CHAPITRE X
Came de Mèdicis chef de la république de Florence.— Mort du dernier Visconti. — Efforts des Milanais -pour recouvrer leur liberté ; ils sont asservis par François Sforza. — Conjuration d'Etienne Porcari à Rome. — i43i —
La fermentation parmi ies classes inférieures du peuple , qui avait été marquée à Florence par le triomphe momentané des Ciompi, s'était calmée. Les hommes auxquels un travail journalier était nécessaire pour leur subsistance , les artisans, les manufacturiers avaient renoncé à parvenir eux-mêmes aux premiers emplois de la république. Ils sentaient que l'égalité politique n'excluait point une certaine subordination ; ils reconnaissaient la puissance des capitaux qui les faisaient vivre , celle de l'intelligence qui trouvait des débouchés pour les produits de leur industrie , et ils étaient disposés à obéir aux riches marchands qui les employaient. Accoutumés par les habitudes de la vie privée à se confier dans les lumières de ces chefs , pour les intérêts qui leur importaient le plus , et qui occupaient le plus constamment leur pensée , ils les regardaient
comme plus capables encore de décider des questions politiques sur lesquelles le peuple se passionne quelquefois , mais ne réfléchit guère. C'est de loin en loin seulement, que la société, même dans les Etats les plus libres, est remuée tout entière par des idées abstraites, qui font souvent une impression d'autant plus forte qu'on en comprend moins la portée : l'expérience vient ensuite détromper d'une attente exagérée et déraisonnable. Ainsi des notions fausses sur l'égalité firent d'abord demander aux Florentins que chaque citoyen eût une part égale au commandement. Après qu'ils eurent éprouvé les violences et les dilapidations causées par l'anarchie des Ciompi , ils oublièrent trop les avantages de la vraie égalité. Ils ne cherchèrent point assez à procurer à tous une égale protection , une égale justice, à réveiller dans tous un intérêt pour la chose publique, qui excitât le développement de leurs diverses facultés. La flamme qu'un amour exagéré de l'égalité avait allumée en 1878, avait consumé les matériaux qui devaient la nourrir ; et cinquante ans plus tard le peuple florentin ne montrait plus de jalousie envers ceux que leur condition désignait comme faits pour le gouverner.
Les idées générales ne peuvent exercer une action durable que sur les esprits capables de les entendre. Que la liberté soit pour tous, mais
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que le pouvoir demeure à ceux qui comprennent son but ; à ceux qui savent démêler les moyens de l'atteindre; à ceux qui sont trop fiers pour reconnaître des maîtres , et trop généreux pour vouloir des sujets; à ceux qui désirant le progrès intellectuel et le bien-être matériel de tous leurs semblables, donneront tout leur temps, toute leur pensée à rechercher l'un et l'autre ; à ceux , enfin , qui jouissent des avantages d'une éducation libérale , et n'ont l'esprit ni aigri par des jalousies, ni rétréci par des préjugés, ni troublé par des craintes chimériques. Que tous les autres cependant participent aussi à la puissance publique, il le faut, pour les préserver de l'oppression; il le faut plus encore pour élever leur esprit et leur âme au-dessus des intérêts matériels , pour les accoutumer à sortir quelquefois de leur égoïsme, pour leur faire atteindre quelquefois aussi aux hautes questions morales ; mais qu'ils participent à cette puissance publique comme simples citoyens, non comme magistrats.
Le nombre des républiques avait tellement diminué en Italie , que les classes inférieures du peuple couraient beaucoup plus de risque d'être corrompues par les exemples de la servilité, que par la vue des excès de la démagogie. Dans le royaume de Naples , dans la Romagne et laLombardie, ces classes demeuraient sans protection, exposées aux outrages des soldats et pressurées
par le fisc. Cependant, à la réserve des désordres dont elles souffraient par le passage des compagnies d'aventure , le fardeau qu'elles devaient porter était assujetti à des règles, et réparti également ; elles ne connaissaient point ces vexations personnelles, cette oppression domestique que la noblesse exerçait sur la roture dans le reste de l'Europe. Aussi, malgré des calamités fréquentes et une grande diminution de l'énergie reproductive, l'Italie, qui avait cessé d'être libre, n'avait pas cessé de prospérer. Les champs, en Lombardie surtout, étaient encore soumis à une culture riche et savante • les villes étaient encore animées par l'activité de nombreuses manufactures. Après le royaume de Naples et le duché de Milan , la république de Venise formait par sa puissance le troisième Etat de l'Italie. Le peuple qu'elle gouvernait était privé, presque autant que celui de Milan, de tout pouvoir politique. Ses suffrages n'étaient jamais demandés, ni sa voix entendue, et il ne songeait pas même à juger son gouvernement. Mais le sénat, beaucoup plus sage dans son administration que les tyrans lombards, ne laissait jamais supporter aux sujets d'autres charges que celles qu'il imposait luimême, et celles-là étaient toujours modérées, toujours distribuées avec égalité et un esprit de justice. Tout ce que le Vénitien payait à l'Etat était employé scrupuleusement et avec écono-
mie à la défense commune ou à l'ornement de la patrie. Le gouvernement ne coûtait rien au peuple , qui suivait lui-même avec orgueil , dans les ouvrages publics, l'emploi de ses deniers. Les provinces de terre-ferme étaient soigneusement garanties des vexations des gens de guerre, et, autant que possible , des invasions des ennemis . La ville de Venise , depuis l'époque de sa fondation, n'avait jamais été envahie et n'avait vu le Rialto souillé par la présence d'armées étrangères ou par la domination , même passagère , d'un tyran. Les richesses du. commerce et de l'industrie, protégées par une sécurité si constante, s'étaient accrues par-delà tout ce qu'on avait remarqué ailleurs. Les provinces de terreferme, oubliant toute prétention à l'indépendance, se trouvaient heureuses lorsqu'elles se comparaient à leurs voisins. Les paysans surtout étaient prêts à donner leur vie pour Saint-Marc , c'est ainsi qu'ils appelaient l'Etat. Les seules possessions de la. république qui eussent des motifs de se plaindre étaient celles du Levant : les marchands Vénitiens y avaient sacrifié l'industrie commune à l'esprit étroit du monopole.
La république de Florence était , par son importance et ses richesses , le quatrième Etat de l'Italie. Plus généreuse que Venise , elle s'était plus souvent compromise par des guerres qui l'avaient exposée à des invasions fréquentes.
Moins prudente dans son administration intérieure , elle avait souvent éprouvé les convulsions des factions, et quelquefois même celles d'une tyrannie de courte durée ; mais , en revanche , les Florentins devaient à la nature de leur gouvernement un degré d'énergie, d'activité et d'intelligence qui les mettait en état de réparer beaucoup plus vite leurs pertes. Les Florentins avaient dans leur ville des manufactures renommées par tout l'Occident, surtout celle des étoffes de laine, qui occupait plus de bras que toutes les autres , celle des étoffes de soie , et celle des brocarts d'or. En même temps , leurs négocians étaient les plus grands capitalistes de l'Europe; leurs comptoirs étaient répandus dans toutes les places de commerce du monde , et leurs fonds souvent mis , à gros intérêts , au service de tous les princes. Les campagnes florentines étaient enrichies par l'agriculture la plus industrieuse , celle de toutes qui concentrait , sur un espace donné, le plus de travaux et le plus de capitaux. Les citoyens, soumis euxmêmes à des impôts onéreux, avaient toujours traité leurs sujets des campagnes avec plus de ménageinens , et surtout cherché à maintenir entre eux une équitable égalité dans la répartition des impositions. C'est dans ce but qu'en 14^9 ils inventèrent le cadastre , ou recensement et description de tous les fonds, avec estimation de
chap. x. leur valeur, pour servir de base à des impositions toujours proportionnelles. Les sujets des Florentins auraient dû se trouver au moins aussi heureux que ceux des Vénitiens , mais le souvenir de la liberté et de l'indépendance était plus récent dans leur mémoire : aussi Pise , Pistoïa , Arezzo, Volterra, et même des villes et des bourgades moins importantes , firent, à plusieurs reprises , des efforts pour recouvrer leur liberté ; aucune ne pouvait encore se résigner à demeurer sujette. Dans la même enceinte de la Toscane , Lucques , qui ne perdit plus sa liberté depuis l'expulsion de Paul Guinigi jusqu'à nos jours, et Sienne, qui se maintint libre jusqu'en i555 , semblaient inviter les autres villes à se gouverner aussi en républiques indépendantes. Dans l'une et l'autre cependant, la fermentation démocratique qui avait agité tous les Etats libres, durant la dernière moitié du quatorzième siècle , s'était apaisée , et le gouvernement était retourné aux mains de ceux qui s'étaient rendus propres à l'exercer par leur éducation et leurs lumières.
A Florence , le parti démocratique , dirigé par les Alberti , les Ricci et les Médici , avait été écarté du pouvoir, en i38i, par une conséquence de l'abus que les Ciompi leurs associés avaient fait de leur victoire ; dès-lors les Albizzi , leurs rivaux, gouvernèrent la république pen-
dant cinquante-trois ans, de i38i à i434? avec chaf. t. un bonheur et un éclat jusqu'alors sans exemple. Jamais le triomphe d'une faction aristocratique ne mérita une place plus brillante dans l'histoire. Celle-ci sut se maintenir par l'ascendant de ses talens et de ses vertus , sans restreindre jamais les droits du reste des citoyens, sans abuser d'une prépondérance qui était toute dans l'opinion. Ce fut l'époque la plus prospère de la république ; celle durant laquelle son opulence acquit les plus grands développemens • celle où les arts , les sciences , la littérature , adoptèrent Florence comme une patrie nouvelle ; celle aussi où naquirent et se formèrent tous ces grands hommes , dont les Médicis , leurs contemporains , ont recueilli la gloire , sans avoir eu de part à leur éducation ; celle enfin où la république suivit le plus constamment la politique la plus généreuse , et où , se considérant comme gardienne de la liberté de l'Italie , elle mit tour à tour obstacle à l'ambition de Jean Galéaz Visconti , de Ladislas , roi de Naples , et de Philippe-Marie , duc de Milan. Thomas des Albizzi, et ensuite Nicolas d'Uzzano , avaient été les chefs de cette aristocratie dans ces temps de gloire et de sagesse. Après eux vint Renaud , fils de Thomas des Albizzi ; il oublia davantage qu'il n'était qu'un simple citoyen ; il se montra plus impétueux ,
iuc x. plus arrogant, plus jaloux, plus impatient de toute opposition , et il perdit la prééminence que sa famille avait si long-temps maintenue.
1433. Renaud des Albizzi voyait avec inquiétude
s'élever dans la personne de Côme , fils de Jean de Médici , un rival qui relevait le parti autrefois vainqueur de ses ancêtres. Cet homme jouissait à Florence d'une popularité héréditaire , parce qu'il descendait de l'un des démagogues qui , en 1878 , avaient pris la défense des arts mineurs contre l'aristocratie ; en même temps , par ses immenses richesses , qui l'égalaient aux plus grands princes d'Italie, il excitait l'envie de cette aristocratie elle-même. Quoique les Albizzi vissent avec défiance les familles de leurs rivaux parvenir à la magistrature suprême 9 ils n'avaient pu en fermer l'accès à Jean de Médici , qui fut gonfalonier en 142 1 . Son fils Côme, né en i38g, fut prieur en 1416 5 il était chef d'une maison de commerce qui avait des comptoirs dans toutes les grandes villes de l'Europe et du Levant 5 mais en même temps il cultivait les lettres avec ardeur; son palais, l'un des plus somptueux de Florence, était le rendez-vous de tous les artistes , de tous les poètes, de tous les savans , de ceux entre autres qui , à cette époque , introduisirent la philosophie platonicienne en Italie : l'opulence de Côme de Médici était sans cesse au service de ses amis; il y avait
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à Florence peu de citoyens pauvres auxquels chap. x% il n'eût pas ouvert sa bourse. l433.
Corne de Médici ne semblait pas songer à faire revivre les doctrines soutenues par ses ancêtres , sur les droits des moindres citoyens à entrer dans la magistrature. Il n'énonçait point des opinions démocratiques, encore qu'il critiquât sévèrement le gouvernement et ses mesures, depuis que Renaud des Àlbizzi le dirigeait. Il aurait voulu lui voir adopter d'autres alliances , une autre politique ; il prétendait que, depuis la mort de Nicolas d'Uzzano, en 1417, la sûreté de l'Etat avait été compromise par des guerres imprudentes , et les finances dilapidées par les friponneries des commissaires, surtout dans l'expédition contre Lucques. Cette opposition constante et ces accusations avaient tellement provoqué la haine de Renaud des Albizzi , dont le caractère était violent et impétueux, qu'il résolut enfin de poursuivre Côme de Médici comme un ennemi de l'Etat. Le sort ayant amené, au mois de septembre i433 , une seigneurie composée des créatures les plus dévouées aux Albizzi, Bernard Guadagni, qui la présidait comme gonfalonier, somma, le 7 septembre , Côme de Médicis de venir au palais y rendre compte de sa conduite, et, dès son arrivée , il l'y retint prisonnier dans la tour de l'horloge ; aussitôt après il appela le peuple au
ciiAp. x. parlement au son de la grosse cloche. Les Floï433. rentins avaient conservé , dès les premiers temps de leur république , l'usage de ces parlemens , où toute la population rassemblée sur la place publique, sans que les assistans fussent appelés à prouver qu'ils étaient citoyens , et sans qu'aucune garantie fût assurée aux faibles contre les menaces des hommes violens , votait par acclamation sur ce qui lui était proposé par la seigneurie. En vertu de la souveraineté du peuple , le parlement était regardé comme supérieur à toutes les lois, à la constitution ellemême et à la justice. Il était supposé se ressaisir de tous les pouvoirs , et s'élever au-dessus de toutes les règles, lorsqu'il était averti de quelque grand danger national qui justifiait des mesures révolutionnaires ; mais l'expérience avait prouvé que le parlement sanctionnait toujours toutes les révolutions, et que la souveraineté du peuple prêtait son nom à toutes les tyrannies. Comme cette assemblée ne pouvait point délibérer, on lui demandait seulement de transmettre son pouvoir à une balie ou commission , qu'elle investissait de tous les droits qu'avait le peuple florentin lui-même. Renaud des Albizzi présenta les noms de ceux qu'il voulait faire entrer dans la balie ; ils étaient au nombre de deux cents. Le parlement les approuva par acclamation. Alors la balie se fit
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livrer les bourses d'où l'on tirait au sort le nom des magistrats; elle en exclut qui elle voulut , l43' y fit entrer des noms nouveaux , et condamna à lexil Corne de Médicis avec ses principaux amis. Albizzi avait compté que Corne serait envoyé au supplice; il accusa Bernard Guadagni d'avoir reçu de l'argent de son ennemi pour l'épargner, et il regarda comme une défaite la vengeance incomplète qu'il venait de faire infliger.
L'événement justifia ses craintes : précisément un an plus tard , au mois de septembre i434 ? le 1434 sort amena une nouvelle seigneurie, présidée par Nicolas Donati , qui se trouva toute favorable à Côme de Médicis. En effet la balie, malgré sa partialité, n'avait pas osé exclure des emplois les hommes éminens qui étaient attachés à ce grand citoyen. Donati, à son tour, cita au palais Renaud des Albizzi et ses amis, qui, au lieu d'obéir, essayèrent de se défendre; mais ce même peuple , qui avait volé pour eux au dernier parlement, loin de prendre les armes sur leur appel , se rendit à un nouveau parlement que convoqua Donati ; il y montra la même docilité ; il approuva de même par ses acclamations une autre balie que lui présenta le Gonfalonier; et celle-ci ne fut pas plus tôt constituée , qu'elle rappela Côme de Médicis avec tous ses amis, et qu'elle exila Renaud des Albizzi et tous les siens.
Albizzi alla chercher un asile auprès de Phi-
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chap. x. lippe-Marie, duc de Milan, auquel il avait fait la 3434-1447- guerre tant qu'il avait été à la tête de la république. Mettant alors en oubli le danger pour la liberté qu'il n'avait cessé de signaler dans l'agrandissement de la maison Visconti , et croyant , comme tous les exilés, que sa patrie ne pourrait jamais s'accoutumer à son exil, qu'elle se soulèverait tout entière dès qu'il s'en rapprocherait , il pressa Philippe-Marie de recommencer la guerre contre Florence. Cette guerre éclata en effet de nouveau la même année. Nicolas Piccinino , successeur de Braccio , que le duc de Milan avait mis à la tête de ses armées , pénétra en Toscane à plusieurs reprises, sans que la présence de Renaud des Albizzi , qui l'accompagnait , y fît naître jamais aucun mouvement. François Sforza fut opposé par les Florentins à Piccinino ; ce grand général était lié à Corne de Médicis d'une amitié intime, et dans ses besoins il avait souvent eu recours à la bourse du riche banquier. Déjà il travaillait à s'élever du rang de condottiere à celui de souverain ; il s'était fait céder la marche d'Ancône, par le pape Eugène IV, en i44^, pour prix de ce qu'il l'avait servi contre le reste de ses sujets , et il se proposait , en se faisant craindre de Philippe-Marie, d'amener celui-ci à lui accorder en mariage sa fille unique , mais illégitime , qui lui apporterait pour dot au moins quelques débris du duché de Milan.
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Dans toute la suite de son règne , Philippe- chap. x. Marie Visconti fut habituellement en guerre I^3*-I447. avec les deux républiques de Venise et de Florence : il voulut recouvrer sur la première le Bressan et le Bergamasque qu'il avait été obligé de lui céder j il reprit contre la seconde le projet formé par ses ancêtres d'étendre la domination des Visconti sur la Toscane. François Sforza et Barthélémy Coleoni firent preuve de leurs talens au service des deux républiques. Nicolas Piccinino et ses deux fils, François et Jacques, ne développèrent pas moins d'habileté au service du duc de Milan. Celui-ci cependant perdit presque constamment du terrain par sa défiance de ses propres généraux , par sa versatilité , son goût pour nouer des intrigues contraires les unes aux autres; par son empressement à signer la paix presque chaque année , et à recommencer les hostilités peu de semaines après. L'histoire de cette guerre est rendue si confuse par les menées secrètes du duc, qui le plus souvent semblent en opposition avec son intérêt , que nous n'essaierons point de la fixer dans la mémoire. Le 24 octobre i44Jj Visconti, en faisant la paix avec les deux républiques, accorda sa fille Blanche en mariage à François Sforza leur général, et lui céda les seigneuries de Crémone et de Pontrémoli. Il semblait ainsi vouloir se réconcilier définitivement avec lui ; mais ce prince
chap. x. ne pouvait demeurer fixe dans une résolution, 1434-1447- n{ conserver sa confiance à ceux qu'il avait rendus puissans. Il entra bientôt dans des intrigues compliquées pour faire perdre à son gendre toutes ses seigneuries. La guerre recommença entre lui et les deux républiques , et Sforza fut de nouveau le général que celles-ci mirent à la tête de leurs armées combinées. Il y était encore en i447> lorsque Philippe - M arie , pressé par les Vénitiens, menacé dans les campagnes mêmes de Milan, et craignant de perdre sa souveraineté, implora les secours de son gendre, et lui promit une réconciliation sincère. François Sforza, qui venait de perdre la Marche d' Ancône par suite des menées du duc de Milan , accepta néanmoins ces dernières offres. Il renonça dès-lors à son ancienne alliance avec les Vénitiens et les Florentins ; il se mit en marche , de la Romagne, le 9 août, avec son armée, pour secourir son beau-père ; arrivé à Cotignola , bourgade où son père , pressé par des soldats d'entrer avec eux dans une compagnie d'aventure, avait lancé sa pioche aux branches d'un chêne , et voyant qu'elle y demeurait accrochée , avait accepté ce présage de sa grandeur future, et s'était engagé, il y apprit que le duc de Milan était mort dans sa capitale le i3 août i447
La guerre de Lombardie s'était sans cesse compliquée par sa liaison avec une autre guerre
qui, dans le même temps , ravageait le royaume chai-, x. de Naples. La reine Jeanne II y était morte le I/»34-i447- 2 février i435 , trois mois après son fils adoptif Louis III d'Anjou. Par son testament, elle avait, substitué à ce prince son frère René, duc de Lorraine ; mais en même temps , Alphonse , roi d'Aragon et de Sicile, qu'elle avait précédemment adopté , et qui s'était avancé jusqu'à Ischia pour surveiller Naples de plus près, prétendait lui succéder en vertu de cette première adoption, comme aussi en vertu des droits anciens de Manfred, dont il héritait par les femmes. Le royaume de Naples se partagea entre les partis d'Aragon et d'Anjou. Les Génois, qui s'étaient rangés volontairement sous la seigneurie du duc de Milan , offrirent leur assistance à la maison d'Anjou, en raison de leur antique haine contre les Catalans et les Aragonais , aigrie par des jalousies de commerce. Leur flotte rencontra, le 5 août i435, celle d'Alphonse, devant l'île de Ponza : elle la défit dans une grande bataille , où Alphonse fut fait prisonnier avec son frère et tous les plus grands seigneurs de son royaume. Tous ces prisonniers furent conduits à Milan , et ils y furent remis en liberté au bout de peu de temps, par un acte inattendu de générosité de Philippe -Marie , auquel Alphonse fit sentir combien la soumission du royaume de Naples aux Français compromettrait l'indépendance du du-
chap. x. ché de Milan et de toute l'Italie. Visconti con- 1434-1447- tracta une alliance intime avec son prisonnier qu'il délivrait, et il lui promit de l'aider à monter sur le trône de Naples. Mais cette alliance lui coûta la seigneurie de Gênes; car les Génois, indignés de se voir enlever, par le prince quils s'étaient donné , les fruits de leur victoire , se soulevèrent le 27 décembre i435 , chassèrent de leurs murs la garnison milanaise, et se remirent en liberté. Alphonse , secondé par le duc de Milan, recommença la guerre avec plus d'avantages contre René d'Anjou ; et le 2 juin i442> u m^ enleva la ville même de Naples. Dès-lors il rétablit la paix dans ce royaume , où il se signala par une libéralité qui lui a valu le surnom de Magnanime. Aucun monarque ne montra plus de zèle pour les lettres, et n'accorda une protection plus constante et plus éclairée aux savans. Il montra, par plusieurs actions généreuses, qu'il savait profiter des leçons de l'antiquité qu'il étudiait avec ardeur et qu'il admirait. Il se fixa au milieu du peuple qu'il avait conquis et dont il avait gagné le cœur, et il ne retourna plus ni en Sicile ni en Aragon , jusqu'à sa mort survenue le 27 juin i458.
1447-1454. Philippe-Marie Visconti ne laissait, en mourant, point de successeurs légitimes. Les parens éloignés qui portaient son nom ne descendaient pas des princes ses ancêtres, qui avaient usurpé
la seigneurie , et ils n'avaient point été compris chap. x. dans la bulle impériale , qui avait institué le du- l447-1*5/iché de Milan en faveur de Jean Galéaz. Cette même bulle avait expressément exclu de la succession les femmes , qui au reste n'avaient jamais hérité d'aucune seigneurie italienne. Aussi Valentine Visconti, sœur du dernier duc, qui avait été mariée au duc d'Orléans, et Blanche Visconti ^ fille naturelle de Philippe -Marie , que François Sforza avait épousée, n'avaient-elles aucune sorte de droit pour succéder au dernier duc. A l'extinction de la ligne des Visconti, à laquelle la république de Milan avait déféré la seigneurie , la souveraineté retournait légitimement à cette même république; et le peuple, en effet, réclama sa restauration. Quatre citoyens illustres , Antoine Trivulzio , Théodore Bossi, George Lampugnani et Innocent Cotta, soulevèrent leurs compatriotes, le i4 août i447? et avec leur appui reconstituèrent la république milanaise. En même temps, ils entrèrent en traité avec tous les capitaines d'hommes d'armes qui avaient été au service de Philippe-Marie, et ils les engagèrent tous à se déclarer pour eux. Les plus illustres étaient les deux frères Piccinino , lils de Nicolas, mort le i5 octobre i444 '•> ^es lr°is frères San Sévérino, enfans naturels d'une maison princière de Naples ; enfin François Sforza , qui se mit avec sa brillante armée au service de
chap. x. la république, sous condition que celle-ci lui confirmerait la cession de la seigneurie de Crémone, que sa femme lui avait apportée en dot, et y joindrait la seigneurie de Brescia ou de Vérone, si Sforza réussissait à enlever l'une oii l'autre de ces villes aux Vénitiens.
Une belle occasion s'offrait alors pour rétablir la liberté et l'indépendance de l'Italie. Dans la contrée que les ultramontains pouvaient attaquer la première , trois riches et puissantes républiques , à Milan , à Venise et à Florence , pouvaient s'appuyer d'un côté sur les belliqueuses républiques des Suisses , de l'autre sur les républiques plus faibles de Gênes , de Lucques, de Sienne et de Bologne. 11 leur suffisait de s'unir, par une alliance équitable, pour fermer à jamais l'Italie aux barbares qui la menaçaient du côté de la France et de l'Allemagne. Leur opulence, leur nombreuse population, et ce dévouement des Etats libres qui fait concourir tous les citoyens avec toutes leurs forces à la défense de la patrie , auraient suffi pour rendre vaine toute attaque étrangère. Malheureusement les deux hommes d'état qui se trouvaient à la tête des républiques de Florence et de Venise ne considérèrent qu'un avantage présent ; mais ils n'eurent pas l'âme assez élevée pour lui préférer la liberté italienne dans l'avenir, et ils ne voulurent point admettre la république de
Milan dans une confraternité si désirable pour CIIAP- xtoutes trois. «*****■
François Foscari , qui fut doge de Venise de i423 à 1467, avait communiqué à la république dont il était chef, son ambition guerrière, et il lui avait fait faire la conquête du Bressan et du Bergamasque; il jugea que l'occasion était favorable pour détacher de nouvelles provinces du duché de Milan, ou peut-être pour le subjuguer tout entier 5 et il repoussa toutes les avances de la république milanaise, qui désirait ardemment la paix. D'autre part, Corne de Médicis à Florence, loin d'avoir, comme les précédens chefs de la république , une affection réelle pour la liberté , commençait à se proposer de devenir le prince d'une patrie, où il n'était rentré que comme chef de la faction démocratique. Il se trouvait si supérieur à ses anciens associés par sa richesse , par le nombre de ses cliens , par la déférence que lui montraient les gouvernemens étrangers, par les flatteries des hommes illustrés dans les lettres, qu'il se croyait fait pour dominer sans opposition et sans partage. Presque toutes les républiques italiennes avaient successivement subi l'influence de quelque famille qui s'était élevée au-dessus de toutes les autres : le tour de Florence lui paraissait enfin venu. Il voulut que les Médicis y occupassent le rang que les Beniivoglio occupaient à Bologne. Lui-même avait
chap. x. contribué à retenir cette république alliée sous 1447-2454. ]a domination d'une famille usurpatrice; et, lorsque Annibal Bentivoglio fut assassiné , le 24 juin i445 ? Par des conjurés que le duc de Milan et le pape avaient armés , il eut soin de fournir aux Bolonais un nouveau Bentivoglio , un nouveau chef de l'État , en révélant une galanterie d'un Bentivoglio dans une maison bourgeoise de Florence, et en faisant accepter le fils qui en était né, Santi Cascese , pour directeur de la république. Le moment était arrivé, en effet, où le crédit des Médicis devait l'emporter sur les pouvoirs légaux de la seigneurie florentine , et où ils pourraient transmettre , comme les Bentivoglio, leur pouvoir usurpé à leurs enfans, et même à leurs bâtards. Aussi Corne ne se sentait-il aucune sympathie pour la république qui se formait à Milan, et qui cherchait à réveiller en Italie l'ancien enthousiasme de la liberté. En même temps , il était jaloux de la république de Venise, qui lui paraissait prétendre à la domination de toute l'Italie : conséquemment, il favorisait François Sforza , et il lui promettait son appui pour l'élever sur le trône qu'avait occupé le duc de Milan.
François Sforza, qui avait montré pour la guerre des talens supérieurs peut-être à tous ceux des généraux les plus illustres de ce siècle , avait en même temps cette espèce de franchise et de
libéralité des camps qui plaît aux soldats. On chap. x. aimait à le représenter comme un homme loyal J^7-^'Met généreux ; ses amis lui étaient dévoués , et ses guerriers ressentaient pour lui de l'enthousiasme. Toutefois ce n'était pas dans le métier de capitaine d'aventure qu'un homme pouvait se former au véritable honneur et à une vraie intégrité. François Sforza se montra plus d'une fois perfide envers ses lieutenans mêmes, dont il fit périr quelques uns d'une manière cruelle , parce qu'ils avaient excité sa défiance. Mais ce qui révéla surtout son caractère et son habileté , ce fut l'adresse avec laquelle, en jouant tour à tour les deux républiques qui se confièrent à lui , il sut employer à sa propre élévation leurs subsides et leurs soldats , et les trahir l'une après l'autre dès qu'il eut atteint son but. C'est ainsi qu'il mérita l'admiration de Louis XI , son ami et son disciple , et le blâme des vrais hommes d'honneur.
Le duc d'Orléans formait, au nom de Valentine Visconti sa mère, des prétentions sur Je duché de Milan; et il le fit attaquer du côté d'Asti, par des troupes françaises. Sforza, pour ne pas se commettre avec la France, laissa le soin de les repousser à Barthélémy Coléoni , qui servait les Milanais en même temps que lui, sans lui être subordonné. Pendant ce temps, il prit d: assaut, le 16 novembre i44?? Plaisance, qui était alors la seconde ville de Lombardie; et
chap. x. il pilla cette cité avec tant de rigueur, qu'elle 1447-1454. ne s'est jamais relevée de cet échec. En même temps, il envenima la division qui commençait à se manifester dans les conseils des Milanais. Trivulzio était Guelfe, Bossi et Lampugnani étaient Gibelins, et la haine héréditaire entre leurs familles les rendait jaloux l'un de l'autre : Trivulzio engagea les Vénitiens à offrir la paix à la république de Milan , sous condition que celle-ci leur cédât Crème et la Ghiara d'Adda : les Gibelins, excités par Sforza, se refusèrent à ce traité, et le firent rejeter par le conseil des Huit-Cents. Sforza en même temps accrut leur orgueil par ses victoires. Dans le mois de mai 1 44$ > il enleva aux Vénitiens tout ce qu'ils avaient conquis sur la droite de l'Adda; le 17 juillet, il brûla leur flotte sur le Pô , près de Casal-Maggiore ; et le 1 5 septembre , il remporta sur eux une dernière victoire à Caravaggio , où il fit leur armée presque entière prisonnière de guerre.
Mais après ces succès , Sforza jugea que les Vénitiens étaient assez abattus pour qu'ils ne pussent plus prétendre à la conquête d'un Etat qui leur opposait une si vigoureuse résistance , tandis que les Milanais étaient , de leur côté , si -enorgueillis, qu'il craignait de n'avoir bientôt plus de chances pour les déterminer à se jeter dans ses bras. Il rendit donc la liberté à tous les captifs qu'il avait faits aux Vénitiens à Caravag-
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gio, et il signa avec ceux-ci , le 18 octobre i448? CB,VP' x" un traité par lequel Venise s'engageait à l'aider l447"14 4à conquérir le duché de Milan, tel que l'avait possédé Philippe -Marie; tandis que François Sforza garantissait aux Vénitiens Bergame et Brescia , et leur cédait Crème avec la Ghiara d'Adda. Les Milanais furent indignés de cette trahison , et bientôt ils virent l'extrême danger où ils se trouvaient ; car , parmi les condottieri à leur solde , plusieurs préférèrent suivre la fortune d'un capitaine aussi habile et aussi heureux que François Sforza, se figurant qu'ils pouvaient attendre de plus grands avantages d'un usurpateur ambitieux que d'une république. De même, parmi les villes sujettes, il y en eut plusieurs qui , désespérant de se remettre elles-mêmes en liberté , voulurent du moins que Milan , dont elles étaient jalouses , obéît comme elles à un maître. Plaisance fut la première à se donner à François Sforza; bientôt Abbiate-Grasso, Varèse , Tortone et Alexandrie lui ouvrirent successivement leurs portes. Pavie s'était livrée à lui l'année précédente , tandis qu'il était encore au service des Milanais. Au mois de février 3 449? il s'empara aussi de Parme , et au mois de septembre, de Lodi et de Crème. Toutefois, les Milanais, si rudement pressés, ne s'abandonnèrent point eux-mêmes : ils obtinrent quelques secours du duc de Savoie , et les citoyens les
chap. x. plus riches mettant leur fortune au service de 1447-1454. ja république, ils furent en état d'armer leurs milices de fusils. L'invention de cette arme , alors très dispendieuse , était encore récente , et elle inspirait beaucoup de terreur aux gens d'armes.
La république de Venise comprit enfin , mais trop tard , que son intérêt , et celui de l'indépendance de l'Italie, lui commandaient de sauver la république de Milan. Elle signa, le 27 septembre i449î avec celle-ci , un traité par lequel elle reconnaissait la nouvelle république, et lui assignait pour limites , l' Adda , le Tésin , le Pô et les Alpes suisses. En même temps, elle abandonnait en souveraineté à François Sforza , sept des plus grandes villes lombardes avec leurs fertiles provinces. Ce dernier se croyait trop près d'atteindre le but pour y renoncer. Toutefois il envoya son frère à Venise pour déclarer qu'il acceptait ce traité; et, conformément aux ordres que celui-ci avait reçus, il éloigna son armée de Milan. C'était le moment des semailles, et il voulait inspirer aux Milanais assez de confiance pour qu'ils ensemençassent leurs terres, et se défissent ainsi d'une grande partie de leurs blés. Dès que cette opération fut achevée , il ramena rapidement son armée devant Milan ; il arrêta les convois de vivres que les Milanais faisaient venir dans toutes les directions, et il recom-
mença les hostilités. Les Vénitiens tentèrent chap. x, bien de secourir Milan , mais il les battit le 28 dé- l447-i4'î4 cembre. Bientôt la famine , sur laquelle il avait compté, devint extrême dans la ville. Enfin, le peuple se souleva le 25 février i45o, et le 26 il ouvrit les portes à François Sforza , qu'il reconnut pour doc de Milan. Les Vénitiens cherchèrent pendant quelques années encore à lui disputer sa nouvelle grandeur ; ils s'allièrent dans ce but avec Alphonse , roi de Naples , et le duc de Savoie ; mais Corne de Médicis, qui devenait tous les jours plus puissant à Florence, et qui substituait les affections privées de sa famille aux sentimens généreux des anciens amis de la liberté, resserra son alliance avec François Sforza, et lui fit passer des secours. Sur ces entrefaites , la prise de Constantinople, par les Turcs, le 29 mai i453, répandit l'effroi dans la chrétienté ; elle fit sentir à tous les Italiens le besoin de rétablir la paix entre eux pour se mettre en défense contre les Barbares. Cette paix fut signée à Lodi, le 9 avril i4^4? e^e laissa aux Vénitiens Brescia et Bergame avecleur territoire, mais elle assura à François Sforza le duché de Milan, dans lequel Crème et la Ghiara d'Adda demeurèrent compris.
Le consentement de l'empereur manquait , il est vrai , à François Sforza pour légitimer son titre au duché de Milan. Frédéric III d'Autri-
chap. x. che , qui régnait depuis le 2 février i44° •> l'avait 1447-1454- positivement refusé. Ce monarque avait traversé pacifiquement l'Italie en i452 , pour aller prendre à Rome la couronne impériale ; et il avait évité d'entrer dans la partie de la Lombardie occupée par François Sforza, pour ne pas sembler reconnaître son usurpation. Mais le nouveau duc n'en concevait aucune inquiétude; il méprisait Frédéric , prince lâche et indolent , qui ne savait défendre ni l'Allemagne , ni ses Etats héréditaires , et qui ne songeait à l'Italie que pour exploiter la vanité des grands en leur vendant à l'enchère des titres , des dignités et
des investitures. Sigismond avait conféré , en 1 43î2 ? le titre de marquis de Mantoue à Jean François de Gonzaga, pour douze mille florins; Frédéric III vendit à plus haut prix, le i5 mai i452, le titre de duc de Modène et Reggio à Borso d'Esté ; la famille de celui-ci n'obtint que dix- neuf ans plus tard , du pape Paul II , le titre de duché pour la seigneurie de Ferrare, qui relevait de l'Eglise. Sigismond et après lui Frédéric avaient trafiqué de même avec impudeur des titres de comte, de baron, de chevalier, de notaire impérial , et avaient accordé la légitimation des bâtards à tous ceux qui voulaient l'acheter; mais François Sforza, se croyant sûr d'obtenir un vain diplôme quand il le demanderait, n'estima pas qu'il valût tout l'argent qu'il lui coûterait.
Presque en même temps que la dernière ten- CHAP- xtative des Lombards pour recouvrer leur li- l447"14 4° berté échouait à Milan, le pape Nicolas V punissait d'un supplice capital le dernier effort d'un citoyen romain pour rendre la liberté à Rome. Les libertés de Rome et de tous les Etats de l'Eglise s'étaient perdues, sans qu'on pût presque signaler le moment de leur abolition. Le sénateur et les caporioni ou bannerets de Rome avaient long-temps administré la république, sans que les limites entre leur autorité et celle du pape, le premier citoyen de l'Etat, fussent définies. Dans le serment qu'ils prêtaient en entrant en charge, au lieu de s'engager envers lui à l'obéissance, ils lui promettaient leur protection : ils juraient de ne point permettre qu'on touchât à sa vie ou à ses membres , ni qu'on attentât à sa liberté. Ces magistrats , de même que ceux de toutes les villes de l'Église, devaient être élus par le peuple : l'Église était regardée comme protégeant la liberté populaire , et lorsqu'une ville rentrait sous la souveraineté immédiate de l'Église, elle croyait rentrer en liberté. Cependant le pape s'était souvent fait déférer par le peuple le droit de nommer le sénateur de Rome, ou les recteurs des autres villes de l'Eglise. Pendant le long séjour des papes à Avignon, la cour de Rome avait oublié ses anciens principes de liberté : ses légats prétendaient au pouvoir abii. 5
chap. x. solii; l'anarchie de Rome, les violences des no- 1447-1454. kieSj ja tyrannie de plusieurs usurpateurs, contribuèrent aussi à désaccoutumer les peuples de la liberté ; souvent ils cherchèrent un refuge contre une tyrannie plus cruelle, dans le pouvoir absolu des prélats : souvent Pérouse , Bologne et d'autres cités avaient déféré la seigneurie au légat , ou le peuple romain l'avait attribuée au pape , avec suspension de tous ses droits politiques. Le grand schisme d'Occident ébranla de nouveau le pouvoir du pontife dans les États de l'Église, comme il venait d'être rendu uniforme par les conquêtes du cardinal Albornoz : les papes méconnus par une moitié de l'Eglise, appauvris , menacés , vécurent , pendant presque toute la durée du schisme, exilés de Rome, et le plus souvent dans la dépendance du seigneur de Rimini. Martin V, qui fut créé après la fin du schisme , par le concile de Constance , ne recouvra point de si tôt l'obéissance des Etats romains ; il passa à Florence la plus grande partie de son pontificat. Eugène IV, qui lui succéda le 3 mars i43i, reperdit, par suite de son caractère turbulent, ambitieux et despotique, plusieurs des Etats que Martin V avait recouvrés. Son principal ministre , le patriarche Vitelleschi , souilla son règne par des actes nombreux de perfidie et de cruauté; aucune des libertés de Rome ou des Etats de l'Église ne fut plus respectée.
Nicolas V, qui succéda, le 6 mars i447? ■ Eu- CHAP- *• gène IY, était connu à Florence sous le nom de ^47-«454. Thomas de Sarzane : il avait été précepteur de Renaud des Albizzi, et ensuite commensal de Corne de Médicis. Ses connaissances dans la littérature antique , dans les beaux-arts et la philosophie, le rangeaient, parmi les membres les plus honorables de la société que ce citoyen illustre rassemblait chez lui. Mais les études de Thomas de Sarzane n'avaient point détruit les habitudes serviles de son esprit et de son éducation. Les grammairiens, les poètes, les rhéteurs, n'étaient que trop accoutumés , dans ce siècle , à se regarder comme les cliens des riches et des grands, à vivre à leur table et de leurs largesses, et à recevoir de leur bouche le mot d'ordre pour leurs opinions et leurs sentimens. Thomas de Sarzane n'apprit point dans le palais de Côme de Médicis à aimer ou à respecter une liberté que son patron minait sourdement , et travaillait à enlever a sa patrie. Quand il parvint au souverain pontificat , il montra le même zèle qui l'avait distingué dans une carrière plus humble, pour le progrès des études et la connaissance de l'antiquité, pour la collection des manuscrits, pour la traduction des ouvrages grecs, pour la restauration des monumens anciens, pour l'encouragement des artistes contemporains. Ce fut lui qui jeta les premiers fondemens de la superbe basilique du Vatican; ce fut lui aussi qui rassembla
ch^p. x. le premier, dans le palais attenant, une bibliothé- 1447-1454. que. Mais Nicolas V repoussait avec impatience tout contrôle, toute opposition à ses volontés ; il ne voulait voir dans les Romains que des sujets, auxquels il ne reconnaissait aucun droit de participer au gouvernement. Stefano Porcari, gentilhomme romain d'une réputation sans tache, ayant voulu profiter de l'interrègne qui précéda la nomination de Nicolas V, pour faire réclamer par les citoyens romains la confirmation et le renouvellement de leurs anciens privilèges , fut dénoncé au nouveau pape comme un esprit dangereux ; et loin d'obtenir que les droits anciens fussent reconnus, il eut la douleur de voir les citoyens écartés toujours plus soigneusement des affaires publiques. Celles-ci n'étaient plus confiées qu'à des prélats et à des clercs , qui , n'y étant point préparés par leurs études et par leurs sentimens, laissaient tomber l'administration dans le plus honteux désordre.
Le peuple de Rome s'étant soulevé dans la place Navonne, pour une querelle née d'un combat de taureaux , Stefano Porcari essaya de diriger son attention vers un objet plus noble, et de faire tourner cette émeute au profit de la liberté. Le pape se hâta de complaire aux fantaisies que le peuple avait exprimées , quant à ses jeux 5 mais il rejeta tout ce qu'il y avait de sérieux dans ses demandes , et il exila Porcari à Bologne. Celui-ci se flatta de réussir au moyen
d'une conjuration dans ce qu'il n'avait pu obte- chap. x„ nir par un mouvement populaire. Quatre cents lJ*ïï-*éHcitoyens romains au moins étaient exilés de Rome • il les fit tous entrer dans sa conspiration ; il leur donna rendez-vous à Rome, pour le 5 janvier i453, dans la maison de son beau-frère. S'étant soustrait à la surveillance du légat de Bologne, il s'y rendit lui-même avec trois cents soldats , qu'il avait enrôlés. Toute la troupe se trouva réunie pendant la nuit ; et Stefano Porcari la haranguait pour la préparer à Pattaque du Capitole , où il comptait rétablir le sénat de la république romaine : mais son secret avait été trahi ; la maison était entourée de troupes; toutà-coup les portes furent forcées, et les conjurés, accablés par le nombre , avant que des armes leur eussent été distribuées. Dès le lendemain matin, Stefano Porcari fut pendu sans jugement préalable aux créneaux du château Saint- Ange , avec neuf de ses associés. Malgré leurs vives instances on leur refusa la confession et la communion. Huit jours plus tard, quelques procédures ayant été instruites , les exécutions recommencèrent ; elles se succédèrent en grand nombre ; le pape se fit livrer les prévenus qui s'étaient réfugiés dans les États voisins ; et cette dernière étincelle de la liberté romaine fut éteinte dans le sang.