‹ Histoire de la reine Blanche, mère de saint LouisChapitre 38 sur 49 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

(Page 160.)

(115) Histoire de France , tome II , page 544-555.

(116) Voyez plus haut le chapitre I''' de notre Wts/oire de la reine hlanche , page 8.

(117) Daru , Histoire de Bretagne , t. IL — Matthieu Paris , p. 25. (IIS) Le R. P Henri-Dominique Lacordaire , dans sa y te de

saint Dominique , donne un excellent résumé de la Guerre des Albigeois depuis son origine jusqu'à sa conclusion. .Nous allons citer textuellement ce résumé ; le lecteur , en y ajoutant les réflexions et les détails que nous avons donnés sur cette croisade, aura une histoire impartiale d'un fait que les passions ont défiguré comme à l'envi.

Laissons parler le célèbre auteur:

c La guerre, dit le Père Lacordaire, est l'acte par lequel un peuple résiste à l'injustice au prix de son sang. Partout où il y a injustice , il y a cause légitime de guerre jusqu'à s;Hisfaction. La guerre, ainsi définie, est donc, après la religion, le premier des offices humains : l'une enseigne le droit, l'autre le défend ; l'une est la parole de Dieu , l'autre son bras. Saint . saint , saint , est le

[i) Bell.-inii. ,1 X , lie lu Bealiliide des Saints , cil. 28. — Baroiiiiis« t. IX an de .lésus-Clirist 804.

Seigneur, le Dieu des armées, c'est-à-dire le Dieu de la juslice, le Dieu qui envoie le fort au secours du faible opprimé, le Dieu qui renverse les dominations superbes, qui crée Cyrus contre Babylone, brise en laveur des peuples les portes d'airain, change le bourreau en soldat et le soldat en hostie. Mais la guerre , comme les plus saintes choses , peut èlre retournée contre son but, et devenir 1 instrument de l'oppres-ion. C'est pourquoi, pour juger de sa valeur dans un cas particulier . il faut connaître quel fut son objet Toute guerre de délivrance est sacrée , toute guerre d'oppression est maudite.

c Jusqu'aux croisades , la défense du territoire et du gouvernement légitimes de chaque peuple occupa presque seule et retrempa la sainteté du glaive. Le soldat mourait aux frontières de la patrie , et ce nom était le plus élevé qui inspirait son cœur au moment des batailles Mais quand Grégoire VII eut éveillé dans l'esprit de ses contemporains l'idée de la république chrétienne, l'horizon du dévouement s'étendit avec celui de la fraternité. L'Europe , confédérée pour la foi, comprit que tout peuple catholique opprime, quel que fût l'oppresseur , avait droit à son assistance , et pouvait mettre la main sur le pommeau de son épée. La chevalerie naquit; la guerre devint non-seulement un service chrétien , mais encore un service monastique , et l'on vit des bataillons de moines couvrir de la haire et du bouclier les postes avancés de l'Occident. Il fut clair à toute àme baptisée qu'elle était la servante du droit contre la force , et qu'ouvrage de Dieu qui entend la moindre plainte de ses créatures , elle devait èlre prête au premier cri de détresse. Comme un chasseur debout et armé écoute au pied d'un arbre de quel côté vient lavent, l'Europe, en ces temps-là, la lance au poing et le pied dans l'étrier, écoutait attentivement de quel côté venait le bruit de l'injure. Qu'elle tombât du trône ou de la tour d'un simple château , qu'il iallùl passer les mers pour l'atteindre ou ne fournir que la course d'un cheval : le temps, le lieu , le péril , la dignité n'arrêtaient personne. On ne calculait pas s'il yavaitprolit ou perte: le sang se donne pour rien ou ne se donne pas. La conscience le paie ici-bas et Dieu là-haut.

■ Parmi les faiblesses que la chevalerie chrétienne avait prises sous sa garde, il v en avait une sacrée entre toutes, c'était celle de l'Église L'Église, n'avant ni soldats niremparts pour se défendre, avait été toujours à la merci des persécuteurs. Dés qu'un prince lui voulait du mal , il pouvait tout contre elle. Mais quand la chevalerie se fut formée, elle prit sous sa protection la cité de Dieu , d'abord parce que la cité de Dieu était faible , ensuite parce que la^ cause de sa liberté était la cause même du genre humain. A titre d'opprimée , l'Église avait droit comme tout autre à l'assistance du chevalier; â titre d'institution fondée par Jésus-Christ pour perpétuer l'œuvre de l'affranchissement terrestre et du salut éternel des hommes, l'Église était la mère , l'épouse , la sœur de quiconque avait reçu un bon sanget une bonne épée. Je me persuade qu'il n'est personne aujourd'hui qui soit incapable d'apprécier cet ordre de sentiments ; la gloire de notre siècle , parmi bien des misères , est de connaître qu'il est des intérêts plus hauts, plus universels que

las intérêts de famille et de nnlion. La sympathie des peuples franchit de nouveau leurs frontières, et la voix des opprimés retrouTe dans le monde un écho. Quel est le Français qui n'accompagnerait de ses vœux , sinon de sa personne , une armée de chevaliers marchant à travers l'Europe au secours de la l^ologne? Quel est le Français , même incroyani , qui ne compte parmi les crimes dont soulTre cet illustre pays la violence faite à sa religicm, l'exil de ses prêtres el de ses évèques , la spoliation des monastères , le rapi des églises, la torture des consciences? Si l'arrestation arbitraire el l'emprisonnement de l'archevêque de Cologne ont causé à l'Europe moderne une si vive émotion, que dùt-ce être de l'Europe du xiii* siècle apprenant qu'un ambassadeur apostolique venait d'être tné en trahison par un coup de lance?

« Ce n'élaitpas d'ailleurs le premier acte oppressif dont la chrétienté avait à demander raison au comte de Toulouse. Depuis longtemps nulle sécurité n'existait plus pour les catholiques dans les pays dépendants de sa domination. Les monastères étaient dévastés, les églises pillées: il en avait transfcjrmé plusieurs en forteresses; il avait chassé de leurs siéj;es les évèques de Carpentras et de Vaison; un catholique ne pouvait obtenir justice de lui contre un hérétique : toutes les entreprises de l'errenr étaient placées sous sa sauvegarde, et il atTectait pour la religion ce mépris éclatant qui dans un prince est déjà une tyrannie. Un jour que l'évcque dOrange était venu le supplier d'épargner les lieux saints, el de s'abstenir au moins le dimanche et les fêîes, des maux dont il accablait alors la province d'Arles , il prit la main droite du prélat, et lui dit : « Je jure par cette main de ne tenir aucun compte du dimanche et l'es fêles , et de ne faire merci ni aux personnes ni aux choses ecclésiastiijues (1 )• «La France, à celte époque, était infestée de gens de guerre sans service , qui , réunis par bandes nombreuses, remplissaient les chemins de brigandages et de meurtres. Poursuivis par Philippe-Auguste , ils trouvaient sur les terres du comte de Toulouse, sou vassal , une siire impunité , qui était due à l'ardeur avec laquelle ils coopéraient à ses desseins par leurs déprédations et leurs cruautés sacrilèges. Ils enlevaient des tabernacles les vases sacrés, profanaient le corps de Jésus-Christ, arrachaient aux images des saints leurs ornements pour en couvrir des femmes perdues : ils détruisaient des églises de fond en comble; les prêtres étaient meurtris à coups de verges ou de bâton; plusieurs furent écorchés vifs. Une exécrable trahison du prince laissait ses sujets sans défense contre une persécution d'assassins. Quand donc, après tant de crimes dont il était l'auteur ou le complice, le comte de Toulouse eut reçu au nombre de ses amisel comblé de faveurs le meurtrier de Pierre de Casteinau, la mesure fut pleine; il était arrivé a ce moment de la tyrannie où elle s'affaisse par son propre excès.

t On se tromperait toutefois beaucoup en croyant qu'il était facile à la chrétienté d'avoir raison du comte de Toulouse. Sa position

(i) Lettres d'Innocent lit , liv. x, lettre lxix.

était foiQiidable, cl r<';vénem(;nt l'a bien prouvé. Raymond VI mouiul vicloricux de ses ennemis ;i[irés quatorze années de guerre; il liaasuiil a son fils , qui en jouit jusqu'à sa mort , le patrimoine de ses ancêtres, et ce grand lief ne fut réuni à la couronne de France que par suite du mariyj^e d'un frère de saint Louis avec la fille unique du comte Raymond Vil. La force de cette maison tenait à bien des causes. Elle avait de longues racines dans le pays par l'antiquité, et une illustration méritée la recommandait à l'amour des peuples. L'hérésie, devenue presque générale, avait formé entre le prince et ses sujets un nouveau lien , qui, en les séparant du reste de la chrétienté, donnait à leurs rapports le nerf d'une ligue religieuse. Les vassaux de tout rang partageaient les erreurs de leur suzerain , et la convoitise des biens du clergé ajoutait en eux à la communauté des idées celle des intérêts. Ce qui restait de catholiques n'élail ni assez fervents ni assez nombreux pour all'aiblir beaucoup le faisceau si bien serré dont le comte de Toulouse était le ntuud. Il avait, en outre, pour alliés fidèles de sa cause , les comtes de Foix et de Commiuges , le vicomte de Réarn , le roi d'Aragon Pierre II, dont il avait épousé la sœur, et il était tranquille du coté de la Guieune, possédée par les Anglais. Phili|)pe- Auguste, son suzerain, occupé chez lui par ses querelles avec l'Angleterre et l'empire, ne pouvait être le chef de la croisade, et sans ce chef, le seul à craindre, l'armée des croisés, composée de bandes mal unies , n'avait guère à se promettre que de fragiles victoires, et une dissolution naturelle plus prompte encore que les revers. Maiire de toute la ligne des Pyrénées , ayant derrière lui l'Aragon pour le soutenir, à droite et à gauche deux mers inolFensives, autour de lui une multitude de villes fortes et défendues par des vassaux dévoués, le comte Haymoml avait mille chances d'être supérieur à ses ennemis. La guerre des Albigeois était donc une guerre sérieuse , où les dillicullés morales surpassaient encore les difficultés stratégiques. Car que faire de ce pays une fois qu'on en serait maiire? Mous verrous le sens exquis et généreux d'Innocent m , sans cesse averti qu'il y avait là un abîme , et un grand capitaine, victorieux d'abord, tomber sous le poids de ses aflliclions avant d'èlre atteint de la morl du soldat.

« Dès qu'Innocent lll eut appris le meurtre de Pierre de Caslelnau , il écrivit une lettre aux nobles hommes, comtes , barons, chevaliers des provinces de Marbonne, Arles, Embrun, Aix et Tienne, dans laquelle, après avoir dépeint avec éloquence la mort de son légat, il déclarait le comte de Toulouse excommunié, ses vassaux et ses sujets déliés de leuis serments d'obéissance, sa personne et ses teires mises au ban de la chrôlienlé. Il prévoyait néanmoins le cas où le comte se repentirait de ses crimes, et lui laissait une porte ouverte pour rentrer en paix avec l'Eglise. Celte lettre est du 10 mars 1208. Le souverain pontife écrivit dans des termes semblables aux archevêques et évéques des mêmes provinces, à l'archevêque de Lyon, à celui de Tours, et au roi du France (1). Il adjoigml à l'abbéde Citeaux, le seul de ses légats qui

(i] LJT. SI , lettres xx«i, xxvn et xxvui.

eût survécu , Navarre . évèque de Conserans , el Hugues , évèque de Riez, et chargea particulièrement l'abbé de Citeaux de prêcher la croisade avec ses religieux. Les préparatifs s'en firent pendant le reste de l'année et le printemps de l'année suivante.

' Cependant, eiTrayé de tout ce qui se passait, et sachant que les évêques de la province de Narbonne avaient député vers le pape leurs collègues de Toulouse et de Conserans pour l'informer en détail des maux de leurs églises , le comle Raymond envoya de son coté à Rome l'archevêque d'Auch et l'ancien évèque de Toulouse, Rabenslens. Us devaient se plaindre amèrement de l'abbé de Citeaux , el dire au souverain pontife que leur maiire était prêt de se soumettre et de donner au saint-siége toute satisfaction , si on lui accordait de plus équitables légats. Innocent III y consentit, et lit partir pour la France le notaire apostolique .Milon, homme d'une prudence consommée , avec la mission spéciale d'entendre el de juger la cause du comte. .Milon convoqua à Valence une assemblée d'évèques , oii Raymond, s'èlanl présenté , accepta les conditions de paix qui lui furent proposées. C'étaient celles-ci : qu'il chasserait les hérétiques de ses terres , ôlerait aux juifs tout emploi public, réparerait les dommages qu'il avait causés aux monastères et aux églises , rétablirait dans leurs sièges les évêques de Caipentras et de Vaison, veillerait à la sûreté des routes, n'exigerait plus d'impôts contraires aux usages anciens du pays , et purgerait ses domaines des bandes armées qui les infestaient. En gage de sa sincérilé, Raymond mit entre les mains du légat le comté de Melgueil et sept villes de Provence qui lui appartenaient, sous la condition d'en perdre la souveraineté s'il manquait à sa parole. On convint que sa réconciliation solennelle avec l'Eglise aurait lieu il Saint-Gilles, selon les formes usitées dans ces temps-là. Si le comte de Toulouse avait été de bonne foi , la pénitence publique à laquelle il se soumettait, loin de l'abaisser devant ses contemporains et devant la postérité , eût èli' pour lui un titre au respect de tous les chrétiens. Théodose ne perdit rien de sa gloire pour s'être laissé arrêter par saint Ambroise aux portes de la cathédrale de Milan : le crime seul déshonore ; l'expialion volontaire , dans un souverain surtout , est un hommage rendu à Dieu et à l'humanité , qui relève celui qui en est capable , et le rend participant de l'honneur invincible qui est en Jésus-Christ cruciliè. L'orgueil peut-être ne comprend point ce que je dis là; mais qu'importe! Il y a longtemps que la croix est maîtresse du monde, sans que l'orgueil ail encore deviné pourquoi. Laissons cet aveugle-né , el répétons à (^ui peut l'entendre la parole di; celui (|ui a conquis la terre et le ciel par un supplice volontairement soutTert : (Juiconque s'élève sera abaisse , quiconque s'abaisse sera eralte (I). Si donc le comte de Toulouse eût élé de bonne foi, la péniience qu'il avait acceptée eùl ramené l'intérêl sur sa tête par tous les côtés. Les hommes malheureux ne sauront jamais assez la puissance de l'arme qui est dans leurs mains. Mais le comte de Toulouse n'était pas de bonne foi ; la politique .seule lui avait arraché des promesses qu'il n'avait

(i) Saint Maltti. , 2i, u.

ET PIÈCES JLSiillCATIVtS. 245

pas la voloiili'; d'accomplir, el loixiue, aux portes ilc l'abbaye (le Saint - Gilles , après avoir juré sur les reliques des saints et sur le corps même du Seigneur, de tenir ce qu'il avait promis, il présenta ses épaules nues aux verges du légal, ce n'était plus qu'une indigne scène de parjure et d'ignominie. Ce qu'il n'eut [las dû soullrir a la dernière extrémité , cet homme le souillait sans avoir tiré l'épée. Une circonstance mémorable vint aggraver son châtiment el lui donner un grand caractère. Quand il voulut sortir de l'église, la foule était si pressée qu'il ne put faire un pas; on lui ouvrit une issue secrète à travers les souterrains consacrés aux sépultures, et il passa nu el meurtri devant la tombe de Pierre de Casteinau.

■ Quelques jours apn-s cette scène, qui avait en lieu le IS juin 1209, le légat Milon alla rejoindre a Lyon l'armée des croisés. Elle avait a sa tèie le duc de liourgogne , les comtes de iS'evers, de Saint-Paul, de Bar, de Montforl, plusieurs autres seigneurs de marque el quelques prélats. Innocent III avait ordonné, en cas d'absolution du comte de Toulouse , qu'on respectât son domaine direct, mais qu'on marchât contre ses vassaux et ses alliés pour obtenir leur soumission. L'armée s'avança donc vers le Languedoc, et à peine avait-elle atteint Valence, que le comte harmond \iiil au-devant d'elle revêtu lui-iiiéme de la croix. On mit le siège devant Bèziers, qui , emporté d'assaut à l'improviste, fut victime de la fureur du soldai, sans dislin<'.lion d'âge, de sex(! , ni même de religion. Les légats, dans leurs lettres au souverain pontife, estimèrent le nombre des morts à près de vingt mille. Ce carnage, qui n'avait été ni voulu ni prévu , est un des événements qui ont jeté sur la guerre des Albigeois une couleur qu'il n'est au pouvoir d'aucun historien d'ell'acer. La prise de Carcassonne suivit de prés <;elle de Bèziers. Les habilanls se rendirent et eurent la vie sauve; la ville fut abandonnée au pillage de dessein prémédité. Il était difficile d'ouvrir plus mal une guerre plus juste dans son principe.

« Jusque-là la croisade n'avait en pour âme et pour chef que l'abbé de Citeaux. Après le succès de Bèziers et de Carcassonne, les croisés, dont beaucoup songeaient à la retraite, crurent utile d'élire un chef militaire. Le choix fut remis à un conseil composé de l'abbé Oe Citeaux, de deux évêques et de quatre chevaliers , qui ne jugèrent personne plus digne du commandement que le comte Simon de .Montforl, Cet homme de guerre descendait de la maison de Hainaut; il était né du mariage de Simon III, comte de Montfort el d Evreux, avec une lille de Bobert, comte de Leicesler, el il avait épousé Alice de Montmorency, femme héroïque comme son nom. On ne pouvait voir un plus hardi capitaine ni un plus religieux chevalier que le comte de Montforl , et s'il eût joint an\ qualités i-minentes qui resplendissaient dans sa personne un meilleur fond de désintéressement el de douceur, nul des croisés d'<ti..;nl n'aurait surpassé sa gloire. A jieine eut-il été nommé au coiuraandemenl général, qu'il se vil presque abandonné de tous. Le comte de Nevers , celui de Toulouse, le duc de Bourgogne , se retirèrent l'un après l'autre, laissant avec Montforl une trentaine de cheva-

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