‹ Histoire de la réforme protestante en Angleterre et en IrlandeChapitre 19 sur 32 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

Hypocrisie de Bess a la mort dr Marie Stuart. Armée d'Espagne. Lois des pauvres. Traitement BARBARE DE l'IrlANDE. InQUISITION DE BeSS.

Horrible persécution des catholiques. Tour-

MENS et tortures Qu'eLLE EMPLOIE. Sa MORT.

Mes Amis, Kensington y le Zo sept. 1825.

320. Quelque basse qu'ait été la conduite de la bonne reine Bess dans le meurtre de son infortunée cousine, l'hypocrisie qu'elle montra ensuite fut encore plus détestable. Elle affecta d'en éprouver le plus profond chagrin , prétendit que tout avait été fait contre sa volonté , et porta l'injustice et l'infamie jusqu'à faire emprisonner son secrétaire Davison, pour avoir expédié l'ordre de l'exécution , quoiqu' elle-même eût signé cet ordre, et qu'elle eût injurié Davison, comme Witaker l'a bien prouvé , pour ne l'avoir pas expédié, après qu'elle eut en vain essayé de tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour le porter à employer des assassins. Elle avait , par une série de cruautés et de perfidies sans ex-

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emple , amené sa malheureuse victime à l'échafaud , dans le pays même où elle l'avait invitée à chercher un refuge. Elle avait eu , dans les derniers et terribles momens de cette victime , la barbarie de lui réfuser les consolations d'un prêtre de sa propre communion. Elle l'avait poursuivie avec une haine et une malice que n'avait pu satisfaire la vue de cette infortunée renversée par le bourreau et de son sang ruisselant, aussitôt de toutes parts. La destruction de son corps ne lui sullisait pas ; comme Satan , elle voulait perdre son âme pour toujours. Et encore , lorsque le crime fut consommé , elle eut , de plus que Satan , l'hypocrisie de pleurer la mort prématurée de sa chère cousine ^ et , ce qui était encore plus diabolique , de se servir de son pouvoir despotique pour punir son secrétaire , sous le prétexte qu'il avait été la cause de cette horrible catastrophe ! Ici toutes les expressions d'exécration et d'horreur ne suffisent plus pour rendre nos sentimens , et la seule consolation que nous ayons , c'est que nous la verrons redouter dix mille fois plus sa propre fin que ne l'avait fait sa victime.

321. Telles étaient les circonstances particulières de cette époque, que cette femme affieuse écliappa, non-seulement alors, mais pendant tout son règne , à la haine générale de ses sujets , et que lui avaient si bien méritée ses mœurs et ses crimes. Malheureusement, aussitôt après ce meur-

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tie horrible , il arriva un événement qui rallia tous ses sujets autour d'elle , et qui lit de sa vie encore plus que jamais l'objet de leurs inquiétudes.

322. Philippe II, roi d'Espagne, qui était aussi souverain des Pays-Bas , s'était déterminé à faire une invasion en Angleterre avec une flotte d'Espagne et une armée de Flandres. Elle avait assez long-temps provoqué ce monarque ; elle avait fomenté des révoltes contre lui , conmie f'Ue l'avait fait en France contre le roi de cet état, Philippe était le monarque le plus puissant de l'Europe. Ses flottes et ses armées étaient bien supérieures à celles d'ELisABETii. Le danger que courait l'Angleterre était très-grand , et quoiqu'il n'eût été amené que par lu mécîianceté , la mauvaise foi et la perfidie de la reine , l'Angleterre était toujours l'Angleterre pour ses sujets , et tous se rallièrent unanimement autour d'Elisabeth. Dans cette occasion et dans toutes celles au reste où l'amour de la patrie fut mis à l'épreuve, les catholiques ont prouvé qu'aucun degré d'oppression ne pouvait leur faire oublier leur devoir comme citoyens ou comme sujets. iluME lui-même est obligé de dire que les ri-^ ches catholiques auxquels les lois " n'accor- ^' daient aucun crédit , aucune autorilé , entrè- ^' rent comme simples volontaires dans l'armée ^^ ou dans la flotte. Quelques-uns équipèrent des '' vaisseaux à leurs frais et en donnèi ent le corn-

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" mandement à des protestans. D'autres exci- " taient avec empressement leurs fermiers, leurs " vassaux , leurs voisins à voler à la défense de " leur patrie. Tous les rangs , oubliant pour le " présent les distinctions de partis , semblèrent " se préparer avec autant d'ordre que de vi- " gueur à s'opposer à cette invasion. " Charles I, Jacques II, Georges I, Georges II, et même Georges III, ont tous vu des époques où ils pouvaient se plaindre de ne pas rencontrer la même loyauté chez les protestans. Le premier perdit la vie , le second le trône , le troisième et le quatrième se virent prêts d'éprouver le même sort , le cinquième perdit l'Amérique , et tous purent s'en prendre aux " protestans. " 323. L'invasion projetée ne put avoir lieu. Une tempête épouvantable dispersa et détruisit la moitié de la flotte espagnole que l'on appelait armada , et il est bien probable que , lors même qu'il n'y aurait pas eu de tempête , l'invasion n'aurait pas réussi. Mais on peut dire que le danger était grand , et personne ne pouvait être certain du résultat. Les catholiques , s'ils eussent écouté leur juste ressentiment , auraient pu ajouter beaucoup au danger , et leur conduite généreuse méritait bien quelqu'allégement au cruel traitement que leur avait fait éprouver jusqu'alors son sceptre de fer. Cependant leur sort n'éprouva aucun adoucissement. Ils furent encore traités avec la plus grande barbarie , sou-

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nais à une inquisition infiniment plus sévère que n'a jamais été celle d'Espagne , et au moindre soupçon ils étaient emprisonnés , torturés et souvent mis à mort.

324. Quant à l'Irlande où les propriétés des couvens et celles de l'église avaient été confisquées de la même manière qu'en Angleterre , et où le peuple étant plus éloigné du foyer du pouvoir , de l'apostasie et du fanatisme , il avait été plus difficile de le convertir à la pointe de la baïonnette ou avec la corde et la torture , son règne dans cette partie de ses domaines ne fut qu'une suite non interrompue de pillages et de massacres. D'avides et impitoyables favoris furent imposés les uns après les autres à ce malheureux peuple pour l'entraîner à des actes de désespoir j et Von n'en cachait pas le motif , on voulait avoir des raisons pour faire de nouvelles confiscations. Depuis son origine , la " réforme " portait écrit sur le front ; ^^ Pillage -y *' mais pour l'Irlande le pillage était universel , ou n'épargnait aucune partie. Cette horrible femme, plus féroce qu'un tigre , ne pouvait surveiller tous les mouvemens du peuple dans ce pays , comme en Angleterre ; ainsi elle ne pouvait les harrasser en détail; elle ne pouvait pas non plus y établir son effrayante police , et dès-lors elle les massacrait en masse. Elle y envoya ces ministres dont les successeurs y sont encore aujourd'hui. Le glaive toujours sanglant leur assure

les dimes et les terres de V église. INÏais ce glaive toujours sanglant , lors même qu'il fut entre les mains du féroce Cromwell, ce protestant raffiné , ne put jamais leur donner des congrégations (paroissiens); ce fut elle qui planta, arrosa des fleuves de sang et vit pendant son long règne prendre promptement racine dans cette terre l'arbre dont les infortunés Irlandais recueillent aujourd'hui le fruit amer, et qui, si l'on n'emploie pas des mesures plus sages et plus justes que celles auxquelles on a eu recréa rs jusqu'ici finira par renverser l'Angleterre elle-même.

323. Je vais parler des immoralités affreuses produites en Angleterre par la " Réforme, " de la pauvreté et de la misère qui en fut le résultat , et ensuite je suivrai cet appauvrissement et cette misère ( au moyen des actes du parlement ) jusqu'à la "Réforme;" j'indiquerai de la manière la plus claire la cause qui a réduit l'Anglais au pain et à l'eau et l'Irlandais aux pommes de terre , et même je montrerai pourquoi la pauvreté et la dégradation se sont appesanties plus spécialement sur le peuple irlandais. Depuis long-temps ce peuple maltraité présente un contraste choquant avec le peuple anglais pour les vêtemens et la nourriture. Le docteur Franklin parlant de l'Irlande, dit que les vieux habits usés des ouvriers de l'Angleterre semblent avoir été envoyés en Irlande pou^r y être portés par les ouvriers de ce pays.

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326. Pourquoi ce contraste existe-t-il depuis si long-temps ? Le terrain et le climat de l'Irlande ne le cèdent point en bonté à l'Angleterre. Ces deux îles ne sont éloignées l'une de l'autre que de quelques milles , la même mer les entoure. Les habitans de la première sont aussi capables ei aussi désireux de travailler que ceux de la seconde; et ils en ont donné des preuves dans toutes les parties du monde où ils ont émigré, non pour y porter des ballots trompeurs, afin de soutirer l'argent des ignorans; non pour s'y armer du fouet qui doit faire travailler les autres, mais pour partager eux-mêmes et partager avec gaîté les travaux les plus rudes de ceux parmi lesquels ils ont cherché un abri contre l'oppression sous laquelle ils gémissaient. Pourquoi donc ce contraste si funeste à l'Irlande existet-il depuis si long-temps? Nous trouverons facilement la réponse à cette question si nous examinons les différentes mesures qui ont été prises pour ces deux peuples pendant le long et cruel règne que nous rapportons à présent. Et cette recherche nous fera suivre en même temps toutes les misères de l'Irlande jusqu'à cette " Réforme " dont on fait retentir depuis si long-temps dans nos oreilles les bienfaits avec tant d'hypocrisie et d'obstination.

327. Nous avons vu dans la lettre II de ce petit ouvrage, paragraphes 5o , 5i et 5^ , que l'éghse catholique n'était pas une affaire de fol

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purement abstraite ; que sa spiritualité ne lui faisait point mépriser les soins que les individus doivent à leurs corps ; qu'un de ses points les plus importans était de faire des actes de charité; que cette charité n'était pas d'une nature si spirituelle qu'elle ne fut accessible aux sens extérieurs ; qu'elle se montrait dans les bonnes œuvres faites pour l'indigent et le souffrant; que les dimes ^ les offrandes et les revenus des propriétés réelles de l'église catholique étaient destinés en grande partie à nourrir celui qui ne pouvait se procurer d'alimens, à vêtir celui qui était nu, à loger et à nourrir l'étranger, à soutenir la veuve et l'orphelin, et à soigner le blessé et le malade; enfin qu'une partie, et l'une des principales parties de l'occupation de cette église était de prendre soin qu'aucun individu, quelque rang qu'il occupât dans la société , ne souffrît faute de fourniture ou de soins; et afin que les prêtres de cette église eussent moins d'intérêts personnels qui pussent leur faire négliger cette partie importante de leur devoir, il leur était défendu de se marier. Aussi, tant que cette église fut l'église nationale en Angleterre, on y trouva l'hospitalité et la charité, et jamais l'horrible mot de pauvre ne s'était aussi souvent présenté à l'idée.

328. Mais lorsque la religion " protestante " eut été établie, et avec elle le mariage des prêtres , les classes les plus pauvres furent privées de ce qui était leur droit de naissance, et obli-

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gées de se traîner de tous côtés pour ramasser ce qu'on leur donnait ou ce qu'elles dérobaient. Luther et ses sectateurs rejetèrent complètement la doctrine que les bonnes œuvres fussent nécessaires au salut ; ils soutinrent que la foi , la foi seule était nécessaire. Ils rejetèrent de leur bible l'épître de saint Jacques parce qu'elle insiste sur la nécessité des bonnes œuvres. C'est cette épître que Luther appelait épitre de paille. Les réformateurs qui, sur tous les autres points, différaient autant entre eux que les couleurs de l'arc-en-ciel, s'accordaient tous sur celui-ci, que les bonnes oeuvres étaient inutiles pour le salut , et que les saints ( car ils avaient la modestie de se donner eux-mêmes ce nom ) ne pouvaient perdre parleurs péchés, quelque nombreux et quelque énormes qu'ils fussent , leurs droits au bonheur éternel. Ces hommes auxquels le pillage , le sacrilège , l'adultère , la polygamie , l'inceste, le parjure et le meurtre étaient aussi habituels que le sommeil et la veille , ces hommes qui enseignaient qu'aucun de ces crimes ou que tous ces crimes réunis ensemble ne pouvaient leur fermer la route de la gloire céleste; ces hommes, dis-je, devaient laisser tout-à-fait de côté la charité , comme une chose indifférente , et qui d'ailleurs n'était , comme on le savait si bien , qu'un avantage catholique. 329. Aussi voyons-nous qu'elle est nécessaire-

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ment exclue par sa nature de tous les établissemens proteslans, c'est-à-dire en réalité ^ car quelques-uns de ces établissemens conservent bien le nom de charité, mais la chose n'existe elle-même nulle part. L'esprit de l'Eglise catholique unit la charité constante et réelle à la foi ellemême j il les rend inséparables. Le catéchisme de Douay, dont les ministres protestans abusent tant , dit que le premier fruit de l'Esprit-saint est la charité. Et ensuite il nous dit ce qu'est la charité qui consiste à nourrir celui qui a faim , donner à boire à celui qui a soif, vêtir celui qui est nu, visiter et racheter les captifs, loger celui qui est sans gîte, visiter le malade, ensevelir les morts. Pouvez-vous deviner d'après cela , mes frères, pourquoi ces ministres protestans gros et gras s'élèvent avec tant de force contre le mauvais catéchisme de Douay ? Il est dans la nature de l'homme d'aimer tout cela. C'est contre quoi les portes de l'enfer ne prévaudront jamais. C'est ce que nos pères ont cru et ce qu'ils ont observé : et c'est ce qui a produit en eux cette disposition bienveillante qui , Dieu merci , n'a pas encore été extirpée entièrement des cœurs de leurs descendans.

33o. Si nous revenons maintenant aux paragraphes 5o, 5 1 et 52 dont nous venons de parler , on y voit que l'Eglise catholique rendait entièrement inutiles toutes les lois municipales sur les pauvres. Lorsque les avides " réformateurs " eu-

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rent saccagé les couvens et les églises ; lorsque ces grands biens qui appartenaient de droit aux classes les plus pauvres leur eurent été enlevés, lorsque les presbytères eurent d'abord été bien pillés et qu'ensuite on eut donné le reste de leurs revenus à des hommes mariés , alors les pauvres ( car il y aura et il doit toujours y avoir des pauvres dans la société ) se trouvèrent sans moyens d'existence. Ils furent réduits à vivre de leurs quêtes, de leurs larcins et de leurs vols. Aussi quand la bonne reine Bess eut mis la dernière main au pillage des biens de l'Eglise et des pauvres, l'Angleterre autrefois heureuse, libre et hospitalière devint un repaire de voleurs et d'esclaves affamés. Strype, protestant, dont Hume invoque très-souvent l'autorité, nous rapporte une lettre d'un juge de paix du Sommersetshire au chef de la justice, dans laquelle il dit : " Je puis assurer que les hommes qui errent de tous côtés, ne cherchant que le pillage et la confusion sont capables, s'ils étaient soumis à une bonne discipline, de livrer un rude combat au plus grand ennemi de Sa Majesté, tandis qu'aujourd'hui ils ne sont qu'un renfort pour l'ennemi. En outre, la génération qui leur succède chaque jour doit probablement être encore plus méchante. Ils n'épargnent ni riche ni pauvre ; tout ce qui leur tombe sous la main est bon à prendre , que le gain soit grand ou petit. Et cependant je le répète , la corde ne perd pas de temps avec eux

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comme avec les autres. " Le même juge dit : " Faute de justiciers , beaucoup de ces coquins se sauvent j car très-souvent les plus simples paysans et les femmes ne s'occupant que de la perte de leurs propres biens, ne voudraient pas faire mourir un bomme pour tous les biens de ce monde. " Et tandis que la bonne Bess se plaint amèrement que les lois ne soient pas exécutées , le même bistorien protestant nous apprend " qu'elle faisait exécuter plus de cinq cents criminels par an , et qu'elle était si peu satisfaite de ce nombre qu'elle menaça d'envoyer plusieurs personnes voir exécuter ses lois pénales à leurs propres dépens. " Il paraît que cette menace ne fut pas vaine , car on se plaignit peu, après dans le parlement de ce que le magistrat mercenaire de cette époque était un être qui , pour une douzaine de poulets , aurait accordé douze condamnations à mort. Elle ne s'en tint cependant pas à cet usage libéral de la potence. Le vagabondage et le brigandage étaient arrivés à un tel point qu elle fut obligée d'avoir recours à la loi martiale. Ce fait est une preuve si irrécusable des horribles effets de la " réforme " sur l'état moral des peuples, et il caractérise si bien le gouvernement auquel le peuple anglais, avili par la " réforme , " eut la bassesse de se soumettre, que je vais citer ce passage tel qu'on le trouve dans Hume qui rapporte les propres paroles qu'adressa dans cette occasion la bonne

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et glorieuse Bess à son meurtrier en chef. " Les rues de Londres étaient remplies de vagabonds sans aveu et de libertins. Le lord-maire avait essayé de réprimer ce désordre : la chambre étoilée avait interposé son autorité et infligé des punitions à ces mutins, mais la reine trouvant ces remèdes inefficaces fit revivre ( fit revivre! que veut-il dire par ce mot ? ) la loi martiale , et nomma sir Thomas Wilson grand prévôt, lui donnant le pouvoir et lui commandant, d'après ce qu'avaient dit les juges de paix de Londres et des contrées voisines de ces malfaiteurs dignes d'être promptement exécutés par la loi martiale^ de les prendre, et selon l'usage de la loi martiale, de les pendre à la potence ou à des gibets. " Et cependant c'est elle que l'on nous a appris à appeler la bonne reine Bess. C'est elle dont des hommes instruits, mais avilis, osent encore de nos jours vanter le règne glorieux.

33 1. Telles furent les suites nécessaires delà destruction de l'Eglise catholique et du pillage des biens des pauvres qui accompagna cette destruction et surtout de la réunion des pouvoirs civil et ecclésiastique dans les mêmes mains. Mais quoique ce terrible tyran n'épargnât ni tortures , ni échafauds , quoiqu'elle reprît continuellement les exécuteurs de ses lois sanguinaires pour leur lenteur , tandis qu'ils jonchaient le pays des carcasses de malfaiteurs ou de prétendus malfaiteurs , tout cela ne pouvait

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suffire. La faim que ne peuvent arrêter les murailles les plus épaisses défia ses terreurs et ses tourmens ; à la fin on vit qu'il était absolument nécessaire d'établir pour les pauvres une ressource générale permanente et solide ; et ce fut dans la quarante-troisième année de son règne que passa cet acte qui subsiste encore aujourd'hui , et qui établit une taxe pour les indigens : taxe qui doit être payée par la terre , recueillie par des inspecteurs , et dont le paiement doit être exigé par les moyens les plus efficaces et les plus prompts. C'est ici que nous avons le résultat le plus alTreux de la " réforme " , la pauvreté établie par la loi.

332. Et cependant cela était nécessaire : les dévastateurs n'avaient plus à choisir en Angleterre qu'entre la pauvreté légale ou l' extermination. Et ils n'auraient même pas pu obtenir cette dernière ; et s'ils l'avaient pu elle ne leur aurait pas convenu. Ils n'avaient pas de forces suffisantes pour obtenir du peuple qu'il se contentât des trois quarts de la nourriture dont il avait besoin; ils établirent donc dès-lors un secours légal pour les pauvres. Mais ce ne fut qu'après avoir tenté en vain tous les moyens pour trouver quelque chose qui put remplacer la charité catholique j ils essayèrent d'abord de l'obtenir par des dons volontaires faits dans les églises ; mais hélas ! tous ceux qui entraient dans ces églises considéraient Luther comme le grand prédi-

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caleur, et celui-ci regardait l'épitre de Saint Jacques comme une épitre de paille. Aucun des moyens de ce genre n'ayant réussi , comme cela devait nécessairement être , puisque les ministres eux-mêmes, dont le devoir était d'exhorter les autres à la charité, avaient déjà assez à faire pour leurs femmes et leurs enfans ; aucun des actes ( et on en fit plusieurs ) autres qu'une taxe forcée soutenue de la saisie des biens et de r emprisonnement des personnes n'ayant réussi à la glorieuse Bess et à la " Réforme ", le parlement s'en mêla à la fin. C'est cet acte que nous avons encore aujourd'hui , qui remplit le pays de querelles et de procès sans fin , qui élève paroisse contre paroisse, le serviteur contre le maître , le riche contre le pauvre , et qui produit , d'après le désir qu'a le riche de soustraire une partie de ses récoltes , une masse d'hypocrisie , de paresse, de fraude, d'oppression et de cruauté dont le monde n'a jamais offert d'exemple excepté dans les actions des premiers " réformateurs. "

333. Cet acte n'était cependant réellement qu'un acte de justice. On prenait sur la terre pour donner aux pauvres une partie au moins de ce qui leur avait été volé par la ''' Réforme. " On faisait par un moyen dur et odieux une partie de ce qui avait été fait de la manière la plus douce et la plus agréable par l'Église de nos ancêtres : c'était , en eliet , nourrir les pauvres

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comme des chiens au lieu de les nourrir comme des enfans ; cependant au moins on les nourrissait. Mais c'eût été trop faire , selon la bonne Bess et ses horribles favoris , pour le peuple Irlandais traité avec tant de cruauté , que de lui accorder ce secours : et c'est ici que nous arrivons à la cause réelle de ce contraste dont j'ai parlé dans le paragraphe 325. Ici nous arrivons à ce qui a fait supposer au docteur Franklin, ou dire que l'on pourrait supposer naturellement que les vieux habits des classes ouvrières de l'Angleterre avaient été envoyés aux mêmes classes en Irlande pour y être portés.

334. Nous avons vu comment une nécessité absolue força la bonne Bess et ses pillards à établir un secours légal pour les indigens en Angleterre. Nous avons vu que par cet acte on n'avait fait que leur rendre une partie de ce qui leur avait été volé. Et sur quel principe s'appuyèrent-ils pour ne pas faire la même chose pour le peuple de l'Irlande? ceux-ci avaient été pillés de la même manière que les autres; ils avaient été plongés dans la misère précisément par les mêmes moyens , employés sous les mêmes prétextes hypocrites ; pourquoi ne soulageait-on pas leurs misères par le même moyen ; pourquoi n'étendit-on pas la loi des pauvres à' l'Irlande?

335. Vils et cruels dévastateurs ! ils regrettèrent le secours qu'ils accordèrent à l'Angleterre; mais ils n'avaient aucun moyen de le refuser ;

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et ils virent qu'il était impossible d'obtenir des Anglais qu'ils se forçassent mutuellement à vivre des trois quarts d'une ration. Mais ils pouvaient lever en Angleterre des armées qu'ils enverraient «n Irlande pour forcer les habitans de ce pays à vivre dans cet état famélique, surtout quand ces armées anglaises étaient excitées par la promesse du pillage , et étaient stimulées ( puisqu'elles étaient toutes composées de protestans ) par des motifs aussi puissans ou à peu près que l'amour du pillage lui-même. C'est ainsi que jusqu'à ce jour ils ont été comme des étrangers dans leur propre pays , dépouillés de tous les biens terrestres dont Dieu et la nature les ont comblés , et n'ayant pu obtenir en retour la moindre de choses. Nous parlons des outrages faits en Irlande ; nous paraissons choqués des violences qui y sont commises ; et ce sage , ce profond , ce naïf et modeste M. Adolpuus en plaidant l'autre jour dans un des bureaux de police de Londres ( sphère à laquelle ses talens conviennent très-bien ), sortit même de son sujet pour trouver l'occasion de remercier Dieu de ce que, de ce côté du canal Saint-Georges nous ne connaissons rien de ces outrages que les Irlandais, lorsqu'on les leur rapporte , attribuent à la confusion des temps. Ce serait peut-être un peu trop exiger que de demander une réponse quelconque à un avocat aussi distingué que ce plaideur d'un bureau de police. îilais je demanderai

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au premier gentleman ou au premier Anglais de quelque rang qu'il soit, excepté M. Adolphus, ce qui arriverait ici si l'on abolissait demain la loi des pauvres? M. Adolphus peut à peine ignorer que le ministre JSÎalthus et sa secte ont prêché l'abolition de cette loi. Il peut se rappeler aussi ( car l'exemple fut épouvantable ) que M. Scarlett fut si bien battu pour avoir eu la folie de rédiger cette proposition de Malthus sous forme de bill; mais peut-être M. Adolphus ignore-t-il qu'à ce moment on préparait plusieurs pétitions contre le bill , et de la part même de ceux qui paient la taxe des pauvres; parce que, disaientils, si ce bill passe , nos propriétés et nos jours ne seront plus en sûreté. Soyons donc au moins un peu justes et surtout n'allons pas , ajoutant le blasphème à l'ignorance , à l'insolence et à une basse et odieuse flatterie , remercier Dieu de l'absence d'outrages parmi nous, comme fait le loup dans la fable , lorsqu'il remercie Dieu de ne pas être féroce.

336. Sans doute il y a eu en Irlande des temps de confusion, et ces temps ont été fréquens, ou il faudrait dire que les propriétaires d'Angleterre ont été très-injustement taxés à ces époques. Mais ils reconnaissent tous , ou au moins presque tous , qu'un secours pour les indigens , certain et légal, venant de la terre, est un droit qu'ont les indigens, pour me servir des expressions de Bla.ckstone, d'après la nature même

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de la société civile. Tout homme qui réfléchit doit savoir que les travaux qui sont absolument nécessaires à la société ne peuvent être faits que par des personnes qui travaillent pour gagner leur vie ; il doit comprendre qu'un très-grand nombre de ces personnes ne fera d'ouvrages que ce qu'il faut pour subvenir aux premiers besoins , et dès-lors il voit qu'il devra toujours y avoir dans chaque communauté un grand nombre d'individus que la maladie, la vieillesse, la perte de leurs parens, de leurs maris, ou d'autres causes laisseront sans ressource. C'est ce lot qui appartient à la société civile ; et il faudra une plus forte tête que celle qui est sur les épaules de M. Scarlett pour prouver que cet état où l'on a besoin de secours , où tous peuvent tomber , n'est pas une partie nécessaire de la société civile. Les États-Unis d'Amérique sont un pays très-heureux ; le monde n'a pas vu de peuple plus fortuné; mais quoique les Américains aient cessé d'obéir à notre roi , quoiqu'ils aient aboli la royauté , quoiqu'ils aient rejeté l'aristocratie de l'Angleterre , quoiqu'ils se soient affranchis de l'église d'Angleterre , ils n'ont point rejeté les lois des pauvres de l'Angleterre et cet acte qui fut arraché à l'impétueuse Bess par leurs ancêtres anglais est aussi complètement en force à New- York que dans le vieil York , à New- London que dans le vieux Londres, dans le New- Hampshire que dans le vieux Hampshire et dans

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tout ce pays, depuis une extrémité jusqu'à l'autre , que dans la vieille Angleterre elle-même. 337. N'a-ce pas été dès-lors une confusion des temps en Irlande ? Ce peuple n'a-t-il pas été traité de la manière la plus barbare par l'Angleterre ? L'Irlandais qui mille fois a été sur le point de mourir de faim sur sa terre natale, que l'on a chassé pour avoir dérobé des plantes maritimes afin d'échapper à la mort , va en Amérique \ il y éprouve la faim sans avoir aucun moyen de la satisfaire ; et là , dans ce pays étranger, il trouve aussitôt, en quelque lieu qu'il soit, un inspecteur des pauvres qui est prêt à le secourir ! Et on laisse subsister une injustice aussi monstrueuse , aussi criante, ha folie surpasse ici , s'il est possible, l'injustice et la cruauté. Les propriétaires anglais font les lois ; nous le savons tous : ils soumettent , et avec raison , leurs propres biens à des taxes pour le soulagement des pauvres de l'Angleterre, et en même temps ils n'assujétissent point les biens des propriétaires irlandais à la même taxej bien mieux, ils préfèrent se taxer eux-mêmes , nous taxer et taxer en outre les Irlandais afin de payer une armée qui empêche ce peuple affamé d'obtenir du secours par la force! Lord Liverpool, lorsque les lords écossais et d'autres s'adressèrent à lui en 18 19 afin d'obtenir un secours extraordinaire pour soulager les ouvriers qui mouraient de faim en Ecosse, répondit avec autant de sagesse que de justice :

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Non : ajez des lois pour les pauvres comme les nôtres , et vos pampres ne manqueront pas de secours. Pourquoi ne pas faire la même réponse aux propriétaires irlandais ? pourquoi ne pas les forcer à donner au peuple ce qui lui appartient ? Pourquoi l'Irlande est-elle le seul pays civilisé sur la terre où il n'existe pas de secours fixe et légal pour les indigens , et où les pasteurs sont tout-à-fait étrangers à leur troupeau, excepté dans la saison de la tonte? Ayons au moins, tant que l'on souffrira cet état de choses , la décence de ne pas crier contre les outrages des Irlandais.

338. Je dois maintenant laisser cette digression dans laquelle m'a entraîné le traitement barbare que la bonne Bess fit éprouver à l'Irlande, pour en revenir à ses projets de réforme. Betsy était un grand docteur en théologie ; elle était très-jalouse de ses prérogatives et de ses pouvoirs, mais particulièrement pour tout ce qui concernait son autorité suprême dans l'église. Elle aurait voulu que tous ses sujets eussent été de sa religion , quoiqu'elle eut solennellement juré à son couronnement qu'elle était catholique, et quoiqu'en devenant " protestante " elle eût fait des changemens au livre de prières de Cranmer et à ses articles de foi. Voulant forcer la conscience de ses peuples à suivre sa volonté tyrannique, ce qui était très-injuste puisqu'ellemême avait changé de religion et même .avait

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changé plusieurs articles protestans , elle établit une " inquisition , " la plus horrible dont on eût jamais parlé : elle donna ce qu'elle appelait une comtnission à certains évéques et à quelques autres personnes : leur autorité s'étendait sur tout le royaume et sur tous les ordres et tous les rangs du peuple. Ils reçurent le droit de contrôler les opinions de tous les hommes et de les punir selon leur volonté , mais non de mort. Ils pouvaient agir selon les voies ordinaires de la justice , s'ils le voulaient , pour prouver les crimes de leurs accusés ; mais s'ils l'aimaient mieux , ils pouvaient employer pour cela l'emprisonnement, la torture, les tourmens de toute sorte. Si leurs soupçons se portaient sur quelqu'homme , peu importe à quelle occasion , et qu'ils n'eussent aucune preuve , pas même de ouï- dire à lui opposer , ils lui lançaient un serment appelé ex officio , par lequel il était forcé, si on l'appelait, à révéler ses pensées et à s'accuser lui-même , son ami , son frère ou son père , sous peine de mort. Ces monstres subalternes infligeaient les amendes qu'il leur plaisait ; ils tenaient les hommes emprisonnés pendant autant de temps qu'ils le voulaient. Ils faisaient autant de nouveaux articles de foi qu'il leur convenait, et enfin cette commission exerçait sous le nom et dans les vues de la bonne reine Bess un contrôle absolu sur les corps et les esprits de ce peuple que les vils " réformateurs. " hypocrites

Lettre XI. 3g9

pillards , prétendaient ;aoir délivré de l'esclavage du Pape , mais qu'ils avaient bien , sans aucune raison, délivré réellement de la liberté, de la charité et de l'hospitalité.

339. Quand on examine les actes de ce cruel tyran , quand on voit à quel vil esclavage elle avait réduit la nation , et surtout lorsqu'on pense à cette commission, il nous est impossible de ne pas rougir de honte en réfléchissant à ce que nous avons dit pendant si long-temps contre Vinquisition d'Espagne qui ne s'est pas rendue coupable depuis son établissement jusqu'à ce jour d'autant de cruautés que cette reine féroce, protestante et apostat en commit en une seule des quarante-trois années qu'elle resta sur le trône; mais surtout remarquez et n'oubliez pas que les catholiques n'infligèrent de punitions qu'à ceux qui avaient quitté la foi dans laquelle ils avaient été élevés et qu'ils avaient professée , tandis que ks châtimens des protestans n'étaient exercés que contre les hommes qui refusaient de renoncer à la foi dans laquelle ils avaient été élevés et qu'ils avaient professée toute leur vie ; et quant à ceux qui furent punis par cette cruelle hypocrite , ils le furent de la manière la plus barbare , parce qu'ils restaient fidèles à cette même religion dans laquelle elle avait vécu une grande partie de sa vie et qu'elle avait juré être la sienne à son couronnement.

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