‹ Histoire de la réforme et des réformateurs de GenèveChapitre 28 sur 51 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

On regrette à Genève les mmistres exiles. — Leurs successeurs sont méprisés.— Réponse de Calvin à Sadolet. — Examen critique de la lettre de Ciliiki.

Lorsque le messager , chargé par le cardinal Sadolet de remettre sa lettre aux syndics, arriva dans Genève, on commençait à regretter d'avoir exilé Farel et Calvin. A la vérité , pendant Tannée 1 538 , les ennemis des anciens ministres s'étaient livrés sans contrainte à la joie de leur triomphe en insultant aux vaincus. Ils en faisaient des railleries, principalement de Farel , en portant la nuit par les nies une poêle à frire avec des luminions de lampes , appelés dans le langage du pays des farets , comme pour signifier qu'ils avaient fricassé Farel. Ce qui n'empêchait pas ce dernier de leur écrire de rester unis dans la doctrine qu'il leur avait prêchée. Calvin leur écrivait aussi , et même dans une de ses lettres il semblait prédire la conAision Où, seize mois après, furent ses ennemis. Le jour de Noël, Antoine Saunier et Mathurin Cordier , régent de l'école , ayant refusé de faire la cène avec du pain sansjevain, avaient été condamnés à sortir

de Genève. Ainsi , pendant toute Tannée 1538 , les ennemis des anciens ministres avaient continué de triompher ; mais en 1539, la faction des Artichauds perdit la faveur populaire. L'appui de Berne la rendit suspecte de s'entendre avec les seigneurs de ce Canton pour confisquer à leur profit les libertés de la ville. Ce fat sous cette impression que , le 1 5 novembre 1539 , le conseil général rendit un édit contenant les articles suivants : 1° Que ceux qui parleraient de changer de maître et de gouvernement auraient la tête tranchée; 2** Qu'aucun citoyen , bourgeois ou habitant ne devrait jamais rechercher la protection d'aucun état étranger pour intenter quelque procès , ou à la communauté , ou aux particuliers , sous peine de perte de corps et de biens ; 3° Qu'il ne serait permis à aucun citoyen de la ville de poursuivre un autre citoyen , bourgeois ou habitant devant un tribunal étranger; mais que tous seraient obligés de porter leurs plaintes et de former leurs demandes dans la ville , sous peine de la perte de leur bourgeoisie , du bannissement et de la confiscation des biens qu'ils auraient dans Genève. Dans une autre séance du conseil général, on condamna par contumace trois députés qui avaient concédé à la ville de Berne le prieuré de Saint-Victor, dans un traité dont plusieurs articles tendaient à l'oppression de Genève. Parmi ces trois députés, deux étaient syndics en 1538, et avaient contribué à faire chasser Farel et Calvin.

Le peuple était donc fort indisposé , en 1 539 , contre les ennemis des anciens ministres ; et il regrettait d'autant plus l'absence de ces derniers , que leurs successeurs n'ayant ni leur science , ni leur dignité, ni leurs mœurs, étaient tombés dans le mépris. Tel était l'état des esprits, lorsque le messager de Sadolet arriva dans la ville. Grand fut l'embarras du conseil appelé à délibérer sur la réponse qu'on devait faire au prélat, car on n'avait sous la main aucun homme capable

de s'en acquitter dignement (1). On se contenta de lui écrire une lettre fort honnête , mais sans entrer dans aucun détail des articles contenus dans la sienne. On fit espérer au cardinal qu'on lui répondrait plus amplement dans la suite , et Ton envoya sa lettre à Calvin qui , comme nous l'avons dit , habitait alors Strasbourg , en le priant de se charger de ce soin. '

Contre le sentiment de Bèze , nous ne pensons pas que la lettre de Sadolet , s'il l'avait écrite en français , eût pu faire , beaucoup de mal aux partisans des nouveaux dogmes (2). Sans doute , la foi des catholiques en eût été raffermie ; mais les véritables catholiques étaient alors fort rares dans Genève, et il y avait , en dehors de toute idée purement reUgieuse , tant de motifs d'intérêt politique et matériel pour détourner de l'Église romaine ceux qui s'en étaient depuis longtemps séparés, qu'une conversion en masse n'était rien moins

(1) • niis tùm nemo erat Gêner» qui responsnm opponeret ; adeo ut niai per^ g^rino sermone script» fuissent , ma^^nura civitati in eorum statu damnum daturse fuisse videantur. -> Besa. Calyini Vit.

(2) Cependant cette belle épftre latine produisit un certain effet , puisque le lendemain du jour où elle fut remise , plusieurs citoyens se présentèrent devant le conseil, « demandant qu^on abolit les articles qu^on leur avait fait jurer dans le temple de StrPierre , et prétendirent qu'ils étaient opposés à leurs libertés. »

fRuch. y, 116. Roset. liv. IV, ch. 28. cité par Magnin.) Mais le conseil fut sourd à leurs justes réclamations.

C'était par les sollicitations de Pierre de la Baume , que Sadolet avait écrit aux Genevois pour les ramener à la foi de leurs pères. Après cette dernière tentative , que le malheureux évëque de Genève vit échouer, comme toutes ses anciennes démarches , il se rendit à Rome où le pape Paul III le comprit le 12 décembre (1539) dans une promotion de douze cardinaux. Dès Pan 1526, il était coadjuteur de Parchevèque de Besançon , Antoine de Vergy , auquel il succéda le 12 janvier 1542 , et Pévèché de Genève passa à Louis du Rye, d^une illustre famille de Savoie , alors établie en Franche-Comté. Pierre de la Baume avait commencé la visite de son nouveau diocèse , lorsque U 4 mai 1 544 , il fut enlevé par une fièvre •igûe dam son prieuré d'Àrbois.

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qn'nD miracle. Tontefois, si le peuple de GenèTe avait compris , comme les quelques membres du conseil qui savaient le latin , ce qu*il y avait dans cette lettre d'onction apostolique , d^aiïectueuse sollicitude et d'indulgente bonté , il n'eût pas manqué d'en être touché et d'en témoigner au prélat sa reconnaissance.

Calvin fut enchanté d'être chargé par ses amis du conseil de répondre à la lettre de Sadolet, car il ne négligeait aucune occasion de renouer les liens qui l'attachaient à son ancienne église, « avec laquelle, disait-il. Dieu l'avait conjoint , et dont il ne pouvait distraire son esprit. » Mais au lieu d'être le fidèle interprète des sentiments des Genevois, il regarda comme une provocation personnelle la lettre du prélat romain , et il s'appliqua surtout à justifier ses opinions et sa conduite. Il répondit en son nom, et au nom de Farel et de Viret, dont il se fit le défenseurpoûr l'avoir précédé à Genève dans l'œuvre de la Réforme. Il écrivit sa lettre en latin, et la traduisit plus tard en français , ainsi que celle de Sadolet , comme il avait coutume de le faire pour ses livres de controverse.

Sous le rapport du style , la lettre latine du réformateur n'est pas indigne de celle du cardinal. On y reconnaît l'humaniste qui s'est nourri de la substance des anciens , qui a traduit Sénèque et qui se délecte dans la lecture de Cicéron. C'est un habile rhéteur qui connaît toutes les ressources de l'art oratoire ; il a été même assez heureux pour faire passer en grande partie dans sa traduction les beautés littéraires qu'on trouve dans le texte latin. Sa phrase française est abondante ; elle a de la clarté , de la netteté , et nonobstant un grand nombre de locutions vieillies , ou depuis longtemps hors d'usage , elle rend sans ambages la pensée de l'écrivain et la grave profondément dans l'esprit du lecteur. Elle semble même parfois toute moderne , et parfois son parfum de

vieux langage est vraiment un charme de plus. Qu'on en retranche certains latinismes et quelques crudités qui la déparent, et Ton verra que nos grands auteurs du XVIP siècle n'ont peut-être pas mieux écrit. Aussi, dit-on que Bossuet regardait Calvin comme un des créateurs de notre langue. C'est une chose merveilleuse avec quelle facilité il trouve toujours le mot propre. En voyant sa prestesse à manier l'argument, on reconnaît le dialecticien formé à l'école d'Aristote, le logicien pointilleux pour qui le philosophe de Stagyre avait plus d'attrait que Platon. Son style se ressent de cette préférence ; il est souvent sec et aride. Si ses raisonnements sont serrés , ils étreignent souvent sans convaincre, et l'esprit se révolte contre cette logique impitoyable qui veut toujours l'enchaîner.

On ne sent pas dans la prose de Calvin , comme dans celle de Sadolet, ces suaves arômes de poésie qui embaument l'âme et l'attirent à l'opinion de l'auteur, charmée de se soumettreà des arguments qu'elle n'a pas la force de combattre. Calvin n'est pas né poète comme le chantre du Laocoon et de Curtins. On ne connaît rien de plus pitoyablement prosaïque que les vers latins qu'il composa à l'occasion de la diète de Spire, tandis que les deux poèmes de Sadolet renferment des beautés que pourrait avouer Virgile. Mais si le style du réformateur n'a ni la poésie , ni la grâce , ni l'harmonieuse douceur de celui du prélat romain , il a plus de force , de concision et d'énergie. (1)

Calvin se vante beaucoup trop , dans sa lettre , de sa franchise et de sa rondeur de paroles , ce qui ne prouve nullement sa véracité ; mais il accuse Sadolet d'en manquer , ce qui est une souveraine injustice. Il est si assuré d'avoir rai-

(I) La lettre de Ctlrtn, tradaite parlai en firançaifl, est aux pièce. joitiflcatÎTet.

son de son adversaire , qu'il se pavane d'avance , et que , dans son outrecuidance , il ose chanter victoire avant d'avoir combattu. Toutefois, c'est une justice à lui rendre, il montre, dans son exorde, les égards qu'il doit à l'homme célèbre qu'il attaquera violemment dans la suite de son discours. Ce n'était pas dans ses habitudes de faire l'éloge de ses adversaires ; aussi faut-il le croire sur parole , quand il dit de Sadolet que, par son « excellente doctrine et grâce merveilleuse en parler , il a mérité , et à bon droit , qu'entre les gens savants il soit tenu en grande vénération et estime ; » quand il s'excuse de « dresser sa plume contre celui qui d'eux, et non à tort, pour ses grandes vertus est estimé (jiigne d'amour, louange et estimation. »

Après avoir soutenu que c'est par l'inspiration divine qu'il a travaillé au maintien de la Réforme établie à Genève par Farel et Viret , en y remplissant d'abord l'ofDce de lecteur en théologie et ensuite celui de pasteur ; qu'il doit, par conséquent, conserver son affection à l'église genevoise , quoiqu'il n'ait plus aucune part à son admistralion , Calvin jette le masque , il arrache , de sa propre main , le voile de modestie dont il avait un moment couvert son orgueil ; il se donne à lui-même un flagrant démenti, et prouve que toutes ses protestations en faveur des vertus de Sadolet , des services qu'il a rendus aux lettres, de la vénération dont l'entourent les savants, sont moins un acte de justice de sa part, qu'une vaine précaution oratoire ; puis qu'il dit crûment au prélat que, « dans ce débat, il montrera qu'il lui est supérieur non-seulement en bonne et juste cause , en droite conscience, en pureté de cœur, en rondeur de paroles et en bonne foi; mais aussi un peu plus constant à garder une certaine modestie, douceur et lénité. » Bientôt, son amour du dénigrement l'emporte outre mesure ; il n'a pas honte de calomnier l'ânie la plus candide , la plus loyale qui fût au monde ; il ose accuser d'astuce et de mensonge un noble

esprit qui , dans ses spéculations philosophiques, dans ses écrits , dans les actes de sa vie publique et privée , s'est toujours voué au culte de la vérité (1 ).

Sadolet avait accusé les novateurs d'avoir pour mobiles, en propageant leur doctrine , Tenvie , Tavarice , l'ambition , l'amour du bruit et de la gloire populaire. « Je ne me glorifierai point, répond Calvin , que j'avais dans l'Église romaine les moyens d'y obtenir les honneurs que je n'ai point désirés; il me suffira de dire qu'il m'était loisible d'y obtenir ce que j'eusse désiré sur toute chose, de vaquer à l'étude dans une honnête et libre condition. » Nous admettons volontiers qu'il eût obtenu dans l'Église un emploi honorable qui lui aurait permis de se livrer à l'étude; mais son ambition s'en seraitelle contentée ? N'aurait-il pas été cruellement blessé d'avoir pour supérieurs des hommes qu'il regardait du haut de son orgueil comme lui étant infiniment inférieurs en mérite? Nous le connaissons assez , quand même l'histoire du bénéfice qu'il avait sollicité à Fontainebleau serait controuvée,pour dire qu'il n'était pas assez humble de cœur pour s'accommoder d'un rang secondaire. Nous concéderons aussi à Calvin que le reproche d'avarice n'est point mérité , en tant qu'il s'applique aux réformateurs de Genève , quoique Sadolet , comme on peut le voir dans ses autres écrits, entende donner au mot avarice une signification plus étendue que son

(1) « (Teft la Térité , dît Sadolet dans son Traité d^Éwcation , qui engendre principalement les bonnes mœurs et qui rend encore la vie sage et heureuse; sans elle, il ne peut y avoir réellement ni probité, ni prudence, ni libéralité, ni magnificence. Quel est Thomme , en effet , je ne dis pas accoutumé k mentir et à tromper, celui-là étant plutôt un monstre qu*un homme, mais k se permettre, en déguisant tant soit peu sa pensée, de sentir quelquefois autrement qu'il ne parle , et de mett'^e sa langue en opposition avec son cœur , que nous devrons ranger au nombre de ceux dans lesquels nous formons pour Tavenir l'image d'une suprême dig;iilté ? • — TBarrÉ D'ÉDrcATiON du Card. Sadolet. Paris , Pion , 1855.

acception vulgaife ; mais Ton ne peut nier qu'ils n'aient été des ambitieux , amoureux du bruit et de la gloire popalâiré. Nous conviendrons également qu'ils n'ont point convoité les richesses du clergé ; mais s'ils les avaient ouvertement convoitées, ils auraient perdu leur popularité en démasquant leur hypocrisie.

Quant à la puissance du glaive qu'ils ont, comme dit Calvin , enlevé aux évèques pour la remettre aux magistrats , c'était leur intérêt d'en agir ainsi ; car du même coup ils désarmaient leurs ennemis et faisaient des magistrats leurs amis, en leur donnant cette puissance. « Il sera trouvé, poursuit Calvin , que nous n'avons eu aucun autre égard, sinon par notre patience et humilité , de multiplier et accroître le royaume de Dieu : tant s'en faut que, par une convoitise de dominer, nous ayons voulu abuser de son saint et sacré nom. » Mais c'est précisément pour avoir abusé de ce saint et sacré nom par convoitise de dominer, que Farel et lui ont été chassés de Genève.

Après s'être plaint amèrement que Sadolet ait qtialifié lès novateurs d'ennemis de l'union et paix chrétienne, de séditieux pestiférés aux consciences , Cahin lui fait une mauvaise querelle de s'être étendu sur l'excellence de la béatitude étemelle. « Cela sent peu , dit-il , son vrai théologien de tant vouloir astreindre l'homme à soi-même, et de ne pas lui enseigner que le commencement de bien former sa vie est de désirer d'accroître et d'illustrer la gloire du Seigneur, vu que nous sommes principalement nés à Dieu , et non pas à nous. » Mais si, comme il ajoute , ce désir de glorlflet le Seigneur est perpétuellement conjoint avec notre salut , il s'ensuit qu'on glorifie le Seigneur en cherchant la vie éternelle. Cette distinction subtile entre le but et le moyen n'est donc qu'une misérable argutie, puisque, selon Calvin, tous deux sont inséparables , et qu'il avoue également que ce qui

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élève rhomme au-dessus de la bête , c'est la communication spirituelle avec Dieu en espérance de cette béatitude éternelle.

Calvin accorde au prélat la nécessité d'honorer Dieu , comme Dieu entend qu'on l'honore , et de ne rien innover dans le service que nous lui devons. Il afGrme qu'en établissant cette règle, Sadolet a posé le fondement de sa défense. < Il reste à savoir, poursuit le réformateur, laquelle des deux parties obsene et garde cet honneur et révérence à Dieu , seule vraie et légitime. y> Il convient ensuite que la Tègle la plus certaine est celle que l'Église a prescrite ; et il prétend que le prélat se persuade à tort que les nouveaux docteurs ont voulu retirer le peuple fidèle de la vraie adoration observée de tout temps par l'Église catholique. « Toute 3a question, dit-il, est de savoir ce qu'il faut entendre par TÉglise catholique. » Suivant lui , la définition qu'en donne Sadolet serait inexacte et incomplète, en disant que « l'ÉgUse ^^tholique est celle qui, de tout temps passé et présent , par Voûte la terre, a toujours été une en Christ, consentant en ^mn esprit du Christ, duquel en tout et partout elle est régie ^t gouvernée. »

« Où est ici la parole de Dieu , demande Calvin , claire siarque tant de fois récommandée par le Seigneur même en la désignation de la vraie Église ? Il a bien affirmé que l'Église était gouvernée et administrée par le Saint-Esprit ; :mais , afin que cette administration fût certaine , stable et immobile, il l'a conjointe à sa parole. C'est ce que crie le Seigneur: que ceux-là sont de Dieu qui entendent la parole de Dieu ; que celles-là sont ses brebis qui reconnaissent sa voix comme de leur pasteur, rejetant toute autre voix comme ^'un homme étranger, w Et continuant de citer les textes à l'appui de son opinion , Calvin étale avec complaisance sa connaissance de l'Écriture ; il en a , comme l'a dit Sadolet

des novateurs , « la bouche et les mains pleines, y^ Après le Nouveau-Testament , il cite TAncien ; après , les Apôtres , les Prophètes. Ce sont ensuite les Pères de TEglise qu'il met à contribution , et celui qu'il choisit de préférence est saint Chrysostôme. « Chrysostôme donc, dit-il, a bien conseillé de rejeter tous ceux qui, sous couleur de l'Esprit, nous veulent retirer de la simple doctrine évangélique , vu que l'Esprit est promis, non pour susciter quelque doctrine nouvelle , mais pour écrire au cœur des hommes la vérité de l'Évangile. » S'étayant de ces paroles du saint docteur, Calvin accuse de mensonge le Pape et les anabaptistes , « qui , ditil, se vantent arrogamment de l'Esprit. » Mais Sadolet pourrait à bon droit , au nom du Pape et de l'IÉglise catholique , renvoyer à Calvin son accusation et le confondre avec la secte dont Calvin reconnaît les erreurs ; il pourrait leur dire avec ce Père : vous n'avez pas le Saint-Esprit , puisque vous avez suscité des doctrines nouvelles , et qu'il n'a été promis que pour écrire au cœur des hommes la vérité de l'Évangile.

Quant au reproche que le réformateur fait au prélat , d'avoir, dans sa définition, donné pour guide à l'Église le Saint-Esprit sans la parole, il n'y a qu'une chose à répondre : c'est que l'Église catholique ayant , de Kaveu même de Luther, le dépôt des Ecritures et par conséquent de la parole de Dieu, il suffisait à Sadolet de dire qu'elle est unie au Saint-Esprit, puisque, selon Calvin lui-même, « le Saint- Esprit éclaire l'Église pour ouvrir l'intelligence de cette parole. » En ajoutant que la parole est comme la pierre de touche qui éprouve l'or, et fait discerner toutes les doctrines, c'est Calvin et non Sadolet, comme il l'en accuse, qui s'est jeté« dans une perplexe et épineuse difficulté, » en voulant juger la doctrine par la parole. Supposons deux théologiens interprétant en sens contraire le môme t^xte de l'Écriture ,

comment distinguer que la doctrine de Tun est hérétique , et celle de l'autre orthodoxe ? Parla parole, dit Calvin. Mais cette parole , tous deux Tinvoquent à Tappui de leurs opinions ; faire juger la parole par la parole est un véritable non sens. Ce qui est logique, c'est que TÉglise, par Tinspiration du Saint-Esprit, qui ne se sépare jamais d'elle, interprétant la parole , décide , ou plutôt que le Saint-Esprit décide par elle, que la doctrine contraire à son interprétation est entachée d'hérésie.

Voyons si la définition que Calvin donne de l'Église est , comme il s'en vante, plus exacte que celle de Sadolet. «C'est, dit-il , l'assemblée de tous les saints , laquelle, étendue par tout le monde, est dispersée en tout temps, liée toutefois ensemble par une seule doctrine de Christ, et par son seul Esprit , garde et observe l'union de la foi, ensemble une concorde et une charité fraternelle.» Sans doute, tous les saints font partie de l'Église ; mais si les pécheurs n'y sont pas compris, qui reconnaîtra les membres qui la composent? Les pécheurs ? Mais comme ils sont en dehors de l'Église , Calvin les récuserait pour incompétence. Les saints ? Mais s'ils se croyaient saints , ils cesseraient de l'être à cause de leur orgueil, et ne seraient plus par conséquent les membres de l'Église. Ainsi, selon Calvin, l'Église serait un corps invisible, intangible, abstrait, dont l'existence ne pourrait pas être constatée. En vérité , c'était bien la peine de faire la leçon à Sadolet avec cette morgue qui n'appartient qu'à ce réformateur , pour représenter l'Église comme une vague abstraction, au lieu d'en donner une définition rationnelle.

Calvin ne peut pardonner au prélat d'accuser les nouveaux docteurs d'avoir rejeté des dogmes qui, depuis plus de quinze cents ans, étaient reçus dans l'Église catholique, du consentement de tous les fidèles. « Ici ne requerrai-je point, dit-il, que tu ne viennes point jusqu'à cette vilaine licence de

calomnier , laquelle offenserait grandement ta réputation et estime entre les bons et graves personnages. )> Il soutient ensuite que , bien loin d'avoir semé le trouble et le désordre dans rÉglise, les novateurs ont, au contraire , tâché de lui rendre son ancien état de pureté, d'où, selon lui, les papes Tont fait descendre si bas qu'elle n'est plus ce qu'elle était du temps des apôtres, ni plus tard, chez les Grecs ,du temps des Basile et des Chrysostôme , et chez les Latins , du temps des Cyprien , des Ambroise et des Augustin ; mais qu'elle est tombée « dans l'état de dégradation qu'elle avait chez les Juifs, sous Sédécias et Joachim, où toutes sortes de superstitions avaient avaient corrompu le service divin.»

« Maintenant donc , s'écrie le réformateur , diras-tu que celui-là est ennemi de l'antiquité, qui, par un zèle de la sanotimonie et piété ancienne, non content de la présente corruption en toutes choses , voudra essayer d'amender en mieux et restituer en leur pristine resplendissance les choses qui sont dépravées et dissipées en l'Église ? Ce qui constitue la force et la santé de l'Église, ce sont principalement la doctrine, la discipline elles sacrements. Viennent en quatrième lieu les cérémonies , afin d'exercer le peuple à la piété.» D'après lui , la doctrine est à peu près éteinte dans l'Église catholique et même poursuivie à feu et à sang ; la discipline en est bannie , et l'on n'y trouve aucune trace de l'ordre vénérable qu'observaient les évoques dans l'ancienne Église ; les institutions des Pères et des anciens conciles en sont repoussées , les canons et les ordonnances foulés aux pieds ; les sacrements ont subi d'horribles profanations ; et les cérémonies y sont trop nombreuses, « d'autant, dit-il , que leur signification est souvent inepte, et qu'elles sont corrompues par mille superstitions.»

Sadolet aurait pu répondre au réformateur, que cette persécution dont il se plaint n'est point dirigée contre la doctrine

de l'Église, mais contre les ennemis de cette doctrine ; qu'il la blâme d'ailleurs tout le premier, et qu'il en a garanti son diocèse ; que l'Église déplore les abus qui se sont glissés dans sa discipline , et que lui-même avec d'autres prélats en a demandé la réformation ; que si d'horribles profanalions des sacrements ont été commises , c'est par les novateurs et leurs adhérents ; que les cérémonies de l'Église, loin d'être pleines de superstitions , ont toutes un sens symbolique digne de respect pour qui ne s'attache pas seulement au signe extérieur , mais à la chose signifiée ; que si Calvin professe, comme il le prétend , une si grande vénération pour l'antiquité , il ne devrait pas les traiter avec tant de mépris, puisque la plupart se perdent dans la nuit des temps, ou remontent à la primitive Église , et qu'on en retrouve des traces dans les écrits des plus anciens Pérès etinême des Apôtres.

« Quant aux sacrements , poursuit le réformateur , nous

n'y avons rien touché , sinon afin que , remis en leur naïve

pureté dont ils étaient déchus, ils reçussent leur premier

honneur et dignité.» C'est-à-dire que de tous les sacrements,

ils n'ont gardé que le Baptême et l'Eucharistie. Calvin devrait

nous prouver comment, en supprimant les cinq autres , ils

leur ont rendu leur première dignité. «Je veux bien t'ad-

monester , continue-t-il , que tu penses et considères pour

quelle raison tu blâmes les nôtres d'avoir mis leurs études à

l'explication de l'Écriture ; car tu sais bien que par leurs

veilles et leurs élucubrations , ils ont donné si grande clarté

à la parole de Dieu , qu'envie même aurait honte de les

priver en cela de toute louange. » Mais si leurs explications

de la parole de Dieu sont si claires , d'où vient qu'ils ne

s'entendent pas même entre eux? D'où vient qu'ils se traitent

mutuellement d'hérétiques ? Pourquoi tant d'interprétations

différentes du môme texte de l'Évangile ? Pourquoi tant de

sectes ? Et pour ne parler que des Luthériens et des Sacramentaires, pourquoi s'accusent-ils réciproquement d'ignorance et de blasphème ? Calvin a beau se récrier , Sadolet a raison de dire que le peuple a été séduit par les novateurs , qui Tout embarrassé de questions difficiles et subtiles , dont saint Paul recommande aux chrétiens de se préserver. Et qu'importe le reproche que fait Calvin à renseignement des écoles de s'occuper de ces questions ? Qu'importe , que des prédicateurs catholiques méritent le ridicule qu'il aime à répandre sur eux ? On pouvait réformer l'enseignement des écoles et de la chaire ; et il ne serait pas impossible , comme s'en vante Calvin , que les nouveaux docteurs eussent contribué , sans le vouloir , à corriger certains abus de la prédication catholique. Mais les dogmes , ils ne devaient pas y toucher ; car les dogmes ne se changent pas, ne se modifient pas ; ils sont les fondements de la religion. Toucher à ces fondements , c'est faire crouler l'édifice.

Voyons l'explication que donne Calvin de la fameuse proposition : La foi justifie sans les œuvres, « Premièrement , dit-il , nous recommandons que chacun commence par la connaissance de soi-même, comme pour présenter sa conscience devant le tribunal de Dieu ; et lorsqu'il se sera assez condamné par son iniquité , il considère la sévérité de son jugement contre tous pécheurs. Et ainsi confus et abattu en sa propre misère, qu'il se prosterne et humilie devant Dieu , gémissant tendrement comme condamné à mort éternelle. Nous démontrons ensuite que le seul port de salut est en la miséricorde de Dieu, qui nous est offerte en Jésus-Christ; car en lui seul, tout ce qui appartient à notre salut est accompli. Attendu donc que tous les humains sont condamnés comme pécheurs devant Dieu, nous disons que Christ est la seule justice, lequel par son obéissance a effacé nos transgressions; par son sacrifice l'ire de Dieu a été apaisée ; par son sang il

nous a nettoyés de toute souillure ; par sa croix il a supporté notre malédiction ; par sa mort il a satisfait pour nous. En cette manière nous disons que Thomme est réconcilié à Dieu le Père par Christ , non par le mérite et dignité de ses œuvres, mais par la bonté et clémence gratuite du Seigneur. Est-ce pourtant que nous n'attribuons rien aux œuvres ? Certes, pour la justification de l'homme, nous nions qu'elles Talent non plus un poil de tète. Qu'as-tu ici, ô Sadolet , que tu puisses mordre ou prétendre ? » Après cette orgueilleuse apostrophe , le réformateur , selon sa coutume , étale avec complaisance sa connaissance des Écritures ; il cite à Tappui de son système sur la justification de nombreux passages des livres saints ; mais tout ce luxe de citations n'empêche j)as l'esprit de se révolter contre une doctrine qui efface toute différence, entre le mérite et le démérite des actions humai- Jies, en privant l'homme de sa liberté.

« Voire , dit ensuite Calvin , en rappelant , sous forme d'objection , les paroles de Sadolet , voire , mais l'on fait injure à Christ, si, sous le prétexte de sa grâce , l'on rejette les bonnes œuvres, vu qu'il est venu pour faire un peuple agréable à Dieu, sectateur de bonnes œuvres. Sur quoi il y a beaucoup de semblables témoignages , par lesquels il est montré que Christ est venu pour qu'en bien faisant , nous fussions par lui acceptables à Dieu. Nos adversaires n'ont quasi autre calomnie en la bouche, sinon qu'ils nous disent d'avoir retiré les hommes de l'étude de bien faire , par la prédication de la justice gratuitement imputée. » Voyons comment répondra le réformateur à cette objection qu'il traite de calomnie. « Jésus-Christ, dit-il, régénère à la vie bienheureuse ceux qu'il justifie, après qu'il les a retirés du royaume de péché , pour les mener au royaume de justice , les transfigurant en l'image de Dieu, et les réformant par son esprit à l'obéissance de sa volonté.» Ainsi , d'après Calvin ,

une fois régénérés par Jésus-Christ , nous ne sommes plus capables de vouloir mal faire , puisque , étant réformés par Tesprit de Dieu , nous obéissons à sa volonté. Nous n'avoQS donc plus de volonté propre , et nos œuvres ne sont plus à nous. Mais si Thomme régénéré n*a pas de volonté propre , il n*a donc plus de liberté. De là , le système de Calvin sur le serf-arbitre. Mais comme, d'après lui , Thomme n'a droit à la vie éternelle qu'en vertu de son adoption et de son élection avant même la création du monde , « car , dit-il , le salut éternel est Théritage du Père céleste , qui est seulement préparé à ses enfants, » il s'en suit qu'il n'y a de salut que pour ceux qui y sont prédestinés. De là, son système sur la prédestination. On trouve donc dans la lettre de Calvin , en y comprenant ce qu'il va dire bientôt sur l'Eucharistie , le résumé de la doctrine qu'il avait déjà développée dans son Institution chrétienne , et pour la défense de laquelle [il a composé de nombreux volumes. Et pourtant tous ces savants traités, tous ces livres de controverse, toute sa force d'argumentation , toutes ses colères et ses invectives contre ses adversaires, n'ont pu convaincre ses disciples mêmes , qui ont fini par abandonner le serf-arbitre et la prédestination , parce que ces deux systèmes , mènent à la négation de la liberté humaine et au fatalisme.

En confessant que l'Église ancienne condamnait les pécheurs à des satisfactions et à des pénitences publiques , Calvin avoue implicitement que les œuvres avaient alors une certaine efficacité, puisque les péchés n'étaient remis qu'à la condition d'accomplir ces satisfactions et ces pénitences. Le nouveau dogme delà Justification par la foi seule est donc contraire à la croyance de la primitive Église. Le réformateur explique ensuite à sa manière le sacrement de l'Eucharistie. « La vraie communion du corps et du sang du Christ qui est exhibée aux fidèles dans la Cène , nous la prêchons , dit-il ,

autant qu'il e§t en nous , montrant icelle chair être la vraie viande dévie et ce sang être le vrai breuvage ; et ce non-seufement par une conception imaginaire de laquelle Tâme ne se contente point ; ains véritablement jouit de sa vertu. Nous ne rejetons point de la Cène la présence de Christ par laquelle nous sommes conjoints et entés en lui , pourvu que cette locale circonscription n'y soit point , et que le corps de Christ ne soit retiré en ces bas éléments, et que Ton ne feigne point le pain être transubstantié au corps de Christ , afin qu'il soit finalement adoré comme Christ.» Ainsi Calvin , n'osant supprimer la présence réelle comme les Sacramentaires, qui ne voient dans TEucharistie qu'un symbole , un signe , ni l'admettre comme les Luthériens , a mieux aimé se contredire pour plaire aux uns et aux autres. Admettre et rejeter à la fois la présence corporelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, c'est ce qu'il appelle « magnifier la dignité et l'usage de ce haut mystère.»

Passant ensuite au sacrement de la Pénitence, il dit que les réformateurs ont supprimé la confession auriculaire pour rendre la paix aux consciences qui étaient auparavant toutes troublées, et qui maintenant se reposent dans la miséricorde de Dieu. Il prétend que cette confession a produit de si grands maux dans l'Église « qu'à bon droit on doit la tenir pour exécrable ; » que la manière dont elle est pratiquée par les catholiques ne se trouve ni dans les commandements du Christ, ni dans les institutions de l'Église primitive. Il ajoute qu'il n'en est point question au temps où tout était observé purement, comme le prouvent les historiens ecclésiastiques et le témoignage des Pères. « C'est donc abus et tromperie , s'écrie-t-il, ce que tu dis, l'humilité être en cela commandée par Christ et par l'Église.» Voyons si ce n'est pas Calvin qui trompe et abuse le lecteur. Suivons l'histoire de la confession qui remonte à la chute du premier homme. En effet, si Dieu

interrogeait Adam après sa désobéissance, n'était-ce pas pour provoquer Taveu de son crime ? Après la mort d'Abel , le Seigneur demande au meurtrier : — « Caïn , qu*as-tu fait de ton frère ? » Caïn refuse de le dire et détourne de lui la grâce que les aveux d'Adam et d'Eve les avaient disposés à recevoir. Au livre II des Rois , David confessa son péché devant Nathan : « J'ai péché, dit-il, devant le Seigneur. — Le Seigneur a aussi transféré votre péché , lui répond l'envoyé de Dieu » — « Celui qui cache ses fautes se perdra; mais celui qui les confesse et s'en retire , obtiendra miséricorde, » dit Salomon. L'Ecclésiaste , au livre IV, parle aussi de la confession : « Que la honte ne t'empêche pas de confesser tes péchés. » La confession ne suffisait pas; comme dans l'Église catholique , il fallait y joindre la pénitence. Il est inutile de parler des pénitences si connues des Ninivites , du roi David , de Manassés , de Job qui dit en propres termes : « C'est pourquoi je m'accuse moi-môme et je fais pénitence dans la poussière et dans les cendres.»

Sans doute, comme le dit fort bien M. Lamothe (1), on ne doit pas établir d'analogie entre les pratiques de l'ancienne loi et la confession reçue dans l'Église catholique ; mais il est bon d'observer que ce sacrement dont parle Calvin comme d'une invention récente, était figuré sous l'ancienne loi, ainsi que tous les autres dogmes.

Étudions maintenant l'histoire de la confession sous la loi nouvelle; commençons par la prédication de saint Jean-Baptiste. « Alors, dit saint Mathieu, la ville de Jérusalem, toute la Judée et tous les pays des environs du Jourdain venaient à lui, et confessant leurs péchés , ils étaient baptisés par lui

(1) Lamothe , AVIS amical aux Protestants, p. 160 et tuir.

dans le Jourdain. » Saint Marc écrit- aussi : « Jean était dans le désert, baptisant et prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés. Tout le pays de la Judée, tous les habitants de Jérusalem venaient à lui, et confessant leurs péchés, ils étaient baptisés. »

Mais ce n'est pas Jean-Baptiste, c'est Jésus-Christ luiinême qui a institué la confession comme elle est pratiquée dans l'Église catholique. Voici les paroles du Sauveur : « Comme mon père m'a envoyé , je vous envoie de même. Ayant dit ces mots, ajoute l'évangéliste , il souilla sur eux (les Apôtres), et leur dit : Recevez le Saint-Esprit , les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez , et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez. » Si des Évangiles nous passons au livre des Actes des Apôtres , nous y lisons ^u chapitre 19 : « Plusieurs de ceux qui avaient cru venaient confesser et déclarer ce qu'ils avaient fait de mal. »

Voyons si la tradition est conforme à ces enseignements aussi clairs que la lumière du jour. Nous sommes au premier siècle, et c'est le pape saint Clément qui parle. « Si TOUS avez commis , dit-il , dans votre cœur quelque péché d'envie ou d'infidélité, ou tout autre mal, ne rougissez pas de le confesser à celui qui a charge de votre âme, afin que par son moyen vous puissiez vous guérir , et que par son absolution , vos péchés vous soijent remis. » (Epist. )

Arrivons aux IP et IIP siècles. «Pourquoi, pécheurs, s'écrie TertuUien, pourquoi n'auriez-vous pas recours à la confession que vous savez avoir été instituée de Dieu pour votre santé? » (De Pœnitentia). « Nous avons tous le pouvoir de remettre les offenses commises contre nous , écrit Origène ; mais celui qui a reçu le souffle de Jésus-Christ remet les péchés que Dieu seul aurait à remettre et retient les péchés incurables. Comme les prophètes, ministres célestes , publient non leurs propres pensées , mais la pensée divine, de

392 HISTOniE DE LÀ RÉFORME

même le prêtre sert d'organe à Dieu , qui seul a le pouvoir de remettre les péchés, y^ ( De Oratwne). « Voyez ce que rÉcriture nous enseigne , on ne doit pas cacher le péché au fond de la conscience. Ceux qui ont sur Testomac quelque aliment indigeste, se trouvent soulagés , après l'avoir rejeté. Il en est à peu près de même des pécheurs. Tant qu'ils cachent le péché et le renferment en eux-mêmes , ils en sont travaillés et presque suffoqués. Mais si le pécheur s'accuse lui-même et confesse son péché , il le rejette et se débarrasse de ce qui l'avait rendu malade. » (IIomeL II, in psalm. 37. )

« Combien plus grande est la foi , dit à son tour saint Cyprien, et combien plus salutaire la crainte de ceux qui, bien qu'innocents du crime des adorateurs des faux-dieux, et uniquement coupables d'une certaine velléité de leur offrir des sacrifices , confessent avec douleur et simplicité, même les intentions secrètes , mettent à nu leur conscience , montrent le poids sous lequel gémissent leurs âmes, et sollicitent le remède salutaire, malgré la légèreté de leurs blessures! Que tous se confessent pendant qu'ils sont encore dans ce monde, pendant que leur confession peut être admise, pendant que la satisfaction et la rémission accordée par les prêtres peuvent encore être agréées de Dieu. »

Au IV'' siècle , saint Jérôme continue et confirme la tradition dans les paroles suivantes : « Ils disent dans leur abominable hérésie : — Les Montanistes ont honte de confesser devant le prêtre les péchés qu'ils ont commis. — Le devoir duprêtre, après qu'il a entendu les péchés dupénitent, est de l'absoudre ou do le renvoyer, do lo lier ou de le délier, selon la nature deson péché.» (\dv. Montanos et in cap. ^S Math,) On pourrait ajouter à ces témoignages ceux d'autres Pères de rÉgliso , par exemple , de saint Athanase , de saint Ambroise, do saint Basile-le-drand , de saint Chrysostôme, de saint Augustin, qui ont écrit sur ces matières avec une préci-

sion qui exclut le plus léger doute (1). Mais nous ne pensons pas qu'il soit besoin d'un plus grand nombre de citations pour prouver que Calvin en impose aux lecteurs , quand il dit de la confession telle qu'elle est pratiquée dans l'Église catholique , qu'il n'y a rien d'écrit « ni es commandements de Christ , ni es institutions de l'Église primitive ; » quand il s'écrie arrogamment : « Tous les passages de la Sainte Écriture que les sophistes tâchent de tordre, nous leur avons puissamment arrachés. » Mais ce qui est de sa part la plus révoltante indignité , c'est d'accuser Sadolet, à propos de la confession , « d'abus et de tromperie , » sachant bien qu'il mérite lui-même que ce reproche retombe de tout son poids sur sa tête.

Après quelques injures lancées en passant contre les évoques et les cardinaux , auxquels il laisse , dit-il , cette philosophie qui est par eux fidèlement révérée , et qui consiste à croire que l'âme meurt avec le corps, Calvin s'arrête au dogme de l'intercession des saints , dont il explique la suppression de la manière suivante. «Il en a fallu, dit-il, écarter inumérables superstitions , qui étaient parvenues jusque-là que l'intercession du Christ était totalement abolie de la mémoire des hommes : les saints étaient invoqués comme dieux ; les propres appartenances de Dieu leur étaient attribuées , et n'y avait pas grande différence entre la vénération d'iceux , et cette idolâtrie, que tous à bon droit ont en horreur et exécration. » Mais parce que l'ignorance et la superstition auraient, chez le peuple, défiguré le culte que de tout temps l'Église a rendu aux saints, en le distinguant de l'adoration qu'elle rend à Dieu , serait-ce une raison suffisante

(1) Lamoths , loc. cit.

pour le supprimer î Est-ce bien se conduire en sages réformateurs que d'abolir de leur autorité privée uœ institation vénérable, parce que la sottise peut eoi abuser ? À ce compte, y a^t-il une seule institution humaine ou divine qui dût »ub«* sister ? Ici Calvin a contre lui non-seulement tous les catboliques , mais de célèbres docteurs protestants , qui &e sout élevés contre l'abolition de ce dogme. « Les saints, tout embrasés d'amour dans le ciel., dit Œcolampade (1), doivent prier pour nous : quel mal peut-il donc y avoir à leur demander de faire ce que nous croyons devoir être agréable à Dieu, lors même que Dieu ne l'aurait pas expressénieot ordonné? Aussi dans les temps les plus reculés, le prêtre a toujours répété ces mots au service divin : — Nous prions aussi en mémoire des saijits apôtres et martyrs pour que, par leur intercession, nous obtenions le pardon ; et le chœur répondait : — Nous vous prions , Seigneur, exa'Urcez-nous et ayez pitié de nous. Se recommander à l'intercession des saints, c'est ce que firent et Chrysostôme et Grégoire de Nazianze , ainsi que presque toutes les églises de l'Orient et de l'Occident. »

« Quant à celui qui repousse l'invocation des bienheureux, dit Koppin , et qui nie qu'ils sachent ce qui se passe ici bas , j'attends de lui réponse au passage de l'Évangile : — Les anges du ciel se réjouissent de la conversion d'un pécheur, » (2). Ces citations et d'autres que nous pourrions faire prouvent que le dogme de l'intercession des saints, qui est un article du symbole d'Athanase et de celui de Nicée , méritait d'autant plus d'être conservé par les novateurs ,

(1) Lamothe. — Œcolampade cité par HœningausSf t. I*', p. 127. (2j Koppio , t. II , cité par Lamothe.

qu'il a de nombreux défenseurs même parmi les ennemis de rËglise catholique.

« En tant que louche le purgatoire , poursuit Calvin , nous savons qu'aucunes églises anciennes faisaient quelque mémoire des morts en leurs prières ; mais elles étaient rares , sobres et comprises en peu de paroles, qui finalement n'avaient apparence de vouloir autre chose , sinon de testifler leur charité envers les trépassés. Le pis, certes, est que quand les hommes, à Tenvi l'un de l'autre, sans aucun commandement de Dieu, ont voulu aider aux trépassés, ils ont totalement méprisé les vrais offices de charité qui, toutefois , sont tant requis et recommandés. » Mais ces vrais offices de charité , les novateurs les ont abolis , en supprimant les prières pour les trépassés. Et ce n'étaient pas quelques églises , comme dit Calvin , mais toutes les églises qui , avant la Réforme , avaient toujours cru à l'efficacité de ces prières. Cette pratique universellement observée implique nécessairement un état intermédiaire entre le malheur étemel et l'éternelle félicité, absolument conforme d'ailleurs à l'enseignement de l'Évangile , qui dit formellement que rien d'impur n'entrera dans le royaume des deux. « Cet état intermédiaire, dit Lessing , enseigné et reconnu par l'Église ancienne , nos réformateurs , malgré l'abus scandaleux auquel il avait donné lieu, n'auraient pas dû le rejeter d'une manière absolue. »(1) « Un grand nombre d'hommes , dit encore un auteur protestant, ne sont ni assez bons, ni assez méchants pour mériter le ciel ou l'enfer ; c'est pourquoi il a plu à Dieu d'établir un état expiatoire, où les âmes sont purifiées par un certain degré de peines. » <( L'expression de feu purgatoire ,

(1) Letsing cité par Hœniogauss , 1. 1*', p. 223. — Lamothe , loc. dt.

ajoute un autre protestant , est très-convenable pour donner ridée des peines d*un lieu intermédiaire. Purgatorium ne signiRe que moyen de purification par rapport au lieu et à Tétat des personnes. » (i).

« La prière pour les morts usitée du temps des apôtres , dit Collier, ne saurait être rejetée par les protestants. Ils devraient respecter le jugement de TÉglise primitive et adopter une pratique sanctionnée par la croyance continue de tant de siècles. Nous le disons , la prière pour les morts est une salutaire pratique : elle ravive la croyance à Timmortalité de rame , enlève le voile noir qui couvre la tombe et établit des rapports entre ce monde et l'autre. Si elle avait été consjervée , nous n'aurions probablement pas eu parmi nous tant de scepticisme et d'incrédulité. Je ne conçois pas pourquoi une église particulière , qui ne peut prétendre à aucun don surnaturel , et qui est si éloignée des temps primitifs du christianisme , a pu abandonner ou dédaigner une coutume qui ne fut jamais interrompue , qui , au contraire , comme nous avons sujet de le croire , d'après l'Écriture , existait anciennement , qui fut pratiquée dans le siècle apostolique , dans le temps des miracles et des révélations , introduite parmi les articles de foi et jamais rejetée, si ce n'est par Arius. Elle était évidemment en usage dans l'Église du temps de saint Augustin et jusqu'au XVP siècle. )> (2). « Oh I combien elle est belle , cette croyance fondée sur l'idée d'un monde spirituel , s'écrie Horst à son tour , que la raort ne nous sépare pas de nos morts ! (car qui est-ce qui ne peut pas appeler une tombe la sienne?) mais que dans cette vie

(1) Lamothe, loc. cit.

ET DES RÉFORHATEdRS DE GENÈVE. 397

errestre et périssable, nous sommes liés d'une manière indissoluble à l'autre monde , et que nous avons dans les âmes des bienheureux qui nous ont précédés dans le ciel des amis et des intercesseurs auprès de Dieu I » (1). Nous bornerons là nos citations ; car il nous faudrait écrire des volumes, si nous voulions nous faire l'écho de tous les protestants qui se joignent aux catholiques pour donner raison à Sadolet contre Calvin, et pour accuser les réformateurs du XVP si^le d'avoir mutilé la croyance de l'Église , en supprimant l'intercession des saints et la prière pour les morts.

L'autorité de l'Église , que le prélat oppose aux inventions des nouveaux docteurs , inquiète et embarrasse Calvin. Il a beau se vanter qu'il n'est pas seulement armé de la parole de Dieu, mais encore du témoignage des Pères , malgré toute la subtilité de son argumentation, il ne peut arracher des mains de Sadolet cette autorité que le prélat « lui met, dit-il , toujours au-devant comme un bouclier d'Ajax. » Ce bouclier protège contre ses injures les prêtres et les évoques , dont plusieurs les méritent peut-être par leur conduite , mais qui sont tous , tant que par leur enseignement ils ne se séparent pas de l'Église , les gardiens et les dépositaires de de ses dogmes. « Nous ne pouvons porter , s'écrie le réformateur , qu'au lieu de la sainte Cène , l'on introduise un sacrifice , lequel anéantisse la vertu de la mort de Jésus- Christ. Nous crions contre l'exécrable marchandise et foire des messes.» Qu'il s'élève contre ce trafic, s'il existait de son temps , on ne saurait l'en blâmer ; mais il doit respecter la messe, dont la célébration, comme nous l'avons démon-

(1) Lamothe, loc. cit.

398 HISTOIRE 01 U RiFORUS

tré(1) , remonte à la primitive Église. D'ailleurs , la messe n'est pas à proprement parler, un sacrifice, mais la commémoration du sacrifice de Jésus-Christ ; elle n'anéantit pas la vertu de la mort du Sauveur , mais elle la rappelle et la confirme. Calvin a-t-il donc oublié la déclaration du concile de Nicée ? « Nous sommes obligés de croire que sur cette table divine, l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde est véritablement présent , et qu'il est immolé , quoique non sanglantement , par les prêtres recevant son sang et son précieux corps »

Calvin attaque le culte des images et l'appelle une inique adoration, comme si le culte que les catholiques rendent aux images, qu'ils n'adorent point, comme le prétend faussement le réformateur, ne s'adressait pas aux saints qu'elles représentent. Il soutient que d'impures opinions souillent les sacrements , que les indulgences ont été introduites dans l'Église sans qu'on s'en aperçût , et que la liberté chrétienne a été opprimée par des traditions humaines. Après avoir , selon la coutume des novateurs , confondu dans une même réprobation, les institutions aveclcs abus qu'en ont fait les hommes , « Complains-toi maintenant , s'ccrie-t-il , en apostrophant Sadolet , complains-toi , si tu peux , que nous ayons fait injure à l'Église , d'avoir ainsi violé ses vénérables constitutions.» Nous croyons avoir démontré que le pieux cardinal avait toute raison de s'en plaindre.

« Cependant, poursuit le réformateur, l'impiété se mettai tellement en avant, qu'à peine était-il aucune doctrine chré tienne qui fût pure et sans mixtion , aucune cérémonie vid d'erreurs , et nulle portion du service divin exempté d

(1) Chapitre Xni, p. 318 et suiv.

ET DÏS R*FORMATBURS m GENÈVE. 899

luperstStîôîis. Cetix donc qui répugnent à telles iniquités , font-ils la guerre contre TÉglise , ou plutôt tâchent-ils point de lui aider , la voyant ainsi affligée et oppressée de tous côtés ?» De quelles erreurs veut parler Calvin ? de quelles superstitions ? Pourquoi s'en tenir à des récriminations sans preuves ? Ne craindrait-il pas par hasard de montrer Tinjuslice de ses accusations , s'il les prédsaH davantage , comme il Ta fait en parlant de l'intercession des saints, des prières pour les morts et du sacrement de l'Eucharistie ?

Sadolet avait dignement loué l'obéissance ^t rhumiltté cJirétîcnnes ; il avait dit que les novateurs avaient en -mépris cette vertu de l'humilité tant recommandée par le Christ, qui promet son royaume aux humbles. « Soit humilité entre nous , répond Calvin , laquelle à commencer au moindre , honore chacun selon son degré , de sorte qu'elle attribue à l'Église la souveraine dignité et révérence, qui toutefois soit Bnalement référée à Christ , chef d'icelle. Soit l'obéissance jui nous range à tellement ouir nos supérieurs et ceux qui mt charge de nous, qu'elle attribue toutefois nos actions à la ;eule règle de la parole de Dieu.» En donnant cette définition le rhumilité , Calvin prouve qu'il ne l'a jamais pratiquée. lé quoi I cette vertu excellemment chrétienne ne consisterait [u'à honorer chacun selon son degré î Mais ce n'est pas aême une vertu ; ce sont là de simples égards commandés )ar le bon sens le plus vulgaire. Quant à l'obéissance , Calvin ne l'entend guère mieux que l'humilité ; car il veut lue nos actions n'aient pour règle que la parole de Dieu , f est-à-dire , l'interprétation que nous faisons nous-mêmes le la parole de Dieu ; mais si en obéissant , nous suivons aotre propre interprétation et non celle de nos supérieurs , nous n'obéissons qu'à nous-mêmes , ou plutôt nous faisons Topposé de l'obéissance qui consiste dans la soumission de notre volonté à la volonté d'autrui.

« Certes , nous ne nions pas , ajoute le réformateur , et il est bon de recueillir cet aveu que lui arrache la vérité , nous ne nions pas que les églises que vous présidez ne soient églises du Christ ; mais nous disons que le pape , ensemble toute la troupe de ses faux évêques qui vers vous ont occupé le lieu de pasteurs, sont loups très-cruels et dangereux.)^ Ainsi, de Taveu de Calvin , l'Église catholique , malgré Tinconduite de quelques évoques , ^st bien la véritable Église. En quoi donc le pape et les évêques seraient-ils de faux pasteurs , des loups cruels et dangereux ? N'ont-ils pas reçu rinstitution canonique? — Sans doute, répondra Calvin ; mais ils sont indignes d'occuper leur siège, et c'est ce que je leur reproche, à Fexemple de saint Bernard, qui> en faisait de même envers le pape Eugène et les évêques de son temps. Admettons la vérité de l'accusation ; leur siège n'en est pas moins légitime et il n'est pas permis de le renverser. Tant que leur enseignement est approuvé de l'Église, nous devons nous y conformer, selon les paroles de l'Évangile rapportées par Sadolet : « Faites ce qu'ils vous diront. » L'exemple d saint Bernard est d'ailleurs mal choisi , car ce saint docteu n'a jamais prêché la révolte contre l'autorité du pape et évêques.

« Comme ainsi soit , continue le réformateur, que tu entends par la bouche de saint Paul , le siège de l'Antéchrist n» devoir être ailleurs qu'au milieu du sanctuaire de Dieu cette seule admonition ne nous doit-elle point éveiller , au' de nous donner garde que tromperies et déceptions ne soieurr" introduites en l'Église sous le nom et ombre d'icelle î » MaE c'est précisément la crainte de cette intronisation de l'An christ dans le sanctuaire,qui doit exciter la vigilance de l'Égli à protéger contre les entreprises des novateurs , l'arc sainte de sa doctrine. Et cette crainte n'est-elle pas fondée N'ont-ils pas mutilé ses dogmes les plus vénérés ? Q font-Us , quand ils entrent dans ses temples ? Ils iusulteca *

les saints qu'elle honore en brisant leurs images , en jetant lenrs reliques au vent ; ils enfonœnt la porte des tabernacles, profanent les vases sacrés ; ils souillent par un horrible sacrilège le pain mystique qui , d'après sa croyance , d'après les enseignements des Pères et les décrets des conciles , renferme le précieux corps du Sauveur. N'est-ce pas là l'abomination de la désolation dans le sanctuaire ? Et cette infernale profanation n'est-elle pas le signe du règne d« rAntéchrist ?

Sadolet avait dit en parlant des évèques : « Vous pouvez haïr nos personnes, si rÉvangilc vous le permet , mais non notre doctrine , car il est écrit : Ce qu'ils vous diront faites-le. « Oui bien , répond Calvin , s'ils sont assis en la chaire de Moïse ; mais attendu que de la chaire de vanité ils abusent le peuple par leurs rêveries , il est écrit : Donnez^ voi^ garde de leur levaiti.y^ Mais qui décidera s'ils sont assis sur la chaire de vanité ou sur celle de Moïse, pour faire oc (ju'ils disent ou se donner garde de leur levain ? Sont-ce les novateurs ? Non, mais l'Église , puisque Calvin consent à lui laisser son droit « qui lui a été , dit-il , non-seulement concédé par la bénignité de Dieu , mais aussi sévèrement vengé 3t maintenu par plusieurs menaces et malédictions, )> Il confesse qu'il n'est pas licite de diminuer rautorité des pasteurs jui gouvernent l'Église conformément à leur devoir ; mais ij ijonte que le Seigneur n'a pas mis sur son peuple des tyrans lour tout gouverner à leur fantaisie , que leur pouvoir est imité avant de leur être donné. « Saint Pierre, dit-il, ne i'attribue d'autre pouvoir entre les fidèles, si ce n'est de leur larlcr comme par la bouche du Seigneur , et l'apôtre saint *aul veut que sa grande puissance spirituelle tourne à édifl- •ation et qu'elle ne lui soit point donnée pour étendre et subjuguer la foi.» « Que maintenant votre pape , s'écrie le •éformateur, se glorifie tant qu'il voudra de la succession de

402 niSTOlHE DE LA HÉF0R51E

saint Pierre ; car quand bien même il l'aurait obtenue, si ne gagnera-t-il point par là que le peuple chrétien lui doive aucune obéissance, sinon qu'il garde lui-même la foi à Jésus- Christ, sans soi détourner de la pureté de rÉvangile.)> Mais (|ui décidera que le pape et les évoques gardent la foi à Jésus- Christ et ne se détournent point de la pureté de l'Évangile T Et qui sera chargé de limiter et de régler leur puissance spirituelle ? « Voici, répond Calvin , voici l'ordre établi par la voix du Seigneur entre les fidèles : « Que le prophète tenant le Heu pour enseigner , soit jugé par l'assemblée des auditeurs. Duquel quiconque s'en veut exempter, il faut premièrement qu'il s'efface du nombre des prophètes.» Calvin , en hiissant à l'assemblée des auditeurs le droit de juger de la pureté de la doctrine , est en opposition flagrante avec toute l'histoire du christianisme. Ce droit n'appartient qu'à l'Église. Elle prononce , assemblée en concile, et les fidèles doivent se soumettre à ses décisions. C'est ainsi qu'elle a toujours fait , à partir du premier concile, qui fut tenu par les apôtres à Jérusalem , lorsque , contrairement à l'opinion de ceux qui voulaient soumettre les gentils à la circoncision , elle décida (|u'ils devaient en être exemptés. « Il a semblé bon au Saint- Esprit et à nous, porte cette décision de la primitive Église , de ne point vous imposer d'autre charge que les choses qui sont nécessaires , savoir que vous vous absteniez de ce qui a été sacrifié aux idoles , du sang, des choses étouffées et de la fornication ; desquelles choses vous ferez bien de vous garder.» Ce n'est donc pas à l'assemblée des auditeurs, comme le prétend Calvin , qu'il appartient déjuger la doctrine qui leur est enseignée par l'évêque, mais à l'Église, qui seule en a le droit et le devoir.

« Lorsque les jugements différent sur l'altération ou l'intégrité de la religion, avait ditSadolet, et que les hommes, surtout dans notre temps, ont là-dessus des sentiments

ET DES RÉFORMATEORS DE GENÈVE. i03

tîontraires , interprétant les choses , cdui-ci d'une manière , celui-là d'une autre , il doit sembler suffisant que chacun reçoive avec sincérité ce qu'on lui dit de croire , en soumettant son jugement à ceux qui sont plus instruits et plus éclairés que lui, »

Calvin se récrie contre une pareille proposition. « Par ceci , dit-il , aperç-ois-je bien , Sadolet , que tu as une théologie par trop stupide et ocieuse , semblable quasi à celle de ceux qui jamais n'ont expérimenté à bon escient les assauts en leur conscience. » Le réformateur prétend qu'on ne doit pas mettre le chrétien dans une position aussi glissante , en butte aux attaques de Satan , et n'ayant pour se défendre que le glaive de la parole de Dieu ; que c'est môme lui arracher ce glaive du Christ , que de le mettre en doute si ce à quoi il s'arrête est parole de Dieu ou des hommes ; que Satan ne le laissera pas s'appuyer sur le témoignage des savants , mais qu'il le harcellera jusqu'à ce qu'il l'ait confondu. Calvin ajoute que «tla foi ne doit point être fondée sur le témoignage des hommes , ni même soutenue par humaine autorité , mais gravée en nos cœurs par le doigt du Dieu vivant; qu'elle n'est en suspens ni vacillante entre les altercations des hommes , mais que , lors même que tout le monde hii fût contraire, elle demeure néanmoins ferme et stable en son opinion.»' «De là vient, dit-il, la puissance déjuger que nous attribuons à l'Église, laquelle nous voulons lui être inviolablement gardée. »

Nous répondrons au réformateur qu'il y a contradiction évidente entre ses prémisses et sa conclusion. En effet, si le chrétien qui s'imagine avoir la foi et la soutient par le glaive de la parole de Dieu, n'a nul égard au témoignage des hommes , il ne se soumettra pas davantage à rautoriui de l'Église , si cette autorité est contraire à son opinion qu'il croit « engravée dans son cœur par le doigt de Dieu. »

A quoi servira donc à TÉglise cette puissance de juger que Calvin lui attribue, et qui doit, dit-il, lui être inviolablement gardée , si elle ne s'exerce pas sur le chrétien qui s'arme contre elle de la parole de Dieu? Ou le chrétien armé de ce {(laive du Christ doit se soumettre à l'autorité de l'Église , et ce glaive lui est inutile , ou i)ien il continue d'en être armé contre TÉglise, et dans ce cas l'Église ne peut exercer ceHe puissance de juger alors qu'elle lui est le plus nécessaire.

.« Toutefois , continue Calvin qui semble comprendre son inconséquence , toutefois je ne veux point imaginer ici une foi tant parfaite , laquelle ne puisse jamais errer ni faillir en l'élection du bien et du mal , ou feindre et songer une répugnance et contumace, laquelle, comme ayant prééminence ol supériorité, méprise et rejette tous hommes , sans s'arrêter au jugement de personne , et sans faire différence entre le savant et l'ignorant ; mais plutôt je confesse que ceux qui ont la conscience plus pure et dévote , ne parviennent pas à l'intelligence de tous les mystères de Dieu, ains le plus souvent es choses les plus évidentes ils ne voient goutte , et ce par la providence du Seigneur , afin qu'ils s'accoutument à toute soumission d'esprit. » Après cet aveu , qui donne pleinement raison ù Sadolct qu'il accusait pourtant d'avoir « une théologie par trop stupide et ocieuse, » puisque ce ne sont pas seulement les ignorants qui doivent « s'accoutumer à toute soumission d'esprit , » mais encore ceux mômes qui ont la prétention de comprendre la parole de Dieu, et qui « le plus souvent ne voient goutte es choses les plus évidentes, » Calvin continue d'être illogique en soutenant que pour ceux qui s'arrêtent à la parole de Dieu , la vérité de cette parole est si certaine et manifeste, que ni les anges, ni les hommes ne pourraient les en divertir. Mais cette soumission d'esprit à laquelle il veut qu'on s'accoutume, n'est donc qu'un vain mot, si elle ne consiste pas à s'en référer à l'intel-

ligence (l*autrui même pour les choses que Ton croit comprendre ; car le plus simple bon sens commande de s'en rapporter pour les choses que Ton ne comprend pas au jugement de ceux qui les comprennent.

« Parquoi, dit Calvin, laissons aller cette frivole simplicité que tu dis être bienséante aux rudes et ignorants , de regarder tant à ces savants personnages et s'arrêter à leur délibération; car outre que nulle persuasion de religion tant obstinée qu'on voudra qui se repose ailleurs qu'en Dieu , ne mérite pas le nom de foi , qui sera celui qui appellera foi une je ne sais quelle douteuse opinion , laquelle n'est pas seulement extorquée par art diabolique , mais aussi flotte et vacille de soi-même , selon le changement du temps, de laquelle à peine Ton ne peut espérer autre fin , sinon que finalement elle se perde et s'évanouisse ? » Sans doute cette confiance aux lumières d'autrui en matière de religion ne mérite pas le nom de foi. Aussi bien , Sadolet reproche-t-il aux novateurs d'avoir détourne et arraché du droit chemin l'homme simple et ignorant. En effet , si l'homme simple et ignorant n'a qu'une douteuse opinion « qui flotte et vacille de soi-même,» à qui le doit-il? N'est-ce pas à ceux qui lui ont appris à ne plus se soumettre à l'Église catholique ? Ne l'ontils pas réduit à cette fâcheuse alternative, ou bien de s'imaginer follement qu'il comprend des choses auxquelles il ne voit goutte, ou bien d'avoir une foi qui change selon le temps et les circonstances comme celle des novateurs eux-mêmes , et de laquelle « on ne peut espérer autre fin sinon que finalement elle se perde et évanouisse. » L'expérience ne l'a (juc trop prouvé depuis la Réforme.

Calvin prétend que les novateurs n'ont pas entendu lâcher la bride à leurs passions en secouant le joug de Rome ; que s'ils ne laissent pas d'être des pécheurs , ils le sont beaucoup moins que les catholiques. Après avoir accusé Rome « de

s*être tant débordée en toutes sortes de méchancetés , qu'à grand peine s'il a jamais existé un tel exemple d'abomination, » il soutient que les réformateurs ne refusent point que la discipline établie par les anciens canons soit de noaTeaa reçue dans TÉglisc ; qu'ils ont au contraire toujours attesté que « l'es superfluités trop liciencieuses sont la cause de sa ruine ; que la force et la vigueur ne lui reviendront que par la discipline qui est pour TÉglise ce que les nerfs sont pour le corps humain, y^ Il demande ensuite m ce que sont deyenas parmi les catholiques , ces anciens canons par lesquels les évèques et les prêtres étaient retenus comme avec un mors en leur devoir et office ? » Selon lui , les évoques connaissent fort peu le devoir de leur état. « On les fait jurer , dit-il , par manière d'acquit, qu'ils exerceront l'office de pasteur ; mais non point, ainsi qu'il appert, à autre Qn sinon pour les ren* dre, outre les autres méchancetés, parjures. )> Comment? l'Église catholique ferait prêter aux évêques le serment de se conduire en bons pasteurs pour les rendre parjures ? A force d'être violent l'outrage devient absurde. Et pourtant Calvin va encore plus loin. Oubliant qu'il s'adresse à un évèqne qui fait le bonheur du troupeau dont il est le pasteur, à un prélat vénérable , dont il a loué la science et la vertu, voilà (ju'il perd toute retenue, et qu'ivre de colère, il se met à injurier tous les évèques sans en excepter un seul. «Pour ce donc, dit-il , qu'en prenant ainsi comme par force les charges de l'Église, il leur semble bien avoir une puissance qui n'est astreinte à loi aucune, et pensent que par tel pouvoir toutes choses leur soient permises ; tellement qu'il est facile à croire qu'entre les pirates i.t écumeurs de mer, brigands et larrons il y ait meilleure police, et que les lois sont mieux observées que non pas entre tous ceux de votre état. )> He dirait-on pas que l'autorité de l'Église, que « ce bouclier d'Ajax (|ue Sadolet lui met au-devant, » le rend furieux eu

empêchant les traits de son argumentation d'atteindre soiif adversaire , et qu'au lieu de raisons , il n*a plus pour le combattre, que des injures.

Calvin arrive à la magnifique prosopopée du prélat, qui fait comparaître devant le tribunal de Dieu un catholique et un novateur pour rendre compte de leur foi et de leur conduite. 4( Et pour ce que, dit le réformateur, en la fin tu nous a cité devant le siège judicial de Dieu, induisant quelque personne pour défendre notre cause , de moi , je ne crains de t'y appeler. En ce qui touche la doctrine , notre conscience en est tant assurée, qu'elle ne craint celui juge céleste , duquel elle sait certainement icelle être descendue. » 11 accuse ensuite Sadolet de s'être raillé mal à propos des nouveaux docteurs , en leur prêtant devant le juge céleste une défense « peu idoine. » Il parle du jugement dernier, et trouve dans son vieux français du XVP siècle , des accents d'une véritable éloquence. « Omises donc de telles délices, s'écrie-t-il , considérons un peu ce jour-là , à l'attente duquel les courages des hommes doivent toujours être arrêtés , et nous souvienne qu'il n'est point tant désirable aux fidèles , qu'il ne doive à bon droit être craint et formidable aux profanes et méchants contempteurs de Dieu. Dressons les oreilles à ce son de trompette que les cendres mêmes des morts orront dans leurs sépultures ; adressons nos cœurs et nos pensées à ce juge qui, par la seule resplendissance de sa face , découvrira tout ce qui est caché en ténèbres et manifestera les secrets du cœur humain , et par le seul esprit de sa bouche il confondra tous les ini^iues. » Le langage que Calvin prête ensuite au novateur devant le tribunal suprême, est digne de de ce début; ce n'est pas celui d'un rhéteur nourri d'arguties, .qui discute en injuriant, mais d'un orateur aux mâles accents qui, dans son orgueilleuse défense, a seulement le tort d'oublier qu'il parle au souverain jnge.

m De ma part, Seigneur, dit-il , j'ai expérimenté combieo il est difficile et grief de soutenir envers les hommes raccusation envieuse dont j'étais oppressé sur terre; mais de la même confiance dont j'ai toujours provoqué et appelé deTant ton tribunal , de celle-là même je comparais maintenant devant toi, sachant régner en ton jugement la vérité, sous la conOance de laquelle me parforçant, j'ai premièrement osé entreprendre et pu paifaire , étant garni de son instruction, ce qui a été par moi fait en ton Eglise. y> Et continuant sur ce ton de liére assurance, il se défend d'être un hérétiqoe et un schismatique. Il prétend qu'on l'accuse d'hérésie par ce qu'il a osé contredire les institutions reçues , mais qu'il ne pouvait faire autrement , puisqu'il a entendu de la bouche du Christ qu'il n'y a pas d'autre lumière pour conduire dans la voie de vie que celle de sa parole. Il savait que les inventions de l'esprit humain sur la majesté de Dieu , la vénération de son nom et les mystères de la religion n'étaient que vanité ; que si les doctrines inventées par les hommes étaient semées dans l'Eglise r ce serait une trop sacrilège outrecuidance ; que ceux qui avaient la garde de la foi , n'entendaient point la parole de Dieu et ne s'en souciaient guères; qu'ils trompaient le peuple par d'étranges constitutions et se moquaient de lui par une sorte do bavardage ; que le peuple se contentait de vénérer de loin la parole de Dieu comme une chose dont l'accès lui est interdit ; que l'ignorance des pasteurs et la stupidité du peuple avaient tout rempli de pernicieuses erreurs, de mensonges et de superstitions.

« On conservait , dit-il, le nom de Dieu , mais transférant ailleurs sa gloire, on se forgeait autant de dieux qu'on en voulait adorer sous le nom de saints et de patrons. Le Christ^ lui-même, quoiqu'il fût appelé Sauveur et adoré comme Dieu , était pres(jue dépouillé de sa gloire et caché dans la- Iroupe des saints. Il n'y avait personne qui estimât vérita-

blenient que le sacrifice qu'il offrit eu la croix était le seul qui nous eût réconcilié à Dieu. A peine songeait-on à sa sacrificature éternelle, et à Tintercession et médiation qui en sont une dépendance. Personne ne se reposait en sa seule justice. L'espérance du salut , commandée et fondée sur la parole de Dieu , était presque évanouie. Mais au contraire , si l'on conservait cette espérance , en se reposant sur la bénignité et la justice du fils de Dieu , c'était une folle arrogance et une téméraire présomption. Il y avait plusieurs mauvaises opinions qui détruisaient de fond en comble les institutions de la doctrine que Dieu nous a donnée par sa parole. La saine intelligence du baptême et de la sainte Cène était corrompue de plusieurs mensonges. Et comme tous avaient confiance dans les bonnes œuvres , non sans offenser grièvement la miséricorde de Dieu, qu'ils s'efforçaient par elles de mériter sa grâce , d'acquérir sa justice , de purger leurs péchés et de le satisfaire, toutes choses qui effacent et anéantissent la vertu de la croix du Christ , ils ne connaissaient point cependant quelles étaient les bonnes œuvres; car comme s'ils n'avaient pas été institués par la loi de Dieu à justice , ils s'étaient forgé plusieurs inutiles sottises pour se rendre Dieu propice et favorable, dans lesquelles ils se complaisaient tellement , qu'ils en méprisaient quasi la règle de la vraie justice que Dieu nous a commandée par sa loi. Les traditions humaines étaient si puissantes, que si elles n'avaient pas absolument ôté la croyance aux commandements de Dieu , elles avaient du moins grandement diminué leur autorité. « Mais , ô Seigneur, tu m'as illuminé de la clarté de ton esprit pour y penser ; tu as mis devant moi ta parole comme une torche , pour me donner à connaître combien ces choses sont méchantes et pernicieuses : finalement tu as touché mon cœur, afin que justement et à bon droit je les eusse en abomination. Quant est de te rendre la raison de la doctrine , tu

vois ce qu'en porte ma conscience, c'est-à-dire, que je n'ai jamais délibéré de sortir hors des limites que je savais avoir été constituées à tes seniteurs. Cela donc que je n'ai point douté avoir appris de ta bouche , je l'ai bien voulu distribuer fidèlement à TÉglise. y>

Ainsi jusqu'au moment où le novateur s'est imaginé que Dieu l'a illuminé de son esprit , l'Église catholique avait le dépôt de la vérité et ses enseignements étaient conformes à la doctrine évangélique. Mais voilà que les yeux du novateur se sont dessillés , ce qu'il avait pris pour la vérité n'a plus été qu'un tissu d'erreurs , de superstitions et de mensonges. Pourtant la doctrine de l'Église catholique , depuis plus de quinze cents ans n'avait pas varié. Or , comme l'a dit irréfutablement Sadolct , la vérité est une et immuable ; tandis que l'erreur a pour caractère d'être variable et multiple. Ce n'est pas tout: Calvin n'est pas le seul qui s'imagine d'être en possession de la vérité. Voici d'autres novateurs qui enseignent une doctrine différente de la sienne. Comme lui, ils se disent illuminés de l'esprit de Dieu; comme lui, ils prétendent que le Seigneur a mis devant leurs yeux sa parole pour les conduire dans la voie de vie. Mais à tous ces réformateurs, à Calvin comme aux autres, on peut dire qu'au lieu de s'être dessillé^i, leurs yeux se sont obcurics, puisqu'ils ont enseigné une doctrine contraire à celle de l'Église , que Dieu, selon sa promesse , doit éclairer de son esprit jusqu'à la la consommation des siècles. Et qu'importe que le novateur de Calvin soutienne devant le juge suprême, qu'il n'a jamais songé à sortir des limites qu'il savait être posées aux serviteurs de Dieu ; qu'il a voulu distribuer à l'Église ce qu'il n'avait point douté d'avoir appris de la bouche de Dieu; qu'il a principalement travaillé à ce que la gloire de sa bonté et de sa justice apparût très-clairement, les nuages qui la couvraient étant dissipés , et que les vertus et les bienfaits de son Christ

se montrassent dans tout leur éclat ? Qu'importe qu'il soit impossible , comme Taffirme le novateur de Calvin , que cette parole de Dieu nous trompe , qui nous dit que c'est la vie éternelle de le connaître vrai Dieu , et celui qu'il a envoyé , Jésus-Christ ? Il ne Ta pas connu vrai Dieu, puisqu'il a enseigné une manière de l'honorer qui n'est pas celle de l'Église , et qu'il sait très-bien que l'Église , étant éclairée du Saint-Esprit , doit connaître et pratiquer la véritable manière de l'honorer.

« Au regard de ce qu'ils m'ont objecté que je me suis séparé de l'Église, dit fièrement le novateur au souverain juge, en cela ne m'en sens rien coupable , si davantage celui ne doit être réputé pour traître, lequel voyant les soudarts épars et écartés, vagants ça et là, et délaissant leurs rangs, élève l'enseigne de capitaine , et les rappelle et remet en leur ordre, cartons les tiens. Seigneur, étaient tellement égarés , que non-seulement ils ne pouvaient entendre ce qu'on leur commandait, mais aussi il semblait qu'ils eussent mis en oubli et leur capitaine, et la bataille, et le serment qu'ils avaient fait. Et moi , pour les retirer d'un tel erreur , n'ai point mis au vent une étrange enseigne, mais celui tien noble étendard qu'il nous est nécessaire de suivre , si nous voulons être enroulés au nombre de ton peuple. En cet endroit, ceux qui devaient retenir lesdits soudarts en leur ordre , et qui les avaient tirés en erreur , ont mis les mains sur moi ; et pour ce que constamment je persistais , ils m'ont résisté avec grande violence; et là ont commencé grièvement à se mutiner , tant que le combat s'est enflammé jusqu'à rompre l'union. Mais de quel côté soit la faute et la coulpc , c'est maintenant à toi , Seigneur , de le dire et prononcer. »

Certes , on ne peut contester que ce ne soit là un noble et beaulangage, exprimant avec une mâle énergie de généreux sentiments et des pensées élevées ; mais est-il fidèlement

413 HISTOIRR DE LA RÉF0R3tE

conforme à la vérité ? En saisissant d'une main ferme l'enseigne de capitaine , le novateur a-t-ii voulu ramener à Tordre des soldats égarés ? N'a-t-il pas voulu plutôt les exciter à la révolte contre leur chef légitime , en leur montrant « ce tant noble étendard ? » Sans doute, comme il s'en vante , il en a rallié plusieurs qui Font cru sur parole , quand il leur disait que Dieu Tavait chargé de les ramener à la bataille. Mais au lieu de les conduire à l'ennemi , il les a fait marcher contre leur ancien capitaine et ses défenseurs. Après avoir vainement tenté d'entraîner les soldats fidèles dans les rangs de la rébellion, il a semé parmi eux la division et rindisdpline, rallumé leur amour de la liberté et de l'indépendance , calomnié leur chef en l'accusant de trahison et de tyrannie. Et quand son amour de commander a rempli toute Tannée de trouble , de désordre et de sédition , m lieu de s'humilier , il ose dire au Juge suprême : « En cela ne m'en sens rien coupable I » Ne doit-il pas grandement craindre, comme le dit Sadolet , d'être jeté dans les ténèbres extérieures où il y aura des pleurs et des grincements de dents?

Le novateur affirme ensuite qu'il a toujours désiré Tunion et la concorde ; mais qu'il entendait par Tunion de l'Église , celle qui commence et linit à Dieu , parce que Dieu déclare être le seul lien qui la maintient et la conserve. Il prétend que s'il eût voulu avoir la paix avec ceux qui se disent les premiers dansTÉglise, il n'aurait pu Tacheter que par la négation de la divine vérité ; qu'il lui a semblé devoir se soumettre à tous les dangers du monde plutôt que de consentir à « ce

pacte exécrable ; car le Christ même nous a annoncé que s* le ciel devint se confondre avec la terre, la parole de Dieu resterait éternellement ; » qu'il ne pensait pas que pour faire la guerre à de tels seigneurs , il fût en discord avec TÉglise , car Dieu nous avait averti par son fils et par ses apôtres qu'il s'élèverait certains hommes avec lesquels il ne faudrait jamais

s'accorder , ayant prédit que' les loups ravisseurs et faux prophètes ne seraient pas des étrangers, mais de ceux-là même , qui se feraient passer pour pasteurs , et dont il avait commandé de se garder. « Et pourquoi , s*écrie-t-il, eussé-je craint de me séparer de ceux que tes apôtres me disaient devoir être réputés pour tes ennemis î Journellement je regardais les exemples de tes prophètes , lesquels je voyais avoir eu tant de contentions avec les sacrificateurs et faux prophètes de leur temps , qui certes , ainsi qu'il appert, étaient les premiers de TÉglise au peuple d'Israël ; mais toutefois on ne tient pas tes prophètes pour schismatiques.» Le novateur s'est donc conduit à l'égard des pasteurs de rËgUse comme les prophètes à l'égard des sacrificateurs ; il a méprisé leurs malédictions , sans s'émouvoir de leurs menaces , et de la qualification de schismatique , résistant avec constance et fermeté à ceux qui , sous ombre de pasteurs , opprimaient plus que tyranniquement l'Église ; car il sentait bien en lui quel désir il avait pour l'union , pourvu que la divine vérité fût le lien de cette concorde. Comme il n'est pour rien, assure-t-il , dans les émotions qui ont suivi , on ne les lui doit point imputer. Ce qu'il a cherché , comme la chose même , dit-il , le témoigne entre les hommes , c'est que par la parole de Dieu, toute controverse fût appaisée, afin que par l'union des esprits , les lieux parties tendissent à l'accroissement et à l'établissement du royaume de Dieu. Il soutient qu'il ne s'est point refusé à ce que, môme au péril de sa vie , la paix fût rétablie dans l'Église ; tandis que ses adversaires , transportes de fureur , couraient au feu , au gibet, aux épées , estimant qu'ils ne devaient avoir recours qu'aux armes et à la cruauté , excitant gens de tous états à cette même rage , rejetant toutes conditions de paix. D'où il est advenu que le différent, qui aurait pu s'arrangera l'amiable, a été suivi d'une telle guerre. Et quoique dans une

telle perturbation des choses, il y ait eu plusieurs opinions , «je suis, dit-il, toutefois maintenant délivré de toute craintCt puisque nous sommes devant ton siège judicial , là où équité conjointe à vérité ne peut juger que selon innocence.»

Tels sont les moyens de défense que Calvin prête au novateur appelé devant le souverain juge pour rendre con^te de sa conduite et de sa doctrine, (^lalvin est un dialecticien habile; mais comme il n'apas pour lui la vérité, son argumentation pèche par la base. Nous allons tâcher de le démontrer, en séparant ce qu'il a confondu pour le besoin de sa cause. Il faut distinguer dans la constitution de TÉglise , les deux parties qui la composent , savoir, le dogme et la discipline. L'une de ces deux parties est immuable ; Tautre variable dans de certaines limites, selon le temps et les circonstances. Si Calvin se fût contenté d'attaquer le relâchement de la discipline, il pouvait s'appuyer de l'exemple des prophètes , des Pères de l'Église et de Sadolet lui-même, qui en avait demandé la réformation ; mais comme les autres novateurs du XVP siècle, il n'a pas seulement attaqué la discipline , mais il a voulu changer et modifier les dogmes , d'après sa propre interprétation de la parole de Dieu. Il a donc travaillé à détruire l'unité de l'Église , qui ne peut subsister qu'à la condition de conserver l'intégrité de sa doctrine. D'un autre côté , il ne conteste pas à l'Église catholique d'être la véritable ÉgUse , et à la véritable Église d'être toujours éclairée par le Saint-Esprit ; d'où il suit qu'en voulant changer sa doctrine, Calvin interprète faussement la parole de Dieu et n'est , par conséquent , qu'un hérétique et un schismatiquc. Et comme, par ces fausses interprétations, il a puissamment contribué à la grande perturbation des âmes et à la propagation de diverses opinions qui se sont élevées contre les croyances de l'Église, il ne devrait pas , comme il le dit avec assurance , être délivré do toute crainte en com-

ET DES RÉFORMATEURS DE GENÈVE. il.j

paraissant devant le tribunal de Dieu , « là où équité conjointe à vérité ne peut juger que selon innocence. »

« Et quant est de ceux, reprend Calvin , après avoir fait du nouveau docteur Tapologie qu'on vient de lire, « et quant est de ceux lesquels enseignés par nos prédications, viendront avec nous pour ce môme affaire, ils auront bien que dire pour soi, car chacun aura toute prête la défense qui s'ensuit.» le disciple des novateurs , dira donc , selon Calvin , au Juge céleste, qu'il a toujours confessé publiquement la foi chrétienne, comme il Tavait apprise dès sa jeunesse , n'en ayant d'autre connaissance que celle qui était communément observée ; que la parole de Dieu qui devrait luire comme une lampe à tout le peuple , lui avait été cachée ; que pour ôter à chacun le désir d'en avoir une plus claire connaissance , on lui avait fait accroire que ce qu'il y avait de mieux , c'était de commettre à peu de gens l'inquisition de cette divine et secrète philosophie , pour en donner des réponses et des oracles ; et que le peuple n'en devait pas avoir une plus haute intelligence, mais seulement se soumettre à l'obéissance de l'ÉgUse. — Il paraît que cette sage conduite des pasteurs qui défendaient aux ignorants de s'occuper des subtilités de la théologie, et de discuter sur des matières que les plus savants sont obligés de croire sans les comprendre , n'était pas du goût du disciple des réformateurs , quoique la doctrine de ses nouveaux maîtres ne fût pas plus intelligible , et qu'il fût obligé d'y croire et d'y 'soumettre sa raison. — Il trouvait donc, d'après Calvin, que les enseignements de l'Église « ne l'instituaient point assez au droit service de la divinité ; qu'ils ne lui donnaient point une suffisante entrée à l'espérance du salut ei ne le formaient pas bien au devoir de la vie chrétienne.» « Il avait bien appris, dit-il, à n'adorer qu'un seul Dieu , mais comme il ignorait la vraie raison de cette adoration, il trébuchait soudain en y entrant. Il croyait bien, comme

on le lui avait enseigné, que par la mort du Fils de Dieu, il était racheté de la mort éternelle , mais il s'imaginait que la vertu de cette rédemption n'arrivait pas jusqu'à lui ; il attendait le jour de la résurrection , mais il en avait le souvenir en abomination comme d'une chose malheureuse. Et ce n'était pas lui qui s'était forgé cette intelligence en son cerveau , mais la doctrine qui pour lors était communément prêchée par les maîtres et docteurs du peuple chrétien , lesquels prêchaient, à la vérité, la clémence de Dieu envers les hommes , mais seulement envers ceux qui s'en rendaient dignes. Finalement ils estimaient tellement la justice des œuvres , que celui-là seulement devait être reçu en grâce qui par ses œuvres se serait réconcilié à Dieu. Cependant ils ne laissaient pas de dire entre eux que nous étions tous misérables pécheurs qui tombions fréquemment par infirmité de la chair , et que la miséricorde de Dieu était à tous le commun port de salut; mais pour l'obtenir, ils ne donnaient d'autres moyens que de satisfaire pour nos péchés ; et cette satifaction consistait premièrement à confesser tous nos péchés à un prêtre , en en demandant humblement pardon et absolution , ensuite à les faire oublier de Dieu par les bonnes œuvres; enfin, pour suppléer ce (\m nous manquait , à y ajouter des sacrifices et des purifications solennelles. Et parce que Dieu est un juge rigoureux, vengeant sévèrement l'iniquité, ils montraient combien son regard devait être épouvantable. Aussi commandaient-ils de nous adresser premièrement aux saints pour qu'ils nous rendissent Dieu favorable et propice.

Après avoir accompli toutes ces choses , encore qu'il eût en elles quelque peu de confiance, [le disciple des novateurs était , dit Calvin , bien éloigné d'une complète tranquillité de conscience ; car toutes les fois qu'il descendait en lui-même , ou qu'il élevait son cœur vers Dieu , il était saisi d'une telle horreur, qu'il n'y avait ni purifications , ni satisfactions qui

ET 0BS BiFOBMilXURS BE ONËyE. 417

JSin.pasMnt ^9ént. Et plus il se jconsidérait de près , et plus sa -coosdence était pressée sons de piquants aillions, ^ tallemeut qu'il ne lui demeurait d'antre soûlas et confort , ^faion 4e se tromper soi-même en s- oubliante II continuait 4€inc , parce qu'il ne s'offrait rien de mieux à lui , de vivre .oraime il avait commencé , quand il s'est élevé une autre forme de doctrine , non pas pour nous détourner de la profession chrétienne, mais pour la ramener elle-même vers sa propre source et la rétablir danssa pureté. Offensé de cette nouveauté, dit-il, à grand peine a-t-il voulu y prêter l'oreille, et au commencement il a vaillamment et courageusement résisté ; car il lui répugnait de confesser que toute sa vie il e&t été nourri dans l'erreur et l'ignorance ; et il y avait même une chose qui l'empêchait de croire à ces gensr-là , c'était la révérence de l'Église. Mais après qu'il eut une fois ouvert les ordlles et souffert d'être enseigné , il connut bien qu'une telle crainte que la majesté de l'Église ne fut diminuée , était vaine et superflue ; car ils montraient qu'il y avait grande différence entre se séparer de l'Église, et s'employer à corriger les vices dont l'Église même est souillée et contami^ née. De l'Église, ils en parlaient honorablement, et montraient que son union était leur principale intention; et pour qu'il ne semblât point qu'ils voulaient quelque fausse innovation sous le nom de l'Église , ils montraient qu'il n'était^pas une chose étrange que les antéchrists y obtinssent le lieu de pasteurs , sur quoi ils donnaient plusieurs exemples , par lesquels il apparaissait clairement qu'ils ne tendaient à antre fin qu'à l'édification de l'Église , et qu'ils agissaient en cela comme plusieurs serviteurs de Jésus-Christ que nous mettons au nombre des saints. S'ils parlaient librement et ouvertetement contre le pape de Rome, tenu et réputé pour vicaire du Christ et successeur de saint Pierre et pour le chef de l'Église , ils en donnaient pour raison, que de tels titres n'é-

talent que vains épouvantails, qui ne devaient point éblouir les yeux des Qdèles , au point de n*oser regarder et discerner la chose au vrai ; qu'il s'était élevé à une telle hauteur et magnificence , alors que le monde était oppressé comme d*an profond sommeil d'ignorance et d'éblouissement ; que ni par la bouche de Dieu, ni par une légitime vocation de TÉglise , il n'en avait point été constitué prince et chef , mais de sa propre autorité et de sa seule volonté il s'était soi-même élu ; qu'il ne fallait pas davantage souffrir la tyrannie dont il opprimait le peuple , si nous voulions que le royaume de Dieu demeurât sauf et entier entre nous. Ils ne manquaient pas de très-fortes raisons , continue le disciple des novateurs, pour confirmer toutes ces choses. En premier lieu ils réfutaient clairement tout ce qu'on avait alors coutume d'alléguer pour établir la principauté du pape, et lui ayant ôté sur ce point tous ses fondements , ils en démolissaient aussi la grandeur par la parole de Dieu, tellement qu'il était devenu commun et tout clair, tant aux savants qu'aux ignorants, que le vrai ordre de l'Église était alors entièrement perdu , les clefs , sous lesquelles est contenu Tordre ecclésiastique , méchamment falsifiées, la liberté chrétienne renversée , et le royaume du Christ totalement prosterné , lorsque cette principauté fut élevée. Ces nouveaux prédicateurs avaient , en outr^ , de quoi aiguillonner la conscience de celui qui les écoutait, pour qu'il ne fît point l'endormi à leurs intentions , disant qu'on ne peut trouver auprès de Dieu excuse à une faute volontaire, puisque, même si Ton est détourné du droit chemin par ignorance , on ne demeure point impuni de sa faute ; ce qu'ils prouvaient par le témoignage du Fils de Dieu qui dit que si un aveugle conduit un autre aveugle, tous deux tombent dans le fossé.

Lorsque son esprit a été vraiment attentif , poursuit le disciple des novateurs, il a commencé à connaître , comme à

la clarté d'un flambeau, dans quel bourbier d'erreurs il s'était vautré et souillé. Étant donc, selon son devoir, consterné et éperdu pour la misère en laquelle il était tombé , et plus encore pour la mort éternelle qui lui était prochaine , il n'a rien estimé lui être plus nécessaire , après avoir condamné en pleurs et gémissements sa façon de vivre passée , que de suivre celle qu'il prétend lui venir de Dieu.

4c Maintenant donc , Seigneur , dit-il , en terminant son discours , que reste-t-il à moi , pauvre et misérable , sinon t'offrir pour toutes défenses mon humble supplication que tu ne veuilles me mettre en compte celui tant horrible abandonnement et éloignement de ta parole , duquel par ta bénignité merveilleuse tu m'as une fois retiré ? »

Telle est la défense que Calvin prête au disciple des nouveaux docteurs qu'il fait comparaître devant le souverain juge. Une chose nous choque au premier coup d'oeil , tant dans le discours des maîtres que dans celui du disciple, c'est le ton d'orgueilleuse assurance qui serait à peine supportable devant un tribunal ordinaire , et qui ne convient nullement à deux accusés en présence du Juge du ciel , qui connaît leurs plus secrètes pensées. En second lieu , après avoir lu la description que donne Calvin de l'état moral et de la manière de vivre du nouveau converti , quand il suivait les enseignements de l'Église catholique, on se demande en quoi il a pu être si coupable qu'il se croie obligé de demander grâce avec pleurs et gémissements. Si l'on suppose qu'il fût dans Terreur , en rendant fidèlement à Dieu le culte qu'il avait appris à lui rendre , comme son erreur était involontaire , il n'avait nullement à craindre que Dieu lui en fît un crime. Que signifie donc cette humble supplication qu'il lui adresse de ne pas lui mettre en compte « ce tant horrible abandonnement et éloignement de sa parole ? »

Avant qu'il eût prêté l'oreille aux discours des nouveaux

docteurs, il avait foi en l'Église, s'en rapportant pour Tinterprétation des dogmes qu'il ne comprenait pas , aux lumières des pasteurs et des docteurs qu'elle avait chargés de les expliquer aux fidèles. Comment supposer après cela que sa conscience ne fût pas tranquille ? S'il sentait parfois eu lui-même Taiguillon du remords , c'est qu'il ne conformait pas toujours sa conduite aux enseignements de TÉglise. Mais ce « soûlas et confort » qu'il cherchait , dit-il , inutilement, il aurait pu le trouver dans l'Église même, dans les sacrements dont elle dispose pour le soulagement et la sanctification des pécheurs. Toutefois l'aiguillon du remords dont il se plaint , était nécessaire à son âme pour la stimuler et l'empêcher de s'endormir dans la tiédeur et Tindifférence.

Mais ce n'était pas alors qu'il suivait avec simplicité les enseignements de l'Église, qui entoure ses enfants des soins les plus maternels , que son âme a été livrée à de cruelles tortures, c'est quand les novateurs sont venus. lui dire que les anciennes croyances qui soutenaient sa faiblesse et soulageaient son infirmité , n'étaient qu'erreurs et mensonges ; que les saints , par exemple, qu'il avait toujours invoqués comme ses patrons auprès de Dieu , ne l'avaient jamais écoutés ; que vénérer leurs images était un acte d'idolâtrie ; que la charité qui l'unissait aux vivants par une communauté de prières et de bonnes œuvres , s'arrêtait devant la mort comme devant une infranchissable barrière, et qu'il ne devait plus prier pour ceux qu'il avait aimés, parce que, séparés de lui par la tombe , ils ne participaient plus à ses prières. Ah I combien son âme avait dû être déchirée, quand , après avoir perdu un père , un fils , une mère , une épouse , il entendait ces hommes nouveaux , lui défendre de prier pour eux I Certes , ce n'est pas pour avoir cru et pratiqué la doctrine consolante de l'Église qu'il devrait demander pardon à Dieu,

mais pour ravoir abandonnée ; car en l'abandonnant il a péché contre la charité, et par conséquent contre Dieu même. Ce n'est pas tout : le malheureux , pour avoir prêté l'oreille avec trop de complaisance à la nouvelle doctrine, il a fini par perdre la foi. En effet , comment le doute ne serait-il pas entré dane son ame , en voyant les nouveaux docteurs s'entendre pour attaquer la doctrine de l'Église, mais ne s'accorder nullement sur celle qu'il fallait fonder , chacun invoquant la parole de Dieu en faveur de son opinion et traitant de blasphème l'opinion contraire à la sienne ? Les uns , comme Luther , soutenant la présence réelle de Jésus-Christ dans TEucharistie ; les autres , comme Zwingle et Œcolampade , niant cette divine présence , et prétendant que le sacrement n'est qu'un signe ? Comment aurait-il pu conserver la foi , au milieu de cette multitude de sectes, se combattant , se damnant les unes , les autres , chacune se vantant d'avoir pour elle seule l'Évangile et la vérité ?

Or, c'est ce doute dans lequel il avait été fatalement conduit , en se séparant de l'Église , c'est cette incertitude qui mène à l'irréligion qu'il devrait « condamner avec pleurs et gémissements , » devant le Juge céleste ; c'est pour ce triste état de son âme qu'il devrait maintenant demander grâce et non pour « sa façon de vivre passée » qu'il serait injuste de lui reprocher. Combien il serait moins à plaindre si , au lieu d'écouter les novateurs , il eût continué de « leur vaillamment et courageusement résister , » comme il avait commencé de le faire I

« Pour moi , dirait-il alors, avec le catholique de Sadolet, » pour moi , après avoir été instruit par mes parents , qui y> l'avaient eux-mêmes appris de leurs pères et de leurs » aïeux , à obéir en toutes choses à l'Église catholique , à » observer ses lois , ses avis , ses décrets , comme s'ils ve- » naient de vous-mêmes , Seigneur Dieu , m'étant aperçu

422 mSTOIBE DE U RÉFORME

» que presque tous ceux qui portaient le nom de chrétieDS, » qui avaient suivi vos étendards avec nous, avant nous , au » loin et au large , dans tout Tunivers, étaient et avaient été » dans les mêmes sentiments ; qu'ils reconnaissaient et vé- » néraient comme la mère de leur foi cette Église elle-même, » et regardaient comme un sacrilège de s'écarter de ses » préceptes et de ses institutions , je me suis appliqué à vous » plaire dans cette même foi que TÉglise catholique observe » et enseigne. Et quoique des hommes nouveaux fussent » venus qui , la bouche et les mains pleines des Écritures , )> s'efforçaient de susciter certaines choses nouvelles , d'é- » branler les anciennes , d'accuser l'Église, de nous enlever, » de nous arracher à l'obéissance que nous avions toujours » eue pour elle, j'ai voulu néanmoins constamment rester » dans ce qui avait été déjà et dans la suite anciennement » observé et transmis dans l'Église , par mes ancêtres et » par l'unanimité des Pérès les plus saints et les plus savants- » Quoique d'ailleurs les mœurs présentes de beaucoup de » prélats et d'ecclésiastiques fussent telles, qu'elles pouvaient )>me soulever d'indignation, cependant elles ne m'ont pas » détourné de mes sentiments ; car j'avais décidé , comme »vous l'ordonnez, ômon Dieu, dans votre Évangile , que » je devais obéir à leurs préceptes qui étaient certainement » saints ; mais qu'il fallait laisser à vous seul le jugement de » leur conduite et de leurs actes ; surtout lorsque moi aussi, » étant souillé et infecté de tant de péchés qui maintenant » se montrent sur mon visage , je ne pouvais être dîg:ie de » juger les autres. C'est pour ces péchés que je suis mainte- » nant devant votre tribunal , implorant non la sévérité de » votre justice , Dieu très-clément , mais plutôt votre miséri- » corde et votre pitié.»

« Or, fais maintenant comparaison , s'écrie Calvin , si bon te semble , Sadolet, de cette action à celle de ton simple

homme. Ce sera bien merveille si tu doutes laquelle des deux tu préféreras à Taulre.» Qu'on la fasse donc , cette comparaison, puisqu'il le demande ; mais elle ne sera pas à l'avantage de son disciple ; car le simple homme de Sadolet mérite plus que lui de trouver grâce auprès de Dieu , non pas tant pour avoir, comme dit le réformateur, « constamment gardé la religion qui lui avait été baillée par ses aïeux et prédécesseurs, » quoique le christianisme dans lequel il a été élevé , le distingue des Juifs , des Turcs et des Sarrasins , avec lesquels Calvin n'a pas honte de le confondre , mais pour avoir fidèlement conservé le précieux dépôt de la vérité qu'il avait reçu de ses pères , malgré les pernicieux conseils des nouveaux docteurs ; mais pour avoir pratiqué l'obéissance et l'humilité tant recommandées par le Christ, en soumettant son jugement à celui de l'Église catholique , d'abord parce que l'Église catholique , comme le dit Sadolet , « ne se trompe pas et ne peut se tromper, étant gouvernée par le Saint-Esprit dans ses décrets publics et universels et dans ses conciles , ensuite parce que si elle se trompait ou s'était trompée , ce qu'on ne saurait croire et dire sans crime , on ne reprocherait point son erreur à un homme qui, sincère et bamble de cœur envers Dieu, aurait suivi la foi et l'autorité <le ses ancêtres.»

Calvin ajoute que s'il voulait « user de baverie , » il ne

tiendraitqu'à lui de faire le portrait d'un pape, d'un cardinal,

de quelque prélat ou de quelque docteur, « voire même des

plus exquis, » du parti de Sadolet ; mais au lieu, dit-il , de

suivre un exemple qu'il a blâmé, il se contentera de les prier

« de penser et repenser combien fidèlement ils repaissent le

peuple chrétien auquel on ne peut servir autre pain que la

parole de Dieu. » Mais cette satisfaction , Calvin se l'est déjà

donnée dans une lettre adressée à un évêque son ancien

434 mSTOIBE DE U RiFOBMB

ami (1), et il se la doQûera encore dans d'autres écrits. Qu'il ne se pique donc pas de modération, lui qui pour seuil* 1er ses adversaires ne craint pas de salir ses mains , comme dans ses pamphlets contre le chanoine de Lyon, Gabriel de Saconay qu'il traîna plus tard dans la boue , et contre le savant et malheureux Castalion, qu'il traita de voleur (2). Ce qu'il dit ensuite des évêques en général , peut être re^ tourné contre lui et tous les autres novateurs , à sa¥oir « qu'ils n'en sont pas encore à la conclusion, où ils n'auront plus réchaffaud à commandement pour vendre sans danger leurs happelourdes et abuser les consciences par leurs tromperies ; mais où ils tomberont par la volonté de Dieu , dont le jugement dépendra non de la faveur populaire , mais de son immuable équité ; que Dieu ne s'enquerra pas seulement des faits externes , mais aussi de la sincérité du cœur.» Le& évêques pourront aussi dire de lui et de ses pareils œ qu'il dit d'eux-mêmes , quand il se demande s'il en est un seul « qui n'ait ce remords de conscience de travailler plus pour les hommes que pour Dieu.»

Calvin se plaint que Sadolet traite les réformateurs « trop inhumainement dans son épitre , )> et que « dans sa dernière clause il épanche à pleine bouche le venin de sa méchanceté.» Qu'on lise toute la lettre du prélat , et nous défions qui que ce soit d'y trouver, non plus que dans tous ses autres écrits, la moindre trace de venin. Jamais homme ne mérita moins que lui le reproche de méchanceté ; car son âme fut toujours sans fiel, et sa parole sans amertume. Après avoir jeté i la

(1) Voir la page 323.

(3) Voir aux pièoea jûitiAoRtivus Iîbb AaàKOÉs OB Caltot unuB SEumim^ •inuBS.

ET DES BiFOBMATEURS DE GENÈVE. 425

face du pieux cardinal cette injure imméritée , Calvin relève Taccusation d'avarice sur laquelle le prélat était revenu. En prenant Tavarice dans le sens vulgaire du mot, on s'éloigne , comme nous l'avons dit , de celui que lui donnait Sadolet , qui , dans d'autres écrits , la regarde comme le principe de tous les vices. Ces réserves faites, nous sommes de l'avis de Calvin , qui dit avec juste raison que les réformateurs , « en blâmant l'avarice des pasteurs , étaient nécessairement contraints de vivre continemment et raisonnablement , et qu'en montrant que le meilleur moyen de les corriger , c'était de les dépouiller de leurs richesses , afin qu'étant déchargés de ce soin , ils en eussent un plus grand de l'Église , ils se fermaient à eux-mêmes le chemin des richesses.» Nous avouons aussi que pour plusieurs d'entre eux , le moyen le plus assuré de parvenir aux richesses et aux honneurs , c'était d'accepter , au commencement , les conditions qu'on leur offrait, s'ils renonçaient à leur doctrine.

Voyons maintenant si , comme le prétend Calvin , on ne peut accuser d'ambition les nouveaux docteurs , attendu que les premiers qui ont entrepris l'œuvre de la réforme «ne pouvaient, dit-il, espérer autre chose sinon d'être honteusement conspués et rejetés de tout le monde , et que ceux qui sont venus après se sont exposés sciemment et de leur plein gré à d'innombrables opprobres. » Et d'abord , comment leur supposer assez peu d'esprit, aux uns , pour oser entreprendre une œuvre qu'ils savaient d'avance devoir être « conspuée et rejetée de tout le monde , )> et aux autres , pour s'exposer sciemment et de leur plein gré , sans espoir d'aucun résultat, à d'innombrables opprobres î Les réformateurs n'étaient pas si fous. Mais il y a deux sortes d'ambitions ; Tune s'attache aux honneurs et aux dignités ; c'est la passion d'une âme vulgaire qui recherche avant tout la satisfaction de la vanité. Cette ambition là est la plus commune , et nous

avouons qu'en général elle tentait peu les réformateurs. L'autre est plus délicate dans son objet , mais elle est plus insatiable. Elle ne consiste pas à commander aux hommes , au nom des dignités dont on est revêtu et qui sont indépendantes de la personne, comme Thabit Test du corps, mais à régner sur leurs âmes et sur leur conscience • à rendre leur volonté l'esclave de la nôtre , à Tassujétir et à l'enchaîner. Voilà l'ambition dont ne fut exempt aucun des novateurs du XVP siècle , et dont Calvin lui-même était dévoré. Mais cette passion de dominer Tintelligence d'autrui , de s'approprier sa volonté , est le plus impérieux des besoins chez l'homme qui l'éprouve ; et pour que les autres hommes deviennent ses esclaves , il est à son tour l'esclave de son orgueilleuse passion de les dominer. Aussi rien ne lui répugne pour la satisfaire ; et c'est avec juste raison que Sadolet accuse les novateurs d'avoir usé de tromperies et de malices intestines , quoique Calvin prétende qu'il n'en trouve en eux aucun soupçon , et qu'il laisse de pareils moyens au sacré collège. Selon lui , c'est encore une calomnie de dire avec Sadolet , qu'ils n'ont trouvé dans toute l'Église un seul personnage qu'ils aient estimé digne de foi ; car s'ils mettent la parole de Dieu au-dessus de tout jugement humain , ils accordent , cependant, une certaine autorité aux saints Pères et aux conciles , pourvu qu'ils soient conformes à la règle de cette parole , « les estimant dignes de l'honneur qu'ils doivent raisonnablement tenir sous le Christ. » C'est-à-dire, que les novateurs mettent au-dessus de tout jugement humain leur propre interprétation de la parole de Dieu. Si cette interprétation est conforme à celle des Pères et des conciles, ils invoquent leur autorité; sinon ils les repoussent comme contraires à cette parole. C'est ce que Calvin appelle : « estimer les conciles et les Pères dignes de l'honneur qu'ils doivent raisonnablement tenir sous le Christ. » .

ET DES BiFORMÀTEURS DE GENÈVE. 427

« Mais le plus énorme de tous les crimes que tu nous impates , s'écrie le réformateur indigné , c'est que nous nous sommes efforcés de dissiper et de mettre en pièces l'épouse de Jésus-Christ. Si cela était vrai , nous serions à bon droit estimés par toi et par le monde universel , comme gens perdus. » Malheureusement pour la cause que défend Calvin , cette accusation du prélat résiste à tous ses moyens de défense, n a beau entasser à l'appui de ses arguments, métaphores sur métaphores, se servir d'expressions d'une crudité révoltante et d'images qui offensent la pudeur ; il a beau dire que Sadolet accuse de « déchirer l'épouse du Christ ceux-là qui désirent la rendre chaste vierge à Christ ; qui sont sollicités d'une sainte jalousie de la lui conserver entière ; qui la révoquent à la foi maritale ; qui ne craignent point de prendre débat à tous les adultères qu'ils ont connus tâcher à corrompre sapudicité. » Il a beau soutenir "que « la pudicité de l'Église était corrompue et , qui plus est , violée de doctrines étrangères et pérégrines constitutions par gens de la faction de Sadolet; qu'elle avait été violemment prostituée par innumérables superstitions ; coinquinée de cette très-orde manière d'adultère , savoir est , de l'adoration des images. > Toute cette rhétorique débraillée s'épuise en efforts superflus ; tous les traits acérés de cette violente invective s'émoussent et se brisent contre l'éternelle vérité de ces magnifiques et chastes paroles du prélat romain :« Et en supposant qu'il pût y avoir quelque moyen de souffrir , de tolérer tous les autres actes de ces hommes, comment supporter (et en cela il ne me semble pas même possible qu'ils obtiennent auprès de Dieu pardon et miséricorde ) comment supporter qu'ils se soient efforcés de déchirer l'unique épouse du Christ ? que cette tunique du Seigneur que des soldats impies ne voulurent pas diviser, ils aient osé, eux, nonseulement la diviser , mais encore la mettre en pièces ? »

Calvin avoue qu'avant Tapparition des nouveaux docteurs, le monde était calme et tranquille, « à cause, dit-il, delà stupidité du peuple et de la paresse des pasteurs ; » mais il ajoute qu'il n'en était pas de même dans les écoles « où les sophistes s'obstinaient à la dispute. » Tant que ces discussions ne sortaient pas de l'obcurité des écoles , elles importaient peu à la tranquillité du monde ; mais elles furent une calamité publique , lorsque les novateurs les produisirent au grandjouretqu'ils enflammèrent les esprits pour des subtilités qu'ils ne comprenaient pas eux-mêmes. Combien ils auraient mieux fait de laisser au peuple son heureuse « stupidité » et aux pasteurs leur sage « paresse, )> que de fanatiser le monde pour des controverses sans fln, qui engendrèrent des guerres horribles, et furent sur le point de plonger de nouveau l'humanité dans la barbarie I

« Bien confessè-je , dit le réformateur, qu'après que l'Évangile s'est nouvellement apparu , plusieurs grandes contestations se sont échauffées, dont il n'était nouvelles auparavant. Toutefois ce serait à tort si on imputait ces choses aux nôtres, lesquels partout le détour de leurs actions n'ont cherché autre chose sinon qu'en rétablissant la vraie religion , les églises qui étaient dispersées et divisées par discorde et dissensions , fussent rassemblées en une bonne et entière union. » Ainsi, selon Calvin, la prédication du nouvel Évangile a donné naissance à de grandes contestations , et ce n'est pas à ceux de son parti qu'on doit les imputer. Mais si , comme il le prétend , les nouveaux docteurs se sont efforcés de rétablir l'union parmi les églises , ils n'en sont pas moins les auteurs des discordes qui les divisent , puisque le monde était auparavant pacifique et tranquille. Seulement , en s'efforçant de rétablir l'union , sans y parvenir, ils montrent leur impuissance à éteindre l'incendie qu'ils ont eux-mêmes allumé.

S'il Caut en croire Calvin , tandis que les nouveaux docîurs « demandent une paix avec laquelle le royaume de tirist florisse , )> les inventions des catholiques détruisent 1 un jour, ce qu'ils ont mis plusieurs mois à construire. ais l'Église catholique n'a pas besoin de leurs constructious >hémères. Fondée sur les promesses de Jésus-Christ, qui i assurent une éternelle durée, c'est avec juste raison a'elle ne reconnaît pas aux novateurs la mission de changer )s dogmes.

> Je ne t'opprimerai point de tant de paroles , ajoute le ^formateur à bout d'arguments et d'invectives , en un mot ï peux dépêcher l'affaire. Les nôtres se sont offerts de renre raison de leur doctrine; [et ne refuseront de céder , s'ils ont vaincus par raisons. » A la bonne heure; mais s'ils 'avouent pas qu'ils soient vaincus par raisons , qui sera mr juge î La proposition n'est pas sérieuse ; et loin de clore J débat, Calvin l'éternisé. Qu'il souffre donc que Sadolet *aite les nouveaux docteurs de « séditieux qui ne laissent oint l'Église en repos. » « Ou cesse donc de nous pourchas- 3r en cet endroit, répond le réformateur, ou confesse avertement qu'il faut ôter la religion chrétienne de la méloire des hommes , laquelle est cause d'engendrer tant de imulte et de séditions au monde. » Hé quoi I une rehgion ai ordonne d'aimer le prochain comme soi-même , qui prê- 16 aux hommes la paix, l'union et la concorde, aurait Qgendré parmi eux tant de tumulte et des séditions ? Mais est dire que le bien est la cause du mal , et l'amour, de la aine. Ce qui a engendré tant de maux au monde , ce n'est as la religion chrétienne , mais la méchanceté des hommes ui s'est toujours opposée à ses divins enseignements ; mais )S hérésies , qui , divisant les hommes , quand elle cherche à s unir, l'empêchent d'accomplir son œuvre, et qui étant pour [le comme les maladies pour le corps humain , tendent sans

cesse à la détruire. Or, TÉglise catholique ue combat pas seulement les hérésies en lançant contre elles ses anathèmes, mais surtout en conservant Tunion des âmes dans runité de foi. Écoutons Sadolet faisant ressortir le caractère de la véritable Église que Calvin n'ose contester , et montrant que c'est en le gardant sans altération , que l'Église catholique suit avec fidélité les préceptes de son divin fondateur.

« Quel est, dit le prélat, le commandement de Dieu? Quel )> est l'enseignement du Christ? Certainement c'est que nous » soyons tous un en lui-même. Pourquoi nous a-t-il été » donné du ciel et de Dieu cet insigne et excellent bien de la y> charité , laquelle est divinement infuse dans la race chré- )> tienne seulement et non dans les autres nations ? N'est-ce y> pas pour que nous confessions tous le Seigneur d'un seul » cœur et d'une seule bouche î Pensent-ils , ces hommes y> (les novateurs), que la rehgion chrétienne soit toute autre > chose que la paix avec Dieu et la concorde avec le pro- » chain ? Voyons ce que le Seigneur lui-même dit dans saint » Jean , en priant son Père pour ses disciples : « Père saint, y> conserve en ton nom ceux que tu m'as donnés, afin qu'ils » soient un comme nous. Et je ne prie pas seulement pour » ceux-ci, mais aussi pour ceux qui croiront en moi par » leurs paroles : quils soient tous un comme tu les en moi, » mon Père, et que je le suis en toi; qu'eux-mêmes soient » un en nouSj afin que le monde croie que tu m'a^ envoyé. » Et moi je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, afin » qu'ils soient un, comme nous sommes un, moi en eux et y> toi en moi, afin qu'ils soient parfaits en un.

» Vous voyez , poursuit le pieux cardinal , après cette » admirable citation , vous voyez , très-chers frères , vous » discernez à la claire lumière de l'Évangile ce que c'est que » d'être véritablement chrétien , puisque toute la gloire de

Diea, et celle qui nous puisse venir de lui, et celle que nous puissions avoir auprès de lui, consiste seulement dans cette unité entre nous ; puisque le Sauveur ne désire et ne demande à son père que cela pour nous, puisqu'il ne pense de voirreticer quelque fruit de ses labeurs et de ses souffrances, de cette fragilité du corps humain qu'il avait reçue pour nous , de sa croix , de sa mort , et pour la gloire de son Père qu'il recherchait avant tout , et pour notre salut pour lequel il allait mourir , que si nous étions un entre nous et en lui-même. Or, c'est à cela que tendent sans cesse les travaux et les efforts de l'Église catholique , à l'accord de nos sentiments , et à notre unité dans le même esprit ; à ce que les hommes , ne pouvant tous s'unir en un seul corps , parce qu'ils sont séparés par la distance des lieux et parles intervalles des temps, un seul esprit cependant , qui est toujours et partout le même , les vivifie et les gouverne. »

Or, comme l'Église catholique a fidèlement rempli sa ivine mission de conserver l'unité de foi parmi les peuples hrétiens , c'est à bon droit que Sadolet accuse les ennemis e cette Église d'être les ennemis de l'Esprit-Saint, en s'efforant de rompre son unité, « d'émettre des idées contraires^ e dissoudre la conformité des sentiments , de détruire la )ncorde dans la religion. » Calvin se contente de dire , pour ^pondre à ces justes accusations , que ceux de son parti 3 sont employés à « oppugner toutes les sectes qui se sont evées. » Il est vrai que certaines sectes qui devaient le jour IX réformateurs , ont été par eux combattues ; mais parmi IX y en a-t-il un seul qui ait renoncé à sa haine contre Église catholique, et qui n'ait cessé de travailler à rompre >n unité? Aussi, comme aucun d'eux n'est disposé à reconaître l'autorité de cette Église, Calvin forme-t-il un vœu térile et dérisoire , quand il dit en terminant sa lettre :

432 HisTOnts de u bi&foriik

« Fasse le Seigneur, Sadolet , que toi et tes autres tiens en* tendiez quelquefois qu'il n*est point d'autre lien de l*TiDioQ ecclésiastique , sinon que Christ notre Seipeur qui nous a réconciliés à Dieu son père , nous retire de cette dissipation en la société de son corps , afin qu'en telle sorte par la seule parole et par son esprit nous soyons unis en un cœur et en une pensée I » Nous croyons beaucoup plus à la sincérité du prélat romain lorsque , après avoir parlé « de la passion , de l'acbamement, 'de toutes les machinations , de tons les artifices » des nouveaux docteurs pour détruire Tnnité de l'Église et la concorde dans la religion , il demande à Dieu , non « d'exterminer toutes ces lèvres trompeuses, tonte cette grandeur de paroles , ni d'ajouter l'iniquité sur leur iniquité , mais de les convertir et de les ramener à un bon esprit. »

Maintenant que nous avons consciencieusement rempli notre tâche de critique , nous nous associons volontiers , comme nous avons fait en la commençant , aux éloges qu'on a donnés de tous temps aux beautés littéraires de la lettre de Calvin. Mais nous soutenons que celle de Sadolet lui est supérieure sous le rapport de la doctrine , de la convenance du langage, delà grandeur des pensées, de la noblesse et de l'onction évangélique des sentiments. Qu'on ne dise pas surtout , à l'exemple d'un historien protestant (1 ) , que le pieux cardinal « a été réfuté avec force et habileté » par l'orgueilleux réformateur; car il est facile de juger en comparant les deux lettres , que la valeur dogmatique, du prélat romain est sortie victorieuse de la captieuse argumentation de son adversaire et de ses violentes invectives. Nous n'en sommes

(i) Spon. HiST. mCofiiTE, t. H, p. 20. Notei.

ET BKS ttÎFORlKÀTtttRi ttË (^feNÈYE. 433

pas moiûs de l'avis d'Alexandre Moras , quand il dit : a Quiconque Youdra connaître la beauté et la force du style de Calvin , qu'il lise la réponse qu'il a faite à Sadolet. » Mais c'est de la lettre du cardinal qu'il aurait dû parler et non de celle du réformateur , (Juand il ajouta : « Il ne pourra le faire sans avoir le cœur touché, sans en devenir meilleur et plus saint. »

434 HISTOIBI DS U RÉFOBia

LIVBE lY.

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