‹ Histoire de la renaissance de la liberté en Italie, de ses progrès, de sa décadence, et de sa chute; (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

L'Italie perd les grands hommes qui avaient brillé dans la période précédente . — La république de Florence asservie par les Médicis. — Guerre des Vénitiens contre les Turcs. — Conquête de Chypre. — i454~i47^-

chap. xi. Toute la génération qui fut témoin de la prise 1454-1457. (Je Constantinople par les Turcs, ne fut plus préoccupée , en Italie , que des dangers que présageait pour elle cette terrible catastrophe. L'Italie était devenue limitrophe des Turcs ; elle voyait l'étendard du croissant flotter sur toute la côte orientale de l'Adriatique , depuis l'extrémité de la Morée jusqu'aux âpres montagnes de la Bosnie ; alarmée chaque année par la conquête et la destruction de quelque royaume chrétien, par la prise et le sac de quelque ville florissante , elle se remplissait d'émigrés échappés des palais et des couvens de tout le monde oriental. Ceux-ci étaient encore pleins du souvenir d'une civilisation égale à celle de l'Italie, ils ressentaient une même ardeur pour les lettres et les sciences antiques , ils étaient de même habitués au luxe et aux délices de la vie; tandis que leur imagination retraçait vivement à leurs

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hôtes les scènes de désolation , de massacre et de CHAp- «■ martyre auxquelles ils avaient échappé , et qu'ils l45/'-^5'annonçaient comme sur le point de se répéter dans le pays qui leur offrait un asile. C'était à ce titre qu'ils imploraient la pitié et les secours de ceux aux yeux desquels ils exposaient leur misère; et leurs bienfaiteurs sentaient en effet que l'heure de l'Italie approchait quand celle de la Grèce avait sonné.

Les Turcs arrivèrent aux portes de l'Europe avec une organisation toute militaire , qui semblait leur garantir des conquêtes toujours nouvelles. Encore enivrés du fanatisme religieux de leur prophète , qui s'était ranimé en se communiquant à une nation nouvelle et une nouvelle monarchie, ils croyaient faire leur salut quand ils travaillaient à la destruction des infidèles ; toujours agresseurs, ils marchaient au combat pour gagner le ciel plutôt que pour acquérir les biens de la terre. Le cavalier turc n'avait point d'égal dans l'adresse à manier son cimeterre, dans la précision des mouvemens de son cheval , qui , au milieu de la course la plus rapide, s'arrêtait, tournait, revenait, avec une docilité que les Latins ne pouvaient lui faire atteindre. En même temps, la nouvelle milice des janissaires était la meilleure infanterie de l'Europe , la plus intrépide, la plus inébranlable, la seule disciplinée dans un temps où l'Occident n'entretenait point

chap. ii. encore des troupes de ligne. L'artillerie des 1454-1457. Turcs, enfin, était beaucoup plus nombreuse et beaucoup mieux servie que celle des Occidentaux; Pindustrie n'était point encore anéantie dans les pays qu'ils avaient conquis ; ils savaient tirer parti des arts perfectionnés par leurs sujets, et ils unissaient, pour la guerre, la science des peuples civilisés à la valeur des Barbares. L'on apprit bientôt à Rome que le même Mahomet II , qui avait conquis Constantinople , avait fait vœu d'entrer aussi en vainqueur dans l'ancienne capitale du monde , pour y détruire ce qu'il nommait l'idolâtrie des chrétiens.

Ce qui ajoutait encore à la terreur de l'Italie , c'est que, durant le quart de siècle qui suivit la conquête de Constantinople , tous les grands hommes qui avaient dirigé avec gloire les plus puissans Etats de cette contrée , disparurent les uns après les autres sans être remplacés par des successeurs dignes d'eux. Aucun grand nom n'inspirait plus la confiance , aucun grand caractère ne prenait sur lui la direction du gouvernement, aucun sentiment généreux ne paraissait animer les peuples, qui passaient alternativement de la crainte à la langueur; et le pays? qui jusqu'alors avait offert un spectacle si animé et si vif, ne fournissait plus à l'histoire qu'une période décolorée».

Entre les hommes éminens de l'Italie, le vieux chap. xi. doge François Foscari, qui avait dirigé la ré- I^-1^publique de Venise pendant trente-quatre ans , et qui , en communiquant son ambition à ses compatriotes , les avait appelés à la conquête d'une partie de la Lombardie, fut le premier enlevé à la scène du monde. Il paraît que le conseil des Dix ne pardonna point à Foscari une influence et une gloire qui avaient changé l'esprit de la république , et qui l'avaient entraînée dans le tourbillon de la politique italienne , à laquelle, jusqu'alors, elle avait voulu demeurer étrangère. La jalouse aristocratie de Venise ne pouvait souffrir que le chef de l'État attirât sur lui les regards et l'affection du peuple ; elle voulut lui faire expier par des chagrins domestiques l'éclat qui s'était attaché à son nom. Jacques Foscari, fils du doge, fut accusé, en i44^? d'avoir reçu de l'argent du duc de Milan; le dénonciateur était un banni florentin peu considéré ; cependant la règle , à Venise , était d'accueillir tous les soupçons lorsqu'ils concernaient la sûreté de l'Etat, et le fils du doge fut appliqué à la torture ; il fit des aveux au milieu des tourmens , et fut condamné au bannissement ; mais le crime des juges qui emploient cette barbare procédure est certain , tandis que celui du prévenu reste douteux, après même sa confession. Jacques Foscari était peut-être innocent alors ,

chap. xi. comme il l'était cinq ans plus tard lorsqu'il fut 1454-1437- de nouveau torturé et condamné. Un de ses juges avait été assassiné en i45o; on ne douta point que ce ne fût par un émissaire qu'il aurait envoyé; on aggrava son bannissement, et cependant , peu après , un autre avoua qu'il avait seul commis le crime. A cette nouvelle, le fils du doge, exilé à la Ganée, demanda avec instance à ses juges de le laisser revenir à Venise. Il conservait pour cette patrie , qui deux fois l'avait fait mettre à la torture et deux fois l'avait flétri par un jugement infamant , une affection passionnée qu'on retrouvait, dans ce siècle, chez tous les Vénitiens. Il n'avait qu'un désir, un espoir, qu'on a peine à comprendre; il voulait rapporter à Venise ses os brisés par les bourreaux , et mourir aux lieux où il avait reçu le jour, auprès de son vieux père, de sa mère défaillante , de sa femme et de ses enfans. Ne pouvant toucher ses juges, il écrivit au duc de Milan pour le prier d'intercéder en sa faveur. Sa lettre fut interceptée et déférée au conseil des Dix , et il assura qu'il s'y était attendu d'avance , qu'il avait voulu seulement éveiller de nouveaux soupçons pour qu'on le fît revenir. Il fut ramené à Venise, comme il l'avait désiré; mais son troisième procès criminel commença, ainsi que les deux autres procès, par la torture. Ce fut à ce prix terrible qu'il acheta le bonheur

d'embrasser encore une fois son père , sa mère chap. xi. et ses enfans; il fut ensuite renvoyé mourir à l^-i^i' la Canée , et quinze mois plus tard, le 23 octobre 14^7, son vieux père fut déposé de ses fonctions de doge, comme incapable, à raison de son extrême vieillesse , de les remplir plus long-temps. Il mourut en entendant sonner les cloches pour l'inauguration de son successeur. Dès-lors aucun de ceux qui lui succédèrent sur le trône ducal ne se hasarda plus à provoquer la jalousie de l'aristocratie.

Après le doge Foscari, le second des grands 1458-1464. hommes que perdit l'Italie fut Alphonse d'Aragon, roi de Naples. Il mourut le 27 juin i458, dans sa soixante - quatrième année. Il avait constamment habité l'Italie , ou les îles adjacentes , depuis l'année 1420, qu'il avait été adopté par la reine Jeanne II , et il était devenu complètement Italien ; il se montrait tel par son zèle pour la littérature renaissante , par la protection qu'il accordait aux gens de lettres, par son admiration pour l'antiquité ; il méritait le surnom de magnanime qui lui avait été donné par ses peuples 5 aucun souverain de Naples n'avait été plus aimé , ou n'avait fait plus de bien à ce beau pays. Alphonse laissait à son frère Jean , roi de Navarre, ses royaumes d'Aragon, de Valence, de Catalogne, de Sardaigne , des îles Baléares et de Sicile ; mais il regar-

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chap. xi. dait le royaume de Naples , qu'il avait conquis , 1453-1464. comme \u{ appartenant en propre, et il voulait le laisser à Ferdinand , fils d'un premier amour. La reine , femme d'Alphonse , croyait que ce fils était né de Marguerite de Hijar, et elle avait fait étouffer cette dauie ; on disait toutefois que celle-ci avait sacrifié sa réputation pour sauver celle d'une femme plus illustre encore. Alphonse ne pardonna jamais à sa femme cette atrocité; il ne la punit pas, mais il lui dit un adieu éternel. Il la renvoya en Espagne, où il jura de ne jamais rentrer. Il légitima Ferdinand , et le fit reconnaître pour son successeur par les trois ordres de la nation napolitaine, assemblés en parlement, et par le pape suzerain du royaume. Ferdinand étant monté sur le trône montra bientôt qu'il ne méritait guère la prédilection de son père : il était avare , perfide , cruel ; il aliéna bientôt de lui tous les barons napolitains , et son long règne fut employé à réprimer les conjurations de ses vassaux. Ceux-ci appelèrent à leur aide Jean, duc de Calabre , fils de René d'Anjou , qui avait été le compétiteur d'Alphonse. Dans son entreprise pour replacer son père sur le trône de Naples , le duc de Calabre crut qu'il serait assisté par François Sforza , qui, avant d'être duc de Milan , avait combattu long-temps , ainsi que son père , pour le parti angevin , et par la république florentine , tou-

jours dévouée à la France. Mais Sforza jugea chap. xi. que la sûreté et l'indépendance de l'Italie ne T458-i464 pourraient être maintenues qu'autant que le royaume de Naples ne tomberait pas entre les mains des Français. Déjà ceux-ci étaient maîtres de Gênes et des portes de l'Italie ; ils la parcourraient sans cesse dans toute sa longueur-, s'ils acquéraient encore la souveraineté de Naples , et ils contiendraient dans la crainte ou la sujétion tous les Etats de la Péninsule. Sforza résista à tous ses amis , à tous ses serviteurs et à sa femme , qui le sollicitaient vivement en faveur de la maison d'Anjou ; il ramena Côme de Médicis à ses sentimens, et il empêcha ainsi la république de Florence de seconder le parti vers lequel elle se sentait entraînée ; le duc de Calabre, entré dans le royaume de Naples en 1459, avait commencé par y obtenir des succès ; mais comme il ne recevait point de secours du dehors , il eut bientôt fatigué et épuisé les peuples qui devaient fournir seuls à son entretien; il reperdit alors, les unes après les autres , les provinces qui s'étaient d'abord déclarées pour lui, et il fut enfin contraint, en i4^4? d'abandonner le royaume. Ferdinand , pour s'y affermir, retint dans ses cachots, ou fit périr les grands feudataires qui s'étaient montrés favorables à son rival ; surtout il résolut de se défaire du plus grand capitaine qui restât alors à

cwav. xi. l'Italie , de Jaeob Piccinino , fils de Nicolas , et i^s-r464. cjie£> je ce qU'on nommait encore les milices ou l'école de Braccio. Il l'envoya chercher à Milan, où Piccinino, qui avait servi les Angevins , s'était retiré , et avait épousé une fille de François Sforza. Il l'invita à rentrer à son service , et lui promit les premières dignités de son royaume. Il prit, envers son beau-père et envers lui-même , les engagemens les plus formels , et l'accueillit avec des honneurs qu'il n'aurait pas prodigués aux premiers souverains ; mais , après l'avoir entretenu vingt-sept jours dans les fêtes, ayant trouvé le moyen de le séparer de ses officiers les plus affidés, il le fit arrêter le 24 juin i465 dans son propre palais, et étrangler aussitôt.

i/43.',-i/(6/,. Peu de mois après que le duc de Calabre eut quitté le royaume de Naples , le grand citoyen qui gouvernait Florence , Côme de Médicis , mourut le ier août 1464 , dans sa soixante-quinzième année. Rappelé depuis trente ans dans sa patrie par la révolution qui avait exilé les Albizzi , il éteignit complètement par son autorité, durant cet espace de temps, l'ancienne fermentation qui remuait autrefois les esprits dans cette république. En apparence , la constitution n'avait point changé • le pouvoir administratif était toujours confié à un gonfalonier et à huit prieurs, qui, pendant les deux mois de leur

charge , ne sortaient pas du palais public : le chap. xi. pouvoir judiciaire était toujours exercé par ^-uss. deux ou trois recteurs étrangers , qui, sous le nom de capitaine du peuple , de podestat et de bargello , étaient investis du droit de vie et de mort. On les choisissait chaque année dans une ville amie j ils arrivaient avec leurs juges , leurs sergens et tous leurs officiers de justice , et recevaient un traitement magnifique ; mais , à leur sortie de charge, ils devaient rendre compte devant un syndicat chargé d'examiner leur conduite. Les lois enfin ne pouvaient être rendues que sous la triple sanction du collège, du conseil du peuple et du conseil commun. Mais on avait en vain conservé tout cet échafaudage extérieur du pouvoir populaire ; l'inégalité extrême était née du progrès démesuré de l'opulence , et les citoyens se sentaient à une trop énorme distance les uns des autres , pour reconnaître encore l'égalité de leurs droits. L'on voyait plusieurs citoyens florentins qui l'emportaient par leurs revenus sur les plus grands princes des monarchies ; leurs palais , encore aujourd'hui l'objet de notre admiration , étalaient déjà tous les prodiges des arts, en même temps qu'ils se présentaient aux regards avec la foule de serviteurs qui les remplissaient comme des forteresses où la justice publique n'osait pénétrer. D'autre part , les artisans ne préten-

cijap. xi. daient déjà plus à des droits politiques ; bien 1434-1455. pjus ^ jes citoyens qui s'étaient maintenus dans une aisance modeste n'avaient plus le sentiment de leur indépendance ; ils savaient que le crédit, la protection de leurs riches concitoyens, leur étaient nécessaires pour faire prospérer leur industrie.

C'était en raison de cette inégalité si profonde qu'une étroite aristocratie s'était emparée de toute la direction de l'Etat. Elle reconnaissait comme ses chefs Corne de Médicis, le plus riche des Italiens , et Néri Capponi , l'homme d'état le plus habile de Florence. Le premier faisait l'usage le plus généreux de sa fortune ; il bâtissait de toutes parts des palais , des églises et des hôpitaux ; il répandait ses dons , ses prêts , ou l'usage de son crédit, parmi tous les citoyens pauvres ; il accordait des pensions à tous les savans, à tous les artistes ; il recueillait et faisait copier des manuscrits dans toute l'Europe et tout le Levant; on célébrait son goût et ses connaissances. Sans avoir rien écrit lui-même, il passait pour un savant , et on lui attribuait le renouvellement de la philosophie platonicienne , à cause des traductions qu'il avait fait faire. Tandis que Corne de Médicis fixait les regards du public par sa vie privée , Néri Capponi méritait ses suffrages par sa vie publique. Toujours chargé, dans les ambassades, de toutes les négociations difficiles; à la

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guerre, de toutes les entreprises hasardeuses , il chap. xi. avait eu part à tous les succès les plus éclatans l434 ~1455, des Florentins , aussi bien durant l'administration des Albizzi , que durant celle des Médicis. De l'an i434à l'an i455, que Néri Capponi mourut , six fois ces deux chefs de la république avaient assemblé le parlement, fait créer une balie, et, par son autorité extra-légale , exilé tous leurs ennemis, et recomposé les bourses de la Magistrature , en y faisant entrer les noms seuls de leurs partisans. Ils avaient paru se proposer, dans leur administration, de calmer les passions, d'entretenir le repos au dehors comme au dedans de l'Etat. Ils avaient en effet réussi à empêcher que Florence ne fût troublée par de nouvelles factions, ou ne s'engageât dans de nouvelles guerres; mais déjà ils lui avaient fait subir les conséquences d'un gouvernement aristocratique. Médicis et Capponi n'avaient pu trouver des hommes qui leur sacrifiassent les libertés de leur patrie , que parce qu'ils se prêtaient euxmêmes aux passions basses de leurs associés. Ils les laissaient se partager tous les petits gouvernemens des villes sujettes, et tous les emplois lucratifs. Ceux-ci, peu contens de cette première injustice , avaient réparti les impôts d'une main inégale , les faisant peser sur les pauvres , mais épargnant les riches , et s'en rendant eux-mêmes entièrement exempts. Enfin ils avaient com- 11. 6

ciiap, xi. mencé aussi à vendre leur protection, soit auprès 1434-1453. fies tribunaux, soit auprès des conseils ; la faveur faisait taire la justice , et au milieu de la paix et d'une prospérité apparente , les Florentins sentaient que leur république dépérissait, minée par une corruption secrète et profonde.

i',55-i/,64. Lorsque Néri Capponi mourut, les conseils se refusèrent à convoquer un nouveau parlement, pour remplacer la balie dont les pouvoirs expiraient le ier juillet i455. C'était l'aristocratie, dans laquelle étaient comprises toutes les créatures de Corne de Médicis, qui, jalouse de sa domination , avait voulu elle-même rentrer dans le régime légal : toute la république fut dans la joie, comme si la liberté était recouvrée; les élections de la Seigneurie recommencèrent à se faire par le sort ; le cadastre fut revisé , les contributions furent de nouveau réparties avec égalité, les tribunaux fermèrent l'oreille aux recommandations de ceux qui jusqu'alors avaient trafiqué de la justice, et ceux-ci ne voyaient plus de cliens affluer, les mains pleines, dans leurs maisons. Alors ils s'aperçurent que par leur jalousie de Corne de Médicis ils n'avaient nui qu'à eux-mêmes. Côme , avec son immense fortune, était aussi considéré qu'auparavant; le peuple était enivré de se sentir libre , mais eux ils se voyaient faibles et abandonnés. Ils voulurent, sans lui, assembler le parlement; mais

Côme fit échouer leur entreprise , pour jouir plus long-temps de leur humiliation. Il craignit pourtant que les Florentins ne s'accoutumassent de nouveau à la liberté ; et lorsque Lucas Pitti, citoyen extrêmement riche , puissant et audacieux, devint gonfalonier de justice, au mois de juillet i458 , Corne de Médicis s'entendit avec lui pour remettre les Florentins sous le joug. Pitti assembla le parlement, après avoir garni toutes les issues de la place publique de paysans armés ou de soldats. Le peuple menacé et tremblant dans cette enceinte consentit à nommer une nouvelle balie plus violente , plus tyrannique qu'aucune des précédentes, composée de trois cent cinquante-deux personnes , auxquelles furent délégués tous les pouvoirs de la république ; elle exila un grand nombre de citoyens qui avaient montré le plus d'attache ment à la liberté, et elle en fit périr quelques uns. A cette époque , Côme de Médicis, âgé de soixante-neuf ans , comptait que ses deux fils , dans la vigueur de l'âge , suppléeraient à sa force défaillante; mais l'aîné, Pierre, était perclus de la goutte, devenue héréditaire dans sa famille. Obligé de se faire porter dans un fauteuil , il ne pouvait ni marcher , ni se tenir à cheval ; d'ailleurs il n'était distingué ni par les qualités de l'esprit , ni par la force du caractère. Le second, Jean, était doué de beaucoup plus de talens;

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chap. xi. c'était en lui que Côme mettait l'espérance de 1455-1464. sa maison, mais il mourut au mois de novembre i463. Lucas Pitti, s' élevant à leur place, se regardait désormais comme le seul chef de l'Etat. , Cet homme arrogant entreprit de bâtir le ma-

gnifique palais habité aujourd'hui par le grandduc. Il n'offensa pas seulement l'égalité républicaine par la splendeur de cette demeure royale, la construction du palais Pitti fut pour lui une occasion de montrer son mépris pour les lois et la liberté. Il fit de cette enceinte un asile où il accueillait tous les repris de justice , qu'aucun ministre des tribunaux n'osait y poursuivre , dès qu'ils prenaient part aux travaux du palais. En même temps les particuliers , aussi bien que les communautés, qui voulaient obtenir quelque grâce de la république , savaient que le seul moyen d'être écoutés , était d'offrir à Lucas Pitti quelques marbres, quelques bois précieux, qu'il pût employer pour son palais.

Lorsque Côme de Médicis mourut , à sa maison de campagne de Careggi , le 1er août 1464 7 Lucas Pitti se sentit affranchi des égards et de la modération que lui imposait encore ce grand citoyen , sur le tombeau duquel la Seigneurie fit inscrire l'année suivante le titre de père de 1464-1470. la patrie. Pierre de Médicis son fils , alors âgé de quarante-huit ans , crut cependant pouvoir succéder, par droit héréditaire, à l'administration

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de la république, comme il succédait aux richesses de son père ; mais l'état de sa santé ne lui permettait ni de donner une attention suivie aux affaires , ni d'inspirer aucune crainte à ses rivaux. Pour diminuer le poids de ses occupations, sous lesquelles il succombait, il résolut de retirer du commerce une partie de son immense fortune; de rappeler toutes les commandites qu'il faisait à d'autres négocians , et de les placer en fonds de terre. Mais cette demande inattendue de capitaux considérables causa un choc funeste au commerce florentin ; en même temps elle aliéna de la maison de Médicis tous ses débiteurs, et elle lui fit perdre beaucoup de sa popularité. A la même époque, la mort de François Sforza, survenue le 8 mars 1466, priva le parti des Médicis de leur plus ferme appui au dehors. François Sforza, soit comme condottiere, soit comme duc de Milan, avait toujours été l'ami dévoué de Corne. Son fils Galéaz, qui lui succédait, annonça bien qu'il voulait persister dans les mêmes alliances ; mais on ne retrouvait point en lui les talens , le caractère et surtout la gloire de François. 11 parut croire que le pouvoir suprême dont il héritait lui apportait le droit de rechercher sans contrainte tous les plaisirs, de se livrer à tous les vices. Il dissipa par son faste les finances du duché de Milan; il attenta, par son libertinage,

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à l'honneur de presque toutes les familles no- 1454-1470- blés, et il s'aliéna le peuple par ses cruautés.

Les amis de la liberté à Florence s'aperçurent bientôt que Lucas Pitti et Pierre de Médicis n'étaient plus d'accord : ils reprirent courage ; et , lorsque le dernier proposa aux conseils de convoquer le parlement pour renouveler la baîie , dont les pouvoirs expiraient au 1er septembre i465 , ils s'y refusèrent. Les magistratures recommencèrent alors à être tirées au sort, parmi les membres du parti qui avait été victorieux en 1434. Mais ce retour de liberté fut de courte durée. Pitti et Médicis se réconcilièrent, ils convinrent d'assembler le parlement , et de le diriger de concert; pour l'intimider,, ils s'entourèrent d'armes étrangères : en nommant la balie, le 2 septembre 1466 , Pierre de Médicis réussit à n'y faire entrer que ses partisans , et à en exclure tous ceux de Lucas Pitti * tous les citoyens qui avaient montré du zèle pour la liberté furent exilés, plusieurs furent soumis à des amendes énormes; cinq commissaires nommés accoppiatori, furent chargés d'ouvrir tous les deux mois les bourses de la seigneurie , et d'y choisir le gonfalonier et les huit prieurs qui entreraient en charge. Ceux-ci se sentaient dans une telle dépendance de Pierre de Médicis, que souvent le gonfalonier se rendait à son palais pour prendre ses ordres , et les publiait ensuite comme le résultat de la cléli-

bération de ses collègues, qu'il n'avait pas même chap. xi. consultés. Lucas Pitti, cependant, s'était ruiné l464',4'°en bâtissant son palais. On avait jugé ses talens tout-à-fait disproportionnés à son ambition; les amis de la liberté et ceux des Médicis le détestaient également, et il demeurait dépouillé de tout pouvoir dans la ville qu'il avait tant contribué à asservir.

L'Italie était remplie d'émigrés florentins; chaque révolution, bien plus, chaque convocation du parlement était suivie du bannissement de plusieurs citoyens. Le parti des Albizzi avait été exilé en t 434 ; mais les Alberti , qui les avaient vaincus, furent exilés à leur tour en 1466,' et parmi les associés des uns ou des autres se trouvaient tous les noms historiques de Florence , ces noms que l'Europe avait appris à respecter, soit à cause du crédit immense qu'ils exerçaient dans le commerce, soit parce que les lettres et les arts répandaient leur éclat sur tout ce qui se faisait à Florence. L'Italie s'étonnait de' l'exil de tant de personnages illustres; les citoyens qui avaient échappé à la proscription frémissaient de voir s'établir chez eux la tyrannie : mais le bas peuple , en général , était content ; il ne seconda point Barthélémy Coléoni , lorsque celuici entra en Toscane, en 1467, avec les émigrés florentins , qui l'avaient pris à leur solde ; le commerce prospérait, les manufactures étaient en-»

cbap. xi. tretenues dans une grande activité, des salaires 1464-1470- élevés maintenaient dans l'aisance tous ceux qui vivaient de leur travail 5 en même temps , les Médicis les entretenaient, par des spectacles et des fêtes continuelles, dans une sorte de carnaval; et, au milieu de ces réjouissances publiques, le peuple oubliait sa liberté. Cependant, Pierre de Médicis était trop constamment malade pour exercer lui-même cette souveraineté qu'il avait ravie à sa patrie. Il la laissait à cinq ou six citoyens qui régnaient en son nom. Thomas Sodérini, André des Pazzi, Louis Guicciardini , Mattéo Palmiéri et Pierre Minerbetti étaient les vrais chefs de l'Etat. Non seulement ils en dirigeaient toutes les affaires, ils s'en attribuaient encore tous les profits; ils faisaient acheter leur crédit et leur influence , ils satisfaisaient leurs vengeances ou leur cupidité , en évitant toutefois d'agir en leur nom propre , d'engager leur responsabilité ; ils la laissaient tout entière à la maison de Médicis. Pierre , dans les derniers mois de sa vie, s'aperçut des désordres et de la corruption de ses agens ; il s'affligea de leur voir souiller sa mémoire , et leur adressa de sévères réprimandes : il rentra même en correspondance avec les émigrés qu'il songeait à rappeler, lorsqu'il mourut le 2 décembre 1469. Ses deux fils, Laurent et Julien , dont l'aîné n'avait pas vingt et un ans , furent présentés par Thomas Sodérini aux

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ambassadeurs étrangers , aux magistrats et aux çhap. xi. premiers citoyens de la faction dominante; il dit l464-,^°aux derniers que le vrai moyen de maintenir l'influence de leur parti , c'était de maintenir le respect de tous pour ses chefs. Cependant, les deux Médicis , livrés à tous les plaisirs de la jeunesse, n'avaient pas encore l'ambition d'attirer à eux le pouvoir. Il demeura aux mains des cinq citoyens qui l'avaient exercé sous Pierre de Médicis.

Pendant que la république de Florence per- 1454-1476dait ainsi sa liberté , celle de Bologne tombait de la même manière sous la dépendance de la famille Bentivoglio, et son asservissement était plus honteux encore , car aucun éclat ne s'attachait au nom de Jean II Bentivoglio, qui gouverna cet Etat, de l'an 1462 à l'an i5o8. Laissé en bas âge par son père Annibal, tué en i44^ ? ^ f^ élevé par le fils adultérin d'un de ses parens que Corne de Médicis découvrit à Florence; et il reçut de lui, comme un héritage paternel, la souveraineté de sa patrie. En même temps , les républiques de Sienne et de Lucques, profitant du calme de la paix , étaient rentrées dans une profonde obscurité. Celle de Gênes, agitée par des convulsions intérieures qui se succédaient sans relâche , perdait toute influence sur le reste de l'Italie, et ne conservait plus même le souvenir d'une liberté sans cesse opprimée par des

go HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

ciiap. xi. factions. En i458, Gênes s'était soumise au roi 1404-1476. ^e France, alors Charles VII; et Jean d'Anjou, duc de Calabre, était venu en son nom y exercer les fonctions de gouverneur. Il en avait fait en même temps sa place d'armes, pour de là porter la guerre dans le royaume de Naples. Mais cette guerre avait fatigué les Génois , qui s'étaient soulevés contre les Français, et qui avaient détruit, le 17 juillet i4^i, l'armée de René d'Anjou envoyée pour les soumettre. Toutefois, les Génois n'eurent pas plus tôt secoué un joug étranger, qu'ils recommencèrent à se partager entre les factions des Adorni et des Fregosi : l'une et l'autre leur avaient tour à tour donné des doges; le plus violent, le plus tyrannique, fut Paul Fregoso, archevêque de Gênes, qui était rentré dans sa patrie, en 1462 , comme chef de brigands , et qui en était ressorti deux ans plus tard comme chef de pirates. Les Génois, dégoûtés de leur indépendance par tant de forfaits et tant de troubles, se donnèrent, le i3 avril 1464? à François Sforza, duc de Milan; et ils demeurèrent ensuite soumis à son fils Galéaz. 1454-1470. Les Vénitiens seuls, en Italie, conservaient avec honneur , à cette époque , le nom de république : cependant c'était une république sans liberté. Leur politique intérieure est demeurée presque toujours dans l'ombre , et ils n'ont laissé consigner à l'histoire que leurs efforts pour la

défense de l'Italie contre les Turcs. Ces efforts chap. xr. auraient été plus glorieux si les Vénitiens avaient ï*5*-1ii°* su mieux gouverner leurs sujets d'Orient. Leurs possessions sur la côte illyrienne , et jusqu'à l'extrémité de la Grèce, étaient tellement étendues , elles comprenaient des pays dont les productions étaient si riches et dont le site présentait de si grands moyens de défense , une population dont une partie était si brave et l'autre si industrieuse , que si les Vénitiens s'étaient mis franchement à la tête de la nation illyrienne, s'ils l'avaient régie seulement avec autant d'équité, avec une protection aussi intelligente qu'ils administraient leurs provinces conquises en Lombardie , ils y auraient fondé un empire inébranlable qu'ils auraient conservé à la civilisation. Mais les Vénitiens regardèrent toujours ces établissemens hors de l'Italie comme plus tard les Espagnols, les Anglais, les Hollandais ont regardé leurs possessions dans les deux Indes. Non seulement ils ne permirent point aux habitans de jouir de droits politiques, ils leur refusèrent les droits de l'humanité , ou du moins , s'ils virent en eux des hommes , ils ne leur laissèrent point oublier qu'ils les croyaient d'une race inférieure aux Italiens. Au lieu de mettre a profit l'intelligence supérieure et l'industrie des Grecs , ils ne voulurent voir en eux que la fourberie et la perfidie, et ils s'attribuèrent à

ciiap. xi. leurs dépens, clans leurs propres villes , le monopole du commerce. Les Albanais, les Illy— riens, bien différens des Grecs, étaient impatiens de toute gêne, de tout travail assidu, mais énergiques et braves. La république aurait trouvé chez eux ses meilleurs soldats, ses meilleurs marins , si elle avait voulu les recevoir sur un pied d'égalité dans ses armées ou ses flottes; mais, en s'obstinant à ne voir en eux que des sauvages auxquels elle n'accordait aucune confiance, elle les repoussa au dernier rang de son armée , et quand elle consentit enfin à lever chez eux la cavalerie légère des Stradiotes, elle les destina bien plus à courir le pays et à le ravager, qu'à le défendre.

Immédiatement après la prise de Constantinople, les Vénitiens avaient envoyé à Mahomet II, un ambassadeur chargé de racheter ceux de leurs compatriotes qui avaient été faits captifs dans la capitale de l'empire grec ; et celui-ci avait signé avec le sultan, le 18 avril i454? un traité de paix et de bon voisinage , en vertu duquel la république devait entretenir à Constantinople , comme elle le faisait au temps des empereurs grecs , un Baïle , qui était en même temps son ambassadeur et le juge de tous les sujets vénitiens établis dans le Levant. Mahomet II profita de cette paix pour subjuguer successivement les principautés iliyriennes ou grecques ,

dont l'indépendance avait survécu à la chute de chap. xi. Constantinople. En 1 488, il conquit les royaumes I/,ai~l4'°de Rascie et de Servie, et, dans la même année, le duché d'Athènes , dont il fit étrangler le dernier duc ; c'était un Florentin , nommé François Acciainoli. En 1460 , il dépouilla les deux Paléologues, frères du dernier empereur, qui portaient le titre de despotes de Morée. En 1462, il conquit Sinope, Cérasus et Trébisonde, petits Etats grecs qui s'étaient maintenus indépendans , sur les bords du Font-Euxin. En i463, il fit la conquête de la Valachie et de la Moldavie , puis du royaume de Bosnie et du bannat d'Esclavonie. Ce fut dans la même année que la guerre se ralluma en Morée entre les Vénitiens et les Turcs. Les Vénitiens possédaient depuis long-temps, dans cette péninsule , plusieurs places fortes , Coron, Modon, Argos , Napoli de Malvoisie. Le commandant de Coron reçut dans cette forteresse un esclave qui avait volé la caisse du commandant turc d'Athènes; il partagea l'argent avec lui et refusa de rendre le fugitif, sous prétexte qu'il s'était fait chrétien. Les Turcs commencèrent alors les hostilités. Louis Lorédano, capitaine général des Vénitiens, souleva les Grecs du Péloponèse , et entreprit avec eux de défendre l'isthme de Corinthe ; mais il s'en laissa chasser l'année suivante ; il abandonna les Grecs qui s'étaient joints à lui; ceux-ci furent massa-

ghap. xi. crés, et il revint chercher un refuge dans ses

1454-1470. forteresses.

Les Vénitiens cependant s'efforçaient d'opposer aux Musulmans une ligue puissante ; ils avaient conclu, le 12 septembre i463, un traité d'alliance avec Mathias Corvinus , le libérateur de la Hongrie; ils comptaient sur l'assistance efficace d'une croisade que le duc de Bourgogne avait promis de conduire, et que le pape Pie II faisait prêcher dans tous les pays latins ; mais , lorsque ce pape se rendit à l'armée qu'il rassemblait à Ancone , il n'y trouva qu'une troupe désordonnée , lâche et cupide , qui lui demandait de l'argent et des armes, et qui désertait après les avoir reçus. Pie II était lui-même accablé de maladie, et il mourut à Ancone le i4 août i4^4î tout le reste des croisés se dissipa bientôt. Le pape avait engagé le vaillant George Castriot, surnommé Scanderberg, à rompre, à l'occasion de cette croisade, le traité de paix qu'après vingt ans de victoires , de i442 à 1462 , il avait obtenu des Turcs. Celui-ci, abandonné seul à ses ennemis qu'il avait bravés, perdit, en i465, à peu près toute l'Epire qu'il avait soulevée, et il mourut lui-même le 17 janvier 1466, dans la ville vénitienne d'Alessio où il avait été forcé de se réfugier.

Mathias Corvinus restait seul aux Vénitiens ; en combattant les Turcs en Hongrie, il les em-

EN ITALIE. g5

péchait de concentrer leurs forces contre la chap. xi. république; mais le pape Paul II, qui avait M^-^zosuccédé à Pie II , craignait les réformateurs de Bohême plus encore que les Musulmans; il engagea Mathias Cor vin us à tourner ses armes contre le roi de Bohême , et à le déposer , pour le punir d'avoir toléré les Hussites. Les Turcs profitèrent de l'absence de ce redoutable antagoniste pour envahir la Croatie , en 1 469 , et en massacrer presque tous les habitans. L'année suivante on les vit, pour la première fois , armer une flotte, chasser des mers de Grèce la flotte vénitienne , attaquer l'Eubée, qui appartenait aux Vénitiens , et prendre d'assaut Négrepont , le 12 juillet 1470? dont ils passèrent les habitans au fil de epee.

Les Vénitiens, dont le commerce embrassait 1470-1474, tout le monde connu , tentèrent alors de trouver des alliés contre Mahomet II dans les régions lointaines de l'Asie , situées au levant de la Turquie. Leurs ambassadeurs ont écrit des relations de leurs voyages : elles nous sont demeurées , et elles ont révélé pour la première fois aux Latins le monde oriental. Hassan Beg, ou Ussun Cassan, qui en 1468 avait conquis la Perse sur les descendans de Timour , menaçait alors l'empire turc. Il avait épousé une princesse grecque de Trébisonde; les Vénitiens lui envoyèrent en ambassade Catherino Zeno , parent de cette

ciiAP. xi. ■ même princesse, qui pour le joindre traversa i47°-'474 avec des dangers infinis la Caramanie , la petite Arménie et le pays des Curdes. Bientôt cette route fut fermée par les armes des Turcs aux autres Vénitiens qui voulurent le suivre, et Josaphat Barbaro , Ambroise Contarini , et d'autres que la république envoya successivement à Ussun Cassan , tentèrent tour à tour de joindre les caravanes de Mamelucks en Egypte, pour traverser avec elles la Syrie jusqu'au golfe Persique , ou d'arriver à la mer Noire par l'Allemagne et la Pologne, pour entrer ensuite en Perse par la Géorgie et la Mingrelie. Lorsque Contarini voulut revenir en Europe , cette route lui fut également fermée par les Turcs , et il fut obligé de s'aventurer le long de la mer Caspienne, par les portes de Derbent, Astracan et laMoscovie jusqu'en Pologne. Mais ces voyages, merveilleux pour le quinzième siècle, et qui ont fait faire de grands progrès à la géographie, profitèrent peu pour la guerre. Les communications étaient trop lentes et trop incertaines pour qu'il fût possible aux Persans et aux Vénitiens d'agir de concert. Leurs efforts pour se rencontrer n'eurent d'autres effets que de causer la ruine et le pillage de plusieurs villes grecques de l'Asie. En i4v2j Pierre Mocénigo ravagea la Carie et l'île de Cos , et pilla Satalie et la Pamphilie, Smyrne et l'Ionie. L'année suivante il

brûla encore Myra dans la Lycie; cherchant chap. xr. partout des nouvelles d'Ussun Cassan dont il ap- I47o-i474prit enfin la défaite non loin de Trébisonde. Ces deux campagnes furent souillées par des cruautés effroyables , dont les chrétiens grecs , sujets des Turcs que les Vénitiens prétendaient vouloir délivrer, furent presque les seules victimes.

A cette époque l'amiral vénitien fut détourné ^58-,474. de la guerre qu'il faisait aux Turcs , par la part qu'il prit aux guerres civiles qui depuis douze ans désolaient le royaume de Chypre. Janus III de Lusignan , roi de Chypre , mort en 1 458 , n'avait laissé qu'une fille légitime , mariée l'année suivante à Louis, second fils du duc de Savoie ; il avait aussi un fils naturel nommé Jacques, et celui-ci , avec l'aide du Soudan d'Egypte , dont il se reconnaissait vassal, enleva la couronne à sa sœur et au prince savoyard. Jacques de Lusignan fut appelé à se défendre contre les attaques réitérées de cette sœur ; il manquait d'argent , mais un riche marchand vénitien lui donna en mariage sa fille Catherine Cornaro avec cent mille ducats de dot. Cependant, pour rendre cette simple citoyenne digne d'une alliance royale, la république de Venise adopta Catherine Cornaro, et la déclara fille de Saint-Marc. Le mariage fut célébré en 147.1, et le 6 juin i4y3 Jacques de Lusignan mourut , laissant sa femme grosse. La république alors se hâta de se déclarer tutrice de sa n. 7

Cj8 HISTOIRE DE LA LIBERTE

chap. xi. fille adoptive et de l'enfant qu'elle portait dans i45S-!474. son seni% Cet enfant mourut un an après sa naissance, et la république prétendit de nouveau que Catherine Cornaro avait hérité de son fils , qu'elle même à son tour devait hériter de sa fille. Se regardant comme éternelle, elle était sûre de lui survivre; mais elle ne l'était pas également qu'elle ne se remariât point , et n'eût pas d'autres enfans. Dès 1 47^ les Vénitiens avaient mis des garnisons dans toutes les citadelles de File pour assurer leur tutelle. Cette possession précaire ne leur suffisant pas , en 1 4^9 ils engagèrent la reine Catherine Cornaro à abdiquer la royauté , et à se retirer à Asolo dans le Trévisan. Ce fut ainsi que la république soumit le royaume de Chypre ; déjà elle portait dans ses armes les couronnes des royaumes de Candie et de Morée. L'île de Chypre, riche en vin, en blé , en huile et en cuivre , était le plus important des trois royaumes vénitiens.

147V1479 Dans l'année i4?4 ^es Turcs assiégèrent vainement Scutari , et l'année suivante la ville de Lépante; mais dans la même année 1^5 Mahomet II prit et ruina la ville de Caffa, colonie florissante des Génois en Crimée. Les Turcs, maîtres de la Bosnie , commencèrent ensuite, en 1477 et 1478 , à menacer les Etats de terre ferme des Vénitiens ; ils passèrent l'Isonzo , et même le Tagliamentoj ils ravagèrent les fertiles campa-

gnes du patriacat d'Aquilée et du Friuli ; ils en chap. ». massacrèrent la population ou l'emmenèrent en I4:4-i4?9captivité , et ils commencèrent ainsi à faire éprouver aux Italiens les horreurs de ces guerres de barbares qui avaient dépeuplé l'empire d'Orient avant de l'asservir. Le i5 juin 1478 ils prirent Croia , qui avait été la capitale de Scanderbeg, et ils en détruisirent toute la population, au mépris de la capitulation qu'ils avaient accordée : ils commencèrent ensuite le siège de Scutari. La république de Venise , abandonnée par toute la chrétienté, épuisée par de si longs efforts , et craignant de voir bientôt paraître les armées turques en Lombardie , s'estima heureuse, pour acheter la paix, de livrer aux Musulmans cette place, avec plusieurs des châteaux-forts qu'elle possédait en Illyrie et en Morée. Ce fut à ces conditions "que la paix fut signée entre elle et le sultan , le 26 janvier i479«

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