‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 19 sur 193 · I.'încrédulité · texte numérisé non relu

I.'încrédulité

LA GAUhlÈHE DE L'ABBÉ DUBOIS

quiesçail pas. Dans un royaume où la religxon et le ^l"^ f ^°^ » institutions d'État », certains ménagemente « ^"['f «*f ■^^' f^' les ou locutions, on ne pouvait braver l'^prit public et. sous la Régence on n'y songea pas tout de suite. On a vu le Régent faire Tmn^ en Î716, jusqu'à la lin de sa vie on le verra suivre la pTooÏÏL de la Fète^Dicu sans que personne puisse apercevoir dir^etle soumission à un usage consacré l'acquiescement de f LprU à des croyances qu'il repousse publiquement et a des dognïï qu il nie. De même Dubois, faisant courir sa plume, laisse TZ^;:' quelque phrase dont on pourrait à »« ngue-^-^ dure à un assentiment quelconque aux ventes chietiennes. ce se'u s'abuser volontairement. Ceux qui l'ont vu -vre et qui lont regardé mourir n'ont pu croire qu'une lueur de 01 chre ienne cEuàt à éclairer cette âme déchue. Constern^, ils observTnt cet homme qui « sans croire en Dieu, sans -hg-n. sa- TZindre ombre de probité, sans mœurs. -«^ P^devi^t ct" Francois et des étrangers, se fit faire archevesque et devint car dnalZr le moyen du roy d'Angleterre" ..; cet abbé qui « si é aTt aïïi bon Ihrétien qu'il ^^t habile serdt un homme e^ce^ lent mais qui ne croit à rien" »; ce moribond qui refusait le :ÏÏ;mer;t suprême et de qui on ne peut dire -^ -^f J J^^ se soit confessé à l'instant de paraître devant Dieu, «es feinieres le^e. ponctuées de jurons et de blasphèmes, res^mblant a la

"\aionf:r';onscience au jugement de Celui à qui rien -pe-" n'esî clTé continuons à dévisager le fils d'apothicaire qui trouva rliit d'émouvoir par le scandale de son élévation et de sa ';r^té uTe société' cuirassée contre la surprise autant que ^«♦ra In rolère Ce que celte société reprochait a Dubois eue "eTavaitt t grS Ih Colbert, ni à Vauban, dont rorjgine r'offraH rien d'illustre, mais dont toute la carrière setai deve- ^pl en pleine lumiè e. Au contraire c'est dans l'obscun e d une aK'érude qu'avait poussé celte plante malsaine, dans le voisinage suspect 'd'une jeLe garçon ^^P /---' f^^;,;:;:!'" 1 = tar/ l'ornement le confident et l'associe dune existence ae S siiti^- ""d'amusements débraillés. L'histoire de France,

êtfe comparées à la sienne il eut fallu remonter haut dans k passe,

» BnHs;. M«seum. ms. addit. .oS.g. fol. .79 v» : M. de Torcy an cardin.1 "fl^lljrZ Z^r^e Uatse, .3 oclob. i,:6, op. 'ci.., t. I, p. .,4-

i,t>i.^ru£i.àî'ji

LA CARRIÈRE DE L'ABBÉ DUBOIS

évoquer les carrières de Rufin ou d'Eutrope, imaginer quelque chose des dépravations monstrueuses d'une Cour byzantine. Dubois végétait dans cette ombre équivoque qui autorise tous les mépris, étant de ceux devant lesquels il est permis de tout faire et de tout dire. Il pouvait entendixi sans sourciller les propos des roués, mais il ne lui était plus permis de participer aux orgies; sa santé ruinée devenait comme la rançon publique de ses fredaines et son frugal régime apparaissait aux convives comme l'expiation des ripailles d'autrefois. La machine était trop frêle pour le service qu'il en exigeait. L'un après l'autre, les organes lui refusaient l'obéissance. Le mal qui l'emporta est du nombre de ceux qu'on ne peut décrire et les couplets qu'il inspira n ont pu se chanter qu'aux tables où, vivant, il s'était assis.

L'avidité La vraie place de Dubois, celle que lui assignait son tempérament, et peut-être ses aptitudes, était à l'armée. « C'est un abbé, dira de lui le maréchal de Luxembourg, dont on ferait sans peine un vaillant mousquetaire^^ ». Mais le sort en avait décidé autrement et au lieu de collectionner les blessures, l'abbé collectionnait prébendes et bénéfices. Outre son traitement doublé", il obtenait un eanonicat à la collégiale Saint-Honoré, le rectorat du collège Saint-Michel, l'abbaye d'Airvaux en Poitou « de préférence à cent compétiteurs*' », le prieuré de Brive*°, l'abbaye de Saint-Just en Beauvaisis. Insatiable, il demandait autre chose encore^% s'adressait à Madame, à Fénelon, au P. de la Chaise, à Mme de Maintenon, au Roi lui-même, si l'historiette qui le montre sollicitant le chapeau de cardinal, en récompense d'une négociation délicate, pouvait êti-e acceptée''\

La fourberie Avide de bénéfices crottés, Dubois sollicite tout ce qui passe à portée de ses convoitises et de son avarice. « J'avais eu d'abord de rattachement \yonr lui, avouera Madame, parce que je croyais qu'il aimait tendrement mon fils et qu'il ne cherchait en tout que son bien et son avantage; mais quand j'ai vu que c'était un chien perfide que ne s'occupe que de ses propres intérêts... toute

*^ C. de Sévelinges, Mémoires secreU du cardinal Dubins, t. I, p. 4. ^* Archiv. nat., M 762, fol. 3i : Papiers du P. IJonard. ^* Archiv. du château de Chantilly, Papiers i\v Coudé, I, t. IX, fol. 55 : le P. de la Chaise au duc de Cliartres, 9.b déronil)re 1G90.

V. de Seilhac, op. cit., l. I, p. 2A6-25o ; P. Blianl, op. cit., t. I, p. 61-64. Archiv. du château de Chantilly, Papiers d<« Condé I, t. IX, fol. ^7, i35, 137; P. Bliard, op. cit., t. I, p.' 67, note i.

" V. de Seilhac, op. cit., t. II, p. 280; Dubois au P. de la Cliaise, juin 169/j.

D'Ai'genson, Mémoires, i857, t. I, p. 190.

mon estime s'est changée en mépris". » Il le savait, mais que iui importait alors l'estime de cette vieille princesse radoteuse et acariâtre. « Quelque chose de désagréable que je puisse lui dire, il tourne tout en plaisanterie". .. Voilà l'homme qu'a eu devant les yeux la société de la Régence, allant son chemin, poussant sa pointe, toujours souriant, toujours rageant, toujours mentant. « C'est le plus grand fourbe, le plus grand hypocrite de Paris dit-on"; il est tollcnicnt fourbe que son plus grand plaisir est de raconter des chose* où il n'y a pas un ^[^^^^f vrai" » 'Vivant en marge du sacerdoce qu'il exploite, m abbe, ni soldat, ni partisan, ni diplomate, il s'est accroché à la maison d'Orléans il s'y est pour ainsi dire incrusté, sans titre désormais, sans charge, « exclu de toute grâce" », il en convient, et perse- . vère dans son rôle indécis et fâcheux, sorte de bouffon domestique qu'on croirait par la taille, par la laideur et par la malice, comme par l'esprit, do la lignée des Chicot et des Tnboulet.

H ne vise pas encore à la succession de Richelieu pas plus d ail- so„Kem.er leurs qu'à celle de Fénelon; il y a temps pour tout. Son début dans Angleterre la « carrière » convient merveilleusement à ses aptitudes; ce n est pas une mission diplomatique, ce n'est qu'un rôle d'espionnage. Dans les dernières années du xvn' sièclo il n'était à peu près îjcrsonne qui ne pressentît l'épl^euve imminente d une guerre terrible que retardait de quelques mois ou de quelques jours à peine la santé chancelante du roi d'Espagne Charles II . Pour la prévenir, si c'était possible, Louis XIV envoya à Londres le maréchal de Tallard afm de négocier avec Guillaume III ; dans sa suite on glissa l'abbé Dubois, sans titre, sans mission, sans appointements. Mlle de Lenclos le fournissait de recommandations. « C'est un petit homme délié qui vous plaira », ecnvait-elle a Saint-Evremond^' et celui-ci exhibait cette bouture d'épicurien

" Madanxe à U mngrave Louî..!^, 8 novembre 1719, dans Correspondance,

cdit. G. Brunel, l. Il, p. i83. „•, , ir r, oSi

» Madame à h raagrave Louise, i3 novembre 1716, op. cit., i. H, p. 2B1. » Madame à la duchesse de Hanovre, 19 novembre I7i3, dans Correspon-

dance, édit. E. Jaeglé, t. II, p. 202. " Madame à la duchesse de Hanovre, 17 décembre I7i3, op. cit., i. ",

''•.'t. de Seilhae. op. cit., t. I, p. 285-287 : Dabois aa P. de la Chaise,

"" Cme à la raagrave Louise, ,- ocU>bre .699, dan« CorrcsporuJonce,

'A* r Rriinpt t I D Ao- ToTOV, Mémoircs, edit. Michaud, p. 525.

"'" ^,„'::u:'}oarnJ.- 1 VI. p. ''23 ; 6 novembre 1697 ; So««=he., Mémoires,

'" "'s^int-Êvremond, OButires mêlées, édit. Giraud, t. III, P- 396-

LA CARRIÈRE DE L'ABBÉ DUBOIS

Il est

rappelé

en France

précipitam

ment

parmi les sociétés où l'on ne se piquait que d'esprit et de politesse, chez Horiense Mancini, chez Stanhope, chez la comtesse de Sandwich avec laquelle Dubois se lia d'amitié.

Pendant que le maréchal négociait au compte du Koi, l'abbé tripotait pour le service de Monsieur qui invoquait en faveur des droits successoraux de la branche d'Orléans ceux qu'il tenait de sa mère Anne d'Autriche. Ce fut son début dans la diplomatie secrète^^ début qui lui Laissa tout le loisir de découvrir et étudier l'Angleterre. Ce séjour écourté ne laissa pas d'exercer sur Dubois une influence si profonde et d'amener des conséquences tellement imprévues qu'on ne peut lui accorder moins d'attention qu'au voyage de Voltaire ou à celui de Montesquieu dont les résultats se sont faits sentir pendant une partie du xvin'' siècle. En 1698, quelques-uns des principaux effets de la révolution survenue dix années auparavant se faisaient pleinement sentir. Le pouvoir était obligé de compter avec l'opinion et de ménager quiconque pouvait l'influencer ou la conduii'e. Les écrivains avaient montré de quel poids pouvait pes^r une plume et le développement de la presse grandissait chaque jour leur importance. Les whigs faisaient appel à plusieurs hommes de lettres pour des postes considérables, par eux une tradition favorable aux lettres s'établit dans les régions ministérielles et cette tradition fut adoptée et appliquée par les tories. La profession d'écrivain grandit dans l'estime et, de métier précaire, s'éleva à la dignité de carrière honorée; une vague d'égalité porta au niveau des plus grands seigneurs et des plus hauts fonctionnaires Swift, Congreve, Addison et bien d'autres. Tout leur fut accessible. « Grâce à vous, écrivait Steele à Montagne, l'homme d'esprit s'est mis à devenir homme d'affaires*'. »

Ceci fut pour Dubois une révélation. Parti de rien on pouvait donc arriver à tout, et il se proposait d'aller étudier sur place, à Oxford et à Cambridge, ces phénomènes qu'il ne désespérait pas d'imiter. Cependant soit turbulence naturelle soit émerveillement, il se trémoussait si bien qu'on le remarqua. L'ambassadeur impérial et les partisans de l'Autriche prirent ombrage 'de cette agitation dont le but leur échappait**, ils supposèrent donc qu'à l'abri de la mission officielle de Tallard, l'abbé rem-

** V. de Seilhac, op. cit., t. I, p. 66-

*' A. Beljame, Le public et les hommes de lettres en Angleterre au XVIW siècle, in-8, Paris, 1881, p. 225-236. /

** Wien Staats Archiu, Aiiglica ; Auersperg à Léopold 7®', Londres, 4 avril 1798, dans Gœdeke, Geschichte des Spanischen ErbjolgekriegSt t. I, Appw, p. IIO.

plissiût une mission secrète de la part de Jacques 11 auprès des catholiques anglais. Ce soupçon semble avoir germé parmi le groupe de protestants réfugiés à Londi^es^" aussi mal disposés à l'égard d'un abbé présumé catholique qu'à l'endroit d'un libertin de la coterie de Chelsea. Torcy entretenait des correspondances avec ces réfugiés, mis au courant de leur préventions il écrivit à Tallard : u L'abbé Dubois fait beaucoup de bruit en Angleterre; on croit qu'il y est avec des ordres et de grands desseins. Le Koi croit que la curiosité seule l'y a mené. Cependant, monsieur, vous lui rendrez un grand service de lui conseiller de revenir. Ce que je vous en dis est plus que de moy seul, mais je crois que vous ne devez le conseiller que comme de vous". » Le ton presque comminatoire sur lequel l'ordre était donné de la part de Louis XIV et l'indication fournie au maréchal de soutenir au gouvernement de Guillaume 111 qu'il ne s'agissait que d'un voyage de curieux, montrent assez quel embarras le diplomate novice attirait à son gouvernement. Dès le 18 mai, le maréchal avait signifié au remuant « curieux » d'avoir à regagner la France, sans lui laisser le temps nécessaire à la double visite d'Oxford et de Cambridge*'; il semble d'ailleurs avoir éprouvé un vif soulagement à être délivré de ce surveillant qui savait les affaires de l'ambassade mieux que l'ambassadeur lui-même. Comme Torcy l'interrogeait sur une audience de Guillaume 111, Tallard répondit au ministre : « Si le lioi désire être informé de quelque particularité, l'abbé Dubois vous en rendra compte mieux que moi*' ». Présenté à Louis XIV, l'abbé ne recueillit pour prix de sa mésaventure que ce persiflage : (( Voilà ce que c'est d'avoir tant d'esprit! monsieur. On ne saurait aller par le monde avec tout le mérite que vous possédez sans s'attirer des

affaires**. »

Dubois rapportait de son voyage tout autre chose et beaucoup plus que la reconnaissance de droits contestables à la succession de la couronné d'Espagne dans la branche d'Orléans. 11 rai)portait une conception dynastique opposée à celle qui prévalait alors

" Àrchiu. des Afj. Etrang., Angleterre, t. 176, fol. 60; Talhrd à Torcy, Londres, 16 mai 1698.

*• Archiv. des Aff. Etrang., Angletcrxe, t. 175, fol. 24; Torcy à Tallard,

Londres, 6 mai 1698.

*' Archiv. des Aff. Êtraiig., Angleterre, t. 176, fol. 60; Tallard à Torcy,

Londres, 18 mai 1698.

*• Archiv. des Aff. Étrang., Angleterre, t. 176, fol. in5-io6; Tallard à Torcy,

Londres, 29 mai 1698.

*• C. de Sévelinges, Mémoires secrets et correspondance inédite du cardinal

Dubois, i8i5, t. I, p. 5.

Ce qu'il

rapporte

de son

voya^ie

Années d'incertitudes

en France. La révolution de i688 ouvrait aux ambitions princières des perspectives très différentes de celles que leur ménageait la conception française du droit divin. 11 est difficile de ne pas croire que Dubois ait entretenu son ancien élève, dont l'audace était sans limites, des chances nouvelles que lui offrait la théorie de la couronne au plus digne, au plus capable, au plus populaire; il n'est guère moins diffieile de penser que ces entretiens furent sans influence sur les tentatives esquissées quelques années plus tard en Espagne par le duc d'Orléans pour se faire substituer, avec le concours de l'Angleterre, à Philippe V devenu impossible.

Agent confidentiel et domestique, comme on disait alors, de la maison d'Orléans, Dubois attachait ses destins personnels à la fortune de ses maîtres. N'ayant pu les servir à Londres à leur gré, il était homme à chercher une revanche et l'événement la lui procura. Lorsque s'ouvrit la succession d'Espagne, Philippe d'Orléans ne put que faire constater le silence gardé sur ses droits par le testament de Charles II; il entreprit de faia"e connaître ces droits, mais la mort l'ayant prévenu, son fils réitéra la protestation paternelle et la pièce nous a été conservée corrigée de la main de Dubois. Cette fois il ne s'agissait plus d'une mission clandestine, mais, de l'aveu de Louis XIV et de Torcy, l'abbé se rendit en Languedoc sous prétexte de saluer Philippe V, en réalité pour s'informer des motifs de ce silence dans le testament et de la conduite à suivre pour annuler les effets de cette omission et garantir les droits de la branche cadette en cas d'extinction de la branche aînée. Dubois, après une longue attente, rapporta de son voyage de bonnes paroles et de belles promesses qui, après de longs mois d'attente et d'interminables formalités, aboutirent à la reconnaissance des droits éventuels du duc d'Orléans au trône d'Espagne*".

Inséparables, Philippe d'Orléans et son abbé reparurent à l'armée devant Turin, en 1706. L'année suivante, le prince reçut un commandement en Espagne où Dubois ne put se faire tolérer. Sa faveur subissait une éclipse, on lui préférait l'abbé de Thésut pour la charge de secrétaire des commandements, la première de la maison d'Orléans*^; mais peut-être n'était-ce qu'une feinte disgrâce, La suspicion et la distance n'étaient pas des obstacles de nature à séparer les deux compères; ils entretin-

^" A. Baudrillart, Philippe V et la Cour de France^ in-8, Paris^ 1H90, t. II, p. 17-23.

'* V. de Scilhac, op. cit., t. I, p. 112; P. Bliard, op. cit., t. I, p. 96-97.

LA CARRIËRE DE L'ABBÉ DUBOIS

rent un(» correspondance dont une partie seulement a été retrouvée". C'est alors, et sans aucun doute, sous cette influence que le duc d'Orléans suggérait à Philippe V l'introduction dans les provinces de Valence, Aragon et Catalogne d' « un vrai gouvernement à l'anglaise" ». Lord Stanhope suggérait la candidature de Philippe d'Orléans'^ laquelle aboutissait pour celui-ci à une éclatante disgrâce. En 1709, sa carrière politique semblait terminée; en 1712, les morts de la famille royale et la renonciation de Philippe V ramenaient le duc d'Orléans sur la première marche du trône au moment où la vieillesse et le déclin de Louis XIV décidaient lord Stair et Dubois à se tâter et à peser les chances de leur candidat.

En 1715, celui qu'on nommait l'abbé Dubois atteignait la soixantaine. C'était un petit homme maigre et mince, à museau de fouine; plissé, ridé, ratatiné, livide dans la broussaille d'une perruque blonde. Deux yeux perçants et malins trouaient comme des escarboucles cette face blafarde et mauvaise d'oiseau rapace, qu'on désigne en mauvais français sous le nom de sacre, que que tous comprennent et qu'il est impossible de désigner autrement. Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître, toutes les corruptions rivalisaient à laquelle submergerait son âme pourrie. L'avarice, l'ambition et la débauche étaient ses dieux et le but de sa vie; le mensonge porté jusqu'à la perfidie, la flatterie poussée jusqu'à la servilité, l'impiété érigée jusqu'à l'athéisme étaient ses moyens et le secret de sa carrière. Bigame, empoisonneur, sodomite a-t-on dit; et comment le savoir .^^ De tels crimes, à les supposer commis par un tel homme, n'auraient pas laissé trace et ne comportent aucune preuve. Celui qui avait pris sur lui-même au point de réprimer le don de répartie et jusqu'à simider le bégaiement pour se donner le loisir de la réflexion a-t-il été imprévoyant à ce point de laisser subsister les pièces qui le condamneraient?

Il savait ce que valent quelques lignes d'écriture et il collectionnait les témoignages : ceux de Fénelon et ceux du P. la Chaise, de qui il soutirait ces vagues politesses dont les apologistes font des certificats; ceux de Madame et ceux de Saint-Simon, qui pour Wî venger d'avoir été ses dupes l'ont, celle-ci, griffé de sa lourde

Tares physiques et morales

*' V. de Seilhac, op. cit., t. I, p. 3i6, 33i, 335, 338.

" Le duc d'Orléans à Philippe V, 16 juillet 1708, dans A. Baudrillart, op.

cit., t. I, p. 292.

" Torcy, Journal, cdit. F. Masson, p. 3io; 19 décembre 1710.

patte, celui-là cloué au pilori". Les contemporains assisteront avec stupeur à c^tte élévation, consignèrent avec dégoût chaque progrès de la scandaleuse ascension de cet homme qui n'était ni plus incrédule, ni plus p<?rverti, ni plus repoussant que beaucoup d'entre eux, mais qui était tout cela si absolument qu'il s'en dégageait quelque chose de diabolique qui donnait le frisson. Et ils ne savaient pas tout. Ce qui manqua à leur instruction ce sont les lettres que ce représentant de la France adressait à son plus constant ennemi; après deux siècles écoulés la lecture fait monter la rougeur au front. Il eut mieux valu pour la mémoire de celui qui les a écrites que fut retrouvé le chiffre de la pension que lui servait, dit-on, l'Angleterre : on saurait le prix auquel il tarifait ses flagorneries, faute de quoi on doit craindre d'y lire l'aveu de ses trahisons.

Son langage Sou langage était volontiers insolent, délibérément obscène;

et son style ^^ j^g ^^^^ ^^^^ ses réparties qu'après corrections, ses mots ne brûlent pas le papier, ils le souillent. Son style a moins de verdeur que son langage, n'osant pas être grossier il n'est que trivial. Est-ce vraiment là une langue nouvelle et si agile qu'elle fait penser à Voltaire.^ N'est-ce pas plutôt l'enflure d'une rhétorique indigente dissimulée sous le papillotage de comparaisons malséantes. Tous les dictons du plat pays corrézien sont érigés en règles de sagesse par ce provincial émancipé.

Dubois n'a pas eu que des détracteurs, il a trouvé pis encore : des apologistes". Celui-ci, le premier en date, s'est laissé piper par les textes et après avoir enfilé les témoignages a pensé voir son (( héros » réhabilité. Celui-là a réclamé de bonne foi l'aveu de la pension, en a poursuivi l'impossible trouvaille dans les documents et conclu, de sa déconvenue, à la probité du négociateur. Cet autre n'a aperçu qu'une victime des luttes religieuses au cours desquelles Dubois immola les jansénistes aux jésuites. Le dernier venu, non content d'encadrer Dubois entre Mazarîn et Talleyrand, découvre Minerve sous les traits de l'abbé soufflant la sagesse et prêchant la modestie dans les cabinets du Palais-RoyaL

Ses apologistes

AS

A. Chéruel, Saint-Simon et Vahhê Dubois. Leurs relations de 1718 à 1722 d'après les mémoires de Saint-Simon et les correspondances du temps, dans Revue historique, 1876, t. I, p. i/io-i53, a montré qu'en 1718, Saint- Simon vivait en bons termes avec Dubois et approuvait oe qtf'il savait de sa politique; en 1720, il n'en était plus de même et il semble qu'il ne s'exprimait pas alors d'une manière différente de celle qu'on peut lire dans les Ad^ dition^ à Dangeau en 1780 et dans les Mémoires en 17^0.

MM. y. de Seilhac, L. Wiesener, P. Bliard et E. Bourgeois.

LA CAHBIÈRE DE L'ABBÉ DUBOIS

Enln* d'Effiat et Chaulieu ses parrains, de même qu'entre Saint-Evreniond et Fontenelle ses amis, Dubois apparaît comme un génie politique; il netait rien moins que cela. Une vieille princesse peu clairvoyante mais que la haine rendait perspicace l'a mis à son rang le jour où elle écrivait : « Albéroni a un copain*M » Qu'on lui accorde l'invention, la ténacité, l'ardeur au travail; on ne peut les lui contester pas plus qu'à son <( copain ». I! a entrevu avec lucidité ce que peut valoir à Philippe d'Orléans l'alliance» avec l'Angleterre, il ne comptera jamais ce qu'elle peut coûter à la France. Albéroni a aperçu quelle destinée réserve la suprématie de la Méditerranée au roi d'Espagne qui saura étendre la main sur l'Italie. Entre les deux abbés, champions de politiques rivales, se livre un combat qui retient pendant plusieurs années l'attention de l'Europe. Agent occulte, artisan de diplomatie secrète, Dubois a pu souhaiter la grandeur de son ancien élève, il y a travaillé assidûment, bien que, en réalité, il n'ait envisagé et poursuivi que sa grandeur personnelle. <( Dubois sorti du néant, a dit Lémontey, eut dans sa volonté la hardiesse que son maître avait dans l'esprit, et s'éleva toujours. » Mais il n'éleva que sa fortune, qui fut, tout corripte fait, une fortune de scandale. Il s'usa à la peine et tomba comme étouffé en arrivant au sommet, énervé par la perpétuelle inquiétude et les incessants recommencements d'une œuvre subtile, toute en échafaudages, s'écroulant sur soi-même à mesure qu'elle monte, dépourvue du seul fondement des édifices d'Ëtat, l'intérêt permanent de la nation, — et très inutile enfin dans son objet même, car si Louis XV était mort avant sa majorité, le même intérêt national que Dubois blessa par ses alliances d'Angleterre et d'Autriche, aurait comme poussé le Régent au trône et l'y aurait soutenu; les prétentions de l'Espagne ne l'auraient rendu que plus populaire, et l'Autriche et l'Angleterre, pour épouser sa cause, n'auraient eu qu'à suivre leur propre politique; le traité d'Utrecht n'avait point besoin de garanties".

Cette carrière tourmentée, fiévreuse, haletante dans son escalade continue; sans autre mobile que l'intérêt particulier d'un maître servi par égoïsme d'ambition plutôt que par dévouement personnel, sans véritable proposition d'État; sans grande lumière; carrière faite avec les ressources -de la France, parfois

«^ Madame à la raugrave Louise, Saint-Cloud, 26 juillet 1721, dans Correspondance, édit. E. Jaeprlé, t. II, p. io3.

•• A. Sorel, Rapport sur le concours pour le Prix du Budget (Section d^Histoire) dans Comptes rendus de V Académie des Sciences morales^ noiiv, série Ï892, t. XXXVIII, p. i3i, suiv,

Son génie politique

LA CARRIÈRE DE L'ABBÉ DUBOIS

L'abbé est nommé

conseiller d'Etat

Cabale

imaginée

par

Saint-Simon

contre la France, pour elle dans les rencontres, mais jamais, comme il aurait conv-enu, pour elle-même et pour elle exclusivement, éveille la curiosité et la retient, mais n'appelle point la sympathie; elle n'inspire point d'admiration, elle ne laisse pas de regrets; elle manque de souffle et de grandeur.

Le 2 septembre 1715, Madame avait arraché au Régent la promesse de ne pas donner d'emploi à l'abbé, et de toutes les places dont le prince disposa souverainement aucune ne fut attribuée à son ancien précepteur. La vieille princesse pensa peut-être avoir partie gagnée, mais « quand je prie mon fils de ne pas faire une chose, disait-elle, il la fait à plusieurs reprises et sous mes yeux** »; quatre mois, jour pour jour, après la promesse consentie, Dubois entrait dans la voie des honneurs. Voulant être conseiller d'État, il pria le duc de Saint-Simon d'en faire au Régent les premières ouvertures. Saint-Simon lui souhaita toute sorte de bien, mais l'invita à considérer de plus près s'il était l'homme d'une telle place, le dépit que sa nomination causeroit aux conseillers d'État et l'aniiiiosité que tout le conseil et tous ses concurrents voueraient au Régent, qu'il professait toujours vouloir servir. Dubois fut un peu surpris, répliqua maladroitement et se retira*". La duchesse de Berry se montra plus accessible'^ et, quatre jours après leur première entrevue, l'abbé reparut chez Saint-Simon, l'aborda radieux : « Je viens, dit-il, vous rendre compte que je suis conseiller d'État. » Le duc s'en déclara ravi. (( Prenez seulement garde aux suites, ajouta-t-il, et puisque l'affaire est faite, tenez-vous gaillard, et veillez-y seulement sans les craindre. » Les suites furent telles qu'on les pouvait prévoir. M II n'y eut personne, depuis le chancelier jusqu'au dernier des maîtres des requêtes, qui ne se crût personnellement offensé, et qui ne le montrât. L'abbé, qui ne pensait qu'à soi, tenoit ce qu'il avoit voulu, et ne se soucia point du bruit ni de son maître". »

L'échec désormais certain de la tentative du Prétendant en Ecosse donnait raison à la politique préconisée par Dubois";

^* Lettres nouvelles inédites de la Princesse Palatine, trad. par A. Rolland. in-i2, Paris i863, lettre du 0 piai 1700.

^° Saint-Simon, Mémoires, t. VITI, p. 329.

*^ Gazette de la Régence, p. 4^ ; 6 janvier 1716.

*2 Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 329-33o , Danj^ean, Journal, t. XVI, p. 287-289, i^' janvier 171G, s'aventure jusqu'à dire que le choix de l'abbé « lui a fait d'autant plm plaisir et d'honneur qu'il ne l'avoit point demandé », voir les Additions de Saint-Simon, op. cit.^ t. XVI, p. 288.

" V. de Seilhac, L'abbé Dubois, premier ministre de Louis XV, d'après: des mémoires , manuscrite de Vabbé d'Espagnac, accompagnés de lettres inédites

l'humeur hargneuse de Stair, les objurgations hautaines de Stanhop(^ ne pouvaient être contenues que par un personnage nouveau plus souple que le maréchal d'Huxelles. Saint-Simon a imaginé l'existence d'un triumvirat formé par Canillac, le roué, Noailles et Dubois d'accord avec lord Stair, alin de pousser le Régent à l'alliance anglaise*'. Saint-Simon, partisan convaincu de l'alliant espagnole, n'a eu qu'à laisser libre cours à son imagination pour composer une conspiration bien noire, très active et fort invraisemblable. 11 est remarquable que ce complot dont lord Stair tient et manœuvre tous les fils n'a laissé aucune trace dans la correspondance de l'ambassadeur avec son gouvernement. Dans les dépêches de la période correspondante, les noms de Dubois et de Canillac ne se lisent jamais et celui de Noailles est accompagné de la recommandation de s'en méfier. Ce qui paraît plus certain que l'existence de cette obscure cabale c'est que le Régent compta sur le savoir-faire de l'abbé et y fit appel dans l'espoir de réparer une situation compromise par ses hésitations et le manque de franchise de sa politique. Les sympathies de Dubois pour l'Angleterre, ses relations avec lord Stanhope le désignaient pour une tentative de rapprochement.

Par ordre de Slanhope, lord Stair avait remis au Régent, le 0 mars, un mémoire rédigé en termes capables d'obtenir de graves concessions. Le maréchal y donna, le i3, une réponse flatteuse mais négative; dans l'intervalle, le 12 mars, Dubois entrait en scène. Il écrivait à lord Stanhope*"* :

« Milord, on ne [icut faire profession, comme je fais, d'être de vos anciens amis, sans prendre beaucoup de part aux succès que vos soins et votre vigilance ont eus dans les derniers mouvements d'Ecosse, et sans vous congratuler sur l'événement qui les il fait finir si promptement. J'ai été trop instruit des liaisons d'estime et de confiance que vous avez eues avec Monseigneur le duc d'Orléans, pour n'être pas charmé du prompt retour du Prétendant, parce que d'une part il vous est glorieux, et d'autre part il vous' désabuse des bruits qui s'étaient répandus d'une influence secrète de notre Cour pour cette entreprise, et vous fait voir qu'ils n'ont eu aucun fondement. J'espère que rien n'altérera les anciennes dispositions où je vous ai vu, et je souhaite qu'on ne

écrites par la mhre du Régent et de nombreux papiers de la famille Dubois, inS, Paris, 1862, t. I, p. 168.

«* Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 355-358.

« Archiv. des Aff. Ètrang., Angleterixi, t. 277, fol. i : Dubois a Slanhope, 12 mars 1716; C. de Sévelinge., op. cit., t. I, p. i65-i66; L. Wiesener, op. cit., t. I, p. 275; P. Bliard, op. cit., t. I, p. 128-129.

Première

lettre de Dubois à Stanhope

Réfonse de Stanhope

néglige rien de part ni d'autre de c<î qui peut conlribuer à la correspondance entre nos deux maîtres. Je vous supplie, Milord, de me continuer Thonneur de votre bienveillance et d'être persuadé que dans toutes les occasions qui se présenteront, vous trouverez en moi l'ami que vous avez si bien traité, et toute l'estime et la leconnaissance que je vous dois, avec laquelle je suis... » Le 19, Stanhope répondait sur un ton glacial" : <( Je suis très aise d'apprendre d'aussi bonne part l'heureuse disposition de votre Cour. Les a])parences véritablement commençaient à nous alarmer; mais comme nous savons très certainement que non seulement nos intentions, mais toute notre conduite n'a pu donner aucun fondement aux bruits que certaines gens ont affecté de publier par tout le monde, comme si le Roi voulait la guerre, et qu'il fit agir auprès d'autres puissances pour les y porter, nous voulons bien croire que ces bruits n'ont [X)int été autorisés ni débités à dessein de colorer les projets qui se pourraient former contre nous. Nous voulons bien croire aussi, sur ce que vous nous faites dire, que tous les bruits d'une inlluence secrète de votre Cour pour l'entreprise du Prétendant, n'ont été qu'une pure invention des jacobites pour animer leur parti. Quelques soupçons que l'on ait pu avoir par le passé, il est sur (ju'il n'y a rien de si aisé pour l'avenir, que de se convaincre les uns les autix^s que l'on veut vivre en paix, si tant est que véritablement on le souhaite.

« Pour [ce qui est] d'ici, je vous en réponds; et il faut espérer qu'un prince aussi éclairé que monseigneur le Régent, ne sera point la dupe de nos malheureux fugitifs, qui lui attireront très certainement de mauvaises affaires, pour peu qu'il leur prête l'oreille. La France aussi bien que l'Angleterre serait bien à plaindre si de pareilles gens étaient capables de nous brouiller. Mais je veux espérer qu'il n'en sera rien, et que de part et d'autre, comme vous le dites très bien, on ne négligera rien de ce qui peut contribuer non seulement à la correspondance, mais à une étroite amitié entre nos maîtres : j'ose vous assurer hardiment que votre conduite à cet égard sera la règle de la nôtre. Pour mon particulier, je souhaiterais par dessus toutes Choses de contribuer à une telle correspondance.

(( Vous savez ce qui nous blesse, et vous êtes les maîtres de faire cesser tout fondement de jalousie. Quand monseigneur le

•• Archiv. des Aff. • Étranq., Angleterre, t. 277, fol. 3 ^t 4 : SUinhope à Dubois, i9( = 3o) mars 1716; C. de Sévelinges, op. cif.,t. I, p. iGG-ifiS; L. VViesener, op. cit., t. I, p. 275-277; P. Bliard, op. cit., t. I, p. 129.

LA CARRIÈRE DE L'ABBÉ DUBOIS

Régent y aura bien fait attention, je suis persuadé qu'éclairé comme il est, il trouvera que c'est une très mauvaise politique, et très contraire à ses intérèts personnels, que de nous obliger d'être toujours dans un état plus violent que n'est celui d'une guerre ouverte. Vous voyez que je vous liens parole et vous parle franchement : je crois que c'est toujours le meilleur queVde savoir à quoi s'en tenir. »

Quelques jours après avoir reçu cette réplique, Dubois écrivit de nouveau, le 10 avril*^ :

<( Milord, votre lettre du 19 [ = 3o] mars me fait voir clair au travers des nuages, que mille bruits confus, produits par divers intérêts, et peut-être par le zèle de quelques acteurs, avoient répandus, et je suis ravi de savoir par un canal aussi sûr que le vôtre, les véritables intentions de votre gouvernement. Je crois pouvoir vous répondre que celles du nôtre sont bonnes et droites. Le caractère de notre Régent ne laisse pas lieu de craindre qu'il se pique de perpétuer les préjugés et le train de notre ancienne Cour; et comme vous le remarquez vous-même, il a trop d'esprit pour ne pas voir son véritable intérêt.

(( Je n'ai pas oublié que dans nos anciennes conversations, vous m'avez souvent dit qu'il ne peut y avoir de solide liaison entre les souverains, qu'autant que chacun d'eux y trouve également son intérêt; et vous avez sagement observé dans votre lettre, que ce princiiKî conduit nos deux maîtres, non seulement à une honnête correspondance entre eux, mais même à une étroite amitié. Je vous suis trop redevable de vous être souvenu de la parole que vous m'aviez donnée autrefois, de me parler franchement dans les occasions qui se présenl<'roient, pour ne vous pas avouer avec la même franchise que je pense tout comme vous, et que cet intérêt réciproque doit leur assurer la solidité et la durée des liaisons qu'ils preiidroienl ensemble, .le suis tellement convaincu de cette vérité, que je suis déterminé à contribuer de tous mes soins à cette union, et que je vous assure que si, dans les mesures qui se peuvent prendre de part et d'autre, vous avez lieu de craindre que des intérêts détournés n'apportent quelque obstacle au bien commun des deux maîtres, au premier avis que vous me donnerez, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous aider à démêh^- la vérité, à rendre simple ce qui prendroit quelque détour, et à parvenir à une liaison qui ne soit plus sujette

Deuxième

lettre de Dubois

•T Archiv. des Ajf. Etranq., Angleterre, t. 277, fol .5 et 6 : Dubois à Stanhope 10 avril 1710 ; C. de Sévcîiiiges, op. cit., t. I, p. 172-175; L. Wiesener, op. cit., t. I. p. 277-279; P- I^'iar^' ^P- <^"" *• ^' P- "9-'3o.

Avances de Dubois et situation de l'Angleterre

Langage de Lord Stanbope

ù aucun soupçon. » La suite n'était que compliments, niais Dubois pensait avoir inspiré eonfiancc en parlant de sa volonté de contribuer à la liaison; en réalité, soit aversion, soit dédain, Stanhope négligea cette promesse. Il éprouvait peu d'attrait pour la France et ne supposait pas au dernier venu parmi les conseillers d'État les moyens de parvenir à réaliser l'alliance franco-anglaise; la lettre de l'abbé demeura sans réponse.

Dès le mois de janvier, c'est-à-dire dès que Dubois est parvenu à s'infiltrer au conseil d'État et à convaincre le Régent de la nécessité d'une alliance anglaise, notre ambassadeur à Londres, M. d'Iberville, reçoit une direction ferme et des ordi>es pressants : (. Insinuez, lui écrit-on, à la fin de janvier, qu'un traité avec moi de l'Angleterre, l'Empire et la Hollande assureroit la tranquillité de T'Europe. Laissez entendre que je n'ai point changé do sentiments depuis la proposition faite en mon nom au comte de Stair, quoique je n'aie reçu aucune réponse de la part du roi de la Grande-Bretagne''. » Au mois d'avril, on recommandait de (. persuader aux ministres que rien n'aïfermiroit mieux l'autorité*' » de Georges P' qu'une alliance avec Louis XV. Au mois de mai, il était enjoint à notre ambassadeur de meltix? en relief les avantages personnels que les membres du cabinet britannique retireraient d'une alliance franco-anglaise, et de n'oublier rien en vue de les convaincre <( que l'on n'avoit point en France d'éloignement pour eux, qu'au contraire on conlribueroit volontiers'" » à leur satisfaction.

Ces avances venaient d'autant mieux à leur heure que h» succès militaire remporté sur les jacobites n'avait pas affermi autant qu'on pourrait le croire la situation de la dynastie hanovrienne. L'entourage de George P^ avide, rapace et grossier, n'attirait que haine et mépris; la présence d'une troupe de 6.000 hollandais entretenait la défiance et on devait s'attendre, tantôt sur un point tantôt sur un autre, à des mouvements séditieux. Cette considération eut suffi à donner aux avances du Régent un sérieux attrait'\ Les conseillers du souverain s'étaient, l'un après l'autre, humanisés. Bernstorff, Bothmar et Gortz, tous allemands et hos-

«« Archiv. des Aff. Ëtrang., Anglotorrc, t. oS^, ifol. 55 : Louis \V à M. (il-

berville, 3i janvier 1716. . , . „ , . v,/ » i#

«» Archiv. des Aff. Ëtrang., \np:lotrrrr, t. !î88, fol. /ii3 : Louis XV a M.

d'Iberville, 22 avril 1716.

'•> Archiv. des Aff. Ëtranq,. Annrlotx-rro, t. :^8o, fol. 277 : Instructions à

M. dlbervilley 8 mai 17 16. ^ . rru

'^ Lord Stanhope à lord Stair, 16 avril, dans John Murray Graham, The Staip Annals, in-8, Edimburg, 1875, t. I, p. 897.

.^-. '.ni-tliÉajrieif.

LA CARRIÈRE DE L'ABBÉ DUBOIS

tiles à l'entente étaient gagnés"; Robert Walpole et lord Townshend renonçaient à combattre un projet"', dans lequel Marlbo- . rough, lui-même, était <( entré à pleines voiles'* ». Duywenworden, ainbassad<-ur des fitats-fiénéraux et le marquis de Montéleon, ambassadeur d'Espagne, le recommandaient chaleureusement". Aux instances de ces deux derniers diplomates, lord Stanhope répondaiit que <( la France pendant tout le cours de la rébellion a montré tant de mauvais vouloir pour le Roi qu'il semble très nécessaire qu'elle nous donne quelque preuve réelle de ses dispositions amicales avant que le Roi puisse songer à entrer dans de nouveaux engagements » et il réitérait les exigences relatives au renvoi du Prétendant u au delà des Alpes », l'expulsion des jacobites notoires et l'abandon du canal de Mardyck. Une fois ces trois points obtenus, nul obstacle ne détournerait plus Georges V' de se joindre à l'alliance entre la Hollande et la France'*. Stanhope conservait avec ses deux interlocuteurs des formes courtoises auxquelles succédait, dans la correspondance avec lord Stair le ton néremptoire. « Sa Majesté, lui écrivait-il, a déclaré aux États- Généraux qu'aussi longtemps que ce pas n'aura pas ete franchi préalablement, elle ne pourra ni ne voudra entendre à ouvrir des négociations avec la France. Si les Français sont smcères dans leurs propositions, c'est à eux, qui ont envoyé le Prétendant à Avignon, à trouver les moyens de l'en faire sortir, et il importe à S. M. que S. A. R. ait à la tirer d'incertitude sur cette matière le plus tôt possible, puisque la conduite qu'elle tiendra à cet égard, devra servir de règle à S. M. pour sa gouverne . »

I^ Régent n'apercevait aucun moyen de se soustraire à ces Di.e^^^^^^^^^ fâcheux trois points. Il connaissait les desseins formés par Albe- y^^^,,,^, roni et, comme le secret d'Alberoni ressemblait au secret de Polichinelle Charles VI était également instruit du projet d alliance

^2 W. Coxo, Mem<>irs 0/ the Ufe awl Administration 0/ sir Bnhert Walpôle, in-8, London, 1798, t. I, p. 88.

" Lord Townshend à Georges /-, i. novnnbr- iT-i». ^^n- M.l'on, Hist^ny of England, from the peare 0/ Llrerht to the peace 0/ Versailles. i7i3-i,8.^,

^'%S:'..:'S}//^lj;;r'1".H.n. .. .s. mi. ^, ., : lns,rurti.ns .

.a J/rJ !/7fl/^^^^^^ voir ibid., t. 28^^., fol. 222, 22^, 227; lord Stanhope a lord

''tn 'T'"%'r:;p';'!:^Pai;r^^" V '; U'^tanhope à lord Stair^ Whito- ^* Oxenfoord CnsUe, Mau rap<i-, i. ^ • #

hall, 16 ( = 27 avril) 1716.

' il

LA CARRIÈRE DE L'ABBÉ DUBOIS

Hostilité à

l'égard de rAlliaoce

anglo-espagnole. Pour le provenir, il proposait à la France un accord dans lequel, pour entrée de jeu, l'Alsace était livrée à l'Empire. Le Régent répondit qu'en sa qualité d'administrateur du royaume il ne pouvait envisager une cession territoriale'. I/Empereur se rabattit sur la Sicile, la succession éventuelle de la Toscane, de Parme et de Plaisance, enfin le Mantouan, autant valait dire : la guerre avec l'Espagne. Le Régent refusa de prolonger la conversation"" et n'ayant plus le choix, se décida pour l'alliance anglaise. Par un sentiment de délicatesse presque excessive, le Régent chargea notre ambassadeur à Madrid, M. de Saint- Aignan, d'instruire Philippe V des motifs de sa conduite et de lui remontrer les avantages qu'il retirerait pour lui-même à concourir à cette alliance (28 avril). Philippe V, qui se croyait au moment de conclure un traité avec l'Anglelene, répondit ironiquement qu'il n'y avait rien dans le traité d'Ulrecht qui eût besoin d'être garanti ni confirmé".

Les suggestions de Dubois triomphaient et l'alliance francoanglaise sortait de la région des rêves. Cette alliance avait contre Ed France (.jle l'opinion publique en France et en Angleterre, elle ne comptait guère de partisan convîiincu que le mince prestolet qui allait s'en faire le courtier en Hollande, le négociateur à Hanovre et le diplomate triomphant à Londres. La France, si elle eût été mise au courant de ses démarches l'eût désavoué d'un cri unanime. De même qu'elle se sentait éprrse de tendresse pour le chevalier de Saint-Georges, elle gardait à son duc d'Anjou une inviolable fidélité. Depuis qu'elle l'avait envoyé, presque enfant, loin d'elle, la représenter en Espagne, elle l'avait suivi à travers les récits des diplomates, des négociants et des soldats qui l'avaient vu à l'œuvre, n'apercevant que ses qualités : droituiv, courage, fermeté; ignorant tout le reste, cette dévotion étroite, cette sensualité maladive, cette sauvagerie farouche connues seulement d'un très petit nombre. Sentimentale, la France est en même temps réaliste; elle se souvenait de ce qu'une guerre de douze annét^s lui avait coûté d'hommes et d'argent, elle se souvenait qu'on la lui avait représenté comme un fructueux placement et elle voulait qu'il rapportât. Tenue dans l'ignorance des combinaisons louches et des rancœurs d'Albéroni et d'Elisabeth Farnèse, la France eût

" XrchiV). de Vienne^ Protokol der Conferenz-Sitzung, 2 février 1716; voir VVeber, Die Quxidrupel Allianz vom Jahre 1718, p. i4.

^* Archîv. des Aff. Étrang., Antricho, ï.e marécJial d''Hiixelles à M. de Salni- Luc, 20 août 1716; Webor, op. cit.., p. 22.

•® Archîv. des AfJ. Ëtrann., Espagn^î, t. 261, fol. 98 : Snint-Aignan au maréchat d'HuxelleSj 17 juin 1716.

difficilement compris la politique anti-française de ce roi à qui son aïeul avait dit publiquement : « Souvenez-vous que vous êtes prince français »; elle n'eût pu croire qu'il fût possible de se détacher de l'Espagne pour s'unir à l'Angleterre. Mais calculs et répugnances ne comptaient guère en regard de l'ambition furieuse de Dubois déterminé à faire prévaloir sa politique à tout prix. (( Il est elair, écrivait-il au Régent, que cette alliance [avec l'Angleterre] déterminera le système de l'Europe pour longtemps et donnera à la France une supériorité qu'elle ne pourra acquérir autrement. Cela posé, elle me paraît sans prix » et le Régent écrivit dans la marge : « Je pense comme vous sur tout

L'Angleterre ressentait à l'égard de la France une aversion aussi bruyante dans ses manifestations que l'antipathie française. Depuis le revirement amené par la mort de la reine Anne et la disgrâce qui avait frappé les inspirateurs et les négociateurs de la paix d'Utrecht, il n'était pas un ministre whig qui consentit à jouer sa fortune et à risquer -sa tête en participant à un traité' avec la France, a Les Anglais, écrivait Dubois, portent leurs scrupules et leur timidité si loin qu'ils refusent de corriger une faute d'orthographe dans la crainte que dans dix ans cela puisse servir h faire leur procès au Parlement, ce qui est devenu en eux comme un sentiment involontaire contre lequel rien ne les rassure"'. » C'est ccmtre ces répugnances que Dubois, en France et Stanhope, en Angleterre, (Mirent à combattre. Ni l'un ni l'autre ne ]>ouvait faire appel à la popularité de leur maître car les acclamations cpii avaient accueilli Georges P' et Philippe d'Orléans; faisaient plaee à l'indifférence. Cependant ces princes se trouvaient dans des situations analogues, ils évitaient à l'Angleterre et à la France la guerre civile. Ils représentaient des utilités plus que des principes; mais, en politique, les utilités deviennent parfois des nécessités. ^ , /. •

Dubois eut le mérite^ de le comi>rendre, le talent de le faire voir et le courage d'aller au cœur de la situation. Elle se réduisait à un triple règlement de succession : celle d'Angleterre a a maison de Hanovre, celle d'Espagne à la maison d Anjou, celle de Fiance à la maison d'Orléans, et les conséquences n allaient a rien moins qu'à maintenir la dynastie protestante en Angleterre empêcher la réunion des deux couronnes de France et d'Espagne sur la^ même tête, contraindre l'Empereur a lester

- l/.on AnlKMlin, L^E^rril public nu XMW .f^de in-8, Paris, ,873 p. 81. " Dubois au maréchal d^Huxelles, dans Ch. Anbcrtin, op. cit., p. 7»-

En Angleterre

LA CARRIERE DE L'ABRÉ DUBOIS

La mission de Dubois

chez lui. Ainsi ramassée» la conception ne gagnerait rien à être livrée à des exécutants officiels prévenus ou hostiles ou maladroits. « Milord, avait dit un jour le duc d'Orléans à lord Stair, il est bien fâcheux que les picques des ministres brouillent les princes*^ »; l'occasion étant propice, le Régent s'affranchit des ministres et des chancelleries et employa un <( confident ».

Dubois était indiqué par ses relations amicales et sa correspondance récente avec Stanhope qu'on savait devoir accompagner Georges P' dans le voyage projeté au Hanovre .Le choix déplut à d'Huxelles, mais fut confirmé par le Régent qui, dès le 6 juin, par un billet écrit de sa main, priait (( M. le marquis de Torcy de faire expédier un ordre aux maîtres de poste de fournir au sieur de Sourde val les chevaux dont il aura besoin pour une chaise à deux personnes et pour les gens de sa suite. » Un deuxième billet, de la même main, ordonne de délivrer un passeport pour le sieur de Sourdeval et son secrétaire, afin qu'il puisse librement passer sans être arrêté, retardé ni fouillé. Sourdeval était le secrétaire de Dubois : son maître et lui ayant interverti les rôles". Muni de lo.ooo livres en argent blanc et de 4.ooo livres en or, Dubois emportait en outre une instruction datée des i6 et 0.0 juin", une lettre du Régent adressée à lord Stanhope" et une iettre de créance qui ne devait être présentée à Georges P*" qu'après le succès des premières ouvertures : « Si l'abbé Dubois, qui va en Hollande pour ses affaires particulières, s'y trouve lorsque vSa Majesté y passera, et s'il a l'occasion d'avoir l'honneur de lui rendre témoignage des sentiments qu'il connaît en moi pour la personne de Votre Majesté et pour l'union de la Grande-Bretagne et de la France, je la supplie d'avoir créance en lui, et d'être persuadée qu'il ne peut exagérer mon estime et mon respect pour Votre Majesté*'. » Le prince ne s'était arrêté à cette formule qu'après plusieurs essais dont les brouillons nous sont parvenue et qui furent jugés trop expressifs.

Rien de plus vague et de plus irrégulier que la mission confiée au courtier diplomate dont le voyage ressemblait à une de ces

aventures qui assureront le succès de Gil Blas. Non seulement il jouait son avenir, mais il allait jouer la fortune de la France. ,« Caché sous un faux nom, déguisé en cavalier hollandais et se donnant tantôt pour un malade en voyage, tantôt pour un amateur en quête de livres ou de tableaux, l'abbé devait courir en poste au fond de la Hollande, guetter le passage du roi Georges sur la route du Hanovre, se glisser dans le cortège, remettre au secrétaire d'Ëtat Stanhope la lettre du Régent, et, dans l'éclair^de cette unicpie entrevue, saisir la chance d'un rapprochement". »

■« c:h. Auborlin, op. ci,t., p. 6o.

Oxenfoord Castîe, Stair Pnpcrs, t. IH, B : Lord Stair à lord Stanhope. Paris, 22 mars 1716. * -,

«* Ch. Aubertin, op. cit., p. 60-70.

" Archiv. des Aff. Ëtrong., kr\g]v\pvTc, \. -?.-]'], fol. • 20, suiv. : Instructions à Vahhé Dubois, 16-20 juin 17 16.

" Archiv. des Aff. Étrang., kn^Merve, t. 277, fol. i5 : le Bégent à lord Stanhope, dans P. Bliard, op. cit., t. I, p. i43.

" Ch. Aubertin, op. cit., p. 70; Archiv. des Aff. étrnng., Anptotorrp, t. 277, fol. 12, i3, 19 : le Régent à Georges /•^

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