‹ Histoire de la reine Blanche, mère de saint LouisChapitre 39 sur 49 · OTEs · texte numérisé non relu

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liers el un polit nombre de soldats. C'était un changement de foi tune or.liiiaire a ces sortes d'expéditions, où chacun venait librement el s'en retournait de même.

€ Je ne veux tracer, on le sent bien , que le dessein général de la guerre el des négociations. Le nœud n'en est pas facile à saisir, parce que deux plans s'en disputaient la direction , celui de l'abbé de Citeaux et celui du pape.

« Le plan de l'abbé de Citeaux, de concert avec les principaux évéques du Languedoc el des pays voisins, était de renverser de fond en comble la maison de Toulouse. Ce plan était injuste et impolitique. Il était injuste : car si Raymond VI méritait sa ruine , et s'il était impossible de se fier à lui pour l'avenir, il n'en était pas de même de son lils , enfant de douze ans , qui n'était point complice des crimes de son père , ni incapable d'une éducation chrétienne sous une tutelle désintéressée, il était impolitique : car c'était mêler à la question religieuse, sur laquelle la chrétienté était d'accord, une question de famille qui pouvait la diviser; c'était aussi donner une couleur d'ambiiion à une guerre entreprise pour des motifs plus purs. Il est vrai que l'abbé de Citeaux avait eu le rare bonheur de rencontrer dans le comte de .Montfort on homme fait exprès pour sou plan , et p ,;it-ètre n'était-ce qu'après l'avoir vu agir qu'il s'était arrêté à la pensée d'anéantir la maison de Toulouse. Mais les qualités guerrières du comte de Montlorl n'étaient pour les sujets et les vassaux de cette maison que les

3ualités d'un ennemi, et l'abbé de (liteaux qui voulait aller vite , e peur de ne pas disposer toujours des forces d'une croisade , aurait dii savoir que le temps , dont il se déliait, était nécessaire pour substituer dans le gouvernement d'un pays une famille nouvelle à une ancienne famille ; il eût dû craindre de transformer une guerre catholique en une guerre personnelle entre les Raymond et les Montfort. C'est à l'abus qu'il lit de son autorité pour soutenir un plan mauvais , que sont dues les fautes el les violences qui ont ôté à la croisade contre les Albigeois le caractère de sainteté qu'elle avait sous d'autres rapports.

« Innocent III était un tout autre homme que l'abbé de Citeaux. Il était d'ailleurs assis sur cette chaire privilégiée qui, outre l'assistance éternelle de l'Esprit saint, a encore l'avantage d'être étrangère, par son élévation même, aux passions qur^'insinuent jusque dans les meilleures causes. Tandis que trop souvent un zèle inconsidéré veut perdre les hommes avec les erreurs , la papauté s'efforça toujours de sauver les hommes en perdant leurs erreurs. Innocent III n'avait nul désir d'abattre la maison de Toulouse; il ne désespérait même pas de ramener le vieux Raymond à des sentiments dignes de ses aïeux. Dans les lettres d'excommunication qu'il avait fulmi.iées contre lui , il avait formellement prévu le cas de son repentir, et aussitôt après les actes de Saint-Gilles il s'était hàlé d'enjoindre qu'on ne touchât point à ses terres. Mais le pape n'avait personne en France pour le seconder dans ses intentions généreuses; il ne put lutter contre la force des événements , et ses vains efforts n'ont servi qu'à honorer sa mémoire. Le comte Raymond lui-même, en abandonnant le système pacifique qu'il avait

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d'abord adopté, contribua au triomphe des ennemis de sa famille, el il fallut qu'une main suprême intervint pour changer tout à coup la face des affaires.

• Quoique Montfort fût resté avec peu de monde, il n'avait pas laissé d'aller en avant , de prendre des villes , de les perdre el de les reprendre, pendant que le comte de Toulouse, tranquille sur sa réconciliation avec l'Église , ne paraissait pas s'inquiéter de la chute de ses alliés et de ses vassaux. Mais un concile tenu à Avignon par les métropolitains de Vienne, d'Aiies, d'F^œbrun et d'Aix, sous la présidence des deux légats Hugues et Milon , vint le tirer de sa sécurité. Le concile, qui s'était ouvert le 16 septembre 1209, lui donnait un délai de six semaines pour accomplir les promesses qu'il avait faites à Saint-Gilles, faute de quoi il serait excommunié. I^aymond , à celte nouvelle, partit pour Rome. Admis à l'audience du saint -père, qui le reçut avec des témoignages d'affection, il se plaiguit de la rigueur des légats à son égard, produisit les attestations authentiques de plusieurs églises qu'il avait indemnisées, et se déclara prêt à exécuter le reste de ses serments, demandant aussi à se justifier du meurtre de Pierre de Casteinau, et des intelligences qu'on l'accusait d'entretenir avec les hérétiques. Le pape l'encouragea dans ces seniiments , el ordonna qu'un nouveau concile d'évéques s'assemblât en France pour entendre sa jusiilication , avec cette clause expresse; que s'il était trouvé coupable, on réservât la sentence au sainl-siége. Raymond, en quittant Rome , visita la cour de l'empereur et celle du roi de France, dans l'espoir d'eu obtenir quelque appui ; mais ce fut sans sucrés. H lui fallut donc se présenter au concile où sa cause avait été renvoyée , et qui devait se tenir à Saint-Gilles vers la mi-septembre de l'an 12li.l. Il voulut s'y justilier des deux accusations d'mtelligence avec les hérétiques et de complicité dans le meurtre de Pierre de Casteinau ; le conseil refusa de l'entendre sur ces deux points , et lui demanda simplement d'exécuter sa parole en purgeant ses domaines des hérétiques el des gens perdus dont ils étaient pleins. Soil que Raymond ne put satisfaire à celte exigence , ou qu'il n'en eût pas la volonté, il revint a Toulouse, persuadé que l'arlilice était inutile , et que désormais il n'avait rien à attendre que du sort des armes. Le concile s'abstint néanmoins de l'excommunier, parce que le souverain poniife s'était réservé la sentence; et Innocent III se contenta de lui écrire une lettre pressante et affectueuse, où il l'exhortait, sans aucune menace, à faire ce qu'il avait lui-même promis (1).

« Le roi d'Aragon intervint de son côté pour empêcher une rupture définitive , et deux conférences se tinrent à ce sujet dans l'hiver de 1211 , l'une à Narbonne, l'autre à Montpellier. Dans la première, le comte de Toulouse rejeta ouvertement les conditions qui lui avaient déjà été proposées a Saint-Gilles; dans la seconde, il parut d'abord y consentir, puis se retira tout à coup sans prendre congé. Le roi d'Aragon, irrité de cette conduite, fiança son lils , âgé de trois ans , à une fille du comte de .Monlforl qui avait le

(i) Liv. XIII , lettre lxxxtiii.

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même âge , el remit l'enfant aux mains du comle pour être élevé sons sa ctirection. Mais peu après il s'en repenlit , et donna sa sœur en mariage au iîls unique de Raymond , resserrant par celle alliance les liens déjà trop étroits <|ui l'altacliaient à la cause de l'hérésie.

« Enfin l'abbé de Citeaux lance l'excommunicalion, el envoie au pape un député pour obtenir qu'elle snit contirniée. Innocent III la conlirme. Raymond se prépare à la suerre en s'assurant de la Qdélilé de ses sujets et du secours de divers seigneurs , particulièrement des comtes de Foix et de Comminges. H repousse Moulforl, qui s'était présenté sous les murs de Toulouse; et l'armée albigeoise va camper elle-même devant Casieinaudary. Une balaille sanglante la contraint d'en lever le siège. Les croisés l'emportent; ils prennent villes sur villes; le pays de Fnix et de Comminges est envahi; Hayraond va en Espagne implorer le secours du roi d'Aragon.

« Ce qui se passa alors montre combien le pape était incertain et combaltu. Le roi d'Aragon , avant de recourir aux armes pour proléger son beau-frére , jugea à propos de tenter encore la voie des négociations , et il envoya une ambassade au souverain pontife pour se plaindre à la fois du comte de Monlfort qui s'emparait des iiefs relevant de sa couronne, et des légats apostoliques qui refusaient absolument d'admettre à pénitence le comle de Toulouse. Innocent 111, prévenu par ces plaintes, écrivit des reproches à ses légats, el leur enjoignit d'assembler un concile composé d'évêques el de seigneurs du pays , pour aviser aux moyens d'asseoir la paix(l). 11 ordonna au comle de Monlfort de reslituer au roi d'Aragon et à ses vassaux les (iefs dont il les avait dépouillés, « de peur, disait-il , qu'on en vint à croire qu'il avait combattu plutôt pour ses intérêts que pour la cause de la loi (2). » Enliu il résolut de suspendre la croisade, et en manifesta l'inlentinn dans une lettre particulière adressée à l'abbé de Cileaux , devenu depuis quelque temps archevêque de Narbonne (ô).

Mais pendant que ces leilres, datées du commencement de l'année l'iiô, étaient en chemin, un concile s'étail réuni à Lavaur, sur la demande du roi d'Aragon, qui, dans une requête écrite, avait supplié les légats et les évêques de rendre aux comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix , ainsi qu'au vicomte de Béarn , les terres qu'on leur avait enlevées, et de les rétablir dans la communion de l'Église au prix de telle satisfaction que l'on voudrait. Va\ cas de refus à l'égard du vieux Raymond , le roi sollicitait pour le lils la justice du concile Le concile décida qu'on ne devait plus admellre le comle de Toulouse à aucune juslilicalion , parce qu'il avait constamment violé sa parole ; mais qu'on recevrait a pénitence les comles de Foix et <le Cominingi'S , et le vicomte de Béarn, dés qu'ils le souhaiteraient. Le roi d'Aragon, jugeant, à celte réponse, qu'il y avait un dessein arrêté contre la maison de Tou-

(i) Liv. XV, lettre ccxii.

(2) Ibid,, lettre ccxiii.

(3) Ibid., lettre ccxv.

louse. déclara haulemenl qu-il en ui^p.lail '?«/'i"f °^»?1«,';!8"«"'' des légale e1 des évoques à la clémence du saint-siége , et qu prenatsous sa royale' pro(cclion le comte Raymond et son t.ls. Le Sce ne nouvail é.re suspect d'hérésie • il ava. soumis son îo aumë à TÉglise romaine en qualité de 'i^f «postoUque et ava.t vaillamment servi la chrétienté contre les Maures d bspagne. Le poidsTs" . nom c, ,1,. son cpce ineltail donc tout en péril. Aussi fe concile de Lavaur se hâta d'expédier quatre députes an souveain ïontile • avec une lettre dont le hul eia.t de lui persuader que a ïause catholique était perdue , si le comte .'^«/r»"'^^, " «f 'J Di-ivéàiamais de ses domaines, lui et ses héritiers: les eveques 5'ï leV d^A et de Bordeaux : les archevêques de Maguelone de LarpentVas, d'Orange, de Saint-l>aul-Trois-Lhàteaux. de Lava.llon, de V^'ison , de Bazaf , de Itoiers et de Périgueux écrivirent dans e même sens au saint - p<'re. Innocent III se p aignit d avoir ete î^mpé pïr le roi d'Aragon; U Uù manda de se désister de son entrcprise de conclure une trêve avec e comte de M»» f«'l .• ^^/," ' tendre là venue d'un cardinal qu'il allait envoyer sur les lieux (l). Mais le sort en était jeté. Le roi rassemblait une armée en Catalogne et en Aragon , et repassant les l'yrenees , il vint joindre ses Spes à celles des comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges . Monlfort était à Fanjeaux lorsqu'il apprit que 1 arrnee confédérée grosse de quarante raille fantassins et de deux mile chevaux , s'était avancée vers Muret, jdace importante située sur a Garonne n ois lieues au-dessus de Toulouse. Ce fut le moment sublime de sa vie II n'avait à son service qu'environ huit cents chevaux et un peti nombre de gens de pied : il partit aussitôt pour Muret, un En! accompagné de ses hommes d'armes et des eyeques de Toulouse , de Nimes , d'Uzés , de Loileve , de Beziers , d Agde , de cSmmmg s. et de trois abbés de Citeaux. .\rr.ves le même jour au raoïastère le Bolbonne, qui appartenait à l'ordre de Citeaux, 1 Ttra dans l'église, v pria longtemps, et avant pose son epee sur l'autel ïi la reprit- en disant à Dieu : « 0 Seigneur, qui m avez Sois : tout indigne que j'en étais .pour faire la guerre en vot^-e nom . ie prends aujourd'hui mon épée sur votre autel, alin de leev"i mes armes de vous, puisque c'est pour vous que je vas combattre (2) ! - H marcha ensuite à Saverdun , et y passa a nuit. LeTndemain , il se confessa, écrivit son testament, et l'envoya t l'abbé de Bolbonne, avec prière de le transmettre au souverain pon e s'il venait n périr. Le soir, il franchit la Garonne sur un Soi isa'ns être inquiété, et se trouva derrière les tours de Muret, dêe îar une irinlaine de chevaliers. C'était le mercredi 12 seprembre 1213 Avant de mettre le pied dans la v.lle , .1 avait ete ■eioi t par les évèques, qui l'avaient un moment quitte pour aller ' u" U des ennemis demander la paix ; mais le roi d'Aragon leur ,va t î^pondu que ce n'était pas la peine qu'un ro. et des eveques iSen conférence pour'une poignée de gladiateurs. Malgré

(i) Liv. xvt, lettre XLviii.

(2) Pierre de VaulxCernay , Histoire des Albigeois, ch. i.xxi.

le mauvais succès de cette lentiUive , quand l'aurore se fui levée, les évâques chargèrent un religieux de prévenir le roi qu'eux et tous les ordres ecclésiastiques viendraient nu-pieds, le conjurer de prendre de meilleures résolutions. Combien alors le comte de Toulouse dut regretter ses parjures et ses humiliations sans fruit ! Combien il dut s'accuser de n'avoir pas recouru dès l'origine à une guerre loyale et couraseuse , au lieu de laisser écraser ses amis et déshonorer sa cau'^e ! Mais il se trompait : la guerre , comme l'artifice, devait lui être funeste Dieu voyait îe cœur de ce prince, et n'était pas touché de son sort.

« Les évêques se disposaient à sortir de Muret en équipage de suppliants , lor^^qu'un corps de cavaliers ennemis se précipita vers les portes. Montlort donna l'ordre aux siens de se ranger en bataille dans la partie basse de la ville : lui-même revêtit son armure , après avoir prié dans une église où l'évêque d'Uzés offrait le saint sacrilice. Il y retourna de nouveau quand il se fut armé, et en ployant le genou , les liens qui attachaient la partie basse de son armure se rompirent. On remarqua aussi qu'au moment où il posait le pied dans l'étrier, son cheval releva la tète et le blessa. Ces présages n'émurent point le cœur du chevalier, quoique d'ordinaire les hommes de cette trempe y soient sensibles. Il descendit vers ses troupes, suivi de Foulques, évêque de Toulouse, qui portait dans ses mains le crucilix. Les cavaliers mirent pied à terre pour adorer leur Sauveur et en baiser l'image. Mais l'évêque de Comminges , voyant que le temps s'écoulait , prit le crucilix des mains (le Foulques, et, d'un lieu élevé, harangua l'armée en peu de mots, et la bénit. Après quoi tous les ecclésiastiqnes qui étaient présents se retirèrent dans l'église pour y prier, et Montlort sortit de la ville à la tète de huit cents chevaux , sans infanterie.

« Le front des confédérés s'étendait dans une plaine à l'occident de la ville. Monlfort , qui était sorti par une porte opposée , comme s'il eût voulu fuir, divisa son monde en trois escadron*, et alla droit au centre de l'ennemi. Son espérance, après celle qu'il mettait en Dieu , était de couper de part en part les lignes confédérées , d'y j'ter le désordre et l'épouvante par la hardiesse de l'attaque , et de proliler de tous ct-s hasards que l'œil des grands capitaines découvre dans l'horreur d une mêlée. Ce fut ce qui arriva. Le premier escadron rnmpil l'avant-garde ennemie ; le second pénétra jusque dans les derniers rangs où le roi d'Aragon était entouré de l'élite des siens ; Montlort , qui suivait de prés avec le troisième , prit en flanc les Aragonais déjà troublés. La fortune hésila là quelque temps, et le temps était précieux , car les bataillons si heureusement traversés étaient plutôt éblouis que défaits, et pouvaient accabler Montfort par derrière. Un coup qui renver>a mort le roi d'Aragon décida de la journée Le cri et la iuite des Aragonais entraînent tout le reste. Les évêques qui priaient avec angoisse dans l'église de Muret, les uns prosternés sur le pavé , les autres levant leurs mains vers Dieu , sont bientôt ailirés sur les murs par le retentissement de la victoire , et voient la plaine toute couverte de fuyards sous la main terrible des croisés. Un corps de troupes qui essayait d'emporter ta ville d'assaut jette les armes bas , et est détruit dans sa fuite. Ce-

pendant Montfort revenait de la poursuite des vaincns , et traversant le champ de bataille , il rencontra gisant par terre le corps du roi d'Aragon, dq.i dépouillé et nu. 11 descendit de cheval , et baisa en pleurant les restes meurtris de ce prince infortuné. Pierre II, roi d'Aragon, était un brave chevalier, aimé de ses sujets, catholique sincère , et digne de ne pas mourir ainsi. Les liens qui unissaient les deu.x sieurs aux deux Haymond l'avaient engagé au soutien d'une cause qu'il estimait n être plus celle de l'hérésie, mais celle de la justice et de la parenté. Il y succomba par un secret jugement de llien, peut-être pour avoir méprisé lessiipplicatii'nsdes évêques et abusé dans son coîur d'une victoire qu'il regardait comme assurée. Montfort, après avoirpourvu à sa sépulture , entra dans Muret pieds nus, monta à l'église remercier Dieu de sa protection, et donna aux pauvr»'s le cheval et l'armure avec lesquels il avait combattu. Celte bataille mémorable, fruit d'une conscience qui se croyait certaine de combattre pour Dieu , comptera toujours parmi les "plus beaux actes de foi qu'aient fait les hommes sur la (erre.

. Dominique était à Muret avec les sept évêques que nous avons nommes et les trois abbés de Citeaux. Des historiens modernes ont écrit qu'il marcha en tète des combattants, la croix à la main ; on montrait même à Toulousi- , dans la maison de l'Inquisition .un crucilix percé de llèches , qu'on disait être celui qu'il avait ainsi porté à la bataille de Muret Mais les historiens contemporains ne disent rien de semblable : ils aftirment , au contraire, que Dotninique resta dans la ville à prier, de concert avec les évêques et ies religieux . Bernard Guidonis, l'un des auteurs de sa vie, qui habita l'Inquisition de Toulouse de 1308 à 132-2 , ne fait aucune mention du crucilix qu'on y a vu plus tard.

. La bataille de Mnret porta un coup mortel aux affaires du comte de Toulouse. Ses alliés et les habitants de sa capitale offrirent leur soumission au souverain pontife, qui chargea le cardinal Pierre de Bénéventde les réconcilier avec l'Eglise , et d'obliger le comte de Montfort à renvoyer en Espagne le nouveau roi d'Aragon , jeune enfant qu'il retenaiten otage depuis qu'on l'avait fiancé a sa fille. Le cardinal accomplit sa double mission dans l'hiver de 1214. Il donna même, chose remarquable, l'absolution au comte de Toulouse ; mais cet acte de miséricorde ne servit point au vaincu pour ses intérêts temporels. Un concile s'assembla à Montpellier, au mois de décembre suivant, pour décider à qui appartiendrait la souveraineté des pavs conquis. Le concile fut unanime en faveur du comte de Montfort', dont la brillante el forte épée avait fait le destin de la guerre : toutefois le souverain pontife , par une lettre du 17 aviil 121. i (I) , déclara que Montfort n'aurait que la garde de sa conquête jusqu'à ce que le concile a-cuinénique de Latran , auquel il avait réservé cette question , eût prononcé une sentence définitive. C'était un dernier effort d'Innocent III pour sauver la maison de Toulouse. Le comte Ravmond, abandonné de tous, s'était retiré à la cour du roi d'Angleterre avec son fils.

€ Le II novembre 1215, le sol-il, en s'élevant au-dessus des

(i) Voir aux Conciles de Labbej t. xiii , p. 888.

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Apennins, renconlra dans l'église solil.iire de Saint-Jean-de- Latran la plus aiigiisie assenibiée ilii monde. On y voyait assis soixante-onze primais et raétropolilains , quatre cent douze évêqnes, plus de huit cents abbés et prieurs de monastères, une multitude de procureurs il'abhéset d'évèqiies absents: les ambassadeurs du roi des Romains, de l'empereur de Constanlinople, des rois de France, d'Anglelerre , de llonf^rie, d'Aragon, de .lérusalem et de Chypre; les dépulés d'une l'oule innombrable de princes , de villes et de seigneurs, et au-dessus d'eux la vénérable ligure d'Innocent III. L'abbé de Cileaux , arcbevèque de Marbonne, se remarquait parmi les assistants: le comte Simon de Montfort était représenté par son frère, Guy de Monlfort: les deux Raymond étaient venus en personne , ainsi que les comtes de Foix et de Comminges. Au jour marqué pour juger cette grande cause de la croisade albigeoise, les deux Raymond entrèrent dans l'assemblée avec les comtes de Feix, de Comminges, et tous quatre se prosternèrent au pied du trône apostolique. S'étanl relevés, ils exposèrent comment ils avaient été dépouillés de leurs lîefs malgré leur soumission entière à l'Eglise romaine , et l'absolution qui leur avait été donnée par le légat Pierre de Bénévent. Un cardinal prit la parole en leur faveur avec beaucoup de force et d'éloquence ; l'abbé de Saint-Tibère et le chantre de l'église de Lyon firent de même : ce dernier surtout parut émouvoir le pape. Mais la plus grande parlie des evèques , surtout lesévêques français, se prononcèrent contre les suppliants , prolestant que c'en était fait de la religion catholique dans le Languedoc si on leur restituait leurs possessions, et que tout le sang répandu dans cette cause serait du sang et du dévouement perdus. Le concile déclara donc le comte Raymond VI déchu de ses fiefs, qui étaient définitivement transférés au comte de Montfort , et lui assigna une pension de quatre cents marcs d'argent , à condition qu'il vivrait hors de ses anciens domaines: sa femme Eléonore devait conserver les biens qui formaient sa dot : le marquisat de Provence était réservé au jeune Raymond, leur fils, pour lui être remis à sa majorilé, s'il était fidèle à l'Eglise. Quant aux comtes de Foix et de Comminges, leur cause fui renvoyée à un plus mûr examen. Il est digne de remarque que le marquisat de Provence, destiné au jeune Raymond , était composé des villes que son père avait abandonnées au sainlsiége , en cas qu'il vint à manquer aux conventions de Saint- Gilles; on avait plusieurs fois proposé au souverain pontife de le réunir au domaine apostolique ; mais il ne voulut jamais y consentir, et ne se prévalut des droits qu'il y avait acquis que pour le conserver a la maison de Touiou-e.

< Après la clôture du ccmcile, le jeune Raymond, qui s'était atliré l'eslime de tous par sa noble conduite, alla prendre congé du jiape. Il ne lui cacha point (ju'il se croyait injustement privé du patrimoine de ses ancêtres , et lui dit avec une fermeté naivi; et respectueuse, qu'il saisirait loutes les occasions de recouvrer avec gloiri! ce qu'il avait i)erdn sans faille, innocent III, louché du iiiallicur, de ruinoceiiie el du courage de ce jeune homme de dix-huit ans, lui donna celle bénédiclion proplielique : ■ Mon fils, dans

ET l'iÈCES JUSTIFICATIVES. 2r)3

toutes vos actions, puissiez-voii-^ Wm-m cuuiîiieiicer et mieux Unir encore (1) ! >■

« Montforl, investi par l'iiilippe-AuRuste des titres de duc de Narbonnc et de comte de Toulouse , ne jouit pas lonslenipsde la puissance qu'il avait si laliorieusement acquise. L'année 121(1 n'avait pas encore achevé sa course, que déjà le jeune Raymond était maiire d'une partie de la Provence Toulouse, d'un autre côté, fatiguée du joug de son nouveau comie, rappela le vieux Raymond de ia cour d'Anglelcrre où il s'était réfugié, et lui ouvrit ses portes. Un grand nombre de seigneurs , au piemier bruit de ce changement de fortune, se hâtèrent de prêter serment de fidélité à leur ancien suzerain. Le vainqueur de Aluret put comprendre alors qu'il ne suffisait pas de gagner des batailles, ni d'emporter les villes d'assaut , pour acquérir le prestige qui gouverne les peuples; il avait l'enconlré, pour son malheur, cette force honorable qui est dans l'humanité, et qui fait qu'on ne peut pas régner sur les hommes quand on ne règne pas sur leurs cœurs. Chassé de Toulouse, qu'il avait en vain désarmée et elTrayée par des supplices, il mit tristement le siège devant ses murs où il ne devait plus rentrer. La longueur du siège , l'incertitude de l'avenir, les reproches que lui adressait sur son inaction le cardinal Bertrand , légal apostolique, et aussi cet affaissement que causent les revers quand ils viennent tard , jetèrent le preux chevalier dans une mélancolie qui lui faisait demander la mort à Dieu. Le 25 juin 1218 , on vint lui dire , de grand malin , que les ennemis étaient en embuscade dans les fossés du château. Il demanda ses armes, et s'en étant revêtu , il alla entendre la messe. Elle était déjà commencée , lorsqu'on l'avertit que les machines de guerre étaient assaillies et en danger d'être détruites . « Laissez-moi , dit-il , que je voie le sacrement de notre rédemption ! » Un autre messager survint, qui lui annonça que ses troupes ne pouvaient plus tenir : « Je n'irai pas, dit-il , que je n'aie vu mon Sauveur (1). ' Enlin le prêtre ayant élevé l'hostie, Montfort, à genoux par terre et les mains au ciel, prononça ces mots : JSunc dimitiis , et sortit. Sa présence sur le champ de bataille lit reculer l'ennemi jusqu'aux fossés de la [dace; mais c'était sa dernière victoire. Une pierre l'atteignit à la tête; il se frappa la poitrine, se recommanda à Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie, et tomba mort.

«La fortune continua d'être favorable aux Raymond. De deui fils qu'avait laissés le comte de Montfort, le plus jeune fut tué sous les murs de Castelnaudary. Quatre années de mauvais succès persuadèrent à l'ainè qu'il n'était pas capable de porter l'héritage de son père , et il céda tous ses droits au roi de France. Le vieux Raymond , tranquille à Toulouse sous la protection des victoires de son fils, eut le temps de tourner ses regards vers le Dieu qui l'avait frappé, et qui l'avait rétabli. Le 12 juillet 1222, en revenant de prier à la porte d'une église , car il était toujours excommunié , il se sentit mal, et envoya chercher en toute hâte l'abbé deSainl-

(i) Histoire générale du Laitguediir , louie m.

{>] Pierrp de Vrmlx-Cernîiy , lli^tnirr îles .-//hiiip'ii,- . vh. lxxxvi.

Sernin , pour qu'il le récunciliiU ii IKslise. L'abbé le trouva déjà sans voix. Le vieux comte, uu le voyant, leva les yeux au ciel , et lui prit les deux mains , qu'il garda dans les siennes jusqu'à son dernier soupir. Son corps fut transporté à l'église des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusaltm , où il avait choisi sa sépulture ; mais on n'osa pas l'ensevelir à cause de l'excommunication, FI fut laissé dans un cercueil ouvert, et trois siècles après on l'y regardait encore couché , sans qu'aucune main eût été assez hardie pour clouer une planche sur ce bois consacré par la mort et par le temps. La question de sa sépulture fut agitée sous les pontilîcats de Grégoire IX et d'Innocent IV , à la demande de son lils. De nombreux témoignages attestèrent qu'avant de mourir il avait donné des signes réels de repenlance : toutefois on craignit de remuer celte cendre par des honneurs tardifs.

« Raymond \ 11 survécut vingt-six ans à son père. Il sut se défendre contre les armes mêmes de la France; mais, trop faible pour en soutenir toujours relVort, il conclut avec saint Louis (1), en 1228 , le traité qui termina celte longueguerre. Le mariage de sa lille unique au comte de Poitiers , l'un des frères du roi, avec la réversion du comté de Toulouse pour dol; l'abandon de quelques territoires ; la promesse d'être lidéle à l'Eglise et de se servir de son autorité contre les hérétiques; telles furent les conditions principales de la paix. L'Eglise la conlirma en rendant sa communion an jeune comte, qui , pour pénitence , s'engagea à servir la chrétienté en Palestine pendant cinq années. Vingt ans après , il songea sérietisement à s'acquitter de ce devoir, et partit pour la Terre-Sainte. Mais Dieu l'arrêta en chemin. Il tomba malade à Pris, non loin de Khodez , d'où s'élant fait transportera Milhaud, il y mourut le 27 septembre 1248, entouré des évèques de Toulouse, d'Agen, de Cahors et de lUiodez, des consuls de Toulouse, et d'une foule de seigneurs , tous venu* pour recevoir les adieux d'un prince qu'ils aimaient, et en qui s'éteignait, dans la ligive masculine, la branche aînée d'une illustre race. (Juand le saint viatique lut apporté au comte, il se leva de son lit et se rail à genoux par terre devant le corps de son Seigneur, réalisant dans sa mort, comme dans sa vie, le vu'ii qu'Innocent III avait autrefois formé pour lui en bénissant sa jeunesse: « Mon lils, dans toutes vos actions , puissiez-voiis bien commencer el mieux finir encore ! »

(H9) — « Dés les premiers siècles de l'Eglise , dit Fleury, jusqu'à la conversion de l'empereur Constantin , on ne punissait les hérétiques que (lar l'excomniunicalion , et il n'y avait point d'autre tribunal que celui des évèques, non-seuleineut pour juger de la doctrine, mais encore pour punir omix i]iii s'obstinaient à soutenir (elle qu'on avait condamnée d'hérésie. Dans la suite les empereurs lirent des lois pour faire le procès à ceux que les evèi|ues avaient iléclarés hérétiques; et cela dura jusqu'au xii* siècle. Mais les hérésies venant à se multiplier el les hérétiques s'ctanl rendus trop puissants, on fut contraint de tolérer beaucoup de choses aux-

(i) On pluiôl livre- Bla iclie lie Ca';t'llc', roinme on l'a vu dans l'tjîstoire de celle reine, (Tu. N /

quelles on ne pouvait remédier. Tout ce que purent faire les évèqnes, et surtout le? papes, ce fut il'envoyer .les prédicateurs et des légats pour convertir les hérétiques, et particulièrement les Albigeois qui causaient de grands désordres en Languedoc , comme fit le pape Innocent IIF. Mais en l'229 , le cardinal romain de Saint- Ange, légat du pape Grégoire IX , lint à Toulouse un concile où l'on fit seize décrets louchant les moyens qu'on devait employer pour rechercher et pour punir les hérétiques. Et c'est là propiement qu'on a commencé d'établir une inijuisition réglée, qui dépendait alors enliérement des évêques , comme étant ies juges naturels de la doctrine.

• Le pape Grégoire, plein de zèle, ne trouvant pas que les évêques agissent assez sévèrement à son gré, attribua trois ans après aux seuls religieux de Saint-Dominique ce tribunal d« l'inquisition. Ces religieux, voulant éviter ce qu'on avait trouvé à redire dans la conduite des évêques accusés d'avoir été trop indulgents, donnèrent dans l'autre extrémité et exercèrent leur charge avec tant de rigueur, que le comte et le peuple de Toulouse chassèrent de leur ville ces inquisiteurs avec tous les autres dominicains , et l'évèque même nommé Raymond, qui, étant de leur ordre, les favorisait beaucoup. Ils furent pourtant rétablis quelques années après ; mais on leur donna pour collègue un savant cordelier, afin que par sa prudence il modérât la trop grande ardeur de leur zèle. Ce tempérament n'empêcha pas qu'on ne trouvât l'inquisition encore trop rude, et l'on ne put s'en accommoder en France. L'empereur Frédéric II fit en 1244 un édit trés-sévère contre les hérétiques , et prit sous sa protection les inquisiteurs , auxquels il ordonna d'examiner ceux qui seraient accusés d'hérésie, pour être condamnés au feu par les juges séculiers , s'ils étaient opiniâtres , ou à une prison perpétuelle s'ils abjuraient.

' Mais comme immédiatement après il eut de nouveaux démêlés avec le pape Innocent IV, qui le déposa de l'empire au concile de Lyon, cet édit ne fut point exécuté, et l'hérésie, durant ces troubles, s'accrut beaucoup, sans qu'on pût agir efficacement contre ceux qui l'embrassèrent, jusqu'à la mort de cet empereur. Alors le pape Innocent, qui pouvait faire valoir plus aisément son autorité en Italie, y rétablit l'mquisiiion en 1251 , et en confia l'administration aux dominicains et aux cordeliers , mais conjointement avec les évêques, comme juges légitimes du crime d'hérésie, et les assesseurs nommés par le magistral pour condamner les coupables aux peines portées parles lois L'inquisition, ainsi réglée parie pape, fut reçue dans une bonne partie île l'Italie, et cette juridiction fut nommée le Saint-Office. Elle n est qu'une juridiction ecclésiastique établie dans les Etals du pape, du roi d'Espagne et du roi de Portugal, pour connaître des crimes d'hérésie, de judaïsme, de mahométisme, desoriilege , de sodomie et de polygamie.

(120) Guizot, Histoire de la civiUsalion en France, t. IV, p. 153.

(121) Clément Vaillant, Ancien Etal de France, liv. ii , ch. 5, p. 53. — Beaumanoir, ch. 46 , art. 36.

(122) Histoire des Papes . par le comte de Beaufort, tom. )I( , p. 72.

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(Itî.") Kxlrait de. Hlaurhc , infunlc de Casidle , parle baron iVkuleuil, liv. m , |>. I.j")-lô9, fl d'un oxcellciil article qu'a |niblié,eD jiiille'l flerniur, h Gaz<'llr dcx liibunaux ?iir le Droit public [riinçain conrernant In réci'in'i'.

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CIIAIMTKU: I".

Coup (J'œil sur la siiualion politique de la France a l'arrivée de Blanche dans ce royaume. — Naissance de la fcodalilô. — Avènement de Hugues Capel au Irône. — Mission civilisalrice des Capélicns. — Rôle pidilique de Hufiues Capel et de ses trois successeurs immédiats. — Louis VI el Louis VII. — Philippe-Auguste. — La France et lAnglet rre. — Politique à suivre , à cette époque , pour la gloire de la France. '

f.iiAnm.E II.

Parents de la reine Blanche. — Sa naissance — Sa jeunesse. — Son éducation et ses vertus, — Son mariage avec Louis VIII. roi de France; circonstances qui donnent lieu à ce mariage — Avantages politiques qu'en retire la France. — Portrait de la jeune princesse. '"^

cii.vriTRE m.

Bonheur et vei lu de Louis et de Blanche. — La princesse s'adresse à sainlDominique. — Naissance de saint Louis. — Mon d'Alphonse IX «td'Eléonore —Blanche injustement dépouillée du royaume de Caslille — Consnlalions de la princesse ; hauts faits d'armes de son époux. — On offre à Louis la couronne d'Angleterre. — Vie intime de Blanche. '^

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