CHAPITRE V
La création des Conseils
(3-15 septembre 171 5)
Satires contre le feu Roi. — L'opinion impatiente de changements. — La question religieuse et la question de l'alliance. — Premiers bruits de réformes. — Lit de justice retardé. — Transfert du Roi à Vincennes. — Accueil des Parisiens. — Funérailles de Louis XIV. — Lit de justice du 12 septembre. — Idoi^tric du petit Roi. — Politique religieuse du Régent. — Création des t^onseiîs. — Par qui imaginés et recommandés. — Leur institution. — Mécanisme dis Consei-s. — Suppression des secrétaires d'État. — Attributions d^'S Censé. Is. — Crozat fait les fonds nécessaires. — Leur composition -
'onscience. — Affaires étran^rères.
Guerre. — Marine. — Affaires du
dedans. — Finance. — Le Conseil de Régence. — Émoluments. — Rivalités. — Le duc de Saint-Simon. — Le duc de Noailles.
Il avait suffi au Régent de faire alllusion au droit de remontrances pour entraîner tout le Parlement pendant que ses émissaires, répandus parmi la foule, promettaient la diminution des impôts déchaînant la joie publique. La mémoire du feu Roi faisait tous les frais de cette réaction. « Je suis irritée, écrira Madame, lorsque je songe combien on a mal paillé du feu Roi, et combien Sa Majesté a été peu regrettée de tous ceux à qui dlle avait fait le plus de bien'. » Le lieutenant de police, d'Argenson, se disait « scandalisé des discours qui se tenoient dans le public contre la mémoire du feu Roi ». — « Mais encore que dit-on? » demanda le Régent. D'Argenson répugnait à répondre, enfin ill
' Madame, Correspondance, édit. G. Brunet, în-12, Paris 1904, t. I, p. 296; 19 mars 171 y. Dans La Vie de Philippe d'Orléans, petit-fils de France, Régent du. Royaume pendant la minorité de Louir XV, par M. X. M. 1). M. (dont on a fait le P. de la Motte, jésuite, fugitif en Hollande où il prit le nom de La Hode. Le P. C. Sommervogcl, Bibliothèque de la Compagnie de Jéshi, 1894, I. V, col. i34o, n'admet pas l'identifîc'ation), in-12, Londres 1786, l. I, p. i48-i49 : « Toutes ses entreprises furent condamnées, ses vertuj fldtiies, SCS vîce^ exagérés, ses statues insultées par de sanglantes affiches qii on y attacha, p.^rsonne n'osait parler en sa faveur et il n'était pas sûr •Je le faire. »
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Satires
contre
le feu Roi
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LA CRÉATION DES CONSEILS
L*opinioD impatiente, de changements
dit ({ qu'on traitoit le feu Roi de banqueroutier, de vokur, d'homme qui avoit emporté le bien de tous ses sujets », et proposa des arrestations. — a Vous n'y entendez rien, répondit le Régent, il faut payer les dettes du défunt et tous ces gens-là se tairont". »
Ils ne se tairont pas, ils chanteront. Le chansonnier de Olairambault-Maurepas a recueilli un choix de ces pauvretés où la vie, les derniers moments, les adieux, lia mort, le deuil, les exploits, le tombeau de Louis XIV provoquent les invectives, Jes reproches, les injures les plus grossières et les plus plates dont l'origine ou l'inspiration janséniste semble évidente lorsqu'on relève le nombre d'allusions faites au Père Le Tellier. Son confrère, lie P. de la Rue, dira* :
Quel bruit impétueux, quelle rage effrénée
Travaille à Vinstant tous les cœurs?
A peine de Louis la course est terminée, Ses sujets déchaînés vomissent mille horreurs; De libelles rjrossiers Vinjurieux déluge
Inonde la ville et la cour, La halle même
Parmi tant de satires, une seule a mérité de n'être pas oubliée parce qu'on l'imputait à un jeune imprudent, « le petit Aroûet », qu'elle conduisit à la Rastille*. L'opinion s'engouait pour le Régent qui avait épuisé la calomnie. Sous lui, disait-on, on va""
voir des merveilles.
Et la France va recueillir Le fruit de mille veilles,
^ (( On se promet ici d'heureux changements* », lit-on dans la Gazette de la Régence et les chroniqueurs ne manquent pas de
* Marais, Journal et mémoires, édit. de Lescure, in-8, Paris, i863, t. I, p.- 204; 17 septembre 1715.
* Recueil Clairambauli-Maurepas, Chansonnier historique du xviii» siècle, cdit. E. iiaunier, iii-12, Paris 1879, t. I, p. 63.
* Les J'ai vu ... avaient pour auteur Ant. L. Lebrun (1680-1743), auteur d*opéras qui ne trouvèrent jamais de musiciens, Buvat, Journal, t. I, p. 63.
* Recueil Clairambault-Maurepas, t. I, p. 127 : Les bienfaits de la Régence; Gazette, p. i3 : « On n'a jamais vu si peu de tristesse de la mort d*un roi et tant de joie de ce que la justice a été rendue au duc d'Orléans par rapport à sa naissance et par rapport à son mérite personnel, m
* Gazette de la Régence, janvier i-jib-juin 1719, édit E. de Barthélémy» în-i2, Paria, 1887, p. 10.
noter chaque jour nouvelles, symptômes et promesses. La Bastille s'ouvre et laisse sortir ceux qui n'y sont pas retenus pour des <v crimes énormes' ». Saint-Éloi, la Conciergerie et le For-l'Éveque cessent de retenir bon nombre de détenus pour dettes*. Mais l'opinion se passionne beaucoup plus pour les disgrâces qui vont frapper l'entourage du feu Roi et renouveler l'atmosphère du pouvoir. Déjà on escompte Ile renvoi du chancelier et du contrôleur-général*. Passant à côté de Desmaretz, le chevalier de Bouillon, chantonne : « Adieu paniers, vendanges sont faites" ». La réception faite au Père Le Telllier enchante tous ceux qui se flattent que, sous le nouvea.u règne, la Constitution « perdra quatre-vingt-quinze pour cent*^ ». Planqué du Père du Trévou, confesseur du Régent, le P. Le Tellier fut au Palais-Royal et dit au duc d'Orléans : « Je viens pour savoir ce que Votre Altesse Royale a résolu de disposer de ma personne ». A quoi le prince répondit : « Mon père, vous me prenez pour un autre. C'est à vos supérieurs de disposer de vous et nulllement à moi^^ »;€t saluant la députation : « Mes pères, j'ai bien des affaires; je me recommande à vos prières », et il s'esquiva. On en fait des gorges chaudes, on tourne la réception en dialogue : « Je me recommande à vos prières » — <( Prières de jésuites » — Ce n'est pas la grâce efficace". »
C'est que la question religieuse prime toutes les autres, même La question les finances. Tandis que Iles opposants se persuadent que « le ^^^^'f^^* Régent semble vouloir montrer beaucoup d'indulgence sur le question fait de la religion^* », les constitutionnaires s'inquiètent. L'évêque d'Angers déclare au Régent que <( le clergé espère surtout que l'Église alarmée trouvera dans [le prince] un juste et zélé défenseur'* ». Mais le cardinall de Noailles se montre tous les jours au Palais-Royal et la Sorbonne dépose son syndic, coupable d'avoir fait opposition au cardinaP*. En même temps, le Régent, qui cul-
• Buval, Journal de la Régence, édit. E. Gampardon, in-8, Paris, i865, t. I, p. 93-y4; Marais, op. cit., p. i84 ; Gazette, p. 11.
• Buval, Journal, t. I, p. 91.
• Gazette, p. 11.
*• Gazette, p. i5. ^ *
" Gazette, p. 11.
»* Buval, Journal, l. I, p. 5o-5i. ** Marais, Journal, t. I, p. 189. *
** Gazette, p. xa.
** Marais, Journal, l. I, p. i85.
»• Gazette, p. 11. Voir aussi Buval, Journal, t. I, p. 97, Le Bouge fut remplacé par Ravechet, que nous retrouverons.
de ralliance
tive sa popularité, procède à des économies chétives qu'on présente comme des réformes considérables : suppressions sur les écuries, sur la bouche, sur la musique du Roi et réductions promises sur sa maison". Le bruit court dans Paris que le prince s est « déclaré pour l'entretien de la paix et pour ôter tout sujet de i^lainte aux étrangers. Nous verrons, disent ceux que préoccupe la politique étrangère, comment l'affaire de Mardyck ira . désormais^» »; et ils n'ignorent pas que, le 3 septembre, au lendemain de la cassation du testament, « l'ambassadeur d'Angleterre et celui de Hollande se rendirent secrètement au Palais-Royal où le premier fit offre d'argent... et le second fit offre de troupes » au Régent « pour lui assurer la couronne de France en cas que le jeune Roi vint à mourir et que le Roi d'Espagne voulut s'y opposer^' ». En effet, dès le 5 septembre, Philippe d'Oiiléans écrit à Georges. P' que « si quelque chose peut me flatter, c'est de pouvoir hbrement à présent marquer à Votre Majesté combien j'ai été sensible à l'honneur de son amitié » et il « la supplie de croire que, tandis que son administration durera, il n'oubliera rien de tout ce qui pourra en assurer les liens'" ». Et lord Stair se multiplie pour circonvenir Ile Régent, poussant le scrupule jusqu'à se souvenir de la vieille Madame qui a son franc-paiiler avec son fils et à -qui un présent fait à propos inspire ou rafraîchit des sympathies pour la famille royale d'Angleterre".
**nir ^^^'^^ ^^ ^^"^^'' ^ ^^ politique étrangère, Ile Régent avait à He réformes Surmonter de graves difficultés intérieures et même des périls. <' On a répandu dans la ville, écrit sa mère, plus de quarante placards contre lui... J'avoue que je m'inquiète en le voyant en butte à tant d'animosité". » Secouant cette nonchallance que lui imposait l'état de demi-disgrâce oii le retenait le feu Roi, il u prend les affaires tellement à cœur, qu'il n'a plus de repos ni jour ni nuit";... travaille depuis six heures du matin jusqu'à minuit** ». Il lui faut assister à de longues cérémonies : messe
de Requiem, compliments des cours souveraines, entendre des
" Gazette, p. ii; Buvat, Journal, t. I, p. ^g, 98.
■' Gazette, p. 11.
*• Buvat, Journal, t. I, p. 54.
" Public Record Office, France, vol. 346 ; le Régent à Georges /*', VersaUl^s, 5 septembre I7i5.
»» Madame, Correspondance, édit. Brunet, t. I, p. i85, Versailles, 6 septembre 1715.
" Mad.îme, Correspondance, t. I, p. 199, Paris, 17 septembre.
" Madame, Correspondance, t. I, p. i84, Versailles, 10 septembre.
" Madame Correspondance, t. I, p. 191, Paris, 24 septembre.
LA CRÉATION DES CONSEILS
harangues, y répondre". Ses moindres démarches sent épiées, commentées; mais le prince ne se hâte pas. Le 3 septembre, il tient deux conseils où ne se trouvent que les ministres du feu Roi, ({ tous fort en peine^* »; le lendemain, conseil d'État avec les mêmes; le surlendemain <( on ne doute pas qu'iil n'y ait de grands changements,... mais cela ne sera déclaré que quand le Roi aura été au Parlement », et on parle de six conseils*'. Dès ce jour, les réformes se confirment dans la maison du Roi, dans les bâtiments et dans les équipages de chasse, qui sont mis sur le pied où ils étaient à la mort de Louis XIII. Les matellots du grand canal sont congédiés, toutes les terres au-delà du grand canal affermées pour la culture, les quatre cents chevaux de la petite écurie réduits à quatre attelages et il est question de confier la garde et l'entretien de Versailles à six Suisses et à douze jardiniers^*.
Les cérémonies funèbres alternaient avec les pompes de l'avénement. Le 4 septembre, les entrailles de Louis XIV furent portées à Noti*'-Damo dans un carrosse^^ le 6, le cœur fut présenté à la maison professe des jésuites par le cardinal de Rohan^°. Ce jour avait d'abord été fixé pour le premier lit de justice de Louis, XV, u mais les dames de la Cour firent entendre que cela ne se pouvoit point, parce qu'en France, on n'entieprenoit et on ne faisoit rien de grand ni de solennel le vendredi, qui passoit pour UQ jour malheureux. On a eu, dit Mathieu Marais, cette compllaisance pour les dames et pour cette superstition". » La séance fut donc remise au lendemain et le Premier Président fit assembler les chambres pour concerter le cérémoniaP^.
Après-dîner les gardes du corps étaient venus prendre les clés
" Dangcau, Journal, t. XVI, p. 167 ; Buvat, Journal, t. I, p. ^9 ; Aligrc, iJLelation, p. 24-25.
**" Dangeaii, Journal, t. XVI, p. i65 ; Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p.
' Dangoau, Journal, t. XVI, p. 167.
*• Buvat, Journal, t. I, p. 5o.
" Dangcau, Journal, t. XVI, p. 166; Anthoine, Journal, p. 98; Buvat, Journal, t. I, p. 00; Marais, Journal, t. I, p. i85 ; Saint-Simon, Mémoires,
t. VIII, p. :>09.
«» Dangeau, Journal, t. XVI, p. 167; Anthoine, Journal, p. 98-100; Buvît, Journal, t. I, p. 5i ; Marais^ Journal, t. I, p. 187 ; Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 209; A. Calîet. Les cœurs de bouis XIII et de Louis XIV, dans La Cité, Bulletin de la Société historique et archéologique du /V'« arrondissement, 1906-1907, t. III, p. 195-199.
•^ Marais, Journal, t. I, p. 187-188.
*' Aligre, Relation, p. 26.
ih.i
Lit
de justice retardé
HISTOIRE DE LA RÉGExNCE
If
marchands La curiosité des Parisiens rêvait aux niovens d^ triompher des << difficiles presque insurmontable^ » opposa a ceux qu. voulaient pénétrer dans la Grand-Chambre"T T medi 7 septembre, dès huit heures du matin, ks présidents péné traient dans la salle fameuse où une partie des cJnSrr/n -be r.uge sétuient présentés dès quatre heurî d~ L Le lit de justice de velours vidlet à bandes de velours cramS charié de fleurs de ys et de porcs-épics d'or, était placé dans 1 anl du fond e la place du Roi marquée par un carreau "de îe ouScra moisi lleurdelysé avec trois oreillers de même pour ap^yer ren.' , ant de tous les côtés. Carreaux, pliants, chaise à E^ bancs
"S"Lr'/'T"'°" ^^"'P''^"^ °'' --"-^ prend;e s mag,M..ls, dignitaires, invités, curieux et jusqu'à un abbé
maître des requêtes, faufilé entre messieurs, que déœuvrie nrl' sident de Novion qui linteipelle. le gourmande, lu' epToche'^ dt
bief r:n Z ' '*' ";; ""°""^ '^ ^^ ^^"-^ -• ^« se^dher 1
s-rsiin pîa^t!;;:: j;^^''^^^^^^ ^*' «°^--»' '-«^"^^ « ^^
deJamVufiTlî '" ^'l"''/ ''^^/éP"'««<'"« prêtes à se rendre au devant du Roi, les présidents prêts, au signal, à se draper dans leura
nétabr'ir '"-".'• ^" "f"""-^' ''' °^«^'^- ^" Châtelet. la œn
ma chauds T/é h"""' l' ^°"-'-"«- ^^ l'-'^. '« pr^vôt des marchands, les echevins et autres officiers de l'Hôtel de ville
tous a cheval, en habits de cérémonie, avec les régiments dl
gardes françaises et suisses et les Cent-Suisses de fa gaïe du
Roi attendent sur ie Cours la Reine». Paris, en habitfde fête
est dans les rues. Vers dix heure, débouche un carrolse à huit
chevaux, escorte des gendarmes d'Orléans, c'est ie Régent qu
remercie et renvoie tout le monde : le Roi est enrhumé ef n'a Sas
bien dormi la nmt. il ne viendra pas". Pendant que la nouvelle
circulle a disperse la foule, un bruit sourd se répand au pllafs
que ae Roi s est trouvé incommodé et reste à Versai-lies. Bientôt le
su;ur Millin premier secrétaire du chancelier, en habit de grand
deuil, manteau long et crêpe traînant, se présente à l'entrée du
parquet où le Premier Président lui fait signe de la main^^ ne
point avancer davantage. Il annonce que le Régent et le chancelier
" Aligre, nelalion, p. j6 ; Gazette, p. u.
Gaietle, p .12.
Aligit, Relation, p. 26-3i. '
LA CRÉATION DES CONSEILS
prient Ile Premier Président et le procureur-général d'aller se concerter avec eux au Palais-Royal. Ils partent et le président de Novion les remplace en attendant leur retour.
L'a'ttentc semble longue, les uns disputent sur la convenance du procédé, les autres n'ont de souci nue pour la santé du Roi; CCS derniers peuvent se rassurer. L'enfant n'est ni enrhumé ni souffrant, mais sa gouvernante n'a pu venir à bout de sa mauvaise tête. Pour n'aller pas à Paris il a fait.semblant d'être malade, a boudé, s'est mutiné, a refusé son déjeuner. Mme de Ventadour alors l'a conduit à Trianon où l'appétit lui est revenu avec la gaieté et, pendant que Messieurs se morfondent sur les fleurs de lys, il gambade avec un enfant de son âge qu'il nomme son housard". Enfin le Premier Président rentre, en robe rouge, explique que le Roi a une maiiadie qui ne se peut nommer en si bonne compagnie" et que Ile Parlement est proroge jusqu'à ce que la santé du jeune Louis XV soit rétablie*".
« Le lendemain, le Régent qui était importuné du séjour de ^^^"*^®f Versailles parce qu'il aimoit à demeurer à Paris où il avoit tous à Vincenne» ses plaisirs sous sa main*^ , » songea à exécuter la seule des volontés du feu Roi qui fut à sa convenance. Les médecins de la Cour, tous (( commodément logés à Versailles » opinaient contre le transport du Roi à Vincennes; le Régent envoya chercher à Paris les médecins appelés en consultation les jours précédents, les aborda, les chambra dans le cabinet de Mme de Ventadour et, en présence de la gouvernante, du duc du Maine et du maréchal de Villeroy leur demanda leur avis sur la salubrité de Vincennes. Tous les six médecins de Paris « qui n'avoient rien à gagner au séjour de Versailles » s'étendirent sur les avantages de Vincennes qui jouit d'à un air médiocre dans un terrain uni, où il n'y a ni montagnes ni vallées, la rivière asse» loin et couverte par le bois ». Le feu Roi y avait été élevé et y avait pris cette forte constitution qui l'avait fait vivre soixante-dix-sept ans; « au lieu qu'à Versailles l'air étoit épais, marécageux plein de brouillards entre les montagnes, parmi des eaux forcées et croupissantes » et trois Dauphins y étaient morts. La cause était gagnée
li'i
*• Buvat, Tournai, t. I, p. 5i-52.
*• Marais, Journal, t. I, p. 188, nous dit qu'il n'osa prononcer le mot
le dévoienient.
*• Aligre, Relation, p. 33; Marais, Journal, t. I, p. 188; Saint-Simon, Mémoires, l. VÏII, p. 210; Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises depuis Van 420 jusqu'à la Révolution de 1789, in-8, Paris, i83o, t. XXI, p 25, n° 3; Burat, Journal, t. I, p. 54-55.
♦^ Saint-Simon, \fémoires, t. VIII, p. 211.
j.tiu>}.
LA CRÉATION DES CONSEILS
Accueil
des Parisiens
Funérailles
de LouisXlV
d*avanc€. On laissa Poirier, Boudin et Dodart, médecins de la Cour, disserter à l'aise sur les avantages de Versailles avec l'appui de Mme de Ventadour'', et il fut résolu qu'on mènerait Louis XV à Vincennes, le lendemain.
Le lundi 9 septembre, à deux heures", le jeune Roi quitta Versailles dans son carrosse d'où il fit jeter quelque argent au peuple au bas de la pllace d'Armes**. Il arriva à Paris vers quatre heures. Le cortège se composait de cinq carrosses avec une escorte de gardes du corps, gendarmes et chevau-légers''. On suivit le Cours jusqu'à la porte Saint-Honoré et on traversa le rempart jusqu'à la porte Saint-Antoine. Partout une infinité de carrosses et de peuple criait : « Vive le Roil » si bien que rcnfint criait lui-même « Vive le Roil » de toute sa force**. Tous les regarda se dirigeaient vers son carrosse où, entre Ile Régent et la duchesse de Ventadour, Louis XV était assis sur un siège un peu plus bas et un peu plus avancé, pour être plus aisément aperçu. Il était vêtu de noir en justaucorps, avec un chapeau noir tout uni, portant le cordon bleu et la plaque du Saint-Esprit en broderie d'argent sur son habit. L'appétit lui étant venu, le Régent fît arrêter le carrosse au droit de la porte Gaillon, derrière le jardin de l'hôtel de Conti. Pendant qu'il mangeait, le Régent lui fit remarquer l'empressement des Parisiens on lui disant : « Voyez, Sire, combien votre peuple de Paris vous aime et comme il prend plaisir à vous voir; il est bon que vous lui en sachiez bon gré, ainsi, saluez-le*\ » On admira sa beauté, sa taille, sa bonne grâce, on trouva qu'il portait son chapeau de bon air, bref, il 1*6 se put rien ajouter aux tendresses et aux acclamations des Parisiens**.
Le même jour, à sept heures du soir, commencèrent les funérailicû de Loujs XIV. Après le chant des vêpres des morts. ile cercueil fut levé du lit de parade et porté par seize officiers de la chambre et de la garde-robe dans la saWe des gardes d'où ceuxci le transportèrent sur le chariot d'armes arrêté dans la cour de marbre. Le corps était couvert d'un poêle de velours noir
" Marais, Jouriml, t. I, p. 190-191 ; Dangeau, Journal, t. XVI, p. 169.
*« Narbonne, Journal, p. 46; Dangeau, Journal, t. XVI, p. 169; Marais, Journal, t. I, p. 192.
** Norbonne, Journal, p. 46.
" AiitLjiiic, Journal, p. 100.
•• Dang-au, Journal, t. XVI, p. 170; Marais, Journal, t. I, p. 192.
*' Buvat, Journal, t. I, p. Sa.
*' Marais, Journal, t. I, p. 192.
croisé de moire d'argent. Vers huit heures on se mit en marche dans cet ordre :
Pauvres à pied, en deuil, portant des flambeaux. Les officiers d'office, à pied; quelques-uns à cheval. Les pages et les gens de livrée. Carrosses des principaux officiers. Le maître des cérémonies. Le grand maître des cérémonies. Les mousquetaires noirs. Les mousquetaires gris. Les chevau-légers. Les officiers de la chambre et de la garde-robe. Premier carrosse du Roi où étaient les aumôniers ordinaires et le P. Le Tellier. Deuxième carrosse où étaient : le duc de Rourbon, grand-maître de France; le cardinal de Rohan, grand-aumônier; le duc de Tresmes, le duc de la Trémouille, le duc de Mortemart tous premiers gentillîommes de la chambre, et le chevalier de Dampierre, premier écuyer de M. le Duc*'. Les trompettes de la chambre, à cheval. Le roi et les hérauts d'armes caparaçonnés. Quatre aumôniers à chfval, portant les quatre coins du poêle. Le prince Charles de Loi raine, grand-écuyer, à cheval. Le duc de Villeroy, capitaine des gardes du corps, à cheval. Les gardes du corps, les gendarmes. \
Le convoi traversa le pont de Sèvres et le bois de Boulogne. En passant au parc de Madrid, on renouvela les flambeaux au nombre de huit à neuf cents"; on se trouva arrêté par une des portes du parc de Boulogne qu'il fallut abattre afin de laisser passer le chariot funèbre''. Ensuite on se dirigea vers Montmartre pour ga;?ner la plaine Saint-Denis. Outre l'illumination d'un millier de flambeaux, tous les carrosses de Paris bordaient les chemins, également éclairés avec des torches. « Le peuple regardoit cela comme une fête, et, plein de la joie d'avoir vu le Roi vivant, n'avoit pas toute la douleur » convenable". Aux pre-
*• Dangeau, Journal, t. XVI, p. 170; Additions de Saint-Simon, p. 171 et Mémoires, t. VIII, p. 211.
*• Anlhcine, Journal, p. 102.
•* Dangeau, Journal, t. XVI, p. 170.
*' Mdraîs, Journal, t. I, p. 192. C'est tout; ni les Anthoine, ni Buvat ne soufflent mot, pas même Saint-Simon, des prétendues scènes d'outrages et de ripailles rapportées par Duclos, Mémoires secrets, édit Michaud, p. ligS. Dans La :yr de Philippe d'Orléans, par M. L. M. D. M., 1786, t. I, p. i48-i49» on lit que « la joie qu'on avoit d'être délivré de sa tyrannie (c'est ainsi qu'on s'expiin-ait) «^clatta surtout le jour du convoi qui transportait son corps à Saint-Denis, au chant des prêtres, on mêloit des^chansons pleines de satyres grossières, cette marche eut plus l'air d'une masquerade que d'une pompe tant elle fut accompagnée d'éclats de rire et d'action encore plus indécenics. » La légende se forme, Duclos, Lémontey, Michelet, H. Martin, Jobez y ajoutent tous plus ou moins. Il faut se souvenir qu'il était cinq heures ^u m^tin à la mi-septembre.
LA CRÉATION DES CONSEILS
Lit
de justice
du 12 septembre
niieres lueurs du jour, vers cinq heures du matin, le cortèsrc ainva au grand pavé qui conduit de Paris à Saint-Denis, enlfe la Croix penchée et la Croix des Caves"; il y fut joint car un grand nombres d'officiers des sept- offices à pied pfr 1 s'^.ard. s de la prévôté de l'Hôtel et par les Cent-SuiLs. U attendaLnt dom Robert Marchand, prieur de l'abbaye, à la tête de cent v^^ moines tous revêtus de chapes de velours noir, du clergé séculier et régulier et du corps de ville". ^uuti
Toute cette troupe s'ouvrit, formant deux haies, pour donner passage a la tête du cortège. Lorsqu'arriva le chariot, le cardinal de Rohan et le prieur de Saint-Denis encensèrent le cercueil e.isuile on reprit la marche au chant des psaumes, et on arriva au seuil de la basilique sur les sept heures du matin. Le cardinal présenta le corps qui fut' déposé à l'entrée de l'église pendant les discours, encensements et aspersions", et porté de là au chevet du chœur où il devait être gardé nuit et jour par deux moines, deux gardes du corps et deux gardes de la manche pendant quarante jours, jusqu'au service solennel".
Il restait à réparer le contre-temps qui avait fait manquer le lit de justice et la déclaration de la Régence.
Le jeudi 12 septembre", le Roi partit de Vinoennes après son dîner, a une heure après-midi pour aller au Parlement. Dans un premier carrosse à six chevaux les grands officiers qui jetaient de l'argent au peuple; dans le carrosse royall, attelé de huit chevaux pie, le Roi avec le Régent, Mme de Ventadour, M. le Duc, le duc du Maine, le comte de Toulouse et le maréchal de Villeroy. L'escorte se composait de deux compagnies de mousquetaires, suivis d'un détachement de cinquante chevau-légers, après lesquels venaient quatre brigades des gardes du corps suivis de hoquetons de la prévôté de l'Hôtel, des Cent-Suisses précédant le carrosse du Roi de chaque côté duquel marchaient les valets de pied les uns à sa livrée, les autres en deuil; derrière venait tout le guet des gardes du corps et un dôlachement de cinquante gendarmes vêtus de neuf. Enfin les carrosses de suite.
Anlhoin-, Journal, p. 102.
• .Antiioinc, Journal, p. 102; Narbonnc, Journal, p. 47-48; Dangcau. - Journal, t. XM, p. 170; Buvat, Journal, t. I, p. 54.
** Darigcau, Journal, t. XVI, p. 170; Anthoine, p. 102-104.
"* Ddagcdu, Journal, t. XVI, p. 219; Anthoine, Journal, p. ii5-i23; Buvat, Journal, t. I, p. 100.
»' Dang<:au, Journal, t. XVI, p. 172; Buvat, Journal, t. I, p. 55-57; Marais, Journal, i. I, p. 199-201; Aligre, Relation, p. 37-42; Anthoine, Journal,
p. io5-ii3.
Depuis Vincennos jusqu'au Palais, on marcha en cet ordre, au pas, au travers d'une foule si compacte qu'on fut obligé, pour ouvrir le passage, de faire mettre les baïonnettes aux fusils, ce qui n'cmpecha pas qu'il n'y eût quelques personnes étouffées. I.es fenêtres des maisons étaient ornées de riches tapis et remplies de spectateurs. En arrivant à la barrière du Trône, le duc de Tresmes gouverneur de Paris, présenta au Roi M. Bignon, prévôt des marchands, suivi de quatre échevins, de tous îles officiers de l'Hôtel de ville quarteniers, dizainers, juges-conseils, liutaMes et bourgeois, tous à cheval. Le Roi descendit de carrosse dans les bras du maréchal de VilHeroy et reçut les clefs de la ville avec un compliment de bienvenue du prévôt des marchands. Le Roi remonta en carrosse et reprit sa marche entre une haie d'archers du guet à cheval et à pied, de gardes françaises et suisses. Un exempt des gardes du corps en avant du carrosse et deux écuyers aux portières jetaient de l'argent au peuple, de temps en temps. On suivit le faubourg et la rue Saint-Antoine, la Grève, le quai Pelllelier, le pont Notre-Dame pour entrer au Palais par la porte qui fait face à la rue de la Vieille-Draperie.
Vers trois heures, le Roi arriva au Palais, son carrosse s'arrêta au pir-d de l'escaiier de la Sainle-ChapolUe et les oiseliers de Paris, suivant l'usage, lui présentèrent à la portière deux cages remplies d'oiseaux pour les ouvrir lui-même et leur donner la liberté, ce qu'il fit. Sur les degrés l'attendaient depuis longtemps le comte de Chardlais, le prince de Conti et le prince de Dombes; l'abbé de Ghampigny, trésorier, en chape, attendait à la tête du Ghapître. Louis XV était vêtu de violet foncé, avec un long manteau et un rabat de toile de Hollande. l\ monta à pied le grand degré, le duc de la TrémoiUle portant la queue de son manteau. Quand il fut sur le perron, le prince Charles de Lorraine, le prit dans ses bras et le porta dans le chœur de la Sainte-ChapelUe pour adorer la vraie croix, voir les reliques et entendre la députation composée des quatre présidents de Novion, de Ménars, de Laihoignon et d'Aligre avec six conseillers. Tous se dirigèrent aJlors vers la Grand'Ghambre. Le prince Gharles portait le Roi, derrière qui le duc de Villeroy, le Premier Président et Mme de Ventadour tenaient chacun une lisière. L'enfant voulut marcher, on le mit à terre quelque temps, ensuite le prince Gharles le reprit sur ses bras et le porta jusqu'à l'entrée de la Grand'Ghambre. Là, le duc de Tresmes, faisant l'office de grand chambellan, s'empara de lui et le porta jusqu'au lit de justice, l'y déposa et s'assit à ses pieds entre le maréchal de Villeroy et la duchesse de Ventadour tenant toujours la lisière. Le chancelier prit place,
Idolâtrie
du petit Roi
les princes du sang, le pairs et Ile duc de Tresmes ôta le chapeau du Roi trois fois, qui est la salutation d'usage. L'enfant s'avisa de l'enlever une fois de plus car la longueur du crêpe lui déplaisait, mais le silence s'étant établi, la séance commença.
Le Roi avait oublié son discours. Le duc de VilHeroy le lui chuchotta trois ou quatre fois à l'oreille, alors, ôtant son chapeau, Tenfant dit de bonne grâce : (( Messieurs, je viens vous assurer de mon affection : mon chancelier vous dira Ile reste. »
Le chancelier se découvrit, mit un genou devant le Roi pour lui demander la permission de parler, se rassit et fit un discours analogue aux circonstances; puis vint le tour du Premier Président et celui de l'avocat-générail qui conclut à- la Régence conformément à l'arrêt du 5 septembre. Le chancelier prit les opinions et prononça l'arrêt de Régt ;jce". La séance avait duré une heure. Le Roi avait tout regardé de sa place, sans bouger, faisant attention à tout, s'épongeant avec un mouchoir. On le reconduisit avec le même cérémonial, parmi les acclamations et les cris de la* foule, au bruit du canon de la Rastille, soulevant une joie et de» espérances que sa vie et son règne devaient tristement démentir.
Mais un sentiment d'infmie tendresse soulevait alors tous les cœurs pour ce frêlle rejeton de qui la beauté, la pâleur, la gentillesse tenaient en éveil l'instinct maternel de la nation tout entière. Cet orphelin a miraculeusement retrouvé une mère, c'est la France. Il n'était cœur de femme qui ne se serrât à la pensée de le perdre, c'était l'enfant gâté dont les caprices et les espiègleries dérident les fronts les plus sévères, dont Iles bobos attendrissent les indifférents, dont les colères et les escapades n'épuisent aucune indulgence. On recueillie ses mots et on admire ses enfances. Un grave avocat au Parlement, philosophe, éiudit, récolte ces traits qui courent sur toutes les lèvres.
Quand on eut appris au petit Roi sa phrase pour le lit de justice, il a trouvé mauvais qubn Ile traitât en enfant, a protesté qu'il ne voulait pas que son chancelier dise le reste et qu'il dirait tout lui-même. Cependant il oublie sa réponse à la députation du clergé, ne songeant qu'à un chapeau qui ll'intéresse et qui tombe à terre. « Ahl le voilà tombé I crie-t-il enchanté. » A la Vrillière il demande ce qu'il est : « Secrétaire d'État, ayant Thonrieur de travailler avec Sa Majesté. » Vite, ill l'amène dans son cabinet et lui donne, pour travail, à éplucher des noisettes. A Bontemps qui entre dans son cabinet, il crache au nez en riant :
'* Biival, Journalf t. ï, p. 78-74 ; Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises f t. XXI, p. 26-36.
LA CRÉATION DES CONSEÎLS 139
Retirez-vous, je suis avec mon chancelier »; le chancelier c'est le petit camarade habillé en housard".
Tout ceci délassait, déridait, après ces dernières années de gravité morose; mais pendant que le petit Roi occupait les imaginations et les cœurs, le Régent inaugurait des méthodes nouvelles de gouvernement. D'abord, tout ailla bien. Le Parlement, n.mis en possession du droit de remontrances nageait dans 'livresse. Non seulement, le nouveau maître se montrait chaud parlementaire, mais encore hostile aux jésuites et à la bul'le; son entourage n'avait pas besoin d'être stimulé dans cette voie et dépassai» le prince qui par inclination, nonchalance et dédain n'eut tracassé personne sur le fait de la religion". Le public, amusé, assistait à un étrange chassé-croisé. Tandis que la Bastille laissait sortir les jansénistes, la province cessait de retenir les exilés. L'archevêque de Tours, ll'évêque de Châlons se montraient à Paris*', le nonce Bentivoglio, perdu de mœurs, avait reçu, disait-on, l'invitation de « retourner au plus tôt possible à Rome" » et le Père Le Tellier était exiîlé à Amiens". Aux cardinaux de Rohan et de Bissy venus prendre ses ordres sur l'affaire de la Constitution, le Régent répondait : <( Messieurs, n'y pensez plus; il auroit été bien plus à propos que vous ne vous en fussiez pas tant mêlés". » Cette conduite ne pouvait manquer de soulever contre lui les jésuites et leur parti sans que les jansénistes et 'les parlementaires compensassent ce déchet. Quant aux protestants, très nombreux encore mais impuissants et opprimés par une législation implacable, ils ne pouvaient compter pour rien p»olitiquement. Le duc d'Orléans solllicité par sa mère et par lord Stair en faveur des galériens n'osait faire que de vagues promesses*\ sachant que jansénistes et jésuites ne tombaient d'accord que sur ce seul point de ne pas souffrir qu'on donnât quelque relâche à la persécution. Le peuple n'était pas moins animé conti^ les hérétiques. Ainsi au miHicu de la réaction bruyante contre tout ce qui avait appartenu et tout ce qui se réclamait du
*• Miiiuii, Jounialy l I, p. iQa-ioB
*• Madame à la raïujrave Louise, Paris, 27 septembre I7i5, dans Correspondance^ édit. G. Bruiiet, t. I, p. 191 ; Marais, op. cit., t. I, p. 2o4, 17 fcepttînibre.
'^ Marai', Journal, t. I, p. 198-199.
** Buvaf. Journal, t. I, p. 96-97. ^
•* Avec UMe pension annuelle de six mille frrtnes, Lémontey, op.
•* Buval, Journal, l. I, p. 99.
•*• Mndfime à Ui raugrave Louise, Paris 8 oct., i5 oct., I7i5, op. *. I. p. l'jViyÔ.
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Politique religieuse du Régent
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Créations des conseils
dernier règne, le Régent n'était pas dispensé de recourir aux ménagements. Il a, écrivait sa mère « autant d'ennemis que d'amis et je crains que le nombre de ses ennemis n'aille en augmentant" ».
Après quelques conseils tenus avec les ministres du feu Roi, le Régent ne se sentit pas en mesure d'entrer en lutte contre ses amis et leur sacrifia des administrateurs émérites. La réaction piésenlait un fougueux caractère aristocraliquc et réclamait la disgrâce de ministres tirés du tiers-état; celle du contrôlleur-général, Desmaretz, semblait certaine"; celle du chancelier l'était plus encore et le rusé compère avait eu l'adresse de répandre dans Ile public que sa disgrâce n'aurait d'autre cause que son refus de révéler le contenu du testament. Enfin, le ï4 septembre, on apprit que Voysin donnait sa démission de secrétaire d'État de la guerre pour se conserver les sceaux. Le lendemain on sut que Ponlchar- Irain et ïorcy étaient épargnés; Desmaretz payant pour tous, était mis à l'écart sans compensation. Ce jour-là, deux Déclarations, datées de Vincennes, annoncèrent la création des Conseils et la suppression des secrétaires d'État, a On s'attendoit bien, dira le piésident Hénault, à voir de nouveaux favoris, mais ce qu'on n'attendoit pas, c'est que les ministres fussent choisis parmi les favoris et que les courtisans devinssent les arbitrer du gouvernement. Le pouvoir absolu dont avoit joui le feu Roi sembloit avoir appris à ses pareils qu'ils ne dévoient confier leur autorité qu'à ceux qui n'ayant nul droit d'y prétendre par leur état, s'efforcent de se maintenir par leur travail dans une place qu'on peut leur ôter sans conséquence, au lieu qu'en donnant sa confiance aux grands du royaume, il est à craindre qu'ils n'en abusent et que plus ils semblent avoir droit pu gouvernement, plus il est dangereux de les y appeler*'. »
Rien n'était plus opposé à l'esprit du gouvernement de Louis 'XIV que le recours aux Conseils. L'idée, on le sait déjà, appaiienait au groupe de consultants politiques qu'interrogeait «le duc de Bourgogne. Louis XIV en trouva le projet dans la cassette de ce prince et l'ayant lu devant le duc d'Antin, le jugea en deux mots : « Ces gens-là, dit-il ne connaissent guère les Français, ni
'• Madame à la raugrave Louise^ Paris, i8 octobre, op. cit., t. I, p. 195.
•' Buval, Joarrml, t. I, p. 96-96; Marais, Journal, t. I, p. 196.
•* Marais. Journal, t. I, p. 196.
•- M':;noire6 du président Hénaall, dans L. Perey, Le président Hénault et Mme du Deffand. La Cour du Régent et la Cour de Louis XV et de Marie L'iCiinska, in-8, Paris, 1893, p. 4i.
La création Dès conseils m
la manière dont il faut les gouverner^". » Les Français d'ailleurs, épuises, lassés par un régime qui avait tari la fortune publique impatients d'un système qui avait conduit l'État au bord de la ruine, s'émancipaient, rêvaient d'autre chose, ce C'est chose inconcevable, écrivait l'ambassadeur d'Angleterre, combien ils détestent ici leur condition et raffolent de la nôtre^\ » Le Régent était disposé à tenter l'aventure au sujet de Haquelle, à la suite de quelques entretiens avec Saint-Simon, Noailles et les roués, ift s'imaginait avoir profondément réfléchi. Rien, cependant n'était plus prématuré que l'expérience dans laquelle il allait se dancer sans savoir ce qu'il voulait obtenir et ce qu'il voulait éviter. Le duc d'Oiiléans n'avait pas même tiré profit des longues journées de lagonie du feu Roi pour déterminer ses choix à tête reposée, en sorte que cette mort prévue parut le surprendre et il se trouva (^ noyé d'affaires, d'ordres à donner et de choses à régler. Il se trouva en même temps assiégé de gens qui vouloient être de ces conseils'*. »
Le nom du duc de Bourgogne, si populaire alors, suffisait à la recommandation des Conseils au jugement de lia foule. A la Cour l'idée rencontrait aussi, mais pour d'autres raisons, de chauds adhérents. Saint-Simon, qui s'en était fait le prôneur et qui, de bonne foi, s'en croyait l'inventeur, a pris soin d'expliquer ce qu'il a dû, vingt fois, exposer au duc d'Orléans. « Mon dessein, dit-il, fut de commencer à mettre la noblesse dans le ministère, avec la dignité et l'autorité qui lui convenoit, aux dépens de la robe et de la plume, et de conduire sagement les choses par degrés et selon les occurences, pour que peu à peu cette roture perdît toutes les administrations qui ne sont pas de pure judicature... pour soumettre tout à la noblesse en toute espèce d'administration. L'embarras fut l'ignorance, la légèreté, l'inapplication de cette noblesse accoutumée à n'être bonne à rien qu'à se faire tuer, à n'arriver à la guerre que par ancienneté, et à croupir, du reste dans la plus mortelle inutilité, qui l'avoit livrée à l'oisiveté et au dégoût de toute instruction hors de guerre, par l'incapacité d'état de s'en pouvoir servir à rien. Il étoit impossible de faire le premier pas vers oe but sans renverser le monstre qui avoit dévoré la noblesse, c'est-à-dire le contrôleur-général
Par qui
imaginés
et recon)-
mandés
^» Mémoires du duc d'Antin, cités par Lémontey, op. cit., t. I, p. 44. ** Oxenjooal Castle, Staijr Papers, t. II, Lord Stair à lord Stanhope, 8 mar»
" Sainl-Siii.oii, Additions au Journal do Daii^joau, t. ;XVI, p. 179; Mémoires, t. Ylil, p. ai5.
Leur institution
et les secrétaires d'État". » Après la mort du duc de Berry, Saint- Simon avait vu jour au succès de son plan destiné au duc de Bourgogne. Il le relut, le remania, le récrivit vers la lin de 1714 ou au commencement de 1715 pour le duc d'Orléans'*, On en a déjà fait connaître quelque chose'\ L'auteur préconise l'institution de sept conseils chargés de Ha "religion, des affaires étrangères, de la guerre, de la marine, des finances, des dépêches (affaires principales) et d'ordre (veillant à tout ce qui est relatif aux titres, honneurs, dignités, rangs et préséances). Le conseil des parties et le conseil d'État étaient conservés; ce dernier composé de cinq ministres, dont aucun ne sera de robe ni de plume et n'en aura jamais été. Ce que Saint-Simon, tout entier à ses haines et à ses rancunes, poursuivait avec acharnement c'était la satisfaction. « de dépouiller les secrétaires d'État de toutes les plumes étrangères que ces oiseaux de proie ont arrachées à tous et partout, et de ne leur ilaisser que leur naturel plumage »; c'està-dire n^abit de gens de robe, le rabat, — et un rabat sans ressemblance à cravate — jamais d'or, d'argent sur leurs habits, ni couleur rouge ou bleue, encore moins d'épée. Ce plumage les réduira « a écrire les ordres qu'ils reçoivent, à faire les expéditions qui leur seront ordonnées, ...à ne signer que ce qui lui sera commandé en toute affaire, [à n']iniluer sur aucune et sur rien que les bagatelles...'^ »
Trente années plus tard, Saint-Simon condamnera la tentative de 1715 où le Régent n'avait pris de ce premier plan u que la plus faible écorce" ». La déclaration du Roi portant <( établissement de plusieurs Conseils pour la direction des affaires du royaume » exposait, dans son préambule, les motifs de la réforme'*.
«Le feu Roi, faisait-on dire à Louis XV, pouvoit par ses qualités personnelles et ses vertus éminentes suffire seul au gouvernement de son royaume : la droiture de son cœur, l'élévation de son esprit, l'étendue de ses lumières, augmentées et soutenues par une longue expérience, lui rendoient tout facile dans H'exercice de la royauté; mais la faiblesse de notre âge demande de plus
" Saint-Simon, Mémoires, t. XI, p. ^27.
'* P. Mesnard, Projets de gouvernement du duc de Bourgogne, Dauphin, Mémoire attribué au duc de Saint-Simon, in-8, Paris, 1860.
^* Introduction du présent volume, p. XU.
'• P. Mesnard, op. cit., p. 72-73.
'^ Samt Sirjon, Mémoires, t. VIII, p. 2i5 - /
'• Isambert, Recueil des anciennes lois françaises, t. XXI, p. 36-4o; donné 'e i5, enregistré au Parlement le 16 septembre.
LA CRÉATION DES CONSEILS
grands secours; et quoique nous pussions trouver tous ceux dont nous avons besoin dans la personne de notre très cher oncle le duc d'Orléans, régent de notre royaume, sa modestie lui a fait croire, que pour soutenir le poids d'une régence qui lui a été si justement déférée, il devoit proposer d'abord ll'établissement de plusieurs conseils particuliers, 011 les principales matières qui réclament l'attention directe et immédiate du souverain, seroient discutées et réglées, pour recevoir ensuite une dernière décision dans un conseil générall, qui ayant pour objet toute l'étendue du gouvernement, seroit en état de réunir et de concilier les vues différentes des conseils particuliers. Cette forme de gouvernement a paru d'autant plus convenable à notre très-cher oncle le duc d'Orléans, régent du royaume, qu'ill sait que le plan en avoit déjà été tracé par notre très-honoré père, dont nous aurons au moins la satisfaction de suivre les vues, si le Ciel nous a privé de l'avantage d'être formé par ses grands exemples. Il étoit persuadé que toute l'autorité de chaque partie du ministère étant réunie dans la personne d'un seul, devenoit souvent un fardeau trop pesant pour celui qui en étoit chargé, et pouvoit être dangereuse auprès d'un prince qui n'auroit pas la même supériorité de lumières que le Roi notre bisaïeul; que la vérité parvenoit si difficilement aux oreilles d'un [)rince qu'il étoit nécessaire que plusieurs personnes fussent également à portée de lia lui faire entendre, et que si l'on n'intéressoit au gouvernement un certain nombre d'hommes aussi fidèles qu'édlairés, il seroit presque impossible de trouver toujours des sujets formés et instruits, qui fissent moins regretter la perte des personnes consommées dans la science du gouvernement et qui fussent môme en état de les remplacer. »
Le préambule ajoutait que « cet établissement ne pouvoit être suspect par sa nouveauté, puisqu'on ne feroit ainsi que suivre l'exempHe de ce qui s'observoit avec succès dans d'autres royaumes (allusion à l'Espagne)'', et qui s'étoit observé en France pendant le règne de plusieurs rois. » Après des assurances de prospérité et de félicité publiques, le Régent exprimait le désir d'une llargc collaboration, en sorte « que les bons sujets de toutes conditions, et surtout ceux de la plus haute naissance, donnent aux autres l'exemple de travailler continuellement pour le bien de la patrie », et « que toutes les affaires soient réglées, plutôt par un concert unanime, que par la voie de l'alitorité. »
*• L-: p;ince de Ceîlamarc disait à ce propos : « Les Français ont liabiîlé leur gouv Tn«'ment à l'espagnole. »
ta
cor^dej, pour les r^::c:ZJZJ^Zs^ ^j^,^ étrangères; conseil de la guerre; conseil de in^^e coZef/ïela marine et conseil des affaires du dedans du ^ZmeZjcÏiJn, a 1 ancien consel des dén<5rhp« i^ „ "•* ™0^"«'"e, succédant rontentieuses des fhL,c^f^'l- T'"' ^"^^ ^' ^'' directions
la DlnralitrZ "*^^"^,«' « <ï"' seul appartenait lia décision à
emn ni? ""'■ '""^ '" "* 1"' concernait les charges et
emplois, les nominations et collations de bénéfices liSifi
dent^^'n"" '^^' •n'' ^P"'' "^P*^ "^*'"«^''« ^^^'^ ^^mposé d'un président de conseillers et de secrétaires. Le président rapportants
cîaircir lfconr.n /"'r'''"''''T ™^™^'^ ^*^ conseils afin d'éclaircir k Conso de Régence dans les questions importantes
Les trois derniers articles de la déclaration du lï^i^ptembre
leur renvoi par le Régent suivant la nature de l'affaire- les rè<.le , ments d'administration judiciaire élaborés par le chano^£"
Suppression o.,.. „„ ^. . .. , ,
, ^ur un point essentiel la Déclaration donnait pleine satisfac
sec.u.es lon aux ennemis des secrétai^s d'État qu'elle anéaSait ex^^^^^
SsotdHt' 'T'^'' ' '' ^^^'^^^^^^ ^- expéditions ayant besoin de la formule « en commandement ,, et quelques auti^
plus insignifiantes. Comme humiliation suprême t p^ur ÏTr faire epui.er la lie du calice, on les introduisait au cTseil de Régence, privés de voix délibérative et même consultativ^pour enir registre de ses décisions. Toutefois . l'ombre de ce qu'ira faisoient que cesser d'être pouvant les y rendre dangereux on imagina de les avilir en quelque façon en associant^ leurs n^ms a des chiffres dont l'énorinité pouvait engendrer le soupçon. Ty'
OMb'ié. ,, ^ '''' ' "P'^f"' ^"^ 1<^ commerce y avait été
LA CRÉATION DES CONSEILS
sin rendait sa charge de secrétaire d'État de la guerre, et recevait en échange 4oo.ooo francs. Torcy ne gardait pas sa charge de secrétaire d'État des affaires étrangères, « mais, écrit Dangeau, M. le duc d'Orléans veut qu'il soit content, et il lui a dit de lui demander avec confiance tout ce qui pourra lui faire plus de plaisir en cette occasion, et pour lui marquer l'estime et la considération qu'on a pour lui on lui fera payer 800.000 francs, qui est le prix de sa charge, et on lui fera encore d'autres grâces aussi considérables*'. Pontchartrain fut épargné six semaines, puis sacrifié et démis de sa charge d'oii le poussait la haine furieuse de Siiiiit-Sinion"'. La Vrillière, une sorte de nain ridicule, mais souple, serviable, un peu servile aussi, resta seul en place et en fonction de secrétaire d'État et devenait une manière de greffier du Conseil de Régence, avec voix délibérative, lorsque Pontcharirain en fut sorti". C'était encore l'œuvre de Saint-Simon.
A l'instigation de Saint-Simon, toujours, Dcsmaretz fut lie seul des ministix^s de Louis XIV congédié par un court billet du Régent"; il y répondra de la belle façon par un Mémoire demeuré le parfait modèle de 'la manière simple, noble, respectueuse, ferme dont un homme droit, modeste, sûr de lui-même peut seul exposer et défendre sa gestion financière. Nous le retrouverons.
Plusieurs règlements d'organisation déterminèrent les attrî- Attributions butions des Conseils. On y aperçoit un tableau de l'administration hu début du XYIII" siècle. Si le nouveau régime entraîna une modification importante, il ne toucha guère aux rapports établis entre les autorités locales et le gouvernement central. Trop ignorants et présomptueux, les parrains de ce régime n'y avaient pas apporté l'attention scrupuleuse et l'étude assidue que le duc de Bourgogne lui avait consacrée et ne se trouvaient
.ti
" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 176; Additions de Saint-Simon, (p. 176), « q-.ii l'a\oit voulut perdre ot fut outré de le voir » épar^rner, finit par se rapprocher de lui, et l'amitié s'en suivit, « tellement qu'ils sont demeurés oinis Intimes. » Torcv obtint l'érection en office, avec 5o.ooo francs de traitement, de la charffe do *?rand maître et surintendant général des postes, courri*-î*g -A relais de France, Villars, Mémoires^ t. IV, p. 76.
" Dangeau. Journal, t. XVI, p. 176, 176; p. 202-20^; p. 229, 280; S.iinl-Sim(»n, Mémoires, t. VIII, p. 9,52-254, 289; Buvat, Journal, t. I, p. 107.
•' Saint Simon, Mémoires, t. VIL p. 239-230, ^90-292 ; Dangeau, Journal, t. XVl. p. i9«, 299.
"* Au renouvellement des fermes, le Bége'nt, pressé par d*Effiat et Villeroy, fit donner 35o.ooo livres à Desmaretz qui, y ayant droit en qualité de conîVôleur général, avait refusé de les toucher au dernier renouvellement, dans I*exlrémilé où se trouvait l'État, Dangeau, Journal, t. XVI, p. 195.
pas en mesure de réaliser le plan de déoentralisation médité par ce prince. Toute 'l'utilité des conseils devait consister à assouvir des rancunes, à substituer la lenteur et l'incompétence à l'arbitraire éclairé, à maintenir, à développer et à perpétuer les abus qu'on se vantait de détruire.
Le Conseil de conscience^'' fut chargé, en général, des affaires de religion ce qui entraînait les règlements au sujet des hérétiques, la protection des convertis, la discipline ecclésiastique en cô qui regirdiit le culte, les diocèses, chapitres, monastères et communautés, les droits régaliens, les libertés de l'Église gallicane, la nomination et la collation de bénéfices, les conflits on matière théologique dans les universités.
Le Consul des affaires étrangères avait les attributions que son titre suffît à faire connaître.
Le Conseil de la qiwrre^^ délivrait les pouvoirs et « provisions » aux maréchaux de France, lieutenants-généraux, brigadiers, gouverneurs et lieutenants du Roi, expédiait les commissions de directeurs et inspecteurs de troupes, dressait l'état des officiers à placer cl à remplacer, contrôlait les marchés de vivres et de fourrages, les transports, l'habillement, l'armement, les munitions, révisait la comptabilité de la guerre faisait la solde et réglait tous les comptes de fortifications. Des décisions ultérieures précisèrent et étendirent sur différents points les attributions du conseil de la guerre".
Le Conseil de marine^" s'occupait de tout ce qui avait trait à la marine du Levant et du Ponant, galères, consulats, colonies, concessions et compagnies coloniales; établissement, agrandissement, défense et entretien des ports, liavres, rades et arsenaux; protection du commerce, inspection des négociants en chaque échelle (sauf pour le détail de leur commerce), sûreté des côtes, privilèges et garanties de la marine marchande. Le conseil était chargé, sauf à en référer aux affaires étrangères, des relations et traités avec les régences d'Alger, de Tunis, de Tripoli et du Maroc, d^s rachats et échanges d'esclaves et de la protection des Lieux
•*" Isambert, op. cit., t. XXI, p. 71; Regloment du 22 décembre 1716; p. 121 , Arrêt du conseil du 10 août 1716. Il s'appela aussi Conseil des affaires ecclésiastiques.
*" Tsambert, op. cit., t. XXI, p. 49 : Ordonnance du 3 novembre 1715.
" De Luçay, Des origines du pouvoir ministériel en France. Les secréiùires d'Etat depuis leur institution jusqu'à la mort de Louis XV ^ in-8, Paiis, 1881, p. 191.
•• Isambert op. cit., t. XXI, p. 56 : Ordonnance du 3 novembre 1715.
LA CRÉATION DES CONSEILS
saints. Tous les marchés pour les fournitures générales et particulières se faisaient par adjudication à ce conseil.
Au Conseil du dedans^^ ressortissait tout ce qui regardait les affaires contentieuse^ et administratives des provinces (pays d'élection); les pays d'État demeuraient sous La Vrillière.
Le Corhseil de finnnce^"^ entraînait »la suppression du contrôleurgénéral dont il recueillait l'héritage. En même temps étaient supprimés les sept intendants des finances^' et les six intendants du comitierce".
Enfin le Conseil du commerce''^ de terre et de mer, tant au dedans qu'au dehors du royaume, attirait à lui les fabriques, manufactures et les questions relatives à la pêche, à l'exportation des
blés, etc...
Clianr.p ^^oiiscjI devait compter dix membres et on ne pouvait Croza^fait
i * . .• * • A. les fonds
promullguer les règlements et organisation sans faire connaître nécessaires les noms de ceux qui devaient les interpréter. La promesse faite au Parlement le 2 septembre tardait fort à recevoir son exécution. Le Régent différait de jour en jour les nominations dans l'es- [X)ir que la convoise llui vaudrait d'avantageux pots-de-vin. Aussi sa déception était-elle grande de voir les conseils si peu recherchés qu'on leur préférait les charges abolie» de secrétaires d'État que les ambitieux s'attendaient à voir revivre'*. Dans cet embarras humiliant, un simple négociant, nommé Crozat, prêta un million au Roi en barres d'argent et s'engagea pour deux autres milllions*'. On n'attendait que cette aubaine, la Dec /^ro^ïon fut envoyée au Parlement et enregistrée avec celle qui restituait à cette Cour le droit de remontrances'*.
La France connut alors le nom des hommes qui allaient la ^^J^^.^^ gouverner. Qu'en pensa l'opinion publique? Jean Buvat et conscience Mathieu Marais n'en soufflent mot. Dangeau transcrit les noms
•• Isambert, op. cit., t. XXI, p. 43 : Oixlonnanc<^ du i^'' octobre 1715.
•• Isambert. op. cit., t. XXI, p. 61 : Ordonnance du i/l novembre 1715.
•» Isambert, op. cit., i. XXI, p. 48 : Édit du 17 octobre I7i5; Samt- Simon, Mémoires, t. VIII, p. 220; Dangeau, Journal, t. XVI, p. 174.
" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 212.
Isambert, op. cit., t. XXI, p. 69 : Déclaration du i4 décembre I7i5. D'Armenon ville acheta 400.000 1., la charge de Voysin, De Luçay, op. cit., p. 182, il pensait, dit Saint-Simon « que cette carcasse inanimée pouvoit se relever, et étoit une bonne provision à faire? »
•' Dangeau, Journal, t. XVI, p. 177. Additions de Saint-Simon, 177-17»»
et Mémoires, i. VIII, p. 2i3. . ,. ui- * a
•• Isambert, op. cit., i. XVI, p. 36 : Déclaration portant établissement de plusieurs conseils, i5 septembre; ihid., p. 4o : Déclaration restituant le droit de remontram.es, i5 septembre 1715.
ml s in s ^'. '^ '''"'"'' ""^^^ ""^ '^^""^ ^ -^t- date;
mais Saint-Simon parle pour tous ceux qui se taisent". A l'en
Cioire e choix des membres fut arrêté dans les conférences tenues en^e le Régent et lui^^ Dans les sentiments .ù se WaU T prince a 1 égard des partisans de la Bulle, le conseil de conscience « se trouva tout fait" ». L'alarme était vive dans le camn ultramontain; ,les cardinaux de Rohan, de Bissy, le nonce Ln' ivogho et les autres chefs de la Constitution c mouro en^de
sS;;: ' ^f '^ "^'^'"^^ '^ ^^^^^^^ ' '^ *^*^ ^- affaires lit Sr^ 7' * 1 remuoient tout pour l'empêcher, ils crioient à
a . a»rt-vnnon qui, avec le duc de Noailles et Canillac, pressent nt 1 embarras où jetterait une intervention du pap ,'^décida denlever la nomination. . I, n'y avait pas de temps à perdre ,!
t^o^U l r"' 'f''''\'- ^^V-ent, lui représenta l'aUernative << ou 11 se trouveroit entre désobliger si formellement le pape ou iui donner pied à se mêler du gouvernement intérieur, avec Z
rrri"T'r"K"r" ^" ^^ --Iteroient ». Le prince comprit, mais hésita balança; a je le pressai, dit Saint-Simon et J on vins a bout. Il appela le duc de Noailles, en «'approchant' du monde <c et annonça qu'il lui donnoit le conseil de ffnanret à IZr. 'U '""^^^^ conscience ». Tout retentit de cette nonvelle aussitôt après dans le Palais-Royal, et dès le soir à Paris Le lendemain toute la ville le sut, et la joie et les applaudisse: ment parurent universels, autant que la douleur et le dépit furent extrêmes dans le parti opposé. Il était temps. On sut que la prière du pape était résolue. II la changea en plaintes maL a^z doues, auxquelles le Régent répondif plus do^^ement eT-
resictT^'»' 'o'. '"^ ''"f ' "^^^ ^' ^"^^^ compliments et Se. V: B 1 P--^-nce, le cardinal avait la feuille des
bénéfices. Le Régent lui composa un conseil de gens de métier et rompus aux affaires ecclésiastiques, les uns tîris du clergé les autres du Parlement, bien instruits des revendications gallSnoT C étaient 1 archevêque de Bordeaux, M, de Bezons, frère du ma-' rechal, homme d'honneur, instruit et considéré rude d'abord
irw î n'''""" "'^"* ^^'^" P^"^^^** ^'^*- >^-'^te-
ment. Avec lui, Daguesseau, procureur généra^ qui avait tenu
Il ^•'^^'^-^!^''^n' Additions au Journal de Dan-eau. t XVI n t.R Il Saint.Sin.on. Mémoires, t. VIII, p. 2i5-.i6. ' ^^ '' "
,00 T^fl?'"''' ^drfi^rons, t. XVL p. i83-i84. Samf-Sinion. Mémoires^ t. VIII, p. 3,6-217.
LA CRÉATION DES CONSEILS
tête au feu Roi; Joly de Pleury, avocat général, fin, adroit; l'abbé Pucelle, conseiller-clerc au Parlement, neveu de Catinat, de la première réputation pour la capacité et l'intégrité. »
Les chefs de la Constitution furent atterrés, supplièrent le pape d'intervenir et n'en obtinrent rien du tout. Le Parlement débordait de joie et d'orgueil et le public approuvait. Ce conseil se réunit h l'archevêché et désigna on qualité de secrétaire l'abbé Dorsanne, docteur de Sorbonne, grand vicaire et officiai de Paris, prêtre d'une haute conscience et d'une rare sincérité, en qui ses ennemis eux-mêmes ne trouvaient rien à reprendre^°\
Eu égard à l'émotion générale des esprits par suite de la querelUe religieuse, la composition du conseil de conscience était celle qui passionnait le plus vivement l'opinion. Elle apprit sans être troublée, on peut le croire, que le maréchal d'Huxëlles, l'abbé d'Estrées, le marquis de Canillac et le comte de Cheverny dirigeraient d'assez loin les affaires étrangères où Pecquet, l'un des principaux commis de Torcy, tint la place de secrétaire; c'était un de ces laborieux qui travaillent autant par goût que par devoir avec le sentiment d'être utiles et la joie d'être ignorés^"^ Viilais ne pouvait pas ne pas présider le conseil de la guerre, ayant avec lui le duc de Guiche, le marquis de Biron et le chevalier d'Asfeld, tous maréchaux longtemps après, Reynolds, JeoffreviUIe, Levis, Puységur ayant chacun un département, enfin deux intendants des provinces frontières, Saint-Contest et Le Blanc pour la comptabilité^°\ Le conseil de marine fut aisé à composer avec le comte de. Toulouse comme chef; le maréchal d'Estrées vice-amiral, président; le maréchal de Tessé, général des galères.
La présidence du conseil du dedans fut offerte au maréchal d'Harcourt qui s'en excusa sur son bafouillement, suite de plusieurs apoplexies; on mit le duc d'Antin à sa place. Il a raconté l'affaire à sa façon, qui n'est pas celle de Saint-Simon'"^; sous lui se trouvaient Beringhem, premier écuyer; Brancas, depuis maré-
ÂfTaires étrangères
Guerre
Marine
Dedans du royaume
^"* Voir !a noiico acerbe que lui consacre Pirol dans la Biographie universelle, i852, t. XI, p. 24/1-245; Saint-Simon, A/emoires, t. VII, p. 219; Dange»u. Journal, t. XVI, p. 197.
'•" Sain»-Sin)on, Mémoires, t. VIII, p. 220-221 ; Additions au Journal de Dintr^aii, t. WI, p. 188-190.
»'^ Saint-Simon, Ménioires, t. VIII, p. 221-9.2^; Additions au Journal de Da.'i^ea-.i. t. XVÏ, p. 185-187 et Dangeau Journ*il, t. XVÏ, p. 178.
*^< Mé noires du duc d'Antin, in-8, Paris, 1822, p. 128; Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 228-224; Additions au Journal de Dangeau, t. XVI, p. i^o.
Finance
Le Conseil de Régence
chai; Fieiibet et Roujeault, maîtres des requêtes, Goislard, Ferrand et Mengiiy, conseill(>rs au Parlement'".
Au conseil de finance, le Régent se réservait le titre d*ordonnateur , comme H'avait été le feu Roi, signant et arrêtant tous les états de fonds et toutes les ordonnances comptables et les comptants, tant pour dépenses secrètes, remises, intérêts' qu'autres de toute nature. Villeroy fut chef du conseil, « mais sans s'en mêler directement, et il demeura à cet égard comme il étoit du temps du feu Roi ». Le duc de Noaillles fut président"' par suite du refus opposé par Saint-Simon aux offres du Régent auquel il expliqua que « le commerce, les monnaies, le change, la circuiatioii, tt.utes choses essentielles à la question des finances, il n'en connaissoit que Iles noms, et que c'étoit un détail devenu science et grimoire qui le passoit ». Les conseillers furent • le marquis d'hffiat, ami du Régent, Rouillé du Coudray « qui fait trembler les gens d'affaires parce qu'iH est informé de tous les trai es >>, Le Pelletier dos Forts, La Houssaye et Fagon, conseillers dËtat; les présidents Dodun et Gilbert de Voisins- les maîtres des requêtes d'Ormesson, de Gaumont et de "Baudry"*. Toute l'activité des conseils aboutissait au Conseil général de Régence, dont la composition ne dépendait qu'en partie du Régent obligé de subir certains choix parmi ceux qui lui étaient adversaires ou suspects^'". Tels étaient le duc du Maine, le comte de Toulouse, le maréchal de Villeroy, le maréchal d'Harcourt qui n'avait décliné le conseil du dedans que pour une destination plus relevée"^ le chancelier Voysin. Il fallut contre-balancer ces gens douteux par des hommes sûrs. On ne pouvait compter pour rien M. le Duc déclaré chef, sous le duc d'Orléans, dans lia séance du 2 septembre, « jeune homme de vingt-trois
"'■' S:»int-Sinion, Mémoires, t. VII, p. 22/1-255.
7r J;T^.^'"^' ''^- ^^''" *• ^^^' P- ^»^ • T^^'cîaration du 28 j^pt^^mbro 17,5. • Il écrivait à sa tante, Mme de Maintenon, le 2/1 septembre 1715, celte lettre : « M-r. lo duc d'Orléans 0x1-0 do moi absolument d'entrer dan^ le ronseï de finance quil a formé ... composé de gens les plus accrédités clans le public ... Ce sont eux qui gouvorneront la barque et nous les •erroui l.nre. Quoiqu'il ne puisse rien rouler sur mon compte particulier c est av.Kî la derniCre peine que je me suis rendu aux instances, C. Millot, Mémoires politiques et mililoires pour setrvir n Vhisltoire de Louis XV . composés mr les pièces originales recueillies par M. A. M. de Noailles in-12, Pa.;s, 1776-1777. t. V, p. II.
^'' Daii;?eau, Journal t. XVI, p. i6().
»" Dangeou, Journal, t. XVI, p. ,74; Saint-Simon, Mémoires, t VIII.
11^" Saint Simon, Mémoires, t. VIII, p. 2i5, 226.
Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, t. XVI, p. 180.
LA CRÉATION DES CONSEILS
ans dont Vintelligenoe n'avait rien de prématuré^ ^^ ». Le Régent ne pouvait lefuser son ami éprouvé et encombrant le duc de Saint- Simon, mais pour les autres il n'en fit qu'à son idée et imposa ses choix : le maréchal de Bezons, vieux soldat peu loquace et très dévoué au prince; le marquis de Torcy dont lord Stair escomptait la disgrâce et qui s'imposa par son mérite, son expérience de tous les cabinets de l'Europe et par le secret des postes qu'il possédait'". Le Régent voulait un évêque, il prit Bouthillier vivant depuis quinze ou seize ans dans la retraite sauf quatre jours par an où il faisait, à Fontainebleau, sa cour au feu Roi, d'où ill retournait s'ensevelir à Troyes où (( il ne voyoit pas même les passants » et faisait de longs séjours à la chartreuse. Rompu aux affaires ecclésiastiques, bien instruit des prétentions et des méthodes romaines, gai, poli, mais reclus par persuasion et par goût. A défaut de Fénelon, le Régent appela ce saint homme, que l'air de la Régence ébroua un peu plus qu'il n'eut fallu''\ Tous ces membres avaient voix délibérative. Pontchartain et La Vrillière se trouvaient là. Celui-ci tenant le registre, l'autre sans fonction aucune « que celle qu'il avoit prise, de moucher les chandelles, ce qui s'étoit tourné également en coutume de sa part et en dérision, sans contrainte, de celles de tous les assistants''' ».
Les chefs des conseils, les ducs de Noailles, de Guiche et le maréchal d'Estrées, reçurent 20.000 livres d'appointements; les membres du conseil 10.000, à l'exception du cardinal de Noailles, de Dague&seau et Joly de Fleury. Au Conseil de Régence, les traitements furent de 20.000 livres; M. le duc de Maine et le comte de Toulouse ne voulurent rien accepter. Les secrétaires reçurent 6.000 livres. Au total la dépense s'élevait à six cent quarante-huit mille livreâ"\
Les conseils se rassemblèrent au Louvre, sauf celui de conscience, qui se tint à l'archevêché. Les chefs et les présidents fixè-
"• r.-E. Lémontey, Histoire de la Régence, in-8, Paris, i832, t. II, p. 22. '" Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 227-228.
"* Saini-Simon, Addiiiotis au Journal de Dangeau, t. XVI, p. 181-182. "* «îainl-Sinion, Mémoires, t. VIII, p. 288; voir Buvat, Journxil, t. I,
»• Dépôt de la Guerre, t. 2620 : Registre de§ délibérations du conseil de la guerre depuis le 28 septembre 1715 jusqu'au 28 août 171G. Le chancelier, VUÎeroy, Torcy, La Vrillière, Ponlchartrain conservèrent leurs appoiiitemtJQU sans innovation. Buvat, Journal, t. I, p. 24, dit que la charge de chancelier valait soixante mille écus de traitement par an, outre les émoluments des sceaux.
Emoluments
Rivalités
rt . a leur discrétion les jours et k nombre des séances. Ils eurent des audiences réglées avec le Régent et durent une fois par semaine ou davantage faire leur rapport au ConseM de Régence. Ici e Régent, décidé .. à vivrV en bonne am tié avec ses parents'" ,, faisait bon visage à M le Duc ^^rZt T.T froide et polie avec le duc du laine. p!us d :nSo„1uoi>e"ar de la ieserve avec le eointe de Toulouse. Il marquait Saucoup de prévenance à Viilcroy qui laissait faire, «e c.oylt adm'^able^
conSd^T"''*'J"^"" "^""P^^'^"' ^"'- '■'-^ cl'Antin non content de sa présidence, se ménageait une plus grande faveur
et Visait déjà à faire rétablir à son profit la chargf de tui^Tten dan et ordonnateur général des bâtimenU'". Ainsi chacun s^ngeait a se pouvoir. "
fli.?.i" r' ^"'■•'; '"''''P"' '^^ ^'''' ^^' maintenant que les conf us et es rivalités rie tardèrent pas à suigir; conflUs d'attributiors entre les conseils, rivalités entre les divers membres. « TiÏÏs espèces d hommes, choisis par Ua convenance, par la faiblesse et par la nécessite remplissaient les listes des conseils : d'abord de grands seigneurs, vieux dans les intrigues, novices dans les affaires, et moins utiles par leur crédit qu'embarrassants par leur morgue et par leurs petitesses; ensuite les amis du Régent l'élite des roues, esprits frondeurs et pervers, ignorants et spirituels hardis et paresseux, et bien mieux faits pour harceler que pot; conduire un gouvernement. Enfin au-dessous d'eux étai^ent jetés pele-meme des conseilHers d'États, des maîtres des requêtes dZ membres du Parlement, gens instruits et laborieux. ZZs dt sormais a ramper dans le fond des comités, et à répl^ «at gloire et sans émulation les bévues qu'il faillit attendreTe hT
œad!'". : '"" ^"""" '=°"'^"" «» «^^ l'^'-rd-ie des 1 Dai's les rangs de cette assemblée peu nombreuse et Pvfrdm„ en tout, par :le talent comme par l'iLptie. "ar Te vit comm pai la vertu, où la bêtise solennelle d'un ViUeroy cdlaborTi avec J activité trépidante d'un Noailles, et la probitéTun Da guesseau avec lavidité d'un d'Antin. les arts eUe lettr" „^a valent aucun représentant. Les sciences, mieux partagSs v avaient leur protecteur, et c'était îe Régent en pe^onn^; J^
"* ^amlx^rt, op. cit., t. XXI, p. 78. „<> An • PAU a • • ea.g.tr. le 7 sep.e.bro suivant: ?i,la;; LXs. V '; Tf/ '^"• F.-E. LemonUjy, op, ciL, t. I. p. 46-47. ^' ^ ^^'
La création des conseils 153
compte, dit-il avec cette grâce spirituelle qui lui appartenait, demarder au Roi, à sa jriajorité, d'être toujours secréiaire-détat de l'Académie des sciences; ce serait, ajoutait-il, un amusement pour ma vieillesse'"". »
Les lettres auraient pu se réclamer d'un autre protecteur mais dont personne, ni lui-même, ne soupçonnait alors la gloire littéraire. A ses contemporains, de duc de Saint-Simon paraissait avoir le langage d un a crocheteur^^' », et son style laconique, sec, dur, bouillant, inconsidéré lui ressemblait trop pour qu'on put s'y méprendre. (( 11 ne pouvoit être imité par personne^" ». Le goût a changé depuis lors et cette trivialité, ces incorrections auxquelles on était alors très sensible sont devenus des originalités qui ont conquis à Heur auteur du premier coup et au prer mier rang, dans la littérature française, une place qui ne lui sera pas disputée. Figurer parmi les grands écrivains de la France eut été pour ce duc et pair la suprême disgrâce : il avait d'autres ambitions et le métier d'auteur ne convenait pas aux gens de sa sorte, aussi n'a-t-il voulu et peiisé n'être qu'historien. « Je n'ai pas du me piquer de savoir bien écrire, dit-ill. Je n'ai songé qu'à l'exactitude et à la vérité. » Et lorsque cette prodigieuse galerie de portraits, de caricatures et de grimaces, d'anecdotes, d'hiscoriettes et de ragots, d'indiscrétions, de médisances et de calomnies fut ouverte au public, l'éblouissement fut tel qu'on ne. lui contesta pas ce titre d'historien, le seul cependant auquel il n'eut aucun droit. Portraitiste inimitable, il note un trait du visage, un geste, une attitude, une ressemblance, crayonne autour quelques lignes et laisse une figure aussi vivante qu'un croquis de La Tour. A force d'en dessiner, toute une classe d'hommes, toute la société de son temps semble revivre dans ses Mémoires, parfois il tente une scène épisodique et lui donne les dimensions d'un événement où chacun s'agite, se trémousse, donne l'illu&ion d'une journée historique alors qu'il ne s'agit que de ce coup d'État anodin et périodique qu'on nommait, en ^e temps, lit de justice. N'importe, l'illusion fut complète et Saint-Simon apparut comme l'historien de la Régence.
*'"' Histoire de l Académie des Sciences, 1716; le règlement pour l'Académie des Sciences est du 3 janvier 1716; Dangcau, Journal, t. XVI, p. 2o5, 7 octobre I7i5; Caumartin de Saint-Ange à Mme*de Balleroy, Paris, 11 octobre 1716, dans E. de Barthélémy, Les correspondants de la marquise de Balleroy, in-8, Paris, i883, t. I, p. 5o ; P.-E. Lémontey, op. cit., t. I, p. 5o-5i.
^*^ Laumartm de Saint-A'ntje à Mme de Ballcroy, Paris, i®' février 1710, d.i'.L- K. d'' Barthélémy, op. cii.t t. I, p. 71.
*" Marais.
Le duc
de Saint-Simon
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HlSTOiRE DE LA RÉGENCE
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C'était sa revanche contre uno fatalité qui lui avait interdit den être 1. régulateur. Du moins ferait-il Jout ce qurdéSt do ui pour s en représ<.nter comme de metteur en scène Cpa .. rable du Régent, il le fréquentait moins par goût que par hS et parce que tous deux insociables, le prince par abject^n le die par outrecuidance, leurs deux isolenïents /attiraient X m mon aurait, à l'en croire, désigné et imposé au Ïc d Orléfn's presque tous les choix dont furent composés les conseils La i;eahte est très différente et le favori imaginaire ne pTZeprévaloir ses amis particuliers que comme une compensât on des dégoûts qu'on lui infligea. I. sens politique du R^^t le m^^^^^ ait a couvert des accès de rage d'un maniaque qui eût sacHfié le repos et la prospérité du royaume aux pre'ogaUves de iT parue, mais par ménagement pour une susceptibiHité intraitable le prince écoutait patiemment des projets, discutait compEn ment des titres dont il était déterminé à ne tenir aucun œmpte larfois devant une attaque imprévue ou irrésistible le iSnt accordait une victime à son implacable janissaire. La disgfâce de Pontcharti^in était décidée depuis des semaines le jourcù 1 impétuosité de Saint-Simon l'arracha de haute lutte
BeauvUliers lui disait un jour que <c tout ce qui lui'passait par la tête, il croyait le voir „; il ne croyait pas le voir, i^ le voyait réellement et U -le peint avec des traits si précis que, ^ous-mSe nous croyons voir ce qui n'a jamais existé. Il en est ainsi pou; ces États-Generaux qu'il conseillait au duc d'Orléans de réunir
îSmés^'^Tn ' T' '' "^""^^ ''''' P"^^ déposséder les princes légitimes. Tout est prévu, préparé, disposé d'avance : le salon de Marly , les carrosses, les discours, les délibérations; cependant rien n aboutit quoique rien n'ait manqué que l'homme d'État qui emporte les convictions et soumet les résistances. Il avait conseille au Régent de se prodlamer régent lui-même avec l'assentiment des ducs et pairs et des grands officiers de la couronne J^ prince loua 1 Idée, approuva le pian et, le moment venu, l'écarta pour s adresser au Parlement. Lié avec Saint-Simon depuis l'eiilanee ill avait eu le temps de le connaître et de voir qu'il était .e contraire d'un homme d'État. Obstiné et indécis, le pv^mée 6e montrait résolu pour les bagatelles, intransigeant sur les distinctions, hésitant dans les intérêts d'État. La plume aux doigts Il reformait Ile royaume, mais au moment d'agir il bronchait; découvrant des difficultés nouvelles, il retardait et renonçait I a volonté était infirme autant que le corps était chétif.
C'est ainsi que la plupart des mesures qu'il avait 'le plus souhaitées, Il y a renoncé à l'instant de l'exécution. Au commence-
LA CRÉATION DES CONSEILS 155
ment de la Régence, il conseillait au duc d'Orléans la convocation des États-généraux; un an après, quand le Régent y paraissait disposé, il l'en détourna. Il détestait le Parlement, et condamnait en principe la vénalité des offices; lorsqu il fut question du remboursement aux magistrats du prix de leurs charges, il souleva des objections et le projet fut abandonné. Il s'apitoyait sur l'infortune et l'exil des protestants dont il souhaitait le retour jusqu'à l'instant où le Régent lui communiqua son projet de rappel des huguenots fugitifs; Saint-Simon le déconseilla.
Ces contradictions trouvent dans la débilité de cette âme fougueuse leur explication. Saint-Simon aimait les apparences de la force et les vanités du pouvoir, il en redoutait les responsabilités. Le Régent lui proposa la présidence du conseil de finance, lui offrit les sceaux, le voulut faire gouverneur de Louis XV, Saint-Simon refusa tout; finalement il accepta une ambassade où les affaires étaient rempllacées par des cérémonies. Ce fui son apothéose; désormais il ne compta plus Le Régent le combla d'amitié, l'écouta avec patience, souffrit ses algarades, colères ou bouderies, et s'amusa de ses ricanements. Ce petit homme loyal, chaste et dévot apparaissait un peu plus chaque jour un anachronisme. Au milieu des orgies de la Régence, il fait songer à ces philosophes cyniques, hargneux et inutiles, qui rôdaient sans être i/ivités autour des festins infâmes, acceptaient l'aumône dédaigneuse d'une sportule et s'éloignaient en insultant les convives.
Le duc de Noailles n'avait pas, comme Saint-Simon, vécu au sein d'une demi-disgrâce. Courtisan par tradition de famille et par aptitude personndlle il avait épousé une nièce de Mme de Maintenon en temps opportun pour sa fortune, guerroyé pour Philippe V au moment où ses services assuraient sa carrière, recherché le duc d'Orléans dès le iour où ce prince allait devenir maître des affaires. Adrien-Maurice de Noailles gai, vif, séduisant, cultivé, ambitieux, doué d'une imagination dont luimême était dupe, ne s'embarrassait d'aucune difficulté parce qu'au lieu de les résoudre il les escamotait, sauf à les retrouver plus graves et plus menaçantes. Avec les projets éclos et mûris dans son esprit très ouvert et très chimérique, il possédait un arsenal de solutions séduisantes et impraticables, dont il pensait vi':iir à bout gr^ce à une rare obstination au travail et à une fertilité d'invention déconcertante. Il exposait les problèmes d'administration, avec la magnificence d'un feu d'artifice, et ses piojets m avaient tout le brillant et l'inconsistance. Ce hâbleur cnsorr>eliiit tout le monde et devait les sages mesures de son ad-
Le duc
de Noailles
minisliaiion à l'expérience consommée de son conseiller Rouillé du Couc'ray, il lui suffisait d'en recueillir les fruits. Avide de popularité il procédait à quelques économies mesquines destinées à frapper les imaginations plus qu'à soulager le trésor. Cependant l'opinion ne s'en laissait pas imposer. De dévot devenu libuiiu, Noailles passait pour n'être pas incorruptible. Un jour que Rouillé arrivait un peu tard au conseil des finances, Noailles lui dit : « Le vin de Champagne vous a peut-être arrêté ? » A quoi l'autre répliqua : « Je n'ai pas été jusqu'au pot-de-vin"* ». Ducloi a dit de lui avec justesse : « Il n'a de suite que son intérêt personnel qu'il ne perd jamais de vue''\ » La maturité l'éclaira et l'améliora, elle tira de lui des ressources solides; à cette heure on ne trouve encore que le grand seigneur éloquent, séduisant, superficiel, sujet à éblouir les autres et lui-même et à quitter la route pour se jeter dans les chemins de traverse.
*'' Buvut, Journal^ l. I, p. 117.
"* Diiclos, Mémoires secrets, coll. Petilot, 2« scrk, t. LXXVI, p. 2i2-2i3.