CHAPITRE XLII
La Triple- Alliance du IVord
(Mai-octobre 17 19)
La Suéde sacrifiée à l'alMance anglaise. — Sa place dans notre tradition politique. — Rôle de La Marck en Suède. — ' Rôle de Rottembourg à Berlin. — Nouvelk» Triple-Alliance. — Plan de SUinhop^^ — PJan du Régent. — Der^ nière tent^itive d'Albcroni. — Négociations de rA:ngleterre. — Hésitations du roi de Pruss<\ — La France livre la Suède à l'AngiletiTire. — Le roi de Pru,s«e accède à l'alliance. — Traité <Ie B;m14ti. — L<' Suède fait sa paix avec le Danemark. — Ravage de la Suède par les Russes. — Triomphe pour T Angleterre.
Derrière la guerre et les conspirations, ce qu'on voit; il y a la politique et la diplomatie, ce qu'on ne voit pas. Alberoni, jusqu'au dernier moment, exerça son prestige en vue de susciter aux advemaires qu'il s'était donné, les contrariétés, les inquiétudes dont il comptait tirer pour lui-même un utile parti et peutêtre un retour de fortune inattendu. Chaque événement lui était désastreux et cependant il restait redoutable et obligeait de compfer avec lui. Plus qu'aucun souverain de l'Europe, Georges H redoutait l'aventurier italien dont les artifices et les galions pouvaient, à tout moment, ressusciter cette ligue du Nord fatale au Hanovre. Il savait la Prusse besoigneuse et avide, disposée à se contenter de bonnes terres à la place de subsides et à s'emparer des territoires suédois qu'elle occupait en Poméranie. Pourvue, aux déi)ens de la Suède, elle trouverait mauvais que le Danemark ne fût pacifique, la Suède résignée et le Tsar silencieux, confiné dans son état lointain, évincé de Revel, claquemuré au fond de la Baltique tout à l'extrémité du golfe de Finlande. L'électeur de Hanovre y trouvait son compte tout autant que le roi d'Angleterre, le premier s'as&urait de la possession de Brème et de Verden, le deuxième conservait la prépondérance navale sur la Baltique. Le Régent prêtait les mains à cette politique et Dubois laissait entendre que la France n'objecterait rien à la pacification dont ia Suède ferait tous les frais. Au prix de Brème et de Verden,
La Suède sacrifiée
il l'alliance anjjlaise
Sa place
dans Dotre
traditioo
politique
livres au Hanovre, et de Stettin, abandonné à la Prusse elle separgnait de plus douloureux démembrenienls et le duc d'Or leans lui conseillait en conséquence de conclure même à un prix onéreux des alliances qui le mettraient en mesure d'exiger du tsar une paix honorable et pas trop onéreuse, La visite du Tsar a Fans, «i i?»?; avait donné de lui au Régent l'impression d'un brouillon, Dubois connaissait trop imparfaitement les Coure du ^ord ,,our avoir une opinion différente de celle de son maître qui recourait de préférence aux conseils de Torcy, opiniâtrement hdele au système politique de Louis XIV, hostile à l'Angleterre. L inlent durable de la France d.-mandait un règlement des affaires du Nord qui ménageât la Suède, son alliée séculaire et la liussie a la puissance mystérieuse et formidable. Point de guerre nouvelle où l'Angleterre seule trouverait son profit. Mais poui imposer cette politique il eut fallu que Philippe d'Orléans se désintéressât de ses droits à la couronne de France et que GuHlaume Dubois renonçât à ses chances au chapeau de cardinal • or tous deux poursuivaient àprement une illustration qu'il dépendau de Georges I- de leur faire obtenir. Pour complaire à ce^ocntat la France avait abandonné .Iarqu..s Stuart, assailli Phill.ppe V, sacrifie Charles XII, dédaigné Pierre le Grand. L'alliance anglaise lui coûtait cher et un diplomate avait raison d'écrire • .. La maison d Orléans ne refuse rien à la maison de Hanovre- 1 ancien système de la France a entièrement changé' ,, Mais la politique du Régent n'oserai, pas braver l'opinion^i peu après ui avoir fait accepter la guerre contre un Bourbon. Depuis très longtemps on observe ce fait incontestable que les Français possèdent une sorte d'aplitude-née dans les questions de politique générale; en realite, ce n'est que le bon sens perspicace et l'expé rience aiguisée qui leur confèrent ce sentiment vif de ce qui inrporte a la sûreté, à la puissance et à l'honneur de leur pays
Lorsque des hommes d'un mérite supérieur ont projeté la lumière éblouissante de leur génie sur la voie à parcourir' la nation ent ère s y engage avec h- sentiment de sécurité qu'il n'appartient qu a des intelligences comme celles de Richelieu et de Louis XIV de lui communiquer. La ruine des Habsbourg, but assigné à la politique française, s'imposera à tous les régimes, malgré les a^ lances passagères, comme une vérité suprême contre laquelle
.1 osera sacrifier le système d'alliances que la politi.pie de Riche-
' Droysoii, Preussischc Politik. t IV mrt . „ „k M. de Sallentin au roi do Pn,««. ^ ' ^^ '^'' "°^ ' = '*''" '^'^
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LA TRIPLE-ALLIANCE DU NORD
lieu et de Louis XIV, devenue d'instinct celle de tous les Français, avait autrefois groupées contre l'Empereur. Cette politique nationale consistait en une coalition permanente de la Suède et des princes protestants allemands contre l'Autriche.
Gomme il tombait sous le sens que le gouvernement insensé subsiiiutioa de Charles XII avait épuisé son pays, on devait admettre qu'il u prusse ne tenait plus la première place dans cette coalition, mais à défaut de la Suéde sacrifiée, la Prusse héritière de sa haine contre î'Autriche et de ses traditions combatives, grouperait autour d'elle les états qui avaient fait partie du système traditionnel d'opposi- ^tion politique à l'Empereur. A aucun prix la Prusse, lésée par \v Hanovre, ne devait se tourner vers le Tsar; Prusse et Hanovre recevaient d'assez beaux accroissements pour s'en contenter et monter la garde, unies, contre l'Autriche.
Ce que l'aveuglement volontaire du Régent et l'étroitesse de vues de Dubois les empêchait de voir, c'est que le sacrifice de la Suède à la Prusse livrait la Baltique à l'Angleterre, accroissait la puissance de notre alliée temporaire et affermissait celle de ce jeune royaume aussi ennemi de la France que de l'Autriche. Georges P*^ avait intérêt à prendre la direction de cette nouvelle crise politique afin d'en tirer avantage, comme en 1716 il avait exploité une situation analogue. Les circonstances s'y prêtaient. Trois ans plus tôt, son voyage à Hanovre avec Stanhope avait permis la rencontre de Dubois et les négociations secrètes, or il se trouvait (ju'au printemps de l'année 1719, Georges V se préparait a revoir le Hanovre^, toujours aceonupagné de Stanhope' . Retenu par sa dignité nouvelle, Dubois ne pouvait comme jadis aller se mettre sur leur chemin, mais il se ferait remplacer par un apprenti diplomate, d'une fidélité à toute épreuve, le poète Destouches qu'un séjour prolongé à Londres avait familiarisé avec le personnel du foreign office. Destouches ne voguerait que dans le sillage de son ambassadeur, M. de Sencetère, qu'il surveillerait, doublerait et corrigerait au besoin, rôle effacé, déplaisant et |«érilleux parfois auquel le poète-secrétaire essaya en vain d'échapper; non seulement Dubois le désignait mais encore Stanhope le réclamait « pour lui confier des choses secrètes à dire en grande confidence* » et lui offrait une place dans son yacht. Quoi-
* Arch. des Aff. Etrang., Angktrnv?, t. 824, fol. 36 : Destouches à Dubois, fi mai 17 19.
* Arch. des Aff. Etrang., Angleterre, t. 824, fol. 5o : Robethon à Dubois, ^ mai 1719.
* Arch. des Affy Etrang., yVngloberre, t. Sa^, fol. 62 : Destouches à Dubois, 18 mai 17 19.
Rôle de La Marck en Suède
qu'il en eût, Destouches se résigna au rôle d'agent secret et s'embarqua avec le roi Georges et sa suite, le 22 mai 1719. Au moment d'entrer en Allemagne, il se détacha du cortège et vint prendre langue à Paris*.
Il y rencontra le comte de La Marck, notre ambassadeur à Stockholm, rappelé de son poste lointain depuis quelques semaines afin d'éclairer le gouvernement sur la situation créée par la mort de Charles XII. La Marck n'avait pas laissé, avant son départ, que de peser sur cette situation et de conseiller la paix avec l'Angleterre. Les ministres Spaar et Horn souhaitaient par-dessus tout la paix avec la Russie, mais La Marck contredit et com- ^ battit leur tendance et arracha la promesse de ne r'wn conclure avec la Russie, pendant dix semaines où il pourrait entendre les propositions de l'Angleterre et de la France. Cela fait, il accourut à Paris, annonçant un plan de sa façon pour la paix du Nord. Un mot de Dubois l'avait fait connaître à lord Stair qui trépignait d'impatience. Quel plan? Était-ce la paix avee l'Angleterre et avec le Danemark, ou bien l'intervention des puissances en faveur de la Suède .î^ Dubois, pour se délivrer de ces questions, s'emporte et crie : Stair, pour lui tenir tête, rage et va trouver le Régent qui contredit les affirmations de Dubois. Enfin Stair parvient à se saisir de La Marck et à l'interroger. 11 en apprend que la reine Ulrique-Éléonorc incline à faire des concessions au Hanovre et au Danemark, mais qu'elle réclame la Poméranie, qui est aux mains des Danois et des Prussiens. ^ Mieux vaudrait conserver la Livonie, dit Stair, et empêcher le Tsar de se r(îndre maître de la Baltique par la possession du Re vel. — Mais, répond La Marck, elle n'a pas moins à cœur la Poméranie et ses États d'Allemagne; et la France s'intéresse au moins autant que la Suède elle-même h ce qu'elle garde un pied dans l'Empire. La Suède espère y parvenir par le moyen du Tsar et du roi de Prusse. L'union de ces deux princes est très forte et parfaite, presque impossible à rompre; et le lien de cette union consiste dans les vues qu'ils ont l'un et l'autre sur la Pologne. La Suède elle-même se flatte de recouvrer Stettin en proposant au roi de Prusse un équivalent du côté de la Pologne; et La Marck conseille de modérer les prétentions de chacun, de rendre les conditions supportables à la Suède du côté de l'Empire et de s'unir tous pour contraindre le Tsar à donner de bonnes con-
^ Arch. des Aff. Etrang., AngU'tcrn', t. 3i>'i, fol. 80 : Destouches à Dubois^ 22 mai 1719.
LA TRIPLE- A LU ANGE DU NORD
ditions du côté de la Livonie". Tout ceci ne constituait pas un plan pour la paix du Nord.
L'Angleterre en gardait rancune à M. de La Marck dont elle oubliait trop volontiers le grand service qu'il venait de lui rendre en retardant la paix du Tsar et de la Suède. Elle ne se montrait guère plus reconnaissante à M. de Rottembourg qui représentait la France à Berlin et consolidait infatigablement l'antique faisceau des alliances protestantes dans le Nord. D'abord imbu des anciennes maximes de notre diplomatie, il avait' tenté d'éviter la guerre entre la Prusse et la Suède, ensuite il avait négocié un traité entre» la France et la Prusse, enfin il avait favorisé l'inclination du roi Frédéric-Guillaume P'' pour la Russie. Alors Dubois lui avait fait entendre qu'il lui fallait mettre l'influence dont il jouissait à Berlin au service du Hanovre et Rottembourg s'y était résigné. Maintenant il marchait docilement dans cette voie, aidait au rapprochement du Hanovre et de la Prusse et leur faisait prendre l'engagement de ne conclure que conjointement la paix avec la Suède', rapprochement purement officiel car les deux souverains demeuraient hostiles l'un à l'autre autant qu'il était possible de l'être.
Pendant ce temps l'Angleterre désignait un nouvel ambassadeur à Stockholm, lord Carteret qui ne quitta son île que le i3 juin et un nouveau ministre à Berlin, lord Witworth qui ne rejoignit son poste que vers le i5 mai. Celui-ci se trouva dans une position difficile dont la France l'aida à sortir et le diplomate anglais eut le bon goût de le reconnaître'. Quant à Carteret il s'éloigna des côtes d'Angleterre en même temps qu'une flotte de vingt vaisseaux faisant voile vers la Baltique et notre ambassadeur Senectère jugeait avec raison que Carteret avait ((quelque autre vue que de forcer la Suède à s'expliquer' ». En ce moment Stanhope rêvait une triple AJliance de la Suède, de la France et de l'Angleterre, dirigée contre la Russie. La Prusse pourrait s'y joindre et ce serait la deuxième Quadruple-Alliance.
Cette deuxième Triple ou Quadruple-Alliance portait en elle Ir même vice que la première; instrument de contrainte pour
• Public Hecord Office, Franco, vol. 353; lord Stair à Craggs, Paris, 6 et 7 mai 1719.
' Arch. des Aff. Etrang., Angleteriv, t. 323, fol. 273 : Dubois à Stanhope, 5 mai 1719.
\Arch. des Aff. Etrang., Prusso, t. 62, fol. 93 : Rottembourg à Dubois. 13 jwm 1719.
' >lrc^. des Aff. Etrang., Angleterre, t. 325, fol. 49: Senectere au Roi, i4 juillet 1719.
Rôle
de Kottem-
bourg
à Berlin
Nouvelle
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Pl&D de
Stanhope
la paix elk produirait la guerixî. Comme Philipj)€ V, Pierre l*"^ r entendait pas subir les volontés d'une coalition et il signifia à l'Angleterre que <( si Georges I*"^ faisait une paix particulièi'e avec la Suède tandis qu'il était en guerre avec elle, il considérerait sa conduite comme un casas belli. Il avait pris la résolution définitive de ne pas se laisser contraindre à la paix et de continuer la guerre à n'importe quel prix ». A la Prusse il fit savoir qu'une entente entre elle et l'Angleterre signifierait la fin de tous les traités de la Russie avec la Prusse; et à Frédéric-Guillaume il écrivit : « Je vois bien où l'Angleterre tend, à me séparer de vous, à nous sacrifier, et à faire à nos dépens une paix avantageuse. » L'avertissement fut connpris et le Prussien griffonna on marge de la lettre : (( Je me tiens coi, et ne signerai pas avec l'Angletere sans le Tsar^" ». Assuré de la neutralité de la Prusse, Pierre P*" promit son concours au Danemark qui prenait sa revanche de la Suède, s'emparait de la Scanie, mettait le pied en Poméranie et devenait un allié utile à la flotte russe reparaissant dans la Baltique. A la Pologne, Pierre P"" rappelait d'un mot au roi Auguste qu'il tenait de lui sa couronne. Ainsi subsistaient les éléments d'une ligue du Nord contre laquelle on ne trouvait qu'un plan inexécutable projeté par Georges l^*" sous le couvert du duc de Brunswick".
Stanhope proposait autre chose. Il laissait Prussiens et Danois s'emparer de territoires à leur convenance et regardait plus loin, vers l'extrémité orientale de la Baltique et du golfe de Finlande où s'élevait et grandissait chaque jour la menace d'une nouvelle puissance maritime. Une contre-îigue, sous les auspices de l'Angleterre, aurait expulsé, rejeté loin de ila mer cette formidable menace moscovite et, à sa place, réintégré la Suède, inoffensive gardienne. A la base de cette contre-ligue devaient se placer la Prusse et la Pologne. On grandirait le roi de Prusse de tout ce qu'on pourrait arracher à la Suède et on l'amènerait à garantir le roi et le royaume de Pologne « parce que, disait Stanhope, nous voyons bien d'un côté que ce seroit le moyen le plus efficace de rompre des liaisons bâties principalement sur un démembrement de la Pologne; et que d'un autre côté le concours de ce royaume seroit d'une nécessité absolue s'il s'agissoit d'arrach(T par la force des armes au Tsar ses conquêtes''' ».
^» Arch. des Aff. Etrang., An^'l€l,cnx% t. 325, fol. 4i : Chammorel à Dubois, 10 juillet 1719.
" L. Wiesenor, Le Régent, Vahbé Dubois et les Anglais, t. III, p. gS-giJ.
*- Public Record Office, France, vol. 354 : Stanhope à Dubois, Hanovre p (=i3) juillet 1719.
LA TRIPLE ALLIANCE DU NORD
Le Régent, stimulé par les intrigues d'Alberoni qu'il sentait partout autour de lui, imagina un autre plan qui rétablissait la Suède sur le territoire germanique en lui rendant, avec la Poméranie citérieure, sa place dans l'Empire et sa voix dans la diète. En même temps il fit prier avec instance Georges P' de surmonter les obstacles qui retardaient son entente avec la Prusse'', à cause de la grande importance qu'il y avait pour lui Régent, dans cette situation eritique, à détruire les apparences d'une ligue du Nord destinée à agir en faveur de rBspagne'\ Puisqu'on attendait d'elle un service, l'Angleterre le ferait payer. Il fallut lui sacrifier notre ambassadeur à Stockholm, M. de La Marck, à qui le ministère anglais reprochait de trop bien servir la France; on lui donna pour successeur M. de Gampredon qui partit le 10 août i)Our la Suède emportant dans sa chaise de poste trois cent mille rixdales en lingots d'or (environ seize cent miMe
francs).
Suédois ou moscovite, la main s'ouvrait toute grande et le bonnet s'ouvrait à plein pour recevoir le subside. Le Régent pouvait encore disposer d'une certaine quantité de numéraire, Alberoni en était à peu près réduit aux promesses, mais il promettait intrépidement. Pour le seconder dans sa tentative de reconstitution de la ligue du Nord il avait envoyé en Hollande un Irlandais intrigant et rusé, le jacobite Patrick Lawless, mué en don Patricio Laulès, avec mission de trouver de l'argent pour le Nord. De Holland(\ Laulès gagna Hambourg et la Russie. A Saint-Pétersbourg il eut des conférences secrètes avec le Tsar et son ministre Schaflîrof. Le Russe parla aussitôt de subsides, l'Espagnol parla de mariage, demanda un portrait de la fille du Tsar, lequel songeait à autre chose qu'à découvrir un gendre.
L'Angleterre aurait eu le droit de sourire, mais l'ombre d'Alberoni suffisait à troubler son repos et Stanhope se chargeait de la tenir en haleine. La Triple-Alliance du Nord menaçait de produire la guerre, la Quadruple-Alliance la ferait naître presque à coup sûr, mais heureusement la Prusse répugnait tout autant à en faire partie que la Hollande hésitait à «'agréger à la première Quadruple-Alliance où sa place était marquée à l'avance. La Hollande s'était refusée à entrer en lice contre l'Espagne comme la Prusse se refusait à rien entreprendre contre la Russie. Frédéric-Guillaume ne faisait des armements que pour obtenir sans
Plan du Kégent
Dernière
tentative
d'Alberoni
MégooiatloQ
de r Angleterre
" Lord Mahon, History of England, t. XI, p. 372.
^* Lord Stair à Craggs, Paris, i4 juin 1719, dans Hardwicke Papers, i. II, p. 573, 574
HésitatioQ
du roi de Prusse
bataille des avantages plus considérables; les Provinces-Unies ne faisaient de promesses que pour multiplier sans ru|)lure les bénéfices de la temporisation. Leur timidité ressemble à un calcul inspiré par Dubois qui voulait le maintien des expectatives sur les duchés italiens en faveur de l'Espagne et à qui les subterfuges des Hollandais rendaicmt l'inestimable service de lui faire gagner du temps. La Hollande offrait sa médiation avec l'Espagne on l'en remercia, comme on remercia Frédéric-Guillaume de ses offres de médiation avec la Russie. Le ministère anglais travailla avec une énergie accrue à les détacher des puissances qu'ils voulaient ménager. Stanhope fit un nouvel effort pour entraîner le roi de Prusse dans l'orbite de la politique anglaise. Soutenu par notre ambassadeur Seneclère'% il livra un vigoureux assaut à Georges P' pour le détacher des ministres hanovriens, prineipnlement de Bernstorff, qui prétendait le brouiller avec la Prusse. Georges fit de larges concessions à Frédéric-Guillaume, permit de n'exiger rien de lui contre la Russie et le gagna ^\ ,
Le i:^, lord Witvvorth reprit la route de Berlin où il ariva le if), presque à la même heure qu'y rentrait Tolstoï, apportant de Saint- Pétersbourg les dernièr(>s propositions de Pierre I". Entre lu séduction et la menace le parti de Frédéric-Guillaume était pris, il choisissait l'offre la plus avantageuse : Stettin et les embouchures de l'Oder avec la promesse de ne rien entreprendre contre le Tsar". Deux jours après, le roi de Prusse maudissait sa décision en apprenant que l'attitude des Suédois allait peut-être rouvrir la guerre avec la Russie. Dans son angoisse le roi-sergent monologuait et on l'entendait se dire à lui-même : « Dieu voulût que je n'eusse rien promis, voilà la ruine. Bonne histoire que cette réconciliation avec les Russes. Je n'y crois pas. L'Angleterre n'épargnera .pas le Tsar. Hs ne lui laisseront que Pétersbourg et pas de flotte, h cette puissance qui naît. Hs veulent l'abattre. Est-ce mon intérêt ou non.î> Je suis encore trop jeune. Je ne comprends rien, mais je crois pourtant que mon intérêt est que le Tsar soit puissant. Si je lui reste attaché, je dors aussi tranquille qu'en Paradis. » Après avoir bien réfléchi, Frédéric-Guillaume ne put nier
^ >* Arch. des Aff. Etmng., AnorloteiTc, t. So^, fol. 49, iC4-325; Senectère a Dubois, 3o juin; Senectère nu Roi, 4 juillet 17 19.
" Lord Stanhope à Cragqs, 10 juillet 1719, dans Mahon, op. cit., t. II, p. 372; Stanhope à Dubois, i3 juillet 1719, dans \Yiesener, op. cit., t. III, p. i34.
, " Arch. des Aff. Êtrang., Prus^., t. 65, fol. 33i : Frédéric-Guillaume r^ a lord Witworth, 21 juillet 17 19.
r:AÇ^*^vj.V-y..jj-..ijfcA,
LA TRtPLE-ALLÎANCË t)tJ NOl^t)
qu'il avait engagé sa parole royale et, ce faisant, compris ses intérêts, il découvrit une solution conciliatrice : « Je signerai le traité, dit-il, mais je ne l'exécuterai pasi » Et il gagnait du temps, arguait des exigences nouvelles des Hanovriens. Pour en finir, lord Stanhope, appuyé par Senectère et par Destouches, exerça une pression irrésistible sur le roi Georges et lui arracha toutes les concessions que le roi de Prusse réclamait (6 août).
Stanhope ne se laissait pas absorber par cette unique affaire. La flotte de l'amiral Norris était entrée dans la Baltique et lord i«vre Carteret avait gagné son poste à Stockholm où, le 22 juillet, rloglaerr^e il avait signé au nom de son maître avec les ministres de Suède un traité cédant Brème et Verden au Hanovre''. Stanhope se hâta d'en tirer parti. Il voulait réveiller la Suède, lui faire armer une flotte qui combattrait à côté de celle de l'amiral Norris et ferait subir aux vaisseaux du Tsar le sort qu'avaient éprouvé ceux de Philippe V l'année précédente. A cet effet il demanda des subsides à la France et les obtint. On a vu Campredon les emporter dans sa chaise de poste; notre diplomate n'emportait d'autres instructions que de conformer sa conduite aux indications de Stanhope et de lord Carteret, de prendre les Anglais pour modèles. Une fois de plus, malgré les réticences et les dénégations, Dubois avait soumis la politique française à l'impulsion de l'Angleterre. La France ne pouvait expédier une flotte qu'ellle n'avait ^ plus, mais elle payait une flotte qu'elle créait à peu près de toutes pièces, et la Triple-Alliance du Nord aboutissait à une guerre dans la Baltique, comme l'autre Triple- Alliance avait aboutit à une guerre dans la Méditerranée. M. de Senectère, bien placé à Hanovre pour voir et pour entendre, le disait sans détours : « Voilà le plan de M. Stanhope qui conduit l'Angleterre à faire la guerre au Tsar et au roi du Danemark, s'ils restent unis par un traité comme ills paraissent de concert dans leurs opérations millitaires. Il espérait que S. A. R. entrerait dans les mêmes vues, puisqu'il avait le même intérêt et la même inclination à maintenir la Suède prête à succomber''. » Le plan de Stanhope était bien d'anéantir la flotte russe : (( Avec les quatre vaisseaux qui vont se joindre à notre amiral, pourvu que la Suède en ait six ou huit, nous hasarderons un combat, quoique nous ne soyons pas sans appréhension que les Danois ne viennent au secours
*' Dumont, Corpus diplomatique universel, t. VIII, 2^ partie, p. i4. ^» Arch. des Aff. Êtrang., Angleterre, t. 325, fol. io3; Senectère à Dubois, 3i juillet 1719.
TOMR ni. «
•î-'nv^-
Le roi
de Prusse
accède
LA TRIPLE- ALLIANCE DU NORD
des Russes'". » Peu importait à Dubois déterminé à tout pour obtenir la protection du roi d'Angleterre duquel l'Empereur transmettrait et appuierait les demandes en Cour de Rome. A ce dessein personnel il sacrifiait la tradition nationale. « Aucune puissance, écrivait-il le 5 août, ne fait un plus grand sacrifice que S. A. R. en consentant, entre les dispositions du traité de Westphalie, que la Suède aliène les duchés de Brème et de Verden, et Stettin avec ses dépendances. Mais elle préfère à tout la satisfaction du roi de la Grande-Bretagne, dans l'espérance que l'intime union entre la France, l'Angleterre et la Suède adoucira les reproches qu'on peut lui faire. Tout cela peut donner lieu d'offrir à la Suède un plan propre à la rassurer contre le Tsar et pourrait même dans la suite, le réduire à des conditions qu'il n'a pas voulu écouter jusqu'ici. Pour l'exécution de ce plan, chacune des puissances alliées doit sacrifier quelque chose au bien commun d'empêcher le Tsar d'être le maître dans lia Baltique''. » Le subside envoyé à la Suède ne pouvait conduire celle-ci qu'à de nouveaux conflits où la France n'avait rien à attendre d'un pays démembré. « Il est aisé de juger que la France, consentant à la cession [de Brème, Verden et Stettin] ne peut plus espérer aucun secours de la Suède pour son utilité". » Ainsi il scellait la pierre du tombeau sur notre ancienne alliée, réduite au rang de colonie anglaise. C'est de sa main qu'ont été tracés les mots suivants : « A parler naturellement, c'est la disposition de S. A. R., à concourir à tout ce qui pourra contribuer aux avantages de S. M. Britannique comme Électeur de Hanovre, et de la couronne britannique, qui la porte à entrer avec joie dans l'ouverture que le roi d'Angleterre lui fait faire... et qu'elle fait partir sur-le^hamp un secours... capable de seconder la résolution que le roi de la Grande-Bretagne prend pour délivrer la Suède et la mer BaJlique de l'empire du Tsar". »
Cette négociation avait coûté moins de peine à Stanhope que celle de Berlin. Georges I- s'était laissé arracher tout ce que réclaàraiiiance mait l'insatiable Frédéric-Guillaume à qui, le 8 août, lord Witworth signifia un ultimatum de trois jours pour se faire com-
" Lorrf Stanhope à Dubois, 3i juillet 1719, dana lord Mahon, History 0/ Englaad, t. I, p. 368. ^ "^ '
'' Arch. des Aff, Etrang., Angleterre, t.' 325, toi no : Dubois à Senecterre, 0 août 1719.
"Arch. des Aff. Étrang., Angleterre, t. 325, fol. 129 : Dubois à Stanhope, 9 août 1719. ^ *
'' Arch. des Aff. Etrang., Angkterro, t. 3^5, fol. 112 : Dubois à Stanhope,
prendre dans la paix avec le Hanovre et la Suède. Stettin était fort alléchant, mais le Tsar était bien terrible, Frédéric-Guillaume tomba malade. Witworth le menaçait d'un prompt départ, le roi exigeait une déclaration lui permettant de recevoir les propositions du Tsar-\ Witworth promit, signa sa promesse, Rottembourg prit l'engagement au nom de la France de secourir la Prusse aux côtés de l'Angleterre si la Russie l'attaquait. Frédéric-Guillaume respira.
Le i5 août fut signé le traité de Berlin entre le ministre prussien Heusch et le ministre britannique Witworth. La prudence la plus raffinée fut apportée à la rédaction de cette pièce angloprussienne rédigée en français. On y apprend que les deux rois ont jugé nécessaire de s'unir très étroitement pour travailler avec plus d'efficace à la paix.. Ils s'engagent à « travailler de concert à ce que, par les traités de paix à faire avec la couronne de Suède il soit pourvu à leurs intérêts respectifs ». Pas un nom de territoire n'est prononcé; mais de part et d'autre on a les mains garnies et on s'entend à demi-mot. Ils ne feront de, paix avec la couronne do Suède qu'à la condition de rétablir le commerce dans la Baltique sur le meïne pied qu'il était avant la ruptur^3 « et cela en quelques mains que restent les ports de ladite mer ». Ils se garantissent réciproquement leurs États pour eux, leurs héritiers et leurs successeurs et fixent le contingent en hommes ou en argent qu'ils s'engagent à se fournir réciproquement".
A ce traité fut annexé un article secret relatif à la Pologne que convoitaient également la Russie et la Prusse. Une garantie donnée à la Pologne était un coup porté à la ligue du Nord et une limite posée aux envahissements de la Moscovie. En conséquence, le roi de Prusse promet « de ne pas vouloir troubler le roy de Pologne dans la paisible possession ny de sa couronne ny de ses États en Allemagne, ny d'être ou de vouloir entrer dans aucunes mesures contraires à la liberté, aux constitutions et aux droits de la République de Pologne, moyennant que ledit roi de Pologne laisse aussi le roi de Prusse dans la libre possession de ses droits et États, et particulièrement dans celle de la souveraineté qu'il a incontestablement sur le royaume de Prusse ». Il accepta la médiation de S. M. Britannique pour le rétablissement d'une bonne et parfaite intelHgence entre les'
" Arch. des Aff. Etrang., Prusse à litrd Witworth, 11 août 1719.
" Il e'a^'it de l'Éloctorat de Saxe.
t. 65, fol. 109 : Frédéric-Guillaume l""
Trailé de Berlin
^iSiit-,-^
LA TRIPLE-ALLIANCE DU NORD
deux Cours; ot le roi d'Angleterre remploiera à faire reconnaître le titre de roi de Prusse en Pologne et en Saxe
Ce traité de Berlin était un acte d'importance majeure « un grand coup ,, disait Dubois", dont l'effet était double • '„ une Quadruple-Alliance entre la France, la Suède, l'Angletenv et la Prusse dont les suites heureuses pouvaient s'étendre au-delà de la pacification du Nord" » et une rupture décisive de la ligue du ÎSord « qui véritablement étoit ù craindre pour irAn-rletcrel et de laqueaie le cardinal attendait sa principale ressource" .,' Le coup frappait en effet Alberoni et mettait à néant les espoirs qu U avait fonde sur les puissances du Nord
faÛsà'taîx .^r't """ '"^°°"«''°n *i «rdue, la conclusion, à Stockolm,
avec le '» "«^^ ''^'^^^'^no Convention, i8 ( = .9) août, semblait n'offrir au-
na„e.arK cunc aiff.culte. On y stipulait le renouvellement de l'ancienne
- j-nce entre l'Angleterre et la Suède, avec la promesse d^ b"s
e avec la Russie S. en haine de cette convention et des secours que le Ro, fournirait à la Suède, quelque puissance que ce fût
S'aH s df"" '^ "' '' ^^ Grande-Bretagne, la'suèd: n eiait pas de paix séparée avec cette puissance". Ces conven-
Ja buede A Charles XII avait succédé la reine Ulrique-Éléonore qui n eut pas i^Ius tôt en sa possession les lingots apporta r
feurtdonur T ^ """r" ''"'P^ """ P^''^''' '^ 'achal'des sénatems dont le vote ferait passer la couronne de la tête légère de
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es cessions faites a la Prusse et au Hanovre, le Danemark n'était pas moins avide et, d'ailleurs, aussi obéré que la S„èt" i|
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ger 1 éventualité d un conOit avec la Suède à ses côtés, se hâta
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" Arch. des Aff. Etrang., Anirlelerrc t ^oR f^i «/3 r ., « Dubois, i3 juillet 1719. »'«ï^ï*re. t. 328, fol. 243 : Lord Stanhope à
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"" Craggs à Nclwub, i3 orlobre nm .Un. I \i i I- I. p. 369, note i. '"' ^^ ""'"'*"' """"-y «/ Engtonrf.
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de ramener les troupes qu'il entretenait en Norvège et fît connaître à Senoctère ses conditions. Elles étaient inacceptables, c'était la cession de Stralsund, Rugen et Wismar, le Slesvig et la renonciation à toute exemption de droits au passage du Sund et des Belts. L'opinion en France ne l'eut pas permis et le Régent, qui le sachant, écrivait au roi d'Angleterre : (( Votre Majesté ne permettra en aucun cas qu'il soit fait des dispositions qui puissent laisser Stralsund, ses dépendances et l'isle de Rugen sous une autre puissance que celle de Suède. Ce point ©st si capital pour ma réputation dans le Royaume, que je demande à V. M. cette attention comme une marque essentielle de l'honneur de son amitié, et comme une preuve, qu'en me portant pour ses intérêts, j'ai eu raison de compter qu'elle ne m'exposeroit jamais à perdre un crédit que j'ay employé jusques à présent et que je destine à l'avenir à ses avantages*^ » On put croire d'abord que cette plainte serait entendue. Georges P^ repoussa les propositions du Danemark qui se retourna aussitôt vers le roi de Prusse et lui offrit la Poméranie tout entière contre une somme d'argent, à la condition qu'il se détachât de l'Angleterre et se rapprochât du Tsar. L'offre était tentante à l'égard d'un personnage tel que Frédéric-Guillaume P'; il fallut tout l'art de notre envoyé Rottembourg pour l'en détourner. Il fallut aussi l'argent de la France. Le Danemark et la Suède étaient également ruinés, Stanhope suggéra au premier de garder le Slesvig et à lia seconde de racheter la Poméranie moyennant six cent mille rixdales, l'accord se fît et fut signé le fi novembre, mais la Suède n'avait rien, ce fut la France qui paya. Elle les avança secrètement à TAngicterre <( qui eut l'orgueil de les compter et l'air de les fournir" ». La politique des alliances imaginées par Dubois était onéreuse. En cette seule année, la guerre d'Espagne coûtait 82 millions, le relèvement de la Suède 8 millions, le rachat de la Poméranie, 5 millions et demi. Mais la Suède avait un ennemi en moins et la Russie n'avait plus d'alliés.
Pierre P"" en tirait sur la Suède une vengeance terrible. Quand la reine Ulrique-Éléonore fît mine de repousser les exigences territoriales des Moscovites, le Tsar, maître de la mer promena la désc'îation sur les cotes de Suède. Pendant vingt jours de suite, du 21 juillet au 10 août, l'amiral Apraxin vengea la rupture des conférences d'Aland et les préliminaires de la convention de
'* Public Record Office, Fronce, vol. 354 : le Régent à Georges T', 20 octobre 1719.
'* P.-E. Lcmonley, Histoire de la Régence, t. I, p. 289, note i.
Ravage do la Suède
Stockholm. L'incendie, Ile massacre, le pillage, l'exhumation des cadavres, l'envoi en esclavage des adultes et des onfants furent les principales atrocités dont le Tsar tira l'occasion d'un triomphe célébré en son honneur à Pétersbourg le lo septembre. Le général Lesiv rivalisait d'honneur avec Apraxin et une relation officielle énuméra leurs prouesses : huit villes détruites, cent quarante et un châteaux, mille trois cent soixante et un villages ou hameaux, vingt-six grands magasins, seize mines, etc. L'écho de œs destructions arriva jusqu'à Stanhope qui en fut ému et songea à l'opportunité d'une exécution qui supprimerait d'un seul coup la flotte russe. Le ministre Sunderland équipait une flotte de renfort et se proposait <( de ne pas laisser perdre celte occasion de ruiner la marine du Tsar^' ». Stanhope écrivait à l'amiral Norris : « Si vous vous croyez en force, attaquez au nom de Dieu : vous connaissez les vues de Sa Majesté qui sont de sauver la Suède et de détruire la marine russe'^. » Norris ne fit rien et laissa tout faire. Apraxin put mettre sa flotte à l'abri" et James Craggs conclut philosophiquement : <( C'aurait été un coup d'importance de détruire la force navale du Tsar... Mais notre commerce en Russie en aurait souffert". » Triomphe La pacification du Nord avait fait un progrès dont la France l'Angleterre savait le prix et dont l'Angleterre tirait tout le bénéfice. Georges P"", Stanhope, Sunderland s'attendrissaient en parlant de la façon dont <( Son Altesse Royale faisait non seulement tout ce qui pouvait convenir à Sa Majesté Britannique, mais encore bien au-delà de ce qu'elle pouvait en désirer",... au-delà de ce que ses engagements lui prescrivaient^*. » Grâce à ees prévenances, l'Angleterre était réellement maîtresse des affaires du Nord.
Au cours de ces longues négociations la diplomatie française s'était montrée des plus actives, son rôle n'en avait pas moins été un rôle de dupe; il avait consisté à dépouiller son ancienne aliliée la Suède au profit du Hanovre et de la Prusse, qui ne lui
'" SunderUind à Stanhope, 3i juillet 1719, dans Lord Mahon, op. cit., t. II, p. 372.
'* Mahon, op. cit., t. Il, p. 875.
" Arch. des Aff. Étrang., Angleterre, t. 2S6, fol. 19 : Senectère à Dubois, II septembre 1719.
3" Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. XIX B : /. Craggs à lord Stair, Whitehall, 24 septembre (= 5 octobre) 1719.
" Arch. des Aff. Ëtrang., Angleterre, t. 826, fol. i23 : Destouches à Dubois, 8 octobre 17 19.
" Arch. des Aff. Ëtrang., Angleterre, t. 827, fol. 81 : Destouches à Dubois, 3 décembre i7io«
LA TRIPLE-ALLIANCE DU NORD
en gardait aucune reconnaissance, au détriment de la Russie qui lui en garderait une longue rancune. La France retirait-elle un avantage quelconque, visible et durable, de l'amoindrissesement de la Suède? Aucun autre que celui de courir de nouveaux risques et d'assumer de nouvelles charges. Désormais impuissante en tous poipts, territoires, populations, finances, \? Suède ne pourrait rien par Me seule pour elle-même et l'ancienne alliance devait se transformer en tutelle onéraire et sans compensation. Au Nord eomme au Midi de l'Europe, Dubois sacrifiait l'intérêt national à l'intérêt du Régent parce que celuici poursuivait la reconnaissanoe de son droit de succession au prix de toutes les complaisances imposées par l'Angleterre. Car c'était l'Angleterre qui avait conduit toute cette politique et qui en recueillait le fruit : la flotte suédoise devenait un simple appoint aux escadres britanniques; le ministère hanovrien était subordonné aux intérêts de la nation anglaise, l'amitié prussienne ne serait de longtemps que la déférence d'une parente pauvre.