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nvait permis au roi de conserver dans son vaisseau le saint Sacrement pour communier les malades : on y avait préparé un lieu convenable paré d'étoffes dor et de soie; le tabernacle était couvert de pierreries; il était placé sur un autel, et tous les jours on y faisait solennellement l'onice divin. Les prêtres mêmes (t), revêtus d'habiis sacerdotaux, y faisaient toutes les cérémimies de la messe, à la reserve de la consécration, et le roi assistait à tout. 11 ne se contentait pas de prier Dieu : il allait voir tous les jours les malades, leur faisait porter tout ce qui leur était nécessaire, et les exhortait lui-même à souffrir leurs maux avec patience; aussi viton en peu de temps un changement notable parmi les matelots : ils oublièrent leur brutalité naturelle, la charité régnait entre eux , et la honte de ne pas faiie quelquefois ce qu'un grand roi faisait tous les jours , leur donnait le courage de vouloir être chrétiens, et leur inspirait des sentiments bien au-dessus de leur condition. On faisait sur le vaisseau trois sermons par semaine (2) : et quand les petits vents ou le calme régnaient sur la mer, les prêtres et les religieux faisaient aux matelots des exhortations proportionnées à leur capacité ; quelquefois le roi les interrogeait lui-même sur les articles de foi (3) : il leur répétait souvent qu'ils étaient toujours entre la vie et la mort, entre le paradis et l'enfer, et les engageait à se confesser : « Si le navire, disait-il aux matelots, a besoin de vous, je prendrai votre place avec joie, et mettrai la main à la manœuvre pendant que vous vous réconcilierez avec Dieu. •
On voguait à pleines voiles depuis trois jours du côté de l'ile de Chypre; les pilotes s'en croyaient encore éloignés; la nuit était fort obscure, et chacun jouissait en repos de l'agréable pensée de retourner dans sa patrie, lorsque tout à coup le vaisseau du roi toucha si rudement, que tout ce qui était sur le pont fut renversé; un moment après il toucha pour la seconde fois; toutes les pièces du navire craquèrent, on poussa un cri d'alarme, et les matelots les plus intrépides s'attendirent à le voir entr'ouvrir sans pouvoir y apporter remède. Mais le roi, qui savait d'où pouvait lui venir du secours, alla se jeter à genoux devant celui qui commande à la mer : prosterné devant le saint Sacrement, il demanda à Dieu que sa volonté fût faite , et dans l'instant le vaisseau se remit à flot ; on sentit qu'on voguait , et que le péril était passé.
Les pilotes (4) ne laissèrent pas d'amener les voiles et de jeter l'ancre pour attendre le jour. On visita le navire avec beaucoup de soin ; et quoiqu'il eût touché deux fois sur les rochers , il ne faisait point eau, et rien n'y paraissait endommagé. Mais à la pointe du jour les pilotes reconnurent l'île de Chypre , et se virent avec élonnement au milieu d'une infinité de roches nouvelles, contre lesquelles ils eussent infailliblement brisé sans l'accident qui leur avait fait jeter l'ancre. On recommença à visiter le navire plus à
[i) Guilt. de Nang. Duclie."iiie , ïbo. -, Beaulieu , 4i'>- (2] Beaulieu, 4^4.
(3) Uuch., 457.
(4) Joinville , iiS.
ET PIÈCES JISTIUCATIVES. 217
loisir; les plongeurs trouvèrent qu'il y avait trois toises de la quille emportées ; chacun conseilla au roi de monter sur un autre navire, mais il n'en voulut rien l'aire 11 demanda aux matelots s'ils abandonneraient un vaisseau en pareil état chargé de marchandises; et comme ils répondirent qu'ils ne le feraient pas : . Pourquoi, leur dit-il (1), me conseillez-vous donc d'en descendre'.' » Ils répliquèrent que la chose n'était pas égale, que des matelots ne devaient pas craindre la mer, que des marchands aimaient autant mourir que de perdre leurs marchandises: qu'enlin leur vie n'était pas si précieuse que la sienne. « Or, vous dirai-je, reprit le roi, n'y a celui céans qui n'aime autant son corps comme je fais le mien ; si une fois je descends, ils descendront aussi, el de longtemps ne reverront leur pavs; j'aime mieux mettre moi, la reine et mes enfants en la main de Dieu , que de faire tel dommage à un si grand peuple , comme il y a céans. »
On radouba donc le vaisseau, et on mil à la voile.— Enlln, après avoir couru ces divers dangers, et avoir montré toujours la même constance et la même piélé, Louis arriva le 10 juillet aux iles d'Ilvères en Provence. On envoya de tou« cotés clurcher des chevaux: l'abbé de Cluny, lequel se trouva à Marseille, en donna deux au roi , qui étaient d'une grande valeur.
Dès que les équipages furent arrivés , le roi partit d'Ilvères , alla à Aix , passa par la Sainle-Haume, remonta le Hhône jusqu'à Deaucairc, entra en Languedoc , traversa une partie de l'Auvergne, el se rendit à Vincennes le cinquième de septembre l'254. Il alla dés le lendemain à Saint-Denis pour prier Dieu sur le tombeau des saints maityrs, et quelques jours après il lit son entrée dans Paris aux acclamations du peuple, qui versa presque autant de larmes en le voyant de retour, (|u'il en avait versé à son départ.
Louis, dés sa plus tendre enfance, avait donné des maniues de sainteté; les soins de l'éducation secondant un naturel heureux, la sagesse née avec lui s'était rendue d'abord supérieure à toutes les passions même les plus innocentes; la chasse , la pèche, la musique n'avaient eu qu'un temps. A peine élait-il dans l'âge des plaisirs , qu'il les avait méprisés, el , tout entier à ses devoirs, il avait commencé par oii les plus grands rois Unissent. Mais quand il eut combattu les ennemis de la foi (2), son zèle redoubla : il parut loul autre au retour de la Terre-Sainte, et crut que les travaux qu'il y avait soulVerts pour Jésus-Christ l'engageaient à une vie plus dure et plus mortiliée; se souvenant qu'il avait aspiré au martyre, il ne voulut pas reculer, et dans le reste de sa vie il fut assez heureux pour ne l'oublier jamais.
Dès qu'il fut arrivé à Paris, et qu'il eut donné quelques jours aux empressements du peuple, qui tous voulaient voir(le leurs yeux ce prince si chéri , et dont on avait conté de si grandes choses, il s'appliqua fortement à corriger les abus qui s'étaient glissés pendant son absence : quelque habile qu'eût été la régente, elle n'avait pu remédier à tout. Il fit publier dans son royaume une
(i) Joinvltle, 112.
(2) Nang , 362.
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ordonnance pleine de sagesse , pour réprimer les prévarications des juges , pour accélérer la fin des procès , pour proscrire l'usure , le blasphème, les jeux de hasard, cl surtout les femmes puldiques , celte race impure, ce (léau destructeur des Étals. Sou conseil ne fui compose que de gens éclaires et vertueux. Kniin , pour voir de plus près les besoins de son peuple, il voulut parcourir lui-mêine les dill'ereiiles provinces. Joinville alla le trouver dans le cours de ses visites, et il en fut reçu avec toutes les marques de la plus tendre amilié. « Quand je fu devers lui, dit le bon sénéchal, il me lit si grande joie, que tous s'en émerveilloient » Ce digne ami du saint roi était chargé de lui demander sa lille Isabelle pour Thibaut V, comte de Champagne, et roi de Mavarre, prince d'un rare mérite Louis répondit qu'il ne consentirait a ce mariage que lorsque Thibaut aurait rendu justice à la comtesse de Bretagne sa sœur, qui réclamait de gramls biens. Telle était sa délicatesse dans tout ce qui pouvait blesser l'équité. Thibaut lit un accommodement avec sa sœur, et il obtint la princesse Isabelle pour épouse.
Sur la lin de celte même année 1254, le roi d'Angleterre, que des troubles exi-ités en Gascogne avaient engagé à traverser la mer, lit demander au saint roi le passage par ses Etals Louis, non content de le lui accorder, donna des ordres pour qu'on lui rendit de toutes parts les honneurs dus à son rang. 11 alla luimême jusqu'à Chailres pour l'y recevoir, ayant à sa suite une cour brillante, et déployant en cette occasion , comme dans toutes celles qui l'engageaient, une magnificence vraiment royale. Après l'entrevue, on prit le chemin de Paris , où les deux rois arrivèrent au milieu des acclamations d'un peuple innombrable Huit jours se passèrent en réjouissances publKjues, chacun prenant pari à la joie réciproque des deux cours. On ne se sépara qu'après s'être donné mutuellement des témoignages d'une amitié sincère. Dans l'un de ses entretiens avec Henri, Louis lui dit qu'il s'estimait beaucoup plus heureux d'avoir soud'ert avec résignation tous les malheurs de sa croisade, que s'il eût soumis le monde entier à ses lois.
L'année suivante, on renouvela pour trois ans la trêve avec l'Angleterre, ce qui donna lieu au saint roi de continuer la visite de son royaume. La Flandre, l'Artois et la Champagne le virent tour à tour 11 donna partout des marques de sa bonlé. Il envoya, dans les provinces qu'il ne put visiter, des commissaires chargés de restituer tout ce qui avait été pris injustement sous le règne de Philippe-Auguste son grand-père , et de réparer tous les loris qui pouvaient avoir été faits en son propre nom. Ce qu'il faisait par commission dans les provinces éloignées, il l'avait fait lui-même dans celles qu'il avait parcourues. 11 rendait souvent en personne la justice au moindre de ses sujets. « Souvent, dit .loinville, j'ai vu que le bon saint roi, après la messe, alloil se promener au bois de Vincennes, s'asseyoil an pii'd d'un chêne, nous faisoit prendre place à côté de lui , et donnoil audience à tous ceux qui avoient à lui parler, sans qu'aucun huissier ou garde les empêchât de l'approcher. »
Il élail fort allachf' ;i la '.eclure des livres sainls, et disait qu'il y trouvait toujours un secours présent contre les niailieiirs de la vie et contre les vanités du siècle II en lit traduire plusieurs en français, atin que les plus ignorants pussent proliter d'un si grand trésor, et ordonna à Vincent de Beauvais, dominicain , d'écrire l'histoire que nous avons encore sous son nom. Après avoir employé le maliu aax affaires , il passait plusieurs heures de l'après-dinée à lire la Bible avec les interprèles , les ouvrages de -saint .Augustin , et quelques-uns de ceux des autres saints Pères. Ses lecteurs ne manquaient jamais de se trouver chez lui après son diner. Il faisait aussi appeler souvent des erclésiastiques exemplaires, savants, et de bonne compagnie , et les faisait parler devant lui de matières historiques et pieuses. Les uns rapportaient des passages de l'Ecriture sainte à propos de quelque question, et les autres éclaircissaient des points d'histoire. Le roi prenait souvent la parole, et s'expliquait avec une facilité surprenante. Il mangeait aussi quelquefois en particulier avec des évèqiies et d'autres ecclésiastiques et religieux, comme Thomas d'Aqiiin et Bonavenlure, qui fuient canonisés dans la suite. On y parlait des ouvrages de piété et des bonnes œuvres dont chacun avait connaissance, et auxquelles le roi ne manquait jamais de s'appliquer dés qu'on lui en facilitait les moyens.
C'était là sa vie ordinaire (I) ; mais aux grandes fêtes il était presque toute la journée dans l'église. Il assistait à l'oflice divin, qui se faisait toujours en sa présence avec beaucoup d'ordre et de majesté. 11 avait soin qu'on choisit pour sa i-liapelle des prêtres et des clercs qui eussent la voix belle, que les habits sacerdotaux fussent magniliques ,.et que ilans les églises tout répondit à la grandeur du premier Etre qu'on y adore.
On voyait autrefois h l'oissy les instruments de sa pénitence. Il se mortiliait dans les plus petites choses pour tenir sa volonté toujours soumise , et résistait souvent à ses goûts et à ses inclinations les plus innocentes. Il comparait la vie du chrétien à une milice ; et comme les capitaines font faire l'exercice à leurs soldats pendant la paix, afin qu'ils soient plus capables d'obéir au commandement dans l'occasion , il accoutumait de même ses passions à lui obéir dans les choses indifférentes , pour être plus assuré de les maîtriser lorsqu'il s'agirait de la gloire de Dieu ou du service du prochain. Il jeûnait et se confessait tous les vendredis ('2), et ne mangeait point de viande le mercredi. Il jeûnait au pain et à l'eau la veille des fêtes de la sainte Vierge, et faisait tout cela en secret, sans affectation, mais aussi sans vouloir paraître aimer les plaisirs de la terre, lorsqu'il n'aimait que ceux ilii ciel. 11 savait que les rois doivent servir d'exemple à leurs sujets , que toutes leurs actions sont exposées aux regards publics, et que la plupart des hommes étant naturellement portés a imiter ce qu'ils voient faire , ils imitent surtout ceux qui dominent sur leurs tètes ; heureux quand ils trouvent de bons modèles, et qu'ils peuvent imiter des actions de
(i) Nangis, 36^, |i) Nangi*, 867.