‹ Histoire de la renaissance de la liberté en Italie, de ses progrès, de sa décadence, et de sa chute; (volume 2)Chapitre 2 sur 13 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Anarchie dans le duché de Milan. — Les Vénitiens font la conquête de Padoue et de V^érone; les Florentins celle de Pise. — Florence, tour à tour menacée par Ladislas 3 roi de Naples, et par Philippe-Marie Visconti, maintient contre eux la balance de V Italie. — i4o3 — 1432.

.La renaissance de la liberté , en Italie , avait été signalée par le développement du caractère moral des Italiens , plus encore , s'il est possible , que par celui de leur intelligence. La sympathie qui existe entre les concitoyens, l'habitude de vivre les uns avec les autres, les uns par les il. » 1

autres , de rapporter tout au bien de tous , fait fleurir dans les républiques des vertus dont les pays despotiques ne sauraient présenter même l'image. Celui qui a une patrie conçoit seul le devoir de se sacrifier pour elle ; les artifices cachés de l'intrigue et de la flatterie sont des recommandations auprès d'un maître , on acquiert son amitié en favorisant ses vices , et il récompense à son tour ceux qui le servent aux dépens de la morale, en partageant avec eux son pouvoir- mais pour plaire au peuple, pour s'élever par le peuple , il faut montrer des vertus et non des vices ; on n'obtient la sympathie de tous que par ce que l'on a en soi de plus honorable ; on ne persuade , on n'entraîne une assemblée populaire que par un appel à ses vertus : même dans ses égaremens il se retrouve toujours quelque chose de la franchise , de la loyauté , de la générosité par lesquelles les hommes sympathisent entre eux 5 tandis que s'ils conçoivent la pensée d'une noirceur, c'est un secret qu'ils dérobent avec honte aux regards : il leur serait plus facile de l'exécuter que de l'annoncer et de la recommander au public. Le tyran agit sur les hommes par la terreur, par la corruption, la vénalité, l'espionnage, l'envie ; un gouvernement libre ne saurait les conduire qu'en s'adressant à leurs passions les plus honorables 5 l'éloquence, pour remuer les masses, doit se faire entendre par

l'honneur, la pitié, la justice, le courage de tous. Aussi, lorsque au douzième siècle l'Italie était couverte de républiques , lorsque toutes ses villes combattaient en même temps pour la liberté, elle fut aussi riche en vertus. Cette richesse, la plus précieuse de toutes, alla en diminuant avec le progrès des siècles; elle diminua précisément dans la même proportion que les États libres diminuèrent en nombre. Dès qu'on entrait dans un Etat libre , on pouvait compter d'y trouver la loyauté dans les négociations et les traités, le zèle pour le bien de tous dans les alliances, le courage et la constance dans l'adversité; une libéralité sans bornes des riches envers les pauvres , dans les grandes calamités ; l'empressement de tous ceux qui avaient quelque chose , à consacrer leur fortune au salut de tous; l'énergie enfin du peuple pour réprimer par une force commune toutes les injustices, toutes les violences ; et s'il tombait alors dans quelque excès , c'était presque toujours une indignation vertueuse qui l'avait égaré. Au contraire , dès qu'on passait dans les Etats de quelqu'un des tyrans Lombards ou Romagnols , on trouvait un gouvernement qui, se sentant hostile à l'opinion publique, ne se soutenait que par le crime et par la perfidie : des espions surveillaient et dénonçaient toute expression de sentimens généreux , ils s'insinuaient dans les familles pour les

trahir, ils abusaient des liens sacrés de parenté, de domesticité , de voisinage , pour en faire autant de pièges; ils enseignaient que la prudence d'un sujet c'est de se défier de tous , et de ne pas se mêler des affaires d'autrui. L'assassinat, l'empoisonnement, étaient des moyens communs de gouvernement : chacun des tyrans italiens était souillé du sang de quelqu'un de ses proches; chacun avait à ses gages des meurtriers pour le défaire de ceux qui lui portaient ombrage ; chacun ne comptant plus sur une vertu publique qu'il outrageait, maintenait l'ordre par la terreur, et, s'apercevant que la mort n'inspirait plus de crainte, joignait au supplice capital des agonies prolongées dont le spectacle rendait les hommes plus farouches encore.

Mais le champ de la vertu se rétrécissait de siècle en siècle en Italie , et le champ du crime s'élargissait. Le royaume de Naples, dès sa fondation, au douzième siècle, dès l'asservissement des trois républiques de Naples, Gaè'te et Amalfi, s'était montré étranger aux sentimens d'association et de sympathie entre ses habitans , comme au patriotisme des citoyens ; il avait été dès-lors gouverné par une cour et une noblesse corrompues , qui ne lui présentaient à imiter que des exemples vicieux. Au treizième siècle, la Lombardie avait été à son tour détachée du domaine de la liberté , pendant les convulsions qu'y entre-

tinrent, soit la violence des factions guelfe et gibeline, soit le mépris de la noblesse pour toutes les lois. Chaque république tomba à son tour, à plus d'une reprise, sous le joug d'un tyran, et quelque court que fut son règne , il suffisait pour familiariser les sujets avec l'idée de la violence mise à la place du droit, et avec le succès du crime; en même temps le dévouement des factieux à leur chef, le patriotisme se rapportant aux partis et non à la chose publique, pervertissaient la morale. et confondaient les règles du juste et de l'injuste. Ce fut bien pis au quatorzième siècle : le pouvoir avait passé en Lombardie à ceux qui devaient en faire l'usage le plus destructif des vertus publiques. C'était le crime quiy élevait les princes. La perfidie envers les voisins , ou la trahison domestique, marquaient le commencement et la durée de chaque règne. Les tyrans étaient si nombreux , si rapprochés des yeux de tous les citoyens, que leur exemple était toujours présent pour corrompre et pervertir les âmes. Aucun père de famille ne pouvait cacher à ses enfans que le prince auquel ils devaient obéir n'était parvenu au pouvoir qu'en trahissant ses amis ou ses concitoyens , en empoisonnant , en poignardant son oncle ou ses frères.

Les exemples des succès du crime n'étaient pas moins fréquens dans tous les Etats de l'Eglise. Chaque ville delà Romagne, de la Marche, du

chap. îx. patrimoine de saint Pierre , avait son tyran ; et chaque tyran ne régnait qu'en foulant aux pieds tous les devoirs moraux. Bien plus , Bernabos et Jean-Galéaz Visconti avaient , en quelque sorte , tenu école de trahison pour les États de l'Eglise et la Toscane. Ils étaient sans cesse occupés à favoriser toutes les usurpations, et ils promettaient d'avance leur alliance à quiconque, par un forfait, pourrait étouffer la voix d'un peuple libre, et le faire passer du gouvernement de la morale à celui du crime.

i4o2-i4i2- Au commencement du quinzième siècle, toutes ces causes d'immoralité, qui conspiraient en Italie contre les vertus publiques , agirent avec un redoublement de force. Lorsque Jean Galéaz fut frappé inopinément par la peste , au milieu de sa carrière de succès , il partagea ses États entre ses deux fils , Jean-Marie , alors âgé de treize ans , qu'il déclara duc de Milan , et Philippe-Marie , âgé de douze ans, qui fut comte de Pavie. Mais comme ces princes étaient trop jeunes pour gouverner, il les recommanda aux condottieri qu'il avait à son service, et qu'il fit entrer dans le conseil de régence. C'étaient les capitaines de cette nouvelle milice italienne qui l'avaient si bien servi dans l'accomplissement de ses projets , et auxquels il accordait une grande confiance. L'école , il est vrai , d' Alberic de Barbiano , qui avait formé de braves soldats et de bons gêné-

raux , n'avait pu former de même de bons ci- chap, ix. toyens ou des hommes vertueux ; et Jean Galéaz l¥^H^aurait eu besoin , pour protéger ses enfans , de retrouver dans les conseillers qu'il leur laissait les principes qui l'auraient gêné , tandis que ces hommes n'étaient que des serviteurs. Jacob del Verme, Pandolfe Malatesti, Facino Cane, Otto Bon Terzo , et les autres capitaines auxquels il se confia, étaient des soldats d'aventure qui faisaient de la valeur une marchandise, du carnage un métier, du pillage un moyen de fortune ; qui, indifférens dans leur choix entre le juste et l'injuste, étaient prêts à combattre pour quiconque voudrait les payer, et à trahir ensuite pour celui qui les paierait le plus. Ils ne se montrèrent pas long-temps gardiens fidèles du dépôt que leur maître leur avait confié. Ils le partageaient avec Catherine, veuve de Jean Galéaz, et avec François Barba vara , qu'on croyait être son amant , et qu'on avait vu commencer sa carrière comme valet de chambre du duc.

Les hommes de guerre dédaignèrent d'obéir à une femme et à un valet. En même temps , les chefs des anciens partis, dans les villes soumises aux Visconti, se soulevèrent avec leurs partisans pour recouvrer la souveraineté qu'avaient exercée leurs pères ; les condottieri les combattirent ; mais ce fut pour leur propre compte ; Facino Cane s'empara de la tyrannie à Alexandrie, Otto

ciiap. îx. Bon Terzo à Parme, PanHolfe Malatesti à Bres- 1402-1412. cja^ ^u miiieu de cette anarchie , la duchesse crut faire preuve d'énergie en se montrant violente et cruelle ; elle fit tomber sur l'échafaucl , sans jugement, la tête de plusieurs nobles milanais ; elle abandonna plusieurs cités aux soldats pour les livrer au pillage; elle ne fit ainsi que redoubler la haine qu'elle inspirait : François Barbavara fut obligé de s'enfuir, elle-même fut jetée en prison, et elle y mourut empoisonnée le 16 octobre ] 4°4« En même temps, tout le reste du duché de Milan fut divisé en autant de souverainetés indépendantes qu'il comptait de villes. Dans les unes , c'étaient les anciens chefs des partis guelfe ou gibelin qui recouvraient le pouvoir; dans d'autres , les capitaines d'aventure qui s'y trouvaient en garnison; dans plusieurs , d'audacieux scélérats , tels que Jean de Vignate à Lodi, ou Gabrino Fondolo à Crémone , qui profitaient de l'amitié et de la confiance d'un autre usurpateur pour l'assassiner et s'asseoir à sa place. Jamais encore, dans cette Lombardie si fertile en tyrans, le pouvoir ne s'était souillé par plus de crimes. Jean-Marie Visconti , qui avait vu se détacher de ses Etats presque toutes les villes soumises à son père , portait cependant toujours le titre de duc de Milan, tandis que son pouvoir, dans cette ville même , passait d'un ambitieux à l'autre , et fut enfin recueilli par Facino Cane , un des

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meilleurs généraux de son père. Jean-Marie ne c«ap. ix. se réservait du pouvoir souverain qu'une indul- I^02*I/''12gence sans bornes pour ses vices. Son libertinage aurait été à peine remarqué ; ce qui le signala , ce fut le plaisir affreux qu'il cherchait dans la cruauté. Passionné pour la chasse , il trouva qu'il ne jouissait point assez des triomphes qu'il remportait sur des animaux muets , parce qu'ils ne se plaignaient pas, et qu'on ne sentait pas assez qu'ils soufîraient. Il imagina de chasser aux chiens courans des hommes, au lieu de bêtes fauves, et il se fit livrer tous les criminels que condamnaient les tribunaux , pour prendre contre eux ce barbare plaisir : il fit nourrir ses dogues de chair humaine, afin qu'ils fussent plus ardens à les déchirer; et, lorsque les victimes lui manquèrent , il dénonça aux tribunaux jusqu'aux crimes auxquels il avait participé , pour faire condamner ses complices; après quoi ils étaient livrés à son piqueur Squarcia Giramo , chargé de pourvoir aux chasses ducales. Il fut enfin assassiné par des. gentilshommes milanais , le 16 mai 1412. Les sentimens élevés et les vertus qui avaient fait honneur à la nation italienne étaient obscurcis même dans les républiques de Gênes, de Lucques , de Pise, de Sienne, de Pérouse et de Bologne; ces républiques, dans le cours du quatorzième siècle , avaient toutes succombé plus d'une fois a la tyrannie; aussi l'exemple des

chap. îx. cruautés , des perfidies , et du succès des usur- 1402-1412. pfateurs auxquels elles avaient dû obéir, avait eu sur tous leurs citoyens une influence corruptrice. Venise ne conservait point non plus la vraie vertu italienne : souvent ses citoyens donnaient des exemples d'un dévouement sans bornes à la patrie, d'une soumission sans réserve à ses ordonnances les plus sévères; mais Venise était une aristocratie étroite et jalouse , qui, selon l'esprit de ce gouvernement, n'avait encouragé comme patriotisme que l'égoïsme national. Les autres peuples n'étaient comptés pour rien par les Vénitiens , qui croyaient faire preuve d'héroïsme en supprimant tous les sentimens humains , en faisant taire tous les devoirs moraux quand il s'agissait de l'avantage de leur république. Venise était administrée par des conseils secrets où la voix du peuple n'était point entendue : sa politique extérieure était dirigée par le conseil des Dix, qui dans ses assemblées mystérieuses ne prenait pour guide que l'intérêt. Les décemvirs osaient sans rougir proposer à des collègues, rassemblés sous serment et animés du même esprit qu'eux, le sacrifice de l'honnête et du juste à l'utile. La vertu italienne s'était donc tout entière réfugiée à Florence. C'était là seulement que tout le peuple^ délibérait, que tout le peuple s'associait à la paix, à la guerre , ou aux négociations , comme à l'ad-

ministration , et que rien n'était proposé au pu- chap. ix. blic et ne pouvait obtenir l'assentiment de tous, UD*-'1*^ que ce que tous sentaient être juste, honorable et généreux. La république de Florence était toujours prête à exposer son repos et sa fortune pour l'équilibre et l'indépendance de l'Italie, pour la liberté de tous, pour les progrès des lumières et de la civilisation : pendant deux siècles on la vit toujours empressée à se présenter comme le champion de tout ce qu'il y avait de bon et de noble. L'Italie peut à bon droit se glorifier de ce que là où elle était libre elle se montrait constante dans la route de la vertu , tandis qu'elle n'a point à rougir des crimes de ses tyrans. Plusieurs milliers de citoyens avaient toujours contribué par leurs votes à tout ce que Florence avait fait de grand, tandis que cinquante princes , distribués dans cinquante palais, avec le petit nombre de scélérats que le propre du gouvernement tyrannique est de mettre en évidence , suffisaient pour commettre , en dépit de toute la population , tous les crimes qui épouvantaient l'Italie.

Au moment où la mort de Jean Galéaz anéantit , du moins pour un temps , le pouvoir si menaçant des ducs de Milan , les deux républiques qui , seules en Italie , avaient survécu à ses intrigues , et qu'il avait en vain menacées , profitèrent de l'anarchie où la Lombardie était tom-

ciiap. îx. bée, pour recouvrer leurs forces et s'agrandir i4o2-ui2. par d^ conquêtes. Venise qui s'était enfermée dans ses lagunes en ressortit pour étendre ses frontières jusqu'au lac de Garda ; et Florence , à qui Jean Galéaz avait pendant un temps interdit l'approche de la mer , fit la conquête de Pise , dont les ports lui étaient nécessaires pour sauver son commerce et son existence même.

François II de Carrara, rétabli en i3o,o dans la souveraineté de Padoue, était demeuré dèslors fidèle au parti guelfe et à l'alliance des Florentins. Il se flatta de pouvoir profiter du bouleversement que la mort de Jean Galéaz causait dans toute la Lombardie , et il invita Guillaume de la Scala à venir le joindre pour recouvrer de concert avec lui les seigneuries de Vérone et de Vicence. Guillaume était fils de cet Antonio, qui, par son alliance avec les Vénitiens , avait causé , quinze ans auparavant , la ruine des Carrara et la sienne propre ; mais un malheur commun les réconcilia. Le 7 avril i4°4> ^s s'emparèrent ensemble de Vérone; le 21 avril suivant délia Scala mourut , et l'on répandit le bruit que Carrara l'avait empoisonné. En effet , le 17 mai il fit arrêter les deux fils de ce seigneur, et il s'empara de la ville et de la forteresse de Vérone. Dans cet intervalle celle de Vicence s'était déjà donnée d'elle-même aux Vénitiens. Ceux-ci jusqu'alors n'avaient cher-

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ché leur grandeur que dans le commerce, la chap. tx. marine et les possessions d'outre-mer; mais le "i02-1*12bouleversement auquel toute laLombardie était livrée fit naître en eux une ambition nouvelle : ils résolurent d'étendre leur domination dans une contrée qui semblait appeler leurs armes. Ils traitèrent avec la duchesse Catherine Visconti, qui renonça à tous les droits que son fils pouvait avoir sur Vérone et Padoue , et ils mirent sur pied une armée de neuf mille gendarmes. Leur immense richesse leur permit de choisir les capitaines les plus distingués et les meilleurs soldats de l'Italie. La république , en les appelant à sa solde , se fit une règle de ne jamais confier à un de ses citoyens le commandement de ses armées , pour n'avoir point à redouter sa puissance et sa gloire, et de ne jamais laisser introduire des soldats dans la ville même de Venise , qui n'avait besoin pour sa défense que de ses lagunes , de ses galères et de ses matelots. Deux sénateurs, désignés par le nom de procurateurs de Saint-Marc , furent chargés de suivre dans les camps le général étranger que la Seigneurie choisissait , et de le surveiller.

La guerre entre Venise et le seigneur de Padoue fut déclarée le 23 juin i4o4- François de Carrara la soutint avec une grande bravoure ; mais abandonné , sans alliés , k des forces infiniment supérieures aux siennes , il vit forcer suc-

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chap. ix. cessivement le passage des divers canaux qui 1402-U12. C011paient son territoire, et derrière lesquels il s'était fortifié. Avant la fin de la campagne de i4o4, tout le Padouan fut ravagé par l'armée vénitienne , et presque tous ses châteaux forts furent pris. Le 12 juin i4o5, cette armée vint assiéger François de Carrara dans sa capitale, en même temps qu'une autre division assiégeait dans Yérone son second fils Jacob de Carrara , et le* forçait à capituler le 23 juin. La population des campagnes s'était réfugiée dans Padoue: mais les privations et les souffrances qu'elle y éprouvait firent éclater dans cette ville une maladie contagieuse qui emporta quarante mille victimes. A la tête des survivans , Carrara et son fils aîné continuèrent à combattre avec une valeur obstinée jusqu'à ce que les Vénitiens eussent pénétré dans un de leurs retranchemens. Alors, le 19 novembre i4o5, il fallut bien capituler. Carrara se flattait cependant toujours que la république lui accorderait quelque dédommagement pour la principauté qu'elle lui enlevait. Il se rendit à Venise avec son fils aîné , sous la foi du général entre les mains duquel il avait capitulé : à leur arrivée , ils furent jetés dans une prison où ils trouvèrent Jacob de Carrara qui avait été fait prisonnier à Vérone. Le conseil des Dix , mettant en pratique la maxime donnée plus tard par Machiavel , d'anéantir la

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race des tyrans détrônés , pour détruire avec chap. ix. elle le zèle de leurs partisans , leurs espérances et leurs complots , fit étrangler dans leur prison, le 16 janvier 1406, François de Carrara et ses deux fils- il mit à prix en même temps la tête des plus jeunes princes de cette maison qui lui avaient échappé , et celle de tous les survivans de la maison délia Scala. Aucun d'eux cependant ne tomba sous le poignard des assassins , auxquels Venise promettait une honteuse récompense ; mais ils ne recouvrèrent jamais les Etats de leurs pères.

Les Florentins regardaient François de Carrara comme un des plus fermes champions du parti guelfe en Lombardie ; ils faisaient cas de son alliance , mais ils ne se croyaient pas obligés de se jeter pour lui dans une guerre qu'ils l'accusaient d'avoir provoquée par son attaque sur Vérone. D'ailleurs tous leurs efforts étaient alors dirigés contre Pise ; ils regardaient la conquête de cette ville comme une condition nécessaire de leur existence , depuis que Jean Galéaz, en asservissant tous les Etats qui les entouraient , leur avait fait éprouver , par son blocus , le besoin d'assurer leur communication avec la mer. Jean Galéaz avait laissé la seigneurie de Pise à son fils naturel , nommé Gabriel-Marie , qui était venu avec sa mère prendre possession de cette ville. Celle de Sienne

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chap. ix. s'étant remise d'elle-même en liberté au mois de T/,02-1412. mars !^o4, était rentrée dans l'alliance des Florentins. Pérouse et Bologne avaient aussi, dès le mois de septembre précédent, secoué le joug des Visconti; mais elles s'étaient soumises volontairement à l'Église, qui leur avait laissé leur administration républicaine. Les Cancellieri, les comtes Guidi, les Ubertini, et les autres nobles feudataires des Apennins , qui s'étaient mis sous la protection de Jean Galéaz , en avaient été punis par la république, qui les avait ramenés sous son obéissance. Lucques demeurait soumise à Paul Guinigi , qui gouvernait avec modération cette ancienne république, et qui cherchait à se faire oublier de ses voisins. Pise seule en Toscane demeurait ennemie des Florentins ; mais comme Gabriel-Marie sentait bien que les Visconti ses frères n'étaient pas alors en état de le défendre , il acheta la protection du maréchal Boucicault , qui représentait le roi de France à Gênes. Boucicault y exerçait seulement les droits limités que la constitution accordait au doge ; mais les Génois étaient plus zélés encore que ce maréchal pour le maintien de l'indépendance de Pise : ils redoutaient la concurrence des Florentins dans leur commerce maritime , s'ils étaient une fois maîtres de Pise, de Livourne et du port Pisan. Boucicault au contraire , après avoir reçu Ga-

briel-Marie Visconti sous sa protection , songea chap. ix. bientôt à se faire payer pour l'abandon des de- ^t02-1*13yoirs qu'il contractait : il offrit aux Florentins , au mois de juin i4o5, de leur vendre Pise pour le prix de quatre cent mille florins, qu'il partagerait avec Gabriel-Marie. Les Pisans, instruits de cette négociation, se soulevèrent le 21 juillet; ils désarmèrent la garnison de leur tyran , et se rendirent maîtres des portes de la ville; mais ils échouèrent dans leur attaque contre la citadelle. Boucicault cependant, averti du danger que courait l'Etat qu'il voulait vendre, réduisit ses prétentions; il ne demanda plus aux Florentins que deux cent six mille florins pour la citadelle de Pise et les châteaux qu'il possédait encore dans le territoire pisan. Les Florentins les lui payèrent. Il s'était engagé à partager cette somme avec Gabriel-Marie ; mais , pour se dispenser de lui rien donner , il l'accusa d'être entré dans un complot contre le roi de France, et il lui fit couper la tête.

Les Florentins crurent qu'ils détermineraient par une négociation les Pisans à se soumettre à eux, et ils leur proposèrent des conditions avantageuses; les Pisans, au contraire, qui se regardaient encore avec orgueil comme la plus ancienne et la plus illustre république de Toscane, et qui avaient conservé mieux que toutes les autres leur valeur guerrière, assiégèrent avec vigueur 11, 2

l8 HISTOIRE DE LA LIBERTE

chap. ix. leur citadelle , et la reprirent le 6 septembre» 1402-1412. AJors iis firent demander la paix aux Florentins, en leur offrant le remboursement de l'argent que ceux-ci avaient payé : en même temps , pour faciliter la négociation , ils rappelèrent de l'exil Jean Gambacorta, dont la famille avait toujours été favorisée par les Florentins , et ils le nommèrent capitaine du peuple : mais toutes leurs offres furent rejetées ; il fallut recourir aux armes , et les Pisans , non contens de combattre eux-mêmes , sacrifièrent avec empressement leur richesse pour appeler à leur service des condottieri de toutes les parties de l'Italie. La guerre continua plus d'une année. Les Pisans perdirent successivement les châteaux forts de leur territoire; ils furent ensuite bloqués dans la ville pendant la campagne de 1406, et ils supportèrent avec courage les privations , les maladies, et enfin la famine. Mais le chef qu'ils s'étaient donné , Jean Gambacorta , n'avait point le même héroïsme. Il traita secrètement avec les Florentins , par lesquels il se fit donner cinquante mille florins et le comté de Bagne ; à ce prix il leur ouvrit les portes de Pise , dans la nuit du 8 au 9 novembre i/\o6. Les Florentins firent ce qu'ils purent pour réconcilier les Pisans au joug qu'ils leur apportaient. Leur armée était précédée dans cette ville affamée par des convois de pain que les soldats distribuaient eux-

mêmes à tous ceux qui leur en demandaient, chap. iv. Le commissaire de la république, Gino Capponi, M«i-i4*frpromit non seulement que les vainqueurs observeraient une stricte justice , mais qu'ils accorderaient des privilèges au peuple conquis. Toutes ces avances furent inutiles ; les Pisans étaient trop fiers pour obéir à des rivaux qu'ils avaient si long-temps combattus : presque toutes les familles les plus anciennes ou les plus riches passèrent à Lucques, en Sardaigne et en Sicile. Les jeunes gens s'engagèrent presque tous dans les compagnies d'aventure, pour retrouver dans les camps une indépendance qu'ils ne pouvaient plus espérer dans leur patrie ; et Pise, en perdant sa liberté , perdit son commerce , sa population et tous les restes de sa prospérité.

Les Florentins se proposèrent de soulager la misère de Pise, et d'y appeler un grand concours d'étrangers , en offrant cette ville à l'Eglise pour y assembler le concile qui avait pour objet de terminer le grand schisme d'Occident. Ce schisme durait depuis 1378. Pierre deLuna, Aragonais, un des cardinaux qui l'avaient fait naître, avait remplacé à Avignon Clément VII, mort en 1394. Dans l'autre division de l'Eglise, la succession des papes avait été plus rapide. Boniface IX, qui succéda en i38g au turbulent Urbain YI , se montra beaucoup plus homme de guerre qu'homme d'église; il reconquit successi-

ciiap. îx. vement les Etats que son prédécesseur avait H02-U12. per(jus- il rentra dans Rome, et il y affermit son autorité par des supplices. Innocent VII , qui lui succéda en i4o4 , était un homme doux et modéré- cependant, comme il abandonna l'autorité à son frère , et que celui-ci voulut aussi régner parla terreur, il révolta les Romains par ses cruautés ; le pape fut de nouveau chassé de sa capitale; il mourut en 1406, peu de temps après y être rentré , et le Yénitien Grégoire XII, lui fut donné pour successeur.

Dans l'une et l'autre section de l'Eglise la prolongation du schisme était considérée comme une honte et un malheur pour la chrétienté : d'une et d'autre part les souverains mettaient un grand zèle pour le supprimer , mais des deux côtés les papes leur opposaient une résistance opiniâtre : élus par les deux collèges de cardinaux sous la condition expresse qu'ils seraient prêts à faire la cession de leurs droits , à abdiquer en même temps que leur compétiteur, ils s'y étaient refusés , ou en avaient retardé le moment par mille artifices. Benoit XIII avait été assiégé dans son palais d'Avignon par les troupes du roi de France pour le contraindre à la cession; mais depuis qu'il s'était déclaré prêt à la faire, son adversaire, Grégoire XII, s'y était refusé. Celui-ci s'était cependant avancé jusqu'à la Spezia, et Grégoire jusqu'à Lucques, pour se réunir en

conférence avec les deux collèges; mais l'un et chai>. h». l'autre s'obstinaient à ne pas faire le dernier pas. "^"V Enfin leurs cardinaux impatientés les abandonnèrent à la fin de l'année 1408 ; ils se réunirent à Livourne , et ce furent eux qui convoquèrent à Pise un concile œcuménique pour le mois de mars i4o°r Ce concile, qui réunit des prélats de la plus grande partie de la chrétienté , après d'assez longues discussions, condamna et déposa les deux papes le 5 juin 1409 ; et le 7 juillet les cardinaux réunis des deux obédiences en nommèrent à leur place un troisième , Alexandre V : mais les papes déposés n'obéirent point à la sentence du concile; tous deux conservèrent un petit troupeau de fidèles , l'un en Aragon , l'autre à Rimini , où Grégoire s'était retiré , et à Naples : en sorte qu'au lieu de deux papes l'Occident en compta trois. Il fallut , pour achever de terminer le schisme, assembler, le icr novembre i414? à Constance, un second concile général, qui força deux des papes à abdiquer, et qui déposa le troisième. En même temps l'Eglise réclamait avec instance une réforme : pour l'accomplir, un troisième concile fut assemblé à Bàle le 23 juillet i43i , et celui-là commença un nouveau schisme.

Pendant que le siège pontifical était disputé par deux ou trois prétendans , obligés de se défendre, non seulement les uns contre les autres.

cjur. îx. mais contre leurs propres cardinaux et contre 1402-U12. toute k chrétienté , le roi de Naples profita de leur embarras pour s'emparer de presque tout l'État de l'Église. Ce roi était Ladislas, fils de Charles III de Duraz, auquel il avait succédé en i386, étant alors âgé de dix ans. Un prince mineur comme Ladislas, Louis II d'Anjou, lui disputait la couronne. La reine Jeanne, lorsqu'elle était pressée par les Hongrois, avait adopté Louis I, duc d'Anjou, frère de Charles V, qui était entré en i382 dans le royaume de Naples , et qui y était mort en 1 384; n avait laissé un fils, Louis II, encore en bas âge, au quel sa mère et ses partisans donnaient le nom de roi de Sicile. La guerre entre ces deux enfans , que dirigeaient leurs mères, ruina le royaume de Naples pendant les dernières années du quatorzième siècle, et lui fit perdre toute influence sur le reste de l'Italie. Ce ne fut qu'en 1399 que Ladislas réussit à chasser les princes d'Anjou du royaume de Naples, et à le soumettre tout entier. Il avait grandi au milieu des guerres civiles, recevant la dure éducation des privations et des dangers , tour à tour compromis ou secondé par les intrigues et la trahison. Il était brave; il avait bien appris l'art de la guerre, et mieux encore celui de îa dissimulation et de la perfidie. Son ambition était sans bornes , et aucune règle morale ne gênait ses passions. Après de courtes tentatives

pour conserver la Provence ou acquérir la cou- chap. ix. ronne de Hongrie, auxquelles sa naissance lui **»*«*«#n donnait des droits, il jugea plus avantageux de tourner tous ses efforts contre les États limitrophes de l'Italie. Il s'empara de Rome au mois d'avril 1 4o8 , et bientôt après de Pérouse ; il soumit la plupart des villes de la Marche et du duché de Spolèto; de là il entra en Toscane, ravagea les campagnes d'Arezzo et celles de Sienne, et s'empara de Cortone.

Les Florentins , lorsqu'ils se virent attaqués par ce prince ambitieux et sans foi , avec lequel ils n'avaient aucun sujet de querelle, résolurent de lui opposer Louis II d'Anjou qu'ils rappelèrent de France en 1409 , et auquel ils offrirent des subsides pour l'aider à regagner la couronne de Naples. En même temps ils s'attachèrent, par une alliance plus intime , à l'un des deux généraux qui attiraient alors sur eux l'attention de toute l'Italie. Parmi les nombreux capitaines qui s'étaient formés à l'école d'Albéric de Barbiano , il y en avait deux qu'on regardait comme l'emportant beaucoup sur tous les autres par les progrès qu'ils avaient fait faire à l'art de la guerre : d'une part , Braccio de Montone, gentilhomme dePerugia, s'était attaché, pour rendre son armée maniable , à augmenter le nombre des officiers , et à les accoutumer à combattre en corps détachés qui se dispersaient et se ralliaient

chap. ix. à sa volonté ; Sforza Attendolo d'autre party 1402-1412* paysan de Cottignola, dans la Romagne, qui s'était distingué d'abord par sa prodigieuse force de corps et par sa bravoure , avait bientôt montré des talens égaux pour la tactique; mais au lieu d'adopter le nouveau système de Braccio,il s'était appliqué à perfectionner l'ancien : il continuait à faire mouvoir par grandes masses son armée , que personne ne conduisait avec plus d'ensemble et d'aplomb; en même temps,Braccio se signalait par une valeur impétueuse , par une stratégie prompte, décisive et quelquefois hasardeuse ; Sforza , au contraire, se faisait remarquer par la prudence y la constance et le sang-froid. Bientôt tous les soldats aventuriers de l'Italie se partagèrent entre ces deux capitaines qui , à peu près du même âge et ayant fait leurs premières armes ensemble , se trouvaient opposés par une rivalité de gloire et d'intérêt. On donna le nom d'écoles des Bracceschi et des Sforzeschi à leurs deux bandes ; et lorsqu'un Etat appelait l'un des deux à sa solde, il était presque toujours sûr d'avoir l'autre pour ennemi.

Les Florentins formèrent avec Braccio une alliance intime, et le mirent à la tête de leur armée. Ils lui assurèrent une pension considérable, même pour le temps où il ne serait pas à leur solde, sous condition qu'il reviendrait toujours à eux dès qu'ils l'appelleraient. Louis d'An-

CIJAP. IX.

I402-I4IÏ.

j ou ne leur rendit que très peu de service; comme il faisait la guerre pour eux dans l'Etat de Rome , il apprit que les Génois s'étaient soulevés contre les Français , le 6 septembre i4°9? et les avaient chassés de leurs murs : il craignit alors que ses communications avec la France ne fussent interrompues , et il retourna en Provence. Mais après son départ , Braccio de Montone continua la guerre avec succès contre les Napolitains ; et , le 2 janvier i4io, il se rendit maître de Rome avec l'armée florentine. La république cependant n'avait pas plus tôt remporté un avantage signalé sur Ladislas , qu'elle lui offrait la paix. Celui-ci s'empressait de l'accepter; il se liait par les traités les plus précis, les sermens les plus solennels, mais à peine les avait-il prêtés qu'il les violait avec effronterie. La guerre ne fut réellement interrompue que pendant le temps nécessaire pour reposer les troupes : chaque année il fallait faire une nouvelle campagne. Deux fois Louis II d'Anjou fut rappelé en Italie par les Florentins; iî remporta, le 19 mai î/^1? à Rona-Secca, une grande victoire sur Ladislas , dont il ne sut pas tirer parti. Il se retira enfin, et laissa Ladislas achever la conquête de l'Etat ecclésiastique, tan- 14^-1421. dis que Jean XXIII, successeur d'Alexandre V, se débattait pour empêcher la convocation du concile de Constance, qui le déposa. Ladislas, qui devait- en partie ses succès aux talens et à la

chap. ix. bravoure de Sforza, qui s'était mis à sa solde, 1412-1421. fajsait chaque année quelque conquête en Toscane ; il menaçait de tous les côtés à la fois la république florentine , qui , épuisée par des efforts continus , ne se trouvait plus assez de ressources pour lui résister, et commençait à perdre l'espérance , lorsque le roi de Naples fut atteint , dans son camp , d'une maladie violente et des plus douloureuses , qui fut attribuée à ses débauches ; il se fit reporter à Naples en litière, mais il mourut en y arrivant, le 6 août i4i4* Sa sœur, Jeanne II, veuve d'un fils du duc d'Autriche, lui succéda. Elle était âgée de quarante-cinq ans, mais , comme son frère , elle se livrait sans retenue au libertinage ; elle abandonna le gouvernement de l'Etat à ses jeunes amans , qui se disputaient le pouvoir par les armes; ils appelèrent à son service , à celui de son second mari , ou des deux princes rivaux qu'elle adopta tour à tour comme ses fils, les deux armées de Sforza et de Braccio ; ils causèrent ainsi la ruine du royaume de Naples, et cessèrent de menacer le reste de l'Italie.

Au moment , il est vrai , où Ladislas disparaissait, un nouvel ennemi commençait à causer de l'inquiétude aux Florentins : c'était Philippe- Marie Visconti, frère de Jean-Marie et troisième duc de Milan. Il fut reçu dans cette capitale le 16 juin 1412, quatre jours après le

meurtre de son frère. En même temps il épousa csjsp. ix. la veuve de Facino Cane, le puissant condot- »***-■*»*• tiere qui avait tenu Jean-Marie dans la dépendance, et qui était mort le même jour que lui. Par ce mariage si brusque il s'assurait de l'armée de Facino Cane, qui était effectivement maîtresse de la plus grande partie du Milanez. Avec son aide il entreprit immédiatement de recouvrer le reste de cet Etat des mains des tyrans qui s'étaient partagé les domaines de son père. Philippe-Marie réunissait, comme Jean Galéaz , une ambition démesurée à une timidité extrême. Il combattit avec résolution dans la première année de son règne, année qui devait décider de son existence comme prince ou comme sujet; mais dès-lors , quoiqu'il fît sans cesse la guerre , il ne se montra plus aux armées : même dans ses palais, dans ses jardins il fuyait les regards des hommes; il ne voulut jamais consentir à une entrevue avec l'empereur Sigîsmond, lorsque celui-ci vint à Milan pour travailler à l'extinction du schisme. On assure qu'ayant le sentiment de son extrême laideur, il ne pouvait supporter l'humiliation d'attirer les regards sur lui. Autant que son père , il eut l'art de distinguer les grands talens et de s'attacher les meilleurs capitaines de l'Italie; mais il montra beaucoup moins que lui de confiance dans ceux qui en auraient été dignes, et bien moins de constance ou d'élévation

ciup. ix. dans ses projets. Toujours aussi craintif qu'ambitieux , il méditait des attaques contre tous ses voisins ; mais il se décourageait au premier revers. Versatile dans sa politique, il n'avait pas plus tôt fait la paix qu'il recommençait la guerre ; et il avait à peine contracté une alliance, qu'il recherchait les ennemis de son allié. Il semblait ne s'alarmer pas moins des succès de ses généraux que de ceux de ses ennemis : il était toujours le premier à les arrêter et à les empêcher d'en recueillir les fruits ; en sorte que sa conduite tortueuse amenait chaque jour des résultats inattendus. En même temps, sans pitié pour ses sujets, qu'il exposait tour à tour aux vexations de ses soldats et de ceux des ennemis , il eût ruiné la Lombardie, si la fertilité de cette riche province ne s'était pas trouvée plus puissante encore que ses efforts pour l'épuiser.

Dans le combat de Monza, qui lui assura la succession de son frère et qui fut le seul auquel il assista, Philippe-Marie remarqua la valeur brillante de François Carmagnoia , soldat de fortune piémontais, auquel il donna un commandement. Celui-ci justifia le choix du duc par les talens les plus distingués pour la guerre, les exploits les plus éclatans et le caractère le plus noble. François Carmagnoia fut, au bout de peu d'années, mis à la tête des armées de Philippe-Marie, et, de l'année 1412 à l'année 1422,

il attaqua successivement les tyrans qui s'étaient chap, ix. partagé l'héritage de Jean Galéaz, et il réduisit ,*I*-4X4!a*1 tous leurs petits Etats sous la domination du duc de Milan. La république de Gênes elle-même se soumit à lui en i421? aux mêmes conditions sous lesquelles elle s'était soumise auparavant au roi de France : elle se réserva ses libertés , et elle n'accorda au lieutenant du duc , qui fut le même François Carmagnola, que les prérogatives qui, par la constitution, étaient réservées au doge.

Dès que Philippe-Marie eut achevé la con- 1421-1432. quête de la Lombardie, il reprit les projets de son père , pour subjuguer également la Romagne et la Toscane. Il renoua les alliances que Jean Galéaz avait contractées avec les tyrans gibelins de la première province ; il recommença ses intrigues contre la république de Florence , et il les combina avec celles qu'il entretenait en même temps dans le royaume de Naples. Jeanne qui avait renvoyé en France son second mari , Jacques, comte de la Marche, et qui n'avait point d'enfans , avait adopté en 1 420 , à la persuasion d'un de ses amans , Alphonse le Magnanime, roi d'Aragon et de Sicile , auquel elle consigna quelques uns des châteaux de Naples; puis en ï/^2,3 elle révoqua cette adoption pour y substituer celle de Louis III d'Anjou , fils de Louis II. Le premier se mit à la tête de l'ancien parti de Duraz,le second fut secondé par le parti angevin, et

3o HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

chaf. ix. c]ans leurs guerres civiles les deux grands capiï4cn-i/(. 2. ta-nes j sforza et Braccio , opposés l'un à l'autre, acquirent de nouvaux titres de gloire. Le duc de Milan fit alliance avec Jeanne II et Louis III d'Anjou, et Sforza, nommé connétable du royaume, fut leur général. Les Florentins demeurèrent attachés à Braccio, qu'Alphonse avait nommé gouverneur des Abruzzes, et qui en même temps s'était emparé de la seigneurie de Pérouse sa patrie : il avait trouvé dans les Pérousins des dispositions belliqueuses ; en les associant à sa gloire, il les faisait profiter des richesses que lui valait le métier des armes ; déjà il avait subjugué plusieurs petits Etats voisins, et il paraissait s'occuper d'établir dans cette province une principauté militaire , que les Florentins acceptaient comme alliée pour défendre de concert l'indépendance de la Toscane. Mais Sforza et Braccio périrent , lorsque l'Italie attendait avec anxiété les résultats de la lutte qui allait recommencer entre eux. Sforza se noya le 4 janvier 14^4, au passage du fleuve Pescara; Braccio fut blessé mortellement à la bataille de l'Aquila, le 2 juin de la même année. François, fils du. premier , recueillit l'armée de son père , et soutint le nom de Sforza auquel il devait ajouter une nouvelle illustration. Le fils de Braccio perdit au contraire la souveraineté de Pérouse, qui se remit en liberté le 29 juillet; et les débris de

EN ITALIE. 3l

l'armée, formée par ce grand capitaine, se réu- chap. ix, nirentsousle commandement de Nicolas Picci- ^2I1^32 nino , son plus habile lieutenant.

Ce fut le moment que choisit le duc Philippe- Marie, pour pousser ses armées en Romagne, et attaquer avec vigueur les Florentins auxquels il avait reconnu le droit de protéger cette province. Ceux-ci pris au dépourvu , et n'ayant point à la tête de leurs troupes des généraux expérimentés, éprouvèrent, du 6 septembre i423 au 17 octobre 1 4^5 , six défaites successives, en combattant dans la Romagne ou la Ligurie les troupes du duc de Milan. Ils rassemblèrent , sans se laisser décourager, leur armée pour la septième fois; et le patriotisme de leurs riches marchands put suppléer à la pénurie de leur trésor. Mais en même temps ils envoyèrent leurs hommes les plus distingués en ambassade à Venise , pour représenter à cette république , que si elle ne se joignait pas à eux pendant qu'ils étaient encore debout, c'en serait fait de la liberté italienne. Lorenzo Ridolfi, l'un des dix de la guerre, qui avait été député à la seigneurie de Venise, en voyant combien elle avait peine à se résoudre , s'écria : « Nous reconnaissons « que nous avons eu tort de ne pas nous op- (( poser quand il était, temps à Philippe-Marie, ce car par nos lenteurs nous l'avons fait duc de

ciiap. îx. « Milan et maître de Gênes ; mais vous , en nous 1421-1432. K sacrifiant, vous allez le faire roi d'Italie; et à « notre tour, s'il faut nous soumettre à lui, nous «• le ferons empereur. » Un illustre fugitif, qui arriva vers le même temps à Venise, François Carmagnola , acheva de décider cette république en lui faisant connaître les projets que le duc de Milan avait formés pour la subjuguer. François Carmagnola excitait la jalousie du duc de Milan par la gloire que lui avaient acquise les victoires remportées à son service , et par le crédit qu'il exerçait sur ses soldats. Il avait été disgracié sans que le duc assignât aucune cause pour le priver de ses emplois ; il était revenu à la cour, mais jamais il n'avait pu obtenir la permission de voir son maître ; il était alors passé en Piémont sa patrie ; aussitôt sa femme et ses filles avaient été arrêtées et ses biens séquestrés ; enfin , s'étant rendu par l'Allemagne à Venise, on y avait surpris des émissaires du duc qui cherchaient à l'empoisonner. Le doge, François Foscari, qui désirait illustrer son règne par des conquêtes, engagea le sénat de Venise à s'opposer à l'ambition du duc de Milan. Une alliance fut formée entre Florence et Venise ; le marquis de Ferrare, le seigneur de Mantoue, les Siennois, le duc Amédée VIII de Savoie, et le roi Alphonse de Naples, s'y associèrent successivement. Cette

ligue déclara la guerre, le 27 janvier 1426, chap. ïs. au duc de Milan , et Carmagnola fut chargé I*21"14^ d'assembler une armée de seize mille cuirassiers et huit mille fantassins , dans l'État de Mantoue»

La fortune de la guerre , dans la campagne de 1426, suivit Carmagnola; il fut aussi heureux contre le duc de Milan qu'il l'avait été à son service, et il lui enleva la ville et toute la province de Brescia. Le duc, par un traité du 3o décembre, abandonna cette conquête aux Vénitiens : mais il employa l'hiver à rassembler ses forces, et dès le commencement du printemps il recommença la guerre. Il avait fait équiper sur le Pô une puissante flotte , avec laquelle il croyait pouvoir se rendre maître des deux Etats de Mantoue et de Ferrare , alliés des deux républiques. Cette flotte, attaquée près de Crémone par les Vénitiens, le 21 mai i427? fut brûlée après un combat acharné. Le duc de Milan avait mis à la tête de ses armées Nicolas Piccinino , l'élève de Braccio , qui lui avait amené l'élite des soldats Bracceschi : celui-ci attaqua, le la juillet, Carmagnola, à Casal-Secco; mais la chaleur était excessive , et la poudre du terrain desséché s'élevait si fort sous les pieds des chenaux, que les deux armées, perdues dans une obscurité aussi épaisse que celle de la nuit , ne pouvant plus se reconnaître ni donner ou rece- 11. 3

chap. îx. voir des signaux , furent obligées de se séparer^ ï42i-i432. sans que l'une ou l'autre pût s'attribuer l'avantage. Une troisième bataille fut livrée le 11 octobre 1427 à Macalo, au milieu d'un marais. Carmagnola y défit complètement l'armée milanaise, que commandait Charles Malatesti, et où l'on voyait réunis , François Sforza , Nicolas Piccinino , et les capitaines les plus illustres de l'Italie. Mais par une générosité imprudente, Carmagnola rendit la liberté à tous ses prisonniers, et il provoqua ainsi le ressentiment des procurateurs de Saint - Marc qui l'accompagnaient. Une nouvelle paix , signée le 18 août 1428 , suspendit encore les hostilités , sans réconcilier les parties, ou leur inspirer aucune confiance. Les Florentins voulurent profiter de cet intervalle de repos pour attaquer Paul Guinigi , le seigneur de Lucques , dont l'alliance avec le duc de Milan les avait irrités , et qui avait ensuite été abandonné par le duc. Les Lucquois saisirent cette circonstance pour se révolter contre leur seigneur, au mois de septembre i43o , le déposer , et l'envoyer prisonnier à Milan. Les Florentins furent ensuite chassés de l'Etat de Lucques par Nicolas Piccinino , qui les défit sur les bords du Serchio, le 2 décembre suivant ; et la guerre générale recommença.

Dans cette dernière campagne la fortune aban-

donna Carmagnola. Il se laissa surprendre à chap. ix. Soncino, où il était avec son avant-garde, le I*2I"1432- 17 mai i43i, par François Sforza, et seize cents de ses cavaliers furent faits prisonniers. Il rejoignit cependant son armée qui était encore brillante , et le 23 mai il s'approcha du Pô , pour seconder une flotte vénitienne qui voulait tenter l'attaque de Crémone ; mais cette flotte , acculée par celle des Milanais contre la rive opposée, fut brûlée en sa présence , sans qu'il fût à portée de la secourir. Quelque désir qu'il eût de réparer ces échecs , il ne put pendant le reste de l'été rejoindre son ennemi ; une épizootie terrible s'était répandue parmi les chevaux dans toute l'Italie, sa cavalerie en fut démontée, et comme le sort des batailles dépendait alors uniquement de la gendarmerie, cette calamité le réduisit à une complète inaction.

Le sénat de Venise, qui s'était fait la règle de ne défendre la république qu'avec des armes étrangères, de ne jamais appeler ses citoyens sous les drapeaux , soit comme généraux , soit comme soldats , y avait joint celle de contenir, par une rigueur extrême , ces aventuriers étrangers dont il formait ses armées , et de ne supposer aucune vertu à des hommes qui trafiquaient de leur sang. Il se défiait d'eux, il les croyait toujours enclins à la trahison ; et s'ils étaient malheureux, ne fussent-ils coupables que d'impru-

onAP. ix. dence, il les en rendait responsables; il voulait 1421-1432. que ses condottieri fussent bien avertis qu'ils ne perdraient pas les armées de la république , sans perdre aussi la vie. Il joignait cependant à cette rigueur la perfidie et le mystère propres aux aristocraties. Décidé à punir Carmagnola de ses derniers révers , il commença par le tromper en le comblant de marques de déférence et de confiance. Il l'invita , au mois d'avril 1 43s , à venir à Venise , pour arrêter, avec la seigneurie , le plan de la campagne qui allait commencer. Les sénateurs les plus distingués allèrent au-devant de lui, et le conduisirent en pompe au palais du doge. Carmagnola, introduit dans le sénat, fut assis à la place d'honneur ; on l'invita à parler, et on applaudit à ses discours. Le jour baissait cependant, on n'avait point encore apporté les flambeaux , et le général ne distinguait déjà plus les physionomies de ceux qui l'entouraient, lorsque tout à coup les sbirri s'élancèrent sur lui , le chargèrent de fers , et l'entraînèrent dans la prison du palais. Le lendemain , il y fut appliqué à une torture cruelle , rendue plus douloureuse encore par les blessures qu'il avait reçues au service de la république. Les accusations formées contre lui, et ses réponses aux interrogatoires, furent ensevelies dans le profond secret dont le sénat de Venise couvraittous ses actes ; mais, le 5 mail 432 , François Carmagnola, vingt jours après son ar-

restation, fut conduit entre les deux colonnes chap. ix. de la place de Saint-Marc, avec un bâillon dans ,^2I-I43*la bouche , pour l'empêcher de protester de son innocence ; et il y eut la tête tranchée en présence d'un peuple frémissant que le sénat de Venise ne voulait gouverner que par la terreur.

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