CHAPITRE XIV
Les Français maîtres de Milan et de Gênes, et les Espagnols de Naples. — Le gonfalonier Sodèrini à Florence. — Conquête de Pise. — Ligue de Cambrai contre Denise. — Les Médias rétablis à Florence. — i499 — i5i2.
chap. xiv. L'expédition de Charles VIII contre Naples avait dirigé vers l'Italie toute l'attention des puissances de l'Occident. Les ultramontains avaient appris qu'ils étaient assez forts pour se conduire en maîtres , et s'ils le voulaient en brigands , dans ce pays le plus riche et le plus civilisé de la terre. Tous ceux qui confinaient avec l'Italie aspirèrent dès-lors à en soumettre quelque partie à leur domination : ils voulurent avoir leur part dans les tributs de cette terre si fertile, dans les impôts de ces cités où l'industrie faisait mouvoir tant de bras et accumulait tant de capitaux. La cupidité leur mit les armes à la main ; elle étouffa les sentimens les plus généreux, les chefs se montrèrent avides , les soldats ne songèrent qu'au pillage ; et regardant les Italiens comme une race abandonnée à leurs extorsions , ils enchérirent les uns sur les autres dans les moyens barbares qu'ils inventèrent pour arracher de l'argent aux
vaincus , jusqu'à ce qu'ils eussent détruit cette c«af. xiv. prospérité qui leur faisait envie.
Charles ~\ III était mort à Amboise le 7 avril '498- 1498 j c'était le jour même où l'on devait, à Florence , éprouver par le feu la doctrine de Savonarola. Louis XII, qui succéda à ce monarque, prétendit que , comme petit-fils de Valentine Visconti , il était l'héritier légitime du duché de Milan , encore que d'après le droit reconnu de toute l'Italie, droit confirmé par l'investiture impériale accordée au père de Valentine , les filles fussent exclues de toute part à la succession. Louis XII, à son couronnement, prit en même temps les titres de roi de France, de duc de Milan , et de roi de Naples et de Jérusalem • mais c'était surtout le duché de Milan auquel son cœur paraissait attaché , sans doute parce que ce duché avait été l'objet de son ambition avant qu'il parvînt à la couronne; et, pendant tout son règne, il conserva, comme s'il n'était que duc de Milan, un respect féodal pour l'empereur, suzerain de ce duché, qui fut fatal à la France autant qu'à l'Italie.
Après avoir ainsi annoncé au monde ses prétentions sur le duché de Milan, Louis XII se hâta d'employer les armes pour s'en assurer la possession. Il ne lui fut pas difficile de séparer de tous ses alliés Ludovic Sforza, duc de Milan , son antagoniste. L'empereur Maximilien avait
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épousé la nièce de Ludovic , auquel il avait ac- 14981 cordé l'investiture de son duché; mais Maximilien oubliait avec la plus grande légèreté ses promesses et ses alliances. Une ambition nouvelle , une offense supposée , une fantaisie , lui faisaient abandonner des projets qu'on croyait qu'il avait long-temps mûris. Dans ce moment, les Suisses avaient provoqué son ressentiment ; pour les attaquer, il signa , avec Louis XII , une trêve, dans laquelle il ne comprit point Ludovic Sforza , le livrant ainsi à son ennemi. Les Vénitiens étaient plus intéressés encore que l'empereur à défendre Ludovic Sforza : mais ils étaient irrités contre lui; ils l'accusaient de les avoir joués dans la guerre, soit contre Charles VIII, soit pour la défense de Pise ; ils le soupçonnaient d'avoir suggéré à Maximilien des prétentions 1499. qu'il venait d'annoncer sur toutes leurs conquêtes en Lombardie , comme ayant précédemment appartenu à l'Empire ; enfin , ils étaient forcés à réserver toutes leurs ressources pour résister à l'ennemi le plus redoutable qui les attaquait en même temps. Bajazet II venait de leur déclarer la guerre. Des bandes de brigands descendaient sans cesse des montagnes de l'Albanie turque pour désoler la Dalmatie vénitienne ; les pachas > turcs offraient leur appui à tous les traîtres qui
tentaient d'enlever aux Vénitiens quelques unes de leurs places du Levant; peu s'en fallut que
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Corfou ne tombât ainsi entre leurs mains. Enfin , les hostilités commencèrent ouvertement ; les ,4^9 Turcs attaquèrent Zara 5 tous les marchands vénitiens établis à Constantinople furent mis aux fers, et Scander Bassa, sangiack de Bosnie, passa l'Isonzo, le 29 septembre 1499, avec sept mille chevaux turcs ; il ravagea toute la riche plaine qui s'étend entre ce fleuve et le Tagliamento, à l'extrémité de l'Adriatique, et il répandit la terreur jusqu'aux lagunes qui entourent Yenise. Envahis par un si formidable ennemi, contre lequelils soutinrent, pendant sept ans, une guerre acharnée , les Vénitiens ne voulurent pas s'exposer à en soutenir une autre contre les Français : ils signèrent donc à Blois, le i5 avril i4995 un traité avec Louis XII , par lequelils s'alliaient ensemble contre Ludovic Sforza, en abandonnant au roi de France la conquête du Milanez, et en se réservant pour eux-mêmes Crémone et la Ghiara d'Adda.
Ludovic Sforza ne trouva pas non plus d'alliés dans le reste de l'Italie. La république de Florence , depuis le supplice de Savonarola , avait vu succéder dans son administration la faction des arrabhiati à celle des piagnoni, sans changer, pour cela, sa politique; elle se défendait toujours contre les intrigues des Médicis, qui s'unissaient à tous les ennemis de leur patrie, pour la remettre sous le joug ; elle continuait ses efforts 11. 11
chai'. xiv. pour subjuguer Pise, mais de peur d'exciter la l4s)9 jalousie des rois ou de France ou d'Espagne , elle n'assemblait point, pour cela, une armée nombreuse ou un grand train d'artillerie; elle se contentait de faire ravager chaque année les campagnes pisanes , pour réduire cette ville par la famine; et elle suspendait même ses expéditions quand il convenait à ces puissans monarques de maintenir une apparence de paix. Les cités de Sienne, de Lucques et de Gênes, jalouses des Florentins, envoyaient secrètement des secours a Pise. Le pape Alexandre VI , que Charles VIII avait toujours eu pour ennemi, était, au contraire, entré dans l'alliance de Louis XII , mais sous condition que son fils César Borgia serait fait duc de Valentinois en France, et de Roraagne en Italie; le roi lui promettant son assistance contre les petits princes feudataires du saint siège, qui se partageaient cette dernière province. Le roi de Naples, enfin, Frédéric, qui avait succédé, le 7 septembre i4°/6, à son neveu Ferdinand II , savait bien qu'il serait à son tour attaqué par la France. Mais, quoiqu'il méritât par ses vertus et ses talens tout l'amour de ses sujets, il ne réussissait qu'avec peine à rétablir quelque ordre dans son royaume ruiné par la guerre , et il était sans trésor et sans armée pour venir au secours du duc de Milan, son allié naturel. Une puissante armée française, commandée
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par les sires de Ligny et d'Aubign}^ passa les chap. xiv. Alpes au mois d'août 1 499 ; le 1 3 de ce mois , elle l499attaqua et prit d'assaut les deux petites forteresses d'Àrazzo et d'Annone, sur les bords du Tanaro, et elle passa au fil de l'épée la garnison et presque tous les habitans de l'une et de l'autre places. Cet acte de férocité répandit la terreur parmi les troupes que Ludovic Sforza avait réunies pour sa défense : l'armée dont il avait donné le commandement àGaléaz San Sévérino se dissipa, et le duc lui-même, n'osant demeurer à Milan, se réfugia avec ses enfans et ses trésors auprès de l'empereur Maximilien, en Allemagne. LouisXII, arrivé plus tard en Italie , fit son entrée à Milan le 2 octobre; le peuple, tremblant, et voulant se concilier son nouveau maître , le salua du nom de duc de Milan, et fit éclater sa joie de le recevoir pour souverain. Toute la Lombardie se soumit de même sans combat ; et Gênes , qui s'était mise sous la protection du duc de Milan , passa , sans résistance , sous celle du roi de France . Avant la fin de l'année, Louis retourna à Lyon , et déjà la haine remplaçait les espérances fugitives qu'il avait excitées; l'insolence des Français , la violation de toutes les institutions nationales, le mépris pour les moeurs italiennes, la surcharge des impôts, le désordre dans l'administration , rendaient le joug étranger insupportable. Ludovic Sforza fut instruit de la fermen-
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en a p. xiv. tation universelle, et du désir qu'éprouvaient i^oo. ses sujets de le voir de retour. Il se trouvait sur les frontières de la Suisse avec un trésor considérable ; une jeunesse brave et turbulente s'offrait à lui, prête à combattre pour quiconque voudrait la payer; en peu de jours, cinq cents cavaliers et huit mille fantassins se rangèrent sous ses drapeaux; et, au mois de février i5oo, il rentra à leur tête en Lombardie. Como , Milan , Parme et Pavielui ouvrirent aussitôtleurs portes. Jl assiégea ensuite Novarre, qui se rendit par capitulation ; mais, pendant ce temps, Louis XII déploya une activité extrême pour réprimer cette rébellion; son général Louis de La Trémoille arriva devant Novarre au commencement d'avril, avec une armée dans laquelle il comptait dix mille Suisses. Ceux de la même nation, cependant, qui se trouvaient dans les deux camps ennemis, prêts à s'entr'égorger pour de l'argent, hésitèrent et commencèrent à négocier entre eux ; mais ils arrivèrent ainsi à prendre une résolution plus funeste pour leur honneur que n'aurait été un combat entre compatriotes. Non seulement ceux qui étaient enfermés dans Novarre consentirent à se retirer, ils livrèrent aux Français les gendarmes italiens auxquels ils étaient associés , et qui furent ou sabrés, ou poussés dans la rivière. Ils permirent que La Trémoille arrêtât dans leurs rangs Ludovic Sforza et les frères San
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Sévérino, qui cherchaient à s'échapper sous un chap. x*v déguisement j ils reçurent des Français la solde qu'ils avaient si honteusement gagnée : mais, devenus ensuite furieux par le sentiment même de cet opprobre , en se retirant, ils s'emparèrent de la ville de Bellinzona qui leur est demeurée ; en sorte que même les plus faibles d'entre les voisins de l'Italie voulurent avoir une part dans la conquête de cette contrée. Pendant ce temps, Ludovic Sforza, dit le Maure, fut emmené en France , et y fut condamné à une dure captivité , dans laquelle il mourut seulement au bout de dix ans. Le Milanez resta dès-lors soumis au roi de France jusqu'au mois de juin i5i2.
La facilité avec laquelle Louis XII avait conquis le duché de Milan, devait lui faire espérer qu'il n'éprouverait pas beaucoup de résistance dans le royaume de Naples. Frédéric le sentait de son côté; aussi deinandait-il la paix et offraitil, pour l'obtenir, détenir ce royaume en fief et comme tributaire de la France. Il comptait cependant sur l'appui de Ferdinand le catholique, roi d'Aragon et de Sicile, son parent et son voisin. Ferdinand lui avait promis de puissans secours, il les lui montrait même en perspective par l'envoi en Sicile de Gonzalve de Cordoue , son meilleur général , avec soixante vaisseaux et huit mille fantassins d'élite. Mais Ferdinand avait en même temps proposé à
ciiAP. xiv i5oo.
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Louis XII de s'entendre entre eux pour partager la dépouille du malheureux Frédéric. Pendant que les Français, disait-il, entreraient par le nord dans le royaume de INaples pour le conquérir , les Espagnols y descendraient par le sud pour le défendre : quand ils se rencontreraient, au lieu de se combattre , ils se donneraient la main, et ils demeureraient maîtres chacun de la moitié du royaume. Ce fut la base du traité de Grenade, signé le 11 novembre i5oo; et, dans 5or. l'été de i5oi, la trahison fut exécutée par les deux plus grands monarques de l'Europe. Le 25 juin, l'armée française arriva à Rome; en même temps celle de Gonzalve de Cordoue débarqua en Calabre. La première , dès qu'elle eut passé les frontières , traita les Napolitains en rebelles , et fit pendre les soldats qui se rendaient à elle à discrétion. Arrivée devant Capoue, elle pénétra dans la ville pendant que les magistrats signaient une capitulation, et elle y massacra sept mille personnes. Cependant la perfidie des Espagnols inspira au malheureux Frédéric plus d'aversion encore que la férocité des Français. Obligé de chercher un refuge dans l'île d'Ischia , il capitula avec ces derniers, et il se retira en France , où il mourut après trois ans d'une captivité peu rigoureuse. Les Espagnols et les Français s'étant avancés sans résistance, se rencontrèrent sur les limites que le traité de Grenade
leur avait respectivement assignées ; mais, à Tins- chap. xiv. tant où la conquête fut terminée, la jalousie se l002fit entendre. Le duc de Nemours et Gonzalve de Cordoue se disputèrent sur la division du royaume. L'un et l'autre réclamait pour son roi quelques provinces qui n'avaient point été nommées dans le traité de Grenade. Enfin les hostilités commencèrent entre eux à vl'Atripalda , le 19 juin i5o2; des négociations firent négliger à Louis XII d'envoyer, pour les soutenir, des renforts à son général. Après une lutte qui ne fut pas sans gloire, et où l'on vit se signaler la Palisse et Bayard , d'Aubigny fut défait à Séminara, le 21, et Nemours à Cérignola , le 28 j5o3. avril i5o3; l'armée française tout entière fut détruite, et le royaume de Naples perdu pour Louis XII. Celui-ci , il est vrai , fit partir , dans la même campagne, une seconde armée plus puissante que la précédente pour le recouvrer; mais quand elle arriva près de Rome, elle y apprit la mort d'Alexandre VI , survenue le 18 août i5o4; le cardinal d'Amboise, premier ministre de Louis XII , l'empêcha d'avancer alors contre l'ennemi , pour qu'elle appuyât ses intrigues dans le conclave. Quand elle se remit en marche, au mois d'octobre, la saison des pluies avait commencé. Gonzalve de Cordoue s'était placé sur le Gangliano , dont il défendit le passage , au milieu de ces plaines inondées 3
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chap. xtv. avec une constance et une patience qui caractél5°3' lisaient l'infanterie espagnole. Pendant plus de deux mois les Français languirent et pâtirent dans les marais. Des maladies pestilentielles emportèrent la fleur de leurs combattans et abattirent le courage et la confiance des autres. Gonzalve de Cordoue passa enfin lui-même le Garigliano; le 27 décembre, il attaqua et acheva de i5o4. détruire l'armée française ; le Ier janvier i5o4? Gaè'te se rendit à lui; et tout le royaume de Naples ne fut bientôt plus, comme la Sicile, qu'une possession espagnole.
Ainsi, la plus grande partie de l'Italie avait déjà subi le joug des nations que les Italiens nommaient barbares. Les Français étaient maîtres de tout le Milanez et de toute la Ligurie; les Espagnols , des deux Siciles : les Suisses euxmêmes avaient fait de petites conquêtes le long du lac Majeur; et ce fut le moment que choisit Louis XII pour appeler aussi les Allemands en Italie : l'année même où il avait perdu Gaè'te, il signa, le 22 septembre i5o4, le traité deBlois, par lequel il partageait avec l'empereur Maximilien la république de Venise , comme il avait partagé avec Ferdinand le royaume de Naples. L'expérience du passé aurait dû l'éclairer et lui faire prévoir que Maximilien , aussi bien que Ferdinand, réserverait pour lui seul les dépouilles qu'ils auraient conquises en commun;
l'avenir même eût dû l'effrayer , car Charles , chap. xiv. le petit-fils et l'héritier de Maximilien d'Autriche et de Ferdinand d'Aragon , de Marie de Bourgogne et d'Isabelle de Castille , était déjà né; déjà on savait qu'il réunirait sous son sceptre les plus grandes monarchies de l'Europe ; et Louis XII , au lieu de se prémunir contre sa grandeur future , avait promis de lui donner sa fille en mariage. Ce fut l'inconséquence de Maximilien , et non la prudence de Louis XII , qui fit retarder de quatre ans l'exécution du traité de Blois.
Pendant cet intervalle de temps , Gênes , qui n'avait point cessé de se croire une république , encore qu'elle eût déféré la seigneurie d'abord à Ludovic Sforza , puis à Louis XII, comme duc de Milan , éprouva que des monarques étrangers étaient incapables de comprendre ou ses lois ou sa liberté. La moitié des magistrats de Gênes, d'après les traités , devait être composée de nobles, l'autre moitié de plébéiens : ils devaient être choisis parles suffrages de leurs concitoyens, qui leur avaient réservé le gouvernement de toute la Ligurie et l'administration de leurs propres finances, sous la déduction d'une somme fixe payée chaque année au roi. Mais les Français ne pouvaient comprendre que des gentilshommes fussent les égaux des vilains; qu'un roi fût lié par les conditions que lui imposaient ses sujets,
ciup. xiv. ou que l'argent pût être refusé k celui qui avait l5°4' la force; toutes les capitulations de Çrênes furent violées les unes après les autres , et les nobles Génois montrèrent de l'empressement à se ranger du parti du roi contre leur patrie; on les vit porter avec orgueil un poignard sur lequel le mot châtie -vilain était écrit, impatiens qu'ils étaient de se séparer du peuple par la bassesse et par l'assassinat. Ce peuple ne put supporter le double joug d'un maître étranger et d'une noblesse qui trahissait la patrie ; il se souleva le 7 féi5o7. vrier 1607, il chassa les Français, il proclama la république , il nomma un nouveau doge ; mais le temps lui manqua pour organiser sa défense. Le 3 avril, Louis XII partit de Grenoble avec une puissante armée; bientôt il se trouva devant Gènes ; il défit des milices nouvellement levées qui ne surent pas résister à ses vieilles bandes. Le 29 avril il rentra dans Gênes, et il envoya au supplice le doge et la plupart des citoyens généreux qui s'étaient signalés dans la délivrance de leur patrie.
L'Italie indépendante ne comprenait plus que l'Etat de l'Eglise, la Toscane et la république de Venise , encore les ultrainontains pesaient-ils de toutes parts sur ces provinces; les Espagnols tour à tour et les Français faisaient trembler les Etats de l'Eglise et la Toscane; les Allemands et les Turcs épouvantaient la Vénétie. En même
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temps l'Etat de l'Église , abandonné aux détestables intrigues d'Alexandre YI et de son fils \ César Borgia, avait vu, dans un court intervalle, commettre plus de meurtres et d'assassinats, plus d'éclatantes perfidies que n'en présentent les annales des monarchies les plus dépravées. César Borgia, que son père fit duc de Romagne en i5oi, avait auparavant dé- i5oi-i5o3 pouillé et fait périr tous les petits princes qui régnaient à Pésaro, à Rimini, à Forli et à Faenza; il avait de même soumis Piombino en Toscane , le duché d'Urbino, la petite principauté de Camérino et celle de Sinigaglia. Dans cette dernière ville, le 3i décembre 1602 , furent étranglés par ses ordres quatre tyrans de l'Etat de l'Eglise qui faisaient le métier de condottieri : ces seigneurs s'étaient mis à sa solde , mais , alarmés de ses manœuvres, ils avaient pris les armes contre lui ; puis séduits par ses artifices , ils venaient de se remettre volontairement entre ses mains. César Borgia s'était rendu maître de Città di Castello et de Pérouse ; il menaçait Bologne , Sienne et Florence, lorsque, le 18 août i5o3, son père et lui burent, par erreur, d'une potion empoisonnée qu'ils avaient préparée en commun pour un de leurs convives; son père en mourut, et lui, échappé à la mort, perdit en trois mois toutes ses souverainetés et le fruit de tous ses crimes. Arrêté tour à tour par le pape
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chap. xiv. Jules II , qui avait succédé à son père , et par Gonzalve de Cordoue, il fut enfin envoyé en Espagne, où il mourut dans un combat, plus honorablement qu'il n'avait mérité.
En Toscane , la république de Florence se voyait entourée d'ennemis. Les Médicis, toujours exilés, avaient fait alliance avec tous les tyrans de l'Etat de l'Église, et ils prenaient part à tous les complots contre leur patrie. En même temps ils recherchèrent l'amitié du roi de France , plus disposé à favoriser un prince qu'une république. Pierre de Médicis suivit l'armée envoyée en i5o3 contre le royaume de Naples ; il y périt à la déroute du Garigliano, mais sa mort ne délivra pas Florence de la crainte qu'il avait inspirée. Ses deux frères, Jean et Julien, continuèrent leurs intrigues contre leur ville natale. Cependant la guerre dePise, qui durait toujours, épuisait les finances. Les Pisans avaient perdu leur commerce et leurs manufactures, ils voyaient chaque année leurs récoltes détruites par les Florentins, mais ils opposaient une constance et un courage inébranlables à tant de malheurs. Tour à tour les Allemands, les Français, les Espagnols leur faisaient passer des secours, sans prendre intérêt à eux , mais seulement dans l'espérance de profiter d'une lutte qu'ils prolongeaient. Lucques et Sienne, jalouses de Florence, les assistaient aussi secrètement , mais autant que
ces cités pouvaient le faire sans se compromettre avec des voisins qu'elles redoutaient. Lucques tombait sans bruit entre les mains d'une étroite oligarchie. Sienne se laissait asservir par Pandolfe Pétrucci , citoyen qu'elle avait nommé capitaine de la garde , et qui se faisait obéir, sans sortir, par ses mœurs ou ses habitudes, de l'égalité républicaine.
Les Florentins sentaient que dans le nouvel état de l'Italie, menacés sans cesse comme ils l'étaient par des princes absolus , dont toutes les délibérations étaient secrètes, et qui joignaient la force à la perfidie , leur gouvernement ne pouvait conserver ni assez de tenue ni assez de mystère, en se renouvelant tout entier tous les deux mois. Leurs alliés eux-mêmes leur reprochaient qu'on ne pouvait leur confier un secret, sans le communiquer en même temps à tout le public. Ils crurent donc qu'il était nécessaire de donner à leur république un chef, un magistrat unique , qui assistât à tous les conseils, qui fût le dépositaire de toutes les traditions, ainsi que des secrets qu'on ne pouvait communiquer sans danger. Ce chef, qui conservait le titre de gonfalonier, devait être nommé à vie , comme le doge de Venise; il devait être logé au palais, et avoir un traitement de cent florins par mois. La loi, qui instituait un gonfalonier à vie, fut votée le 16 août i5o2. Et le choix du grand conseil ne
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chap. xiv. s'arrêta sur Pierre Sodérini, pour remplir cette 4 i5oa. fonction, que le 22 septembre suivant. C'était un homme respecté , d'un âge mûr, sans ambition , sans enfant, et la république n'eut point à se repentir du choix qu'elle avait fait. En même temps qu'elle introduisit le pouvoir d'un seul dans l'administration , elle le supprima dans la justice. Une loi du i5 avril i5o2 abolit les offices de podestat et de capitaine de justice , et les remplaça par la rote florentine. C'était un tribunal composé de cinq juges , dont quatre devaient être d'accord pour rendre une sentence : chacun présidait à son tour le tribunal pendant six mois , et cette rotation a fait donner le nom de ruota (roue) aux cours suprêmes de Rome et de Florence. 1509. Le plus important service qu'on attendait de
Pierre Sodérini était celui de soumettre de nouveau Pise à la république florentine; il y réussit seulement en i5oo,. Cette ville était réduite depuis long-temps aux dernières extrémités ; la population, décimée par la guerre et la famine, n'avait plus l'espoir de prolonger sa défense. Mais Louis XII et Ferdinand déclarèrent aux Florentins qu'ils prétendaient se faire payer leur consentement à la conquête que ceux-ci étaient sur le point de terminer. Depuis i5o7, Pise fut défendue par eux, non point dans l'intérêt des Pisans , mais seulement pour que la ville ne se rendît pas , avant que ces rois fussent d'accord sur la
somme qu'ils demandaient. Elle fut enfin fixée à CIIAp- xiv. cent mille florins que les Florentins durent payer ' 5°9 au roi de France , et cinquante mille au roi d'Aragon, pour avoir la permission de recevoir la soumission des Pisans. Ce traité fut signé le i3 mars i5og ; et le 8 juin, Pise , qui souffrait d'une cruelle famine , ouvrit ses portes à l'armée florentine. Celle-ci y entra, précédée de convois de vivres que les soldats distribuaient eux-mêmes aux bourgeois. La seigneurie de Florence abolit en même temps toutes les confiscations prononcées contre les Pisans depuis i494 '•> e^e ^eur ren~ dit tous leurs biens et tous leurs privilèges; elle chercha de toutes les manières à complaire à ce peuple orgueilleux et à se l'attacher : mais rien ne put vaincre le profond ressentiment des Pisans, et leurs regrets pour la perte de leur indépendance; presque toutes les familles qui avaient conservé quelque fortune émigrèrent, et la population, déjà si réduite par la guerre, diminua encore depuis la paix.
La république de Venise, par la guerre qu'elle 1499-1503. eut à soutenir de i499 a ^^ contre l'empire turc , se trouvait condamnée à ne faire aucun effort pour maintenir contre les Espagnols et les Français l'indépendance de l'Italie ; elle avait sollicité l'assistance de toutes les puissances chrétiennes contre Bajazet II , comme pour une guerre sacrée; et en effet, les rois de France,
ciup. xiv. d'Aragon , de Portugal , el le pape , lui firent 1499 -,5°3. passer alternativement des secours, qui , limités à un très court service et à quelques occasions d'éclat , n'eurent jamais d'efficacité réelle. Ils aggravèrent la misère des Grecs chez lesquels les Latins faisaient la guerre ; mais ils ne causèrent point de dommage aux Turcs, et n'apportèrent aucun avantage aux Vénitiens. Les musulmans avaient fait des progrès dans la discipline navale ; la flotte vénitienne ne put leur tenir tête, et Antonio Grimani qui la commandait j qu'on avait nommé jusqu'alors le plus fortuné des citoyens de Venise, qui déjà était père d'un cardinal, et long-temps plus tard devait être doge , fut chargé de chaînes à son retour dans sa patrie. Lépante, Pylos, Modon et Coron , furent successivement conquis par les Turcs sur les Vénitiens. Ceux-ci s'estimèrent heureux d'accepter une paix négociée par Andréa Gritti , un de leurs concitoyens captifs à Constantinople, par laquelle ils renonçaient aux places fortes qu'ils avaient perdues dans le Péloponèse , et ils restituaient à Bajazet l'île de Sainte -Maure, qu'ils avaient conquise à leur tour. Cette paix fut signée au mois de novembre i5o3.
i5o3-i5o8. Le moment où la république de Venise fut affranchie de la terreur des Turcs , fut aussi celui de la mort d'Alexandre VI et de la ruine
de son fils César Borgia. L'occasion parut belle cha?. xiv. à la seigneurie pour étendre ses possessions en ,5o3-,5°8- Romagne. Cette province était depuis longtemps l'objet de son ambition. Elle y avait acquis par une trahison, le 24 février i44i •> la principauté de Ravenne, gouvernée cent soixantesix ans par la maison de Polenta ; en 1 463 , elle avait acheté Cervia, avec ses salines, de Malatesta IV, un des princes de Rimini. A la mort de César Borgia, elle s'empara de Faenza, principauté des Manfredi; de Rimini, principauté des Maîatesti, et de plusieurs châteaux. Il ne lui restait qu'à soumettre Imola et Forli, villes où avaient régné les Alidosi et les Ordelaffi , pour être maîtresse de toute la Romagne. Les Vénitiens offraient au pape la même obéissance et le même tribut annuel , pour lesquels tous ces petits princes étaient reconnus vicaires pontificaux. Mais Jules II , qui avait succédé à Borgia , quoique violent et emporté , avait un vif sentiment de ses devoirs comme grand pontife , et comme italien; il voulut conserver l'Etat de l'Eglise intact pour ses successeurs ; il se refusait à tout népotisme , à tout agrandissement de sa famille , et il se serait accusé d'une impardonnable faiblesse , s'il avait laissé usurper aux autres ce qu'il se faisait scrupule de donner aux siens. Il exigea avec hauteur la restitution de tout ce que les Vénitiens possédaient dans il. 12
chat. xiv. les États de l'Église, et, comme il ne put l'obi5o3-i5o8. tenir, il consentit à le recevoir des mains de Louis XII et de Maximilien, qui s'alliaient pour dépouiller la république. Il communiqua cependant aux Vénitiens les projets qui étaient formés contre eux , et ce ne fut que lorsqu'il les vit déterminés à ne lui rien rendre qu'il s'entendit avec leurs ennemis.
La ligue signée à Cambrai contre Venise , le 10 décembre i5o8 , par Marguerite d'Autriche , fille de Maximilien , et par le cardinal d'Amboise, premier ministre de Louis XII, n'était que l'accomplissement du traité secret de Blois , du 22 septembre i5o4- Aucune offense n'avait motivé cet accord perfide ; Maximilien , qui détestait Louis XII , avait voulu, la même année , l'attaquer dans le Milanez ; mais les Vénitiens lui refusèrent le passage , et , après trois mois d'hostilités , le 7 juin i5o8, ils renouvelèrent leur traité avec lui. Louis XII , qu'ils avaient défendu , Maximilien , avec lequel ils s'étaient réconciliés, n'avaient qu'un grief contre les Vénitiens ; c'est que ceux-ci n'avaient point de rois , et que leurs sujets excitaient l'envie de ceux des princes. Les deux rois convinrent de partager entre eux toute la Terre-Ferme vénitienne , d'abandonner à Ferdinand les forteresses que la république possédait dans la Pouille; au pape, ses seigneuries de Romagne; aux mai-
sons d'Esté et cle Gonzaga, de petits districts chap. xiv. près du Pô; pour les intéresser tous à la des- l5o3-l5°8truction du seul État qui fût assez fort pour maintenir encore l'indépendance de l'Italie.
La France déclara la première la guerre à la i5og. république de Venise , au mois de janvier 1609 ; les hostilités commencèrent le i5 avril , et le 27 , Juies II excommunia le doge et la république. Les Vénitiens avaient rassemblé quarante-deux mille hommes sous les ordres de l'impétueux Barthélémy d'Alviano et du circonspect Pitigliano ; le désaccord de ces deux chefs , tous deux habiles , leur fit perdre la bataille d'Aignadel , le 14 mai îôog, contre les Français qui n'étaient pas plus de trente mille. Moins de la moitié de l'armée vénitienne fut engagée ; mais cette moitié combattit avec héroïsme , et mourut en grande partie sans reculer d'un pas. Après sa défaite, Bergame, Brescia, Crème, Crémone, se hâtèrent d'ouvrir leurs portes aux Français vainqueurs, qui plantèrent leurs drapeaux sur les confins de la Ghiaradadda, limites qui leur avaient été assignées par le traité de partage. Louis XII signala cette conquête rapide par d'atroces cruautés. Il fit pendre les gouverneurs vénitiens de Caravaggio et de Pcschiera ; leur garnison et leurs habitans furent passés, par son ordre, au fil de l'épée. Il ruina, par d'énormes rançons, tous les gentilshommes
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ciiap. xiv. vénitiens qui tombèrent vivans entre ses mains, i5o9. cherchant à se dissimuler l'injustice de son attaque par la haine même qu'il s'efforçait d'exciter.
Dès le 3i mai , les Français suspendirent leurs attaques; mais l'empereur, le pape, le duc de Ferrare, le marquis de Mantoue, et le roi Ferdinand d'Aragon , profitèrent des désastres de la république pour envahir ses provinces de tous les côtés à la fois. Le sénat, dans l'impossibilité de taire léte à tant d'ennemis, prit le parti généreux de délier tous ses sujets de leur serment de fidélité , et de leur permettre de traiter avec l'ennemi , puisqu'il ne pouvait plus les défendre ; en leur laissant éprouver la pesanteur du joug étranger , il jugea qu'il leur rendrait plus chère l'autorité paternelle de la république. En effet, les bourgeois qui s'étaient empressés d'ouvrir leurs portes aux Français , aux Allemands , aux Espagnols , comparèrent bientôt avec effroi leur tyrannie à ce pouvoir juste et égal, qu'ils n'avaient pas eu le courage de défendre. Les Allemands , surtout , n'étaient pas plus tôt entrés dans les villes vénitiennes, qu'on les voyait se plonger dans une brutale ivresse, offenser la décence publique, et faire éprouver leur dureté et leur rapacité à tous ceux qui les approchaient : les gentilshommes cependant se joignaient à eux , impatiens de faire succéder le
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régime des monarchies à celui de la légalité et chap. xiv. de la liberté 5 mais leur insolence ajoutait encore l5o9' à la haine qu'inspiraient les Allemands. L'armée vénitienne était réfugiée à Mestre , au bord de la lagune , quand les bourgeois montrèrent un courage que les soldats n'avaient plus. Trévise, au mois de juin, Padoue , le 17 juillet, chassèrent les impériaux , et le drapeau de Saint- Marc, qui avait toujours rétrogradé, recommença à marcher en avant.
La guerre de la ligue de Cambrai montra pour la première fois aux Italiens quelles forces redoutables les ultramontains pouvaient déployer contre eux. Maximilien vint , au mois de septembre 1 5og , mettre le siège devant Padoue. Il avait dans son armée des Allemands , des Suisses , des Français , des Espagnols , des Savoyards , des soldats du pape , du duc de Modène et du marquis de Mantoue ; plus de cent mille hommes et plus de cent pièces de canon : cependant, après des combats soutenus de part et d'autre avec une égale valeur, il fut obligé , le 3 octobre , de lever le siège. Mais ces barbares, qui venaient disputer aux Italiens la souveraineté de leur propre pays , n'avaient pas besoin de la victoire pour se montrer féroces. Après avoir enlevé à de pauvres paysans, à de pauvres captifs tout ce qu'ils possédaient , ils les exposaient encore à la torture, pour s'as-
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chap. xiv. surer que leurs richesses n'étaient point demeu- 1509. r£es cachées, ou pour tirer parti de la compassion de leurs amis. Dans cet abus de ia force, les Allemands se montraient plus brutaux , les Espagnols plus froidement atroces ; les uns et les autres étaient plus odieux encore que les Français, quoique ceux-ci, avec leurs bandes d'écorcheurs formées durant les guerres des Anglais , se fussent long -temps exercés à pressurer le peuple.
Le pape Jules II ne tarda pas à prendre en haine les alliés qu'il avait acceptés par la ligue de Cambrai ; violent et irascible, il avait souvent montré qu'il pouvait , dans ses emportemens , être cruel à l'égal d'aucun d'eux ; mais il avait cependant une âme italienne , et il ne pouvait se résigner à l'humiliation de sa patrie , à son asservissement par ceux qu'il nommait les barbares. Dès qu'il eut recouvré les villes de Romagne , qui avaient motivé sa querelle- avec les Vénitiens, il commença à se rapprocher de ceux-ci; il entra en négociations avec eux dès la fin de la première campagne , i5io. et le 24 février i5io, il leur accorda leur absolution. Il sentait qu'il ne chasserait les barbares d'Italie qu'autant qu'il les armerait les uns contre les autres, et comme les Français étaient ceux qu'il redoutait le plus , c'était aux Allemands qu'il voulut avoir recours. Il fallait
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commencer par négocier la paix clés Vénitiens CHAp- X1Vavec Maximilien; mais celui-ci, qui se mon- 010' trait prêt à tout entreprendre, et incapable de rien amener à fin , ne voulait nullement se relâcher de ce qu'il appelait ses droits ; comme empereur, il se disait monarque de toute l'Italie \ et encore qu'il fût toujours arrêté sur sa frontière, il se refusait à renoncer à la moindre partie de ce qu'il se proposait de conquérir ; il prétendait que tout le territoire de Venise avait été usurpé sur l'empire ; et pour accorder la paix à cette république , il demandait presque son anéantissement.
Ce fut avec l'aide des Suisses que Jules II se proposa d'opérer l'affranchissement de l'Italie. Il admirait la valeur et la piété de cette nation belliqueuse ; il voyait avec plaisir aussi que la cupidité était devenue sa passion dominante. Les Italiens , qui avaient besoin de la protection des Suisses , étaient assez riches pour la payer, et une juste politique devait s'accorder cette fois avec l'avarice ; car les républiques suisses ne pouvaient être hors de danger si la liberté n'était pas affermie en Italie. Louis XII , par ses préjugés nobiliaires , avait offensé ces fiers montagnards qui , même dans ses propres armées , ne lui paraissaient que des paysans révoltés. Jules II les aigrit encore contre la France par le ministère de l'évêque de Sion ,,
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chap. xiv. qu'il fit cardinal. Dans le cours de l'été de 1 5io , l5l°- d'après le plan qu'il avait formé, les Français furent attaqués dans le Milanez par les Suisses, dans Gênes par les émigrés génois , à Modène par les troupes pontificales , et à Vérone par les Vénitiens. Mais , malgré le profond secret dont Jules II avait couvert ses négociations et ses intrigues , il ne put réussir à surprendre les Français partout à la fois comme il s'en était flatté ; les quatre attaques s'opérèrent successivement, et furent successivement repoussées. Le sire de Chaumont, lieutenant de Louis XII en Lombardie , voulut s'en venger en venant investir le pape à Bologne, au mois d'octobre. Jules feignit de vouloir acheter la paix à tout prix: mais pendant qu'il négociait, il faisait avancer des troupes : tout à coup , se sentant le plus fort , il changea de langage, il menaça; il fit reculer Chaumont, et lorsque celui-ci eut mis ses troupes en quartier d'hiver, le pape vint attaquer, pendant les froids les plus rigoureux , le petit État de la Mirandole, qui s'était mis sous îa protection de la France , et il entra par la brèche dans sa capitale, le 20 janvier i5n.
i5ii. Les troupes du pape , commandées dans la
campagne suivante par le duc d'Urbin, éprouvèrent à Casalecchio , le 21 mai i5n , une grande déroute qu'on appela la journée des ailiers, parce que les chevaliers français en re-
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vinrent, chassant devant eux des ânes chargés chap. xiv. de butin : elle fut suivie de la perte de Bolo- l5"' gne. Jules II ne se rebuta pas néanmoins ; ses légats , dans toute l'Europe , cherchaient à susciter des ennemis aux Français. Il réussit à faire signer, le 5 octobre i5u, une ligue qui fut nommée sainte, parce qu'il en était le chef. Elle comprenait le roi d'Espagne , le roi d'Angleterre , les Suisses et les Vénitiens. Louis XII , pour opposer au pontife une autorité ecclésiastique, convoqua, de concert avec Maximilien qu'il croyait toujours son allié , un concile œcuménique. Quelques cardinaux séparés du pape le revêtirent de leur autorité , et la république florentine n'osa refuser , pour l'assembler, sa ville de Pise aux deux plus grands monarques de l'Europe, encore que toute la population vît avec effroi commencer ainsi un nouveau schisme. Pendant ce temps , une armée espagnole considérable s'avançait de Naples au secours du pape , et elle vint , sous les ordres de Raymond de Cardone , mettre , le 26 janvier i5i2 , le siège i5is. devant Bologne. Les Français, d'autre part, avaient réduit au désespoir , par leurs exactions , le peuple des provinces qu'ils avaient enlevées aux Vénitiens , et Brescia se souleva contre eux le 3 février. Gaston de Foix , duc de Nemours , neveu de Louis XII , venait , à l'âge de vingt-deux ans , d'être mis à la tête de
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Map. xiv. l'ariiîée française. Avec une rapidité à jamais l5ia' mémorable , il fit face tour à tour aux deux ennemis. Le 5 février il entra dans Bologne , et il força les Espagnols à en lever le siège , et à faire , au travers de la Romagne , une retraite précipitée. A l'instant même il repartit pour s'opposer aux Vénitiens ; il battit en chemin une de leurs armées, reprit Brescia d'assaut le 19 février , et punit cette malheureuse ville par un massacre effroyable de ses habitans. Le pillage corrompit et désorganisa son armée ; ce ne fut qu'après six semaines qu'il put retourner en Romagne pour s'opposer à l'armée de l'Espagne et du pape, qui s'était avancée de nouveau. Il réussit à la contraindre à livrer bataille près de Ravenne, le jour de Pâques 11 avril i5i2. Ce fut la plus meurtrière des batailles qu'eût encore vues l'Italie ; près de vingt mille morts couvrirent la plaine où elle s'était livrée. Gaston de Foix était victorieux , mais la terrible infanterie espagnole reculait au petit pas sans se laisser entamer. Gaston , furieux de ce qu'elle lui échappait, tenta sur elle une dernière attaque dans laquelle il fut tué.
La mort de Gaston fut le signal de la déroute des Français en Italie : les ministres de Louis XII crurent pouvoir, après la bataille de Ravenne , licencier une partie de leurs soldats; tandis que Maximilien, manquant à tous ses traités, aban-
donna les Français pour leurs ennemis. Sans chap. xiv. consentir à faire la paix avec Venise, il accorda le passage, sur le territoire qu'il occupait, à vingt mille Suisses , qui s'unirent à l'armée vénitienne pour attaquer les Français, au moment même où. Maximilien rappela tous les Allemands qui s'étaient enrôlés dans l'armée française. Ferdinand d'Aragon et Henri VIII d'Angleterre avaient en même temps attaqué la France. Louis XII eut besoin pour se défendre de rappeler ses troupes d'Italie. Au commencement de juin, elles évacuèrent tout le Milanez, dont les Suisses prirent possession , au nom de Maximilien Sforza , fils de Louis le Maure. Le 29 juin , une révolution à Gênes en chassa également les Français ; et l'on y proclama de nouveau un doge et la république. Bientôt la France ne conserva plus qu'un petit nombre de châteaux dans cette Italie qu'elle avait cru avoir subjuguée. Mais les Italiens ne recouvrèrent point leur liberté par les désastres d'un seul de leurs oppresseurs. Du joug des Français ils avaient passé sous celui des Suisses, des Espagnols et des Allemands, et le dernier qu'ils subissaient, leur paraissait toujours le plus rude. Pour ajouter à leur humiliation, la victoire de la sainte Ligue soumit à la tyrannie la seule république vraiment libre de l'Italie.
Florence était liée, envers la France par un
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chap. xiv. traité conclu de concert avec Ferdinand-le-Catholique. La république avait continué à l'exécuter scrupuleusement, lors même que Ferdinand s'en était dégagé : elle avait observé envers toutes les puissances belligérantes les devoirs du bon voisinage et de la neutralité ; elle n'avait donné d'offense à aucune. Mais la ligue, qui venait de chasser les Français d'Italie , déjà divisée d'intérêts, déjà indécise sur le plan qu'elle devait suivre, ne s'accordait que sur une chose, elle voulait de l'argent. Les Suisses vivaient à discrétion en Lombardie , et y levaient les contributions les plus ruineuses; les Espagnols de Raymond de Cardon e voulurent aussi avoir une province qui fût abandonnée à leur inexorable avidité. La Toscane était riche, et n'était pas belliqueuse. Les puissances victorieuses, qui avaient assemblé un congrès à Mantoue, proposèrent aux Florentins de se racheter par une contribution: maislesMédicis, qui s'étaient rendus à ce congrès, lui demandèrent de les ramener dans leur patrie , assurant qu'ils en tireraient bien plus d'argent par la force , au profit de la sainte Ligue, qu'un gouvernement républicain n'en pourrait exprimer par la douceur. Raymond de Cardone les crut et les suivit au mois d'août i5i 2, au travers de l'Apennin , avec cinq mille de ces fantassins espagnols aussi inaccessibles à la pitié qu'à la crainte. Il fit dire aux Florentins qu'ils
eussent à rappeler les Médicis de leur exil , à des- chap. xiv. tituer le gonfalonier Sodérini , et à payer à l'armée espagnole quarante mille florins , s'ils voulaient sauver leur liberté. Il arriva en même temps devant la petite ville de Prato, qui lui ferma ses portes. Elle était bien fortifiée, mais défendue seulement par \ordinanza ou milice des campagnes florentines. Les Espagnols firent , le 3o août, aux murailles une brèche à peine praticable, que ces paysans eurent la lâcheté d'abandonner. La ville fut prise d'assaut; tous les miliciens , qui auraient couru bien moins de danger en combattant vaillamment, furent passés au fil de l'épée; cinq mille bourgeois furent ensuite massacrés : les autres ayant été répartis entre les vainqueurs , on les soumit à de longues tortures, pour les forcer à révéler leurs richesses cachées, ou pour que leurs proches, par pitié, payassent leurs rançons. Déjà les Espagnols avaient eux-mêmes pillé tout ce qu'ils avaient pu découvrir dans les édifices sacrés, aussi bien que dans les lieux profanes.
L'effroi que causa la nouvelle du massacre de Prato produisit , dès le lendemain matin , une révolution à Florence. De jeunes gentilshommes des familles les plus illustres , et qui , sous le nom de la Société des Jardins Ruccellai 3 étaient déjà signalés par leur goût pour le luxe , les arts et les plaisirs, s'emparèrent, le 3i août, du palais pu-
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chap. xiv. blic , firent évader Pierre Sodérini le gonfalonier, l5l2> et envoyèrent dire à Raymond de Cardone qu'ils étaient prêts à accepter les conditions qu'il avait offertes. Mais tout traité avec des tyrans est toujours une déception; Julien de Médicis (le troisième des fils de Laurent) , dont le caractère était doux et conciliant, étant rentré à Florence le 2 septembre , consentit à laisser intactes plusieurs des libertés de la république , tandis que son frère le cardinal Jean , qui fut depuis Léon X , et qui ne rentra à Florence que le 14 septembre , força la seigneurie à convoquer le 16 un parlement. Dans cette prétendue assemblée souveraine du peuple, on ne laissa presque entrer que des étrangers et des soldats. Toutes les lois portées depuis l'expulsion des Médicis en i4°/4> y furent annulées : une balie , composée uniquement des créatures de cette famille , fut investie de toute la souveraineté de la république; et cette balie se montra bassement soumise au cardinal Jean de Médicis , à son frère Julien, à leur neveu Laurent, qui rentraient à Florence après dix-huit ans d'exil , pendant lesquels ils avaient perdu toutes les habitudes républicaines , et tous les sentimens qu'on trouvait chez le reste de leurs concitoyens. Aucun d'eux n'avait d'enfans légitimes, mais ils ramenaient avec eux trois bâtards, Jules, depuis Clément VII , Hippoly te et Alexandre , qui eurent une triste influence sur le sort de leur patrie.
Leur fortune , autrefois colossale , s'était dissipée chap. xiv. dans leur long exil ; et leur première affaire , ! I2' en rentrant dans Florence , devait être de lever de l'argent pour eux-mêmes, aussi bien que pour ces Espagnols qui avaient rétabli leur tyrannie.
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