CHAPITRE PREMIER
Etat de la population de V Italie lors de la chute de l'empire romain au cinquième siècle. — Invasions successives des barbares, qui la tourmentent pendant cinq siècles. — Premiers efforts des villes , à dater du dixième siècle , pour se défendre et se gouverner elles-mêmes.
L'Italie antique avait perdu sa liberté par les conquêtes de la république romaine. Des peuples nombreux et belliqueux s'étaient défendus long-temps ou dans la chaîne de montagnes qui, se détachant des Alpes méridionales, traverse l'Italie dans toute sa longueur, ou dans les vastes et riches plaines que les Gaulois cisalpins avaient occupées au levant de cette chaîne ; tous, enfin, avaient disparu. Les villes qu'ils avaient bâties, et que les Romains agrandirent , avaient perdu toute indépendance , tout souvenir de nationalité ; les campagnes n'étaient plus cultivées que par des esclaves , lorsque la république romaine perdit à son tour sa liberté. Elle dominait déjà sur une partie du monde; mais obligée de faire usage, pour contenir ses soldats et ses provinces lointaines , d'une autorité despotique , elle devint elle-même la propriété du
maître qu'elle donnait aux autres. Un des pre- chap. i. miers successeurs d'Auguste accorda à tous les Italiens le droit de cité dans Rome: ce droit avait déjà cessé d'être une participation à la souveraineté de la république ; d'autre part , les habitans des municipes d'Italie ^ en l'acceptant , ne renonçaient à aucun privilège, dans leurs cités antiques, dont ils pussent être ou jaloux ou glorieux.
L'Italie continua rapidement à déchoir sous les empereurs. Les parties n'étaient plus en proportion avec le tout. Rome comptait deux ou trois mille familles sénatoriales , dont le luxe et l'éclat surpassaient toute la pompe qu'étalent les plus grands seigneurs de nos plus riches monarchies, mais dont la mollesse et la pusillanimité se refusaient aux offices plus actifs de la vie. Souvent ces familles étaient décimées par le despotisme; souvent leurs biens étaient confisqués ; elles s'éteignaient rapidement , mais d'autres arrivaient des provinces pour tenir leur place. Autour d'elles s'agitait une population immense , logée dans des maisons misérables , et dépourvue de presque toute autre propriété. On comptait dans Rome plusieurs millions d'habitans. Le moindre nombre seulement exerçait les métiers nécessaires à la vie, les arts, et le commerce de détail : encore cette partie plus laborieuse de la population se composait-elle
ciiAP. 1. surtout d'étrangers ou d'affranchis, et faisait-elle exécuter le travail manuel par des esclaves j tout le reste, tous ceux qui se glorifiaient d'être citoyens romains, qui avaient dédaigné longtemps toute autre vocation que le service militaire, et qui désormais rejetaient aussi celle-là, vivaient dans une absolue oisiveté. Ils étaient nourris par les distributions de blé et les largesses du trésor, et ils passaient leurs journées dans les maisons de bains , les cirques et les amphithéâtres- l'État, qui les nourrissait, se chargeait également de les amuser par des spectacles donnés à ses frais. Les vices , qu'entretient l'oisiveté , éteignaient promptement leurs familles; mais elles étaient sans cesse remplacées par la foule qui accourait des provinces, pour jouir de l'oisiveté, des largesses publiques , des immunités et des spectacles.
L'Italie était couverte de villes ; la plupart de celles qu'on y voit aujourd'hui existaient déjà , du temps de l'empire romain , dans un degré de splendeur au moins égal. Quelques unes , telles que Milan , Vérone , Bologne , Capoue , étaient si considérables, qu'elles représentaient presque l'image de Rome, avec leurs cirques et leurs amphithéâtres , leur foule tumultueuse et désœuvrée , leur richesse et leur misère. Leur administration était à peu près républicaine : elle se composait le plus souvent, a l'exemple
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de Rome , d'une curie , ou sénat municipal nommé par le peuple , et de duumvirs ou consuls annuels. Dans toutes, on trouvait les mêmes classes d'habitans : au premier rang , les propriétaires des campagnes voisines logés dans des palais avec leurs esclaves et leurs affranchis ; ensuite, les artisans et les boutiquiers qu'y fixait leur consommation ; enfin , une multitude d'oisifs, qui avaient conservé tout juste assez de biens de terre pour fijurnir à leur subsistance avec la plus étroite économie. Il ne paraît pas qu'il y eût en Italie de manufacture prospérante : tout travail manuel, à la ville comme aux champs , était fait par des esclaves ; la plupart des objets de luxe venaient de l'Asie. Long-temps les armes avaient été l'industrie unique des Italiens ; long - temps les légions avaient été levées, partie à Rome, partie chez les alliés d'Italie. 'Mais sous les empereurs , la défiance des maîtres avait secondé la mollesse efféminée des sujets; les Italiens avaient absolument renoncé aux armes : les légions ne se recrutaient plus guère que dans la Pannonie , les Gaules , et les autres provinces qui bordaient le Rhin et le Danube. Plus tard, les barbares qui menaçaient l'empire furent séduits par l'appât d'une solde pour venir le défendre j et dans les armées romaines , les ennemis de Rome remplacèrent presque absolument les Romains.
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CHAP. 1 . Les campagnes n'avaient point pu , comme dans nos Etats modernes, remplacer les villes pour le recrutement des armées par une classe d'hommes accoutumés aux injures du temps et endurcis par le travail; on n'y voyait pour laboureurs qu'une race étrangère, opprimée, et qui ne prenait aucun intérêt à la chose publique. Les Romains faisaient cultiver leurs terres tantôt par des esclaves achetés chez les peuples barbares et contraints au travail par des châtimens corporels, tantôt par des colons * partiaires , auxquels ils donnaient , pour ré-
compense de leurs labeurs, une part dans les récoltes; mais pour obliger ces derniers à se contenter de la moindre part possible, ils les attachaient à la glèbe , et les opprimaient presque à l'égal des esclaves. Les propriétaires alternaient entre ces deux systèmes , selon que les esclaves étaient plus ou moins chers et les colons partiaires plus ou moins découragés : aucun agriculteur n'avait de part à la propriété. La plus grande partie des terres était réunie en immenses domaines, dont quelques uns couvraient des provinces; ils étaient administrés par des affranchis , qui ne considéraient que deux choses : la manière de faire labourer les terres de leurs maîtres avec le moins de frais, et de tirer de leurs laboureurs le plus de travail avec le moins de subsistance. Les hommes des
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champs, aussi-bien ceux qu'on nommait libres que ceux qui étaient esclaves, étaient presque tous barbares de naissance , sans aucun intérêt pour un ordre social qui les opprimait , sans courage pour le défendre, sans ressources pécuniaires d'aucune espèce j d'ailleurs, leur nombre diminuait avec une effrayante rapidité , tantôt par la désertion , tantôt par les invasions des barbares , qui les enlevaient pour les conduire en esclavage et les revendre dans d'autres provinces romaines ; tantôt par la mortalité , suite nécessaire de la misère et de la farhine.
L'Italie, cependant, était supposée jouir d'une prospérité constante. Durant le siècle entier de Trajan et des Antonins, des empereurs vertueux et philosophes succédèrent l'un à l'autre : ' le monde restait en repos , les lois étaient sages et bien observées j la richesse paraissait s'accroître ; chaque génération élevait des palais plus splendides, des monumens et des édifices publics plus somptueux ; les familles sénatoriales voyaient leurs revenus s'augmenter ; le trésor levait de plus gros tributs ; mais ce n'est pas de la masse de la richesse , c'est de sa distribution que dépend la prospérité des Etats : l'opulence frappait toujours plus les regards, et la multitude devenait plus misérable ; la population active , robuste , énergique était remplacée dans les champs par des étrangers j dans
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CHAP, I. îes villes , elle perdait ses facultés , ses vertus , puis enfin elle succombait sous les besoins au milieu de la richesse qu'elle avait créée.
Ce fut dans cette Italie , telle que le despotisme l'avait faite, que les barbares pénétrèrent. Avides du butin qu'elle renfermait , et qu'elle ne pouvait défendre, ils la ravagèrent à plusieurs reprises pendant les deux derniers siècles de l'empire d'Occident. Les mercenaires que Rome avait levés parmi eux , pour les employer à sa défense, se tournaient aussi fréquemment contre elle , et préféraient le pillage à la solde qui leur était offerte. Ils commencèrent , à l'exemple des Romains , à faire et à défaire des empereurs , à les choisir dans leurs rangs pour qu'ils fussent plus prodigues envers les soldats des biens des citoyens. Bientôt le butin diminua, en même temps que l'avidité de ces étrangers s'accroissait. La pompe de l'empire d'Occident parut à l'armée une dépense inutile. L'Hérule Odoacre , chef des mercenaires qui servaient alors en Italie , la supprima en 4?^ ? et déposa le dernier empereur. Il s'attribua à lui-même le titre de roi ; il distribua à ses soldats le tiers des terres dans les provinces les plus fertiles , et il gouverna pendant dix-sept ans cette contrée encore si glorieuse, comme une riche ferme que les barbares avaient le droit d'exploiter à leur seul profit.
Les mercenaires , associés sous le sceptre d'Odoacre , ne se trouvèrent pas assez forts pour défendre l'Italie contre une nouvelle invasion de barbares. Les Ostrogoths, favorisés par le souverain grec de la nouvelle Rome , l'empereur d'Orient , arrivèrent , en 489 . sous les ordres de Théodoric , des contrées au nord du Pont-Euxin, jusqu'aux confins de l'Italie. Ils achevèrent sa conquête en quatre ans , et ils en conservèrent soixante-quatre ans la possession 5 sous huit rois successifs. Ils se firent à leur tour donner des terres et des esclaves j ils se multiplièrent , mais s'énervèrent très vite dans un climat délicieux , où ils avaient passé tout à coup des privations les plus sévères à la jouissance de toutes les voluptés. Ils furent enfin vaincus et subjugués , en 553 , par les Romains de Constantinople , qu'ils méprisaient, et qu'ils regardaient comme les successeurs dégénérés de ces mêmes peuples que leurs ancêtres avaient /lomptés.
L'invasion des Lombards suivit de près, en 568 , la destruction de la monarchie des Ostrogoths. Entre les peuples qui sortaient de la Germanie septentrionale pour fondre sur le midi , les Lombards étaient réputés parmi les plus braves , les plus cruels , les plus fiers de leur indépendance : mais leur nombre n'était pas considérable ; le lien social qu'ils reconnaissaient
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était à peine suffisant pour les retenir unis ; aussi n'achevèrent- ils jamais la conquête de l'Italie. De 568 à 774, vingt et un rois lombards, pendant deux cent six ans , se succédèrent les uns aux autres , sans jamais réussir à établir leur domination , ni sur les lagunes du fond du golfe Adriatique , oii les habitans de l'Italie supérieure , plus menacés dans leurs personnes , s'étaient réfugiés, et fondaient la république de Venise ; ni sur le littoral de l'Adriatique , qu'on nomme aujourd'hui la Romagne, où un lieutenant de l'empereur de Constantinople gouvernait, avec le titre d'exarque, les cinq villes de la Pentapole ; ni sur Rome , que le patriarche de l'église d'Occident avait défendu presque seul , avec ses armes spirituelles ; ni sur le littoral méridional, où les municipalités grecques de Naples, Gaëte et Amalfi se gouvernaient presque en républiques. Cependant les Lombards fondèrent dans l'Italie septentrionale un royaume dont Pavie fut la capitale , et dans la méridionale ils fondèrent le grand-duché de Bénéveht, qui maintint son indépendance deux siècles encore après que le royaume fut asservi. Dès le milieu du huitième siècle, les Lx)mbards , maîtres d'un pays où les grandes villes recelaient encore beaucoup de richesses, où la terre n'avait rien perdu de sa fécondité, et où l'exemple des vaincus avait enseigne aux vain-
queurs à faire revivre quelque industrie agricole , excitèrent l'envie des Francs , leurs voisins occidentaux. Ceux-ci avaient conquis, et opprimaient les Gaules 5 ils méprisaient l'industrie , et ce n'était qu'au glaive qu'ils voulaient devoir leurs richesses. Ils désolèrent l'Italie à plusieurs reprises par leurs invasions 5 ils détruisirent enfin , en 774 , la monarchie des Lombards. Depuis plus de vingt ans les papes ou évêques de Rome avaient recouru aux rois des Francs pour les opposer aux rois des Lombards , qui leur avaient été odieux comme païens, et ensuite comme hérétiques. Chefs du clergé de l'ancienne capitale , où le pouvoir des empereurs de Constantinople avait été nominalement rétabli , mais se faisait à peine sentir ," ils confondaient leurs prétentions avec celles de l'Empire ; et les Lombards , ayant conquis récemment l'exarchat de Ravenne et la Pentapole, ils demandaient que ces provinces fussent rendues à Rome. Les rois francs se firent les champions de cette querelle , qui leur donna occasion de conquérir la monarchie des Lombards 5 mais Charles , le roi des Francs , qui accomplit cette conquête , et qui fut le plus grand homme qu'ait produit la barbarie, en traitant avec Rome , en soumettant l'Italie , comprit l'avantage de la civilisation , que tous ses prédécesseurs n'avaient songé qu'à détruire. Il con-
oiAi'. I. çut la haute pensée de profiter des forces de la barbarie dont il disposait , pour se mettre à la tête de la civilisation qu'il entreprit de ranimer. Au lieu de ne se regarder que comme le roi des vainqueurs, occupé à enrichir une armée barbare des dépouilles des vaincus , il se fit un devoir et une gloire de gouverner le pays pour son propre bien, pour le bien de tous. Il fit f)lus ; de concert avec le pape Léon III, il rétablit la monarchie des vaincus , ou l'empire romain d'Occident, qu'il considérait comme la représentation du droit , par opposition à la violence barbare. Il reçut do ce pape et du peuple de Rome , le jour de Noël de l'an 800 , le titre d'empereur romain , et le surnom latin de Charlemagne , ou le Grand , que personne n'avait mérité autant que lui. Conune roi , et ensuite comme empereur , il gouverna quarante ans l'Italie, qu'il réunit à ses autres vastes Etats. Il poursuivit avec constance , avec une habileté croissante, le but qu'il s'était proposé de rétablir le règne des lois , et de faire refleurir la civilisation. Mais la barbarie était plus forte que lui, et lorsqu'il mourut en 8i4, elle s'affermit de nou%'eau dans tout son empire.
L'Italie eut huit rois de la famille de Charlemagne , en comptant son fils et son petit-fils, qui régnèrent sous lui, et ne furent proprement que ses liculenans. Un arrière-petit-fils de Charle-
magne, Charles -le-Gros , fut déposé en 888. Après lui dix souverains italiens ou bourguignons , mais alliés à la race des Francs, se disputèrent encore , durant soixante - dix ans , la couronne de l'Italie et de l'Empire. En 961 , Othon I'''' de Saxe , roi de Germanie, vint forcer celui qui régnait alors, Bérenger II, à se re connaître son feudataire. En 961 , il rentra une seconde fois , avec ses Allemands , en Italie : il se fit couronner à Rome , avec le titre d'empereur, et il envoya Bérenger II finir ses joun; dans une forteresse d'Allemagne.
Ainsi s'étaient écoulés cinq siècles depuis la chute de l'ancien empire romain jusqu'à la translation de l'empire renouvelé aux Allemands Durant ce long espace de temps , l'Italie avair été tour à tour pillée et opprimée par des baibares de toute dénomination , qui fondaient sur elle sans provocation , seulement pour exercer leur brigandage : ils se croyaient vaillans, parce qu'ils étaient en petit nombre, et qu'ils répandaient la terreur dans un vaste pays : ils s'imaginaient donner de la dignité à leurs déprédations en versant beaucoup de sang. Cependant le pays, exposé à tant d'outrages , n'était pas resté tel que les Romains l'avaient laissé. Les guerriers goths , lombards , francs et allemands , qui avaient successivement envahi l'Italie en s'y établissant , y avaient apporté plusieurs des
cHAP. I. opinions et des sentimens des races barbares , surtout l'habitude de l'indépendance et de la résistance à l'autorité. Ils étaient entrés en partage, avec leurs rois, des pays conquis par leur valeur- ils s'étaient fait céder de vastes districts , dont ils regardaient les habitans, aussi-bien que la terre , comme formant leur propriété. La monarchie des Lombards comprenait trente duchés ou marquisats : leur nombre diminua sous Charlemagne et ses successeurs ; mais en même temps on vit surgir au-dessous d'eux une classe nombreuse de comtes et de vavasseurs , entre lesquels chaque duc avait partagé la province qui lui était cédée , sous l'obligation de lui prêter foi et hommage, et de le suivre à la guerre. Les comtes , à leur tour, partageaient entre d'autres guerriers attachés à leurs drapeaux , les terres qui leur étaient attribuées. C'était le système féodal qui s'établissait en même temps dans toute l'Europe, qui faisait de la jouissance de la terre la solde des guerriers, et qui constituait une subordination héréditaire , fondée sur l'intérêt, corroborée par le serment, et descendant par des degrés divers du roi jusqu'au simple soldat. Les Lombards avaient apporté en Italie les pre- ' miers germes de ce système ; les Francs le développèrent ; les guerres civiles des successeurs de Charlemagne lui donnèrent une nouvelle vigueur : elles rendirent nécessaire, pour chaque
feudataire , de fortifier sa demeure , comme moyen de se conserver fidèle à son seigneur; et les campagnes qui jusqu'alors avaient été ouvertes et sans défense , se couvrirent de châteaux, dans lesquels les comtes qu'on nommait ruraux et la noblesse châtelaine fixèrent leur résidence.
Dans le même temps , c'est-à-dire dans le neuvième siècle , les villes commencèrent à relever leurs vieilles murailles, et les rois des barbares qui les avaient partout abattues, cessèrent de s'opposer à leur reconstruction. Le danger journalier d'être envahi par les princes rivaux qui se disputaient le trône, en faisait une nécessité. D'ailleurs, à la même époque, de nouveaux essaims de barbares fondaient de toutes parts sur l'Europe. Les habitans de la Scandinavie , sous le nom de Danois et de Normands , ravageaient l'Angleterre et la France ; les Hongrois dévastaient la Germanie et la Haute-Italie : les Sarrasins, maîtres de l'Afrique, infestaient les côtes de l'Italie méridionale et les îles. Les uns comme les autres ne songeaient point à faire des conquêtes , mais à piller et à verser du sang. On ne pouvait refuser aux habitans des villes la permission de se mettre à l'abri de continuels outrages. Plusieurs milliers de bourgeois avaient souvent été rançonnés par moins d'une centaine de brigands. Mais dès que les
cBAp. I. empereurs eurent permis aux citadins de relever leurs murs , et d'acheter ou de fabriquer des armes, ceux-ci se sentirent en état de se faire respecter. Leurs longs malheurs les avaient endurcis ; et en les accoutumant aux privations et aux dangers , leur avaient appris qu'il valait mieux défendre sa vie que de la livrer en proie au plus méprisable agresseur. En même temps , la population des villes n'étant plus nourrie dans l'oisiveté, aux dépens des autres provinces de
> l'empire romain , avait recommencé à cultiver
l'industrie pour elle - même : elle avait donc quelque richesse à défendre. Les anciennes curies, les anciennes municipalités, avaient été conservées, dans les villes d'Italie, par leurs maîtres barbares, pour répartir entre les bourgeois les fardeaux que les vainqueurs leur imposaient , et atteindre plus sûrement chaque individu. Ces magistrats furent les chefs d'un peuple qui ne leur demandait que du pain , des armes et des murailles. Ils dirigèrent les travaux , et l'emploi des épargnes , que , grâce à sa frugalité , ce peuple pouvait mettre en commun. Après avoir élevé les murailles , ils guidèrent les braves qui les défendaient.
Sitôt que les villes furent fermées de murs, leur puissance, s'accrut avec rapidité ; de toutes parts des malheureux venaient y chercher un refuge contre l'oppression ; ils y apportaient
leur industrie et des bras pour la défendre : ils étaient sûrs d'y être bien reçus. Chaque ville sentait qu'elle n'avait de puissance que par le nombre de ses citoyens j chacune rivalisait avec ses voisines dans ses efforts pour augmenter ses moyens de défense , et dans l'accueil qu'elle faisait aux étrangers. Les petites villes imitèrent les grandes ; les moindres bourgades les imitèrent à leur tour : chacune voulut avoir au moins un château , au moins une tour, où la population pût se retirer, avec ses effets les plus précieux , au moment d'une invasion soudaine. Cependant les ducs, les marquis, les comtes, les prélats , qui considéraient ces villes comme leur propriété , et les bourgeois comme des hommes à eux , qu'ils faisaient travailler pour leur seul avantage, s'aperçurent bientôt que ces bourgeois étaient peu disposés à obéir ou à se laisser dépouiller depuis qu'ils avaient des armes, et qu'ils pouvaient se défendre derrière leurs murailles. Le séjour des villes leur devint désagréable; ils les abandonnèrent pour s'établir dans leurs châteaux ; ils sentirent que , pour défendre ces châteaux, ils avaient besoin d'hommes qui leur fussent dévoués • que , malgré Favantage de leur pesante armure , lorsqu'ils combattaient à cheval , ils ne formaient que le petit nombre ; et la noblesse châtelaine conmiença à affranchir la population des campagnes , à en
CHAP. I. favoriser l'accroissement , à lui donner des armes et à rechercher son affection. Les effets de ce changement de régime furent rapides ; la population des campagnes , dans le dixième et le onzième siècle s'accrut, se doubla, se quadrupla bientôt, dans une juste proportion avec l'étendue des terres qu'elle avait à cultiver.
Othon I , son fils Othon II, et son petit-fils Othon III , furent successivement reconnus comme empereurs et rois d'Italie, de l'an 961 à l'an 1002 , que s'éteignit cette branche de la maison de Saxe. Henri II de Bavière, et Conrad-le- Salique , de Franconie , occupèrent ensuite le trône de 1004 à io3g. Durant cette période de près de quatre-vingts ans , les empereurs alleiiîands entrèrent douze fois en Italie à la tête de leurs armées. Alors ils s'arrêtaient dans la plaine de Roncaglia , près de Plaisance , où ils tenaient les états de Lombardie. Ils y recevaient l'hommage de tous leurs feudataires italiens; ils se faisaient payer les redevances qui leur étaient dues, et ils promulguaient quelques lois pour le gouvernement de l'Italie. Cependant un souverain étranger, presque toujours absent, que l'on ne reconnaissait que par une invasion, à la tête d'une armée barbare , ne pouvait gouverner d'une manière efficace un pays qui lui était à peine connu , et où son joug était détesté. Pendant ces cinq règnes le pouvoir social s'affaiblit
toujours davantage en Italie. Les empereurs se trouvaient trop heureux de reconnaître les pouvoirs locaux quels qu'ils fussent , toutes les fois qu'ils pouvaient obtenir d'eux le paiement des redevances pécuniaires. Ici , c'étaient quelques marquis ou quelques ducs, dont la dignité avait survécu aux déchiremens des différentes invasions et des guerres civiles : là , c'étaient les archevêques et les évêques des grandes villes, que Charlemagne et ses successeurs avaient fréquemment investis des duchés et des comtés échus à la couronne , comptant que des seigneurs élus à vie, demeureraient plus dépendans que les seigneurs héréditaires^ ailleurs enfin , c'étaient les magistrats eux-mêmes des villes, qui quoique élus par le peuple, recevaient du monarque le titre de vicaires impériaux , et assistaient avec les nobles et les prélats aux plaids ou diètes de Roncaglia.
Au bout de peu de mois l'Empereur se retirait avec son armée ; alors les nobles retournaient dans leurs châteaux , les prélats et les magistrats dans leurs villes, et aucun d'eux ne reconnaissait plus d'autorité supérieure à la sienne. Chacun ne comptait que sur sa propre force , pour faire respecter ce qu'il appelait ses droits. Des intérêts contraires ne tardaient pas à se choquer , et la guerre était bientôt universelle. Au temps de Conrad - le -Salique, les prélats, dans presque
cHAp. I. toute la Lombardie, firent une alliance avec les villes contre les nobles, et l'on vit, de io35 k 1089 5 une guerre générale entre ces deux ordres de la société. Conrad la termina par une constitution qui est considérée comme la base du droit féodal : par elle la succession des fiefs fut soustraite aux caprices des seigneurs et de la couronne; les conditions plus onéreuses de la dépendance féodale furent supprimées ou adoucies, et la plupart des esclaves qu'on voyait encore dans les campagnes furent remis en liberté.
La couronne de Conrad-le-Salique passa dans la ligne directe à son fils, à son petit-fils, et à son arrière -petit -fils; le premier, Henri IIÏ , régna de 1089 à io56; le second, Henri IV, de io56 à 1106; le troisième, Henri V, de 1106 à 1125. Les deux derniers règnes furent troublés par la sanglante querelle, entre l'empire et la cour de Rome , qu'on a nommée des investitures. Rome n'avait jamais fait partie de la monarchie des Lombards. Cette ancienne capitale du monde , avec le territoire qui dépendait d'elle, avait formé , depuis les conquêtes d' Alboin , un duché gouverné par un patrice, ou un duc grec, envoyé de Constantinople. Toutefois i'évêque de cette ville, qui, selon les anciennes formes canoniques , était élu par le clergé , le sénat et le peuple de son diocèse , avait bien plus de crédit sur son troupeau cjue ce magistrat étrari-
ger; d'ailleurs il se considérait comme patriarche de l'Occident , et chef de toutes les églises où l'on padait latin. Cette autorité, n'était pas, il est vrai, reconnue sans contestations par les prélats orthodoxes, et les barbares qui professaient le paganisme ou l'arianisme la méprisaient : cependant le pontife qui commençait à prendre exclusivement le titre de pape , avait plus d'une fois réussi à défendre Rome par les armes spirituelles , quand les armes temporelles étaient demeurées sans force. Lorsqu'une famille iconoclaste, ou ennemie des images, occupa en 717 le trône de Constantinople , les papes repoussèrent son autorité comme hérétique j alors la municipalité de Rome, à la tête de laquelle on voyait un sénat et des consuls, se gouverna à peu près comme un Etat indépendant : les Grecs, occupés de leurs propres dissentions , parurent l'oublier, et Rome dut à cet oubli cinquante ans d'une sorte de liberté. Les Romains retrouvèrent dans leurs souvenirs quelqu'image de leur gloire passée ; ils tirent même quelquefois revivre le titre de République romaine. Cependant ils applaudirent , lorsque le pape Etienne II conféra aux princes des Francs la dignité de patrices de Rome, pour leur transférer l'autorité que ce magistrat grec exerçait dans leur ville, au nom des empereurs de Constantinople, et lorsqu'en l'an 800, Léon III
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couronna Charlemagne comme Auguste et restaurateur de l'empire d'Occident. Dès cette époque Rome redevint la capitale de l'empire , celle où ses chefs devaient recevoir la couronne d'or des mains du pape , après avoir reçu la couronne d'argent du royaume de Germanie à Aix-ia-Chapelle, et la couronne de fer du royaume de Lombardie à Milan.
De grandes richesses , de grands pouvoirs féodaux furent attachés, par la reconnaissance des empereurs, au siège pontifical de Rome. La papauté devint le plus haut objet d'ambition de tout l'ordre sacerdotal j et dans un siècle de violence et d'anarchie, on y vit arriver plus d'une fois ou des barons romains signalés par leurs brigandages, ou de jeunes hbertins forts de l'appui de quelques dames romaines. Les autres sièges de la chrétienté n'avaient souvent pas été mieux remplis. Plus d'une fois les empereurs allemands, en arrivant à Rome, furent obligés, pour mettre un terme au scandale, de choisir entre les compétiteurs ou de déposer le pape, qui faisait rougir la chrétienté. Henri III obligea le peuple romain à renoncer à la part qu'il avait eue jusqu'alors à la nomination des ,^apes , et dont il avait mal usé ; lui-même il en nomma successivement quatre , qu'il choisit parmi les hommes les plus savans et les plus religieux du clergé d'Allemagne et d'Italie : il
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seconda ainsi l'esprit de réforme qui , dès le onzième siècle , commençait à animer l'Église.
Au milieu des bouleversemens auxquels la société avait été exposée, les richesses du clergé étaient demeurées à peu près intactes : les rois qu'elles tentaient n'osaient pas s'en emparer, mais ils les distribuaient, avec les dignités de l'Eglise , à leurs favoris , à leurs créatures , à des prêtres courtisans, qui n'avaient d'ecclésiastique que le nom. Ces promotions avaient excité une clameur violente : les hommes religieux prétendaient que les rois introduisaient la corruption dans le corps du clergé, qu'ils détruisaient l'indépendance qui devait appartenir aux ministres de Dieu. Un désir ardent d'épurer le sacerdoce, en empêchant que ses dignités ne fussent distribuées dans des vues tempdltelles, se manifestait ; mais il était réservé à l'un des plus grands caractères qu'ait produits le moyen âge , au. moine Hildebrand , de remuer la chrétienté tout entière pour satisfaire à ce désir. Hildebrand , né à Soana, en Toscane, dans la condition la plus obscure , mais signalé par ses talens dès qu'il s'engagea dans les ordres , fut envoyé par son couvent à Cluny, en France, pour y poursuivre ses études. Dans sa solitude, il conçut le plan de la révolution par laquelle il voulait soumettre le monde au pouvoir sacerdotal. Il ne voyait dans l'univers que Dieu, le
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prêtre son seul ministre, et le genre humain soumis à ses lois; il voulait que tout le sacerdoce fût mu par une seule volonté, et ne connût qu'une seule passion , celle d'établir le pouvoir du ciel. L'Église tout entière lui paraissait corrompue; il entreprit de la réformer dans son chef, dans ses membres, dans le corps des fidèles qui lui obéissait; il prononça l'anathéme contre toute intervention du pouvoir séculier dans la distribution des dignités de l'Eglise. C'était , disait-il , une simonie , un commerce des dons de l'Esprit-Saint. Le crime était le même, soit que le peuple dans ses assemblées, ou les grands ou les rois, prissent part à l'élection des prélats, soit qu'ils tentassent, même de leur conférer, par une investiture , le pouvoir temporel attaché à leurs iiéges. Il fit attribuer en 1069, par le concile de Latran, aux cardinaux, l'élection des papes ; aux chapitres , de concert avec le pape , l'élection de tous les prélats. En même temps, pour détacher le clergé de la société humaine , il proscrivit, il punit avec sévérité le mariage des prêtres , qui avait été jusqu'alors ou permis ou toléré , par quelques conciles provinciaux , surtout en Lombardie. Enfin , concentrant tous les pouvoirs de l'Eglise dans le pape , il enseigna aux prêtres à le considérer comme un être qui ne pouvait errer, qui devenait saint par sa seule élection , qui seul pouvait nommer et déposer
les évêques , assembler, présider et dissoudre les conciles j c'était eofin , disait-il , un dieu sur la terre , maître absolu de tous les princes : ceux-ci devaient baiser ses pieds , et il pouvait les déposer, en déliant leurs sujets de leur serment de fidélité.
Hiîdebrand accomplit , du moins pour un temps, l'inmiense révolution qu'il avait entreprise; il changea l'esprit des papes , du clergé , des peuples , et il asservit les rois. Il fit élire , par son influence , les quatre papes qui le précédèrent lui-même sur la chaire de Saint-Pierre, où il monta en 1078, en prenant le nom de Grégoire VII. Lorsqu'il mourut , en io85, les papes qui lui succédèrent suivirent aussi ses maximes , et parurent encore animés de son esprit. Toutefois il éprouva dans le clergé , surtout dans celui de Lombardie , une prodigieuse résistance. Il tourmenta l'Italie et l'Allemagne par une constante guerre civile 5 il appela contre Rome les Normands , qui brûlèrent cette ville , et vendirent en esclavage presque tous ses habitans. Il parvint à contraindre son héroïque rival, l'empereur Henri IV, à faire pénitence devant lui dans la cour couverte de neige du château de Canossa ; il le contraignit à y demeurer trois jours et trois nuits en habit de pénitent, les pieds nus et à jeun, pour attendre son absolution- Les successeurs de Grégoire VII I. 3
réussii'enl à faire révolter contre Henri IV successivement deux de ses fils , qui le déposèrent et le firent mourir de chagrin; mais le second de ces fils dénaturés , dont ces papes avaient embrassé la cause, Henri V, après avoir obtenu la couronne par leur aide, se tourna à son tour contre eux. Pendant seize ans, il leur fit la guerre pour maintenir l'indépendance de la couronne impériale et le droit des souverains séculiers sur les fiefs attachés aux églises. La fatigue et l'épuisement des peuples forcèrent enfin les deux pouvoirs rivaux à un accord qui ménageait les droits de l'un et de l'autre. Daiis la diète de VVorms, en 1122, l'empereur abandonna au pape l'investiture des évêques par l'anneau et la croix , tandis qu'il se réserva la transmission des droits régaliens attachés k chaque siège par la concession du sceptre; ce n'étaient là que des cérémonies extérieures. Dans le fait, les peuples furent seuls dépouillés de leurs droits dans le choix de leurs pasteurs ; les souverains conservèrent presque exclusivement la nomination des prélats, chacun dans ses Etats. La guerre des investitures , qui dura plus de soixante ans, acheva de rompre tous les liens entre les membres divers du royaume d'Italie. Les guerres civiles ont du moins cet avantage qu'elles forcent les chefs des peuples à chercher à plaire à leurs sujets, à s'étudier à ga-
gner une aiFection qui fait toute leur force, et à compenser par l'octroi de privilèges nouveaux les services qu'ils demandent. Les prélats, les grands, les villes d'Italie, n'obéissaient pas les uns aux empereurs, les autres aux papes, par une crainte aveugle, mais par choix , par affec^ tion , par conscience , selon que le sentiment politique ou le sentiment religieux était plus puissant sur chacun. La guerre se faisait partout , mais partout avec des forces nationales : chaque cité armait ses milices, les faisait conduire par ses propres magistrats , et attaquait autour d'elle les grands ou les cités qui suivaient un parti contraire au sien. Chaque cité, quoiqu'elle crût combattre pour l'empereur ou pour le pape , s'accoutumait à recevoir son impulsion de ses sentimens seuls , à se considérer comme un tout, comme un Etat indépendant, qui avait ses alliés et ses ennemis. Chaque citoyen ressentait pour sa cité seule , non pour le royaume d'Italie ou l'empire, un ardent patriotisme.
Quand les rois ou les empereurs avaient accordé aux cités le droit d'élever des murailles , ils y avaient toujours joint celui d'assembler tous leurs citoyens au son de la grosse cloche, pour concerter leur défense. Cette assemblée de tous les hommes en état de porter les armes , se nommait le Parlement 5 elle se faisait sur la place publique ; elle élisait chaque année deux con-
€KAP. I.
suis, chargés de rendre la justice au-dedans, de conduire au-dehors la milice à la guerre. Cette milice était divisée par quartiers; chacun était conduit par un gonfalonier ou porte-étendard : elle combattait à pied ; elle s'assemblait autour du carroccio, char pesant traîné par des bœufs couverts de draperies aux armoiries de la ville. Du milieu du char s'élevait un grand mât, portant l'étendard de la cité; à ce mât un Christ était attaché , qui semblait bénir l'armée , de ses deux bras étendus. Un sacristain disait chaque jour la messe, sur l'autel , à la partie antérieure du carroccio. Les trompettes delà communauté, assis sur la partie postérieure , sonnaient la charge, ou le rappel. C'était Héribert, archevêque de Milan , contemporain de Conrad-le- Salique, qui avait inventé le carroccio à l'imitation de l'arche d'alliance, et qui l'avait fait adopter par les Milanais : toutes les villes libres d'Italie l'imitèrent. Ce char sacré de la patrie, confié à la garde des milices , leur donna de l'aplomb et de la confiance. Les gentilshommes , qui, froissés dans les guerres civiles, avaient senti la nécessité de se recommander aux villes, où ils furent admis comme le premier ordre des citoyens , formaient seuls la cavalerie des cités.
Le parlement, qui nommait les consuls, leur donnait aussi pour les assister dans le gouverne-
ment, un conseil secret, ou decredenza, cora- chap. i. posé d'un petit nombre de membres, pris dans chaque quartier, et un grand conseil , ou conseil du peuple , qui préparait les décisions qu'on voulait soumettre au parlement. Le conseil de credenza était chargé en même temps de l'administration des finances de la cité ; elles se composaient surtout du produit des droits d'entrée perçus aux portes des villes, et des subventions volontaires demandées aux citoyens dans les momens de danger. Comme l'industrie s'était rapidement accrue , et avait devancé le luxe • que la vie domestique était sobre, et le produit du travail considérable , les richesses s'étaient bien vite augmentées, et les citoyens ne se permettaient d'en faire usage que pour défendre ou orner leur patrie. Ce fut entre l'an 900 et l'an 1200, que des ouvrages prodigieux furent entrepris et exécutés par les cités d'Italie. Elles commencèrent d'abord par s'entourer toutes d'épaisses murailles, avec des fossés, des tours, des contregardes aux portes; travail immense, qu'un patriotisme prêt à tous les sacrifices pouvait seul entreprendre. Dans le même temps , les villes maritimes construisirent leurs ports, leurs quais, leurs digues, leurs douanes servant de magasin à tout le commerce. Tontes élevèrent ensuite des palais publics, pour la seigneurie ou la magistrature municipale, et des prisons; toutes
CHAP. I. coûstruisirent en même temps les temples qui encore aujourd'hui nous frappent le plus par leurs grandes proportions et leur magnificence. Ces trois siècles de renaissance donnèrent l'impulsion à l'architecture, qui réveilla bientôt les autres beaux-arts.
L'esprit républicain qu'on voyait fermenter dans toutes les villes , et qui leur donnait à toutes des constitutions si sages , des magistrats si zélés , des citoyens animés de tant de patriotisme , et capables de si grandes choses, avait trouvé en Italie même des modèles qui avaient contribué à le former. La guerre des investitures donna le ^ dernier essor aux sentimens de liberté et de pa-
trie, dans toutes les communes de la Lombardie , du Piémont, de la Vénétie , de la Romagne et de la Toscane ; mais auparavant , d'autres cités libres existaient déjà en Italie, et leur expérience avait même été assez longue, pour démontrer qu'un petit peuple trouve dans son union, dans son dévouement à la cause commune , une force qui manque souvent aux grands Etats. Les cités libres qui grandirent au onzième siècle , naquirent des débris de l'empire d'Occident ; celles qui , en Italie, les avaient précédées dans la carrière de la liberté, étaient nées des débris de l'empire d'Orient.
Lorsque les Grecs reperdirent, par les armes des Lombards, l'Italie, que peu d'années avant
ils avaient reconquise sur les Ostrogoths , ils conservèrent cependant beaucoup de postes iso- * lés, beaucoup de places fortes situées le long du rivage de la mer. Venise au fond de l'Adriatique , Ravenne au raidi de l'embouchure du Pô , Gênes au pied des montagnes de la Ligurie, Pise vers les bouches de l' Arno , Rome , Gaëte , Naples , Amalfi , Bari , ou ne furent jamais conquises par les Lombards, ou ne leur obéirent que pendant un temps assez court pour n'avoir pas perdu leurs antiques murailles , et l'habitude de les garder. Ces villes servirent de refuge à la civilisation romaine ; tous ceux qui avaient conservé quelque fortune, quelque indépendance de caractère , quelque haine de l'oppression , s'y réunirent , pour chercher à résister en commun à des maîtres insolens et barbares. L'empire grec se maintenait à Constantinople avec tout son antique orgueil, mais avec une apathie orientale ; il regardait ces débris comme représentant toujours pour lui l'ancienne province d'Italie, mais il ne faisait rien pour les défendre. De temps en temps seulement il leur envoyait un duc, un exarque, un patrice, un catapan, ou quelqu'autre magistrat dont le nom annonçait les plus hautes prétentions , encore qu'il ne fût accompagné d'aucune force réelle. Les citoyens de ces villes demandaient de l'argent et des soldats pour restaurer et défendre leurs fortilica-
4o;- HISTOIRE DE LA lilBERTl!'.
CHAP, I. tions; les empereurs demandaient au contraire que l'argent et les soldats d'Italie fussent envoyés à Constantinople. Après quelques tiraillemens , le gouvernement grec trouva plus commode de laisser faire et de fermer les yeux sur l'établissement d'une liberté qu'il méprisait, mais qui lui paraissait propre à défendre ces postes écartés. Il reconnut comme dépositaires de l'autorité impériale , les magistrats que les villes d'Italie nommaient elles -mêmes 5 il les laissa disposer de l'argent et des soldats qu'ils pourraient rassembler dans leur cité , sous condition qu'ils ne lui demandassent rien, et il se contenta de voir le nom de l'empereur en tête des actes et sur les monnaies , sans exiger d'autre marque d'obéissance. Cette politique ne fut point suivie cependant à l'égard de Ravenne et ensuite de Bari : dans ces villes le représentant de l'empereur en Italie avait fixé sa résidence avec une garnison grecque. Ravenne fut conquise par les Lombards, entre 720. et 780, ainsi que les villes de la Pentapole qui relevaient d'elle; Bari devint alors la capitale du thème de Lombardie, qui s'étendit sur une grande partie de la Fouille. Nous avons vu comment Rome passa de l'empire grec à l'empire d'Occident. Nous soupçonnons, sans en être certain, que Gênes et Pise, après avoir été occupées par les Lombards, conservèrent leurs relations avec Constantinople.
EN ITALIE. 4l
Le pallium oa drapeau de soie, qu'elles offrirent à quelques empereurs , fut considéré par ceux-ci comme un tribut ; mais Venise , sur la mer supérieure, Gaè'te, Naples et Amalfi, sur la mer inférieure , marchèrent plus ouvertement à l'indépendance.
Dès le temps de l'invasion d'Attila en 4^2 , les marais nommés lagunes, formés à l'extrémité de la mer Adriatique , par le limon qu'y déposent sept ou huit grands fleuves , et au milieu desquels s'élèvent des îles sans nombre, avaient servi de refuge aux plus riches habitans de Padoue, de Vicence , de Vérone, de Trévise, et des autres grandes villes de la Vénétie , qui se dérobaient au sabre des Huns. L'empire romain d'Occident survécut vingt - quatre ans encore à cette calamité ; mais ce ne fut plus qu'une période d'agonie , pendant laquelle de nouveaux désastres forcèrent sans cesse de nouveaux réfugiés à s'établir dans les îles de la lagune. Une population nombreuse finit par s'y fixer ; elle y vécut de la pêche, de la fabrication du sel , de quelques manufactures , et du commerce des rivières : hors de l'atteinte des barbares, qui n'avaient point de vaisseaux, oubliée par les Romains et les Ostrogoths leurs successeurs, elle se maintint indépendante, sous l'administration des tribuns, que nommait l'assemblée du peuple dans chacune des îles. Les Vénitiens
ciiAP. r. regardaient les Ostrogoths et ensuite les Lombards comme des hérétiques , en sorte qu'un zèle religieux fortifiait leur aversion pour les dominateurs de l'Italie. D'autre part, la population de chaque ile formant comme une petite république , l'une se montra jalouse de l'autre : leurs tribuns ne surent pas demeurer d'accord ; et pour mettre un terme aux factions , les citoyens de toutes les îles se réunirent à Héraclée, en 697, en uiie seule assemblée , et ils donnèrent un chef à toute la Vénétie maritime , qu'ils nommèrent doge ou duc. Ce titre , que portaient les gouverneurs des provinces grecques en Italie, semble indiquer que le doge fut considéré comme un lieutenant de l'empereur de Constantinople. Les Vénitiens , en effet , persistant à se regarder comme membres de l'empire d'Orient, ne voulurent plus tard reconnaître jamais les prétentions de Charlemagne et de ses successeurs à la domination de toute l'Italie. Ce fut en 809, dans une guerre contre Pépin, fils de Charlemagne, que les Vénitiens firent choix de l'île de Rialto , pour y rassembler leurs vaisseaux et leurs richesses , et y bâtir la ville capitale de leur république. Vingt ans plus tard , ils y apportèrent d'Alexandrie le corps de saint Marc l'évangéliste ; ils le choisirent pour patron de leur république : son lion figura sur leurs armes , et son nom , dans leur langage , désigna
leur patrie ou son gouvernement , quand ils en ^hap. parlaient avec le plus d'affection.
En même temps que les Vénitiens disputaient le peu de terre sur laquelle étaient bâties leurs maisons , aux Lombards , aux Francs et aux empereurs allemands , ils durent disputer la mer qui les baignait aux Esclavons , qui s'étaient établis sur la côte orientale de la mer Adriatique , pour y exercer la piraterie. Au milieu d'eux, sur la même côte, beaucoup de petites villes , habitées par des Grecs , mais oubliées de l'Empire , s'efforçaient en vain de défendre leurs libertés et leurs gouvernemens municipaux. Toutes ces petites villes de l'Istrie et de la Dalmatie firent alliance, en 997, avec Venise , et consentirent à recevoir des juges choisis par son doge , ainsi qu'à combattre sous son étendard. Avec leur aide , Venise vainquit les pirates de Narenta eL de la Croatie , et son doge s'intitula dès - lors duc de Venise et de Dalmatie.
Le premier magistrat des républiques de Naples , de Gaëte et d'Amalfi portait également le titre de duc. Ces trois villes, oubliées des empereurs grecs , et ne recevant d'eux aucun secours, tenaient cependant encore à la Grèce par le commerce ; elles s'étaient livrées avec ardeur à la navigation , et leurs citoyens allaient chercher dans le Levant les marchandises qu'ils ré-
CHAP. I. pandaient ensuite dans l'Italie méridionale. Tout le pays situé au-delà du Tibre avait été exposé
" à moins d'invasions que l'Italie supérieure. Un
chef lombard y avait cependant pénétré, en 089, et y avait fondé le grand-duché de Bénévent , qui comprenait à peu près tout le midi de la péninsule. Ce duché s'était maintenu indépendant du royaume des Lombards de Pavie , et n'avait pas été entraîné dans sa chute. Il s'était défendu avec valeur contre Charlemagne et ses successeurs, qui avaient voulu le subjuguer. Mais, en 839, à la suite d'une guerre civile, il se partagea entre les trois principautés de Bénévent, Salerne et Capoue. Dès l'année 828, les Sarrasins avaient établi des colonies en Sicile. Jusqu'alors cette île était demeurée sujette de l'empire grec. Peu d'années après, ces Sarrasins passèrent dans l'Italie méridionale. Les trois républiques de Naples , de Gaëte et d'Amalfi maintinrent leur indépendance , en opposant , les uns aux autres, les Lombards et les Sarrasins , qui les menaçaient également. Au reste , tous les barbares succombaient, en peu d'années, à la langueur qu'inspirait le beau climat du midi • ils semblaient n'avoir plus le courage d'exposer une vie à laquelle tant de jouissances étaient attachées. Quand ils combattaient, ce n'était plus qu'avec mollesse; ils se hâtaient de terminer la guerre , pour se replonger dans les voluptés.
Les citoyens des républiques avaient pour eux chap. C l'avantage de leurs murailles et de leurs défilés, et, sans être plus braves que les Lombards, ils maintinrent , contre eux , pendant six siècles , leur indépendance.
Jusqu'à l'an 1000, l'Italie méridionale ne fut guère troublée que par les petites guerres des principautés lombardes , des républiques protégées par les Grecs , des catapans de Bari , et des bandes errantes de Musulmans , que l'amour du pillage plus que le zèle religieux avait amenées en Italie. Mais, à cette époque , on vit arriver à Salerne, et ensuite dans la Fouille, des aventuriers normands, issus, à la seconde ou troisième génération , de ces terribles corsaires danois qui avaient si long-temps et si cruellement ravagé la France, et qui, en 912, s'étaient établis en Neustrie; en adoptant la langue française et le christianisme , ils avaient conservé la valeur de leurs ancêtres, leur passion pour les aventures étranges et pour les voyages. Ils venaient en grand nombre visiter, comme pèlerins, les sanctuaires de l'Italie méridionale ; ils s'engageaient ensuite comme soldats des princes lombards, des républiques ou des Grecs de Bari , qui avaient récemment reconquis toute la Fouille, et ils se montraient tellement supérieurs , par leur valeur, à tous ceux avec lesquels ils avaient occasion de se mesurer, que ces mercenaires firent
cHAp. I. bientôt trembler tous les petits États au milieu desquels ils étaient venus chercher des aventures. En io4i , ils conquirent la Fouille sur les Grecs; en 1060 ,, la Calabre; de 1061 à 1090 , la Sicile. Vers le même temps, ils subjuguèrent les trois principautés lombardes de Bénévent, Salerne et Capoue ; les trois républiques furent les derniers Etats de l'Italie méridionale qui tombèrent sous le joug des Normands. Nous ne savons point , il est vrai , l'époque de la soumission de Gaëte , dont il n'est fait aucune mention dans les anciennes chroniques ; mais Amalfi, qui s'est illustrée par la fondation à la Terre-Sainte de l'hôpital et de l'ordre militaire de Saint-Jean de Jérusalem, par l'invention de la boussole et par la conservation des Pandectes de Justinien, dut se soumettre aux Normands en ii3i. Le chef de ceux-ci était alors Roger II, auquel l'antipape Anaclet avait donné, l'année précédente, le titre de roi des Deux-Siciles; le même Roger assiégea , en ii38 , la ville de Naples, et , quoiqu'elle fût tour à tour secourue par un empereur d'Allemagne et par la république de Pise , elle fut aussi obligée de se rendre à ses armes.
La république de Pise, qui chercha vainement à prévenir la ruine de ces premières républiques italiennes du moyen âge , était une cité que le commerce et la navigation avaient enrichie ; Pise , de même que Gênes , qui fut bientôt sa
rivale , avait échappé au pillage des conquérans chap. du Nord , et avait conservé des relatioils journalières avec Constantinople et avec la Syrie , où ses citoyens allaient chercher les marchandises qu'ils répandaient ensuite dans toute la Lombardie. Les Pisans et les Génois, enhardis par la vie de mer , s'étaient accoutumés à défendre avec leur épée les marchandises qu'ils transportaient d'une extrémité à l'au,tre de la Méditerranée j souvent ils furent aux prises avec les Sarrasins, qui s'étaient adonnés, comme eux, au commerce maritime, mais qui y joignaient parfois la piraterie. Les Sarrasins pillèrent Gênes en 936 ; ils entrèrent, en ioo5, dans un faubourg de Pise : ils investirent de nouveau cette ville en 1012. Ils avaient des colonies dans la Sardaigne , la Corse et les îles Baléares, d'où ils menaçaient sans cesse l'Italie. Les Pisans, secondés par les Génois, attaquèrent à leur tour la Sardaigne en 1017 5 ils n'en achevèrent la conquête qu'en io5o : ils y conduisirent des colonies , et ils la partagèrent en fiefs entre les familles les plus illustres de Pise et de Gênes. Ils firent de même, en 11 13, la conquête des îles Baléares sur les Sarrasins.
Lorsqu'à la fin du onzième siècle , l'Occident s'ébranla pour disputer aux Musulmans le sépulcre de Jésus-Christ, Venise, Gênes et Pise étaient déjà arrivées à une haute importance
CHÀP. I. commerciale -, ces trois villes avaient seules plus de vaisseaux sur la Méditerranée que toutes les autres puissances chrétiennes. Elles secondèrent les croisés avec enthousiasme; elles les approvisionnèrent quand ils furent parvenus aux rivages de Syrie, et elles entretinrent leur communication avec l'Occident. Les Vénitiens assurent avoir envoyé, en 1099, une flotte de deux cents vaisseaux pour seconder la première croisade ; les Pisans aJG&rment que leur archevêque Daimbert , qui fut depuis patriarche de Jérusalem , passa en Orient avec cent vingt vaisseaux ; les Génois ne s'attribuent que vingthuit galères et six vaisseaux : tous concoururent cependant avec le même zèle à la conquête de la Terre-Sainte, et les trois républiques maritimes y conservèrent également d'importans privilèges aussi long-temps que dura le royaume de Jérusalem.
Tels étaient les changemens qu'avait accomplis pour l'Italie la période de six siècles qui s'étaient écoulés depuis la chute de l'empire romain d'Occident. A la fin du cinquième siècle , le lien social qui avait fait de l'Empire un seul corps, en se dissolvant, n'était remplacé par aucun autre. Le citoyen ne sentait rien pour son concitoyen; il n'en attendait aucun appui , il ne lui offrait luimême aucune défense. Nulle part il ne pouvait invoquer de garantie; partout il ne voyait que
violence et qu'oppression. Au commencement chap. du douzième siècle, le citoyen des villes d'Italie n'avait pas plus de garantie à attendre du dehors, car l'empereur allemand qui se disait son maître, n'était, avec ses soldats barbares, qu'un ennemi de plus ; mais partout où l'enceinte des mêmes murs avait formé un intérêt commun , l'esprit d'association s'était développé ; les concitoyens s'étaient promis une assistance mutuelle j le courage avait grandi avec la liberté, et les Italiens , si long-temps opprimés, avaient enfin trouvé leur garantie en eux-mêmes.