‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 18 sur 193 · CHAPITRE Xlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlll

La carrière de l^abbé Dubois

Cfi septembre i656 — i®*^ juillet 1716)

La carrière <ic Dubois. — Enfance et jeunesse. — Dubois attaché au duc de Chartres. — Il succède à M. de Saint Laurent. — Tolère et favorise les vices de son élève. — Le plan d'éducation n'est rempli qu'en partie. — L'incré<iulilé. — La perversité. — L'avidité. — La fourberie. — Son premier voyage en Angleterre. — Il est rappelé en France précipitamment. — Ce qu'il rapporte de son voyage. — Années d'incertitude. — Tares physiques et morales. — Son langage et son style. — Ses apologistes. — Son génie politique. — L'abb<'i est nommé con.seiller d'État. — Cabale imaginée par Saint Simon. — Première lettre de D\ibois à Stanhope. — Réponse de Stanhope. — Deuxième lettre de Dubois. — Avances de Dubois et situation de l'Angleterre. — Langage' de lord Stanhope. — Diversion faite par l'Empereur. — Hostilité à l'égard de l'alliance : en France, en Angleterre. — La mission de Dubois.

La maison du duc d'Orléans était, au témoignage de d'Argen- i.a carrière son\ « farcie do scélérats » parmi lesquels l'abbé Dubois jouis- ^'^ Dubois sait d'une place d'honneur, car si « on ramasse tout oe que la haine et la malignité ont répandu de venin sur les favoris des prince-s, on trouvera qu'ils furent ménagés en comparaison du traitement fait à Dubois. Si l'on en croit ses accusateurs, écrit le chevalier de Piossens, il n'avoit ni religion, ni probité, ni honneur, ni sentiments d'humanité, ni aucune espèce de mérites et étoit absolument incapable des emplois qu'on lui confioit'. » Dubois était à tel point décrié que sa réputation bravait la médisance et décourageait la calomnie. Ses contemporains ne le voyaient pas autrement que la postérité, à laquelle la griffe de Saint-Simon l'a abandonné, livide, hideux et inquiétant. Sans naissance, il avait l'âme d'un laquais et les vices d'un grand sei gneur, capable de s'égaler à toutes les corruptions, de se prêter à toutes les complaisances, de se livrer à toutes les infamies,

» Mémoires et journal inédit du marquifi d\\rgenson, ministre des Affaires Etrangères de Louis XI\\ énlit. Rathery, in-S, Pari^, 1867, t. I, p. 88. 2 Piossens, Mémoires de la Béffenrc de S. A. B. le duc d'Orléans, in-12, La

Haye, 1729, t. II, p. i23, *

Knfance et jeunesse

31^j HISTOIRE DE LA RÉGENCE

pourvu qu'il en retirât un profit ou un avantage quel qu'il fut. Le Rég€nt, son élève, rendait à certaines dépravations, dont il se sentait personnellement incapable, l'hommage d'une sorte de vénération; Dubois ne croyait pas plus au vice qu à la vertu, il ne les dédaignait pas, ne les méprisait pas, il les ignorait comme des affectations sans réalité, des niaiseries capables tout au plus de divertir un moment l'esprit. Chimérique, il ne pouvait se défendre de la faiblesse de faire une place dans les calculs de son ambition à la fantaisie du hasard, qu'il se réservait de corriger 5 force de ténacité, de sagacité ou de fourberie. Courageux jusqu'à la bravoure, il lui plaisait de faire compter avec Im ceux qui affectaient de ne le compter pour rien, et il s'amusait a ce . rôle de provocateur silencieux et pacifique dont se flattent volontiers les avortons en révolte contre les conventions sociales. 11 n'avait garde d'ébranler l'édifice, il préférait élargir et embellir le logement qu'il s'y destinait. Grand chasseur de bénéfices^ qu il collectionnait sans vergogne et exploitait sans merci, Dubois n'était pas homme à sacrifier son intérêt à la morale. N ayant du sacerdoce que la couleur et la forme de son habit, 1 impa lence du pouvoir et l'avidité des richesses l'amenèrent à convoiter la prêtrise, ce qui était un sacrilège; à s'emparer de l'épiscopat ce qui était une profanation; à se hausser au cardinalat, ce qui n était plus qu'une comédie. Cette surprenante carrière valuf à celui qui la remplit des haines vigoureuses, un mépris sans bornes et de médisantes indulgences, qui n'ont rien laissé ignorer des circonstances singulières de la vie de Guillaume Dubois.

Il était fils d'un apothicaire, profession sur les prérogatives de laquelle Molière venait de répandre un comique ineffaçable, i^ nom d'apothicaire avait le privilège, depuis la a cérémonie » du Malade imaginaire, de mettre nos pères en gaieté; on pouvait porter les noms les plus idoines : Dubois, par exemple, ou Dupon ou Durand, c'était en vain; l'apothicaire ne portait^ qu un seul nom n ne répondait qu'à ce nom : Diafoirus; et le fils de 1 apothicaire s'appelait : Thomas Diafoirus. Pour combler la mesure, cet apothicaire sortait de Brive-la-Gaillarde, au vocable truculent, et venait tenter la fortune à Paris. Il avait seize ans pour lors, un habit sur le dos, quelques chemises dans sa besace, peut-ê re un écu ou deux dans sa bourse, une tonsure toute fraîche, 1^ veux et le museau d'une jeune renard*. Quelques succès de rhétorique remportés dans sa bourgade natale lui avait valu 1 au-

» Madame à la raugrave Louise, Paris, i3 novembre 1716, dans Correspondancey édjt. 0. Brunet, 190/i, t. I, p. 281.

LA CARRIÈRE DE L'ABBÉ DUBOIS

baine d'une bourse au collège Saint^Michel, proche de la place Maubert*. Dénué de ressources, tout lui était bon pourvu qu'il en tirât pied ou aile. Le principal du collège se délivrait sur lui, pour quelques sols, des corvées par trop importunes et Dubois paradait dans les ahits des paroisses environnantes", sommeillait dans une stalle, musardait à une absoute, écornait la sportule due à son collège, ou bien, entre deux cours, il donnait une répétition et (( courait le cachet* ».

Des leçons particulières lui donnaient accès dans quelques maisons cossues, lui découvraient un monde à exploiter : maixîhand, marquis, prince ou duc', il s'insinuait, se faufilait, expliquant l'histoire ou bien montrant la géographie, prêt à tout pourvu qu'il sortît de cette condition précaire. Comme il enseignait les quatre parties du monde à un jeune Choiseul, il fut présenté à M. de Saint-Laurent, sous-gouverneur du duc de Chartres, qui songea à l'abbé pour une place de sous-précepteur du neveu de Louis XIV, aux appointements annuels de cinq cents livres, dont le pauvre hère s'estima fort honoré'. Il avait le pied à l'étrier.

Dans l'éducation de son fils. Monsieur ne voyait qu'une seule "^^^^oU atuchose : le gouverneur, qu'il voulait de grande maison; le reste de Chartres ne lui importait guère. Le sous-gouverneur, Saint-Laurent, était un parfai-t honnête homme et le plus propre à élever un prince doué admirablement et rapproché du trône. Un pareil Mentor était un gêneur dont la société du Palais-Royal ne pouvait se défaire mais qu'elle saurait annuler. Dubois, qui avait rôdé, on ne sait avec quel titre, dans l'entourage ou dans la valetaille de Mlle de I^nclos, y avait sans doute appris, s'il l'ignorait encore, qu'on ne fait pas fortune au service des honnêtes gens et il s'attacha de préférence à , ceux de qui les scrupules égalaient les siens. Des récits qu'on n'a aucune bonne raison de récuser font voir l'abbé imposé à M. de Saint-Laurent plutôt que choisi .par lui, et ses parrains sont les hommes les plus compromettants qu'il

• Rue de Bièvre; les n" 10 et 12 de celte rue, occupés par des logements ouvriers ont fait partie du collège.

» Archiv. nat., 877; quittances du 18 octobre 1678; du 12 août 1679; du 25 mai 1680 « pour droits de bourse et d'obits d'une demi-année ».

• Archiv. rnt.. M 762, f. 5i : Recueil des ecclésiastiques tant séculiers que

réguliers qui n^ont pas écrit.

'' Sévelinges mentionne un sieur Maroy, marchand <lu Petit-Pont, un marquis de Pluvault, un prince de Gourgues, un duc de Choiseul.

• Archiv. naU, M 762, fol. 3i : papiers du Pt Léonard ; Çaint-Siipon, Mé^ rrioires, édit. A. de Boislisle, t. I, p. 63»

LA CARRIÈRE DE L'ARRÉ DUROIS

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il succède k M. de Saint- Lauréat

soit possibh' d'imaginer : le chevalier de Lorraine, le marquis d'Effiat et le duc de Vendôme'.

Contraint de ^uffrir un collaborateur aussi fâcheusement recommande, Saint-Laurent « comptait 1 éloigner de son élève aussitôt que celui-ci aurait terminé ses études, et il ne voulait pas qu'il fût un seul instant auprès du duc de Chartres, si ce n'est h l'heure des études^". » Au Palais-Royal, la surveillance restait possible et permettait de contenir la perversité de l'abbé; à Saint- Cloud, la responsabilité de Saint-Laurent ne pouvait se flatter d'éviteV tout accident. En conséquence, le sous-précepteur annonça sa démission si l'accès du château et du parc n'était interdit à Dubois'\ On ne s'étonne plus dès lors que Saint-Laurent fut en butte à une sorte de conjuration dont il racontait à Racine, son ami, les pénibles circonstances : tracasseries, rebuffades, déchaînement de toute la maison du jeune prince contre lui, sans en excepter le sous-précepteur et les valets de chambre^^ (( Pour mon malheur, écrira trente ans plus tard, la mère du Régent, Saint- Laurent mourut en quelques heures. L'abbé se présenta alors; on n'avait aucun précepteur sous la main; il resta donc auprès de mon fils et il pouvait si bien s'exprimer comme un honnête homme que je l'ai regardé comme tel jusqu'au mariage de mon

lîls^'. » , , ,

Le jeune prince après avoir convenablement déplore la mort du sous-gouverneur ne tarda pas à l'oublier. Dubois laissa flotdJVonTve ter les rênes et l'enfant fit ses débuts dans le vice. « Il n'avait que treize ans, écrit sa mère, lorsqu'une dame de qualité l'instruisif* »; or c'est presque au jour de sa treizième année que Dubois avait commencé à avoir autorité sur son élève^\ On ne peut guère admettre que cette initiation fut restée inconnue à l'abbé, qui favorisait des aventures plus périlleuses encore. « Je tiens de

• Blblioth. Mazarine, ms. 2354 : Vie de Dubois, fol. 3, 8; Si-'veling^s, op. cit., t. 1, p. 2; Bibliolh. nat., nis. 67, Recueil Cangé ; Piossons, op. cit.,

^''Madume à la raiigrave Louise, 23 octobre 1716, dans Correspondance, édit.

G. Rrunet, igoA, t. I, p. 274. • o r» •

'"■ Duc de Luynes, Mémoires, édit. L. Dussieux et E. Sou ié, in-8, Paris,

1860, t. V, p. 78; 18 juillet 1743. .,.. D

12 Racine à Boileau, 8 août 1687, dans Œuvres de Racine, edit. Kegnieo-,

t. VI, p. 575. , '!•»

'' Madame à la raugrave Louise, 23 octobre 1716, dans Correspondance, edit.

G. Rrunet, t. I, p. 274. . ,

^* Madame à la raugrave Louise, i5 juin 17 16, op. cit., t. 11, p. 121.

^* Le duc de Chartres était né le 3 août 1674, 1<* brevet de précepteur est du

3o septembre 1687.

Tolère

et favorise

les vices

mon iils lui-même, écrira Madame, que l'ayant rencontré un jour tout seul dans une rue au moment où son élève se disposait à une criminelle fréquentation, l'abbé ne fit qu'en rire au heu de le prendi-e par le bras et de le ramener à la maison'\ » Qu'y eut-il trouvé « à la maison? » D'abominables débauchés associés aux dépravations de son père, des libertins comme Sillery, des invertis comme d'Effiat, des ivrognes comme Gayeux! En comparaison de ces effrontés, la réputation de Dubois paraissait charc ée tout au plus, de peccadilles, et le personnage était si mince que tout ce qu'il pouvait faire ou penser ne comptait pour rien. Au reste. Monsieur se souciait fort peu des progrès intellectuels de son fils; il ne se souciait pas plus de lui que s'il neut pas ele au monde '\ Madame se reposait volontiers de l'éducation de cet enfant sur le petit abbé qui lui avait plu, qu'elle trouvait capable beau parleur et de bonne compagnie^* et qui lui permettait de consacrer le meilleur de son temps à ses dix chiens, ses perroquets ses canaris, ses chasses et ses correspondances. Entre une lettre' de quinze pages et une autre lettre de vingt pages. Madame griffonnait à l'adresse de Dubois un de ces billets — quarantetrois ont été conservés^' — où elle prodigue les formules laudalives qui justifiaient à ses propres yeux le coupable abandon dans lequel grandissait le jeune prince. A six jours de distance cette mère mondaine, au sens le plus frivole du mot, reprochait à son fils les larmes que son inconduite lui coûtait et remerciait le précepteur de l'application qu'il mettait à faire de ce fils un

honnête homme'"!

Dubois devait à lui-même autant qu'à son eleve d élaborer un plan d'éducation; il n'y manqua pas. La pièce nous a été conser-

vee

elle est telle qu'on doit l'attendre d'un pédagogue avisé

Le plan d'éducation

■• Madame à la raugrave Louise, 8 novembre I7i5, op. «(., t. III, p. i83.

>' Lettre de Madame, citée dans la Bévue bleue, i8 juillet 189b.

'• Madame à la raugrave Louise, .3 novembre 1716, dans Correspondance,

'■ .'•' Us autographe se trouvent aux Archives du château de C/mnfiHy, Papiers de Condé, série I, t. IX; publiés par V de Seilhac L'abbe Dubo.s,^nS, Pans. ,86a t I. Pièces jus(i/ica(i«es, p. 2o5-545; L. Wicsener, Le liegenl, î abbt Dubois et les AngL, t. I, p. =48-,53, a groupé les passages 1^ P'j -»"ta-eux pour Dubois; G. Depping. La princesse PaMme, jon ils et labhé Dubois, dans Re«ue polMqut et littéraire (Revue bleue), 1898, 4« «-ne, t. X,

"■ ''%:^Lfa^duc de Chartres, ,9 mars ,69,; et Madame à Dubois, .5

"""E^tmil du pUn d'éducation pour le duc de C/mr(res (écrit ->" J';"'«' /«f»), dans V de Seilhac, op. cit., t. I, p. i85 suiv. ; voir H. Druon, Ph^bppe dOrléZ nZnî. Sa jeunesse, Vinfluence que son ^<i«c«(ion eut rur sa vu, dans

à qui la Fortune a donné pour pupille le neveu unique d'un roi très puissant et qui ne se défend pas d'entrevoir la perspective d'une brillante carrière. M. de Chartres a u beaucoup d'esprit, extrêmement de bon sens... et un génie particulier pour les affaires », de sorte que si les circonstances l'amènent à prendre part au gouvernement <( il se rendra très considérable ». C'était un horoscope dans lequel l'abbé, sans doute, ne s'oubliait pas. <( Puisque le prince a l'esprit excellent, disait-il encore, il faut le faire

valoir. »

n'est Le plan devait servir à cela et on doit reconnaître que l'élève

/®"'P*V se montra admirablement doué et merveilleusement formé; Dubois

qu en partie , . ' ■ 4

avait eu le mérite de détermmer les connaissances nécessaires et d'en adapter l'acquisition aux facultés du prince dans l'esprit duquel il s'insinua par degrés et dont il finit par s'emparer toutà-fait". L'abbé u est instruit, disait Madame, il a donné de l'instruction à mon fils" » et elle s'en remettait à lui de montrer au jeune homme « le vrai chemin de la vertu" ». La science comme la vertu demeurèrent d'aimables étrangères pour le Régent qui posséda des connaissances générales sur tout ce qui faisait 1' « honnête homme » de son temps, mais qui effleura toutes choses et n'approfondit rien de ce qui rentrait dans le plan majestueux et compliqué de son précepteur : religion, histoire, philosophie, droit public, langues modernes, mathématiques. Ce que le duc d'Orléans connut le mieux, il ne le tenait pas de l'abbé Dubois; peinture, musique, chimie, cérémonial. Peut-être le maître avait-il contribué à développer chez l'élève l'art d'une diction facile, claire et séduisante, que possédait Dubois avec en plus un pétillement de mots très bas, d'expressions deshabillées et d'images malsaines ou

malpropres.

Quant à l'irréligion portée jusqu'à l'athéisme et l'inipiété pratiquéa avec une affectation cynique par le jeune prince, il est impossible de déterminer la part de Dubois dans cette perversion. Si c'est une grave responsabilité d'imputer à autrui des pratiques et des opinions qu'il semble avoir adoptés, c'est à coup sur une naïveté excessive de recourir à des formules protocolaires pour faire la preuve de croyances auxquelles la conscience* n'ac-

Ménioires de V Académie Stanislas, 189/i, 5« série, t. XII, p. io4-i5i ; P. Bliard, Dubois et Védacation du duc de Chartres, dans Bulletin de la Société scientifique et archéologique de la Corrèze, 1901, t. XXIII, p. 21-61.

" Diiclos, Mémoires secrets, édit. Michaud, 3*» série, t. X, p. ^g^. " Madame à la raugrave Louise, 28 octobre 1716, op. cit., t. I, p. 274- 2* Archiv. du château de Chantilly, Papiers de Cxîndé, série I, t. IX, fol. 187 : Madame à Vabbé Dubois, 26 septembre 1698.

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