CHAPITRE XII
Fréquence des conjurations ; dernière ressource des patriotes italiens ; leur mauvais succès. — Conjuration des Pazzi. — Administration de Laurent de Mêdicis, et sa mort. — 1470-1492.
rnAp. xii. L'Italie était arrivée à l'époque fatale où sa liberté ne pouvait plus être sauvée par une noble résistance, ou recouvrée à force ouverte ; il ne lui restait plus que la ressource, toujours dangereuse , et le plus souvent funeste , des conspirations. Tant que les habitudes de liberté se conservent dans tout le peuple, tant que toutes les classes ont également horreur de la servitude , une explosion subite des sentimens qui se trouvent dans tous les cœurs suffit pour accomplir une révolution , pour rendre vains les efforts des usurpateurs , ou pour renverser une tyrannie récente , si elle a réussi à s'établir momentanément. Le despote, lors même qu'il fait taire, par la terreur, le peuple qu'il a désarmé et qu'il opprime, sait toujours qu'il est en guerre avec lui ; il a trop à craindre de toutes les classes pour en flatter ou essayer d'en gagner aucune. Mais lorsque le pouvoir absolu a pu se
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prolonger assez long-temps pour laisser oublier la chap. xuviolence de sa première origine , lorsque la plupart des hommes qui sont dans la vigueur de l'âge sont nés sous son joug , et n'ont jamais connu un temps meilleur , il se trouve bientôt appuyé par toute la partie inerte de la nation , par toute celle qui, incapable de penser et de s'instruire par elle-même,' doit se contenter d'idées d'emprunt , et accueillir aveuglément toutes les notions qu'il convient au gouvernement de lui inculquer. En effet , avec la perte de la liberté ont dû cesser ces communications libres et animées qui échauffent les âmes , et qui font descendre les nobles sentimens , même aux classes que la connaissance des temps passés ou l'expérience des nations étrangères n'éclaire point. Le prince , au milieu du silence universel , parle seul dans les pays asservis. Il dicte les proclamations des autorités et les sentences des tribunaux ; il inspire même le langage que le prêtre tient dans la chaire ou le confessionnal. Parce qu'il dispense les revenus de la société , il se présente comme une providence , et il fait croire au peuple qu'il lui donne tout ce qu'il ne lui ôte pas. L'indigent lui sait gré de la charité publique ; le laboureur , de la justice et de la police qui protègent sa propriété ; la populace des villes applaudit aux rigueurs qui frappent les classes élevées ; l'orgueil national s'ir-
chap. xii. rite contre l'étranger qui plaint un peuple malheureux et mal gouverné , et la vanité vulgaire s'intéresse au maintien de ce qui est. Si quelque souvenir des temps de liberté se conserve dans les classes ignorantes, il s'attache seulement aux traits qui peuvent les remuer par des images de souffrance ; elles ont entendu parler des efforts par lesquels leurs pères avaient défendu les droits du peuple, des sacrifices que ces droits leur avaient coûtés ; mais elles ne voient que les maux de la lutte , tandis que son résultat échappe à leur imagination, parce qu'il n'a rien de matériel. Elles concluent que le pain était aussi cher dans les temps de liberté , que le travail était aussi pénible , et qu'aux privations qu'elles endurent se joignaient alors les dangers de ces catastrophes violentes , dont les pères ont transmis aux enfans quelques détails effrayans. L'esclavage , a-t-on dit, avilit l'homme jusqu'à s'en faire aimer ; et l'observation confirme cette maxime : partout les nations paraissent attachées à leurs gouvernemens , en raison de l'imperfection de leur régime ; partout elles aiment le plus dans leurs institutions ce que celles-ci ont de plus vicieux, et la résistance de toutes la plus obstinée , c'est celle que les peuples opposent à leur progrès moral.
Tel était, en particulier, l'état de l'Italie à la fin du quinzième siècle. Dans les villes Lom-
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bardes , le bas peuple ne conservait plus , des temps de liberté , d'autre souvenir que celui qu'imprimaient , dans toutes les imaginations , quelques ruines , que les pères montraient aux enfans comme monumens d'anciens combats , d'anciennes violences. Les habitans des campagnes n'ayant jamais joui de droits politiques , ne redoutaient de fléaux que la guerre , et n'estimaient un gouvernement qu'à raison de ses dispositions pacifiques. Galéaz Sforza, pour s'attacher davantage encore les hommes qui sont mus par leurs sens plus que par leurs réflexions , s'entourait de toute la magnificence du plus riche souverain , et le peuple milanais lui savait gré de ce spectacle , sans songer que c'était luimême qui le payait. Les Médicis, dont l'autorité à Florence était plus récente, s'appliquaient surtout à la rendre populaire , par les fêtes continuelles dans lesquelles ils entretenaient leurs concitoyens , et dont leur patrimoine faisait, du moins en partie, les frais. Les souverains des autres Etats d'Italie avaient de même, et par des voies diverses, réussi à gagner l'affection des paysans et de la populace des villes. La protection qu'ils accordaient aux prévenus , soustraits par eux à la justice , était un de leurs grands moyens de séduction. Les lois menaçaient de peines effroyables les criminels ; le procès commençait par la torture, et finissait par
chap. xii. la roue; cependant chaque fête de village amenait quelques meurtres, et ceux qui les commettaient étaient justement ces hommes déterminés , que le tyran voulait se concilier. En les dérobant à la justice , il obtenait d'eux et de leur famille une reconnaissance proportionnée à l'atrocité des châtimens. Ainsi les hommes qui auraient été les plus dangereux meneurs de la populace, étaient presque tous dévoués au prince ; et un appel pour le renversement de la tyrannie ne trouvait d'écho ni sur la place publique , ni dans les campagnes. D'autre part , tous les citoyens qui avaient de l'élévation dans l'âme , ceux qui savaient ce qu'avait été leur patrie, et ce qu'elle devenait; ceux qui pouvaient comparer la servitude chez eux, avec la liberté chez l'étranger; ceux, enfin, que la philosophie éclairait sur la dégradation morale , toujours croissante , des hommes soumis au pouvoir absolu, ne pouvaient se résigner à la perte d'une liberté, qu'ils sentaient devoir être suivie de celle de toutes leurs vertus. Ils voulaient résister; mais des soldats, payés de leur argent, gardaient le tyran dans des murs qu'avaient bâtis leurs pères pour la défense de leur liberté ; l'organisation sociale , fondée pour le bien de tous , était dirigée par une main usurpatrice vers l'oppression de tous. Le droit de punir du juge , et le droit de faire grâce du
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prince, étaient exercés de concert, pour don- chap, xu. ner à celui-ci des sicaires afïidés. Les alliances, contractées au nom de la patrie, établissaient une garantie mutuelle entre les usurpateurs contre les peuples. Nulle part le bon citoyen ne voyait de force dont il pût invoquer l'assistance ; et s'il était assuré que tous les hommes doués d'intelligence et de vertu, que tous les riches même désiraient la liberté , il savait aussi que le tyran pouvait armer contre elle toute la masse ignorante et brutale.
Le sentiment du triomphe de l'injustice et de la brutalité, celui de l'oppression, que tous ceux qui avaient un cœur et une âme éprouvaient sous le joug de ceux qui n'avaient que des sens, étaient ce qui faisait souvent recourir les premiers, dans ce siècle, à des conspirations. D'ailleurs, l'étude de l'antiquité, qu'on avait alors reprise avec tant d'ardeur, conciliait aux conjurés, imitateurs des défenseurs anciens delà liberté, l'approbation publique et presque l'admiration universelle. Les Harmodius, les Timoléon , les Brutus, qui, le poignard à la main, avaient rendu la liberté à Athènes, à Corinthe et à Rome, étaient signalés dans les écoles , aux jeunes élèves , comme les vengeurs de la justice et du droit, les sauveurs de l'humanité. D'autre part, les meurtres étaient si communs, les hommes d'honneur en ressentaient si peu de scrupule ,
. que les conspirateurs ne se sentaient point arrêtés par la répugnance à répandre le sang. Non seulement chaque prince et chaque gentilhomme, mais chaque magistrat , chaque citoyen, était prêt, dans toute l'Europe, à tuer pour défendre le moindre droit , pour écarter le moindre obstacle , pour faire preuve d'énergie , pour laver une offense ; quiconque avait des valets voulait avant tout qu'ils fussent braves , et toujours armés pour exécuter au besoin des ordres sanguinaires. C'était même parce que les meurtres étaient le plus souvent commis par eux, que le service domestique ne dérogeait pas. Les gens bien nés plaçaient leurs enfans chez des seigneurs , comme pages , comme estafiers, comme écuyers, parce qu'ils y portaient l'épée , et que la servitude était anoblie par la chance de répandre du sang.
Loin donc d'éprouver la répugnance que nous sentirions aujourd'hui, à délivrer leur patrie par un assassinat, les hommes du quinzième siècle voyaient de l'honneur dans le meurtre, de la vertu dans le dévouement, de la grandeur historique dans la conspiration. Le danger seul les arrêtait; mais ce danger était effroyable , car les tyrans se sentant en guerre avec tous ceux qu'ils craignaient, se tenaient toujours sur leurs gardes; et comme ils ne devaient leur sûreté qu'à la terreur , les supplices qu'ils infligeaient ,
s'ils demeuraient les plus forts, étaient atroces, chap. xn. Ces dangers, quels qu'ils fussent, ne rebutèrent point les ennemis de l'ordre existant, pas plus parmi les royalistes que parmi les républicains. Jamais on n'avait vu des conjurations plus fréquentes et plus hardies. Le mauvais succès de ceux qui avaient succombé n'empêchait point que d'autres ne marchassent immédiatement sur leurs traces.
Le premier complot fut dirigé contre les Mé- 1470. dicis; ce fut celui de Bernardo Nardi, l'un des Florentins qui, du temps de Pierre de Médicis , avaient été exilés de leur patrie. Avec une centaine de partisans, il surprit la porte de Prato , le 6 avril 1470. Il se rendit maître du palais public , où il arrêta le podestat florentin , et il occupa la citadelle ; puis il parcourut la ville en appelant le peuple à la liberté. Il comptait faire de cette petite ville , qui n'est qu'à dix milles de Florence , la place d'armes du parti républicain, et y commencer la résistance contre les Médicis. Mais quoiqu'il eût réussi à se rendre maître de Prato par surprise, les habitans demeuraient sourds à sa voix ; aucun d'eux ne répondait à son appel et ne venait le joindre ; personne ne détestait assez la tyrannie pour s'exposer aux derniers malheurs en la combattant. Les amis du gouvernement , voyant que Nardi demeurait seul, prirent enfin les armes ; ils l'attaquèrent de
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ciiap. xii. toutes parts , et l'accablèrent par le nombre. l47°" Nardi , fait prisonnier , fut conduit à Florence , où il eut la tête tranchée avec six de ses complices. Douze autres furent retenus à Prato, et pendus.
•476. La conjuration , qui éclata à Ferrare le ior sep-
tembre 1476, était dirigée par un parti monarchique. La maison d'Esté, souveraine à Ferrare, à Modène et à Reggio, avait eu pour chefs deux fils naturels de Nicolas III ; Lionnel , qui régna de i44i à i45o, et Borso qui régna de i45o à 1470. Après eux seulement, leur frère Hercule Ier, né d'un légitime mariage, recueillit une succession qui s'était augmentée et affermie sous le règne des deux bâtards. C'était Borso qui avait fait sanctionner, par les chefs de l'Empire et de l'Eglise , une autorité que ses ancêtres tenaient du peuple. Frédéric III l'avait nommé duc de Modène et Reggio, et Paul II, duc de Ferrare. Borso n'avait point d'enfant ; mais Lionnel avait laissé un fils, nommé Nicolas, qui, lorsque Hercule s'empara de la souveraineté , alla chercher un refuge à Mantoue. Lionnel et Borso, de tous les princes de la maison d'Esté , avaient été les plus chéris par leurs sujets. La douceur de leur caractère , leur générosité , leurs talens , leur activité, leur amour pour les lettres, avaient gagné tous les coeurs. Ceux qui, pendant trente ans, avaient servi ces deux princes, se faisaient un
devoir de transmettre leur couronne au fils de chap. xu4 Lionnel, et regardaient la succession d'Hercule l4?6' comme une usurpation. Ils conspirèrent pour rétablir dans son droit celui qu'ils croyaient l'héritier légitime. Ils introduisirent Nicolas d'Esté à Ferrare, le ier septembre 1476, avec six cents hommes d'infanterie , et se répandant aussitôt dans les rues , ils appelèrent le peuple à prendre les armes pour le fils de son bienfaiteur. Mais le peuple était indifférent dans le choix de ses maîtres; il ne voulait pas encourir les peines de la rébellion en se déclarant pour l'un plutôt que pour l'autre. Au lieu d'accourir, les citoyens s'enfuyaient, ou s'enfermaient dans leurs maisons. Les satellites d'Hercule qui, un moment, avaient cru la révolution accomplie , reprirent courage. Us attaquèrent Nicolas, le vainquirent, et le firent prisonnier avec un de ses cousins. Aussitôt ces deux princes eurent la tête tranchée, et vingt-cinq de leurs complices furent pendus.
La même année, Jérôme Gentile avait ourdi une conspiration à Gênes , pour faire secouer à cette ville le joug du duc de Milan ; mais , quoique ce citoyen se fût déjà rendu maître des portes, il échoua également, le peuple ayant hésité à venir se joindre à lui. Malgré des exemples si funestes , cette même année , une autre conjuration fut formée à Milan contre Galéaz Sforza , dont le' joug était devenu insupportable à tous
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chap. xii. ceux dont l'âme conservait quelque élévation. Il n'y avait aucun crime dont on ne crût capable cet homme faux et féroce. On l'accusait d'avoir empoisonné sa mère; on remarquait qu'il se complaisait au spectacle de la douleur et du désespoir, en choisissant de préférence ceux qui avaient pu croire à son amitié pour les frapper de coups plus imprévus et plus cruels. Il ne se contentait pas de rendre victimes de son libertinage, par la séduction ou par la violence, les femmes les plus distinguées de ses Etats, il aimait encore à publier leur honte , à en rendre témoins leurs maris ou leurs frères ; souvent même il les livrait à la prostitution. Son faste extravagant épuisait ses finances, qu'il cherchait à rétablir ensuite par des extorsions tyranniques sur les peuples. Il prenait plaisir à inventer des supplices atroces. Celui d'enterrer vivantes ses victimes, n'était pas encore le plus barbare. Trois jeunes gentilshommes issus de familles qui avaient combattu avec courage l'usurpation de François Sforza, et qui avaient éprouvé euxmêmes les injustices et les outrages de son fils, résolurent de délivrer leur patrie de ce monstre. Ils se flattaient que , lorsqu'il aurait succombé , tous les Milanais se réuniraient avec joie pour remplacer la tyrannie par un gouvernement libre. Jérôme Olgiati , Charles Visconti et André Lampugnani convinrent de ne se fier de l'exécution
qu'à eux-mêmes , sans admettre personne dans chap. xh. leur secret. Leur esprit était échauffé par les le- l476' eons de leur professeur de littérature , Colas de Montano, qui ne cessait de mettre sous leurs yeux la grandeur des républiques de l'antiquité, et la gloire de ceux qui les avaient délivrées de la tyrannie. Déterminés à tuer le duc, ils s'exercèrent long-temps entre eux à manier le poignard, pour être plus sûrs de le frapper avec précision, chacun à l'endroit assigné. Animés d'un zèle religieux non moins vif que leur enthousiasme républicain , ils se préparèrent par la prière , par des vœux au patron de leur église, par l'assistance à la messe , pour l'action qu'ils allaient commettre. Ils firent choix, pour l'exécuter, du 21 décembre 1476, jour où ils savaient que le duc Galéaz se rendrait en pompe à l'église de Saint-Etienne. C'est là qu'ils l'attendirent; et quand ils le virent s'avancer, entre les ambassadeurs de Ferrare et de Mantoue , ils s'approchèrent respectueusement de lui la toque à la main , et feignant d'écarter la foule , ils l'entourèrent, et Je frappèrent tous trois au même instant, au milieu de son cortège et de ses gardes. Galéaz Sforza tomba mort sous leurs coups; et la foule qui remplissait l'église vit le tumulte, entendit les cris , sans pouvoir en comprendre la cause. Les trois conjurés voulurent s'élancer hors de l'église pour appeler le peuple aux armes
cuap. xii. et à la liberté ; mais le premier sentiment qu'ils x4'6 rencontrèrent fut l'étonnement et la peur; les seuls gardes du duc avaient mis l'épée à la main pour le venger. Lampugnani , en voulant les éviter, s'embarrassa les pieds dans les robes traînantes des femmes qui étaient à genoux dans l'église; il fut renversé et tué par un écuyer de Galéaz. Quelques pas plus loin, Visconti fut tué aussi par les gardes; Olgiati s'étant dérobé dans ce premier moment à ceux qui le poursuivaient, se mit à parcourir les rues, en criant aux armes, sans que personne répondît à son appel. Il voulut alors se cacher ; il fut arrêté et soumis à une atroce torture. Lorsque les bourreaux le détachèrent, il écrivit ou dicta la relation qui lui fut demandée et qui nous est restée. Elle est animée du plus noble enthousiasme , d'un profond sentiment religieux, d'un ardent amour pour la liberté , et d'une persuasion intime qu'il avait commis une bonne action. Il fut ensuite livré aux exécuteurs pour être tenaillé et coupé vivant en morceaux. Il avait vingt-deux ans au moment de son supplice.
1478 La conjuration des Pazzi , à Florence , suivit
de près celle d'Olgiati à Milan. André de Pazzi , l'un des cinq accoppiatori qui avaient exercé un si grand pouvoir sous Pierre de Médicis , était mort; mais il avait laissé trois fils et plusieurs petits-fils; l'un des derniers avait épousé une
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sœur de Laurent et. Julien de Médicis ; leur for- chap. xu. tune était immense; elle était engagée dans le l4:8commerce qu'ils faisaient avec un grand succès, et ils croyaient avoir des droits à tenir un des premiers rangs dans leur patrie. Mais Laurent et Julien de Médicis, en arrivant à l'âge viril , avaient voulu ressaisir toute l'autorité que leur père avait laissé échapper de ses mains ; ils avaient montré surtout une extrême jalousie de ceux qui., de son temps , administraient la république; et, quoique la maison de Pazzi comptât alors neuf citoyens qui , par leur âge , leur rang , leurs talens , étaient faits pour siéger dans la seigneurie, les Médicis n'avaient pas permis qu'un seul d'entre eux y fût appelé. L'un des Pazzi avait épousé la fille unique de Jean Borroméi, citoyen immensément riche, et il devait recueillir son héritage; mais au moment de la mort de Borroméi, les Médicis firent rendre une loi qui appelait les agnats à l'héritage de préférence aux filles, et ils enlevèrent ainsi à Jean des Pazzi, un bien qu'il regardait déjà comme sien. Le frère de celui-ci, François des Pazzi, dont le caractère était bouillant et impétueux , ne pouvant souffrir tant d'injustices, alla s'établir à Rome, où le pape Sixte IV le choisit pour son banquier , et lui accorda bientôt la plus entière confiance.
Sixte IV était de la maison de la Rovère, 11. 8
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chap. xii famille plébéienne de Savonne, dans l'État de Gênes. On assurait que son élection au saintsiége était entachée de simonie , et on l'accusait en même temps d'avoir eu les mœurs les plus scandaleuses. Il avait quatre neveux qu'il avait comblés de tous les biens que l'Église peut donner; il en fit entrer deux dans le sacré collège, Julien de la Rovère , fils de son frère, et Pierre Riario , fils de sa sœur ; il voulut ensuite élever à la dignité de princes les deux autres qui étaient séculiers : Léonard de la Rovère fut marié avec une fille naturelle de Ferdinand , et nommé préfet de Rome et duc de Sora; et Jérôme Riario épousa une fille naturelle de Galéaz Sforza, duc de Milan; après quoi le pape acheta pour lui la ville et la principauté d'Imola, à laquelle il comptait joindre bientôt d'autres seigneuries en Romagne. Cette dilapidation des biens de l'Eglise, pour agrandir les neveux du pape, fut un des plus scandaleux exemples de ce qu'on appelait le népotisme de la cour de Rome. Mais, quoique Sixte IV fût un homme corrompu , il n'était pas dépourvu de ialens, ni même d'une certaine élévation d'âme. Il avait à cœur le maintien de l'indépendance de l'Italie , et il croyait qu'elle ne pouvait être défendue que par des gouvernemens républicains , à l'aide de la liberté, dont il avait appris à Gênes à connaître le prix. Il s'était vu constamment contrarié dans sa poli-
tique par les Médicis, soit lorsqu'il s'était occupé chap. xii. d'établir sa famille , soit lorsque , poursuivant l4?8un plus noble but, il avait, voulu engager tous les Etats de l'Italie à s'unir en une seule ligue pour leur défense. Cette opposition des Médicis avait bientôt dégénéré en haine; Jérôme Riario et François des Pazzi travaillaient à rendre cette haine toujours plus violente. Sixte IV promit enfin toutes les forces pontificales pour seconder une conspiration dont le but était de rendre la liberté à Florence, en se défaisant des deux frères Médicis. L'approbation du pape détermina seule Jacob des Pazzi, l'aîné de la famille, et l'oncle de François , à entrer dans un complot si dangereux.
Les Pazzi ne voulurent pas courir le risque d'être abandonnés, après l'exécution du complot, comme l'avaient été les conjurés de Milan, parce que personne ne connaissait leurs vues ou n'était préparé à les seconder; aussi admirent-ils un grand nombre de citoyens dans leur secret, et parmi eux François Salviati que le pape venait de nommer à l'archevêché de Pise, tandis que les Médicis refusaient de lui laisser prendre possession de son siège. Il fallait, pour le succès de la conspiration , que les deux Médicis fussent frappés en même temps, car l'on sentait bien que si l'un survivait, il serait le vengeur de l'autre. Il fallait de plus que, parmi les conjurés,
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chap. xii. les uns occupassent le palais public et intimi- J478- dassent la seigneurie, el que les autres appelassent le peuple à la liberté. Quatre troupes qui agissent simultanément étaient donc nécessaires ; mais on jugeait que , pour que les conjurés frappassent en même temps les deux frères , ceux-ci devaient se trouver réunis en un même lieu. Un petit-neveu du pape, Raphaël Riario, jeune homme âgé de dix-huit ans, qu'il venait de faire cardinal et qu'il envoyait à Pise , donnait , par son passage à Florence , occasion à quelques fêtes, où l'on espérait voir les deux Médicis réunis ; mais Julien ne se trouva point au festin que donna Jacob des Pazzi à ce cardinal , à Montughi, ou au repas qui lui fut donné par Laurent de Médicis à Fiesole. Les conjurés étaient prêts pour l'une et l'autre de ces journées. L'archevêque Salviati , avec Jacob, fils de l'historien Poggio Bracciolini, et une troupe nombreuse de conjurés , devaient se rendre maîtres du palais public , et forcer la seigneurie à approuver la révolution ; d'autres, avec Jacob des Pazzi, devaient ameuter le peuple, tandis que François des Pazzi et Bernard Bandini s'étaient chargés de tuer Julien , qui , timide et soupçonneux , portait le plus souvent une cuirasse sous ses habits , et que Jean-Baptiste de Montesecco, capitaine d'une troupe d'aventuriers , se chargeait de tuer Laurent. L'absence
de Julien , dans ces deux occasions , força les gmap. xh. conjurés à remettre l'exécution de leur projet à l478' une cérémonie religieuse qui devait avoir lieu dans la cathédrale, et où les deux frères ne pourraient se dispenser d'assister. Il fut convenu que leurs assassins les frapperaient à genoux , au moment où le prêtre qui disait la messe élevant l'hostie , ils baisseraient la tête avec tous les assistans. Mais alors Jean-Baptiste de Montesecco déclara qu'il s'était chargé de tuer Laurent de Médicis dans un festin , car il était accoutumé au meurtre sans répugnance, mais non au sacrilège; en sorte que, dans l'église, il ne pouvait plus offrir aux conjurés son ministère; tous les autres laïques se refusèrent alors également à une action qui commençait à leur paraître irreligieuse ; en sorte qu'on fut obligé de recourir à deux prêtres , Antoine de Yolterra et Etienne Bagnoni, qui, accoutumés à vivre dans l'église , et à en accomplir eux-mêmes toutes les cérémonies , n'éprouvaient, pour les choses sacrées, ni respect ni crainte. Ce fut la cause de la ruine de tous.
Chacun était à son poste lorsque les Médicis entrèrent dans le temple, le 26 avril 147$, et se placèrent à quelque distance l'un de l'autre. La messe commença, et au moment de l'élévation de l'hostie, Antoine de Volterra mit la main gauche sur l'épaule de Laurent pour assurer mieux le coup qu'il lui portait de la droite. Cet
chap. xn. attouchement cependant fit lever Laurent en 147 ' sursaut : de son manteau roulé autour du bras, il para le poignard ; il tira l'épée ainsi que ses deux écuyers , et les prêtres prirent la fuite. Dans le même instant , Julien avait été tué par Bernard Bandini, et François des Pazzi, qui avait voulu le frapper aussi , s'était blessé lui-même profondément à la cuisse. Bandini courut aussitôt sur Laurent, qui se déroba à sa poursuite en s'enfermant dans la sacristie. Voyant alors le peuple en tumulte , et désespérant du succès , il partit à l'instant de Florence , et ne se crut en sûreté que lorsqu'il fut arrivé à Constantinople. Pendant ce temps , Salviati avait également échoué au palais de la seigneurie. Il avait caché son cortège dans une chambre près de l'entrée, dont la porte fermait par un ressort que ses satellites n'avaient plus su ouvrir. Séparé d'eux, il avait été trouver le gonfalonier; mais ses regards inquiets et son langage embarrassé avaient tellement excité les soupçons de celui-ci, qu'il s'était élancé sur la porte, avait saisi par les cheveux Jacob Bracciolini qui s'y cachait, l'avait livré à ses sergens , et s'était bientôt rendu maître de tous les conjurés qui étaient avec lui dans le palais , et qu'il fit poignarder à l'instant, ou jeter vivans par les fenêtres : l'archevêque Salviati, avec deux de ses cousins, et Jacob Bracciolini, furent pendus à
ces mêmes fenêtres. Les deux prêtres qui avaient chap. xh. tenté de tuer Laurent, furent poursuivis et mis l4'8en pièces par ses amis. Jacob des Pazzi enfin, qui s'était mis à la tête d'une troupe de conjurés pour parcourir les rues en appelant le peuple à la liberté, perdit courage lorsqu'il vit que personne ne répondait à sa voix : il sortit de la ville par la porte qui conduit en Romagne ; mais il n'avait fait que peu de chemin lorsqu'il fut arrêté et ramené par des paysans. Cependant les amis des Médicis avaient appelé la populace à la vengeance, et ils n'eurent pas de peine à exciter sa fureur. François , René et Jacob des Pazzi , furent pendus aux fenêtres du palais auprès de l'archevêque; tous ceux qui- avaient quelque relation d'amitié avec eux , ou qui avaient montré quelque opposition au gouvernement , furent arrachés de leurs maisons, traînés dans les rues et massacrés 5 plus de soixante -dix citoyens furent exécutés dans les premiers jours. Laurent de Médicis mit ensuite toute son activité à se faire remettre ceux qui avaient été chercher un refuge au loin : Bernard Bandini fut lui-même renvoyé de Constantinople par Mahomet II , et les exécutions ne cessèrent qu'après que deux cents Florentins eurent péri par suite de la conspiration des Pazzi.
Le mauvais succès de la conspiration des Pazzi affermit , comme il arrive toujours ?
CHAP. XII
le pouvoir du gouvernement contre lequel elle 1478- avait été dirigée. Jusqu'à ce moment, les Médicis s'étaient contentés d'être les premiers citoyens de Florence ; dès-lors Laurent se regarda comme le prince de la cité , et quelquefois ses amis en parlant de lui employèrent ce titre ; plus habituellement en s' adressant à lui , on l'appelait magnifique seigneur. C'était le titre qu'on donnait aux condottieri, de même qu'aux petits princes qui n'en avaient point d'autres. Laurent affectait une libéralité sans bornes , une pompe , un éclat , qu'il croyait nécessaires pour suppléer au rang qui lui manquait , la magnificence enfin, dont le titre est devenu avec raison son surnom auprès de la postérité. Au moment où. la conspiration échoua , il se trouva menacé à la fois par toute l'Italie. Le pape fulmina , le 1er juin 1478, une bulle d'excommunication contre lui , pour avoir fait pendre un archevêque. Il demanda que Laurent de Médicis , le gonfalonier, les prieurs et les huit de balie, lui fussent livrés pour être punis suivant l'énormité de leur crime. En même temps, il publia la ligue qu'il avait formée contre Florence avec Ferdinand de Naples et la république de Sienne ; il nomma pour commander l'armée de cette ligue, Frédéric de Montefeltro, duc d'Urbin, et il le fit entrer en Toscane. Laurent de Médicis , qui n'était point militaire , ne se rendit pas à l'armée levée pour
le défendre, et fut obligé d'en confier le com- chap. xu. mandement à Hercule d'Esté, duc de Ferrare, l478qui se mit à la solde des Florentins, mais qui donna bientôt lieu de soupçonner qu'il s'entendait secrètement avec leurs ennemis. La duchesse-régente de Milan , Bonne , veuve de Galéaz Sforza , était la seule alliée sur laquelle Laurent de Médicis pût compter ; mais le roi de Naples , pour l'empêcher d'envoyer des troupes en Toscane , s'attacha à lui susciter des ennemis dans le duché de Milan. Il commença par offrir son aide aux Génois , fatigués du joug sous lequel ils s'étaient rangés d'eux-mêmes ; ceux-ci se soulevèrent au mois d'août 1478, se remirent en liberté , et rendirent le titre de doge à Prosper Adorno qui l'avait déjà porté. Au mois de janvier i479 ? Sixte IV réussit à engager les Suisses du canton d'Ury, à déclarer la guerre à la duchesse de Milan j et ces terribles montagnards remportèrent à Giornico , sur les meilleures troupes italiennes, une victoire qui remplit cellesci d'étonnement plus encore que de crainte , en leur faisant apprécier la force de corps et le courage indomptable d'une race d'homme qui leur était jusqu'alors inconnue. Le 7 septembre 1479, l'armée florentine fut défaite au Poggio impérial par le duc de Calabre , qui était venu joindre le duc d'Urbin ; presque en même temps, les frères de Galéaz Sforza, que la duchesse-régente,
chap. xii. Bonne de Savoie, avait exilés de Milan, y renr479- trèrent avec leurs partisans , et y causèrent une révolution. Ils dépouillèrent de la régence la duchesse Bonne; ils punirent de mort ses favoris et ses ministres , pour avoir, disaient-ils , abandonné les vrais intérêts de la maison Sforza et de l'Etat : ils déclarèrent son fils , Jean Galéaz Sforza, majeur, quoiqu'il n'eût que douze ans ; et Louis surnommé le Maure, l'aîné d'entre eux, s'empara de la direction des affaires , en sorte qu'il fut dès-lors le vrai souverain de Milan.
La situation de Laurent de Médicis devenait très dangereuse ; il se trouvait sans allié , attaqué par toutes les forces de l'Italie ; ses ennemis avaient ravagé successivement toutes les provinces de l'État florentin , et ils étaient déjà maîtres de plusieurs de ses meilleures forteresses. Ses amis mêmes à Florence commençaient à se lasser d'une guerre que le pape et le roi de Naples déclaraient ne faire qu'à lui seul ; le peuple enfin qui ne lui était attaché qu'en raison de ses prodigalités et de ses fêtes , depuis que ses prospérités avaient cessé , laissait entrevoir qu'il était prêt à l'abandonner. Il sentait toute l'étendue de son danger , lorsqu'il fut averti par le duc d'Urbin , général de l'armée ennemie, que, parmi ses adversaires, le roi de Naples et Louis le Maure étaient disposés a se réconcilier avec lui. Ce duc et le
duc de Calabre n'étaient pas suffisamment auto- chap. xn. risés pour lui accorder la paix ; mais ils lui con- l479" seillèrent de se rendre en personne à Naples , et ils lui procurèrent une galère napolitaine à Livourne pour l'y porter. Laurent de Médicis ne se mettait pas sans crainte entre les mains d'un ennemi tel que Ferdinand , qui , dans tant d'occasions, s'était montré cruel et perfide. Il partit cependant de Florence le 5 décembre i479> et , arrivé à Naples , il y fut reçu avec plus de respect , avec plus d'affection qu'il n'avait osé l'espérer. Il n'hésita point à convenir avec Fer- 1480. dinand des dangers de sa position , et à lui faire connaître ses ressources. L'Italie l'abandonnait ; mais on l'engageait à mettre son espoir dans la France. Louis XI , et René II, duc de Lorraine , prétendaient tous deux avoir hérité des droits des Angevins sur le royaume de Naples : ils offraient leur alliance , et promettaient de faire passer des troupes en Toscane. Laurent de Médicis s'attacha néanmoins à faire sentir à Ferdinand combien pouvait être dangereuse l'introduction des Français en Italie , et il avoua que , pour lui-même , il Tien tirerait pas d'autre avantage que de nuire à ses ennemis. Il lui représenta qu'il serait bien préférable pour tous deux de s'occuper d'un arrangement entre eux , au lieu d'ouvrir leur patrie aux incursions des barbares , et il lui offrit , comme dédommage-
ciiAp. xn. ment de ses efforts, une conquête en Toscane , à laquelle son fils , le duc de Calabre , songeait déjà; c'était celle de la république de Sienne. Cet État s'était allié contre Florence avec le pape et le roi de Naples ; il avait reçu sans défiance les armées napolitaines dans ses forteresses, et il avait recouru au duc de Calabre pour terminer , par sa médiation, les dissensions sans cesse renaissantes entre les divers ordres de la république. Le duc de Calabre, au lieu de les réconcilier , attisait leur discorde , et en accordant ses secours tantôt à l'un , tantôt à l'autre, il était devenu l'arbitre suprême des Siennois; Laurent de Médicis promit de ne point mettre obstacle à ce que la souveraineté de Sienne fût déférée au duc de Calabre , et à cette condition son propre traité avec le roi de Naples fut signé le 6 mars 1480. La république de Sienne était perdue, et les Napolitains, maîtres d'une partie si importante de la Toscane, auraient bientôt subjugué tout le reste; mais dans ce moment une catastrophe inattendue sauva Laurent de Médicis des conséquences de ses offres. Mahomet II chargea son vizir Achmet Giedick de tenter un débarquement en Italie : celui-ci se rendit maître d'Otrante le 28 juillet 1480 , et Ferdinand , frappé de terreur, rappela le due de Calabre avec son armée, pour défendre ses propres États.
Laurent de Médicis , cependant , à son retour CHAp- *»• de Naples à Florence, appesantit le joug qu'il l4So* avait imposé à sa patrie. Il résolut surtout d'ôter à son pouvoir le caractère révolutionnaire , et par conséquent transitoire > qu'il conservait encore , et en même temps d'effacer le souvenir de la souveraineté du peuple , qui était entretenu par l'assemblée périodique des parlemens. Néanmoins, le 12 avril 1480, il en assembla un qu'il destinait à être le dernier. Il lui fit aussi créer une balie; niais celle-ci devait se dépouiller pour toujours d'un pouvoir dont cette commission extraordinaire avait en effet constamment abusé. La balie transféra la souveraineté absolue qui lui avait été déléguée par le peuple florentin à un conseil nouveau de soixante-dix membres. Ce conseil devait désormais , d'une manière permanente , faire partie des autorités constituées. Il était chargé d'exécuter un scrutin universel , pour choisir entre les citoyens florentins ceux qui seraient seuls aptes aux magistratures. Il devait ensuite distribuer leurs noms dans les bourses de la seigneurie, faire une nouvelle répartition des impôts , rétablir l'équilibre dans les finances , ou plutôt employer les deniers de l'État à acquitter les dettes des Médicis ; car ceux-ci avaient dérangé leurs affaires , non seulement par la magnificence que Laurent se plaisait à étaler dans ses dépenses ,
CHAP. xir. mais par les profusions et le désordre de tous l48°- ses commis , qui , chargés de faire pour lui le commerce , voulaient y déployer le faste qu'ils croyaient convenir à un prince.
Ce ne fut que le 3 décembre 1480 que le pape Sixte IV réconcilia la république de Florence à l'Église ; alors même , il céda seulement à l'effroi que lui avait inspiré la conquête d'Otrante par les Turcs. Quoiqu'il eût montré des talens, et quelques vues élevées pour la défense de l'indépendance de l'Italie, son manque absolu de principes , l'impétuosité de son caractère , et son aveugle partialité pour ses neveux , le rendirent un des plus mauvais papes qui aient gouverné l'Eglise. Les Turcs n'eurent pas plus tôt été chassés d'Otrante, le 10 août 1481, par Alphonse, fils aîné du roi de Naples , que le pape excita une nouvelle guerre en Italie. Son but était d'agrandir Jérôme Riario son neveu, auquel il voulait former une grande principauté en Romagne; et, pour cela , il proposa aux Vénitiens de partager avec lui les Etats du duc de Ferrare. Le roi de Naples , le duc de Milan et les Florentins s'allièrent, en 1482, pour défendre ce duc. Mais , dès l'année suivante, Sixte IV, craignant de ne point obtenir pour son neveu la meilleure part dans les
1483-1492. dépouilles du duc de Ferrare , changea de parti et excommunia les Vénitiens , auxquels il comptait enlever les provinces qu'il donnait à Jérôme
Riario. Bientôt après , de nouveaux alliés firent, chap. xu. sans le consulter, la paix , le 7 août 14&4? à Ba- ,*8*'I***J gnolo, avec la république. Cette nouvelle lui causa un accès de goutte remontée , dont il mourut le i3 août suivant. Innocent VIII qui lui succéda était un homme tout aussi corrompu que lui , mais doué de beaucoup moins de talent et d'énergie. Après avoir fait, au commencement de son règne, une guerre sans motifs raisonnables au roi Ferdinand et aux Florentins, il se réconcilia avec eux le 11 août i486; il fit épouser à Franceschetto Cybo , son fils, une fille de Laurent de Médicis , et cette alliance procura plus tard , à sa postérité , le duché de Massa- Carrara; il donna, en 1489, le chapeau de cardinal à Jean de Médicis , fils de Laurent , et qui fut ensuite le pape Léon X. Innocent VIII laissa tomber Rome, par la vénalité de la justice, par les monopoles , par l'ignorance et l'incurie de l'administration, dans un état de misère et de brigandage qui n'avait point encore eu d'exemple. Il mourut enfin, le ih juillet i492? le plus méprisé, quoiqu'il ne fût pas le plus haïssable des papes qui avaient occupé la chaire de saint Pierre.
Son ami et son conseiller Laurent de Médicis a été placé au nombre des grands hommes. Il eut des droits, en effet, à la reconnaissance de la postérité \ par la protection constante qu'il ac-
chap. xii. corda aux lettres et aux arts, par l'impulsion qu'il 1483-1492. ieur donna lui-même comme poète et homme de goût. Il gagna l'affection de la société littéraire qu'il rassembla autour de lui, autant par le charme de son caractère que par sa libéralité. Mais ce n'est pas comme homme d'état qu'il peut prétendre à la gloire : il fut mauvais citoyen de Florence et mauvais Italien; il dégrada le caractère des Florentins , et il détruisit leur énergie : en leur ravissant la liberté , il les exposa à perdre bientôt aussi leur indépendance. Dans le reste de l'Italie, comme il craignait l'exemple et la contagion de la liberté , il s'allia de préférence aux souverains les plus odieux , à Ferdinand, roi de Naples , à Galéaz Sforza , à sa veuve , et ensuite à Louis le Maure , enfin , au pape Innocent VIII, tandis qu'il s'associait à toutes les intrigues contre les républiques de Sienne, de Lucques et de Gênes. Il fut aussi soupçonné d'avoir favorisé deux conspirations contre deux petits princes de Romagne, ses ennemis. Jérôme Riario, que Sixte IV avait fait souverain de Forli et d'Imola , et qui avait été le principal promoteur de la conjuration des Pazzi , fut poignardé dans son palais , le 14 avril 1 488 , par trois capitaines de ses gardes. Sa veuve, Catherine Sforza, fille naturelle du duc Galéaz , conserva cependant ces principautés à son fils Octavien; elle épousa, peu de temps après , Jean de Médicis , aïeul du premier grande
duc de Toscane. Ce fut elle qui donna son nom chap. Xu. tristement célèbre à sa filleule Catherine de Me- l483 I/*92 dicis. Le 3i mai suivant, Galéotto Manfrédi, seigneur de Faenza , fut poignardé par sa femme , comme il était sur le point de vendre sa petite principauté aux Vénitiens , et Faenza demeura à son fils Astorre de Manfrédi , sous la protection de Laurent de Médicis.
La maison de Médicis avait encouragé , à Florence , le goût des plaisirs et du luxe , comme moyen d'affermir son pouvoir ; mais ce désordre des mœurs commençait à produire une réaction. Tous les jeunes hommes qui se livraient avec transport au goût des arts et à la recherche du beau, qui rendaient un culte aux lettres antiques , qui étudiaient la philosophie grecque , et qu'on accusait de préférer la religion des anciens Romains à celle de l'Église, étaient en même temps dévoués aux Médicis; ils se trouvaient mêlés avec tous ceux qui n'aspiraient qu'aux plaisirs et à la mollesse , et qui leur sacrifiaient la liberté de leur patrie. Mais ceux dont les mœurs étaient plus graves , les sentimens religieux plus profonds ; ceux qui regardaient les progrès de la corruption comme devant attirer sur Florence les châtimens du ciel, joignaient à une componction de pénitence l'amour de l'ancienne liberté , l'aversion pour une tyrannie qui s'était affermie par le triomphe du vice. On les
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chap. xii. nommait les piagnoni, les pleureurs. Un élo- 1483.149a. qUent orateur, Jérôme Savonarola, moine dominicain de Ferrare , leur avait prêché une double réforme, politique et religieuse; car luimême avait embrassé avec un égal enthousiasme la cause de la piété et. celle de la liberté. Il arriva dans Florence à pied, en 1489, et logea au couvent de Saint-Marc ; il commença aussitôt à y prêcher , avec une conviction profonde égale à son talent et à son courage, contre les abus scandaleux qui s'étaient introduits dans FEglise de Rome , contre les usurpations crimjrnelles qui , dans l'Etat , avaient privé les citoyens de leurs droits ; et bientôt les partisans de la double réforme comptèrent dans leur troupeau les citoyens les plus recommandables de Florence. Au commencement de l'année i4°/2> Laurent de Médicis , atteint d'une fièvre lente qui se joignit à la goutte, devenue héréditaire dans sa famille, se retira à sa maison de campagne de Carreggi. Lorsqu'il sentit que sa vie était en danger, il appela auprès de lui Jérôme Savonarola , qui jusqu'alors avait refusé de lui rendre visite ou de lui montrer aucune déférence. Cependant c'était de lui que Laurent, frappé de sa réputation d'éloquence et de sainteté , désirait en mourant recevoir l'absolution. Savonarola ne lui refusa ni ses consolations, ni ses exhortations; mais il lui déclara qu'il ne pou-
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vait l'absoudre de ses péchés , jusqu'à ce que ciiap. xn. Laurent prouvât sa repentance en réparant ses 1^3-1^fautes autant qu'il était en lui. Il devait pardonner à ses ennemis, restituer le bien mal acquis, rendre enfin à sa patrie la liberté qu'il lui avait ravie. Laurent de Médicis ne voulut point consentir à une telle restitution , aussi n'obtint-il point l'absolution à laquelle il avait paru mettre du prix , et il mourut , en possession de la tyrannie, le 8 avril i49^, dans sa quarante-quatrième année.
l3l HISTOIRE DE LA LIBERTÉ