‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 95 sur 193 · V.vres dans la caisse municipale . Le^J^^hev'n · texte numérisé non relu

V.vres dans la caisse municipale . Le^J^^hev'n

tiès P'-f '*»'^"\;^.,^7''^;;"ollè-ues Audimar et Dieudé se coneux-mêmes parfois. Leurs coiit.u

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LA PESTE A MARSEILLE

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barrières, a d<-"^ ''^^ dc-Ville où le retenait sa charge de goune quittait plu. 1 llokl d. VU.c ^^^^^.^ ^^^^ ^^^ .^^^.^

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Ion "it'l. nché. dans les forts, refusait tout service -t ex'gea^ d s v'ivm «ous la ni..naee du pillage, le Parlement d Aix se tns;o.tait à Saint-Remi, en bon air, plus soucieux de son exis-

'^ U r;t7.1rlM-sion vague et terrible qui épouvante .pe.a.u les in rc^^natio.s, n'élai. pas même prononcé, on ne parlait ja- Liais i les oidon.Kmees des magislrals et dans les mandement, d l^véque que de la conia,ior^\ alors que cinq -"'« P-^^-^ succombaient par jour et, même quand on en compta mille. « Qua- ;orrïo,nber<.lux,\-hargés^en^P^yn,mi^^^^

SSit'drMl"ni^''à\l'urtéI^^^ oeuvre, Schal; « devient alors effrayant. De quelque part que l'on jette ««, ï-;"^' «".^^ L rues jonchées, dc-s deux côtés de cadavres qui s'entre-touchent H qui, étant presque' pourris, sont hideux et effroyables a voir Tout le Cours, aloi-s la grande promenade de Marseille, toutes les

.. Arch. déparlcm. des Bonches-du-Rhôr^e, fonds Êvêché, n° XVI : Journal de [Goujon] l'Intendant de Mgr de Belzunce durant la peste, »oul 1720 Th Wrengior. Journal du maître d'hôtel de Mgr de Belzance durant ^ ptle de MarseW., .,ao-.,.,, dans Bévue des question. '«-'""^f^J^J^^' l XXIV, p. 566-586 : Le même, Mgr de Belzunce s'est-il enferme dans son . patois <!piscopal au pius fort de la peste de 1720, dans même revue. 1S89,

t. XI.V, p. 588-505. „ , .0

" Éloge historique de Mgr de Belsunce, par l'abbé de Pontchevron, in-8,

Versailles, i854, p. Ssô. .

»' Tli. Rércngicr. Vie de Mgr Henry de Belsance, evêque de Marseille, m-»,

Paris, 1887, l. I. p. 227, noie a. " Ibid., l. I, p. ii8, note a.

HISTOIRE DE LA nÉGENCE

LA PESTE A xMARSËÎLLE

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If il

j)ilaces, tout k porfboul lojiiplis do ces corps iiiurts et entassé* les uns sur les autres. Sous chaque arbre du cours et des places publiques, sous l'auvent de chaciuc boutique, on voit entre tous ces cadavres, un nombre prodigieux de pauvres malades, et même des familles entières étendues misérablement sur un peu de paille ou sur de mauvais matelas. Les uns sont dans une langueur (jui n'attend plus qu'une mort secourable; les autres, l'esprit troublé par l'ardeur du venin qui les consume et les dévore, implorent les secours des passants, tantôt par dos plaintes touchantes, tantôt par des gémissements ou des hurlements que la douleur ou la frénésie du mal leur fait pousser. Il s'exhale d'entre eux une puanteur insupportable, et la faim dévoile ce que le fléau a épargné". » La contagion atteignait de ])référence les enfants, les femmes, les indigents, mais elle semblait dédaigner les vieillards, les fous, les incumbles abrités dei)uis de longues années dans les hospices. La durée de ses atteintes n'avait point de règle constante et elle terrassait ceux-ci par une mort presque subite, épuisait ceux-là par une longue agonie de sept jours. \ais symptômes variaient d'un malade •• un autre malade et ne se ressemblaient pas deux heures de suite dans le même. On voyait des êtres livides et d'autres écartâtes, des malades silencieux à côté d'irn^]>riniables discoureui^s, des victimes pU)ngoes dans le comji et d'aulies secouées de con vulsions. Si de rciisomble des observations, do:it plusieurs furent très att(mtives et méthodiques, il est possible de dégager des car.ict:MOS généraux, il semble que la maladie se présenta à peu pi es ainsi : Une apparition presque générale de tumeurs et de charbons, funestes ou salutaires suivant l'époque et la place où ils se déclarent; une odeur douceâtre sans être fétide, qui s'exhale des malades et s'attache aux tissus voisins avec ténacité; un trouble de l'âme et une peur si profonde que les secours spirituels manquent rarement de précipiter la mort'^; un désespoir ac<^ompagné de larmes et de regrets, qui s'élève brusquement dans les plus résignés, et précède leur dernier moment; enfin, le trait le plus singulier de oe fléau, c'est son étrange partialité. Tandis qu'il foudroie les deux tiei^ des malades, l'autre tiers est à peine effleuré.

" Journal abrégé de ce qui s'est passé dans la ville de Marseille depuis qu'elle est ajjlujéè de la contagion, tiré du Mémorial de la chambre du conzeil de V Hôtel de Ville, tenu par le sieur Pichatly de Croissainle, conseil et orateur de la commvvnuîc <t procureur du roi de la police, qui a résidé à VtîùU'l de Mlle pendant toute la peste, iii-ii>., Paris, I7i>i, p. a8-:î0-

2^ Je laisse la ivsponsabililé de celte insinuai ioii à Léniontey qui était incrédule; je ùv l'ai rencontrée nulle part.

(luinze à vingt mille pestiférés" voient éclore leurs bubons sans être obligés de s'aliter, et sans qu'aucunes de leurs fonctions organi(pies soient dérangées. Ils promènent dans les rues des plaies aussi bénignes que le bouton d'Alep. Ces heureux privilégiés sont, jjour la plupart, d(;s mendiants et des vagabonds".

r^es médecins rivalisaient d'ineptie et, il va sans dire, ne s'enten- inrpiie des d aient pas entre eux, les bizarreries du mal achevaient de les dé- ™6*^*^^'"^ louter. Tel remède : émétique et ensuite du thé à grande dose, sauvait les malades en traitement dans les foiis et précipitait leur mort dans l'intérieur de la ville. L'archevêque d'Aix écrivait à l'abbé Dubois : « On devroit abolir les médecins, ou ordonner (pi'ils soient plus habiU's et moins poltrons. ï>a crainte les a si fort saisis cpi'ils voient tout peste, et c'est une grande misère^'. » Fidèles, en effet, aux traditions du lazaret, les médecins marseillais prenaient de minutieuses précautions. (( Quand je soi's, écrivait l'un d'eux, je porte un sachet au ci^eux de l'estomac où il y a toutes les racines et lous les électuaires en poudre : le camphre, le benjoin, la vipère, du sang humain en poudre, et par-dessus tout cela un cra|)aud desséché. Avec ces préservatifs, j'entre dans l'infiinK'iMe, vêtu d'une robe de toile cirée, qui va jusqu'aux talons, un bonnet de même, et une éponge trempée dans le vinaigre attachée» sous le nez, ayant soin de rie pas respii-er de la bouche et de nv pas avaler de salive. J'ai, entre les dents, un morceau de racine d'angélique. Un infirmier qui me précède lient d'une main un réchaud avec du feu et de l'autre un pot plein de vinaigre. J'ai soin de mettre dans le réchaud des parfums que je porte à mon bras, dans un sachet. Avant de tâter le pouls aux malades ou les bubons, je trempe la main dans le vinaigre, et je la retrempe de nouveau quand je les ai touchés. Puis je me retire de l'infirmerie dans ime maison voisine où je quitte tout cet équipage. Je me lave le visage avec du vinaigre, et je parfume mes habits et ma robe avec de Ja sauge". » Cette mascarade n'était pas réservée aux seuls hôpitaux. « Aujourd'hui, écrit le P. Bougerel, j'ai rencontré sur le Cours le docteur Bertrand en chaise à porteurs, qui avait une robe de toile cirée. » Ses confrères s'affublaient d'une longue robe, d'un manteau, avec culottes et chapeau, le tout en maroquin rouge. Des gants de maroquin et le bâton de Saint Roch, longue canne de six à huit pieds destinée à tenir à distance

P. Lt'monley, op. cit., t. I, p. 878, adopte le cliiffrc des médecins do Montpellier.

-'■• P. Léniontey, op. cit., t. I, p. StS. " Ibid., t. l, p. 3:4.

A. Laforét, Souvenirs marseillais. La peste de 1720, in-8, Marscilk-, iSG3.

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LA PESTE A MARSEILLE

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ÉmotioD eo France

les passants et les chkiis. Sar ie visage, un masque de maroquin avec des yeux de cristal ,un faux nez énorme en forme de bec de perroquet, rempli d'aromates et tapissé de parfums".

L'un d'eux s'avisa qu'il ippocra te fit allumer de grands feux pendant la peste d'Athènes et aussitôt les échevins Audemar et Dieudé furent dresser, sous les ardeurs d'un soleil de juillet, des piles de sarments sur les places, dans les rues, dans les impasses. A neuf heures du soir tout s'embrasa et cette énorme conflagration, dans une saison torride, redoubla la rage de la maladie; le médecin Sicard, auteur de cette trouvaille, prit la fuite avec son fils. Aux bûchers, on substitua le soufre, dont chaque habitant reçut une certaine quantité.

Quoique Marseille fut cernée, la France entière suivait attentivement les péripéties de cette calamité sans exemple. Le parlement d'Aix, à coups danois, avait, tant bien que mal, isolé la ville. Les autres parlements pensèrent ne pouvoir montrer moins de zèle \)ouy la préservation de leurs ressorts, ils interdirent les communications indispensables sous l-es peines les plus rigoureuses. Un souci les domine : éloigner les mendiants, tous ceux que chaque pays affuble d'un nom bizarre et gratifie d'une moralité détestable : camps-volants, chemineaux, bohémiens, zingari, bateleurs, etc. Les parlements d'Aix, de Toulouse, de Besançon, le Conseil souverain du Roussi lion les bannissent à grand renfort de menaces qui ré[)andent la terreur et piM?parent les voies à l'expansion du fléau''*. L'administration municipale de Marseille lultipliait les règlements, contenait à gi and'peine des émeutes toujours menaçantes (3 août). Investis de tous les dix)its, ils ren-

C/étak'nt les méthod<>s en iisiige au Laziiret ; voir en outre : Dcliguy, Des épidémies et en pariicuVier lU la graiule petite du XV//® siècle e,n Lorraine, dans Mémoires de VAcadémie Stanislas, 1889, t. LVIII, p. ^l^l ; X. Arnozan, Comment on se défendait contre la peste Bordeaux aux XV®, XV/*" et XT//« siècles, (l«an8 Bévue philonwthicjue de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1900, l. III, p. 19. Manière de donner des parjums, tliiis Annai de la Soc. des ^Basses- Alpes, i9« '7-1908, t. Xllï, p. 252.

*'* 'Arrêts des 3, 7, i3, 26 août et du 4 septembre 1720. L'opinion publique met quelque temps à s'alarmer, voir Dangeau, Journal, t. XVIII, p. 336; là août (son JoiN-nul finit le surlendemain) ; Caumartin de Boissy à Mme de Balleroy, 18 août, <lans Les Correspondants, t. II, p. 187. D'ailleurs tout ce qui se dit ou s'éerit sur le fléau à Paris apprend peu de cbose, ibid, t. II, p. 188, 189, 191, 192, 195, 196, 198, 199, 2o4 : « M. Law a conseillé ati Régent de brûler la ville, les bastides et tous ceux qui sont dedans », p. 207- 208; Buvat, Journal, t. II, p. 122: 8 août; p. i55, i58, i65, 167-169, 170, 172, 181, i83 ; Barbier, Journal, t. I, p. 96-96, se contente d'une brève mention à la fin de l'année 1720, tandi« que M. Marais, Journal et Mémoires, t. I, p. 368, annonce Je 9 août qu' « elle n'aura point de suite » ; p. 387, 391, 394, 4o5, 4i3-4i4. 454, 458; t. II, p. i5.

daient la justice, fermaient les écoles, ouvraient les couvents et monastères. Les nonnes s'éloignèrent avec l'agrément de l'évêque, les religieux de Saint-Victor se barricadèrent dans leur abbaye, le chapitre de la cathédrale avec le bas-chœur s'en alla psalmodier dans une bourgade du Var^". En même temps, les échevins réglementèrent le prix de la journée d'un homme à quinze sols, d'une femme à six sols et des betes de somme, à sept livres, y compris le conducteur^*.

Quand on s'aperçut que beaucoup de médecins et de chirurgiens avaient pris la fuite, d-es appointements considérables — 10.000 livres par mois — furent offeits aux m-édecins étrangers qui viendraient exercer leur art dans Marseille. La Cour envoya les médecins Chycoineau, Verny et Deidier de l'Université de Montpellier, dont le premier soin fut de contredire Peyssonnel et Bertrand. A les entendre, il n'y avait pas de peste, pas de châtiment providentiel, mais des gens malpropres et mal soignés; sans s'émouvoir ils s'asseyaient sur les lits des malades et touchaient leurs bubons. Di^ médecins commençaient à venir de Paris et se comportaient de la même manière, un jeune .matelot de Toulon faisait des cures inespérées et la maîtresse d'un empirique allemand apparaissait comme im ang'? dans les hôpitaux et les taudis. Chirac, premier médecin du Régent, suggéra aux échevins l'installation aux différents carrefours de vastes marmites remplies de viande et de bonnr 9oa})e, avec des orchestres pour faire danser la jeunesse. Et, vu effet, le 17 août, raconte le P. BougereL sf)us nos fenêtres, je vis des violons dans la rue qui faisaient danser la populace; ills le faisaient avec d'autant pilus de plaisir qu'ils comptaient d'être prési^vés du mal; mais ceux que je vis danser le matin, je les vis, le soir, étendus morts dans la rue^^ » Chacun vantait son remède et le vendait le plus cher possible : le fr. Victorin, quêteur des Augustins réformés, préconisait le mercure, le sieur Varin cédait son élixir au prix de 20 francs le flacon; d'autres prônaient le vin, les « liqueurs des îles » dont Marseille était largement approvisionnée.

En i-éalité, ces palliatifs ne pouvaient rien. Marseille portait la peine de son abominable saleté. Depuis les jours de sa fondation ll'ordure croupissait, s'encroûtait, s'engorgeait; ces villes du littoral méditerranéen sont incurablement malpropres aussi long-

P. Giraud, Journal, p. 72; Th. Bérengier, op. cit., t. I, p 228 Arrêt du 8 août 1720.

m J-:, "^"f ^*^J' l^'t^'"''^ manuscrite de ce qui est aMvé durant la peste, 17 août, Cabinet de M. Crozet.

Remèdes médicaux

Sec urs

spiriluels

g4 HISTOIRE DE LA RÉGENCE

temps qu'on en abandonne la police à dos magistrats locaux étrangers à toute notion d'assainissement, d'irrigation de saluhrité publique. Ni i'affeetation d<^ déd^ii: de la i>art des médecins de Montpellier, ni le calme héroïsme du chevalh^r Roze, de l évêque Belzunce, des échevins Estelle et Moustiès ne pouvaient faire reculer le fléau; ni les processions, ni les affiches non plus. Marseille était contaminée depui. des siècles et le courage pore iusqu'à la bravade ne pouvait quoi que ce fût contre la terrifiantxî démonstration des faits, l/évèque se montrait, parcourait la ville mais son clergé n'était pas épargné. Dès le mois de septembre, il avait contribué, payé son tribut avec plus de cent cinquante prêtres, tant séculiers que réguliers. Plusieurs s abandonnaient au dan-er avec unc^ belle crânerie, rachetaient i>ar le dévouement une carrièiv qui n'avait pas été exenq>te de faiblesse, préférant, selon le mot de l'un d'eux, << faire leur salut en gros qu en detair^* » D'autres rivalisai(»nt de précautions avec les médecins, le iésuite MiUey avait adopté la lioupi>elande de toile cirée'^ le curé de Saint-Martin avait fait fabriquer une pmcette de huit pieds de long pour communier les pestiférés, et une baguette de même longueur pour leur administrer T Extrême-Onction.

On ne ixnit êtix? surpris de voir qu'au milieu de cette catastrophe les rivalités religieuses, les plus impitoyables de toutes, continuaient et s'envenimaient. Le .o août, M. de Belzunce, dont la charité à l'égard des pestiférés demeure le titre le plus fflorieuK d'une longue carrière, écrivait au Régent pour dénoncer les appelants de son diocèse auxquels il venait d'adresser une mise en demeure de renoncer à leurs opinions". L'eveque. profitait de l'absence de quelques curés fugitifs et qu'il savait hostiles à la Bulle pour les remplacer d'office dans leurs emplois et leur donner des successeurs^' ; en sorte qu'on vit des prêtres appelants obligés de faire constater par exploit d'huissier kur présence parmi leurs paroissiens. Deux mois plus tard, l'éveqiie écrivait A propos des Oratoriens : (( Pour la première fois, ils ont été dans cette occasion, prudents et cireonspects" »; et cette

••'3 Tli. IVMonjrirv, o/>. cit., t. 1, p. ^î^B, nol<^ i. , , ^

»^ Joarnal inéâil de la peste de Marseille, par k P. Giraiid ; Le Conservateur marseillais, t. II, p. 86.

^•^ lettre pastorale contre 1er appelants de la huile Unicfenitus, lo août, M. de Belzunce au Régent, 20 août, dans Th. Bérengier, op. cit., t. I, p. sSg-

''^« Mandement ordonnant aux prêtrer fugitifs de rentrer à Marseille, pour secourir les pestiférés, 7 soptombro, in-i2, Mar^ille 1720, 28 pages.

3^ Pièces historiques sur la peste, dans Mercure historique et poUtiqiie, di-c^mbre 1720. Voir' aussi sa lettre à Tarchevêque d'Arles, M. de Forbm-

LA PESTE A MARSEILLE

communauté avait déjà perdu deux de ses membres victimes de la peste. Son zèle agressif lui suggérait l'envoi d'un mandataire, chanoine de la cathédrale, à la supérieure d'une communauté de filles. (( C'est à vous que M. l'évéque attribue les fléaux qui affligent son diocèse », disait le visiteur; à quoi la supérieure répondait sans s'émouvoir : « Ainsi les païens autrefois accusoient les chrétiens de tous les maux qui arrivoient à l'empire, parce qu'ils n'adoroient pas leurs idoles". »

Par dessus ces chicanes un souci plus grave tenaillait les Abandon^ de habitants. Parmi ceux qui avaient pu fuir, bien peu étaient demeurés dans la ville, en sorte que le viguier et les échevins restaient pix^sque seuls chargés de l'administration d'une multitude exténuée par le besoin et déprimée par la terreur. Les magasins, les boutiques, les couvents sont fermés, à partir du 24 août plus une seule église ne resta ouverte, le dimanche on disait la messe en plein air; les galères éloignées du quai, étaient réunies près de l'arsenal, derrière une estacade défendue par des barrières; les bâtiments de commerce étaient hors d'atteinte. Dès le 35 août, on compta mille décès par jour et il devint impossible de trouver assez d'hommes pour l'enlèvement et l'inhumation des cadavres. La solde de quinze livres par jour ne suffisait plus à allécher des portefaix persuadés qu'ils ne survivraient que peu de jours à leur lugubre et répugnante besogne; il fut nécessaire d'avoir recours aux forçats lorsque ceux qu'on nommait corbeaux, tirés de la lie du peuple, refusèrent leur service. Corbeaux et forçats pénétraient dans les maisons, pillaient, volaient, entraînaient les cadavres à l'aide d'un croc de fer; s'ils rencontraient un mourant, ils l'achevaient et 1< dévalisaient. Ces misérables se livraient à des excès inouïs. « En entrant dans les maisons [)our en retirer les morts, ils pillaient de tous côtés, et s'il s'y trouvait un moribond témoin de leurs larcins, ils avaient le secret de l'étouffer et de l'emporter dans leur chariot; d'autres, ayant perdu tout sentiment dTiumanité, avaient la cruauté de jeter dans leurs horribles tombereaux des pestiférés encore pleins de vie. » Parmi ces monstres il s'en trouva quatre plus particulièrement redoutables par leur audace et le mépris de la contagion. Arrêtés par l'ordre du commandant de la ville et condamnés à la potence, ils découvrirent, pour sauver leurs vies, le préservatif dont ils faisaient usage. C'était un vinaigre contenant

.Tanson, 4 septembre, Arch. dêpartem. des Bouches-du-Bhône, fonds Nicolay, carton 8o, c'est la même acrimonie contre les appelants, Th. Bérengier, op. cit., t. I, p. 246-2/j7.

^' M. Marais, op. cit., t. I, p. 369.

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LA PESTE A MARSEILLE

M. de

BdlzuQ'-e

une infusion de rue, menthe, absinthe et romarin, vinaigre qui demeura célèbre sous son patronage d^s quatre voleurs''*.

Les objurgations do lï^veque n'avaient pu ramener plusieurs prêtres fùgitîfs: Tapncl des jjiagistrats resta en partie s^ans effet. On vit cep<Mid:!nl (p'iihpM^s médecins surmonter la peur et ix^paraître; il falhil lainenei* de forci» les droguistes, les apothicaires, lies sages-femmes, il falllut de uîmiic contraindre les nolaires à remplir leur ministère auprès des mourants, veiller sur le bureau des grains et sur celui des boucheries, réprimer les vols et les crimes. Les vols se multipliaient sans mesure; des infirmiers et infirmières bénévoles s'api)ropriaient une partie des denrées et des remèdes dont la distribution leur était confiéi»; les pauvres cachaient les vivres, buvaient le vin qui leur était donné pour quelques jours. Parmi ceux qui étaient sortis de la ville, beaucoup avaient cherché un refuge à la campagne et leur condition ne fut pas moins misérable. Des troupes de mendiants feignant d'être pestiférés, ntenaçaieni de leur approche ceux qui ne venaient pas déposer en un lieu marqué de l'argent ou des vivres. Les paysans furent impitcnables, ils chassaient à coups de fusil quiconque s'a|)prochait de leur village; les médecins eux-mêmes n'y pouvaient trouver un morceau cK» pain, il leur fallait l'emporter de la ville. '

Les eommandants des galères n'avaient consenti qu'avec |K^ine à prêter des forçats, et sous la condition singulière qu'on les remplacerait en nombre égal. Le 9.0 août, les vingt-six forçats ainsi accordés étaient tous morts; le r»3, leurs remi)laçants avaient péri; le ^^7, les échevins en obtinrent quatre-vingts autres avec l'avis que ce seraient les derniei^ envoyés. Ainsi tout manquait en même temps. Point d'hôpitaux. On perça une brèche dans le mur d'enceinte de la ville et on installa des tentes sur l'Esplanade'' pendant (pie s'élevait dans les allées du grand Jeu de Mair' un hôpital en bois et en toile; mais un ouragan le renversa. Un ancien hôpital, de peu d'étendue contenait une foule de misérables Inrés aux soins des infirmiers les plus scélérats. Les orphelins furent réunis dans le eouvent âes Pères de Lorette au nom.bre de trois mille, il en échappa moins d'une centaine : l'avarice les avait eondamnés, plus sûrement que la peste, à une mort horrible.

Les cadavres s'amoncelaient partout. <( Toutes les portes et

38* Voir Le Tcinfts, :>() jni]!<'t iç)-»! (v<Tsion diffrronto). '' Entro la porto dos Fa'môanfs ot U; monastère df^s Capucins. ^" Il ('tait sifuô dans IVspaoo ocnip<' jxir îo boulevard do !a Magdoleinp lo coirrr. dn Chapilro.

fenêtre, écrit le médecin Deidier, étaient généralement fermées. Personne n'y paraissait. Tout le pavé était couvert d un cote et d'autre de malades ou de mourants, étendus sur des matelas, sans aucun secours. On ne voyait au milieu des ryes et dans tout le vaste Cours que des cadavres à demi-pourns et devenus la pâture des chiens; de vieilles hardes trempées dans la boue et des chariots conduits par des forçats iH)ur enlever les morts . » Et lévèque écrit de même : « Les morts sont mis dans les rues cl ils réunissent à demi sans être enterrés. J'ai eu bien de la ,K>ine à en faire enlever plus de cent cinquante qui étaient autour de ma maison à demi-pourris et rongés par les chiens, qui mettaient déjà l'infection chez moi, de sorte que je me voyais force d'aller loger ailleurs. I.c spectacle et l'odeur de ces cadavres dont les rues sont pleines m'ont empesché de sortir, ne pouvant soutenir ni l'un ni l'autre. J'ai même demandé un corps de garde .HDur empocher que l'on ne mette encore des morts dans les rues qui m'environnent". .. Lorsque la peste eut, en sept jours, emporté six habitants de l'évôché. l'évêque quitta la place « parce que le mal, dit-il. ne sort guère d'une maison où il est entre sans enlever tous ceux qui l'habitent" ». Son intendant laisse entendre qu'il s'éloigna « à cause de la grande quantité de cadavres qui étaient autour de l'évêché. et des morts et des malades de sa maison" »; le médecin Bertrand témoigne aussi que le palais épiscopal se trouvait environné de cadavres, à tel point que l'évêque y était comme assiégé. Retiré dans l'hôtel du président l/> Bret, il continua à sortir dans la ville, entouré parfois d'une foule de deux millff indigents" auxquels sa générosité inépuisable sut prodiguer les aumônes et les consolations.

Les fosses ouvertes hors des murs ne suffisaient plus, il fallut ouvrir les caveaux des églises des Jacobins, des Observantins,

M. MouslièH

M. Deidier à M. Fives, cabinet de M. de Crozet, voir Th. Bérengi<er,

op. cit., t. L p- 2^5.

" Arch. déparlem. d^s Bonchea-da-Uhône, fonds Nicolay, carton «o :

.\f de Belzunce à M. de Forbin-Janson. 4 septembre 1720.

*» Arch. nui., fonds Clairembault, Saint-Esprit, 109, fol. io5 ; leUrc du

27 septembre 1720.

** Arch. départem. des Bouches-du-Uhône, fonds Éveché, n° XVI, Journal

de VintenMnt [Goujon]), lA septembre. . rru n-

« M. de Belzunce à M. de Saint-AmanF, 19 décembre 1720, voir Ih. liere.nf?ier, op. cit., l. I, p. 262. On peut consulter utilement G. .lulliot, Letlrcf^ inédites de Mgr de Behimce et autres documents concernant la peste de Marseille, 1720-1721; dans Bulletin de la Société archéologique de Sens, 18O7. t IX, p.' 1 ; Louis- .\,ntoine (de Porrcntruy), Correspondance de Mgr. de Belznnce éveque de Marseille, composée de lettres et documents en partie inédits. m-K Marseille, 191 1.

LA PESTE A MARSEILLE

Le

chevalier Koze

(les Crands-^Carmes et do Lorette. Lechevin Moiistiès fit ouvrir de force les églises des couvents qui refusaient de recevoir les morts. Uicn ni personne ne l'arrêtait. Un jour qu'il descendait de la Tourelte; oii il avait surveillé une inhumation, un officier le désigne en ricanant. Moustiès s'arrête, quitte son chaperon, dégaine, se hat avec son insulteur, le blesse, le désarme et regagne' riïôlel-de-Ville/*. Il lui fallait toujours avoir l'épée à la nmin pour contenir les corbeaux et les forçais, les empêcher de briser les tombereaux et de détruire les harnais. Un jour que les corps étaient enterrés en trop grand nombre dans une même fosse, la fermentation ayant accru le volume des i-estes humains, ceux-ci re[)arurent en pailie dans un chaos de terre et de débris. Moustiès, une pioche à la main, s'avança sur le charnier et ix^mit un peu de décence sur cette scène effroyable. Il y eut ainsi comme une rivalité d'héroïsme entre quelques grands citoyens. Le marquis de Fortia de Pilles, gouverneur-viguier, fut frappé le 27 août, mais Moustiès et Belzunce brava>ient le mal. Comme on n'avait jamais pu arriver à faire rouler plus de vingt tombereaux [)ar jour, il fallait stimuler les conducteurs épuisés; un jour Belzunce monta sur un de ces chariots et le conduisit à destination*'.

Le bailli de Langeron, chef d'escadre, fut nommé le 12 septembre commandant de la ville et du territoire de Marseille, où il avait autrefois exercé les fonctions de commandant des galères''. Il commença par départager la besogne entre les échevins" : M. Estelle fut chargé de l'expédition des affaires courantes, des correspondances et de la police; M. Audimar eut le soin des boucheries; M. Moustiès ne pouvait être enlevé à la police des inhumations; M. Dieudé fut chargé de tout ce qui regardait le blé, la farine, les boulangers et le bois, car toutes les fermes de la ville avaient c^ssé. Le nouveau commandant s'attacha surtout au rétablissement de l'ordre, à l'enlèvement des cadavres et du soin des malades.

Le chevalier Roze, nommé commissaire du quartier de Rive- Neuve y établit un hôpital pour 3. 000 malades. Par son ordre, des prud'hommes pêcheurs, Jacques Fillet, Pierre Négrel, Jacques Gandin et Joseph Hermitte, se dévouèrent à repêcher avec leurs

** A. Laforet, Souvenirs marseiUais ÎJt peste de 1720, in-8, Marsoillo, i863,

*^ P. Lémontey, op. cit., t. I, p. 'SB?. .

*• Éloge historique de M. de Belsunce par l'abbé de Ponlclwîvron, in-8,

VerMilles, i85ii, P- 71-

*• J.-B. Bertrand, Relation, p. a68.

filetî* des cadavres d'hommes et des carcasses de chiens et d'autres animaux qui flottaient dans les eaux du port, et ils les entraînèient en haute mer. Le danger le plus imminent consistait en une sorte de volcan pestilentiel formé sur l'esplanade de la Tourette qui s'étend depuis le fort Saint-Jean jusqu'à la cathédrale. Piès de deux mille corps s'y décomposaient depuis trois semaines sous un soleil de feu, masse horrible que sa fluidité ne permettait plus de transporter. <( C'étaient, écrit Pichatty, dans le Journal de la MunicipaHié, des monstres qui n'avaient plus forme humaine et dont tous les membres remuaient par le mouvement qu'y donnaient des millions de v<'rs, en travaillant à les détacher. » U^ chevaHer Roze s'aperçoit que deux anciens bastions sont voûtés. Il les fait déblayer, obtient du sieur de Rancé, commandant des galères, cent nouveaux forçats; car les trois à quatre cents déjà employés, avaient péri la plupart; il les range en face des cadavres, tous ayant un mouchoir, trempé de vinaigre et attaché sous le nez. Lui-même descend alors de cheval, fait distribuer du vin à tous, en boit lui aussi sur son chapeau galonné, l>uis, saisissant par le pied l'un de c^s horribles cadavres, il trace la route qu'on doit suivre''. Dans une demi-heure, il déblaie l'esplanade et l'on recouvre ensuite les bastions de chaux et de terre''. A l'exception de deux ou trois, tous les soldats et galériens employés à cette rnonstrueuse corvée moururent en peu de jours, le chevalier n'éprouva qu'un léger malaise. Il forma une compagnie de trente hommes qui faiisait la police de Rive-Neuve, construisit des barrières, di^ssa une potence pour tenir en respect les malfaiteurs. Sa sui^veillance s'étendait sur le port, la colline de Notre-Dame-de-la-Garde et tous les vallons qui aboutissent à la mer. Vovant l'Hôtel-Dieu encombré d'enfants en bas-âge dont les parents avaient succombé, il parcourut tous les environs, acheta les chèvres laitières et les rainena devant lui".

La générosité de ces héros fut sans mesure, comme leur courage, Roze dépensa 22.000 livres de son bien, Belzunce distribua

'•• Pichatty de Croksainte, Journal abrégé de ce qui s'est passé en lu ville de Marseille, ]). f\b-\().

*» A. Fahiv, Histoire de la Provence, in-8, Marseille i835, t. IV, p. 239 suiv. : Jjmis XV et Louis XVI, in-8, Paris, an VI, l. I, p. 90 suîv. ; Pièces liistoriquer sur la peste de 1730, 21, 32, trouvées dans les Archives de VHôiel de Ville, dans celles de la Préfecture, au bureau de V administration sanitaire et (inus le cabinet des menuscrits de la Wbliothèque de Marseille}, Ln-8, Mai*o<^ill<', 1820 CjV l'oceasion de l'annce s<Vulaire de la poste).

" Eloges hirtorique du chevalier Roze, par Paul Autran, in-12, Marseille, 1821 ; Lettre à M. le marquis de * * * au sujet du chevalier Uoze, in-i8, Marseille 1722.

Secours reçus

ConfliU de préséaoee

5o ooo livres en un mois; de |)artout les dons en argent arrivaient • le Régent donna 600.000 livres; le comte de Toulouse. -,00 000; une société de philanthropes parmi lesquels on voyait Samuel Bernard et Pâris-Duvern< y fournit Soo.ooo livres par mois pondant la durée de la contagion. U>v, Le Pelletier de la IIoussay( , ,00.000 chacun; le pape Clément XI envoya sa bénédiction apostolique, ajoutant « que Dieu a envoyé cette funeste contagion pour que les jansénistes sentant la i)eine du péché, soient forces ^ baisser enfin leur tête orgueilleuse et à rendre au Saint-Siege l'obéissance qu'ils lui doivent". » Avec ces paroles dont 1 opportunité ne parut pas évidente à tout le monde, le souverain pontife envova trois bateaux de blé que l'éveque fit distribuer gratuitement' par les soins du clergé; un mandement annonça les indulgences accordées aux pestiférés et à leurs infirmiers . Au début du fléau, des prières publiques et un jeune gênerai avaient été prescrits par Belzunce. Depuis lors, les voyantes s'étaient ébranlées, toujours impatientes de faire part des communications célestes", et l'éveque, excédé, méfiant, laissait dire . Une de ces visionnaires réclamait « deux processions ou toutes les châsses de la Major et de .Saint-Victor soient portées » avec promesse qu'aussitôt « la contagion cesserait et tous les malades seraient guairis dès le soir ... Ainsi qu'il arrive, ces prétendues révélations éta,ient colportées dans le peuple crédule afin de mieux forcer la prudence de l'autorité ecclésiastique. Deja les échevins avaient pris l'engagement de servir à la vierge de Bon- Secours une rente perpétiielle de ...000 livres, au nom àc\»^'\\e et leur serment avait été reçu dans la chapelle de 1 Hôtel-de-Ville. On n'en avait obtenu aucun soulagement sensible, ceci lit adopter l'idée d'une procession à laquelle on associerait tout^ les reliques des saints de Marseille. I.es bénédictins de Saint-Victor n'Y consentii^nt en ce qui les concernait qu'à la condition qu on élèverait deux autels, parfaitement égaux et semblables ou l'éveque Belzunce, et l'abbé Matignon célébreraient .le sacrifice en même temps. L'échevin Estelle s'entremit, 1 abbe n accord»

» Rref, daté du i4 9epU.mbre 17=0, dans Pontehcrron, Éloge hislorijue, n 72-70- et dans Th. Bcrengicr, op. cit., t. I, p. aSfl.

^'^'c^cJaire publiant les ildalgences accordées par Clément XI aux pest. férés et à ceux qui les soignent. 0 ociohve 1120. , . o t ^«„ ,Rfi8

» Vie de la Vénérée Sœur Anne-Maqdeleine Bemuznt, in-8, Lyon, T808,

ch. IX; elle annonçait, dès ,718, d- calamité. ""r^TTT^trTlTo rZ plus tard, en 173., Belznncv Vs pn^oisait un peu ^mblo-t-.l. Lettre du 10 mny

1732, in-'i, Marseille (Brébion), 18 pages. * w . d.n..^.* A

^- Bihl des Jésuites de Marseille, fomls Segond-Cresp, M de Belzunce à

Varchivaire Capiw, voir Th. l^éren-ier, op. cit., t. 1, p. ^71-^72.

LA PESTE A MARSEILLE

ri<^n léveque refusa tout, invoquant une transaction de 1698 qui onlcva-it aux moinos \c droit de convoquer à leurs processions les réguliers établis dans le district. Et pui^, j abbe de Saint-Victor (( voudroit paraître dans les rues en mitre ». (.ette iHéteniion était intolérable et Belzunce concluait que « des prières •ccompa^nées de tant de vanité ne pourroient qu'être rejetees de Dieu Je prie donc MM. les échevins de laisser ces messieurs (los moines de Saint-Victor) tranquilles dans la clôture qu ils ne ^m^lerent jamais mieux quf présentement, et nous ferons, des qu'on ^era pivt, notre procession en particulier" ». L'épigramme était jolie mais la wille il était mort un millier de personnes.

On' croira sans peine qu'une catastrophe telle que la peste put devenir l'occasion d'un renchérissement non de la piété mais de ces dévotions qui n'en offrent que la contrefaçon. « Je reçois tous les jours écrit l'éveque, des lettres d'avis pour la cessation du fléau .. un anonvme ordonne de la part de Dieu d'avoir rexx)urs au bienheureux Jean-Baptiste Gault... On me demande d avoir recours à saint Michel de Castres, en Languedoc; on m écrit qu il faut que la ville promette d'édifier un tombeau au bienheureux François Bégis... On nous a proposé une fondation de la Trappe... îo P Combe propose l'établissement de la Betraite... Un autre, qxi'i est inconnu, propose une chapelle dédiée à la sainte Vierge et il tous les saints". » Toutes les puérilités, toutes les pauvretés dont s'édifient trop volontiers le mauvais goût littéraire et l'ignorance théologique d'une grande partie du clergé pullulent sur ce sujet nouveau et tous les rimailleurs s'escriment à produire qui une Prière à Saint Roch, qui la Tisane universelle contre la peste, qui une Ode sur la maladie contagieuse, et des Noë^s, et des quatrains, etc." Plusieurs de ces pièces, dans lesquelles d'indigence des idées n'a de comiparable que l'incorrection du langage, ne laissent pas que de harceler les « appelants », afin de s'attirer la bienveillance de Vévéque dont l'âpreté de langage à leur égard

Visionnaires et rimailieui-s

Bihl des Jésuites, de Marreille, fonds Sogond-Cresp, M. de Belzunce à Varchivaire Capns, i,S octobre 17:^0.

" Bihl. des Jésuite;; de Marseille, 'fond<^ Segond-Oroi^p, M. de Belzunce a rarchivnire Capus, iG octobre 179.0,

" Bihl. des Jésuites de Marseille, fonds Segond-Cresp, M. de Belzunce à Varchivaire Capus, i3 octobre.

•« Journal inédit sur la peste de Marseille, par le P. Giraud, mni 1790 •. Le Conservateur nwrseillais, t. II, p. t00-'>'>^* Th. Bé^ren.sfier, op. cit., t. I, p. o.8i.5??5, cite mielquos-nncs do ces rnnsodics. Un prAtre nommé B. eut m'*me à^soz. de loisir pour rimor une f.rtttre à Damon .sur la peste de Marseille. Voir L.-G. Pclissior, Une relation rimée de la peste d'Aix, en 1720, dans La Correspondance historique et archéologique, t8o(), t. Vî, p. ifii-ififi.

TT

LA PESTE A MARSEILLE

Consécration au Cœur de Jésus

•t li^n de surprendix^ et d'altristev*\ Tout son entourage ne

•; innimirs SOUS foruie de vision — que Jesu^-C^hnsl « vou "^ÎZX^Z^^^ ael erreurs dont elle était infectée, on lu. lait puigei iViai^euR introduire et propager la

ouvrant son Cœur », il falla l ^^^\\ Sacré-^œur de

j' ♦v.r. ak.r* nouvelle et très combattue, au ^acre-A^œm ^

cèr(roclobre)". ÉUe s'accon.plit avec d'm.posant.s manifestations k i" novembre. nhwieurs cas de Pendant le mois d'octobre, on avait signale P'"^ <^"'^^'^^

Z,, chVuo jour; «nnn.oin. M»,ncc -';'—• ^ ^ •»".

(( îoii lenii^iiiii , . -, u r.nrt/^ d'Aix « La nouveauté du

ZfaU dressé non oin de la poite a aix. « i^a i

était rtresse, ni • ^..uiîpp u orainte de la communication.

lesceTce de la peste; l'évêque avait même pns soin de ne pa

. î- -r-hi t"i :::e;ii- sTs^bJvii: iz

et en pareille chose j.- ne dépends de personne . » Des le lende

. « M de Belznnce à M. de la ToaMu-Pin-Monlauban. évê.ue <U. Toulon.

2ï octobre, Cabinet de M. <lc Mahjay.

le Sacré-Creur, in-8. Pans 1890. A.^flHfi de Soissons.

" Bibl. de Sens, M. de Belzunce a M. Unguet de Gergy. >iequ

''«''îrh''"e Vofre-Dame de la C.,u,rné. à C«en, let.re à Mme ..,• Cnmillv. sup^i::'; L re^^^^>^s de. C<.nrs de .Té...s el.de Mane. à Cen.

:: li'.^rSte f «. Lp^' «rcM.«ire, , novembre, dans «e^«e de, docaments historiques, ,«75, P- -S,. On lit même oe trart : « D.eu a pan.

inain, l'éveque écrivait. <( Il me paraît que le mal diminue » et six jours après : <( Dieu mercy, la communication de ma procession n'a pas fait le mal que l'on craignait*'. » Le i5 novembre, une deuxième cérémonie s'accomplit à l'égllise des Aocoules. On a parlé de la cessation du fléau après ces supplications", on a écrit : (( aussitôt la peste ce&sa^^ ». Les documents ne disent rien d(î pareil, ils témoignent même du contraire. Pendant la première quinzaine du mois de novembre le fléau reprit une vigueur nouvelle et frappa un nombre croissant de victimes. Après la pix>cession du i5, Belzunce ne hasarda plus de nouvelles manifestations. 11 fallut attendre la fin du mois de décembre pour que le nombre de§ victimes quotidiennes ne s'élevât plus audessus de quatre. Lorsque, le 3i décembre, l'éveque organisa une nouvelle procession, les échevins lui imposèrent une escorte d'infanterie, baïonnette au canon du fusil. « Ainsi encadré avec les prêtres, il sortit par la porte de Rome, passa le long des Lisses, chanta le Miserere, rentra par la porte de la Joliette »; mais il n'\ eut plus de cohue et pas de contagion.

La peste décima la population à Marseille et dans cinquanteneuf communes environnantes. — La petite ville d'Allauch s'em- I)resse de se conformer aux mesures édictées par le Parlement d'Aix. Le chemin de Marseille est barré, libre aux habitants d'aller vendre les denrées qu'ils pourront transporter et de faire moudre leurs grains aux moulins d'Aubagne; mais les Marseillais ne doivent pas approcher, les passants seront appréhendés cl mis en quarantaine, les nécessiteux seront nourris et empêchés d'aller à^ Marseille, on achète des médicaments, on pré- I>are un cimetière et de la chaux vive et ces préparatifs conduisent jusqu*<iu 19 août; le 20, AUauch est consignée, « la santé des habitants ayant paru suspecte ». Bientôt la peste sévit cruellement sur cette petite ville de 5.ooo habitants et elle emporte 1.023 victimes. La municipalité s'enquiert et découvre deux infirmiers, deux infirmières et. un garçon qui vont chercher les malades à domi-

iU-m-vr Ci, que j'ai fait, ayant fait cesser k vent seulement pour le temps

?,"' :' ''^?, "*'^e«^"*<^ PO"r la cérémonie ,). Et dans la lettre citée à Mme de

(.iiniilly il d(.'veloppe l'argument, c'était le mistral qui soufflait et les cierges no fur<'nt pus éteinUs (de).

"'Bibl. des Jésuites de Marseille, fonds Segond-Cresp, M. de Belzance à larchivmre Cfl/)us,'6 novembre.

«' Bérengier, op. cit., t. I, p. 3o4 : « Cet acte de piété plut au ciel, car ic^fleau perdit alors beaucoup de sa malignité. »

'" ïîainvH, Dévotion au Sacré-Cœur, dans Dictionnaire de théologie catholique, de Mangenot, t. III, fol. 337.

Allauch

lit

g^ HISTOIRE DE LA UÉGENCË

elle et les po.ent au. ^n'^-j^f ?r Vr^eiTo^S payés quatre ^-^ ^^^.^.^.f ^ ' vLal t infirmeries sont sapi)rovisionnc .'>'"'f/'*'"'^"V,„''^,. „„ies on jette les cadavres encombi-ées et bientôt après '"=>." '':*"':'"f^'^^urs sont surn»epêle^mêle dans une tranchée vai^'ne k. fW ^^„,i^,„.

nés. demandent six livres par ^«Pf^J'^j^^^f^^ "intendants de on n'en trouve plus que par vo.e de ^^"'^^^ .^^^ :,^,^^ ic

bureau de santé, capitaines, «";^'«'-^.' !«'^j'jV^^' de jour et de pays, et la cont,.bande -ec Marse^U ^^^J^ ,,,,^,1 nuit, à travers champs, si bitn que u v

Villeneuve menace d'^-<>-7";;f ^^:;;ruirquida- taîT la avoir vu que pour avoir ou ducj^ue ceU q ^^^^^j^^

contrebande ., et - ^^ i;^^.^" Té^obent et «e nombre des

le chirurgien 1« «"';,' 'f;^,^^,",';^^ '^^^ infirmeries, on fait appel

victimes -f"^f';;,'^;^ire;"i coûtent mille livres par mois à deux médecins de ^Jaisciue q s'épuise; plus

sans compter les remèdes et la ca.s e d ^^^ ^^

de rentiers, -'I-^'\''^"';; "f ^ Ï^s'en va à la barrière de Ro-

SrSrchÎ;r d^rdÏ :;:^^ns et une somme de

800 livres. , . , habitants se décidèrent

La peste sévissait depuis sept ^^^e de quarantaine géné-

à prendre une mesure radicale ««" /^^^^^^^^^^^^Ën eonséqu^nee,

r'^ rrcir: t:^: isirrr .a vu. dd cent s.qu:;tct;;: de .^., .^ ^zf^,s:^^z^

.nuit et neuf portefaix ^'anspoi t lent - P-^^^^^i^^^^^^^^t ^es rue pour emp-her q^e pei.onne^n^^ oUe Le^ ^^ ^^ ^^^^^ ^^

pauvres comporte ""« '^^.^^'^ ,o,„pris les enfants; une livre

^'t Z'Te leTdi tTe i m;nche. îe quatre en quatre, avec de haricots le jeuai n ^ police, la ville

l'huile et le sel nécessaires Au fo^'^^^^l^/^^^^^^ ^ont char- .st divisée en quatre quartiers : vmg^^^^^^^ ^^^ ^^ p^.^^^

gés de garder i^^^^^'^^.^Zs consuls. Un corps de garde entrer^n. «^i'; -'^.^ \f '^ f^^ toutes les nuits pour empêcher sera charge d*;;;^^^^ ^^f "^rois officiers, ayant .chacun quatre les vols et ^r gand^-f- ^^^^ j^ j^^roir pour en

hommes en fn^-^'^it, sero i aniline dans les

. garder les frontières faire «b™ J„^^ ^'une bastide à S^S^mlt^aSitsl. lieux circonvoisins - qui sont

LA PESTE A MARSEILLE

Ions eniiK\^lés » pa^sonl dans le terroir du c^lé de la Bourdoniiière où plusieurs habitants d'AUauch vont acheter des marchandifecs pour les revendre dans la ville, un corps de garde fut établi dans ce quartier, avec ordre de confisquer la contrebande et de punir sévèrement les contrebandiers. Pour ne pas laisser les terres en friche et s'exposer à manquer de récolte, il fut décidé qu'on laisserait venir des muletiers de Marseille, munis de billets de santé dans le terroir d'AUauch pour y faire les cultures de la saison, et que les fourniers pourraient y venir s'approvisionner de bois en se faisant précéder d'un homme de conliance numi pareillement d'un billet de santé.

Celte organisation une fois établie et ces mesures prises, les consuls firent publier la quarantaine générale. Elle commença le II mars 171U et se poursuivit sans incidents, grâce au dévouement des uns et à la parfaite docilité des autres. Après quarant<> sept jours de ce régime, la quarantaine générale fut levée et <» laissa le lieu et son terroir sans aucun malade ni vieux ni nouveau'^ ». Le fléau dura, avec des interruptions, du 20 août 1720 au /| janvier 1722, frappa i.33i individus, dont 1.028 succombèrent. Les secours reçus furent : 1° 35o charges de blé; 2° 10 charges données par le chapitre de la Major; 3** ^75 moutons et 22 bœufs donnés p^r la ville d'Aix; 4° 3. 800 livres avancées par le trésorier de la Province; 5° 1.000 livres de l'archevêque d'Aix; 6° 200 livres de, l'évéque de Marseille. Les dépenses pour pain, vin, légumes, médicaments, linges, vinaigre, eaux-de-vie, parfums, honoraires et salaiios, etc. s'élevèrent à 69.998 liv. 6 sols'\

Aix fut attaquée au mois d'août 1720. On y appliqua la mesure qu'on vient de dén^rire, d'une quarantaine générale. La peste devenue silencieuse ne fut pas moins meurtrière. L'expérience se prononça contixî les infirmeries communes, puisque de huit mille malades qui y entrèrent, il n'en sortit que quatre cent soixante-six un peu vivants. Ceux qui, par crédit ou par ruse,' éludèrent laTret de mort qui les y envoyait gardèrent seuls chance de guérison".

O fut à Toulon <iue fut tentée la plus complète expérience de l'isolement par une quarantaine générale qui dura soixante jours. Le premier consul de la ville, M. d'Antrechaus s'illustra

•^ Archiv. municip. d'.4/?auc7j, Rt^gislrc d^'s dôlilKTalions, 28 avril 172?. " J. Mauicl, La peste à Allauch en 1720, dans Congru: des Sociétés savantes de Provence, 1906, p. 5Ci-582.

" M. Martin, Relation de la peste d'Aix, in-8, Parig, 1732.

Aix

Toulon

par son dévouement et son .énergie^\ Le 3i juillet 1720, on dut .eoonnaîti^ la réalité de la contagion à Mai^ille et la nécessite d<^ prendre des mesures pour s'en préserver. Ix^s fugitifs de Marseille avaient obtenu de s'(^ntasser au lazaret de Toulon. A ce même lazaret s'opérait \v déchargement de* tous les grains qui arrivaient de l'étranger et bientôt des cas de peste suivis de niort «e montrèrent. La maladie se dévelo])pa rapidement, on edilia un hôpital ;sur les terrains de Saint-Uoch et les individus suspects furent logés dans des chambrettcs séparées. Au mois de septembre le mal semblait vaineu et on procéda à un recensement de la population cpii donna '.>6.i^76 habitants.

Quatre habitants de Bandol se rendirent la nuit à 1 île de laïre volèrent une des balles de soie retirées du « Grand-v^aint Antoine » et l'apportèivnt chez eux. Le lendemain la peste se déclarp à Bandol et vingt-six [)ersonnes en moururent dans le courant du mois d'octobre^\ Quand on ap])rit à Toulon que la peste ravageait ce hameau, on en bloqua toutes les issues. Cependant le jour du partage du butin, un patron de barque de Toulon laissa sa barque dans le port et rentra chez lui à la tombée de la nuit par la grand'roule. Le lendemain, 7 octobre, cet homme tomba malade et mourut le 11; le 17, sa fille succo;nba. Le soupçon naquit et on ])Osa une sentinelle devant la maison, rue des Minimes, int(^rnant ainsi trente-cinq parentes ou voisines que le décès de cette jeune fille avait rassemblées. Bientôt deux fils de patron de barq\ie moururent, puis des parentes ou amies internées tout un jour. Celte fois la ix^ste était certaine, mais elle ne fit pas d'autres victimes. Au mois de décembre nouvelle attaque de la maladie, encore limitée à quelques cas, mais la terreur gagnait les imaginations et la misère devenait grande. Deux cas suivis de mort au début du mois de janvier, mais déjà il devenait difficile de les compter tc^l^ment ils se multipliaient, et, successivement, on supprima les offices, Jes processions, raccompagnement du saint viatique, les funérailles en cérémonie, on dispersa les boucheries, on réglementa les boulangeries, on multiplia les marchés de façon à éviter les rassemblements de population, enfin on ferma les églises. Ce fut le 28 janvier qu'on mit en circulation l'idée d'une quarantaine

^* Relation de la peste de TouUm, en 1721, par M. d'Antrechaus, premier consul de Toulon pendant cette année, in-i?., Paris 1756; G. binihert. Histoire de la peste de Toulon en ,72,, dans Bulletin de la Société des sciences, belles-lettres et arts du déimrtement du Var, iSGo-iSth, p. i-xxvn, io7-!^()o et tirage à part.

LA PESTE A MARSEILLE

générale (juc ies imaginations malades adoptèrent avec enthousiasme et mirent une sorte de frénésie à imposer aux Consuls. M. (i'Aiilrechaus estimait qu' <( une quarantaine générale est un arrêt de mort que l'on prononce », mais il ne put se soustraire aux exigences de ses deux adjoints, des conseillers de la commune et de la [iopulation tout entière.

Ixî 10 mars la quarantaine commença; jusqu'au 20, la distribution du pain se fit avec assez d'ordre, mais en moins d'un mois cent treize boulangers sur cent trente-cinq moururent; en avril, on fut obligé de suppléer parfois au pain qu'on n'était plus <'ii noinbre pour pétrir, par une distribution de riz. Avant l'établissement de la quarantaine un seul tombereau avait suffi pour rcnlèvement des cadavres; en mars, il en fallut deux; en avril, (pialre ne fuient plus suffisants, la moyenne des morts dépassait deux cents par jour, et le 20 avril jour où devait expirer la (juarantaine, il mourut deux cent quarante-neuf personnes. Quel- (pies quartiers étaient si dépeuplés, qu'on ne trouvait aucun homme capable d'en éti^ le pourvoyeur, il fallut charger des femmes de ce soin. Malgré cette expérience trop évidente, la quarantaine fut prolongée de trente jours. Le 80 avril, on compta deux eeiit soixante-dix morts, on manqua des lors de tombereaux et de fosses. Un cinquième hôpitall de douze cents lits ne (lésemplissail pas. Du 1'''^ au i5 mai, on compte plus de trois cent« morts chaqu<* jour, empilés iî la nuit tombante, dans huit tombe! eaux et il ne restait plus de valides en nombre suffisant pour enli'ver tant de morts. Un jour, M. d'Antrechaus vit entier dans le i)ort une l^iitane portant cent forçats qu'un ordre de la Cour envoyait de Marseille à Toulon, ces misérables s'introduisaient dans les maisons, volaient des vêtements, des bijoux ou bien se faisaient remettre de l'argent par ceux qui allaient mourir. Du .') au 10 mai, la misère, le désespoir, l'épouvante furent à leur enmble, la quarantaine fut levée dix jours avant que le terme ne fut expiré. On vit descendre dans les rues ce qui restait de la population, des êtres décharnés, chancelants, hébétés. A partir du f) août, on n'observa plus de cas de peste; alors, parmi tant d'antres soins on compta le nombre des morts. Un registre des arehives de Toulon porta le nombre des pestiférés du 17 octobre i7'>o au 18 août 1721 à 18.745 dont t3.283 succombèrent".

Arles se croyait à l'abri derrière le Rhône, la Crau et un cordon de sentinelles. Son archevêque, Forbin-Janson, prêchait, représentait la peste comme un fléau divin châtiant le peuple

Arles

Hegistiv GG, 4; Bévue des questions historiques, t. XXV, p. i55. TOME m 7

Apt et autrus lieux

"des vices de la Cour ot des erreurs du J«"«^"'*'"^"'/" Jf" miUe dût demander grâce pour lui et on se contenta de c^ndamner le mandon.ent séditieux sorti de son cerveau ébranle • La populace, pouW-e par la famine, rompit la clôture du pont, et se répandit dans la Camargue sans y porter la peste .

Apt ne fut pas épargné", la Ciotat échappa au fléau par la ,évé.ité des femmes qui se chargèrent d'en garder es avenues. Avi-non vit tardivement le fléau qui y fit peu de ravag<-s . Après s'être présentée devant Orange et Tarascon, la |.este franchit le Rhône et gagna le Gévaudan où elle fit cinq nulle quatre cent trente-huit victimes'", environ le trentième de la population totale. Alais fut peu éprouvé, Montpellier vit quelques cas .s<.les et le maréchal de Berwick brûla plusieurs villages ou elle paraissait plus rebelh-, cruauté gratuite qu'un Français ne se fut pas senti le cœur d'ordonner. Un ambassadeur turc s avisa de débarquer à Toulon le .. novembre 17.0, sur la plage de Missie^sy^il ne repartit que le 11 décembre. Lui et sa suite ruinaient 1-. ville, « ces sortes de gens mangeant la nuit comme le jour, et sans ménagement lorsqu'il ne leur en coûte rien >.; on l embarqua enfin pour Maguelonne d'où il continua sa ™"l^ ver^ Paris; |>endant la traversée du Languedoc, «désigna la l^gnc où le fléau s'arrêterait; le hasard justifia sa prédiction . Pendant les années 17^0, 1721 et 1722 les pays du Midi vécurent sous la menace d'une nouvelle catastrophe. Us médecins raisoiinaHM.t à l'envl sur les symptômes" pendant que les magistrats combi-

» Am^l du Conseil d'Estat de Roy qui ordonu.3 la suppression <fun manaen^cnl donné par le .iour arch.vèquo -l'AHes i"'.". .7-^j-» l>^^ ^« '7^ • Une lettre de M.jr. 'le Forhin.J.mson, arch. d'Arle, dans Bull, de la Soc. d,. amis du vieil Arles. i9o'i-i9"5, I. II, p- 4o-5'- . • . „ j,. i-,

" Reialion de la peste d\irles en .750-.721, extraite de* registres de la

mairie de cette ville. ic . v «...ivn I et

'• Boze, Histoire de la ville d'Apt, in-8, Apl. ..8i3, p. 35i F. ^"'v^./-" épidémies de peste à Apt, rwtammer,t en .588 e( .7^-172., dans .Im.aleî de (« Société d'études provençales, 1905, t. II, p. 39-5o; 87-101.

'» P.-E. Lémontey, op. cit., t. I, p. 890. „, . , j„

•» Mémoires (mss.) de M. de la Df..ère, commandant en Gévaudan lors de la contagion de n^i; - Bihl. de l'Arsenal, n° .90, P- 03 ^ ^^^r^, <'« MM Lemoine ot BaiUy docteurs de la tacult* de médecine de Pans, députes d î;~pour la pU. du Gévaudan; Raidit. .S„r la peste de ,7-. dans BuU. de la Société d'aqriculture, industrie, se. et artt de la Lozère, .857,. t. vm. p 59 ; F. André, Documents historu,ues et inédits sar la peste de .720-.72 • en GévauAan, dans mAme revue. ,900, t. U. p. . sujv Voir nfHc .ofi^

•' Arch. de la Prélecture maritime de Marseille, lettre de M. Ilocquart voir G. Lambert, Lo peste de Toulon, p. ÎQ-

" P.-E. Lémontey, Hisloirc de la Régeiwe, t. I, p. .^9'-

»» Voir les écrits de Chicoyncau, de Papon.'SoulUcr, elc, I

LA PESTE A MARSEILLE

naient des règlements et des blocus qui ne laisseraient rien filtrer du fléau". Entre temps on lava les parquets, on gratta les boiseries, on blanehit les murailles, on mit un peu de propreté et d'hygiène, on refoula l'ordure et on la canalisa, cela parut à tout le monde une nouveauté.

Elle ne fut pas la seule. Des observations furent faites, des comparaisons institués qui, partant de données empiriques acheminèrent vers des conclusions scientifiques. On remarqua que la maladie ne prit un caractère épidémique qu'au lendemain de l'orage qui épouvanta les plus fermes pendant la nuit du 21 juillet. Le 2 septembre une tempête soufflant du nord aggrava la catastrophe et multiplia les victimes. La vendange amena une accalmie dans la contagion, elle fut attribuée à la fermentation vineuse opérée dans d'innombrables cuves. Les médecins envoyés de Paris et de Montpellier firent d'utiles remarques et témoignèrent d'un dévouement sans réserves; l'émulation lut telle dans ce corps qu'il fallut refuser un grand nombre de ceux qui, par toute la France, se disposaient à se rendre à Marseille. Parmi les habitants, ceux qui avaient été guéris, se croyant à l'abri des rechutes, consentirent à donner leurs soins à un prix élevé, car la grandeur d'une calamité presque sans exemple ne suggéra pas plus aux survivants qu'aux victimes la pensée du désintéressement.

Dans ce bouleversement auquel personne n'échappa, car ceux dont la santé fut épargnée furent tous plus ou moins éprouvés dans leurs proches ou dans leurs biens, on vit des héros chez qui la fermeté n'excluait pas la compassion tels le chevalier Roze et M. de Langeron, on en vit à qui une impitoyable rudesse inspira des mesures d'une rigueur atroce, tel le commandant Dupont. Il fallut réprimer l'assassinat et le vol par la pendaison publique et l'ordre ne triompha à Marseille que grâce à la vue des fourches patibulaires toujours chairgées de quelques criminels. A ces violences commises dans le secret des maisons, s'ajoutèrent les désordres d'une débauche étalée en public. La prostitution ne connut ni frein, ni pudeur, elle souilla le nom (le mariage d'unions équivoques presque aussi vite rompues que formées. Tandis qu'à Toulon, les élèves en chirurgie se livraient à des actes d'impudicité monstrueuse, à Aix les courtisanes re- [>entantes se dévouaient à une mort certaine en soignant les malades. La fureur du plaisir alternait avec la fureur de la péni-

D. Alozaïs, Le blocus de Marseille pendant la peste de 1722, dans Congrès de^ Sociétés savantes de Provence, i()or>, p. 5-.>7-546,

La PESTK a MARSEILLE

ioi

st

Calamités dans le

reste de la France

tenœ, il semblait quo toutes les notions de la loi morale fussent confondues, brouillées, méconnues. A Marseille, dan« oui le cours de l'épidémie on remarqua que ''"'^«'"'^hernent fut constamment suivi de mort. Sur la certitude de ce /ait, .1 setabl.l une association de jeunes gens, qui, animés d un zèle apostolique, pénétraient au ,.éril de leurs jours dans les maternités, éiLient le moment de la délivrance et par une f^ltitton furlivc donnaient à l'enfant le saint baptême, en 1 abandonnant ainsi que la mère à une mort inévitable.

I^ rétablissement comi.let de la sécu-ité dans Marseille y développa de nouveaux traits de caractère. Une joie f.. le enivra cette foule d'héritiers. L'éclat et la multiplicité dos fêtes remplirent k-s -azettes et contribuèrent à rouvrir les communications avec réti'anger. Cette soif de plaisirs qui succède aux grandes calamités est peut-être un instinct de la nature impatient.» de réparer ses catastrophes". Mais la nal.n-e ne peut réparer avec la même rapidité le dommage matéri.-l. Le pavillon français se vit fermer tous les ports et cette circonstance ne laissa pas que d être fatale a h. Compagnie des Indes. Par un effet de réaction trop digne de 1, nature humaine. l\oze et Belzunce, Fortia et Moustiès, d Anireehaus et Langeron loin d'être récompensés et honores virent leur conduite disentée, leur gestion soui.çonnéi». leur dévouement oublié, il fallut de longues annét^s pour que la reconnaissance et l'admiration publiques leur rendissent l'himimage auque ils avaient tous les droits. On ne doit pas omettre parmi tant de conséquences singulières l'admirable dévouement des galériens Une partie de ces malheureux sortit de 1 épreuve rehabilitée- il y eut huit cents lettres de grâce exi)édiée« pour des forçats qui avaient servi durant la peste, on assura leur subsistance soit dans le royaume soit dans les colonies". ^

La peste de Marseille fit oublier d'autres calamités et fléaux d'une extrême violenc-; elle effaça tout. L'année 1719 avait déià eu sa large part de catastrophes. Dans la nuit du ib au ,- février 1710, le vent emporte les toitures, arrache les châssis et' gouttières, découvre une partie du château des-Tuilcries, arrache la croix du clocher de Saint-Germain l Auxerrois ; le So mars, une. sorte de bolide visible en Champagne et a Pans, tombe en Picardie sur l'abbaye de Saint-Riquier et consume

» Il n été vérifié par les rcf?i*lr.-s des paroisses q.ic, cinq années après la peste, la population de Mar...ille était précisément la même qu en 17.9-

P.-E.'Ûmontcy, op. cil., t. I, p- ii3

F -Ej L/êmonicy, ou. cit.. v. », p- .»»"• . . ,, •.

«^ j' Bmat, Journal t. I, p. 352; Ma^Ume à la raugrave loaise, iC février 1719, dans Correspondance, écUl, G. Br\in<'l, t. II, p. 65,

tous les bâtiments*'; le 3o mai, un ouragan sillonne la Normandie et brûle tous les fruits di's arbres comme si le feu les avait atteints"'; le ih) juin, la foudre entre dans ieglise Saint-Sulpice :\ Paris |)endant qu'on y ehantait les vêpres, traverse le chœur et la nef, sort enfin par une fenêtre laissant clergé et fidèles otendus sur le pavement, plus morts que vifs'"; le 28 juillet, la foudre entre dans Ieglise Sainte-Geneviève pendant la célébration de la messe"; le 7 août, elle embrase la petite ville de la Charité-sur- Loire qui est détruite'' pendant que, le même jour, un orag(» éelate sur la ville de Sainte-Menehould en Champagne qui est cntièiement anéantie sans qu'il fût possible de maîtriser le feu, en sorte que les habitants sont réduits à camper en plein champ'\

L'année suivante, la petite ville de Rozoy, près de Sézanne- <'n-Brie est consumée par un incendie (p.g juin)'^ la ville de ChAlons "st éprouvée par un orage accompagné de gréions pesant une livre et plus, tonnerre, tempête, trombe d'eau, les toits des maisons s'enfoncent dans la ville et le désastre s'étend à (piarante villages alentour. Tout est brisé, coupé, ravagé, non seulement les individus en grand nombre et une multitude de bestiaux ont péri, mais on trouve des cadavres de loups tués |;ar les grêlons en rase campagne''. Enfin pour couronner cette longue énumération de misères, un sinistre d'une ampleur inconnue éclate à Rennes.

Dans les derniers jours du mois de décembre la peste était vaincue; à ce moment se répandit la rumeur d'une autre catastrophe. Pendant la nuit du 2u au 28 décembre, un menuisier ivre, Henri Bouttronel, dit la Cavée'% mit le feu à son échoppe située dans la rue Tristin'', au centre de Içi ville de Rennes. Les ilainmes, activées par un vent impétueux, atteignirent les maisons voisines, puis des rueis et des quartiers devinrent la proie de l'incendie. Bâtie, comme les villes de oe temps, avec beau-

K«J •lit 'Jl

.1. Buviit, o//. cit., t. I, p. 870-377. Ibid., t. I, p. 398.

Ihid., t. I, p. f^o^.

Ib'ui., t. I, p. 4i4.

Ibid, t. 1, p. A23.

"^ Ibid., t. 423, A25.

^* M^ de Balleroy à sa jemme, 3 juillot, dans Correspondance, t. II, p. 177.

9fi

J. Bnvat, op. cit., t. Il, p. i23; G août 1720

Arch. municip. de Rennes, 526 G : délibération de la Commune de Ren ncs (lu 3o janvier 1721. ■

•' Hue Tristin, sur rempla<x'ment do la cour du n° 3 de la rue de l'Uor U>gè actuvilc, derrière rilôtel-de-Ville.

L'incendie de la ville l'c Honnes

coup de bois, Rennes s'embrasa en quehiues heures et brûla pendant sept jours. « La ville, écrit un témoin du désastre fut embrasée comme une mer de feu; à un quart de lieue les charbons allumés tombaient gros comme le poing. » Les habitants affolés jetaient leui-s meubles dans la rue, dressant ainsi des bariicades qui interdisaient remi)loi dos secours. Du centre de 11. ville la flamme gagnait « en form.- de croix » dans quatre directions difféi>entes. Tons ceux dont la demeure était détruit.ou menacée s'efforçaient de sauver quelques meubles et, voyant lincendie se propager, cherchaient sans cesse un abri nouveau Jusqu'au moment où leur bien deN*enait la proie des flammes ou des voleurs. « On ne voyait partout que charettcs. chariots et même chaises à [.oi tours, dont on se servait pour le transport des effets et avec tant de confusion qu'il était impossible de traverser U-s rues, chacun emportait comme il pouvait ce qui lui appartenait; le désordre, la confusion, l'épouvante s'étaient tellement emparés de l'esprit du peuple que l'on se sauvait avec des bagatelles pendant (|u'on laisait brûler l'essentiel... Le quatrièmeVur tous les couvents d'hommes et de filles furent ouverts ùs habitants s'y réfugièrent avec le peu de meubles et effets qu.'ils avaient sauvés. Hommes, femmes, enfants, toiis couchaient jK-le-mêlc dans les cloîtres, dans les dortoirs; là ils étaient à l'abri des voleurs et des soldats. » Ces derniers aggravaient le désordre. C'était le régiment d'Auvergne, en quartier d'hiver à Rennes. Ils avaient reçu de l'intendant Feydeau de Rrou l'ordre de porter secours aux habitants, au lieu de cela, „ ces militaires bourraient de leurs fusils les ouvriers et les habitants qui désiraient porter secours aux incendiés, les tmlaiil de voleurs, pendant qu'ils volaient et pillaient eux-mêmes toutes les maisons, qu'ils allumaient le feu dans les caves afin de tout

embraser". » ■ j i

Comme dans toutes les calamités publiques on parla de malveillance et de prodiges; le feu avait éclaté sur dix points en même temps, une pluie de feu s'était abattue sur la ville : sornettes". La cause du sinistre était beaucoup plus simple, il suffisait de lire la description faite par Dabuisson-Aubenay : « Les rues sont étroites, les maisons s'élargissent par le haut, en sorte

»• Arch nat IP 5i9 et G' 2o5 : HeMion inédite et contemporaine de Vincendie de Bennes en 1720, dam Mélanges d'histoires et d^archéologie breton-

"''^ DiicrJt d^Villonouvo cl Maillet, Histoire de Benner, in-8, Rennes, i845, p. 3',3, 436; Marleville, Histoire de Bennes, i:a-i2, Rennes, i85o, t. I, p. 267.

LA PESTE A MARSEILLE

qu'en beaucoup de lieux, elles se louchent presque l'une l'autre, vi à peine le jour entre-t-il dans les rues; car les seconds estages ^avancent en dehors sur les premiers et les troisièmes sur les deuxièmes, et ainsi loujoui-s se vont ostrecissant . » Ogee ajoute que les rues « étoient toujours fort humides et très sales'"' ». De plus l'eau manquait pres(jue totalement, car les conduites, bien que i>éparécs fréquemm<mt et à grands frais, fonctionnaient très imparfaitement. U matériel était sommaire : la communauté de ville possédait deux pomijcs d'une faible puissance, cinq sacs de cuir et quatre haches'"^ L'incapacité des magistrats était à la hauteur de ces moyens. On vit l'intendant Feydeau l'évêque Turpin de Crissé, le premier président de Rrilhac .'. tous en veste et habits de toile et cuir, avec des sabots, car on ne pouvait marcher autrement, tout n'étant que feu, porter des seaux remplis d'eau, afin d'encourager les ouvriers et leur faire donner du vin et de la boisson ». Quant à faire preuve d'initiative et de décision, ils n'y songèrent pas. « Si, dès le lundi matin, écrit un contemporain, voyant qu'on n'avait aucune des choses nécessaires pour éteindre le feu ni aucune espérance de sauver la ville qu'en sacrifiant quelques maisons, M. l'Intendant eût ordonné aux officiers de mener eux-mêmes leurs soldats et aux entrepreneurs de conduire les ouvriers pour abat- Ire tout autour du lieu où le feu était le plus épris, une douzaine de 'maisons, il est sûr qu'il se fût arrêté là... mais tout était dans une si grande confusion qu'on laissait brûler la ville'". » L incendie durait depuis six jours et eut dévoré ce qui restait de ReniK-s « si des particuliers plus attentifs à leurs intérêts et a la crainte de perdre leurs maisons que ne le furent les principaux magistrats au bien public n'étaient sortis de cet assoupissement. » On coupa, on abattit de larges pans de construction et on sauva

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