‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 134 sur 193 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Jamais mort naturelle ne ressembla autant au suicide. Le duc d'Orléans invoquait la mort comme la solution élégante qui le délivrerait d'un embarras sous lequel il succombait. La France était soumise à son Roi, en paix avec ses voisins, mais ruinée à ne savoir où se prendre. Même après le Visa la situation restait inextricable; Dubois vivait au jour la journée, à coups d'expédients, faisait face au plus indispensable comme un négociant véreux dure quelque temps encore à force de brouiller ses comptes. Quand Dubois fut mort, son successeur retrouva la question financière, plus grave qu'à la mort dû feu Roi. Il laissa dire qu'il songeait à rappeler Law, il consulta Noailles, il ne découvrit rien de nouveau, rien d'efficace : altération de monnaies, joyeux avènement, contrôle des actes notariés, autant de ressources onéreuses, englouties avant d'être rassemblées. Le duc d'Oilléans y recourut néanmoins pour gagner des semaines, il ne calculait plus que sur un répit pour échapper à l'inévitable désastre. L'apoplexie le guettait, lui le savait et entrevoyait, par cette porte, la délivrance. Mare«;chal et Chirac l'avertirent du péril imminent et du remède à prendre pour l'éloigner, il refusa tout, dans son impatience à se dérober à la responsabilité, et la mort libératrice vint sans tarder.

Son cœur, accessible à la tendresse, souffrait sans aucun doute à la pensée de ce qu'il laissait de difficultés au jeune Roi a qu'il avoit pris dans un véritable amour »; il n'était pas trop tard pour essayer, par une vie entièrement nouvelle, de l'y soustraire et de conduire le royaume par des voies différentes vers un avenir meilleur, mais une semblable entreprise demandait un sérieux, une gravfté et, pour tout dire, des remords dont son âme hésitante ne connut pas la bienfaisante purification. Il était dans la destinée du duc d'Orléans d'entrer dans l'Histoire et d'y faire

fflSTOIRE DE L\ HÉGÏNCE

figure sous ce nom de Régent qui éveille le souvenir d'une période corrompue et charmante faite à son image : frivole, licencieuse et sceptique. La Régence fut plus et mieu\ que cela.

Elk marque le réveil de la vie politique; réveil que suivra une longue torpeur, mais plus apparente que réelle. La Régence n'a i)as provo(pié la Révolution, elle se borne à y conduire, à tracer la voie à suivre pour y arriver. Elle retire les garde-fous qui contiennent l'opinion, elle autorise tous les excès cl justifie toutes les licences de la [)arole; elle habitue les esprits à se familiariser avec tous les bouleversements : à l'extérieur, des alliances d'une nouveauté inouïe; h l'intérieur, des innovations plus retentissantes encore, crédit, papier-monnaie, banqueroute, et à un degré moindre : instruction gratuite, comptabilité, etc. Elle va plus loin elle touche à la religion qu elle profane, à l'art qu'elle renouvelle, à la mode qu'elle transforme, au goût qu'elle rajeunit, aux mœurs qu'elle déprave, et sur tous les points elle af)prend il rompre avec le passé. L'influence française va s'exercer désormais suivant un mode nouveau. Sous Louis XIV ce fut [)ar rayonnement, sous Louis XV ce sera par infiltration. Au xvn" siècle, LEui^pe a les yeux fixés sur Versailles, au xvni" elle a l'oreille tendue vers la France, et, entre ces deux époques, la Régence marque le moment où la royauté passe' le sceptre à la Nation.

L'institution des Conseils, abandonnée après un essai insuffisant, n'en a pas moins jeté le germe d'une nouvauté : le gouvernement collectif et l'avènemenl des capacités. L'exemple se propage et on voit d'autres conseils à la tête d'entreprises commerciales : la Banque, la Compagnie des Indes. Plusieurs de ces tentatives avortent, mais Vidée dont elles sont sorties ne renonce pas à de nouveaux essais, car une chose est née : la foi au changement. L'immobilité n'est plus l'ancre unique de salut. Or ceux (\u\ ont affranchi l'esprit public, reculé son horizon, ouvert devant lui des perspectives ignorées, c'est Tabbé de Saint-Pierre, c'est Montesquieu, c'est Voltaire. C'est encore l'influence anglaise qui pénètre par les voyageurs et les hommes d'fitat que Talliance attire, qui sVngouffre par les brochures, libelles, pamphlets qu'envoient par ballots les réfugiés protestants.

Désormais, quoiqu'il arrivât et en telles mains qu'échouât le pouvoir, la Régence ne serait paf; stérile, le grain jeté en terre lèverait en opulente moisson. Emportée par la séduction dii plaisir, une génération brusquement appelée h la vie politique s'y était dérobée, mais elle conservait et elle transmettrait à la génération suivante là fringale de liberté, l'appétit dévorant de tout oser et de tout entreprendre, Vaudace et la licence

LH MIMSTÈIŒ ET LA MOHT DU DUC D'OHLÉANS 443

de tout jK-nser et de tout dire. Cx^tte génération sera celle de V Encyclopédie, déjà en progrès sur celle de la Régence parce qu'elle sait oe qu'elle veut avoir, où elle veut aller et comment elle y arrivera; mais c'est une génération venue après elle qui entrera dans la terre promise. Les hommes de 89 semblent presque appartenir à une humanité différente de celle à laquelle appartiennent les contemporains du Régent, et cependant ils ne font que réaliser les aspirations de 1715, et prendre au grand sérieux ce que leurs grands-pères ont traité comme un bidinage, vite délaissé pour d'autres divertissements. La galanterie et la spéculation les détournèrent de la politique, mais la politique s'est bien vengée de leurs dédains. Pour n'avoir pas su retirer d'elle ce qu'elle pouvait leur donner d'indépendance, de garanties et de libertés, elle les abandonna au duc de Bourbon.

T^ Régent ne fut regretté que par ceux qui connaissaient bien son successeur. Louis XV donna quelques larmes à cet « oncle » dont les attentions lui plaisaient. La Cour ne regretta point un homme qui ne pouvait plus lui servir à rien; on rappela les vices et les défauts du duc d'Orléans, sa politesse, ses excès en tout genre, l'indécence de sa vie, de la manière dont on eut rappelé les actions et les paroles d'un personnage de l'histoire grecque ou romaine. T^ clergé commenta fort cette fin tragique, y montra la vengeance divine sur celte scandaleuse existence et un avertissement aux libertins. Jansénistes et Constitutionnaires se déclarèrent consolés de la perte d'un homme de qui les premiers avaient tout espéré et h qui les seconds ne pardonnaient pas de ne leur avoir pas tout permis. Le Parlement ne pouvait oublier lesTudes coups qu'il en avait reçus, et bien qu'il se fût soustrait 1^ plus souvent à l'effet de ces coups d'autorité, il n'avait pas eu le loisir d'atteindre au rang de chambre politique, but assigné à son ambition. L'armée se croyait lésée et maltraitée par un gouvernement toujours préoccupé de réduire les effectifs et d'aggraver les règlements. L'augmentation de la solde n'avait pu faire la moindre impression en un temps où l'extrême cherté de la vie réduisait chacun h l'indigence. La marine était délaissée, presque anéantie et se croyait sacrifiée à l'avidité de l'Angleterre, impatiente de régner seule sut* les mers. Enfin, le peuple de Paris et des provinces fit effort pour rendre justice. (( Le duc d'Orléans, écrivait Barbier, n*a contre lui que le malheureux système de 1720, qui a renversé tout le royaume... On dit partout qu'il est mort comme un chien: et, en général, on ne chante pas la louange dudit seigneur. » Plus indulgent, Brancas, le roué converti et repentant, écrivait à la nouvelle de cette mort : « Il ne nous reste •

qu'à adorer ks jugements de Dieu, et \e prier de faire passer jusqu'à notre cœur cette voix de tonnerre dont il vient de frapper nos oreilles I »

Les Cours étrangères, au dire de Saint-Simon, rendirent incomparablement plus d€ justice au duc d'Orléans et le regrettèrent beaucoup plus que les Français. Quoique les étrangers connussent sa faiblesse et que les Anglais en eussent abusé, ils n'en étaient pas moins persuadés, par kur expérience, de l'étendue et de la justesse de son esprit, de la hauteur de ses vues, de sa singulière pénétration, de l'adresse ^t de la fertilité de ses expédients et de la dextérité de sa conduite en toutes circonstances. Tant de grandes et rares parties pour le gouvernement le leur faisait redouter et ménager, et sa bonne grâce, sa politesse qui savaient rendre aimables même ses refus, lui attirait une confiance et des égards dont sa valeur savait encore tirer parti. T.a courte lacune de l'enchantement par lequel Dubois l'avait comme anéanti, faisait par contraste l'éloge de son talent personnel depuis que la disparition du ministre rendait au maître Tusage et l'étendue de tous ses moyens. On venait de le voir ressaisir la conduite de l'Ëtat avec les mêmes talents et la même pénétration qu'on avait admirés en lui un mois après la mort de son ministre pour s'émanciper et faire savoir à Schaub son intention formelle de conclure avec la Russie une alliance utile, au risque de mécontenter l'Angleterre'. Chavigny était chargé de couronner la négociation avec le Tsar <( pour mettre de furieuses entraves à la maison d'Autriche; il devait encore, h Hanovre, s'enquérir auprès des Anglais de la Pragmatique sanction et faire pressentir le dessein qu'avoit formé Dubois d'abolir la dignité impériale en donnant une nouvelle forme à l'Empire\ » En octobre 17:^3, Campredon était venu à bout de convaincre Pierre V' d'accepter la participation de l'Angleterre, dans une alliance qu'il conclurait avec la France\ Et à défaut de membres de la branche royale, réduite à xm adolescent, Philippe d'Orléans avait su placer si's propres enfants, une sur le trône d'Espagne, une autre à Parme et Plaisance, son fils paraissait pouvoir espérer dans peu la cou-

« Archiv. des Aff. Êtrang., Angleterre, t. 3^5, foj. 2^9, 35A : Morville à Chavigny, 8 septembre 1723.

2 Archiv. des Aff. Ëtrang., France. Mémoires el Documents, l. 457» '^^^^

moires de Chavigny.

> Archiv. des Aff. Êlrang., Moscovie, l. i4, Campredon au Boi, 22 ocloDre

LE MINISTÈRE ET LA MORT DU DUC D'ORLÉANS

ronne de Pologne. C'étaient les siens, sans doute, mais c'étaient aussi avec eux l'influence française affermie, étendue, assurée.

La responsabilité du duc d'Orléans reste assez lourde au point de vue de la morale pour qu'au point de vue de la politique, son souvenir ne soit pas entaché des reproches qui lui ont été injustement adressés. Au jugement de l'Histoire, le Régent demeure un serviteur vigilant, perspicace et fidèle de la France.

Table alphabétique^

Abbevillf, IIï, 333, 348, 349.

Abraham, .11, 441.

Abrégé histor. des pap., I, 197.

Acadcniie, 1, xxi; française, I, 71; H, 495; III, 287, 388, M, 421; des inscriptions et belleô-k'ltres, I, 212; III, 392, 407; (les sciences, 1, i53, 446; III, 487.

Acadie ou Nouvel le-Écosse, I, 23: III

Accaparements, III, 34i.

Acoulas (les), paroisse de Mprseillo. IH, 93.

Acquaviva (Caixiinal, ambassadeur de

l'hilippo V à Home), III, 181, i84, 199.

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