi belle vie , une vie aussi

ien remplie que celle de Sadolet , il faudrait écrire des volu -

Il fut en correspondance avec presque toutes les illus-

rations de son temps, avec François V\ Charies-Quint ,

eorges de Saxe, Erasme, Bucer, Melanchthon, Œcolam-

^gpade; l'ami particulier de trois papes , Léon X, Clément VII,

IPaul Iir, de Faber, de Cochlée, de Bembo, du cardinal

Tïool, d'Alciat, des Dubellay , des deux Pic de la Mirandole.

Jl la fois poète , orateur, philosophe , théologien , par la pu-

fl) Nam hoc 'qui latinam scriptionem professi , barbara omnia, pollutaque J^ddiderunt , et inquinatis litteris , pneposteribusque questionibus , magna eflfu- ^lenint philoaophUs teoebras, maçnopere tibi vitandos et fugicndos esse sentio.

Jac. Sadol., Traité d^Ëducation, p. 302. Paris, Pion 1855. (2) Bacon prouya qae Pespril philosophique consiste dans la renonciation à ce colle trop borné. — Meiners, HiST. de la Rétormàtion, p. 274. — Traité d^ÉdcaTlQR, p. 292.

reté de ses mœurs , rélévation de son âme, la douceur de son caractère et son inépuisable amour de Thumanité, il a mérité d'être appelé le Fénélon du XVP siècle. Voilà Thomme qui écrivit aux Genevois pour les ramener dans le giron de l'Église catholique.

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