‹ Histoire de la réforme et des réformateurs de GenèveChapitre 25 sur 51 · CHAPITRE Xra. ( 1538 A · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xra. ( 1538 A

1h^4KmpUeti de Calrin. — La messe , que combat Calvia , est défendue par le Cnaf^ des Pères et de toutes les anciennes Églises. — Colloque de Farel et Tin aTec les ministres de Berne. — Us tentent inutilement de retourner à re. — CalTÎB se retire à Strasbourg , et Farel à Neufch&tel.

prés le départ des trois ministres , les magistrats s'em- ^sérent de relever les fonts baptismaux dans les églises. ^ mai, portent les registres de la ville , on fait relever les j^^^^^res baptismales pour y baptiser les enfants. » On publia 1^ ^^n de trompe par les carrefours , que chacun eût à se con- 1^ ^^ ^er aux prescriptions du synode de Lausanne , à célébrer ^^ quatre principales fêtes de Tannée et à se servir du pain ^^me pour la communion.

Farel et Calvin se rendirent d*abord à Berne pour justifier ^^^ conduite. De Berne ils allèrent au synode de Zurich. Après avoir informé l'assemblée de ce qui s'était passé à Genève, ils jugèrent prudent de faire bon marché de leurs opinions , déclarant qu'ils ne voulaient point contester sur des matières qu'ils regardaient comme indifférentes, et qu'ils étaient même prêts à accepter les cérémonies de l'église de Berne. Cette tactique leur réussit auprès du synode, qui

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poussa la condescendance jusqu'à prier les seigneurs de Berne de solliciter leur rappel dans Genève.

« A la bonne h3iire I» avait dit Calvin au saultier, quand il lui signifia Tordre de son bannissement, «à la bonne heure I si nous avions servi des hommes , nous serions mal récompensés ; mais nous servons un grand Maître qui , bien loin de ne pas récompenser ses serviteurs, leur paye ce qu'il ne leur doit pas. » Voyons si c'est bien Dieu qu'il voulait servir à Genève. Il avait dit dans son Institution chrétienne : « Je suis venu apporter le glaive et non la paix. » En vérité, il a tenu parole. Voici le spectacle qu'offre cette ville après deux ans de séjour qu'y a fait le réformateur. « Les familles, dit M. Galiffe , sont divisées ; on ne peut faire un pas sans rencontrer un meurtrier , un escroc , un filou , un banqueroutier ; les tavernes sont remplies d'espions ; le caractère national si expansif est devenu morose , inquiet et soupçonneux. Pour désigner à la vengeance populaire des citoyens qui ne croient pas au formulaire, on a inventé de nouveaux mots ; une secte qu'on nomme la secte des Libertins , ramassis, selon Calvin, d'hommes dissolus, noiseux, paillards, insulte hautement à l'Évangile ; il est défendu de rire de la barbe rousse de Farel et des joues pantelantes de Calvin, sous peine de châtiments spirituels et corporels ; la magistrature a été outragée en chaire par des ministres de l'Évangile , qui ont continué de prêcher malgré l'ordre d'un sénat , dont ils ont reconnu la souveraineté ; un scandale affreux a été donné dans le temple , par le refus d'admettre les fidèles à la communion. » (I)

Pendant son séjour à Genève, Calvin avait fait imprimer

(1) LeiTRESCB L^HisT. DE Genèye , par M. Galiffe, cit. par AudSn.

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eteewvwigés destinés à être propagés en France. Dans Tun, 1 pousse au martyre. C'est son traité De Idolatria fugienda, -tiédie à Nicolas Duchemin. Il oublie qu'il a lui-même fui le danger qui le menaçait dans son pays , Bt maintenant qu'il ne craint plus pour sa vie , il veut que ses partisans confessent leur foi sans avoir peur des supplices ; « car , dit-il , vraie piété engendre vraie confession , et ne faut point tenir pour chose légère et vaine , ce que dit saint Paul : Comme on croit de cœur à justice , ainsi on fait confession à salut. »

« Il sera grandement utile, ajoute le réformateur, de nous » souvenir ici de ce que saint Augustin récite en quelque lieu

> de saint Cyprien. Après qu'il fut condamné d'avoir la teste » tranchée , on lui donna choix et moyen de racheter sa vie ,

> si seulement de parole il voulait renoncer à la religion )>pour laquelle il devoit mourir ; et non-seulement lui fat » donné licence de le faire , mais après qu'il fut venu au lieu » du supplice , il fut affectueusement sollicité par le gouver- » nement d'aviser s'il n'aimoit pas mieux pourvoir à sauvtr » sa vie que souffrir d'opiniastreté folle et inepte. A quoi en » unmot il respondit: 0^^'^^ chose autant saincte, il n'y avait

> lieu de délibération. Quand les tormens estoyent appa- » reillez devant ses yeax , et qae le bourreau, avec un regard » de travers et cruel , le serroit de près ; que le coup de » Tespée jà estoit sur le col , et qu'on oyoit qu'horribles » maudissons du peuple forcené, si quelqu'un s'esmerveiile ^ comment ce sainct personnage n'a perdu courage , et n'a » laissé de se présenter alaigrement au torment , qu'il pense

> qu'il a soutenu jusqu'au bout ceste constante grandeur de » courage par une seule pensée : qu'il avoit son cœur fiché ^ au commandement de Dieu qui Tappeloit à faire confession » de sa religion. »

Ce que Calvin appelle idolâtrie , ce sont les croyances de l*Ëglise catholique , c'est le culte des saints et de leurs ima-

ges , ce sont les cérémonies et les sacrements ; c'est surtout la messe qa'il travestit en la décrivant à sa manière , et dont il n'a pas honte de décrier les vénérables mystères , le prêtre qui les célèbre et les fidèles qui y participent.

« Le peuple , dit-il , assiste , persuadé que tout ce qui s'y » dit et fait est saint , avec lequel meslé tu simules et fais )> semblant d'estre de mesme religion. Après que cet enchan- )> teur et joueur de passe-passe s'est approché plus prés de y^ l'autel , il commence à jouer son rosie et sa farce , tantost » se remuant d'un costé , tantost d'autre ; tantost il est sans )> bouger ; puis il marmotte des murmuremens magiques , » par lesquels il lui semble bien qu'il doit tirer Christ du

>ciel, et veut que les autres l'entendent ainsi Après

» estre descendu du ciel , s'admet de faire la réconciliation )> de Dieu envers les hommes , comme s'il estoit substitué au >^ lieu de Christ , mort et trépassé. »

Voyons si cette célébration de la messe , dont se moque le Informateur, n'est pas digne du respect de tous les chrétiens. Elle a été prédite sous l'ancienne loi, par le prophète Malachie, qui annonce par delà les siècles le sacrifice de l'Agneau, qu'une troupe de prêtres ou de vieillards adorent dans l'Apocalypse de saint Jean. Voici les paroles du prophète : « Depuis l'orient jusqu'à l'occident, dit le Seigneur, mon nom est grand parmi les nations : l'on m'offre dans tout lieu des sacrifices à une victime pure. »(1). Cette prédiction se réalise sous la loi nouvelle par l'institution de la 'messe. Mais qui est l'auteur de cette institution vénérable ? Jésus-Christ luimême, qui dit à ses apôtres en bénissant le pain et le vin eucharistiques. « Faites ceci en mémoire de moi. » Les apô-

(1) MALicaiE, chap. IV.

res saivent les prescriptions du Seigneur , et saint Paul dit ans son épitre aux Corinthiens : « Le calice que nous bénisons , n'est-il pas la communication du sang de Jésus-Christ? e pain que nous rompons n'est-il pas la participation du

<orps du Seigneur ? Quiconque aura mangé ce pain ou bu ce calice du Seigneur indignement , sera coupable de la profanation du corps et du sang du Seigneur. Il mange et boit sa condamnation , parce qu'il ne discerne pas le corps du Seigneur. »

Au premier siècle , le pape saint Clément parle ainsi : « Après avoir reçu le précieux corps de J.-C, rendons grâce à celui, etc.. Que les fragments du corps de J.-C. soient gardés religieusement. » (1).

« Ceux qui soutiennent , dil saint Ignace , une opinion hérétique, s'abstiennent de l'Eucharislie , parce qu'ils ne veulent pas admettre que l'Eucharistie est la chair de Notre- Seigneur Jésus-Christ , cette chair qui a souffert pour nos péchés , que le Père a ressuscitée par sa bonté. » (2).

Au second siècle, saint Justin n'est pas moins explicite. « Et de même, dit-il, que nous avons appris que par le verbe, J.-C. notre Sauveur a été fait chair, de même savons-nous que cette nourriture , c'est-à-dire, ces espèces surnaturelles du pain et du vin , dans laquelle réside la grâce, en vertu des paroles sacrées qu'on prononce , est changée au corps et au sang de J.-C. incarné. » Et il continue à expliquer que ce changement se fait comme J.-C. l'avait enseigné aux apôtres, en vertu de ces paroles : « Ceci est mon corps , ceci est mon

Sang. » (3).

(1) EPiST. AD JaCX)BUH.

(2) Epist. ad Smyrn.

(3) Ad. Airroifnni Pium. Apolog. II.

Voici comment s'exprime Origène an troisième ftiëde : « La manne était autrefois une simple flgare du sacrement ( J.-C. l'a fait remarquer lui-même, comme on a pu voir ). Aujourd'hui nous avons réellement le Verbe de Dieu, comme il ledit lui-même : Caromea verè est cibus, ma chair est véritablement une nourriture. Quand vous recevez cette chair sainte et incorruptible , quand vous recevez ce pain de vie , vous mangez et buvez le corps et le sang de J.-C, et alors Dieu habite en vous. »

« Ce pain que J.-C. donnait à ses disciples, non pas comme une flgure , mais comme une réalité , dit saint Cyprien , a été fait chair par la toute puissance de sa parole. )>(1).

Au quatrième siècle , le concile de Nicée se prononce dans le même sens que ces saints docteurs. Voici sa déclaration : « Nous sommes obligés de croire que sur cette table divine , TAgneau de Dieu qui efface les péchés du mondé est véritablement présent, et qu'il est immolé, quoique non sanglantement, par les prêtres , recevant son sang et son précieux corps. Il nous faut encore croire que c'est là le symbole de la résurrection. »

« Quant à ce qui est de la vérité du corps et du sang dans l'Eucharistie, dit saint Hilaire le Grand, qui vivait à la même époque, il n'y a aucun lieu d'en douter; et nous croyons , comme il (J.-C.)le dit lui-même, que c'est bien véritablement et son corps et son sang. Ceci n'est pas vrai, dit-on; mais il appartient bien à ceux qui nient que Jésus-Christ soit véritablement Dieu , d'avancer hautement que cela n'est pas vrai. » (2).

(1) De C^3(A DoMiNi*

(2) Db Tbikitate , lib. m.

ET DES BiFORMATEURS DE GENÈVE. 321

jEiDfia saint Âmbroise a écrit dans son livre des Mystères : ^^c Hais pourquoi employons-nous ce raisonnement? Que Jésus-Christ nous serve lui-même d'exemple, et que son incarnation nous démontre la vérité du mystère. Les conditions de la nature avaient-elles été remplies préalablement, quand il naquit de Marie ? La conception de la Vierge faisait cloDC exception à Tordre naturel ; or c'est de la Vierge que nous vient ce corps que nous consacrons. Pourquoi donc en appelez-vous à Tordre de la nature pour le corps de Jésus- Christ, puisque la naissance de notre Sauveur s'est faite en dehors de Tordre de la nature ? La vraie chair de Jésus- Christ qui a été crucifié , et qui a été dans le sépulcre est donc dans le sacrement.

« Le Seigneur lui-même crie : « Ceci est mon corps. ^ L'of-

:Crande a un nom particulier avant les paroles divines qui la

bénissent. Âpres la consécration , c'est le corps du Sauveur

^ui est sous ces symboles significateurs. Le Seigneur dit lui-

:xiième : « Ceci est mon sang. » On l'appelle autrement avant

^a consécration ; mais après cette consécration , on l'appelle

^aog, et vous répondez: Amen, c'est-à-dire, « Cela est

rai. » Que notre âme reconnaisse ce que notre bouche

nonce , que nos sentiments soient d'accord avec nos

aroles. »(1).

Enfin cette liturgie delà messe, dont Calvin ose se moquer, e renferme rien, soit dans les paroles, soit dans les céré- ^Knonies qui, sainement interprété, ne doive édifier les âmes hrétiennes. Elle n'est pas moins vénérable par son antiquité, elle remonte, comme celles des églises d'Orient, aux V* VI* siècles. Différant entre elles sur des points secondai-

(1) Di MTtnun.

«^^^^^' voûtas o^^^^^lSce tée^^- ^« ^"^ wt P*^^^ • * aW ^^ "^ tris tfièt^e àe 3f^

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isa et s«i^'

ET DES RéFORMÀTEURS DE GEN&YE. 323

duquel tu pourras non-seulement entretenir le train de la maison, mais aussi subvenir à la povreté de plusieurs, et user de la libéralité envers d'autres. Voilà ce que les hommes disent de toy, et par aventure aussi te le font croire. Mais moy , quand je pense un petit que valent toutes ces choses desquelles les hommes font communément si grand estime , j'ai grande compassion de ta calamité. »

« A la trompette 1 toy qui dois faire le guet, à tes armes , pasteur I Qu'attends-tu ? A quoy songes-tu ? Est-il temps de dormir ? Malheureux I tu dois rendre compte de la mort de tant de gens devant le Seigneur 1 Tant de fois es-tu homicide , tant de fois coulpable de sang , duquel il n'y aura pas une goutte que le Seigneur ne te redemande de ta main. Et estant foudroyé si horriblement, tu n'en es aucunement esmeu, tu n'en as aucune frayeur? Mais je te traite encore bien doucement, quand je t'appelle homicide et traistre. — Voici un crime , malheureux , pardessus tous les autres , c'est que tous les jours tu vends et crucifies le fils de Dieu en tant qu'en toy est.

» C'est une escorniflerie et piperie toute évidente , c'est un larrecin le plus hardi qu'on pourroit voir , que celuy qui jamais n'a mis main à la besongne, vienne demander payement. Quand estant bien loin de leurs églises toute l'année , ils ont là leurs vicaires qui sont de si petits vilains larronceaux et brigandeaux , par lesquels ils commettent infimes sortes de rapines, extorsions , pilleries , larrecins.

» Et votre grand brigand n'a pas esté tellement débouté cju'il n'ait entrelacé dans ses édits tyranniques le povre mot de saint Jérôme : « Que les biens de l'Église sont les biens des povres , desquels qui en prend plus qu'il n'en faut pour mener une vie honneste et sobre , celuy-là desrobe autant aux povres. »

3Sl4 HISf Ontt Dfe U RÉFOBSS

» Cditt qtie le Seigneur ordonne pïsteàrs % ^ ÉgU$e » il dénonce qa*il les establit gardes et ^èftfës pofar la âëfeh!^ de son penplè... Us sont nommez del de la terre , Itimiérë da monde , anges de Bien. Responds-iïioy en conscience , tâjr superintendant et chef de la religion , en quelle fidélité e^H% que tu travailles à redresser ce qui est fleschu ? »

Sans doute il est pei^is de blâmer les prélats qui, sitlik les plus graves molifs , se dispensent tle résider dans leurs diocèses; qui, à l'exemple des évèques protestants dlrlande , s'en vont dépenser ailleurs tout Targent qu'As ^ retirent et auquel les pauvres devraient avoir la plus gi^n^è part. Mais appartient-il à un simoniaque, à Calvin qtd avait vendu à beaux deniers comptant sa prébende de la 6èsine et sa cure de Pont-l'Évèque , d'appeler traître , brigand , tiotoicide, un prélat, son ancien ami, pour un manquëineâf àilx saints canons qui peut être souvent excusable ? Et (!ëit6 « escorniflerie , cette piperie, ces larcins » comment ose-t-îl les lui reprocher, lui, Calvin, qui , en vendant ses bénéfices, a reçu payement pour une « besogne » qu'il n'a point feite T qu'il lave donc ses propres souillures, avant d'outrager son prochain. Mais laissons la parole à M. Galiffe qui s'est chargé, quoique protestant, de répondre au réformateur de Genève.

« Que veux-tu , Calvin ? Convertir la France au calvinisme , c'est-à-dire, à l'hypocrisie, mère de tous les vices? ïiln'y réussiras pas. Que Bèze t'appelle à son aise le prophète du Seigneur, c'est un mensonge. Chassé de France , tu sei*âs recueilli à Genève , où on te comblera de tous les bonheurs imaginables, toi qui parles de pauvreté I Tu t'y acquerras une autorité illimitée par tontes sortes de moyens , et dés que tu seras sûr d'un parti puissant, tu confisqueras la réformation à ton profit; tu feras bannir les fondateurs de l'indépendance genevoise, qui avaient donné leur sang et leurs

ET DES BJjfOBMiTEUHS DK GXjiÈyS. 38&

Izjieuspour la liberté ; tu leur crieras en chaire , à ces âmes patriotes : — balaufres , bélîtres , chiens t tu feras brûler , décapiter, noyer el pendre ceux qui voudront résister à ta *yranqie. Ton règne sera long, et. tes institutions barbares te survivrQn.tpendant un siècle et demi. »(1).

Les seigneurs de Berne avaient vu de très-mauvais œil les mi^leqçontreuses tentatives de Farel et de Calvin pour se soastr^re aux règlements du dernier synode de Lausanne. Aussi, malgré Tacte de soumission que les deux ministres avaient f^it au synode de Zurich, et la lettre de recommandation qu'Uleur avait donnée, étaient-ils de retour à Berne depuis, une huitaine de jours , sans pouvoir obtenir du conseil aucune réponse.

Coo^ (Kuntzen), ministre de Téglise de Berne, leur donna rendez-vous dans sa maison. C'était un homme d'un caractère violent et acariâtre , que le réformateur genevois représente dans une lettre qu'il écrivit à Bucer, « comme une bète féroce, aux gestes, au^ paroles, à la figure d'une furie.» Il commença par blâmer leur conduite , les accusant d'avoir jeté le trouble dans tout le canton de Genève. Vainement essayèrentrils l'un et l'autre de se justifier. Conz voulait, parler seul, et leur défendait de l'interrompre. Étonné d'avoir affaira à i|ne organisation plus irritable que la sienne , FareL. se cachait derrière Calvin, et il tremblait encore longtemps aprèsj^ en se rappelant cette scène. Sébastien Meyer et Érasme Ritter, deux autres ministres de Berne, qui assistaient: au. colloque, parvinrent enfin à calmer la fureur de Conz. Après un i^pment de silence et de répit pour les ministres genevois» dont Fattitude était celle de deux accusés devaqt leur juge.»

(ijl Gtliffe , Lbttrb a t'if Protestant , citéjNir Aiidyi.

3S6 mSTOIBK DE U RiFOBMX

Conz reprit la parole , et lenr proposa nn débat en forme devant le sénat de Berne. Le lendemain , à l'heare indiquée , Farel et Calvin étaient à la porte da conseil ; mais après deux heares d'attente, on vint leur dire que le conseil , surchargé d'affaires , n'avait pas le temps de les entendre , mais qu'il leur donnerait audience après le diner.

Conz leur reprocha devant l'assemblée d'avoir troublé la paix des églises de la Suisse par leur amour de la nouveauté. — « Ce n'est pas nous , répondit Calvin , qui avons apporté à Genève le pain fermenté, longtemps en usage avant nous dans l'ancienne Église. Même sous le papisme, on trouve des vestiges de la cène antique avec distribution du pain fermenté. )>

Conz criait, tempêtait, se tordait les doigts. Il était si « bouillant de colère , )> qu'il s'élança de son banc vers les ministres genevois , la menace à la bouche , et que ses collé* gués ne pouvaient pas le retenir.

— « Voyez leur mauvaise foi ! disait-il. >'ous ne disputons pas ici avec des serviteurs du Christ , mais avec des brouillons qui , après avoir promis de recevoir les décisions du synode , refusent d'obéir à la voix de l'Église. »

Calvin et Farel soutenaient , au contraire , qu'ils avaient promis de se soumettre au synode , et qu'ils étaient toujours dans les mêmes dispositions. Mais Conz persistait à les accuser de révolte, de mauvaise foi, et ne voulait pas qu'on laissât les dissidents se justifier. On se sépara. Calvin descendait la grande rue, quand Sébastien Meyer courut après lui. — « Est-ce vrai , lui demanda-t-il , ce qu'on dit de quelquesuns de vos frères , qu'ils traitent de loups et de faux prophètes ceux qui ont pris leur place à Genève ?

— Certainement , répondit le réformateur, et c'est notre sentiment qu'on doit les appeler ainsi.

— Donc , vous en diriez autant de nous qui avons chassé Mégauder et le remplaçons dans l'èghse de Berne ?

— Oh I reprit Calvin , c'est bien différent I Nous disons pourquoi nous traitons nos remplaçants de loups .et de faux prophètes.

— N'importe , dit Meyer, que cette distinction n'avait pas convaincu. Et changeant aussitôt de langage , il déserta la canse des deux exilés. « Meyer est un véritable brouillon, écrivait Calvin à Bulinger. Il est d'une nature mobile et donne toujours raison à qui lui parle le dernier. » Le troisième ministre de Berne, Erasme Ritter, qui avait pour Calvin une bienveillance particulière , finit aussi par se tourner contre lui , entraîné par ses deux collègues.

Le grand conseil s'assembla quelques temps après , intima , par trois fois , à Calvin et à Farel , l'ordre de se soumettre. Les ministres genevois cédèrent , « de peur , disaient- ils , que leur résistance n'affligeât les gens de bien. y>

Les seigneurs de Berne décidèrent que Farel et Calvin retourneraient à Genève, accompagnés de deux députés, qui les laisseraient à une certaine distance de la ville, iraient seuls d'abord traiter de leur retour, et en cas de succès, reviendraient les prendre pour veiller à leur rétablissement. Mais les deux bannis firent observer qu'ils auraient trop l'air d'implorer leur réintégration comme des coupables , et qu'il y avait plus de dignité pour eux d'entrer d'emblée dans la ville avec les deux députés ; qu'il leur conviendrait également d'être accompagnés de deux ministres de l'Évangile. Le conseil leur ayant accordé leur demande, Erasme Ritter et Tiret furent désignés pour se joindre à la députation.

Cependant, à la nouvelle du retour des deux prédicants , Genève s'était émue. Le peuple se montrait menaçant et parcourait les rues en poussant des cris de colère. Les députés étaient arrivés à une lieue de la ville , lorsqu'une estaffette vint de la part du conseil leur en interdire l'entrée. « C'était,

328 msToms de la réforme

dit Calvin, un attentat au droit des gens et à la liberté politique, contre lequel les deux exilés voulaient protester en entrant dans Genève , le visage découvert. Heureusement , ajoute le réformateur, les députés ne le jugèrent. pas à propos; car il fut reconnu qu'on avait dressé une ambuscade non loin des remparts , et qu'une vingtaine d'hommes armés attendaient à la porte même de la ville.» (1 ).

Après quelques pourparlers , les députés , accompagnés de Pierre Viret et du ministre de Berne, firent leur entrée dans Genève. Ils eurent audience de tous les conseils. Devant le conseil général , le député Louis Aumann et Viret , plaidèrent la cause des bannis avec tant de chaleur , qu'ils crurent avoir entraîné le peuple. Mais un des syndics , après leur départ , ayant lu à l'assemblée les griefs qu'on reprochait aux deux ministres , il s'éleva de toutes •parts des murmures d'indignation , des exclamations dé surprise et des cris de fureur. On les accusait , entr'autres choses , d'avoir appelé l'église de Berne notre église , d'avoir fait un dogme de l'excommunication. — Voyez I criait-on. dans l'assemblée, voyez I ils osent dire notre église, comme s'ils en étaient les possesseurs, les propriétaires (2) I — Voyez I comme ils aspirent la tyrannie (3) I

— Au Rhône les tyrans I au diable leur excommunication I

L'exaspération éfait extrême , et si dans ce moment Farel

(1) Nam porta constitit , non procul maenibus collocatas fuisse insidiac ; in ipsa Autem porta considebant armati Tiginti gladiatores. — Cxty. , Bnllinger, dtil par* Audin •

(2) Quasi inejus possessionemyenirent. — Audin, loc. cit*

(3) Ecce ut ad tjrannidem aspirent 1 lâid.

ET DES BÉFORMATEURS DE GENÂYE. 329

et Calvin avaient paru dans rassemblée , le peuple se serait porté aax plus violents excès contre leur personne.

Le 26 mai (1538), le conseil général confirma leur bannissement à la presque unanimité des voix. Les deux ministres

se voyant définitivement repousses^ reprirent le chemin de

Berne.

Ainsi, d'après le récit qu'on vient de lire , et qu'on ne peut révoquer en doute , puisque c'est Calvin qui l'a fait , les deux prédicants furent chassés de Genève, non pour s'être opposés à la débauche des habitants , mais pour avoir attenté aux libertés de la cité , « pour avoir aspiré à la tyrannie.» Aussi Calvin , voulant faire prendre le change sur le vrai motif de son expulsion , écrivait-il à Bullinger au bas de son récit : « Rappelez-vous que je confie ceci à votre discrétion. )> «C'est Satan, lui disait-il dans son expansive confidence, c'est Satan qui nous a bannis de la cité pour la livrer ensuite à des désordres encore plus grands que ceux où elle gémissait. On ne saurait se figurer dans quel bourbier de licence se débattent tous ces impies, leur pétulance à insulter au Christ , à se jouer de l'Évangile, leur fureur et leur folie ! Ce Conz, qui ne pouvait nous perdre sans ruiner l'Église ,3'a trahie , cette sainte Église , en nous trahissant. . . . Mieux vaudrait qu'elle lût veuve que de vivre sous de pareils hommes qui se cachent dans les larves.» Comme le cœur de Calvin est ulcéré par le ressentiment et la haine ! Comme le réformateur aurait besoin de se réformer lui-même , et]de^demander à Dieu la résignation et la mansuétude , vertus tant recommandées par l'Évangile, et qui lui furent toujours étrangères I Voyons maintenant le portrait que , dans son dépit d'avoir été chassé de Genève , il trace des ministres qui l'ont remplacé. « C'est d'abord le gardien des franciscains qui , à l'aurore de l'Évangile , rejetait obstinément la lumière de vérité , jusqu'à ce qiieie.Cbrîst lui. apparut sous la forme de la jeuae fille qu'il

époasaet corrompit (1). Moine fétide, qui ne prend pas même soin de voiler ses infamies , et s'en va enseignant .que saint Paul ne demande pas à Tévêque qu'il ait vécu dans la chasteté , mais qu'il s'amende , quand il veut solliciter charge d'âmes ; cœur vide de crainte de Dieu et de tous sentiments pieux. C'est ensuite cet autre prêtre confit en hypocrisie , lépreux pour tout le monde , excepté peut-être pour l'étranger ; tous deux prédicants ignares , sots et insolents. Quant au troisième , c'est un paillard qui n'a dû son absolution qu'à la faveur de quelques mauvais garnements. Oh ! le bel office qu'ils ont volé , et qu'ils administrent comme ils l'ont usurpé 1 II ne se passe pas de jour qu'ils ne soient convaincus de quelque félonie par des hommes , des femmes et jusque par des enfants I ^

Il fallait donc pour dessiler les yeux de Calvin sur toutes ces turpitudes, qu'on l'eût banni de Genève. Mais non , il les connaissait ; et comme il se croyait soutenu dans ses projets de domination par ces ministres « ignares, sots et insolents , par ces moines impurs » qui avaient embrassé la Réforme pour assouvir leur lubricité, il fermait volontairement les yeux sur leur incapacité et le scandale de leur conduite. Était-ce bien contre les vices des libertins qu'il exhalait son indignation dans la chaire ? N'était-ce pas plutôt parc^ qu'ils se moquaient de lui dans les tavernes , et qu'ils l'accusaient hautement d'attenter à la liberté? S'il avait eu véritablement à cœur l'unique intérêt de la morale , il se serait servi de l'arme de l'excommunication, qu'il s'était réservée dans son formulaire, pour frapper ces indignes ministres ,

(1) Dooec Christum tliquandd in uioris forma contemplatus est , quam tinm habait secam , modls omDibus corrupit. Audin , loc. cit.

ET DES RÉFORMATEURS DE GENÈVE. 33l

« ces loups, ces faux prophètes » , comme il les appelle , au lieu de chasser du temple une malheureuse femme , parce qu'elle portait les cheveux trop longs, et de refuser la Cène à des ouvriers , parce qulls s'étaient amusés à jouer aux cartes.

De retour à Berne , les deux ministres n'y restèrent que quelques jours, après lesquels ils partirent pour Bâle. Calvin était si attéré , qu'il se dispensa de prendre congé du sénat. Il s'en alla , exhalant sa colère dans chacune de ses lettres , €t la malédiction de Dieu semblait l'accompagner en chemin. les orages avaient grossi les torrents qui descendaient fu- Tieux des montagnes , et barraient la route de Bâle. Calvin manqua d'être englouti dans les eaux. « Mais les torrents , ^it-il dans sa lettre à Viret , auquel il raconte son voyage , mais les torrents furent plus miséricordieux que les homânes.» Les deux ministres arrivèrent enfin à Bâle. Calvin y areçut l'hospitalité de Simon Grynée, qui chercha à le consoler ^ar les soins d'une cordiale amitié. Quant à Farel , il fut ^accueilli dans la maison d'Oporin. Après y être resté quelque ^Cemps , il dit adieu à son hôte et partit pour Neufchâtel, où le ;^euple et le conseil lui confièrent l'administration de leur église. Calvin, sollicité par Bucer d'aller à Strasbourg, se rendit à ;^ied dans cette ville. Il y fut nommé par les théologiens et les ^^nagistrats lecteur de l'académie et prédicateur de l'église :*rançaisede Saint-Nicolas. Il y revit son livre de Y Institution ^:hrétienne, en châtia le style et en effaça toutes les antilogies ^qu'on reprochait à cet ouvrage. Le succès de ses prédications ^oi attira la faveur du sénat, qui lui conféra le droit de bour* fgeoisie. Ses leçons de théologie étaient fort suivies. Il 'Rassemblait autour de sa chaire de professeur , une foule ^l'écoliers et d'humanistes, qui étaient désireux de connaître \a doctrine calviniste , et qui pensaient qu'ils ne pourraient mieux l'apprendre que de la bouche de son auteur. Pourtant

332 HISTOIRE DE Li RÉFORME

la gloire et les honneurs , dont il jouissait à Strasbourg , ne pouvaient le consoler d*ay.air été banni de Genève. Toutes ses lettres étaient remplies de ramertume de ses. regrets. La suscription même de Tune d'elles. en porte le témoignage : À. mes bien aimez frères en Nostre Seigneur, qui sont les reliques de la. dissipation de F église de Genève. Il prétend que « ça a esté par la vocation d e Dieu qu'il a esté conjoinct avec les Genevois, et par quoy ce ne pouvoit estre en la puissance des hommes de rompre un tel lien,» Ce qui ne, l'empêche pas^ d'écrire à Farel : « Voyez la triste situation d'une société qui n'aurait pas le pouvoir de repousser des hommes indignes , notés, d'iufâmie , et qui portent la honte écrite sur le front ! »(0. D'où il faut conclure que si les Genevois Tavalent jugé indigne d'exercer le ministère , ils avaient eu le droit de Iç chasser de leur ville. Mais la douleur ne raisonne pas. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que chez un logicien , même de la trempe de Calvin , elle se montre incanséqigiente.

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(t) Mss. DK GsifÈYE. mai 1540, cité par Audin,

ET DKS rÎFOBIIÀTEDRS DR GKNiTK. 333

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