CHAPITRE VIll
Le premier hiver de la Régence
(Septembre 1715-Mai 17 16)
Le prélude de la "Régence. — Prodigalités. — Plaisirs. — Bals de l'Opéra. — Drames cl misères. — Chômages, gages non payés. — Orgies. — Sacrilège public du Régent. — Madame, mère du Régent. — Son caractère. — Sa correspondance. — Sa famille. — Enfants légitimes et bâtards. — La duchesse de Berry. — Son orgueil. — Son amant. — M. de Riom. — Ses retraites pénitentes. — Ses amours avec son père. — L'ivresse dans la famille royale. — La vie d'affaires et de plaisirs du Régent. — Mécontentement de l'opinion publique.
L'hiver parisien de 1715 à 1716 fut plein d'animation, de Le prélude gaieté, de licence. Grands seigneurs, riches financiers, bourgeois ^^ Régence et laquais se livrent sans contrainte à une fringale de plaisir qui ferait douter parfois que ces initiateurs de la Régence impudente et grivoise fussent, la v-eille encore, les contemporains recueillis €t moroses du grand Règne. Mais, de 171 2 à 1715, les événements avaient ramené une sorte de dissipation; la victoire et la paix rendaient au goût et au besoin d'amusement, contrariés pendant (les quatre années tragiques, 1708-17 12, l'occasion de se satisfaire. On avait secoué la tristesse et même la décence, Louis XIV favorisait moins Thypocrisie qu'il ne contenait l'explosion de désordres avant-coureurs de la Régence. « Je me garderai bien, écrit Mme de Maintenon à la princesse des Ursins, de vous faire une description de nos mœurs présentes, il me semble que je pécherois contre l'amour qu'on doit^ avoir pour sa nation*... Les maris s'accommodent des promenades nocturnes : ce sont eux qui les facilitent... Les hommes sont pires que les femmes; ce sont eux qui laissent ruiner leurs maisons, qui veulent que leurs femmes prennent du tabac, boivent, jouent, ne s'habillent plus;
* Mme de Maintenon à la princesse des Ursins j 8 octobre 17 13.
LE PREMIER HIVER DE LA RÉGENCE
Prodigalités
et cela a passé aux plus raisonnables'. » Le vice du temps n*est pas l'hypocrisie mais l'effronterie : u On manque à tous ses devoirs par maximes^ »
Les Parisiens ne sont pas les moins empressés à se divertir. Dangeau écrit dans son Journal , à la date du 4 août 1714 : « Il y a présentement un usage établi à Paris, c'est qu'on va se promener au Cours à minuit, où il y a presque autant de carrosses qu'aux heures où on y alloit d'ordinaire, et on y danse presque tous les soirs dans le rond du Cours'*. » Le Mercure ajoute qu'a on n'est point à la mode si l'on n'a à présent un soufflet ou une carriole découverte pour aller se promener la nuit au Cours, si l'on n'y profite pas jusqu'au jour du clair de lune, lorsqu'il y en a, ou si l'on ne fait provision de flambeaux lorsqu'il n'y en a pas. On m'a assuré que la mode viendroit bientôt de se passer de la lune et des flambeaux... On danse, on joue à colin-maillard et à d'autres jeux. Rien n'est plus galant que cette promenade\ » Si galant que la police dut l'interdire.
La Régence ne fut pas une génération spontanée, et la société cynique de 1716 se composait des derniers figurants du siècle de Louis XIV. Un coup de baguette, fût-elle magique, n'opère pas instantanément la transformation d'une société. Rapacité, imprévoyance, dissipation sont les caractères essentiels d'une Cour oisive et incapable d'économie et de sérieux. Tandis que, pour rétablir les finances, on congédie une centaine d'infimes serviteurs, suisses ou portiers aux appointements dérisoires*, on jette dans le gouffre un repas de plus de 20.000 écus pour six ou sept cents figurants convoqués aux funérailles du feu Roi' Suprême libéralité dont le public ne s'étonne même pas. Le Régent prodigue d'une main l'argent qu'il attire de l'autre main; c'est ainsi qu'il règle qu'on dépensera mille écus par mois pour les habits d'un roi de cinq ans. v( Madame de Ventadour n'en demandoit pas tant et le duc d'Orléans, au dire de Dangeau, en vouloit donner davantage'. » A l'égard de sa fille, la duchesse de Berry, les prodigalités sont sans bornes. Pendant qu'on ré-
* Mme de Maintenon à la princesse des UrsinSt 1" janvier et 5 novembre
' Conversation y composée en i7i5, par Mme de Maintenon.
* Dangeau, Journal^ t. XV, p. ao4; ^ août 17x4.
* Mercure, août 1714. p- 177.
* J. Buvat, Journal^ i. I, p. 98; 7^ septembre 1715.
^ Dangeau, Journal, t. XVI, p. 196; 20 septembre 1716 ; M. de Caumartin à Mme de Balleroy, 26 octobre I7i5, dans Les correspondants de la marquise dt Balleroy, édit. de Barthélémy, i883, t. I, p. 54.
* Dangeau, Journal, t. XVI, p. 208; Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 247*
duit les rentes sur les tailles afin de retrancher aux rentiers la moitié de leur revenu', Mme de Berry veut avoir une surintendante et un capitaine des gardes; son père résiste à cette fantaisie, il, y cède bientôt et comme la vieille Madame jouit des mêmes honneurs que Mme de Berry elle recevra, elle aussi, un capitaine des gardes. Mais l'aïeule a déjà une grosse maison à laquelle ses revenus suffisent à peine; elle refuse; c'est donc le Régent qui paiera, c'estsi-Klire le trésor'". Ce n'est pas tout. Mme d'Orléans ne peut avoir un capitaine des gardes, on lui donnera quatre dames "de compagnie avec quatre mille livres de pension Il chacune''. Le Régent aime à voir autour de lui des visages satisfaits, il veut (( qu'on soit content », il provoque les demandes. Torc'y, encouragé, ne s'en fait faute et recevra 800.000 francs et d autres grâces au moins aussi considérables''; Villars et le duc de Guiche trouvent à leur dissentiment un terrain d'entente : Guiche recevra, comme vice-président du Conseil de la guerre, 24.000 Ilivres d'appointements"; Desmaretz présente sa note, il rédlame 35o.ooo francs au titre du bail des fermes, le Régent promet de les lui faire payer'*. Il voulait « donner de gros appointements » à Rouillé du Goudray" qui se contente de beaucoup moins; il se fait faire la leçon par Le Peletier de Souzy qui refuse une pension de 20.000 livres, sachant dit-il, « dans quel embarras sont les affaires de l'État... et n'étant pas juste d'être payé pour ne faire aucun travail'* ». M. le Grand et M. le Premier ne mangent pas de ce pain. La mort du Roi les a mis aux prises à qui des deux s'emparerait de toute la dépouille de la petite écurie; le premier écuyer obtient gain de cause et en retirera
• Danffcau, Journal, t. XVI, p. 212; 17 octobre I7i5. Saint-Simon, AdMtionz au Journal de Dangeau, t. XVÏ, p. 383,. avoue que ce en dons, en pensions, en gouvernements achetés et mis sur le grand pied pour les princes du sang, il est innombrable ce que les princes et princesses du sang ont tire de cette Régence, et ce que tous ensemble ont eu du feu Roi n est rien auprès, en comptant même <;^ qu'ont eu de lui les fils et filles, petits-fils et petitesfilles de France, les doU que le Roi a fournies et les pensions du roi Jacques et de sa famille depuis qu'il fut réfugié en France. » , , ^^, ,
^» Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 285; Dangeau, Journal, t. XVI, p. «3,
"?^" Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 28S ; Correspond, de BaUeroy, t. I, p. 64; Dangeau, op. cit., p. 225.
»» Dangeau, Journal, t. XVI, p. i75; i5 septembre.
» M. de Guitaut à Mme de Balleroy, 18 octobre I7i5, op. cit., t. 1, p. ôi.
»* Dangeau, Journal, t. XVI, p. 195-196; 21 septembre.
»* Dangeau, Journal, t. XVI, p. 197 ; ^4 septembre.
>• Buvat, Journal, t. I, p. 106; novembre; Dangeau, Journ/il, t. XVI, p. 33i ;
8 novembre.
plus de loo.ooo écus". M. de Brancas se fera 20.000 livres de rente aux dépens des Juifs de Metz''; M. de Beaucour qui acheta un régiment 4o.ooo écus « demande quelques petites diminutions sur ce prix'* » et M. de la Feuillade 10.000 francs par an • d'augmentation sur ses appointements". C'est la curée I « M. le duc d'Orléans donnait à toutes mains à qui vouloit avoir" », et les plus austères ou réputés tels se laissaient tenter. Saint-Simon voyant les survivances prodiguées avait eu patience quelque temps, à la fin cela le piqua, il dit son avis au prince ajoutant « que puisqu'ill donnoit tout indifféremment à tout le monde, il vouloit aussi la survivance de ses deux gouvernements pour 6es deux fils », ce qu'il obtint sur le champ". Ganillac, le roué, obtient un don considérabUe".
Plaisirs. Des gens si bien nantis veulent s'amuser. Le i" octobre 1716,
de l'Opéra ^^^ spectaeles ont recommencé à Paris" et on y en établira de nouveaux". On joue le lansquenet au Palais-Royal, le brelan au Luxembourg'*; on dîne chez le cardinal de Noailles au sortir du service célébré pour le feu Roy, on y fait grande chère et « on n'a jamais vu tant de gaieté et une conversation plus enjouée parmi les convives » fort émoustildés"; on se bat en duel devant les Tuileries", et surtout on invente des plaisirs nouveaux. Dès la mi-novembre, on sait que le Régent a donné à M. d'Antin la permission d'assembler cet hiver des bals, trois fois la semaine, dans la salle de l'Opéra; on n'y entrera que masqué et payant, et les logos donneront la commodité de voir le ba! à qui ne voudra pas s'y risquer. On crut qu'un bal public, gardé comme l'est l'Opéra, serait à l'abri des aventurer et mettrait fin à celles trop fréquentes des petits bals borgnes épars dans Paris. Le prince d'Auvergne^ qui- en avait donné l'idée, reçut 2.000 écus de pen-
^' Dangeau, Journal, t. XVI, p. 216; Saint-Simon, .Mémoires, t. VIII, p. 266-268.
'^ Dangcau, Journal t. XVI, p. 222, 298; Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 288.
*• Dangeaii, Journal, t. XVI, p. 266 ; 19 décembre. " Dangeau, Journal, t. XVI, p. 266.
'^ Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 2^2. " Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 2^2.
" Dangoaii, Journal, t. XVI, p. 223; Saint-Simon; Mémoires, t. XVI, p. 2^7. nous le retrouverons à propos des négociations de Dubois. ^'* Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 2^7. " Dangeau, Journal, t. XVI, p. 201.
"' Dangeau, Journal, t. XVI, p. 220; Gazette, p. 33; décembre. ^^ Gazette, p. 27 ; 2 décembre.
" Dangeau, Journul, t. XVI, p. 23'i; Gazette, p. 20-21.
LE PREMIER HIVER DE LA RÉGENCE
sion et on inventa un plancher mobile qui couvrait l'orchestre et mettait la scène et la salle de niveau. Le malheur voulut que cette installation touchait le Palais-Royal et que le duc d'Orléans n'avait qu'un pas à faire pOur y aller au sortir de ses soupers". Le 2 janvier, un premier bal s'ouvrit à onze heures du soir et se prolongea toute la nuit. (( Les chefs des Conseils y étoient un peu plus que chauds de vin. Il y en eut un qui cria à M. d'Orléans, qui étoit dans sa lloge : (( Descends, Régent I » Il obéit et dansa tant qu'on voulut'". » Le deuxième bal dura jusqu'à quatre heures du matin. « On dansa force contre-danses qui sont ù la mode, le menuet, la gavotte, la courante et autres, les anciennes danses n'étant presque plus de saison. » Le Régent et le duc de Noailles arrivèrent à une heure du matin et dansèrent deux fois". Ces divertissements, où les femmes les plus libres osent à peine s'aventurer, dépassent la mesure d'indulgence de la bourgeoisie parisienne, en sorte que (( l'on commence à réfléchir sur tout ce qui se passe et l'on voit que l'on a bien diminué la dépense de l'État, mais nullement les charges du peuple, si odieuses et si petites qu'elles puissent être". » Peu importe; « les bals de l'Opéra ne font que croître et embellir », la recette du () janvier fut de 49.000 livres et la dépense de 4oo livres seulement".
Pendant qu'on danse à l'Opéra, on vaque au Palais oij le froid empêche les juges de rester en place; la débâcle de la Seine menace le Pont-Neuf et tout le quai de l'Horloge'", les marchands de bois et autres sont inquiets sur le sort de leurs bateaux et de leurs marchandises, une partie du quai des Orfèvres s'écroule dans la rivière sur une longueur de sept ou huit toises"; les lavoirs sont fracassés, engloutis, les têtes coupées des blanchisseuses flottent sur des glaçons" et c'est à peine si on semble y songer. Des pauvres meurent de faim, par centaines*'. A peine nous le dit-on.
Drames etniu^rcs
" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 235; Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 316-317; Gazette, p. 4i, ^2, Ag ; Correspond, de. Balleroy, t. I, p. 70.
" Gazette, p. 53; Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 317; Correspond, t. I, p. 69; Dangeau, Journal, t. XVI, p. 288-28§, 291.
" Gazette, p. 49-5o ; Dangeau, op. cit., t. XVI, p. 292.
'* Gazette, p. 52.
»* Gazette, p. 54; M. Marais, Journal et Mémoires, t. T, p. 48i.
»* Gazette, p. 61 ; Corretpond. de Balleroy, l. I, p. 74.
»* Buvai, Journal, t. I, p. 116-118; Gazette, p. 63.
" Ruvat, Journal, t. L p- 118; Correspondants, t. I, p. 76; Madame, Correspondance, t. I, p. 2i5-2i5, II février 1716.
•^ Buvat, Journal, t. I, p. n6.
LE PREMIER HIVER DE LA RÉGENCE
Chômage,
çrages no.i payés
Non seulement -entre la capitale et les provinces mais entre les classes d'une même ville semble se dresser une muraille de Chine. Un mince lilet de nouveilles, une gazette intermittente sous forme de correspondance circule lentement, arrêtée et supprimée parfois si elle énonce trop crûment les faits dont le pouvoir veut interdire la connaissance. Pendant que les mains avides se tendent, pendant que le duc d'Antin et le duc d'Aumont font imposer de vingt sols par jour les carrosses de remise avec l'espoir d'en retirer chacun 35.ooo écus — et davantage de .malédictions^', — on entrevoit l'horrible misère au sein de laquelile se débattent à Amiens et à Douai « plus de deux mille officiers qui n'ont point pu payer leiir blanchisseuse"; a Toulon, « plus de deux cents soldats armés » qui fraudent la gabelle de plus de mille quintaux'*'*; à Rochefort où <( quantité d'officiers vont par charité dîner chez les capucins et même les capucins amassent la quête pour eux*^ »; à Paris, où après avoir refusé aux curés de la vil'le la continuation d'une aumône de 12.000 livres que faisait le feu Roi^^ le Régent interdit l'aumône sous pdne d'amende*\
Ouvriers de la fabrique des Gobelins et élèves de l'Académie des Inscriptions sont congédiés, battent le pavé, arrêtent les passants, font les rues périlleuses''^. Il est défendu de les soulager, mais il leur est permis de se divertir, car « on étoit bien simple autrefois, on ne se divertissait qu'à force d'argent ; aujourd'hui sans argent, même sans espérance d'en avoir, on se divertit à merveille... et on ne voit pas un écu'*^ »; ceux qui se laissent dénicher dans leur cachette vont en droiture k la Monnaie pour être transformés en pièces de cent sols. On escompte un rendement de cent millions de cette opération qui doit enrichir le Roi par la ruine de ses sujets et achever l'anéantissement de notre commerce à l'étranger". On veut qu'il soit sorti du royaume 200 millions d'espèces et par Rouen seul, de compte fait, cin-
•• M. de Caurnartîn à Mme de Balleroy^ Paris, 6 janvier 17 16, op. cit., t. I, p. 69; Gazette de la Régence, p. 62, 56; 10 et i3 janvier; Dangeau> Journal, t. XVI, p. 289, 292.
^? Gazette, p. 26, extrait d'une lettre d'Amiens du 29 novembre 1715.
*** G€,zelte, p. 3i, extrait d'une lettre de Toulon, du 26 novembre 1716.
*^ Gazette, p. 36, extrait d'une lettre de Rochefort, du 9 décembre 1716.
*" Gazette, p. 47 ; 3 janvier 1716.
** Gazette, p. 56; i3 janvier 1716.
** Gazette, p. 56; i3 janvier 1716.
^^ M. de Caumartin à Mme de BaUeroy, Paris, 3o novembre 17 16, op. cit.^
l. I, p. 99- ** Gazette, p. 47, 3 janvier; J. Buvat, Journal, t. I, p. ix4.
quante-trois millions''. Des placards injurieux, des estampes burlesques, des almanachs satiriques montrent en fâcheuse posture le Régent" qui a installé à la place du despotisme (( une sorte de république'' ». On accueille et on répète les rumeurs fâcheuses parce quelles expriment à merveille le mécontentement qui s'étale et gagne partout. Certains assurent que les placides Rerrichons eux-mêmes commencent à perdre patience, refusent d'acquitter le dixième et la capitation, mettent en fuite les commis du fisc; de semblables désordres éclatent dans le Lyonnais et d'autres provinces, tandis que sur la frontière du Nord, deux compagnies de dragons, lassées de recevoir des promesses au lieu de solde, se retirent à Namur après avoir commis de grands excès. Diplomates" et magistrats'^ ne sont pas mieux payés. Depuis trois ans, le parlement de Rouen n'a reçu aucun payement de ses gages; le parlement de Paris n'est pas autrement traité", celui de Toulouse non pîus'^
On est sans cesse ramené à ce fond tragique du tableau dont le premier plan est rempli par les divertissements de la régence. Les meilleures peintures qu'on nous en donne sont celles qui racontent, sans élever le ton, les épisodes dont chaque jour les contemporains s'étonnent de moins en moins. M. de Caumartin écrit à la marquise de Balleroy qu'au bail du Palais-Royal il existe deux cabarets pour les masques. Courcillon, fils du marquis de Dangeau, devoit quatre cents livres, dont on lui ayoit fait crédit. Il voulut continuer à boire sans payer; la limonadière lui dit des injures : il lui donna un soufflet. Ils s'arrachèrent perruques, escoiffons et tout, se roulèrent par terre. CourciHon, en tombant, attira les verres, carafes, etc., et qui plus est, une bourse, où il y avoit, dit-on, pour cinq cents livres de monnoie : on lui réclama douze cents livres. Toujours à ce bal de l'Opéra, le duc de Richelieu se prend de querelle avec le fils du maréchal de Matignon et ils vont se battre dans la rue", pendant que M. le
*^ Gazette, p. 48; 6 janvier 1716.
*» Gazette, p. 37, 39; 20, 21 décembre 1716; p. ^9. 6 janvier 1710. *• Gazette, p. 46, 3 janvier 1716. * ^ . o- w
" Dangeau, Journal, t. XVI, p. ai3 ; 19 octobre 1716; Samt-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 343.
" Buvat, Journal, t. I, p. 126; mars 1716. " Buvat, Journal, t. I, p. I35.
" M. de Guitaut à Mme de Balleroy, 8 janvier 1716, dana Lés Correspondants, i. l, p. 71- ^, , c •!
•♦ M. de Caumartin à Mme de Balleroy, Paris, 32 février 1716, op. cit., t. I, p. 77; Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 34o.
Orgies.
LE PREMIER HIVER DE LA RÉGENCE
Sacrilège
duc se met derrière la princesse de Conti et chante tout haut :
« Maman çà, maman là, maman carogne »
Alors les masques crient de partout : « Non, non oe n'est pas celle-là, c'est l'autre qui est la carogne". »
Chez le prince de Conti, en présence de la princesse, les invités se soufflètent à table et tout s'oublie dans l'ivresse", incroyable exemple des turpides dont les princes du sang donnent à la France le spectacle.
Un reste de contrainte avait subsisté jusqu'à la mort de du Régent Louis XIV; à partir de ce jour, princes et princesses se dispersent et ne savent pas où chacun d'eux est allé jeter sa gourme". La popularité qui entoure l'enfant royal, s'égare un jour sur le Régent mais se détourne de lui presque aussitôt. On le sait tolérant sur le fait de la religion", mais les contemporains n'y voient pas généralement matière à l'éloge; un peu de fanatisme ne leur déplairait pas. Au début le prince n'ose encore s'affranchir de toute règle. Je 2^ décembre 1716, Dangeau note sa présence à la messe de minuit chez les Pères de l'Oratoire de la rue Saint- Honoré, « où feu Monsieur l'entendoit toujours" »; la duchesse de Berry assiste à la messe à Saint-Sulpice, mais déjà elle a congédié son confesseur en charge, le P. du Trévou, qui est également celui du Régent*". Le temps pascal arrivé, la princesse obtient de son curé « la permission de faire ses Pâques dans une église autre que sa paroisse*^ »; son père, moins scrupuleux fera le sacrilège d'une communion publique à Saint-Eustache. « Les rapports qu'entretenait ce couple criminel ne convenaient pas à des pâques et la princesse étoit accoutumée, dit Saint-Simon, à escroquer les grandes fêtes où la bienséance de son état fait approcher des sacrements... » Plût à Dieu que le duc d'Orléans en eût usé de même et qu'il eût cru Saint-Simon qui le pressa d'aller passer une huitaine à Villers-dotterets avec quelques gens qui ne l'eussent pas ennuyé, mais qui n'eussent pas été du nombre de
Madame à la raugrave Louise, 18 février 1716, dans Correspondance, cdîl. G. Brunct, t. II, p. 218.
*• M. de Caumartin à Mme de Balleroy, Paris, 22 février, op. cit., t. I, p. 77; Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, t. XVI, p. ^67 ; Mémoires, t. VIII, p. 34i.
*^ Madame à la raugrave Louise, Paris, 10 septembre I7i5, dans Correspondance, édit. G. Brunet, t. I, p. 186.
'* Madame à la raugrave Louise, Paris, 27 septembre I7i5, op. cit., t. I, p. 191 ; Gazette, p. 12.
'" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 269; 2^ décembre 1715.
*• Dangeau, Journal, t. XVI, p. 226; 3i octobre 1715.
*^ Dangeau, Journal, t. XVI, p. 355; 5 avril 1716.
Madame
mère du Régent
Son caractère
ees isoupeurs... « Personne n'auroit été la dupe de ce voyage, il est vrai, mais il auroit sauvé le sacrilège, et auroit marqué du moins d^ 1 aspect pour la religion, et les affaires le permettaient de reste. Le Régent fut ébranlé et trouva le conseil bon, mais il ne le suivit pas, et cette malheureuse communion fut la dernière de sa vie. Elle fit tant de bruit, qu'il ne crut pas devoir la léitérer les années suivantes, et passa les pâques sans s'en ca-
cher** . »
On pouvait croire revenues les mœurs du règne de Henri III. Du mercredi au vendredi saint, la duchesse de Berry va s'enfermer aux Carmélites de la rue de Grenelle auxquelles elle remet 2 000 francs et a beaucoup de petits présents"' », le vendredi saint le grand prieur de Vendôme, effréné, débauché, souillé de tous les vices, ivre-mort tous les soirs, inflige à la vraie croix l'outrage de ses adorations". Cette étrange et perverse famille vit dans une désunion complète. La vieille Madame « livre sa vivacité expirante tantôt aux dévotions, tantôt aux plaisirs, tantôt aux promenades et quelquefois à ses sentiments bienfaisants qui passent bientôt". » Sauvage et bizarre, luronne et écrivassière, point méchante mais point bonne, elle aimait les chiens, les chevaux, la chasse, les saucisses, et l'Allemagne par-dessus tout. Cette allemande jamais française, cette catholique demeurée luthérienne, aima son fils comme une femelle aime son petit, plus tard elle en devint fière, avec un peu de honte cependant de l'excès de sa dépravation. Son cœur n'avait jamais quitté la patrie de son enfance, elle vivait à Versailles les yeux tournés, le regard attaché là-bas à Heidelberg, à Hanovre où s'était écoulée sa jeu- • nesse garçonne. La politesse de la Cour de France n'avait rien pu sur ce naturel grossier et inculte dont une correspondance volumineuse révèle toutes les bassesses misérables en même temps que la belle et rude franchise. Accouplée par la politique à l'être de plus vil, le plus mou, le plus tracassier, le plus oisif, elle avait pris pour elle le rôle de l'homme dans le ménage de cet inverti, ^
s'était rendue respectable par son honnêteté, sa loyauté, avait vécu et vieilli trop laide pour attirer des hommages, trop fière pour tolérer une intrigue, trop médiocre pour épurer son âme et ennoblir sa vie. Elle écrivait des lettres de quinze feuillets, de s^a^corres^^
" Saint-Simon, Additions au Journxil de Dangeau, t. XVI, p. 356 ; Mémoires, t. VIII, p. 3ii9-35i. Non; le i3 avril 1721, le Régent communie à Saml- Eustache sa paroisse, M. Marais, op. cit., t. II, p. 9-
" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 358; 8 avril 1716.
•* Dangeau, Journal, t. XVI, p. 359; 10 avril 171B.
" Gazette, p. ii3; " septembre 1716. Voir Arvède Barme, Madame, mère du Bégent, in-12, Paris 1909.
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vingt feuillets, entassait les sornettes sur les mensonges, les injures sur les platitudes, et mettait ces fardes à la poste, racontant à ses correspondants toutes les ordures, toutes les obscénités, toutes les infections matérieliles et morales qu'elle avait pu recueillir; mais elle l'écrivait en allemand car la langue française n'a point de mots pour exprimer ce qu'elle raconte. La crudité des anecdotes, la hardiesse des récits sont au niveau de la dégoûtante liberté de ce langage fécal. Certaines lettres de cette incorrigible stercoraire" n'ont jamais pu être traduites, celles notamment qui racontent à une jeune allemande les vices contre nature qui régnaient à la Cour de Monsieur. Sa famille Vieille quinteuse, égoïste. Madame subissait l'étiquette de son rang avec une farouche résignation : <( Je ne vois mon fils qu'une fois par jour, et il ne i^ste avec moi qu'une demi-heure. Je prends mes repas seule à table, ayant autour de moi cent personnes auxquellles il faut que je parle, que j'en aie envie ou non; tout le long du jour je reçois des visites qui m'interrompent pendant que j'écris, et il faut faire la conversation : cela dure jusqu'à huit heures du soir. En somme je n'ai que vexation et ennui; pas le moindre contentement : telle est ma misérable vie, mais il faut se résigner à la volonté de Dieu*'. On est tenu à vivre d'après les usages du pays et on n'est nullement maître de sa conduite. »
Madame vit sur le pied d'hostilité avec la duchesse d'Oriléans, sa belle-fille. « Nous ne serons pas si souvent ensemble, disaitelle, que nous puissions nous devenir à charge l'une à l'autre... Se dire le matin bonjour et le soir bonsoir, c'est bientôt fait. » (. Mme d'Orléans a eu six filles"; ellle voudrait qu'elles se fissent toutes religieuses; elle n'est pas assez bête pour croire que cela les menât au ciel; c'est de sa part pure paresse, elle craint, si elle les avait près d'elle, d'avoir la peine de les élever'". Je les laisse se quereller et s'arranger, qu'ils se débrouillent. Je suis persuadée que toutes les incommodités et les faiblesses de Mme d'Orléans viennent de ce qu'elle est toujours au lit ou sur sa chaise longue; el\!e mange et boit couchée; c'est chez elle pure paresse, de là vient que nous ne pouvons manger ensemble. Depuis la mort
•• Buvat nous dit qu'à Paris on l'appelait la pétardel Journal j t. I, p. 279.
•' Madame à la raugrave Louise, Paris, 24 septembre 17 15, op. cit.f t. I,
•• Madame à la raugrave Louise, Paris, i3 septembre I7i5, op. cit., t. I, p. 189.
•• Madame à la raugrave Louise, Paris, 4 janvier 1716, dans Correspondance, \ édil. G. Brunel, t. I, p. 202.
" Madame à la raugrave Louise, Mariy, 8 août 1715, op. cit., t. I, p. 178-179.
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LE PREMIER HIVER DE LA RÉGENCE
Eofants légitimes et bâtards
du Roi, elle ne m'a pas parlé''. Cette femme mange tant que Ton n'en croit pas ses yeux. Ses filles aussi sont ainsi faites; elles mangent jusqu'à ce qu'elles rendent et recommencent après, c'est
écœurant'*!
L'aînée est la duchesse de Berry. (( Je ne veux rien avoir à démêler avec elle; nous ne sympathisons pas ensemblle; je vis poliment avec elle comme avec une étrangère, mais je ne la vois pas souvent et je ne me mêle de rien de ce qu'elle fait, ni de ce que font sa mère et ses sœurs'^ je ne la regarde plus comme un de mes petits^nfants''. La seconde s'appelle Mlle de Chartres, elle doit être religieuse. Je fais mon possible pour la détourner de ce projet, mais dlle a toujours cette folie en tête. Pour la figure comme pour la taille c'est la plus jolie de toutes, elle a de très-jolies mains, un teint rose et blanc et dix-sept ans". » Les autres ne sont encore que des enfants, mais pleines de promesses qu'ellles se hâteront de tenir. Mlle de Valois vient d'accomplir sa quinzième année et on lui permet de passer la journée entière sans corps de baleine; quand l'aïeule survient en visite, on cherche vite le corset qui, d'ordinaire, est égaré. Cette aïeule indulgente n'admet pas de distinction entre enfants légitimer et bâtards. Elle, impitoyable à la bâtardise, s'éprend de tendresse pour l'abbé de Saint- Albin qui est <( après -le duc de Chartres, de tous les enfants de mon fils, tant légitimes que de la main gauche, celui que j'aime davantage'*. » Elle dresse des autres une nomenclature complète, parsemée de détails intraduisibles.
Gazettes, chroniques, journaux, mémoires n'accordent qu'une ^j/^^^^'y** attention distraite à toutes ces princesses. Ce qu'on en sait et ce qu'on en dit c'est que (( le duc d'Orléans et les autres princes et princesses payent fort mal leurs maisons" », et se querellent
'» Madame à la raugrave Louise, Paris, 6 janvier 1716, op. cit., t. I,* p. 2o3. " E. Jaeglé, Madame, duchesse d'Orléans, dans Revue des Deux Mondes,
1" janvier 1879, p. 206.
^' Madame à la raugrave Louise, Paris, 8 octobre 1715, op. cit., t. I,
'* Madame à la raugrave Louise, Paris, 7 janvier 1716, op. cit., t. I, p. 2o3. " Madame à la raugrave Louise, Paris,* 3, 4 janvier 1716, op. cit., t. I,
•'• E. Jaeglé, op. ciL, p. 209, Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, t. XVII, p. 2^8; 16 février 1718 : « Madame avoit pris ce petit garçon en amitié, à peu près comme elle y prenoit quelqu'un de ses chiens et oublioit pour lui une naissance qu'elle detestoit dans sa belle-fille et dans le« autres bâtards du Roi. »
" Gazette de la Régence, p. 34; i3 décembre 1715.
LE PREMIER HIVER DE LA RÉGENCE
entre eux^*. Après quelques semaines de régence on chuchote et, bientôt, on raconte et oi; répète ce qui se sait partout : qu' « on prétend entamer le Régent par les plaisirs et par Mme de Berry'\ w La jeune lUec, la petite Heuzé, danseuses de l'Opéra et passe-temps de Son Altesse n'inquiètent guère le public"" qui préfère des amusettes de cette qualité à un engagement plus relevé qui rappellerait le pouvoir de Mme de Maintenon. Dès le mois de novembre 1713, Madam*3 écrivait : <( Mon fils et sa fille s'aiment tant que malheureusement cela a fait dire de vilaines choses sur leur compte". » En 1714, la mort du duc de Berry permit de quitter toute retenue; peu de temps avant sa fin, ce prince instruit enfm des bruits qui circulaient, avait forcé son beau-père le duc d'Orléans à dégainer sur la terrasse de Mailly". La duchesse déjà ne comptait plus ses amants et, lorsque mourut un enfant dont elle accoucha avant terme, les chansonniers dirent" :
Il faut bien lui donner un nom :
Ainsi, sans être téméraire, C'est la Rochefoucauld, de Pont, Gontaut, la Haye, Rion, Salvaire,
Son orgueil La mort de Louis XFV allait rendre tout possible, même l'incroyable. Dès la seconde moitié du mois de septembre 1715, des Parisiens la voyaient s'établir au palais du Luxembourg et couf'T de 'là à Saint-Germain, en chaise de poste, « pour s'égayer". » "^ Les assiduités de son père l'y suivaient" et, dès le 3o septembre, ils soupaient ensemble". Dès lors on vit la duchesse de Berry (( usurper tous les honneurs d'une reine ». Malgré les représentations de Mme de Saint-Simon, sa dame d'honneur, et les dégoûts dont ellle l'assura que de telles entreprises seraient suivies, elle marcha dans Paris avec des timbales sonnantes et tout du long du quai des Tuileries où le Roi étoit. Le maréchal de Villeroy en porta le lendemain ses plaintes à M. le duc d'Orléans qui lui pro-
'• Gazette, p. 4? ; 3 janvkr. ^* Ginette, p. 48 ; 6 janvier.
•° Gazette, p. 62, 69; 10 janvier, 10 février 1716; M. de Caumartin à Mrm de Balleroy, 28 août 1716, dans Les Correspondants, t. I, p. 85, 87.
** E. de Rarthélemy, Les Filles da Régent, in-8, Paris, 1874, t. I, p. iBi.
•* Mémoires du comte de Maurepas, in-8, Paris, 1792, t. I, p. 5a.
" E. de Barthélémy, op. cit., t. I, p. 137.
"* Buvat, Journal de la Régence, in-8, Paris, i865, t. I, p. 98.
" Dang€au, Journal, t. XVI, p. 196, 197; 23, 24 septembre 1715.
*• Dangeau, Journal, i. XVI, p. 200; 3o septembre 1715.
mit que tant que le Hoi seroit à Paris, on n'y entendroit d'autres linibaies que les siennes, et onccjues depuis Mme la duchesse de Berry n'y en a eu. Elle alla aussi à la Comédie, y eut un dais dans sa loge, quatre de ses gardes sur le théâtre, d'autres dans k parterre, la salle bien plus éclairée qu'à l'ordinaire, et fut haranguée par les comédiens*^ Gela fit un étrange bruit dans Paris, comme avoit fait son haut dais au parterre de l'Opéra; néanmoins elle n'osa retourner aux speclacles de la sorte... Allant un jour à ir Opéra, ses gardes firent arrêter le cariosse du prince de Conti qui y arrivoit, et maltraitèrent son cocher, ce prince étant dans son carrosse. La vérité est que ce n'étoit qu'entreprises de toutes parts**. »
Rien n'égalait l'orgueil de la princesse et son empire sur l'esprit du duc d'Orléans. Elle avait voulu avoir un capitaine des gardes, elle l'obtint, donna la lieutenance à Riom et l'enseigne à Courtaumer". « Après maintes passades, elle s'étoit tout de bon éprise de Riom. Getoit un gros garçon court, joufflu, pâile, qui avec force bourgeons ne i^ssembloit pas mal à un abcès. Il avoit de belles dents et n'avoit pas imaginé causer une passion qui en moins de rien devint effrénée, et qui dura toujours, sans néajimoins empêcher les passades et les goûts de traverse. A peine fut-il arrivé que le goût se déclara et qu'il devint le maître au Luxembourg. M. de Lauzun, dont il étoit petit neveu, en riait sous cape. 11 étoit ravi, ...lui donnoit des instructions.
(( Riom étoit doux et naturellement poli et respectueux, bon et Son amaut honnête garçon. Ill sentit bientôt le i)ouvoir de ses charmes qui ne pouvoient captiver que l'incompréhensible fantaisie dépravée d'une princesse. Il n'en abusa avec personne, ...mais il traita la duchesse de Berry comme M. de Lauzun avoit traité Mademoiselle. Il fut bientôt paré des plus belles dentelles et des plus riches habits, plein d'argent, de boîtes, de joyaux et de pierreries. Il se faisoit désirer; il se plaisoit à donner de lia jalousie à sa princesse, à en paroître lui-même encore plus jaloux, il la faisoit pleurer souvent. Peu à peu il la mit sur le pied de n'oser rien faire sans sa permission, non pas même les choses les plus indifférentes. Tantôt prête de sortir pour l»Opéra, il la faisoit demeurer; d'autres fois il l'y faisoit ailler malgré elle. Il l'obligeoit à faire du bien à des dames qu'elle n'aimoit point, ou dont elle étoit
•' Le i" mars 1716.
" Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 344.
•• Ibid, t. VIII, p. 286. Sur le mariage avec Riom, voir M. d^Argenson à Mme de Balleroy, 9 novembre 1717, dans Les Correspondants, t. I, p. 221-222.
iM. de Kiom
LE PREMIER HIVER DE LA RÉGENCE
jalous€, du mal à des gens qui lui plaisoient, et dont il faisoit le jaloux. Jusqu'à sa parure, elle n'avoit pas la moindre liberté. 1! se divertissoit à la faire Mécoiffer ou lui faire changer d'habits quand elle étoit toute prête, et cela si souvent, et quelquefois si publiquement qu'il l'avoit accoutumée à prendre le soir ses ordres pour la parure et roccupation du lendemain, et le lendemain il changeoit tout, et la princesse pleuroit tant et pilus. Eniin elle en étoit venue à lui envoyer des messages par des valeU aflidés; car il logea presque en arrivant au Luxembcnng; et ces messages se réitéraient plusieurs fois pendant sa toilelt<!, pour savoir quels rubans elle mettroil; ainsi de l'habit et des autres parures, et presque toujours il lui faisoit porter ce qu'elle ne vouloit point. Si quelquefois e'ile osoit se licencier à la moindre chose sans son congé, il la traitoit comme une servante, et les pleurs duroient quelquefois plusieurs jours. Celle i)rincesse si superbe, et qui se plaisoit tant à montrer et à exercer le plus démesuré orgueil, s'avilit à faire des repas avec lui et des gens obscurs, elle avec qui nul homme ne pouvoit manger s'il n'étoit prince du sang. Un jésuite, qui s'appeloit le P. Riglet, qu'elle avoit connu enfant, et qui l'avoit toujours cultivée depuis, étoit admis dans ces repas particuliers sans qu'il en eût honte, ni que Mme de Berry en fût embarrassée... Cette vie étoit publique,: tout au Luxembourg s'adressait à M. de Riom, qui de sa part avoit grand soin d'y bien vivre avec tout le monde, même avec un air de respect qu'il refusoit, même en public, à sa seule princesse. Il lui faisoit, devant le monde, des réponses brusques qui faisoient baisser les yeux aux spectateurs et rougir ceux de Mme de Berry, qui ne contraignoit point ses manières soumises et passionnées devant les compagnies.
Ses retraites <^ Le rare cst que, parmi cette vie, elle prit un appartement pénitentes ^ux Carmélites [de la rue de Grenelle], où elle alloit quelquefois les après-dînées, et toujours coucher aux bonnes fêtes, et souvent y demeuroit plusieurs jours de suite. Elle n'y menoit que deux dames, rarement trois, presque point de domestiques, elle mangeoit avec ses dames ce que le couvent lui apprêtoit, alloit au Chœur ou dans une tribune à tous les offices du jour, et fort souvent de la nuit; et outre les offices, elle y demeuroit quelquefois longtemps en prières, et y jeûnoit très exactement fles jours d'obligation. Deux carmélites de beaucoup d'esprit, et qui connaissoient le monde, étoient chargées de la recevoir et d'être souvent auprès d'elle. Il y en avoit une fort belle; l'autre Tavoit été aussi. Elles étoient assez jeunes, surtout la plus belle, mais d'excellentes religieuses, et des saintes qui faisoient cette fonc-
tion fort malgré elles. Quand elles furent devenues plus familières, elles parlèrent franchement à la princesse, et lui dirent que, si elles ne savoient rien que ee qu'elles en voyaient, elle l'admireroient comme une sainte, mais que d'ailleurs elles apprenoient qu'elle menoit une étrange vie, et si publique, qu'elles ne comprenoient pas ce qu'elle venoit faire dans leur couvent. Mme de Berry rioit et ne s'en fàchoit point. Quelquefois elles la chapitroient, lui nommoient les gens et les choses par leurs noms, lexhorlaient à changer une vie si scandaleuse, et, avec esprit et tour, poussoient ou enrayoient à propos, mais jamais sans lui avoir parlé ferme. Elles le contoient après à celles de ces dames qui étoient les plus propres à goûter leurs peines sur l'état de Mme de Berry qui ne cessa de vivre comme elle faisoit au Luxembourg et aux Carmélites, et de laisser admirer un contraste aussi surprenant, et qui du côté de la débauche augmenta toujours"". »
La chronique scandaleuse du premier hiver de la Régence Ses amours s'alimente des aventures de lia princesse. Au mois de février elle sorpère se' fait remarquer par sa liberté au bal masqué de l'Opéra''; quelques mois plus tard, elle provoque des promeneurs dans le jardin du Luxembourg"\ Paiis n'ignore plus rien de ses déportemcnts. La Gazette de la Régence dit que la princesse <( a toujours les grands honneurs du gouvernement; c'est le canal à la mode pour obtenir les grâces du Régent''. » Le 6 février, on parle d'un accouchement clandestin, « cette conduite rappelle les Messalines'* »: . quelques jours plus tard, on pousse l'audace jusqu'à envoyer au prince son portrait en cire avec sa fille dans des attitudes indécentes*^ On fait circuler un pamphlet intitulé les Amusements de la princesse Amélle^^ et qui raconte l'histoire de ces criminelles amours. Ceux et celles qui veulent ignorer à tout prix devront ouvrir les yeux devant l'évidence. Madame, elle-même, sera obligée d'ajouter foi aux rumeurs qui enveloppent le père et la fille d'un égal opprobre. Elle avoue que la princesse est ce que le Régent aime le plus au monde; <( tous deux, dit-elle en parlant
•" Ibidf l. VIII, p. SAô-S^-ô ; Caumartin à Mme de Balleroyj i®"" février 1716, op. cit. y t. I, p. 72.
'^ M. de Caumartin à Mme de BaWeroy, .Paris, 29 février 1716, dans Les Correspondants y t. I, p. 81.
" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 270; 27 avril 1716; voir aussi Gazette, p. 89 ; 6 juillet (à Vincenncs). ^ .
" Gazette, p. 65; 3i janvier 1716.
•* Gazette, p. 68; 6 février 1716.
•' Gazette, p. 7A ; 17 février 1716.
•• M. de Caunmrtin à Mme de Balleroy, 16 novembre I7i5, op. cit., t. I,
inSTOIKE DE LA RÉGENCE
LE PREMIER HIVER DE LA RÉGENCE
ivresse dans la famille royale
des soupers, y perdeiil honneur el répulalion », et quand la mort aura emporté cette impure : « Ce qu'il y a de mieux à faire, prononce raïeule, c'est de ne plus parler du tout de la pauvre duchesse de Berry. Plut à Dieu que j'aie moins de motifs de me consoler de sa mort! C'est pis que tout ce que vous sauriez imaginer^'. »
Messaline et Agrippine tout enseniMe, la duchesse de Berry a étonné une société qui pensait ne savoir s'étonner de rien. Les ridicules, les défauts des autres princesses ne comptent plus pour rien, quand on lit que Mme la duchesse tourne les gens en ridicule'', qu'elle ressemble à un joli chat qui, tout en jouant, fait sentir ses grilles, qu'elle se moque de tout le monde d'une manière si plaisante qu'on ne peut s'empêcher de rire, aussi gaie que 'fausse, il ne faut pas se lier à elle"', qu'elle peut boire beaucoup sans être ivre, ses trois filles veulent l'imiter, mais elles n'y réusbisscnt pas et se trouvent bientôt ivres'"". On en vient à regretter le temps où, sous le feu Uoi, les princesses s'émancipaient au point de se faire apporter des pipes du corps-de-garde. L'ivresse devient un plaisir distingué. Chez Conti on s'enivre à table'"', chez Mme de Berry, la duchesse d'Aibret absorbe de telles quantités de liqueurs qu'e'lle ne tardera pas à en mourir à la fleur de
1? \ âge
La vie
d'affaires
et de plaisirs
du Hégent
Au début de la Bégence, le public voit le duc d'Orléans travailler assidûment et il eraint l'altération de sa santé'"% mais bientôt il s'aperçoit qu'on essaye de 1' « entamer par les plaisirs"" ». Notre Bégent, commence-t-on à dire, « s'en donne trop de toutes façons et le rang où il se trouve semble l'accabler de joie et lui déranger son bon esprit à force d'aises et d'honneur'"". » Ce n'est plus un jeune homme d'une vingtaine d'années, il en a quarante-deux,
*^ Madame à la raugrave Louise, i3 septembre l'viQ. On n'insiste pas sur ses prodigalités ; en voici un unique exemple : elle offre à sa tante Mme de Lorraine à Toccasion d'un voyage à Paris une commode contenant pour vingt mille écus de rubans et colifichets, M. de Breleull à Mme de Balleroy, 23 février 1717, dans Les correspondants, t. I, p. 118.
•* Madame à la raugrave Louise, 16 janvier 1716, dans Correspondance édit. G. Brunet, 1904, t. I, p. 207.
** Madame à la raugrave Louise, 26 janvier 171G, op. cit., t. I, p. 2i3.
1"** Madame à la raugrave Louise, 21 mai 1716, op. cit,, t. I, p. 238-239.
*"i M. de Caumarlin à Mme de Balleroy, 22 février 1716, op. cit., t. I, p. 77.
^"2 Buvat, Journal, t. I, p. 256; M. de Breteuil à Mme de Balleroy, 6 mars 1717, op. cit., t. I, p. 121.
^^^ Gazette, p. 28; 6 décembre 1715.
i°* Gazette, p. 48; 6 janvier 1716.
1"* Gazette, p. 73-7^; ^7 février 1716.
aussi on ne peut lui pardonner à Paris de courir les dames comme un écervelé, lorsqu'il a toutes les affaires du royaume sous les bras*"*. (( Toutes les matinées cependant étaient livrées aux affaires, et les différentes sortes d'affaires avoient leurs jours et leurs heures. Il les commençoit «eul avant de s'habiller, voyoit du monde à son lever, qui étoit court et toujours précédé et suivi d'audiences auxquelles il perdoit beaucoup de temps; puis ceux qui étoient chargés plus directement d'affaires le tenoient successivement jusqu'à deux heures après midi. Ceux-là étoient les chefs des Conseils; La Vrillièrc, bientôt après I^ Blanc dont il ?e servoit pour beaucoup d'espionnages, ceux avec qui il travailloit sur Iles affaires de la Constitution, celles du Parlement, d'autres qui survenoient; souvent Torcy, pour les lettres de la poste; quelquefois le maréchal de Villeroy pour piaffer; une fois la semaine, les ministres étrangers; quelquefois les Conseils: la messe dans sa chapelle en particulier, quand il étoit fête ou dimanche.
(( Los premiers temps il se levoit matin; ce qui ralentit peu à peu, et devint après incertain et tardif, suivant qu'il s'étoit couché. Sur les deux heures ou deux heures et demie, tout le monde lui voyait prendre du chocolat; il causait avec la compagnie. Cela diiroit selon qu'elle lui plaisoit; le plus ordinaire en tout n'alloit pas à une demi-heure. Il rentroit ci donnoit audience à des dames et à des hommes, alloit chez Mme la duchesse d'Orléans, puis travailloit avec quelqu'un ou alloit au Conseil de régence; quelquefois il alloit voir le Boi, le matin rarement, mais toujours matin ou soir, avant ou après le Conseil de Bégence, et l'abordoit, lui parloit, le quitloit avec des révérences et un air de respect qui faisoit plaisir à voir, au Boi lui-même, et qui apprenoit à vivre à
tout le monde.
Après le conseil, ou sur les cinq heures du soir, s'il n'y en avoit point, il n'étoit plus question d'affaires : c'était l'Opéra ou le Luxembourg, ou souper chez la duchesse d'Orléans, ou sortir par ses derrières, ou faire entrer compagnie par les mêmes derrières, ou si c'étoit en Ix^lle saison, aller à Saint-Cloud ou en d'autres campagnes. Ses soupei^ étoient toujours en>ompagnie fort étrange. Ses^ maîtresses, quelquefois une fille de l'Opéra, souvent Mme de Berry, et une douzaine d'hommes, tantôt les uns, tantôt les autres, que sans façon, il ne nommoit jamais autrement que ses roués.'ha chère exquise s'apprêtoit dans des endroits faits exprès, de plain-pied, dont tous les ustensiles étoient d'argent; euxmêmes mettoient souvent la main à l'œuvre avec les cuisiniers.
*°* Madame à la raugrave Louise, 2 avril, op. cit., t. I, p. 226.
LE PREMIER HIVER DE LA RÉGENCE
C'étoit.en ces séances où chacun étoit repassé, les ministres et les familiers tout au moins comme les autres, avec une Hberté qui étoit licence effrénée. Les galanteries passées et présentes de la Cour et de la ville sans ménagement; les vieux contes, les disputes, les plaisanteries, les ridicules, rien ni personne netoit épargné. M. le duc d'Orléans y tenoit son coin comme les autres, mais il est vrai que très-rarement tous ces propos lui faisoient ils la moindre impression. On buvoit d'autant, on sechauffoit, on disoit des ordures à gorge déployée, et des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avoit bien fait du bruit, et qu'on étoit bien ivre, on s'alloit coucher, et on recommençoit le lendemain. Du moment que l'heure venoit de l'arrivée des soup<nirs, tout était tellement barricadé au dehors que quelque affaire qu'il eût pu survenir, il étoit inutile de tâcher de percer jusqu'au Régent; pas seulement des affaires inopinées des particuliers, mais de celles qui auroi(mt le plus dangereusement intéressé l'État ou sa personne, et cette clrMure duroit jusqu'au lendemain matin.
Le Régent perdoit ainsi un temps infini en famille et en amusements ou en débauches. Il en |>erdoit encore beaucoup en audiences trop facile.*, trop li^igucs, trop étendues et se noyoit dans c<\s mêmes détails où il reprochait au fcui Roi de se complaire. Mille affaires particulières, et quantité d'autres de manutention de gouvernement qu'il auroit pu finir en une demi-heure d'examen le plus souvent, et décider net et ferme après, il les prolongeait, les unes par faiblesse, les autres par ce misérable désir de brouiller, et cette maxime empoisonnée qui lui échappait quelquefois comme favorite : Divlde et impera; la phi])art par cette défiance générale de toutes choses et de toutes personnes, et de cette façon des riens devenoient des hydres dont lui-même après se trouvoit fort embarrassé. Sa familiarité et la facilité de son accès plaisoit extrêmement; mais l'abus qu'il en faisoit étoit excessif. Il alloit quelquefois au manque de respect; ce qui, à la fin, eut des inconvénients d'autant plus dangereux qu'il ne put, quand il le voulut, réprimer des personnages qui l'embarrassèix^nt plus qu'euxmêmes ne s'en trouvoient embarrassés. Tels furent Stair, tdls les chefs de la Constitution, tels le maréchal de Villeroy, tels le parlement en particulier, et en gros la magistrature.
Ce qui est fort extraordinaire, c'est que ni ses maîtresses, ni Mme la duchesse de Berry, ni ses roués, au milieu même de l'ivresse, n'ont jamais pu rien savoir de lui de tant soit peu important, sur quoi que ce soi du gouvernement et des affaires. Il vivoit publiquement avec Mme de Parabère; il y vivoit en même temps avec d'autres; il se divertissoit de la jalousie et du dépit
de ces femmes; il n'en étoit pas moins bien avec toutes, et le scandale de ce sérail public, et celui des ordures et des impiétés journalières de ses soupers étoit extrême, et répandu partout'"'.
La lassitude et le dégoût se font bientôt sentir. « Notre Cour, MéconUDditon dès le mois de février, commence à se jeter dans tous les ae l'opinioi plaisirs outrés, et les deux sexes s'apprivoisent plus que de rai- P" ''*ï"« son'"'. >^ L'honnête Daguesseau s'en tient de pllus en plus à l'écart u gémis^ani tout bas des allures qu'il voit Cependant tous s'étonnent de la politique de Son Altesse qui ne répond pas nu commencement de sa Régence. Ce ^ont les femmes^qui gâtent tout et les jeunes flatteurs que les pots de vin tentent'"'. » Sa fiUe lui a donné de sa main Mme de Parabère; « après eUe le vm de Pomard et celui de Champagne rangent assez bien le prmce à trouver tout ce qu'on désire. Ceux qui ont intérêt à le mettre en goût des plaisirs de la table, voient avec plaisir que leurs soms ont été efficaces"". Il devient indéterminé et peu fixé, il s'amollit et est inappliqué'", trop peu ferme pour choisir les sujets suivant leur mérite propre et leur caractère"^ » Un jour, en sortant du Luxembourg, il perd l'équilibre et tombe sur les degrés'"; un autre jour, il se sent incapable de se lever après une forte débauche"*; le public murmure, la Cour observe, le vieux Dangeau s'étonne. Lui qui, tous les mois, pendant trente-deux ans ''a vu le feu Roi prendre médecine « par pure précaution » et travailler à l'ordinaire, qui a pris soin de noter les effets de la purgation, a d'abord pensé que ce rite auguste serait immuable comme la monarchie. Quoique la santé du Régent lui soit fort indifférente, Dangeau cherche à savoir quand le prince s'est purgé; mais il ne peut plus donner cet avis mensuel comme auparavant, ïve désordre se met décidément partout, et l'on s'écarte en toutes choses de la noble ordonnance du dernier règne.
»«' Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 3A7-3/i9- *»»» Gazette, p. 68; 6 février 1716.
»»• Gazette, p. 71 î ïo février. * ^
1'» Gazette, p.. 71-72; ^^ février.
"» Gazette, p. 78; l^ février.
"« Gazette, p. 83; i5 juin.
11» Gazette, p. 6^; 27 janvier; Dangeau, Journal, t. XVI, p. 3o7. . "* Gazette, p. 73 ; ih février.