CHAPITRE XV
Calamités dont les Français , les Espagnols et les Allemands accablent F Italie. — Pillage
. et ruine des plus grandes villes. — Oppression de la nation italienne, et perte de son indépendance. — i5i3 — i53o.
Les trois guerres cruelles dont nous avons pressé les événemens dans le dernier chapitre , des Français et des Suisses dans le Milanez , des Français et des Espagnols dans le royaume de Naples, des Français, des Espagnols, des Allemands et des Suisses dans laVénétie, avaient ravi à l'Italie son indépendance. La contrée à laquelle l'Europe devait ses diverses connaissances, la science médicale de Salerne et la science légale de Bologne, la théologie de Rome , la philosophie, la poésie et les beaux-arts de Florence, la tactique et la stratégie des Bracceschi et des Sforzeschi, le commerce et la banque des Lombards , la théorie de l'irrigation et toute l'agriculture scientifique des plaines comme des collines; cette contrée n'appartenait plus à ses propres habitans : elle voyait continuer chez elle la lutte des ultramontains se disputant à qui l'occuperait; et la guerre ne lui laissait que les souffrances d'une
longue agonie sans espoir. En vain, Jules II se chap. xv. félicitait d'avoir expulsé les Français, qui, les premiers, avaient imposé à l'Italie un joug étranger ; en vain , il s'écriait qu'il ne se reposerait plus jusqu'à ce qu'il eût chassé également de l'Italie tous les barbares ; il se trompait sur les résultats de sa politique , il n'avait point chassé les barbares, mais il les avait remplacés par d'autres barbares , et les derniers venus étaient de plus cruels oppresseurs que les premiers. D'ailleurs, ce projet d'affranchissement national, que le pape seul pouvait encore suivre en Italie avec quelque espoir de succès , fut bientôt abandonné : huit mois après l'expulsion des Français du Milanez , cinq mois après le rétablissement des Médicis à Florence, Jules II succomba, le 21 février i5i3, à une maladie violente. Jean de Médicis lui succéda le 1 1 mars , sous le nom de LéonX, onze mois après avoir été fait prisonnier par les Français à la bataille de Ravenne , et six mois après que les armes des Espagnols lui eurent donné la souveraineté de Florence sa patrie.
LéonX a eu le singulier bonheur que son nom soit demeuré attaché à la plus brillante époque des lettres et des arts depuis leur renaissance. On l'a fait participer à la gloire des poètes et des philosophes , des savans , des érudits et des artistes ses contemporains; on a paru croire qu'il avait formé des hommes, pour la plupart ses 11. ]3
ic)4 HisTOiRi: im i.a liberté
«iap. xv. aînés, et déjà célèbres avant lui, tandis qu'il 1513 n'eut à leur égard d'autre mérite que d'avoir répandu sur eux ses largesses. D'ailleurs, son règne , qui dura moins de neuf ans , fut marqué par d'horribles calamités qui précipitèrent vers leur ruine ces arts et ces sciences auxquels dut son éclat le siècle de LéonX; et les malheurs qu'il attira sur son successeur furent plus effroyables encore. Ce pape était lui-même un homme de plaisir, facile, insouciant, prodigue, qui dépensa en fêtes somptueuses les immenses trésors accumulés par son prédécesseur. Il eut assez de goût pour orner ses palais des chefs-d'œuvre de l'antiquité et de ceux de ses contemporains; assez d'esprit pour se plaire dans la société des philosophes et des poètes; mais il n'eut jamais assez d'élévation d'âme pour comprendre ses devoirs, pour consulter sa conscience. Sa conversation indécente , sa conduite déréglée , scandalisèrent l'Eglise : il encouragea par ses prodigalités le trafic honteux des indulgences, qui fit éclater le schisme de Luther. Son inconséquence, son indifférence pour les souffrances des peuples, lui suscitèrent les guerres les plus ruineuses qu'il n'était nullement en état de soutenir. Il ne songea jamais à assurer l'indépendance de l'Italie, ou à en écarter les barbares , et ce fut seulement pour agrandir sa famille qu'il contracta ou qu'il rompit des alliances avec les ultramontains. Il
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réussit, en effet, à faire nommer son frère Julien, duc de Nemours, et son neveuLaurent, duc d'Urbin- mais il avait voulu former un état nouveau des districts de Parme, Plaisance, Reggio et Modène pour son frère; et un autre des fiefs de plusieurs petits princes qui se maintenaient encore dans les Etats de l'Église, pour son neveu ; sa politique tortueuse pour arriver au premier résultat, ses perfidies et ses cruautés pour atteindre le second, auraient dû être jugées plus sévèrement qu'elles ne l'ont été par l'histoire.
Le souverain pontife et la république de Venise étaient les seules puissances de l'Italie qui conservassent encore quelque ombre d'indépendance. Jules II avait réussi à ramener sous la souveraineté directe du saint-siége , la Romagne , la Marche, le Patrimoine et la campagne de Rome. Il n'avait épargné parmi les vassaux de l'Église que le seul duc d'Urbin, Jean-Marie de la Rovère, son neveu. Au moment de la déroute des Français, il s'était encore emparé de Parme et de Plaisance , qu'il avait détachées du Milanez, sans qu'il eût le moindre titre à leur possession ; il avait de même enlevé Modène au duc de Ferrare qu'il haïssait. Léon X avait trouvé le saint-siége en possession de tous ces Etats, et en même temps il était lui-même tout-puissant à Florence ; le moment de son élévation au pontificat fut même signalé par un événement qui
montra que cette république ne conservait plus l'ombre de sa liberté. Les partisans des Médicis prétendirenl avoir découvert àFlorence une conspiration dont ils ne donnaient d'autres preuves que quelques propos, quelques voeux proférés pour la liberté. Cependant, les citoyens les plus illustres furent arrêtés; Macchiavelli , avec plusieurs autres, fut soumis à la torture; Pierre Boscoli et Agostino Capponi eurent la tête tranchée, et ceux qu'on nommait leurs complices furent exilés. Les deux républiques de Sienne et de Lucques obéissaient en tremblant au pontife , en sorte que toute l'Italie centrale, peuplée d'environ quatre millions d'habitans, dépendait du pape. Mais la cour de Rome , depuis qu'elle avait cessé de respecter les anciennes libertés municipales, n'étendait jamais son pouvoir sur une province nouvelle sans ruiner sa population et ses ressources. La légalité et l'ordre semblaient incompatibles avec le gouvernement des prêtres ; l'intrigue et la faveur prenaient la place des lois; les monopoles détruisaient le commerce; la justice s'enfuyait des tribunaux, la prévoyance, des conseils , et la valeur, des armées. On disait proverbialement que les armes de l'Eglise n'avaient point de tranchant. Le grand nom du pape remuait encore au loin l'Europe; mais il n'apportait plus de forces réelles aux alliés qu'il adoptait.
La république de Venise , avec un territoire chap. xv. moins étendu et une population moins nombreuse , était en réalité beaucoup plus puissante que l'Eglise , parce que ses sujets, s'ils ne jouissaient pas de la liberté , avaient du moins un gouvernement qui maintenait la justice , l'ordre et la légalité. Leur prospérité matérielle était entretenue avec intelligence , et en retour ils se montraient contens et dévoués. Mais les guerres suscitées par la ligue de Cambrai avaient accablé cette république d'affreuses calamités. La ville de Venise, en sûreté au milieu des eaux , avait seule échappé aux invasions des barbares \ encore ses quartiers les plus riches avaient-ils été désolés par des incendies : quant aux campagnes ou aux villes des provinces, toutes avaient éprouvé tour à tour la férocité des Français , des Suisses , des Allemands et des Espagnols. Trois siècles et demi s'étaient écoulés depuis que cette même marche véronaise , berceau de la ligue lombarde 3 avait repoussé les invasions de Frédéric Barberousse. Mais tandis que le monde se vantait d'avoir marché dès-lors vers la civilisation, que la philosophie et la justice avaient mieux défini les droits de chacun, que les arts, les lettres et la poésie avaient augmenté la sensibilité et rendu les hommes plus accessibles à la douleur et. à la pitié , la guerre se faisait néanmoins avec une férocité dont on au-
cjtap. xv. rait rougi dans les âges de la plus grande bari5i3. barie. Le massacre de tous les habitans dans les villes prises d'assaut, le supplice de toute la garnison dans celles qui se rendaient à discrétion , l'abandon dans les autres de tous les captifs aux soldats vainqueurs , pour qu'ils extorquassent d'eux , par la torture, l'aveu de leurs richesses cachées , étaient devenus les usages communs de la guerre pour les soldats de Louis XII , de Ferdinand et de Maxirnilien. A mesure que les rois devenaient plus puissans , ils se montraient aussi plus orgueilleux ; ils se croyaient à une plus grande distance de la nature humaine ; ils étaient plus offensés de toute résistance , plus incapables de compassion pour des souffrances qu'ils ne voyaient point ou qu'ils ne comprenaient pas ; les misères qu'ils causaient se présentaient à eux sous une forme plus abstraite; leur pensée s'arrêtait aux nombres et non aux individus ; leurs cruautés se justifiaient au nom de la majesté royale offensée , et ils apaisaient leurs remords en se considérant non comme des hommes , mais comme des fléaux dans la main de Dieu. Trois siècles se sont encore écoulés depuis , et la civilisation n'a cessé de marcher; l'humanité a fait entendre une voix toujours plus puissante , et personne n'ose se croire assez grand pour se dispenser d'être sensible. Toutefois ceux qui auraient horreur d'assister au supplice des
individus n'hésitent pas à condamner les na- chap. w. lions au supplice. Les crimes qui nous restent a raconter ne méritent pas plus d'horreur que ceux dont nous sommes aujourd'hui les témoins; les rois, en haine de la liberté, lancèrent , au seizième siècle , sur la malheureuse Italie , la famine, la guerre et la peste , comme ils lancent aujourd'hui, et pour la même cause, sur l'héroïque Pologne, la famine, la guerre et le choléra-morbus.
Louis XII , après avoir perdu le Milanez par la folle ambition de reconquérir la petite province du Crémonais, qu'il avait cédée lui-même à la république de Venise, éprouvait de nouveau le désir de faire sa paix avec cette république, sa première alliée en Italie. De leur côté , les Vénitiens qui savaient que , sans leurs trésors , leur artillerie , leur gendarmerie , les Suisses n'auraient pu se mesurer avec les Français et les chasser d'Italie, s'apercevaient que leurs alliés ne voulaient leur tenir aucun compte de leurs efforts et de leurs sacrifices. Maximilien, qui, en se joignant à eux , ne leur avait point accordé la paix , mais seulement une trêve , recommençait à leur demander l'abandon de Vérone et de Vicence , et ne consentait à leur laisser quelques Etats en terre- ferme , qu'autant qu'ils les rachèteraient de lui à un prix exorbitant. Le pape , pour les forcer a
chap. xv. consentir à de telles demandes , les menaçait lSly' de l'excommunicatiou ; et leur danger, après leur victoire , semblait aussi grand qu'il l'avait été après leurs défaites. André Gritti , l'un de leurs sénateurs, fait prisonnier à la bataille d'Aignadel, et le même qui, durant sa captivité à Gonstantinople , avait signé la paix de sa patrie avec les Turcs, profita aussi de sa captivité en France pour négocier avec Louis XII. Il réconcilia la république avec ce monarque qui l'avait attaquée le premier , et leur alliance fut signée a Blois, le 24 mars i5i3. Ce traité fut cependant pour Venise une source de calamités nouvelles. Une année française, commandée par la Trémoille , rentra bien dans le Milanez , et à son approche les Allemands et les Espagnols se retirèrent ; mais les Suisses , qui se glorifiaient d'avoir rétabli Maximilien Sforza sur le trône de ses ancêtres , étaient résolus à ne point l'abandonner ; ils descendirent en foule de leurs montagnes ; ils attaquèrent , le 6 juin i5i3, la Trémoille à la Riotta , près de Novarre ; ils le battirent , et le rechassèrent avec tous les Français au-delà des Alpes. Les Espagnols et les soldats de Léon X attaquèrent alors les Vénitiens sans aucune provocation ;. ils étaient en paix avec la république; mais ils envahirent son territoire au nom de Maximilien leur allié. Ils occupèrent le Padouan , le Véronais et le Vicen-
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tin, depuis le i3 juin jusqu'à la fin de l'automne. Ce fut durant cette invasion que les Espagnols développèrent surtout cette cruauté froide , qui les rendit l'horreur de l'Italie ; cette cupidité qui multipliait les tortures, qui inventait des supplices toujours plus atroces pour arracher de l'or aux prisonniers. Les Allemands se ré- i5i4pandirent à leur tour dans les provinces vénitiennes durant la campagne suivante , et , après tant de barbarie , Christophe Frangipani , qui les commandait, trouva encore moyen de s'y faire remarquer par sa férocité.
François Ier avait succédé à Louis XII le i5i5. ier janvier i5i5. Il renouvela, le 27 juin, le traité d'alliance de son prédécesseur avec Venise , et il entra , le 1 5 août , avec une puissante armée , par le marquisat de Saluées , dans les plaines de Lombardie. Il rencontra peu de résistance dans les provinces situées au midi du Pô ; mais , pendant ce temps , les Suisses arrivèrent en force pour défendre Maximilien Sforza , qu'ils regardaient comme leur vassal depuis qu'ils l'avaient mis sur le trône. En vain le roi français voulut négocier; ils n'écoutaient point la voix de leurs chefs, la démocratie avait passé de leurs landsgemeinde dans leurs armées , des orateurs populaires réveillaient leur courroux ; et, le i3 septembre, ils sortirent impétueusement de Milan pour attaquer François Ier à Ma-
chap. xv. rignan ; des fossés profonds bordaient la chaussée par laquelle ils avançaient ; leurs chefs auraient voulu, par quelque manœuvre, écarter Ses landsknechts qui les bordaient , ou faire changer de position à l'ennemi ; mais les Suisses méprisaient tout art à la guerre , ils croyaient suppléer à tout par la force du corps et l'intrépidité. Ils marchaient de front sur les batteries; ils repoussaient avec leurs hallebardes les charges des cavaliers, et se jetaient avec fureur dans les fossés qui leur barraient le chemin. Plusieurs arrivèrent jusqu'aux canons qui entouraient le roi , et sur lesquels ils furent tués. La nuit survint cependant , et les deux armées demeurèrent entremêlées ; pendant quatre heures, elles combattirent encore au clair de la lune; une obscurité complète les contraignit enfin à se reposer sur leurs armes ; mais l'on entendait toujours , d'un côté , la trompette du roi , qui indiquait à tous les bivouacs l'endroit où il se trouvait ; et de l'autre, les deux cornets fameux d'Ury et d'Undervald, qui rendaient un service analogue aux Suisses. La bataille recommença le 14 avec le jour ; l'acharnement était le même; mais les Français avaient mis à profit la nuit pour se réunir et se fortifier. Le maréchal Trivulzio , qui avait assisté à dix-huit batailles rangées , disait que toutes les autres ne lui paraissaient que des jeux d'enfans auprès de celle-
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là , qu'il appelait un combat de géans. Vingt chap. xv. mille morts couvraient déjà le terrain , dont les l5lSdeux tiers étaient des Suisses , lorsque ceux-ci , désespérant de vaincre , mais toujours menaçans , toujours terribles , se retirèrent sans que les Français osassent les poursuivre.
Cette effroyable boucherie hâta néanmoins le terme des guerres qui étaient nées de la ligue de Cambrai. Les Suisses ne se sentirent plus assez forts pour maintenir leur domination sur la Lombardie; huit de leurs cantons signèrent à Genève, le 7 novembre, un traité de paix avec François Ier, qui les dédommageait, par des sommes (forgent considérables, de toutes les prétentions dont ils se désistaient. Le 29 novembre i5i6, tous les cantons accédèrent à cette pacification , qui prit le nom de paix perpétuelle ; et la France recouvra le droit de lever chez les Suisses toute l'infanterie dont elle avait besoin. Après la retraite des Suisses, Raymond de Cardone effrayé évacua la Lombardie avec les troupes espagnoles; les Français reprirent possession de tout le duché de Milan; Maxiinilien Sforza en abdiqua la souveraineté , moyennant un revenu de 3o,ooo écus, qui lui fut assuré en France. Léon X se rangea du côté des vainqueurs ; il signa à Viterbe , le i3 octobre , un traité par lequel il rendait Parme et Plaisance aux Français; puis, dans une conférence
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chap. xv. qu'il eut à Bologne avec François Ier, du 10 au i5i5. jg décembre, il engagea celui-ci à lui sacrifier les libertés de l'Eglise gallicane par le concordat, à abandonner la protection des patriotes florentins, qui étaient toujours demeurés fidèles à la France , et celle du duc d'Urbin. Léon X dépouilla celui-ci pour donner la souveraineté qu'il lui ôtait à son propre neveu, Laurent II de Médicis. Sur ces entrefaites, Ferdinand-le-Cai5i6. tholique mourut , le i5 janvier i5i6, et son petit-fils Charles lui succéda dans ses royaumes d'Espagne. Ce dernier signa, le i3 août suivant, à Noyon, un traité par lequel François Ier lui cédait tous ses droits sur le royaume de Naples, comme dot d'une fille nouvellement née qu'il lui promettait en mariage. Dès-lors Maximilien restait seul en guerre contre la république de Venise et la France- Pendant la campagne de i5i6, ses armées allemandes commirent encore d'horribles cruautés dans la marche Véronaise ; mais jamais il n'aurait eu assez d'argent pour faire la guerre sans les subsides de ses alliés. Demeuré seul , il ne pouvait plus attendre de succès; il consentit donc enfin à accéder, le 4 décembre , au traité de Noyon ; il évacua Vérone , qu'il occupait encore , et les Vénitiens furent remis par les Français en possession de tous les Etats, ou à peu près, que la ligue de Cambrai s'était proposé de partager. Toutefois
leur opulence était anéantie, leur population «iai>. xv„ réduite de moitié , leur constitution elle-même ébranlée, et ils ne furent plus désormais en état défaire, pour la défense de l'indépendance de l'Italie, les efforts qu'avant cette guerre dévastatrice on aurait dû attendre d'eux.
Encore si l'Italie avait eu le temps de se reposer après tant de désastres, elle aurait recouvré ses forces et sa population , et lorsque la lutte aurait recommencé avec les ultramontains , elle se serait trouvée prête au combat ; mais la légèreté cruelle et l'ambition de Léon X ne lui en laissèrent pas le temps. Pendant que- la famille de Médicis s'éteignait autour de lui, il rêvait pour elle des grandeurs nouvelles 3 il refusait aux Florentins de leur permettre de rétablir leur république , et il offrait son alliance à celui des souverains étrangers qui fonderait une principauté en faveur des bâtards de Médicis. Son troisième frère, Julien duc de Nemours, qu'il avait d'abord chargé de gouverner Florence, était mort le 17 mars i5i6. Le fils de Pierre, son frère aîné, Laurent II , qu'il fit duc d'Urbin , et qu'il envoya commander à Florence après Julien, s'y était rendu odieux par son orgueil et ridicule par son incapacité; il mourut aussi le 28 avril i5io,. LéonX, pour le remplacer , envoya à Florence le cardinal Jules de Médicis, qui fut depuis Clément VII. Il était fils naturel du pre-
chap. xv. mier Julien, tué en 1 47^ dans la conspiration 1 "r>- des Pazzi : on le croyait alors le plus habile ministre du pape, et le plus modéré entre ses lieutenans. Julien II avait aussi laissé un fils naturel, Hippolyte, depuis cardinal, et Laurent II une fille légitime, Catherine, qui fut reine de France ; enfin il avait un bâtard, Alexandre, le tyran futur des Florentins. Soit que Léon X se proposât de faire la fortune de ces enfans, soit qu'il iût entraîné seulement par l'inquiétude et la légèreté de son esprit, il ne soupirait plus qu'après la guerre.
i5iç). L'empereur Maximilien était mort le 19 jan-
vier 1619, laissant ses États héréditaires d'Autriche à son petit-fils Charles, déjà souverain de toutes les Espagnes , des Deux-Siciles , dès- Pays-Bas et du comté de Bourgogne, uelui-ci , aussi -bien que le roi François, se présenta comme candidat à la couronne impériale. Les électeurs la lui décernèrent, le 28 juin i5i9; il fut dès-lors nommé Charles-Quint. L'Italie, l'Europe entière était menacée par l'accroissement démesuré du pouvoir de ce jeune monarque. L'Eglise, qu'il dominait par les Deux- Siciles, ne pouvait espérer de conserver quelque indépendance qu'en s'appuyant sur l'alliance des Français. Léon X en eut d'abord la pensée, et il signa les articles préliminaires d'une ligue avec François ; mais changeant, tout à coup de
parti , il invita Charles-Quint à chasser , de concert avec lui , les Français d'Italie. Un traité secret fut signé entre eux, le 8 mai iÔ2i; il portait que le duché de Milan serait rendu à François Sforza , second fils de Louis le Maure ; que Parme , Plaisance et Ferrare seraient remises au saint siège, et qu'un duché, dans le royaume de Naples, serait assuré au bâtard Alexandre de Médicis, Le pape réunit son armée à celle que l'empereur avait dans le royaume de Naples; le commandement en fut donné à Prosper Colonna et au marquis de Pescara ; la guerre fut déclarée le 1 er août , et les troupes impériales et pontificales entrèrent à Milan le 19 novembre : mais au milieu de la joie de ce premier succès , LéonX mourut d'une manière inopinée, le ier décembre i52i.
La mort avait dérobé Léon X aux dangers et aux anxiétés dans lesquels il s'était étourdiment précipité. L'épuisement de ses finances, causé par ses prodigalités , le laissait sans ressources pour continuer la guerre qu'il avait à peine commencée. Il léguait à ses successeurs une détresse qui leur fut injustement imputée , et qui les rendit odieux au peuple ; car la guerre dans laquelle il les avait engagés sans motifs raisonnables fut la plus désastreuse de toutes celles qui affligèrent la malheureuse Italie. Il ne restait plus de puissance vraiment italienne qui pût y
l5ïl
citAp. xv. prendre part pour la défense de tous. Venise se sentait tellement épuisée par les guerres de la ligue de Cambrai, qu'elle bornait ses efforts à maintenir sa neutralité , et qu'elle avait à peine assez de pouvoir pour la faire respecter. Florence restait asservie au cardinal Jules de Médicis ; les républiques de Sienne et de Lucques, le marquis de Mantoue et le duc de Ferrare , demeuraient tremblans, prêts à obéir au plus fort; tout le reste était sous la dépendance des ultramontains , car une élection inattendue avait donné pour successeur à Léon X, le 9 janvier 1Ô22, un Flamand, le pape Adrien VI, précepteur de Charles-Quint : ce pape n'avait jamais vu l'Italie , où on le regarda bientôt comme un barbare. Le royaume de Naples était gouverné et ravagé par les Espagnols. Après que les Français eurent perdu le duché de Milan, François Sforza y avait été ramené par les Impériaux; mais, bien loin d'être indépendant, il n'eut que le nom de souverain; jamais il ne put protéger ses sujets contre la tyrannie des soldats allemands et espagnols qui le gardaient. Enfin le marquis de Montferrat et le duc de Savoie avaient permis aux Français de se rendre maîtres chez eux , et ils ne pouvaient leur refuser le passage pour ravager de nouveau l'Italie. Le maréchal de Lautrec , que François Ier avait chargé de défendre le Milanez , et qui en occu-
pait encore la plus grande partie , fut forcé par chap. xv. les Suisses, qui formaient le nerf de son armée, l52a* d'attaquer les Impériaux, le 29 avril 1Ô22, à la Bicoque. C'était une position assez forte , à trois ou quatre milles de Milan, sur la route de Monza ; elle était occupée par Prosper Colonna, général de Charles-Quint , qui mettait sa gloire à faire , sans bataille, une guerre défensive. Les Suisses l'attaquèrent de front, se jetant, sans vouloir écouter leurs chefs , dans un chemin creux qui le couvrait, et où ils périssaient sans pouvoir se venger. Après des prodiges de valeur, ils furent repoussés avec une perte effroyable. Alors ils repartirent pour leurs montagnes, malgré toutes les représentations de Lautrec , qui , de son côté , revint à la cour pour se justifier. Lescuns, qui commandait les restes de l'armée française , laissa surprendre et piller Lodi par les Impériaux , et fut ensuite forcé de capituler à Crémone le 26 mai, et d'évacuer tout le reste de la Lombardie. Gênes n'était pas comprise dans sa capitulation, et restait aux Français ; mais les Espagnols la surprirent le 3o mai , et la pillèrent avec la férocité qui signalait leur nation. C'était l'un des plus grands dépôts du commerce de tout l'Occident : la ruine de cette ville opulente ébranla la fortune des marchands dans toute l'Europe. Les généraux de Charles-Quint, jugeant alors la Lombardie trop épuiséepour y pou voirmairitenir leur 11. i4
CHAI'. XV
armée, la conduisirent dans les Etats du pape leur i522. allié3 et l'y laissèrent vivre à discrétion ; en même temps, ils forcèrent les États qui se disaient encore indépëndans à leur payer d'énormes subsides, pour acquitter la solde de leurs troupes; car jamais Charles-Quint ne leur faisait passer aucun argent. La peste , qui se déclara en même temps à Florence et à Rome, ajouta encore aux calamités de l'Italie, d'autant plus qu'Adrien VI abolit, comme des superstitions païennes ou des actes de révolte contre la Providence, toutes les mesures de police sanitaire qui avaient été prises pour arrêter la contagion. Ce pape mourut le i4 [523. septembre i523; et les Romains, qui l'avaient en horreur, couronnèrent de lauriers son médecin , comme sauveur de la patrie.
La mort d'Adrien ne sauvait cependant personne; le cardinal Jules de Médicis lui fut donné pour successeur, le 18 novembre, sous le nom de Clément VII. Cet homme avait passé, sous Léon X , son cousin , pour un ministre habile , parce que la prospérité durait encore , et que les trésors pontificaux n'étaient pas épuisés; mais, lorsqu'il dut lutter contre une détresse qu'il n'avait point causée, sonignorance enfinances et en administration, sa sordide avarice, sa pusillanimité et son imprudence, ses résolutions subites et ses longues indécisions le rendirent également odieux et ridicule. Il n'était point de force à ré-
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sister au torrent de l'adversité; il se trouvait sans argent , sans soldats , engagé dans une guerre sans l5a3but : il ne savait point commander, et il ne trouvait nulle part d'obéissance.
Les Français, cependant, ne renonçaient point à la possession de la Lombardie qu'ils venaient de perdre; avant la fin de la campagne, François Ier y renvoya une nouvelle armée, conduite par son favori l'amiral Bonnivet. Celui-ci, étant entré en Italie par le Piémont , passa le Tésin , le i4 septembre 1Ô23 , pour marcher sur Milan. Mais Prosper Colonna, qui, entre les grands hommes de l'antiquité , avait choisi pour modèle Fabius Cunctator, sut , avec un art admirable , l'arrêter, le fatiguer par de petits échecs, et le forcer enfin à se retirer sans avoir livré de bataille. Au mois de mai suivant, Bonnivet, qui i5?4. s'était maintenu sur les confins de la Lombardie , fut forcé de s'ouvrir un passage par Ivrée et le Saint-Bernard pour rentrer en France. Le chevalier Bayardfut tué à son arrière-garde , comme il protégeait sa retraite. Les Impériaux avaient été rejoints , dès l'année précédente , par un transfuge d'une haute importante , le connétable de Bourbon , le premier des princes du sang français, que beaucoup de seigneurs avaient suivi. Charles-Quint le mit avec Pescaire à la tête de son armée , et le fit entrer en Provence au mois de juillet; mais, après avoir assiégé Marseille, ce
chap. xv. général fut bientôt contraint à la retraite. Fran- ,5'4, çois Ier, qui avait assemblé une puissante armée , entra à son tour en Lombardie, et se rendit maître de Milan; après quoi il vint, le 28 octobre, mettre le siège devant Pavie. Il fallut longtemps aux Impériaux pour rassembler leur ari5a5. mée que la campagne de Provence avait ruinée; mais , quand elle s'approcha enfin de Pavie , qui avait résisté tout l'hiver, tous les capitaines français pressèrent le roi de lever le siège, et de marcher à l'ennemi. Il s'y refusa, prétendant que ce serait compromettre la dignité royale; il s'obstina follement à demeurer dans ses lignes ; il y fut attaqué par Pescaire le 24 février 1Ô25; et , après une bataille meurtrière , il fut fait prisonnier.
Pendant plusieurs mois , François Ier, assiégeant Pavie, avait paru le plus fort en Italie ; et le pape et les Vénitiens , effrayés de son voisinage, avaient traité de nouveau avec lui, et s'étaient engagés à observer la neutralité. Les généraux impériaux, après leur victoire, déclarèrent que ces traités avec les Français étaient une offense faite à leur maître , dont ils demandaient réparation. Toujours sans argent, toujours pressés par leurs avides soldats, ils ne songeaient qu'à trouver des coupables pour leur imposer des contributions , et faire vivre à discrétion leurs soldats chez eux. Le pape et les
Vénitiens voulurent d'abord se lier par une ligue chap. xv. pour résister de concert à leurs exactions , et ils offrirent leur assistance a Louise de Savoie, mère de François Ier, et régente de France , pour faire remettre son fils en liberté. Mais Clément VII n'eut pas le courage de signer cette ligue; il préféra de s'engager, le 1er avril i5a5 , dans l'alliance de l'empereur et du duc de Milan. Il paya, pour cela, une somme considérable; dès que les généraux impériaux l'eurent reçue, ils ne voulurent plus exécuter le traité qu'ils avaient fait avec lui. Le pape fut alors obligé de revenir aux Vénitiens et à Louise de Savoie. En même temps, Jérôme Morone, chancelier du duc de Milan, vieillard qu'on regardait comme le plus habile politique de son temps, leur fit des ouvertures qui ranimèrent l'espoir d'armer l'Italie tout entière pour son indépendance. François Sforza se voyait traiter dans son propre palais , par les Espagnols et les Allemands, avec la dernière indignité. Ses sujets étaient exposés à tous les genres d'outrages de la part d'une soldatesque effrénée ; et , lorsqu'il cherchait à les protéger, les officiers se plaisaient à le rendre témoin d'un accroissement d'injustices et d'insultes. L'homme, qui faisait peser sur lui le plus durement le joug de l'empereur, était cependant un Italien, le marquis de Pescara; mais, issu de la maison catalane d'Avalos, établie, depuis un siècle, dans
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ohap. xv. le royaume de Naples , il mettait son amourpropre à s'associer aux Espagnols; il commandait leur infanterie, et il adoptait les moeurs comme l'orgueil de cette nation. Toutefois Moroni ne désespéra pas , en excitant l'ambition de Pescara, de réveiller son patriotisme. Le royaume de Naples qui avait fleuri sous la branche bâtarde d'Aragon, lorsque les Avalos y étaient entrés pour la première fois , était tombé sous l'oppression la plus effroyable , depuis qu'il était réuni à l'Espagne. Moroni résolut d'offrir à Pescara la couronne de Naples, s'il voulait joindre ses efforts à ceux de tous les autres Italiens , pour la délivrance de son pays. Le succès dépendait de lui : il pouvait distribuer les troupes impériales qu'il commandait, de manière qu'elles ne pussent opposer aucune résistance. Le duc de Milan était averti que Charles-Quint songeait à lui enlever son duché, pour en gratifier son propre frère Ferdinand d'Autriche. Pour que le duché de Milan passât , ainsi que le royaume de Naples, du parti de l'empereur à celui de la France, il s'agissait seulement d'obtenir que celle-ci renonçât à ses prétentions sur l'un et sur l'autre , qu'elle reconnût François Sforza pour duc, Pescara pour roi, et qu'elle se contentât de rendre à l'Italie son indépendance , après avoir ôté cette contrée à ses ennemis.
Celle négociation fut d'abord couronnée de
succès; chacun des gouvernemens auxquels fut chap. xv adressée la proposition de concourir à l'indé- l5a5 pendance de l'Italie , parut l'agréer. La France renonçait à toutes ses prétentions sur la Lombardie et les Deux-Siciles; la Suisse s'engageait à protéger cette terre de l'antique liberté, et à lui fournir des soldats; Henri VIII d'Angleterre promettait de l'argent ; Pescara convoitait la couronne, et François Sforza était impatient de secouer un joug insupportable; mais malheureusement la négociation était confiée à trop de cabinets jaloux, perfides et empressés à rechercher pour eux-mêmes de bonnes conditions en sacrifiant leurs alliés. Clément VII cherchait à obtenir de l'Empereur un traité plus avantageux, en le menaçant de la France; et la régente de France voulait engager Charles-Quint à se relâcher de ses rigueurs envers son fils, en le menaçant de l'Italie. Pescara en même temps, désirant se réserver le choix de trahir ou son maître ou ses alliés, selon qu'il y trouverait le plus de profit, avait averti Charles-Quint qu'il était entré dans un complot qu'il lui révélerait quand il en tiendrait tous les fils. La duchesse d'Alençon, soeur de François Ier, envoyée par sa mère à Madrid pour négocier, parla beaucoup plus clairement ;'elle offrit à Charles-Quint de lui abandonner l'Italie, en lui laissant connaître les projets qui étaient tramés contre lui, pourvu
2l6 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
chap. xv. que Charles , en rendant la liberté a son frère , i5a5. renonçât à la lui faire acheter par l'abandon d'une province de France. Pescara, s'aperce vant que sa cour en savait plus qu'il ne lui en avait dit , se détermina pour le rôle d'agent provocateur, de préférence à celui de rebelle; il n'avait plus à choisir qu'entre les deux. Il invita Moroni à une dernière conférence dans le château de Novarre, pour le i/[ octobre i525. Après lui avoir fait de nouveau exposer ses projets, tandis que des officiers espagnols l'écoutaient cachés derrière la tapisserie, il le fit arrêter, s'empara de toutes les forteresses de l'Etat de Milan , vint mettre le siège devant le château de cette ville, où le duc François Sforza s'était enfermé , et il dénonça à l'Empereur le pape et tous les Italiens ses complices , comme des traîtres. Mais , à l'époque même où il jouait ce rôle odieux, il était atteint d'une maladie lente, et il mourut le 3o novembre 1Ô25, à l'âge de trente-six ans, en horreur à toute l'Italie.
i5a6. Charles-Quint abusa de l'avantage qu'il avait
obtenu, et il imposa à François Ier le traité de Madrid, signé le i4 janvier iÔ26, par lequel celui-ci lui abandonnait l'Italie et le duché de Bourgogne; il fut remis en liberté le 18 mars, et presque aussitôt il déclara aux Italiens qu'il ne se croyait pas lié par un traité que la force lui avait arraché. Dès le 22 mai, il signa, avec
Clément VII, les Vénitiens et François Sforza, chap. *v. une ligue pour la liberté de l'Italie; mais il n'abandonnait point la politique de sa mère, et, au lieu de songer de bonne foi à rendre à l'Italie son indépendance , et à garantir ainsi l'équilibre de l'Europe, il n'eut qu'un but, celui de faire peur à Charles-Quint des Italiens , prêt à les sacrifier aussitôt que l'Empereur renoncerait à la Bourgogne. En même temps , sa nonchalance et son goût pour les plaisirs , sa défiance de sa fortune et sa répugnance à fausser sa parole en violant le traité de Madrid , l'empêchèrent d'accomplir aucun des engagemens qu'il avait pris envers les Italiens. Il ne leur envoya point d'argent, point de gendarmerie française, et point de Suisses. De son côté , Charles -Quint n'envoyait pas non plus d'argent à Antonio de Leyva, au duc de Bourbon et à Hugues de Moncade, qui commandaient ses armées en Italie ; en sorte que ceux-ci étant obligés de les laisser vivre à discrétion sur le pays, l'oppression de toute la contrée était plus effroyable qu'elle n'avait jamais été.
La défection du duc de Milan donnait surtout un prétexte à Antonio de Leyva , pour traiter ses malheureux sujets avec un redoublement de rigueur, comme s'ils pouvaient être responsables de ce que Leyva appelait la trahison de leur maître. Les soldats espagnols avaient été
chap. xv. mis en quartier chez les bourgeois de Milan; mais il n'y en avait pas un qui n'eût fait prisonnier son hôte, et qui ne le tînt garotté , ou au pied de son lit ou dans la cave , afin de le trouver chaque jour sous sa main, lorsqu'il voulait, par des coups et des tourmens nouveaux, le forcer à satisfaire de nouveaux caprices. Dès que ce malheureux mourait à la peine, ou dès qu'il rompait ses liens et se précipitait par la fenêtre , ou se noyait dans le puits , l'Espagnol passait dans une autre maison dont il liait également le propriétaire, pour le soumettre aux mêmes tourmens. Les Vénitiens et le pape avaient réuni leurs soldats sous les ordres du duc d'Urbin , qui, exagérant la tactique de Prosper Colonna, n'ambitionnait d'autre succès à la guerre que celui d'éviter le combat. Il annonça au sénat de Venise qu'il ne s'approcherait point de Milan que les Français et les Suisses, dont on lui avait promis l'appui, ne l'eussent rejoint. Mais son inaction , en présence de tant d'horreurs , réduisait les Italiens au désespoir.
François Sforza , qui avait été bloqué neuf mois dans le château de Milan , et qui , se flattant toujours d'être délivré par le duc d'Urbin , dont il voyait les drapeaux , avait supporté jusqu'aux dernières extrémités de la faim , rendit enfin cette forteresse aux Espagnols , le 24 juillet iÔ26. Pendant ce temps, le pape Clément VII se croyait
CHAP. XV
éloigné du danger 5 niais le cardinal Pompée Colonna, son ennemi personnel, se servit du l5a nom du parti impérial pour ameuter, dans l'Etat de l'Eglise , huit mille paysans armés avec lesquels il surprit le Vatican , le 20 septembre , pilla ce palais ainsi que le temple de Saint-Pierre, et contraignit le pape à abjurer l'alliance de la France et celle des Vénitiens. Vers le même temps, George Frundsberg, condottiere allemand, entrait en Lombardie avec treize mille aventuriers, qu'il avait engagés à venir, sans solde, servir l'Empereur en Italie , se contentant , pour récompense, du pillage de cette malheureuse contrée.
Le connétable de Bourbon, à qui Charles- Quint avait donné le commandement supérieur de ses forces en Italie , voulut mettre à profit cette nouvelle armée, et l'unir à celle qu'il n'avait plus occasion d'employer à Milan ; mais il eut beaucoup de peine à faire sortir de cette ville les Espagnols qui se complaisaient à tourmenter leurs hôtes. Il réussit enfin à les conduire à Pavie, après quoi il rejoignit Frundsberg, le 3o janvier iBarj , et, celui-ci étant mort d'apoplexie peu de semaines après, Bourbon *$2idemeura seul chargé de la conduite de cette armée formidable, qui passait déjà vingt-cinq mille hommes , et qui se grossit en route de tous les soldats débandés, de tous les brigands qui
chap. xv. voulaient pressurer le pays. Toutefois, Bourl527# bon n'avait point d'argent, point d'équipages, point d'artillerie, et fort peu de cavalerie, en sorte que toutes les villes lui fermant leurs portes, il était souvent sur le point de manquer de vivres. Il se dirigea vers l'Italie méridionale ; il entra en Toscane encore incertain s'il tenterait de piller Florence ou Rome ; le marquis de Saluées , avec un petit corps d'armée , reculait devant lui ; le duc d'Urbin le suivait , mais en se tenant toujours hors de portée du combat. Enfin Bourbon prit , par la vallée du Tibre, la route de Rome, et il arriva, le 5 mai 1627, devant la capitale de la chrétienté. Clément VII , alarmé depuis longtemps de sa marche, avait signé, le i5 mars, une trêve de huit mois avec le vice -roi de Naples. Alors il avait congédié ses troupes , ne prévoyant point qu'un des lieutenans de l'Empereur pourrait ne pas observer les engagemens de l'autre. Toutefois , à l'approche de Bourbon , les murs de Rome avaient été de nouveau garnis de machines de guerre. Dès le lendemain, 6 mai, le prince transfuge conduisit ses troupes à l'assaut , et fut tué , en montant une échelle , auprès du Janicule. Sa chute n'arrêta point la bande terrible de. brigands qu'il conduisait; l'armée victorieuse franchit les murs mal défendus, et se répandit dans les quartiers du Borgo , du Vatican et du Trastevere. Comme Clément VU
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n'avait point pris la précaution de faire couper les ponts sur le Tibre, en peu d'heures elle se ,5a> rendit également maîtresse de tout le reste de la ville.
La capitale de la chrétienté fut alors abandonnée à un pillage tel, que, dans les temps les plus calarniteux, lors du premier triomphe de la barbarie sur la civilisation , ni le Goth Alaric , ni le Vandale Genséric, ne l'avaient point traitée avec une férocité si horrible : non seulement dans toutes les maisons, dans toutes les boutiques, tout ce qui pouvait être saisi était enlevé, les paysans des fiefs des Colonnes s'appropriant les meubles les plus lourds, qui ne tentaient pas la cupidité du soldat; non seulement dans les premiers jours toute protection fut retirée aux personnes, en sorte que toutes les femmes furent abandonnées aux outrages des vainqueurs, mais les sanctuaires que la vénération de la chrétienté avait enrichis depuis douze siècles, furent tous dépouillés ; toutes les places devant les temples furent jonchées des ornemens d'autel, des reliques et de toutes les choses sacrées , que les soldats jetaient dans la rue après en avoir arraché l'or et l'argent; puis les hommes , les femmes , les enfans étaient arrêtés, dès que leur capteur pouvait se flatter ou qu'ils recelaient quelque richesse, ou que quelqu'un qui avait encore quelque chose s'intéressait à eux ; dans toutes les maisons on enten-
chap. xv. dait retentir les cris et les lamentations de ces l5a?- malheureux qu'on exposait à la torture; et cet état épouvantable de brigandage et de souffrance ne se prolongea pas seulement quelques jours , il dura plus de neuf mois. Ce ne fut que le 17 février i528 que le prince d'Orange, un des seigneurs français qui avaient accompagné Bourbon dans sa rébellion , parvint à faire sortir de Rome les restes de cette armée. Après les premiers jours, il est vrai, les Allemands remirent l'épée dans le fourreau pour se plonger dans l'ivrognerie et la plus brutale débauche; mais, jusqu'à la fin de leur séjour à Rome , les Espagnols , infatigables dans leur froide barbarie , continuèrent à inventer de nouveaux tourmens pour arracher de nouvelles rançons aux malheureux tombés entre leurs mains. Au milieu de toutes ces horreurs, la peste, suite inévitable de tant de souffrances et morales et physiques, en se déclarant dans Rome , ne fit point lâcher prise au soldat.
La lutte entre les Italiens, faiblement secondés par les Français , et les généraux de Charles- Quint , se prolongea encore plus de deux ans depuis la prise de Rome; mais elle ne fit qu'ajouter aux souffrances et à la désolation de l'Italie , et détruire dans toutes ses provinces les derniers restes de sa prospérité. Henri VIII s'était allié, le 18 août 1Ô27, à François Ier, par le traité
d'Amiens, dans le but, à ce qu'annonçaient les chai», xv deux souverains, de rendre au pape sa liberté, l52"- Dans le même mois, une puissante armée française , commandée par Lautrec , entra en Italie par l'Alexandrin. Elle surprit Pavie le 1er octobre, et pilla pendant huit jours cette grande ville avec un acharnement par lequel elle prétendait venger la défaite que François Ier avait éprouvée devant ses murs. Après ce succès , Lautrec, au lieu d'achever la conquête de la Lombardie , se dirigea vers le midi ; il renouvela l'alliance de la France avec le duc de Ferrare, dont le fils épousa une fille de Louis XII, sœur de la reine de France; il s'assura l'amitié de la république florentine, qui avait profité de la détresse et de la captivité du pape pour recouvrer sa liberté , le 17 mai précédent , et pour rétablir son gouvernement dans l'état où il existait en i5i2. Le pape ayant appris que Lautrec était arrivé à Orviéto , s'échappa , le 9 décembre , du château Saint- Ange , et vint se réfugier au camp français. L'Espagnol Alarcon l'avait gardé six mois captif, avec treize cardinaux , dans cette forteresse , et ne s'était point relâché de sa sévérité malgré la peste qui s'y était déclarée ; mais , après avoir déjà reçu quatre cent mille ducats pour la rançon du pape , au lieu de le mettre en liberté le lendemain, comme il s'y était engagé , il est probable
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qu'il le laissa s'évader, de peur que ses propres JJ27- soldats ne l'arrêtassent, pour le rançonner de
nouveau.
i528. Lautrec passa le Tronto avec toute son
armée, le 10 février i528, et entra dans les Abruzzes. Les brigands que Charles-Quint nommait ses soldats, mais qu'il ne payait point, ne montraient de même aucune disposition à obéir à leur chef. Cantonnés à Milan , à Rome et dans les principales villes de l'Italie , ils partageaient leur temps entre les débauches et les supplices qu'ils infligeaient à leurs hôtes. Leurs chefs ne pouvaient réussir à les retirer de ces villes et à les mener à l'ennemi. D'autre part le peuple , dans l'excès de sa souffrance , courait au-devant de tout changement, et accueillait Lautrec comme un libérateur. Celui-ci aurait eu probablement un plein succès , si François Ier , à cette époque même , n'avait supprimé l'envoi mensuel d'argent qu'il lui avait promis. Attachant son orgueil royal à ses prodigalités, ce monarque avait bientôt épuisé ses finances pour ses plaisirs et ses fêtes, et son manque d'ordre attirait sur lui tous ses revers. De son côté Lautrec, quoiqu'il eût plusieurs des qualités f d'un bon général , était dur , orgueilleux, obstiné ; il s'attachait à faire toujours le contraire de ce qui lui était conseillé 5 il prétendait , à la guerre, arracher les Français à leur caractère
national, et les plier à la lenteur et à la régu- chap. xv. larité. Il perdit un temps précieux dans t!Ï28 la Pouille , où il prit et saccagea Melphi , le 23 mars , avec une fureur digne des Espagnols ses adversaires , et il ne parut devant Naples que le 1er mai. Le prince d'Orange venait de s'y enfermer avec l'armée qui avait pris Rome, mais dont la plus grande partie avait été emportée par une effrayante mortalité, conséquence et punition de ses vices et de ses crimes. Au lieu de l'attaquer avec vigueur , Lautrec , malgré les représentations de tous ses officiers, s'obstinait a réduire Naples par le blocus, exposant ainsi son armée aux influences d'un climat meurtrier. La flotte impériale fut détruite , le 28 mai , dans le golfe de Salerne, par celle de Filippino Doria, qui était alors a la solde de France. Les habitans de Naples éprouvèrent bientôt de cruelles privations, et la maladie fit parmi eux de grands ravages. Mais un mal non moins funeste éclata en même temps dans le camp français. Les soldats, sous un ciel brûlant , entourés, d'eaux corrompues , condamnés à tous les genres de privations , harcelés par la cavalerie légère de l'ennemi , infiniment supérieure à la leur , succombaient les uns après les autres aux fièvres pestilentielles. Au milieu de juin, on avait compté vingt-cinq mille hommes dans le camp français ; mais le 2 août il rien restait pas quatre mille en 11. i5
ciiap. xv. état de faire leur service. A cette époque toutes l5?8, les sources furent desséchées, et les troupes commencèrent à souffrir de la faim et de la soif. Lautrec , qui, tout malade qu'il était, avait jusqu'alors soutenu l'armée par son courage et son obstination invincible , mourut dans la nuit du i5 au 16 août; presque tous les autres chefs avaient également péri ; le marquis de Saluées , à qui le commandement de l'armée fut dévolu , sentit la nécessité de la retraite , et ne sachant comment l'assurer en présence de forces supérieures , il essaya de la dérober aux Impériaux , au milieu d'un orage terrible , dans la nuit du 29 août; mais, bientôt poursuivi et atteint à Averse , il fut forcé à capituler le 3o août. Tous les dépôts et les hôpitaux de l'armée à Capoue furent en même temps livrés aux Espagnols; tous ces malades, tous ces prisonniers se trouvant entassés dans les écuries royales de la Madeleine , la contagion acquit parmi eux de nouvelles forces. Les Espagnols le voyaient, et ils attendaient avec une féroce indifférence que tous les Français fussent morts. Ils périrent en effet presque tous, et de cette brillante armée, à peine quelques valétudinaires revirent la France.
Durant la même campagne, une autre armée française , conduite par François de Bourbon , comte de Saint-Paul, était entrée en Lombardie; en même temps Henri, duc de Brunswick,
y avait amené une armée allemande. Celle-ci, chap. xv. ne trouvant plus rien à piller, annonça ' que sa l52S* mission était de punir une nation rebelle ; et elle passa au fil de l'épée tous les habitans des villages qu'elle traversa. Milan était en proie à la peste et à la famine ; mais ces fléaux étaient aggravés encore par la cupidité et le féroce sang-froid d Antonio de Leyva , qui y commandait toujours la garnison espagnole : celui-ci, s'emparant de tous les vivres qu'on apportait de la campagne,ne les revendait aux habitans que pour trois ou quatre fois leur valeur. Gênes était demeurée soumise aux Français, et n'était guère moins opprimée par eux; aucune de ses institutions républicaines n'était plus respectée. Un habile marin illustrait encore néanmoins cette ville. André Doria s'était formé une flotte sur laquelle il avait appelé tous les esprits aventureux de la Ligurie. Son neveu Filippino, qui venait de remporter une victoire sur les Impériaux, était son lieutenant ; mais les Doria , pour prix de leurs services, demandaient que la liberté fût rendue à leur patrie; n'ayant pu l'obtenir des Français, ils passèrent, le 3o juin, au service des Impériaux , et , munis des promesses de Charles-Quint, ils se présentèrent le 12 septembre devant Gênes , soulevèrent leurs compatriotes, et contraignirent les Français à évacuer la ville. Le 21 octobre, ils se rendirent aussi maîtres de Savonne, et, peu de jours après, du
chap. xv. Castelletto. Alors Doria proclama la république.; 1.528. e^- rétablit la liberté à Gênes, au moment on toute liberté finissait en Italie-. L'hiver se passa dans la souffrance et l'inaction. L'année suivante , Antonio de Leyva surprit à Landriano, le 21 15-29. juin 1^29? Ie comte de Saint-Paul, et le fit prisonnier avec les principaux officiers de l'armée française : tout le reste se dispersa ou retourna en France. Ce fut le dernier fait d'armes de cette terrible guerre.
En effet , de part et d'autre on désirait ardemment la paix , on négociait , et chaque potentat cherchait à tromper ses alliés pour obtenir de ses adversaires de meilleures conditions. Marguerite d'Autriche , soeur du père de l'empereur , et Louise de Savoie , mère du roi de France , s'étaient réunies à Cambrai , et , dans des conférences où elles n'admettaient aucun témoin, elles préparaient ce qu'on appela le traité des dames. Clément VII en même temps avait un nonce à Barcelonne qui négociait avec l'empereur. Celui-ci était impatient d'arranger les affaires d'Italie pour passer en Allemagne ; car , d'une part , Soliman avait envahi l'Autriche , et il se présenta le i3 septembre sous les murs de Vienne ; d'autre part , la réforme de Luther occasionnait, dans tout le nord de l'Europe, une fermentation croissante. Le 20 juin 1529, Charles-Quint signa à Barcelonne, avec le pape , un traité d'alliance perpétuelle , par
lequel il s'engageait à sacrifier la république flo- CHAI>-. *v. rentine à ses vengeances , et à mettre au service r 2tJ de Clément VII , pour les accomplir , tous les brigands qui jusqu'alors avaient dévasté l'Italie. La souveraineté de Florence devait demeurer au bâtard Alexandre de Médicis , qui épouserait une fille naturelle de Charles -Quint. Le 5 août suivant, Louise et Marguerite signèrent le traité de Cambrai, par lequel la France abandonnait , sans aucune réserve , tous ses alliés d'Italie aux caprices de Charles-Quint , tandis que celui-ci renonçait à la Bourgogne , et ren- * dait à François ses deux fils qu'il avait retenus en otage. Charles-Quint était arrivé à Gênes le 12 août sur la flotte d'André Doria. Il était attendu par le pape à Bologne , où il fit son entrée le 5 novembre. Il y appela tous les princes de l'Italie ou leurs députés , et il les traita avec plus de modération que ceux-ci ne l'espéraient après le honteux abandon de la France. Comme il reconnut que la santé de François Sforza, duc de Milan , était dans un état de délabrement qui ne lui promettait que peu d'années de vie , il lui accorda la restitution de son duché moyennant un paiement de neuf cent mille ducats que Sforza devait effectuer en différens termes. Us n'étaient pas tous échus , lorsque ce prince mourut, le 24 octobre i535, sans postérité , et ses Etats échurent à l'empereur. Le 23 décembre i52C), Charles-Quint accorda la paix aux
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Map. xv. Vénitiens , qui lui rendirent seulement quelle ques piaces de la Pouille , et restituèrent Ravenne et Cervia au pape. Le 20 mars i53o, Alfonse d'Esté signa aussi son traité , par lequel il s'en remettait à l'arbitrage de l'empereur pour ses différends avec le pape. Charles- Quint ne prononça cet arbitrage qu'au bout d'une année. Il confirma à Alfonse la possession de Modène , Reggio et Rubbiéra , comme fiefs de l'Empire , et il lui fit donner par l'Église l'investiture de Ferrare. Le ib mars i53o, un diplôme de l'empereur érigea le marquisat de Mantoue en duché , en faveur de Frédéric de Gonzaga. Le duc de Savoie et le marquis de Montferrat, jusqu'alors protégés par la France , vinrent à Bologne pour se ranger sous la protection de l'empereur 3 le duc d' Urbin , à la recommandation des Vénitiens , obtint de lui des promesses de bienveillance ; les républiques de Gênes , de Sienne et de Lucques eurent la permission de végéter sous la protection impériale ; et Charles- Quint ayant reçu du pape à Bologne , le 22 février et le 24 mars , les deux couronnes du royaume des Lombards et de l'Empire, partit pour l'Allemagne au commencement d'avril , afin de n'être pas témoin de l'odieuse exécution à laquelle il avait consenti que ses troupes fussent employées contre Florence.