‹ Histoire de la réforme et des réformateurs de GenèveChapitre 29 sur 51 · CHAPITRE XYI. ( 1540 a · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI. ( 1540 a

Bappel de Calrin. — D se fait longtemps prier de revenir à Genève.— Indifréreoei do peuple à son retour. — Calvin organise à Genèye la théocratie. — Le coniistoire. — Les lois draconiennes. — CoUadon.

Les trois députés que le conseil général avait condamnés à mort par contumace en 1 539, pour avoir cédé aux Bernois par un traité le prieuré de Saint-Victor, étaient Jean Lullin, Amé de Chapeaurouge et Gabriel de Monathon. C'étaient des patriotes , qui avaient consenti à cette cession pour éviter à Genève un envahissement à main armée , dont la menaçaient les seigneurs de Berne. Ils étaient tous les trois des plus apparents de la ville, et y comptaient de puissants amis, entr'autres , Jean Philippe , capitaine-général , qui avait été

ET DES BéFORMATEims M GENÈVE. 435

syndic en 1 538 , et appartenait comme eux à la faction des Artichauds. Aussi leur condamnation excita-t-elle une sédition dont Jean Philippe fut le principal auteur (1). On se battit dans les rues ; le capitaine-général tua un homme de sa pertuisane , et un Allemand de son parti y perdit la vie. Le conseil donna Tordre à ses archers de se saisir de Jean Philippe , qui s'était enfermé dans sa maison , où il résista pendant quelque temps et fut cause de la mort d'un homme. Il se sauva enfin par-dessus les toits et alla se cacher , au milieu du foin , dans Técurie de l'auberge de la Tour-Perse, n (ut découvert et conduit en prison , escorté par les syndics et les soldats du guet , qui le protégèrent contre la fureur de la multitude. Exemple qu'il faut ajouter à tant d'autres , de rinconstance du peuple, qui, ce jour-là , criait contre Jean Philippe , demandait sa mort , et voulait le déchirer de ses propres mains , ne se souvenant plus que , huit jours aupaavant , le capitaine-général était son idole.

Les amis des anciens ministres , qui avaient adopté pour signe de ralliement des fleurs vertes avec le nom de Farel , afin de se distinguer des Artichauds (2), eurent définitivement le dessus. Claude Richardet , premier syndic en 1538 , l'un des principaux Artichauds , avait pris part à l'émeute ; il voulut se sauver en descendant les remparts ; mais il se trouva trop lourd et se tua en tombant. Malgré l'intercession des seigneurs de Berne , le capitaine-général Jean Philippe fat condamné à avoir la tète tranchée. Les trois députés furent plus heureux ; ils rentrèrent en grâce en vertu d'un

(1) SpoD. HuT DB Gehèye, t. II, p. 28 et suit.

(2) Selon ({uelques historiens , le mot d^Ariiehaad vient par alU^ration d^Ariiculanif nom qu*on leur avait donné , à cause des articles du traité de

iS6 VtSTOfRS t)K U KÊFimUIS

traité qn'on appela le départ de Bâle, par lec}ael des arbitres de ce canton réglèrent le différend entre Berne et fienère , relatif aux biens du chapitre et au prieuré de Saint-Victor, qui furent conservés aux Genevois. Lullin, Chapeaurouge et Monathon en furent quittes pour faire amende honorable an conseil des Deux-Cents et pour payer une légère somme d'argent. Ainsi la faction des Artichauds , réduite à l'impuissance par la disgrâce des quatre syndics de l'an 1 538 , qui en étaient les principaux chefs , laissa le champ libre à ses adversaires , qui devinrent les maîtres de Genève.

€ On est surpris , dit M. Fazzy , de voir presque tous les noms des hommes marquants qui avaient figuré dans Taffranchlssement de la ville , compromis , tan'dis que de VmUt côté s'élevaient , sous le manteau du blgotisme , des hommes nouveaux, qui ne paraissent pas avoir d'autremérito que celui d'affecter une certaine rigidité de conduite plus fausse que réelle. )> Ce fut sous la pression de ces hommes Douvéimx, étrangers, pour la plupart, aux sentiments qui animaient les anciens patriotes, que les conseils songèrent à rappeler Calvin. Vers le milieu de Tannée 1540, Ami Perrin fut envoyé à Strasbourg , avec ordre de mettre tout en œuvre auprès du ministre , pour le décider à venir à Genève reprendre la conduite de son ancien troupeau. Il n'y trouva pas le réformateur , mais il ne laissa pas de remplir sa mission avec zèle. Calvin ne répondit pas d'abord d'une manière positive à la demande des conseils , il se contenta d'indiquer à l'église de Genève Pierre Viret , qui exerçait alors le ministère à Lausanne.

Malgré les exhortations que le réformateur adressait aux Genevois , d'avoir pour leurs nouveaux pasteurs les égards qu'il disait être dûs aux ministres de l'Évangile, égards dont lui-même les croyait indignes , comme nous l'avons vu dans sa lettre à Bullinger , le peuple avait pour eux le plus

gcmA mépris. Les réfugiés les insoltaieut, quand ils les ratacontraient dans la ville, riaient à leurs sermons et refusaient de recevoir la communion de leurs mains. Si les s^dics opposaient leur autorité , les amis de Calvin les accusaient de tendance à Tidolâtrie. Surgissait-il parfois quelque question dogmatique , aucun membre du clergé n'avait assez de lumière pour la décider ; le souvenir de Calvin revenait alors à tous les esprits, et le conseil regrettait plus amèrement son absence, comme lorsqu'il reçut la lettre du cardinal Sadolet. Enfin, 'ces malheureux ministres, désespérant de remédier au désordre , quittèrent presque tous la ville. Ce fut dans ces circonstances que Pierre Yiret , céda aux sollicitations des Bernois et des Genevois , et consentit à venir de Lausanne exercer le ministère à Genève. Mais comme il ne prit l'engagement de n'y rester que quelques mois, les conseils décidèrent « d'envoyer quérir à Strasbourg maistre Johannes Calvinus, lequel est bien savant, pour estre l'évangélique en la ville de Genève. » (1). Les syndics écri?irent donc au réformateur la lettre suivante :

« Monsieur nostre bon frère et singulier ami , très-affec- » tueusement en vous nous recommandons , pour ce que yti nous sommes entièrement informez que votre désir n'est n aultre sinon à l'accroissement et avancement de la gloire n et l'honneur de Dieu et de la saincte parole, de la part de % nostre petit, grand et général conseil (lesquels de ceci faire » nous ont grandement admonestez), vous prions très-affeo- » tes vous voUoyr transporter par devers nous et en vostre H pristine place et ministère retourner, et «opérons en l'ayde

(1) Fbaol biog. extraits des registres du 30 norembre 1540 , dté par Aadfai.

438 msToms de u RiFOBKB

» de Dien que ce sera y un grand bien et fmit à l'augmenta- > tion du sainct Évangile. Voyant que nostre peuple vous » désire, et ferons avec vous de sorte que vous aurez occasion » vous contenter. — A Genève , 22 octobre 4540. Vos bons » amis, les syndics et conseil de Genève.»

La réponse de Calvin « aux puissants seigneurs et messieurs les syndics et conseil de Genève » est embarrassée. Toutefois, à travers la phraséologie et l'affectation d'humilité dont il couvre mal son orgueil , on voit percer la crainte qu'il éprouve de n'être pas en sûreté dans Genève, et le désir de montrer qu'il est allé à la diète de Worms comme l'élu de Dieu , pour y faire prévaloir la vérité de l'Évangile. « Je vous prie donc, dit-il dans sa lettre, comme je vous ay naguères escrit , de vouloir toujours considérer que je suis ici pour servir , selon la petite faculté que m'a donnée Dieu, à toutes les églises chrestiennes , au nombre desquelles vostre église est comprise ; et pourtant que je ne puis pas délaisser une telle vocation, mais suis contraint d'attendre l'issue qu'il plaira au Seigneur de me donner. Car combien que je ne sois rien, il me doit suffire que je sois constitué en ce lieu par la volonté du Seigneur , afin de m'employer à tout ce où il me voudra apphquer ; et combien que nous ne voyons pas les choses disposées à procéder en avant , si nous faut-il mettre toute diligence et nous tenir sur nos gardes, d'autant que nos ennemis ne demandent qu'à nous surprendre au dépourvu, et qui plus est, comme ils sont pleins de cautèle, nous ne savons pas ce qu'ils machinent.» (1).

De leur côté, Farel , Viret et Jacques Bernard , le principal ministre qui fût resté dans Genève, écrivirent à Calvin les

(1) M88. DBGsfftTB, cité par Aadin,

ET DES RiFORMATEURS DE GENÂYE. 439

lettres les plus pressantes pour hâter son retour. Celle de l'ancien gardien des Cordebers était conçue en termes les plus humbles et les plus suppliants. « Venez , disait-il , mon père en Christ , notre père véritable à tous , venez I Les cœurs soupirent après votre retour. Vous verrez avec quelle joie vous serez reçu I Vous apprendrez à me connaître : je ne suis pas tel que des rapports mensongers ont pu me peindre, mais un ami fidèle et sincère, un frère dévoué I Ne tardez pas , accourez pour contempler, pour revoir Genève , c'està-dire, tout un peuple renouvelé par la grâce divine. Adieu « daignez venir au secours de notre église , si vous ne voulez pas que le Seigneur vous demande compte de notre sang et de nos larmes. Genève, le 6 février 4544 .»(<).

On ne connaît pas la réponse de Calvin à l'ancien cordelier qu'il avait appelé « paillard, loup dévorant, » et dont il. avait dit « qu'il avait trouvé le Christ dans les bras d'une femme.» Mais l'on peut voir par celle qu'il fit à Viret, qui essayait de l'encourager , combien il redoutait l'humeur changeante des Genevois. « Pourquoi, lui écrivait-il, pourquoi ne m'engager plutôt à me faire crucifier ? car il vaut mieux périr une seule fois que d'être torturé de nouveau sur cette place patibulaire. » (2).

Les conseils de Genève voyant que, malgré toutes ces sollicitations, Calvin s'obstinait à ne pas revenir , résolurent de lui ôter tout prétexte de persister dans son refus. Le 1^ mai, 4 541 , le conseil général assemblé révoqua l'arrêt de son bannissement. Ce n'estpas tout: on le demanda aux magistrats

(1) Andin. loe. dt.

(3) Car non potioi ad erncem ? Satius enim ftaerit lemal périr* (juàm In IIU emefleU iterùm toiqaeri. •* Un, m Gbiètb. Andin, loo. dt.

de Strasbourg , oq employa pQW Tolijtenir ^ ç^, nia|[istt?J4 riQte^cessipn des Cantoos de ^uri(^ ot de BAl^. Qd Qt iQâiA^ agtr auprès d'eux les mioistres 4e S(rasl|Ourg et ceiUL de Cf^^ deux Cantons. Les lettres qu'on écnvit aux pasteui^3 de Zurich , de Bâle et de Strasbourg , étaient si pressaiit^s, (p^ Tobstination de Calvin en fut ébranlée. Cependant, coif^fie il ne se décidait point encore, Bucer eut alors recours au même expté^ient que Farel ; il invoqua , dit Bèze , pour vaincre la résistance de son ami, le nom de Dieu et l'exemple du prophète Jouas , ce qui détermina Calvin à retourner à

Gfenève.

Les conseils voulurent donner au retour du ministre un air de triomphe. On lui envoya un héraut d'armes à Strasbourg , pour l'accompagner pendant son voyage ; et comme le réformateur avait épousé pendant son séjour dans cette ville , la veuve d'une anabaptiste, appelée Idelette de Bure , qu'il avait convertie k sa doctrine, il fut également convenu qu'on payerait: tOA$ les frais du voyage de sa femme. Le héraut qui menait un cheval de selle pour Calvin, était chargé de louer une voiti^re pour sa femme et un chariot pour transporter leurs bagages. La maison que devait habiter le ministre était toute préparée. Elle était bâtie au haut de la rue des Chanoines , dans u^ne position pittoresque. Des fenêtres , l'œil pouvait embrasser la chaîne du Jura, les deux Saléves , le Mont-Blanc, les eaux du Lac et les collines savoisiennes qui s'abaissent doucement jusqu'aux remparts de Genève. Le conseil , pour en rendre l'habitation encore plus agréable , avait eu soin d'y joindre un petit jardin, orné de fleurs et de verdure. Cette maison , simple d'ailleurs, mais de bon goût , était bâtie à quelques pas seulement de l'église de Saint- Pierre, dont on avait abattu le grand jubé et abaissé la chaire, pour que la parole de Calvin arrivât plus facilement aux oreilles des fidèles.

GHi, as^^ ai^ ministre 500 florins par an» doo^ coupe9 de blô'pt 49n^ tQonei» de vin. C'étaient des appointe^ient» considérables, comparés à cem d'un syndic, qui n'étaiçnt que de 23 florins. Chose singulière I le peuple accueillit le retour de Calvin, après trois ans d'exil, avec assez d'indifférence. Il ne se porta point sur son passage, et ne poussa aucun cri de joie ; l'événement ne semblait pas même le surprendre. Qn aurait dit qu'il considérait le rappel de l'ancien ministre , comme une de ces nécessités qu'il faut subir, sans savoir si l'on doit s'en réjouir ou s'en plaindre.

Aussitôt après son arrivée , Calvin remit au conseil des lettres du Sénat et des prédicants de Strasbourg , « et aussi de Basle, » disent les registres de la ville, qui furent lues à haute voix ; « après a tout au long fait ses excuses de la longue demeure qu'il a faite ; après cela a prié de mettre ordre à l'Église, et qu'iceluy ordre fusse rédigé par escrit, et qu'on élise gens de conseil pour avoir conférence avec eux, lesquels feront la relation en conseil , et quant à lui , il s'est offert à estre toujours serviteur de Genève.» (1). Nous verrons comment, au lieu d'être serviteur de Genève , Calvin la :fit son esclave.

S'il est une vérité qui semble incontestablement démontrée ps^r l'histoire de tous les temps , c'est que de la liberté sou« ^ent un peuple tombe dans l'anarchie, comme les Genevois ^aand ils embrassèrent la Réforme ; mais qu'il ne revient pas de l'anarchie à la liberté, sans passer par le despotisme. Seulement, à Genève , comme l'anarchie était surtout dans la religion , le despotisme fut sacerdotal. Voyons comment Calvin organise son gouv^n^meAt^ théoo'atique. A l'élément

^kl^npp^ ^h vx^ V 9«M*w.¥«» «Mm 4s^^

448 msToms de la béfobb

monarchique , qui lui manque chez un peuple accoutumé à vivre en république , il substitue une forme aristocratique, n remplace Tévèque chargé de veiller sur l'intégrité du dogme , par un consistoire , sorte de tribunal qui a , dans ses attributions , la police des consciences. L'Église est intimement unie à l'État , pour que le pouvoir civil et le pouvoir religieux se prêtent un mutuel appui. L'État confirme l'élection des ministres faite par l'ordre ecclésiastique, et l'Église veille , dans le consistoire , sur leur enseignement et leur doctrine. L'ordre ecclésiastique se compose du ministre ou pasteur, de l'ancien, du docteur et du diacre. Calvin le réalise à Genève, après en avoir depuis longtemps conçu la pensée , qu'il avait consignée dans son Institution chrétienne.

L'élection du pasteur faite , comme nous l'avons dit , par l'ordre ecclésiastique , est confirmée par le Petit Conseil. Le pasteur prête serment d'obéir aux constitutions civiles et religieuses de l'État, « en tant qu'elles ne préjudicient pas à la liberté qu'ont les serviteurs de Dieu, d'enseigner selon que le Seigneur le commande dans sa parole.» Par cette restriction, Calvin se réserve, en sa qualité de « serviteur de Dieu, > le pouvoir de tout faire et de tout dire. Mais poursuivons l'étude de cette organisation théocratique. La vocation intérieure, qui se manifeste par la pureté des mœurs, est la principale garantie de l'élection pastorale ; Dieu seul juge les dispositions intimes. Le ministre reçoit par l'imposition des mains , l'investiture sacerdotale , mais auparavant il doit méditer longtemps la parole de Dieu. Pour remplir les fonctions du sacerdoce, il ne faut avoir aucune infirmité corporelle capable d'exciter le ridicule ou le dédain.

Chaque semaine les pasteurs de la ville et de la campagne font à tour de rôle un discours sur un texte choisi de l'Écriture. Après le discours prononcé, les pasteurs se réunissent pour examiner la doctrine de l'orateur. S'il s'élève quelque

BT DES RiFORMATEURS DE GENiVE. 4iS

dissentiment, on en appelle aux anciens, qui donnent et motivent leur opinion et en réfèrent an conseil. Le pasteur confère le baptême , qui ne peut être administré que dans le temple. L'illégitimité de Fenfanl doit lui être révélée. C'est aussi dans le temple que les mariages sont célébrés , après avoir été précédés de trois publications. A la cène, le pasteur présente le pain, l'ancien et le diacre, le calice. Avant de communier , le fidèle doit se présenter au pasteur pour dire son acte de foi ; l'enfant le dit au catéchisme. Chaque année, le pasteur, accompagné d'un ancien, visite les familles, et reçoit de chaque citoyen une profession de foi. Il se rend auprès des malades , qui sont obligés de le faire appeler , et yisite les prisons , accompagné d'un conseiller. Les docteurs, dirigent l'Église , donnent des leçons orales sur l'Ancien et le Nouveau Testament , exposent et soutiennent les vérités évangéliques et y ramènent les incrédules.

Les anciens veillent sur les mœurs de la communauté ; ils sont désignés par le corps des pasteurs et élus par le Petit Conseil. Dix doivent appartenir au conseil des Soixante ou des Deuûo-Cents , deux au Petit Conseil. La commune a le -^eto. En entrant en charge , ils prêtent le serment suivant : ^ Je jure, suyvant la charge qui m'est donnée , de veiller sur ^toas scandales , empescher toutes idolastries , blasphèmes , ^ssolutions et autres choses contrevenants à l'honneur de Xieu et la réformation de l'Église évangélique ; quand je saurai quelque chose digne d'estre rapportée au consistoire , tl'efn faire mon devoir fidèlement, sans haine ni faveur, mais seulement afin que l'Église soit maintenue en bon ordre et en crainte de Dieu. »

Les diacres sont de deux sortes : les uns prennent soin des malades et des pauvres , les autres distribuent des aumônes régulières. Tous ces pouipirs relèvent du consistoire , qui se compose de six pasteurs et de douze anciens. Le cou-

4Mi IPTOiEE M iiA, wiyoBiQ;

sUtaire g'aâsembl6 tous les jauâi^ etj^^ode les péçfteur&i^ 9t barr6. Si la faute commise est restée cachée, le coup^^. est admonesté ; s'il retombe , il est excla de la table sainte. Quand le scandale a été public , le pécheur est réprimandé , et s'il ne se repent , excommunié , puis interdit. S'il ne fait acte de soumission , il est dénoncé à l'autorité civile et banni pour un an de la ville et du territoire. Le nom du coupable est proclamé et afOché.

Le consistoire est un véritable tribunal du saint office , dont les douze membres laïques, se trouvant souvent obligés de prononcer sur des matières qu'ils n'entendent point, doivent nécessairement se ranger à l'avis des pasteurs , qui sont dans les mains de Calvin. Ce n'est donc qu'un instrument de domination au service du tbéocrate. L'organisation de ce tribunal présente cette déplorable anomalie que les anciens ont un triple pouvoir contraire aux règles de la justice distributive.ils sont accusateurs et juges spirituels au consistoire, où ils dénoncent et admonestent les pécheurs , qu'ils punissent ensuite comme juges séculiers dans les conseils. Ils sont les juges en appel de ceux qu'ils ont accusés et condamnés en première instance. « Mais quelque révoltants, dit judicieusement un historien, que soient de tels tribunaux, où le prévenu cherche des juges et les découvre dans ses accusateurs , ils présentent une iniquité plus révoltante encore. L'organisation de la nouvelle Église proclame la souveraineté pour tous de la parole divine écrite; elle signale l'Écriture -Sainte comme la source à laquelle chacun doit aller lui-même puiser sa foi ; elle rejette le sens qui y a été vu par tout ce que l'Église catholique a jamais compté dans son sein d'hommes éminents en sainteté et en science , parce qu'ils ont pu se tromper ; elle reconnaît à chaque &f^è\^, le droit de disc^j^aei: sïi l'enseignement du ministre est conforme à l'Écriture , et en même temps elle confère au magistrat le droit contraire

et bppb^ tle éédder eu def nièf i^éssort Se la foi. ny à'pltiè tùcore ; elle ne lai re(!;onnait pas plus qu'à TÉglise eMboli-que , le privilège de rînfkiHibiHté , et cepebdatit il doit j^ronoticer cotnme s'il était infaillible. Nous verrons Galtfn » te souverain pontife du culte nouveau, flaire monter sut* te bûcher des hommes qui, placés entre leur cônsdence et teWd infaillibilité , que lui ne reconnaissait pas plus (Ju-eux , oât préféré obéir à leur cohsdence. Non jèmais l'erreur n'avait porté aussi loin la tyrannie, la contradictite et Tavesglement. > (1)

Mais ce rôle d'accusateur qui consistait â ràppoMUM* au consistoire « toutes choses dignes d'estre rédtée^ , » cet office d'inquisiteur et de délateur que la oonMitution. conférait aux anciens comme un privilège et une mar^ê d'hontieur , pesa bientôt à leur coni^ience : la polioa des moeurs en souffrit. Calvin y pourvut en créant des emplois de délateurs subalternes, payés par l'État ou par les coupa^bles. n y eut des gardiens de ville et des gaftliens décampa^ gne, chargés de prendre note des péchés commis contre Dieu ou contre l'État , pour les dénoncer à l'autorité. Chaque faute était soumise à un tarif arrêté d'avance. Qui blasphè^ mait en jurant par le corps et le sang du Christ, était oM-damné à baiser la terre , à être exposé au poteau peudaut \me heure et à payer cinq sous d'amende. Qui s'enivrait, était réprimandé par le consistoire et obligé de donner trois sous. Qui excitait son camarade ou son ami à aller au cabaret , était condamné à la même peine. Dans les campagnes, qui n'assistait pas à l'office , payait quatre sous. Qui arrivait au

(1) Magiiia, Hisr. DSL'ÉiABt dbuR^fobiiba 6Biàfi».g. 294.

446 tiisToms DS u bàformë

temple après le commencemeDt du prêche , était admonesté d'abord , et mis à l'amende , s'il retombait dans la môme faute. Il parait que les délateurs faisaient leur métier en conscience , et qu'il restait de l'argent en caisse , car le conseil décida « qu'on mettrait toutes les amendes dans une boite , où l'on prendroit de quoy à chacun ( des membres du consistoire ) deux sols par jour. » (1)

En France, Calvin déniait aux magistrats le droit de juger les consciences ; mais à Genève , son langage est bien différent. « Que faudra-t-il faire, demande le réformateur, que faudra-l-il faire à des chrétiens qui , après avoir été bannis de la table sainte , se moquent du jugement de l'Église T —

Les anciens , dit-il^ doivent les déférer aux magistrats et requérir contre eux une punition exemplaire. » Hé quoi I Calvin aurait-il changé d'idée sur une matière aussi importante ? « S'il a dévié des principes posés dans VInstitutton , dit Paul Henry , c'est qu'il eut besoin de réprimer les insolences d'une population hostile. » (2)

Calvin comprit que le culte nouveau avait besoin du pouvoir civil pour subsister ; il le mit donc sous la tutelle du conseil, auquel il donna l'examen des questions de foi, comme s'il était composé de théologiens , pour que l'État fût intéressé au maintien de l'Église. Mais ce double pouvoir spirituel et temporel, avait besoin pour fonctionner et se développer , d'un homme supérieur , doué des facultés dé l'âme qui caractérisent le ministre et le citoyen. Calvin réunissait à un haut degré les quaUtés nécessaires à ce double rôle. Ministre, il interprète les Écritures qu'il a profondément

(1) Registres de TÉtat, 12 déc. 1541, cité par Audio. (3) Paul Henry, cité par Audin.

ET DBS RÉPOBlfATEURS DE GENÈVE. 447

étadiées , et il dogmatise avec une grande puissance par la plume et par la parole ; citoyen , il a Tinstinct du gouvernement, la science des lois, une prodigieuse activité d'esprit , la connaissance des hommes et la persistance dans la volonté. D'un autre côté , Genève a besoin pour conserver son autonomie , son indépendance politique , d*une individualité religieuse , et sans Calvin , qui est en ce moment le seul homme dans toute la Suisse, capable de former une secte , elle est obligée de se livrer au Zwinglianisme et par conséquent à l'influence de Berne, dont elle craint la domination. Calvin connaissait tout cela , et il en sut tirer parti pour organiser son gouvernement théocratique. La preuve qu'il voulait fonder à Genève une théocratie , et s'attribuer la suprême autorité de pontife , c'est qu'il se garda bien d'y établir le régime synodal , où toute supériorité s'efface entre les ministres ; où l'égalité chrétienne régne entre tous les juges ecclésiastiques d'une même communion pour décider des questions de dogme et de discipline. Mais le régime synodal ne convenait point à Calvin , d'abord parce qu'il n'embrasse que la puissance spirituelle, et en second lieu, parce que dans ce régime, Calvin n'aurait eu , comme les autres ministres , qu'une fraction du pouvoir , lui qui , dans son immense orgueil , voulait , au nom de la religion , non-seulement gouverner Genève, mais même tout le monde chrétien. Qu'on examine le portrait qu'il fait du prêtre dans son Institution , et Ton verra qu'il a peint d'avance le rôle qu'il va jouer à Genève. « Le prêtre , dit-il, est la plus magnifique « image de la divinité, quand il marche à la lumière du Verbe » étemel. Que d'autres se glorifient de leur puissance , la » sienne surpasse toutes les dominations. Sa mission est de » soumettre tout ce qui a vie au joug de cette parole ; il brise i^ les forts , il élève les faibles , il étend le royaume de Dieu , » il renverse Satan. A lui de paitre les brebis , de chasser les

448 fedsfOtRk UÈ ti ïftt^BÉk

1^ Itmps , â1fi5rtfàire les ivAéi décHeft, dé (Mttèr riD«»èttttIë ,

> qu'il ait une conrotine , une épée êU ttbe hoillfetté , M ft- il » eât nécei^sain^ , d'apj^ler le fèu du ciel et de Idticër ta Sm-

> dre ail nom de Jéhovah. Le prêtre tm te pasteur élBt austi ^ indispeusable à la société chrétienne tfiïe la luttiière ou la ^ chaleur au monde physique. » (1) « C'est au prestre, ^-41 dafts un autre dç ses ouvrages , de combattre d'aMfiAt plus virement à la tue du grand Juge des coups, qui est là IMUI âta d^l. Et ceste sainte et sacrée bande d*auges idi ^èmet sa ftteur et lui moustrè la voie qu'il doit suivre. 1^ (8)

Ainsi, dans ce système théocratiqne, te prêtre tntditie^Ét dans toutes les questions poUtiq«eâ ; il ëift rifispiratMa* de toutes les mesures de gouvememëtit, parce cfue sa Ve4i est celle dé Kèu. te type sacerdotal de Calvin , c'éSt Mils» ; II Ta dit lui-même, et pour mieux ressembler à Mb modèle, «Mume Moïse , il a été législateur. Sans la prévision de son rappel , il avait étudié à Strasbourg les côùtuiîàéB tt tes anciens édits de la république de Genève ; il eu forflla un ^TMoeil auquel il ajouta un grand nôtobre d*édits noûveatii. On lui avait adjoint, pour Taider dans son travail , le syndic Rozet , qui s'était enrichi en achetant à vil prix les biens confisqués aux catholiques , et plus tard le syndic La Rive et quelfjues autres conseillers. Un réfugié français nommé CoHadOU , savant jurisconsulte , mais à l'âme froidement féroce, collabora aussi à cette œuvre de législation, qu'on pourrait appeler draconienne , car la peine de mort s'y montre partout. WùH à l'idolâtrie et au blasphémateur ; mort au criïmnel d6 lè2e

(1) IifSTiT., cité par Brelfchneidert — Calyiiv et l'Égusb DBGEidyB, p. 8 « cité par Audii), t. U, p. 139'.

(2) Audin, loc. dt.

ET DES RéFORMATEURS DE GSNÂVE. 449

majesté divine ; mort aa criminel de lèse-majesté humaine ; mort au fils qui frappe ou maudit son père ; mort à Tadultére; mort à Thérétique. Et, comme par une outrageante dérision de la miséricorde divine , dans ces atrocités législatives , Calvin mêle souvent le nom de Dieu. A force de vouloir imiter Moïse , il a oublié Jésus-Christ.

Le conseil , pour laisser au réformateur le temps d'accomplir son œuvre , l'avait dispensé de prêcher le dimanche. Le recueil de lois terminé, il lui fit présent d'un bosset de vin de l'Hôpital (1). Genève se trouva donc alors, dit un historien (2) , sous l'empire d'une législation presque nouvelle , dans laquelle il est facile de reconnaître trois éléments différents : les vieilles constitutions du pays, les principes réformateurs de Calvin , et pour les édits civils , le droit coutumier de la province du Berry, que CoUadon avait eu soin d'y introduire. Mais comment Calvin se servit-il de cette constitution qu'il avait coordonnée et codifiée ? Comment fit-il fonctionner cette machine législative dont il était, en quelque sorte, le mécanicien et le moteur? M. Galiffe va nous l'apprendre. « Calvin , dit-il , renversa tout ce qu'il y avait d'honorable pour l'humanité dans la réformation des Genevois, et établit le régime de l'intolérance la plus féroce , des superstitions les plus grossières , des dogmes les plus impies. Il en vint à bout d'abord par astuce, ensuite par force , menaçant le conseil lui-même d'une émeute et de la vengeance de tous les satellites dont il était entouré, quand les magistrats voulaient essayer de faire prévaloir les lois contre son autorité usurpée. )> (3) Les femmes adultères étaient

(1) Registre, 16 décembre 1542, cité par Audin.

(2) Tourel, Hist de Genève, loc. cit.

(3) M. Galifie, cité par Audin.

jetées dans le Rhône , les hommes n'étaient pas noyés , mais pendus. Henri Philippe Leneveu , avait chez lui une petite figure peinte sur verre , qu'il appelait en plaisantant son démon familier , et par laquelle il prétendait savoir les infidélités de sa femme. Poursuivi devant le Petit Conseil et condamné au fouet pour crime d'adultéré , Leneveu en appela au conseil des Deux-Cents , qui le condamna à mort, L'histoire ajoute que son innocente superstition fut, en grande partie , la cause de sa condamnation au dernier supplice (1). Un banquier condamné pour le même crime, loin de se plaindre comme Leneveu , qui se récriait contre l'iniquité de ses juges, mourut avec résignation, « en bénissant Dieu, dit Spon, de ce que la justice était si sévèrement observée. » (2) On pendait des enfants pour avoir appelé leur mère diablesse et larronne ; quand ils n'avaient pas l'âge de raison , on les hissait à un poteau par les aisselles , pour montrer qu'ils méritaient la mort. Quiconque ose discuter la doctrine théologique de Calvin ou récuser sa symbolique , est jeté dans les fers , et condamné au feu, s'il ne se rétracte. Colladon surveille les bourreaux pour qu'ils fassent leur besogne en conscience. Il fait donner à Goulaz une estrapade de corde. « S'il ne veut confesser, dit le jugement de condamnation, ordonne qu'il soit rasé, pour ce qu'il use d'enchantement ; qu'il soit procédé contre lui par toute voie de justice jusqu'à ce qu'on ait la pure vérité.» (3) «La confession obtenue, dit M. Galiffe, le patient est torturé de nouveau pour apprendre quelque chose de plus. » Si le malheureux ,

(1) SpoD, HisT. DE Gem^te, t. II, p. 91. Notesj

(2) /d tbid.

(3) Registre de la Tille, 22 janyier 1543.

pour abréger ses souffrances , demande à voir Calvin , le réformateur vient le visiter , trouve le traitement fort doux , et il écrit tranquillement à BuUinger : « Je peux bien vous affirmer qu'on s'est conduit humainement envers le coupable : on le hisse à un poteau , et on lui fait perdre terre en le suspendant parles deux bras. » (1)

La plupart des malheureux qu'on mettait à la torture , 4( à la recommandation de CoUadon , » comme on le voit dans les registres de la ville , avouaient les crimes faux ou réels dont on les accusait , et subissaient le dernier supplice. Mais souvent la mort du condamné n'assouvissait pas l'insatiable sévérité de la justice , qui s'acharnait sur le cadavre du supplicié , le décapitait , pendait le corps au Champel , ou le divisait en quartiers , et clouait la tête à un poteau dressé sur le grand chemin. Quelquefois elle prétendait se montrer clémente , mais sa pitié fait horreur. Jean Rozet , mis à la torture, avoue , à force de tourments , l'adultère dent il est accusé. L'un des juges ayant des remords, obtient une commutation de peine. L'arrêt est conçu en ces termes : 4c Jean Rozet a mérité la mort, la corde au cou; le conseil lui fait grâce. Il sera fouetté par la ville , enchaîné au pied à une chaîne de fer, en prison pour dix ans, après arrêts perpétuels de la ville, sous peine de 200 florins ou écus d'amende, dont il donnera caution. »

Tous ces horribles tourments, tous ces épouvantables supplices émurent quelques âmes généreuses ; il circula dans la ville des vers où l'on vouait juges et bourreaux à l'exécration publique; la poUce les saisit et y nota des hérésies infernales. On mit en prison trois citoyens soupçon-

(S) Caly. Bull. Mss. de Gcnètb, cité par Andin.

l5i mSTOmE DE LA Blh^RIfE

nés de d*occapér de poésie religiease. Contrairement à T^tte de Colladon qui , après les avoir torturés, coticlaait, selon son habitude , « à la peine de mort , » les poètes eurent la Tie sauve, mais ils furent obligés de faire amende honorable, la torche à la main , et à jeter dans le feu leurs vers héréliques.

Ce n'est pas seulement dans Genève qu'on avait pitié de tant de malheureux condamnés au dernier supplice, et cruellement torturés avant de mourir ; en Suisse môme des cris d'horreur s'élevaient contre ces atrocités juridiques , et contre la froide cruauté de Calvin , qui passait pour en être Tautèur ou l'instigateur. Pense-t-on que le Ihéocrate soit sensible aux reproches qu'on lui adresse ? Il ne prend pas même la peine de se justifier auprès de ses amis. Il écrit à BuUinger : « Je n'en finirais pas , si je voulais réfuter toutes les sornettes qu'on débite ehaque jour sur mon compte On dit

que des malheureux ont été forcés de confesser , à force de tortures, des crimes qu'ils ont ensuite désavoués. Il y en a quatre, il est vrai, qui ont changé quelque petite chose à leurs premiers aveux au moment de mourir ; mais que les tourments les aient forcés de se repentir à Dieu , cela n'est pas. » On le voit, Calvin n'a pas un mot de pitié pour les malheureux qu'il fait torturer.

Il y avait dix-sept ans que cette sanguinaire justice accomplissait son œuvre , au milieu de la consternation de ceux des Genevois qui n'avaient pas étouffé dans leur cœur tout sentiment d'humanité , lorsque les conseils, quoique les dociles instruments de la volonté de Calvin , finirent par se lasser de tremper leurs mains dans le sang, et craignirent qu'il ne criât vengeance. Le 1 5 novembre 1 560, ils décidèrent que les dispositions pénales de la nouvelle législation « sur les paillardises, adultères , blasphèmes et dépitements de Dieu , sem-

ET DES RKPORIUTEUIS DI GWÈVE. 403

bloyent à aucuBS trop rudes et devoyent estre modérées et refues , puis après estre présentées en général. »

Que Ton compara le gouvernement théocratique de Calvin avec celui des anciens évèques , et Ton verra tout ce que Genève a perdu en embrassant la Réforme. Combien elle était plus heureuse sous le régime épisoopa) I « Où , dit M. Fazzyi les lois étaient si douces , les croyances qui déshonoraiei^t d'autres pays moins répétées , la torture à peine appliquée , la confiscation des biens abolie; où vous ne trouverez aucune trace de ces procès monstrueux faits aux opinions , ou de ces supplices affreux infligés à des malheureux soupçonnés d'être en rapport avec les démons. » (1). Avant la Réforme» la sorcellerie n'était pas punie de mort à Genève. On poursuivait les sorciers devant les tribunaux, qui les condamnaient à être bannie de la ville. En 1503, le conseil déclara à un magicien , que s'il ne quittait le territoire de Genève , on l'en chasserait à coups de bâton (2). Calvin punissait du feu la sorcellerie, qu'il qualifiait de lèse-majesté divine au plus haut degré. Dans l'espace de soixante ans , d'après les registres de la ville, 150 individus furent brûlés pour crime de magie.

Le signe qui fait surtout reconnaître que le despotisme s'est changé en tyrannie , c'est l'aggravation de la pénalité pour réprimer tout ce qui déplait au despote. Genève en offre un exemple frappant sous le gouvernement théocratique de Calvin. Tout citoyen qui restait un an sans communier était banni de Genève et de son territoire. En 1564, Claude du Rocher et son fils , ayant été boire et jouer pendant le ser-

(1) Fuxy, t. I, p. 185, cité par Audio.

(2) Picot, t. II, p. 270, cité par le même.

mon , le jour de la Pentecôte , sont obligés de faire amende honorable à Saint-Gervais. Les anciens chargés de visiter les paroissiens, vont, dit Cayer, « jusqu'à s'enquérir de toutes les particularités dont ils se peuvent adviser , voire mesme des couches. y> Une ordonnance ecclésiastique porte que « nul ne demeurera gisant au lit , qu'il ne le fasse savoir au ministre de son quartier , afin d'obtenir les consolations et admonitions , lesquelles sont alors plus nécessaires que jamais. » En cas de désobéissance, le malade et ses gardes sont réprimandés et mis à l'amende. Il faut assister aux sermons qui sont fréquents , et les entendre jusqu'à la fin , ou subir une punition corporelle. Trois enfimts qui étaient sortis du temple, pendant le prêche, pour aller manger des gâteaux, furent fouettés publiquement.

Calvin , Abel Poupin et Michel Cop traitaient indignement les Libertins , c'est-à-dire tous ceux qui se récriaient contre l'intolérable oppression d'un pareil régime. Abusant de leur caractère de ministres de l'Évangile, ils les appelaient en chaire « pendards, bélîtres , balaufres, chiens , et poussaient l'impudence jusqu'à dire que leurs femmes et leurs sœurs étaient des p..., leurs pores et mères, des suppôts de Satan , et l'empereur une vermine. » (1). Tandis que le théocrate et ses acolytes outrageaient impunément en chaire les patriotes genevois, il n'était pas permis aux paysans , dit M. Galifl"e, do parler impoliment à leurs bœufs. Un fermier qui labourait, ayant juré contre les siens parce qu'ils ne tiraient pas ^a charrue, fut aussitôt traîné dans la ville par deux r'f :^.'ts qui l'avaient entendu , cachés derrière une haie. Un jour un maçon , s'écrie en tombant de lassitude : « Au diable l'ou-

(i) Galiffe, cité par Audin.

?rage et le maître I » Il est appelé devant le consistoire et condamné à trois jours de cachot (1). Au nombre des blasphèmes Calvin avait mis les railleries contre les réfugiés , parce qu'ils étaient , disait-il, les martyrs de TÉvangile. Le consistoire faisait un crime des amusements les plus innocents. Des jeunes gens avaient tiré les rois le jour de l'Epiphanie, il leur interdit la Cène. L'excommunication, qui fut plus tard dans ses attributions, appartenait, dans le principe, au conseil qui en usait largement. Une jeune fille et sa mère furent excommuniées , Tune pour s'être amusée dans une soirée , à prendre des vêtements d'hommes , et l'autre pour l'avoir permis. On bannit une femme pour avoir chanté des chansons profanes sur des airs de psaumes , et l'on mit en prison un homme parce qu'il avait chez lui les contes de Poggio. Plus tard, le conseil condamna Amadis des Gaules , « pour ce que plusieurs lisent cet ouvrage , combien qu'il n'y ait que choses dissolues et mauvaises ; » et il fit incarcérer Henry Estienne, « pour avoir imprimé un livre plein de choses scandaleuses indignes d'un chrétien , et pour avoir manqué à M. de Bèze, qui lui reprochoit l'abus qu'il faisoit de ses talents et sa mauvaise réputation , estant appelé communément le Pantagruel de Genève et le prince des athées ; enfin pour avoir dit qu'il falloit estre hypocrite pour plaire au consistoire. »

A la vérité, la confession était abolie , mais chacun était obligé de recevoir, à toute heure de la journée, un inquisiteur chargé de dénoncer au tribunal des mœurs , les secrets des familles, les affaires les plus intimes, les moindres infractions à des ordonnances qui réglaient les actes de la vie les plus

(1) Re(j;ûtrei delà ville, 13 mars là59.

indifférents. On lit dans les Registres de la ville : — « 1 4 juillet 4552. Défense aux hommes de danser avec des femmes et de porter des chausses chapelées , soit culottes découpées. -^ Septembre i 550. Les parrains ne doivent se retirer qu'après le baptême et le sermon, sous peine de 5 sols d'ameode: ils ne peuvent faire aucune dépense à l'occasion de leur parrainage , sous peine de payer le double à l'hôpitaL — 43 février 1 558. Trois compagnons tanneurs , mis trois jours en prison à l'eau , pour avoir mangé trois douzaines de pâtés : ce qui est une grande dissolution.»

Les dénonciations que Ton faisait hebdomadairement au consistoire, étaient si nombreuses, que dans le courant d'une année , il y eut plus de deux cents procès intentés pour blas* phèmes, calomnies, paroles libertines, attentats aux mœurs, outrages à Calvin , offenses aux ministres , propos contre les réfugiés. Les délateurs étaient pleins de zèle ; ils se faisaient au besoin agents provocateurs , pour n'être pas taxés de négligence. Ils demandèrent à un Normand qui se proposait d'aller à Montpellier , s'il quitterait TÉglise. Le Normand répondit : — « Il ne faut pas croire que l'Église soit si étroitement bornée qu'elle soit pendue à la ceinture de M. Calvin.» Dénoncé pour ce propos, il fut banni de Genève. (1).

Trois personnes qui avait souri au sermon de Calvin , en voyant un homme qui s'était laissé choir de sa chaise , furent dénoncées. On les condamna à crier merci et à trois jours de prison au pain et à l'eau. Robert, tourneur de son état , est admonesté par le consistoire pour avoir soutenu qu'il ne fallait point imputer le péché d'Adam à Dieu ni au diable «

(1) Rentres de l'État, août 1558.

ET DES RÉrORMATEOfiS DE GENÈVE. 457

Hnis à nous , et fmv avoir' médit de la prédestÎQation. Un Htarchand vendait des oublies marquées d'une croix ; il fut eondamné à « soixante sois d'amende , et ses oublies au feu comne scandaleuses, y^ Quiconque ne se découvre pas devant Calvin est mis à l'amende ; quiconque lui donne un démenti est appdé au consistoire et menacé de l'excommunication. On arraebeià la jeune fille qui vient dans le temple faire bénir son mariage, les fleurs qui ornent ses cheveux , si elle ose eu porter après avoir perdu sa pureté, et le consistoire la maudit à bauté voa. Qui danse le jour de ses noces, est puni de trois jours de prison. Malheur à la mariée qui porte des souliers à la mode de Berne , elle est réprimandée publiquement.

La législation , comme nous l'avons dit , entrait dans les plus minutieux détails de la vie civile ; elle allait jusqu'à s'occuper du nombre des plats qu'on devait servir sur la table des riches, et de la qualité du beurre vendu au marché. On mit au carcan pendant deux heures une fruitière qui avait vendu du vieux beurre pour du nouveau. Calvin appelait cette poursuite implacable des moindres délits, des moindres contraventions, et cette incessante persécution des citoyens, même pour des actions auxquelles on ne pouvait reprocher que de lui déplaire , Vépuration des mœurs de Genève. Étaient-ilspour épurer ses mœurs les poteaux qu'un beau matin, à son réveil , Genève vit avec étonnement dressés sur la place publique et surmontés d'un écriteau, où chacun pouvait lire : Pour qui dira du mal de M. Calvin f (1 ). Veut-on savoir l'amélioration morale que produisit parmi les Genevois ce gouvernement tyrannique ? « Je montrerai , dit M. Galiffe , à ceux qui s'imaginent que le réformateur n'a produit que du

(1) M. Galiffe. Notices cÉnéàLoaqu»»

bien , nos registres couverts d'enfants illégitimes (on en exposait dans tons les coins de la ville et de la campagne) ; des procès hideux d'obscénité, des testaments où les pères et les mères accusent leurs enfants, non pas d'erreurs seulement , mais de crimes ; des transactions pardevant notaires entre des demoiselles et leurs amants qui leur donnaient en présence de leurs parents , de quoi élever leurs bâtards ; des multitudes de mariages forcés , où les délinquants étaient conduits de la prison au temple ; des mères qui abandonnaient leurs enfants à l'hôpital , pendant qu'elles vivaient dans l'abondance avec leur second mari ; des liasses de procès entre frères ; des tas de dénonciations secrètes ; tout cela parmi la génération nourrie de la manne mystique de Calvin.» (i).

(1) M. Gtliffe , NoncBB Gi^.Né\L0GiQUES , t. III, p. 15, cité par Audin.

Page 1