CHAPITRE XVI
Oppression de l'Italie pendant les trois derniers siècles ; chute successive de toutes ses républiques; ses dernières convulsions. ,•
La funeste destinée de l'Italie s'accomplissait, chap. xvi, Charles VIII, lorsqu'il avait le premier envahi cette contrée, en avait ouvert la porte à tous les ultramontains. Dès-lors , pendant trente-six ans, les Allemands, les Français, les Suisses, les Espagnols et les Turcs l'avaient ravagée ; ils lui firent éprouver des calamités sans exemple dans l'histoire ; calamités d'autant plus amèrement senties, que le peuple qui les souffrait était plus civilisé , et ceux qui les infligeaient plus barbares : l'invasion française avait fini par donner aux plus grands ennemis de la France la domination de ce pays si riche, si industrieux , *§jt
et dont la possession était si enviée de tous. %;
Jamais la maison d'Autriche n'aurait accompli la conquête de l'Italie , si Charles VIII , Louis XII et François Ier n'avaient pas détruit d'avance son organisation militaire et ses richesses ; s'ils n'avaient pas introduit eux-mêmes les Espagnols dans le royaume de Naples , les Allemands dans la Vénétie , oubliant que les uns , comme les.
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chap. xvi. autres , devaient peti après obéir à Charles* Quint. Il convenait à la France que l'Italie fut . indépendante ; la politique cupide et imprévoyante qui lui fit chercher des sujets là où elle ne devait avoir que des alliés , fut pour elle l'origine de longs malheurs.
Une période de trois siècles de souffrance , de langueur et d'humiliation , commença pour l'Italie en i53o. Dès-lors, toujours opprimée parles étrangers , elle fut corrompue et énervée par sesi makres; cetix-ci lui reprochèrent les vices qu'ils, lui avaient donnés ; et , après l'avoir mise dans l'impossibilité de résister, ils l'accusèrent de lâcheté quand elle se soumettait, de rébellion quand eHe s'efforçait de se défendre. Durant cette longue servitude , les Italiens ont toujours été tourmen • tés du désir de redevenir une nation : toutefois ayant perdu la direction de leurs propres afiaires, ils n'ont plus d'histoire à eux ; leurs malheurs ne sont plus que des épisodes dans l'histoire des autres nations. Néanmoins, nous ne croirions pas avoir achevé la tâche que nous nous sommes imposée , si nous ne signalions , dans cette servitude générale, les calamités particulières qui ont terminé l'existence des républiques encore indépendantes à l'époque du couronnement de Charles-Quint. j
Florence, qui, depuis i5i2, avait souffert de toutes les fautes de Léon X et de Clément VII,
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qui avait été entraînée dans toutes les oscillations ciap. xvi. de leur politique , et appelée a faire des sacrifices d'argent prodigieux pour des projeta qu'on ne lui laissait pas inéine connaître , avait appris sous eux à détester le joug des Médicis. Quand le connétable de Bourbon , en marchant sur Rome , s'approcha de ses murs , elle fut sur le point , le 26 avril i5a7, de.ressaisir sa liberté. Le cardinal de Çortone , qui y commandait pour le pape , avait distribué des armes aux citoyens pouf qtrtls pussent se défendre : ils voulurent les employer pour s'affranchir ; toutefois la terreur qu'imprimait cette armée de brigandé servit au cardinal pour réprimer l'insurrection. Mais, lorsqu'un peu plus tard on apprit a Florence la prise de Rome et la captivité du pape , tous les plus grand? citoyens se présentèrent en habit de ville (1) au cardinal de Cortone; ils lui déclarèrent avec calme , mais avec fermeté , qu'ils étaient libres désormais $fct qu'ils exigeaient que ce cardinal sortît de la ville avec les deux bâtards de Médicis qu'il élevait : c'était le 17 mai 1627. Le lieutenant de Clément VII obéit; et la constitution, telle qu'elle existait en 1 5 12 avec le grand conseil, fut remise en vigueur; seulement la charge de gonfalonier fut déclarée annuelle. Le premier qui en fut revêtu fut Nicolas Capponi , homme
' Il lucco, habit àe cérémonie propre aux Florentins.
ceap. xvi. enthousiaste en religion et modéré en politique; il était fils de ce Pierre Capponi qui avait bravé Charles VIII. Il fut remplacé , en 1 5ag , par Baldassar Carducci , dont le caractère était plus énergique et les opinions plus démocratiques, çt, en i53o, par Raphaël Girolami, qui vit périr la république.
Fendant tout le temps- de sa gloire et de sa puissance , la république florentine avait néglige la science des armes : elle comptait pour sa défense sur les aventuriers que sa richesse appelait de partout à son service, et elle accordait peu d'estime à une bravoure que des hommes sans autre vertu étaient si empressés a vendre à l'enchère. Mais, depuis que les ultramontains avaient commencé à soumettre l'Italie à leur tyrannie, ces armes vénales n'avaient plus paru suffire à la défense de tous; les hommes d'état avaient senti le besoin de donner à une république sa garantie en elle-même. Machiavel, qui iriftkrut le 22 juin 1607, s*x semaines après la restauration de l'état populaire, s'était attaché depuis long-temps à foire comprendre à ses concitoyens la nécessité de réveiller l'esprit militaire : ce fut lui qui fit enrégimenter les milices des campagnes qu'on nomma Yordinanza. Un corps mercenaire formé par Jean de Médicis, parent éloigné des papes, servit aussi d'école militaire aux Toscans, parmi lesquels il fut presque uniquement levé. Il acquit
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une haute célébrité sous le nom de bandes noires i chap. xvi. aucune infanterie ne l'égalait en intelligence et en intrépidité. On y comptait cinq mille guerriers lorsqu'il s'engagea pour servir Lautrec dans le royaume de Naples ; il y périt presque en entier. Lorsque les Florentins reconnurent, à la fin de l'année i5a8, que leur situation devenait plus critique, ils formèrent, parmi ceux qui jouissaient de plus de droits dans leur patrie, deux corps dont la valeur se montra aussi avec le plus d'éclat pour la défendre : l'un, de trois cents jeunes gens, pris parmi les familles nobles, se chargea de la garde du palais et du maintien de la constitution ; l'autre , de quatre mille soldats tirés des seules familles ayant droit au conseil général , prit le nom de milice urbaine. Les uns, comme les autres, trouvèrent bientôt l'occasion de prouver que l'élévation d'âme et l'amour de la patrie suffisent pour créer en peu de temps de bons soldats. L'illustre Michel- Ange fut chargé de diriger les fortifications de Florence : elles furent complétées au mois d'avril 1 52g ; les Dix de la guerre , enfin , 1639. choisirent pour commander la place deFlorence, Malatesta Baglioni de Pérugia , qui leur étaifrecommandé , non seulement par sa réputation de bravoure et de talent militaire , mais aussi par sa haine contre les Médicis qui avaient fait mourir injustement son père.
Le pape Clément VII dirigea contre Florence,
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ciap. m. sa patrie, ce même prince d'Orange, successeur '"» de Bourbon , qui l'avait fait prisonnier à Rome , et avec lui cette même armée de brigands qui avaient accablé le saint siège et ses sujets de tant d'outragés. Cette armée entra en Toscane au mois de septembre i5ag , et s'empara de Cortone, d'Arezzo et de tout le Val d'Àrno supérieur : le 14 octobre , le prince d'Orange vint tracer son camp au Piano à Ripoli , au pied des murs de Florence ; et , à la fin de décembre , Ferdinand de Gonzaga amena, sur la rive droite de l'Arno, une autre armée impériale de vingt mille Espagnols ou Allemands, qui occupa Pistoia et Prato sans résistance. Malgré la supériorité de leurs forces, les Impériaux n'essayèrent point de battre en brèche les murs de Florence; ils résolurent de s'en rendre maîtres par le blocus. Les Florentins, au contraire, animés par des prédicateurs qui avaient hérité du zèle de 8avonarola, et qui unissaient dans leur culte la religion et la liberté , recherchaient le combat. Ils faisaient de fréquentés attaques sur toute la ligne de leurs ennemis. Tour à tour, conduits par Malatesta Baglioni et par Etienne Colonaa, ils sortaient de nuit, couverts de chemises blanches, à l'aide desquelles ils se reconnaissaient dans l'obscurité , et ils surprenaient successivement les postes des Impériaux. Cependant , les petits avantages qu'ils remportaient ainsi ne
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pouvaient faire oublier le danger croissant de la Chaf. xvi. république ; la France l'avait livrée à ses enne~ «fr* mis; il ne lui restait pas un allié , ni en Italie ni dans le reste de l'Europe. L'armée de l'empereur et du pape, d'autre part, avait recueilli tous les survivans de ces soldcrts, qui avaient, par leur bravoure et leur férocité , fait si Jong-tèmps la terreur de l'Italie , et leur ardeur belliqueuse était redoublée par l'espoir de piller bientôt la plus riche ville de l'Occident. *
Les Florentins n'avaient qu'une seule chance l53o de délivrance ; un de leurs citoyens , François Ferrucci , qui avait appris l'art de la guerre dans les bandes noires, et qui joignait à une audace intrépide un ardent; patriotisme et un esprit plein de ressources , n'était pas enfermé dans les murs de Florence. Il avait été nommé commissaire-général avec un pouvoir illimité sur tout ce qui restait en dehors de la capitale. ïl s'était d'abord occupé de faire passer des vivres d'Empoli à Florence; il avait ensuite repris Volterra sur les Impériaux , et s'étant formé une petite armée , il avait proposé à la seigneurie d'appeler •
à lui tous les aventuriers , tous les brigands de l'armée impériale, en leur promettant un nouveau pillage de la cour pontificale. Il comptait à leur tête marcher sur Rome, effrayer Clément VII, et le forcer à accorder la paix à sa patrie. La seigneurie rejeta ce projet comme
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chap.xyi. trop hardi; alors Ferrucci en forma un second %&°l qui ne l'était guère moins. Partant de Volterra, il fit le tour de la Toscane , que les troupes impériales traversaient dans tous les sens , et il vint recueillir à Livourne , à Pise % au val de Nié vole , et dans la montagne de Pistoia, tous lés soldats , tous les hommes de cœur qui étaient encore - dévoués à la république. Après avoir grossi par la son armée , il comptait tomber sur le camp impérial devant Florence , et forcer le prince d'Orange , qui commençait à manquer d'argent, à lever le siège. Ferrucci, avec autant d'intrépidité que d'adresse , conduisit sa petite troupe , du 14 juillet au a août i53o, au travers des
corps nombreux des Impériaux qui le précé^ daient , le suivaient, l'entouraient de toutes parts , jusqu'à Gavinana, à quatre milles de San Mar-
ir
cello , dans les montagnes de Pistoia. Il entra, le 2 août à midi , dans cette bourgade , avec trois mille fantassins et cinq cents chevajix* Au même moment le prince d'Orange , avec tfrie partie de l'armée qui assiégeait Florence, y entrait par une ♦ au,tre porte, et tes différens corps qui avaient
harcelé Ferrucci dans $a marche, se réunissaient de tous côtés autour de lui. Le combat cornmença aussitôt avec acharnement dans l'enceinte même de Gavinana; le prince d'Orange, Philibert de Challon , en qui s'éteignait cette maison y y fut tué de deux coups de leu , et sa troupe
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mise en fuite. Maïs les autres bandes impériales chàp^ x*i. arrivaient successivement, et renouvelaient Fat- Jf*?0, taque sur une troupe harassée de Fatigue. Deux mille Florentins étaient déjà couchés sur le champ de bataille, quand Ferrucci, "percé de plusieurs blessures mortelles, fut apporfé devaitt son ennemi personnel, Fabrice Maramaldo, calabrois qui commandait la cavalerie légère de l'empereur. Celui-ci lé frappa avec rage de plusieurs coups de poignard, tandis que Ferrucci lui disait : ce Tu viens tuer un mort. » Avec lui , en effet , la république étak morte.
Lorsque Ta nouvelle du désastre deGavînana fut portée à Florence, la désolation y fut extrême» Baglionr,- qui depuis quelques jours était entré en négociation avec; le prince d'Orange, et qu'on accusa de lui avoir fait connaître les projets de Ferrucci, déclara qu'une* plus longue résistance était désormais impossible, et qu'il voulait sauver une ville qui se perdait par son imprudence. Il fit entrer , le 8 août, un capitaine impérial dans le bastion où il était logé, et il planta son artillerie de manière à commander . '
la ville ; les bourgeois alarmés commencèrent alors à abandonner la garde des murs , pour cacher leurs effets précieux dans les églises; et la seigneurie déclara à Ferdinand de Gonzaga , qui avait succédé au prince- d'Orange dans le commandement de l'armée, qu'elle était prête à
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chip. xvi. capituler. Les termes qu'on lui accorda, le là ,53* août i53o , furent moins rigoureux que les Florentins n'avaient pu le craindre. Ils devaient payer quatre-vingt mille écus de gratification à Parmée ijui les avait assiégés, et rappeler les Médicis! En retour, une amnistie complète était accordée à tous ceux qui avaient agi contre cette famille , contre le pape ou contre l'empereur. Mais Clément VII n'avait aucune intention d'observer les engageinens qui venaient d'être contractés en son nom . Il fit créer , le 20 août , une balie, par le parlement, au nom de la souveraineté du peuple ; et c'est par cette balie qu'il exerça les vengeances dont il ne voulait pas prendre lui-même la responsabilité. Tqus les patriotes qui s'étaient fait remarquer par leur zèle pour la liberté furent mis à la torture , et* punis ensuite ou de mort ou de bannissement. Cent cinquante citoyens illustres furent exilés J- le panier -*, .™,'U 6» de 1W il y en eut plus d'un millier, et chaque famille I florentine , même entre celles qui étaient le plus dévouées aux Médicis, compta quelqu'un de ses membres parmi les proscrits.
i53i-i537. Le bâtard de Médicis, Alexandre, que Clément VII avait désigné, de préférence à son cousin Hippolyte , pour être chef de la république florentine , ne rentra dans sa patrie que le 5 juillet i53i ; il était porteur d?un rescrit de
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l'empereur qui donnait à Florence une consti- chap. xvi. tution à peu près monarchique. Mais, loin de l53l,537se renfermer dans les limites qui lui étaient tracées , Alexandre fit peser sur les Florentins la plus effroyable tyrannie. La cruauté, la débauche et les concussions le signalèrent tour à tour à la haine de tous. Il fit. empoisonner, le 10 août i535, son cousin, le cardinal Hippolyte des Médicis, qui prenait, contre lui, la défense de ses compatriotes. Lui-même enfin fut assassiné, le 6 janvier a 537, par son parent Lorenzino de Médicis , qu'il s'était long-temps associé dans ses déréglemens. Mais la mort d'Alexandre ne rendit point la liberté à sa patrie. Les agens de sa tyrannie, parmi lesquels le plus habile , mais aussi le plus odieux , était l'historien Guicciardini , avaient besoin d'un prince pour se mettre eux-mêmes à couvert. Ils. firent choix de Côme de Médicis, jeune homme âgé de dix-neuf ans , descendu de Laurent, frère de Côme l'Ancien, à la quatrième génération, et, le 9 janvier i537, ils le proclamèrent duc de Florence. Ils avaient cru pouvoir ensuite le mener à leur guise; mais cet homme faux j froid et féroce*» qui avait tous les vices de Philippe II son contemporain , et qui ne reculait devant aucun crime , se défit bientôt de ses conseillers comme de ses adversaires. Côme Ier se fit accorder, en 1 56g, par le pape Pie V, le 11. 16
94a HISTOIRE OB I*A LIBERTÉ .
:«iAP. xvi, titre de grand-duc de Toscane, titre que l'empereur ne Toulut pas reconnaître, mais qu'il accorda, en 167 5 , à sou tour, au fils de Game. Sept grands-ducs de cette famille ont régné successivement à Florence. Le dernier, Jean Gas ton , mourut le 9 juillet 1 737 .
Ce fut Côine qui abolit le nom de république à Sienne, comme il l'avait aboli à Florence. Cette cité y si long-temps fidèle au parti gibelin , avait montré le même dévouement à l'empereur dans les guerres du commencement du siècle. Charles-Quint en profita pour y introduire une garnison espagnole destinée à tenir dans la crainte la Toscane et la cour de Rome ; mais les Espagnols y montrèrent ce même caractère orgueilleux, féroce et cupide qui les rendait partout odieux. Les Siennois ne purent les' supporter plus long- temps; ils les chassèrent et introduisirent à leur place , dans leur ville , une garnison française, le \\ août i55a. Côme Ier s'était engagé à demeurer neutre dans la guerre qui s'était rallumée entre les Français et les Impériaux; cependant, sans déclaration de guerre, le 517 janvier i554, il attaqua les Siennois dont il espérait soumettre la ville par suijprise. Ayant échoué dans cette attaque, il donna le commandement de son armée au féroce marquis de Marignan, qui entreprit de réduire Sienne par la famine. Lorsque la ville de Sienne , commençant à in an-
quer de vivres , fit sortir de ses murs , comme **l*. x*i, bouches inutiles, les femmes 9 les enfans, les vieillards, les malades, Marignan les» fit massacrer impitoyablement* Des paysans siennois s'efforçaient de porter des vivres dans Sienne ; tous ceux que Ton surprit furent pendus* Les villages et les châteaux fortifiés des Siennois voulurent « pour (a plupart, demeurer fidèles à la république : dans tous ceux qui avaient attendu que le canon fût braqué contre leurs murs, les habitons furent passés au fil de l'épée. C'est alors que fut détruite , par le tranchant du glaive ou par la faim, la population des campagnes, et surtout de la maremme de Sienne , aujourd'hui couverte de forêts. La fièvre maremmane prit possession de cette province déserte , et ceux qui y revinrent à la paix, pour recueillir Phéritage des victimes de Marignan , ne tardèrent pas à succomber à ce fléau. La ville de Sienne capitula enfin , le û avril i555, et sa capitulation ne fut pas mieux respectée que celle de Florence. Les supplices et Fexil délivrèrent Philippe II et Came de Médicis de ces généreux citoyens auxquels une amnistie avait été promise. Les Espagnols retinrent deux ans la possession de Sienne, et ne consignèrent cet État au duc de Florence que le 19 juillet 1557.
Après l'asservissement de Sienne , il ne restait plus que trois républiques en Italie, Lacques,
chap. xvi. Gênes et Venise; à moins qu'on ne veuille compter aussi San-Marino , village libre situé au sommet d'une montagne de la Romagne qui , jusqu'à nos jours , s'est dérobé également aux usurpations et à l'histoire.
Lucques eut, en i546, un gonfalonier, François Burlamachi, qui forma le hardi projet de rendre la liberté à toutes les républiques de Toscane. Les milices de Lucques, au nombre de deux mille hommes seulement, devaient, à un jour nommé , être passées par lui en revue. Il comptait les conduire de suite à Pise , au travers de la montagne , pour soulever cette belliqueuse cité; en même temps il devait faire partir des détachemens qui auraient imprimé le même mouvement à Pescia, Pistoia, Florence, Bologne , Sienne et Pérouse. Partout ils devaient organiser des gouvernemens populayres , et lier les villes par une fédération. Charles - Quint , alors occupé à combattre en Allemagne la ligue de Smalcalde , était supposé hors d'état de défendre l'Italie ; mais les espions de Côme de Médicis découvrirent ce complot. Le duc de Florence en demanda la punition aux magistrats >de Lucques ; et ceux-ci , effrayés de la colère de l'empereur , livrèrent Burlamachi au lieutenant de Charles-Quint à Milan. Le premier magistrat d'une république qui se disait encore libre fat mis à la torturent eut ensuite la tête tranchée par
ordre d'un gouverneur étranger. Dès lors Luc-, chap. xvi.' ques fut gouvernée par une aristocratie toujours plus étroite, qu'on nommait par dérision i signori del Cerchiolino ( les seigneurs du petit Cercle ) , parce que les magistratures passaient entre eux de l'un à l'autre , par rotation , comme dans un cercle. La loi mariiniana, proposée le 9 novembre i556 par le gonfalonier Martin Bernardini , excluait dé tout office tout homme qui n'était pas issu des anciennes familles souveraines du jpay». Celles-ci , en l'an 1600, n'étaient plus au nombre que de cent soixante-huit , et au dernier dénombrement, fait en 1797, elles n'étaient plus que quatre-vingt huit; cependant . elles devaient fournir une seigneurie composée d'un gonfalonier et de neuf anziani , un sénat de trente-six membres et un grçnd conseil de quatrevingt-dix membres. Cette aristocratie jalouse et odieuse au peuple, ne put se maintenir dès qu'elle se trouva en contact avec les Français de la révolution. Ceux-ci, le i5 octobre 1800$ avaient pris possession de la Toscane ; le a5 décembre 1801, les Lucquois se donnèrent une constitution représentative; et, le 4 juin i8o5 , ils demandèrent à Napoléon un souverain de sa famille. Sa sœur, la princesse Élisa, fut en effet investie , le a3 juin suivant , de la principauté de Lucques , avec des lois qui garantissaient aux citoyens plus de liberté et d'égalité qu'ils n'en avaient connu depuis long-temps.
siA? . xvi. André Doria avait rendu te nom de répubiiqne à Gênes , sa patrie ; mais il ne loi rendit ni la liberté ni l'indépendance. Il avait constitué, pour gouverner la république , une aristocratie étroite sur laquelle il dominait encore , avec son neveu Giannettino ; en même temps il attachait sa patrie à la maison d'Autriche, avec une soumission que la plupart des Génois ressentaient comme une humiliation profonde. Ce fut pour secouer le double joug des Doria et des Espagnols que Jean -Louis de Fieschi ourdit sa con* juration , non moins célèbre dans la poésie que dans l'histoire. Il avait fait descendre des montagnes les vassaux de ses vastes fiefs; il avait éveillé, réchauffé les partisans des anciennes libertés, et leur avait joint tous les esprits inquiéta qui ne demandaient que du désordre; il s'était enfin assuré le secours de Ig France* et, le 9 janvier i547, il s'empara du port, de la flotte et des portes de la ville. Giannettino Doria fut tué comme il voulait apaiser la sédition ; le vieux André prit la fuite : la révolution était accomplie, mais Jean- Louis de Fieschi ne ae trouvait nulle part pour lui donner une direction ; en voulant passer sur une galère , il était tombé dans la mer, et chargé d'une pesante armure , il s'était noyé sans que personne l'eût remarqué. Ses compagnons sans chef ne savaient plus ce qu'ils devaient faire ; déjà vainqueurs y ils traitèrent en vainôua<aveela seigneu-
rie, et ils se contentèrent de la promesse d'une cha*. xn amnistie. Les Doria ne l'observèrent pas; tons les conjurés qu'ils purent atteindre périrent dans les supplices. Ce ne fut qu'après la mort d'André Doria , survenue seulement le a5 no vembre 1 56o, que 'les Génois restreignirent quelque peu les droits de leur aristocratie. Ils admirent, le 17 mars, 1575, un corps de nouveaux nobles dans le gouvernement; ils conservèrent aussi, avec jalousie, le peu qu'il leur restait d'indépendance. La cour d'Espagne aurait voulu supprimer chez eux le nom de république 1 et les enchaîner par une citadelle ; ils firent échouer à deux reprise* ses tentatives, en i548 et en 1 571.
L'aristocratie génoise fut exposée k une autre conjuration en 1628. Les familles inscrites au livre d'or , et ayant droit de siéger dans les conseils , tant cjç l'ancienne que de la nouvelle noblesse , n'étaient plus qu'au nombre de cent soixante-dix; mais il y avait de plus, dans la Ligurie , au moins quatre cent cinquante familles également nobles , décorées de titres , possédant des fiels, des- prélatures , des commanderies, et d'anciennes richesses, qui étaient exclues de toute part au gouvernement. Jules -César Vachéro leur persuada de le seconder pour s'emparer d'une .souveraineté dont elles se croyaient injustement exclues. Vachéro était un marchand immensément riche , qui avait adopté les mœurs.
chap. xvi. espagnoles, alors dominantes en Italie. Son palais était toujours rempli de braves, il ne marchait jamais sans en avoir un grand nombre à sa suite ; quiconque l'avait offensé tombait aussitôt sous le fer de ses sicaires , et par de nouveaux crimes ceux-ci se dérobaient aux punitions de la justice, en intimidant les juges ou les témoins. Toutes les familles non- inscrites au livre d'or, avaient promis de joindre leurs braves à ceux de Vachéro ; ils devaient ensemble attaquer le Palais-Public, le 1er avril 1628, massacrer toute l'ancienne noblesse, et réformer le gouvernement sous la protection du duc de Savoie j mais le complot fut découvert l'ayant-veille ; "Vachéro et plusieurs de ses complices furent arrêtés et exécutés.
Dans le même siècle les Génois éprouvèrent , le 18 mai 1684, une grande calamité; leur capitale fut bombardée par la flotte de l^ouis XIV , qui crut la dignité royale offensée , parce qu'un aussi petit peuple avait osé résister à ses volontés. Il avait demandé d'établir un dépôt à Savonne , pour approvisionner de sel et de munitions de guerre sa forteresse de Casai de Montferrat. Le sénat de Gênes s'était refusé à un établissement également contraire a sa neutralité et à son indépendance. Le marquis de Seignelay l'en punit en faisant pleuvoir en trois jours quatorze mille bombes sur la ville : elles
abattirent la moitié des palais , et si le doge chaf. xvi. n'avait copsenti à se rendre à Paris avec quatre sénateurs, pour faire agréer au roi son apologie , la ville entière aurait été détruite.
On remarqua de la dignité et de la grandeur dans la conduite du doge , même au milieu de sa soumission : mais ce mérite de forme était le seul qui restât à l'aristocratie génoise ; elle devenait toujours plus étroite, toujours plus exclusive; elle avait adopté les mœurs des Espagnols, sous. la protection desquels elle avait grandi. Le noble génois , comme le grand d'Espagne, tenait toujours une bande de sicaires à sa solde, et c'était par des assassinats qu'il cherchait à se \ faire craindre ou respecter. La noblesse souveraine , prodigue et cupide en même temps , se créait par son faste des' besoins supérieurs à ses revenus ; aussi s'abaissait-elle aux concussions les plus honteuses pour faire de l'argent. L'État ne pouvait contracter sans être volé; on le trompait sur les appro visionnemens des châteaux, sur ceux des galères , sur la 'paie des troupes : toutes les places étaient données à la faveur, la justice était vénale dans les tribunaux , et les sujets des deux Rivières et de la Corse se • soûle-* vaient fréquemment pour secouer un joug odieux. Au dix-huitième siècle, les Corses redoublèrent d'efforts pour se ^soustraire à la tyrannie de Gênes., Depuis 173.0,' ils soutinrent
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chip. xvi. la guerre avec acharnement contre la république, jusqu'au i5 mai 1768, que celle-ci s'estima heureuse de faire accepter par la France tous ses droits sur cette île , en paiement des dettes qu'elle avait contractées envers la couronne pour réduire ses sujets révoltés.
Mais l'esprit des anciens Génois , des anciens républicains d'Italie, n'était pas mort parmi le peuple de la capitale comme il Pétait parmi les seigneurs. Les deux branchés de la maison d'Autriche s'étaient éteintes en Espagne et en Allemagne; et dans la guerre de la succession d'Autriche , les Génois s'étaient alliés à la maison dé Bourbon , qui disputait' à Marie-Thérèse l'héritage de son père Charles VI. Dans cette guerre , les Français unis aux Espagnols furent battus et chassés de la Lombardie ; tes Autrichiens parurent devant Gênes., et le sénat y qui n'osa pas armer la population pousse défendre, leur livra les portes le 6 septembre 1746. Les Autrichiens abusèrent cependant, comme ils l'ont toujours fait ," des faveurs de la fortune ; ils exigèrent de Gênes une contribution de neuf millions de florins d'Empire ; mais la ville était • hors d'état de la payer. Ils saisirent tout Fargent de la banque, tout celui des églises; ils voulaient aussi celui des particuliers. Ils vidèrent les arsenaux , et destinèrent l'artillerie de Gènes à une attaque qu'ils méditaient contre la
Provence. Ils ordonnèrent aux Génois de traî- cvap. xvi ner eux-mêmes les canons qu'ils leur enlevaient, et croyant trouver dans les Italiens la bassesse et la servilité qu'ils avaient eux-mên!es dans le cœur, ils les pressaient à l'ouvrage à coups de bâton. Un pesant mortier resta engagé au milieu des ruines, dans une rue étroite, et le sergent allemand levait la canne sur* un Génois pour le faire travailler avec plus d'ardeur; celui-ci, saisissant un caillou, le \u\ lança à la tête, et aussitôt tout le peuple de Gènes s'appela, non aux armes, il n'en avait point, mais aux pierres, pour accabler les Autrichiens. De toutes les fenêtres on lança sur eux les débris des murailles qu'on démolissait , des toits qu'on découvrait. Dans ces rues étroites et tortueuses , les soldats ne pouvaient se mettre à l'abri; ils ne pouvaient présenter de masses imposantes ; ils tiraient sur leurs assaillans , et plus d'une maison ' était pleine de morts; mais comme ils ne voyaient point tomber ceux qu'ils atteignaient , ils ne s'apercevaient point de leurs succès , tandis que les rues furent bientôt jonchées de corps autrichiens. En yain ils essayèrent de mettre le feu aux maisons, dans la cons- • traction desquelles il n'entre presque point de combustible ; la terreur les saisit enfin , ils sortirent de la ville. C'était le 5 décembre 1 746 ; et la populace , qui venait de les expulser , eut
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ciup. xvi. bientôt garni de canons les portes et les remparts. Le marquis Botta Adorno , général des Autrichiens , avait établi dans la ville tous ses magasins et soft parc d'artillerie : l'émeute qui l'en chassait le privait de ses armes et de ses vivres; il ne pouvait s'en procurer dans les montagnes arides qui entourent Gênes ; il fut donc obligé -, le 10 décembre , dé repasser les Apennins. La paix d'Aix-la-Chapelle , conclue deux ans plus tard , le 18 décembre 1 748 >' garantit à la république de Gènes , protégée par la France , l'intégrité de son territoire.
L'expulsion des Autrichiens fut le dernier événement glorieux dç l'histoire de Gênes, comme le dernier acte de vigueur dé la nation italienne , jusqu'aux bouleversemens que produisit la révolution française. Dans les années 1794 et 1 795 , le sénat de6 Gènes se prévalut de l'importance de sa position pour conserver sa neutralité. Ses affections l'emportaient cependant quelquefois sur ses intérêts , et il souffrit que les Français fussent exposés à divers outrages* Ceux-ci attendirent, pour en demander raison,- que la victQire de Montenotte , remportée le 11 avril 1796 dans le territoire génois, par Bonaparte , sur les Piémontais et les Autrichiens, eût laissé Gênes à leur discrétion. Dès lors les partisans de la démocratie commencèrent à réclamer comme un droit la participation
de tous les habitans de la Ligurie à là soùverai- chap. xvi, neté. La noblesse, secondée par le clergé, avait de son côté un parti nombreux parmi le peuple : elle l'appela aux armes, le 22 mai 1797 , et dix mille insurgés de la plus basse classe triomphèrent momentanément, aux cris de viw Maria h des amis de la liberté; mais cet événement même donna à Bonaparte Poccasion d'intervenir; il appuya les droits de la nation contre l'aristocratie, et fit signer , le 6 juin 1797, aux députés du sénat , la convention de Montebello, qui fi£ adopter aux Génois le nom de république ligurienne , parce que tous les habitans de la Ligurie furent admis au partage de la souveraineté. La constitution de cette république fut proclamée le 14 juin 1797; elle fat modifiée le 26 juin 1802 , et abolie le 8 octobre i8o5 , par la réunion de l'Etat de Gênes à la France. Bonaparte avait engagé les membres eux-mêmes du gouvernement à en faire la demande, dès le 4juini8o5.
Il ne nous reste plus à parler que de la décadence et de la chute de la république de Venise , celui des Etats d'Italie dont l'existence avait été la plus longue. Comme cette république était plus puissante, plus riche et plus sagement administrée que tous les autres Etats italiens , elle parut encore , après l'année 1 53o où l'Italie fut placée sous le joug de Charlës-Quirit, conserver
chap. xvi. quelque vigueur et quelque indépendance) mais la seigneurie de Venise ne partageait pas l'illusion qu'elle faisait aux autres puissances ; elle sentait son danger et sa faiblesse ; elle savait que le principe de vie lui avait échappé.
, Tout le seizième siècle fut employé par les Vénitiens à réparer les désastres de la ligue de Cambrai. Ils avaient à relever les murailles de toutes leurs villes , à renouveler leur population , à rétablir leurs manufactures et leur agriculture 7 et à acquitter les dettes énormes dont ils étaient accablés. D'ailleurs, toujours ûienacés par les Turcs , ils eurent à soutenir contre eux deux guerres cruelles ; l'une de 1637 à i54o , qui leur coûta leurs îles de l'Archipel , et leurs dernières forteresses dans la M orée; l'autre de 1570 à 1573 , qui leur enleva L'île de Chypre : sous ce rapport, ils paraissaient, jusqu'à un certain point , être un peuple sacré pour les peuples d'Occident , qui les regardaient comme leurs défenseurs contre les Infidèles; ils étaient de plus unis par un intérêt identique avec l'empire romaiti , menacé , ainsi qu'eux , par les musulmans. Ils resserrèrent donc leur alliance avec la maison d'Autriche , et 7 sous ce pré- , texte, ils se retirèrent de toute autre participation aux affaires générales de l'Europe.
Mais au commencement du dix-sep tien je siècle, l'empire musulman n'inspirait plus autant
de terreur ; le joug de l'Espagne devenait au ciïr. x?i. contraire plus insupportable pour l'Italie , tandis que le développement en Europe du parti protestant laissait entrevoir des chances pour secouer ce joug. La république de Venise tendit en effet constamment à briser les chaînes de la maison d'Espagne; mais connaissant sa faiblesse, et se défiant avec raison d'alliés qui l'abahdonneraient après l'avoir compromise , elle donna son assistance à ceux qu'elle regardait comme * les défenseurs de la liberté européenne , sans vouloir faireou vertement partie de leurs ligues. Elle fut la première à reconnaître Henri IV, repoussé par tous les souverains catholiques, et à négocier sa réconciliation avec le saint siège : elle fit, en 1617, alliance avec les Hollandais; pendant la guerre de trente ans, elle fournit des secours aux protestans d'Allemagne, à Bethlem Gabor, et à Ragotsy en Hongrie. Elle soutint le duc de Savoie contre le roi d'Espagne, et les Grisons protestans contre les catholiques.
À cette époque où la république en était venue presque à des hostilités ouvertes avec la maison d'Espagne, Philippe III était représenté en Italie par trois grands seigneurs ambitieux , intrigans et saris foi ; D. Pedro de Toledo , gouverneur de Milan ; le duc d'Ossuna , vice-roi de Naples , et le marquis de fiedmar, ambassadeur à Venise. Un projet fut formé, en 1618, entre
ci*p. xvi. ces trois seigneurs, pour détruire une république qui gênait leur ambition, et qui avait toujours traversé les entreprises de l'Espagne. Des aventuriers français qui s'étaient signalés dans les armées et les flottes de la république , et dont les plus illustres étaient le corsaire Jacques Pierre et Antoine Jaffier , mécontens des récompenses • qu'ils avaient obtenues, offrirent leurs services au marquis de Bedmar. Celui-ci les encouragea à enrôler les assassins , les braves, les brigands, qui, sous le régime espagnol, • faisaient partie de la maison de tout homme de qualité. Il fut convenu qu'à un signal donné ils massacreraient le doge , tous leô sénateurs , tous les nobles ; que la ville serait ensuite abandonnée à leur pillage , et qu'un incendie universel voilerait enfin leurs forfaits. Mais il paraît , d'autre part , que Jacques Pierre donna de bonne heure avis au sénat de cette trame , et qu'il la continua par son ordre ; que celui-ci s'en servit pour cacher son intelligence secrète avec le duc d'Ossuna , et qu'un projet fut formé, tel à peu près que celui que Moroni avait proposé un siècle auparavant à Pescara : il s'agissait , avec l'aide du sénat , de rétablir l'indépendance de toute l'Italie , en chassant de la Lombardie les Espagnols , et en donnant à Ossuna la couronne de Naples. De nouvelles révélations d'Antoine Jaffier firent connaître ap-
parera ment au conseil des Dix que les conspi- chap. ivl rateurs préféraient le pillage de Venise aux chances douteuses d'une révolte à Naples, et que les avis qu'ils avaient donnés de. leur complot étaient destinés à déjouer la vigilance des inquisiteurs d'État. La république s'était cependant hasardée dans des intrigues oui ne pouvaient pas supporter le grand jour^TJn matin , les habitans de Venise virent avec effroi Jacques Pierre, Regnault, Boulart, et plusieurs autres pendus sur la place de Saint-Marc ; cent soixante autres/ et parmi eux Jaffier, furent, à ce qu'on assure, noyés dans le grand canal : aucun motif ne fut allégué pour ces exécutions , aucune explication ne fut donnée au public , aucune récrimination ne fut adressée à la cour d'Espagne. Le conseil des Dix désirait sur toute chose le silence de la terreur ; et l'histoire romanesque de cette conspiration, par Saint-Réal, en 1674, ou la tragédie de Venise sauvée d'Ottway , en 168a , furent long-temps les seuls document publics de cette catastrophe.
Les Vénitiens furent ensuite forcés , par les attaques des Turcs , à se rapprocher de la maison d'Autriche , ennemie de leurs ennemis. Le 2 3 juin i645, le sultan Ibrahim attaqua inopinément l'île de Candie ; la guerre qui commença ainsi fut la plus longue et la plus ruineuse qu'eut k soutenir la république contre J'empire otto^
chap. xvi. man ; elle -dura vingt-cinq ans. Les Vénitiens firent preuve d'une valeur soutenue dans la défense de Candie ; des braves de tout l'Occident vinrent y combattre sous leurs étendards comme à une guerre sacrée ; çleux fois leur flotte détruisit celle des musulmans; mais les forces de lajrépublique étaient trop disproportionnées, à celles de l'empire turc. Candie dut capituler le 6 septembre 1669 , et le sénat de cette colonie, image de la république , rentra dans le grand-conseil de Venise , qui lui avait donné naissance. La paix suivit cette capitulation.
Une seconde guerre des Vénitiens contre la Porte fut couronnée , avant la fin du siècle, de plus de succès. La république s'y engagea en 1682 , de concert avec l'empereur Léopold et Jean Sobieski , roi de Pologne : elle conquit la M orée, l'île d'Egine, Sainte-Maure, et plusieurs forteresses en Dalmatie , qui lui furent assurées par le traité de Carlowitz, signé le 26 janvier 1 699. Mais les Turcs ne se résignèrent point à ce qu'un ennemi si faible leur eût enlevé une si belle province ; bientôt ils purent se convaincre par leurs yeux que les Vénitiens n'étaient point en état de défendre leur conquête , la dernière que pouvait faire une vigueur qui s'éteignait. Le pouvoir suprême s'était concentré dans une oligarchie toujours plus resserrée j une moitié
de la noblesse , admise au grand conseil , était ghap. xvi. réduite à une excessive misère ; elle vivait de la charité des grands auxquels elle vendait ses suffrages. Les familles qui entraient seules au conseil des Dix faisaient trembler et obéir toutes les autres ; elles regardaient l'État comme une proie à partager entre elles ; la.£Ûistice était vénale , les finances se dilapidailnr, les fortifications tombaient en ruines , l'effectif des armées n'arrivait pas à la moitié de ce qui paraissait sur le rôle ; tout était pour le noble vénitien un objet de dissipation et de voleries, et l'oppression des provinces éloignées était si grande, que les chrétiens orientaux, sujets de la république , regrettaient la domination des Ottomans. Le sultan Achmet III , averti de cette désorganisation universelle, fit entrer, le 20 juin 1714 > son armée en M orée , et conquit en un mois cette presqu'île couverte de forteresses , dont aucune ne fit de résistance. La république abandonna , le 27 juin 1718 , par la paix de Passarowitz , toutes ses prétentions sur la Morée ; dès-lors elle n'eut plus de guerre avec les Turcs. La république s'abstint avec la même timidité, ou de prendre part aux quatre guerres, de la succession d'Espagne , de celle d'Autriche , de la quadruple alliance , et de l'élection de Pologne, qui troublèrent l'Italie pendant la première moitié du dix-huitième siècle, ou
fl6o HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
chap. »vi. de faire respecter sa neutralité. Son territoire, toujours ouvert à toutes les puissances belligérantes, fut souvent le théâtre de leurs combats les plus acharnés. Venise, avec trois millions de sujets, quatorze mille hommes de troupes de ligne, dont une moitié était composée d'exeellens soldjfeesclavons, une douzaine de vaisseaux de gwfee , et la possibilité d'armer cinquante mille hommes , ne savait plus se faire craindre ou protéger ses sujets , ai sur mer ni sur terre ; ses dettes , au sein même de la paix , allaient toujours en croissant , ses manufactures étaient en décadence , ses campagnes infestées de brigands ; chaque, ville était divisée par des factions que le sénat aigrissait l'une contre l'autre pour* affaiblir ses sujets ; enfin son gouvernement soupçonneux et cruel ne se main-* tenait que par l'espionnage ; il avait encouragé l'immoralité pour énerver le peuple ; il faisait du secret le plus profond sa sauve-garde , et ne permettait pas même une question sur les affaires publiques ; il avait ôté aux prévenus toute garantie devant les tribunaux , et ne reconnaissait d'autres limites au droit de punir par le fer, le poison, ou la hache des bourreaux, que celles dès terreurs de ses chefe : un tel gouvernement était devenu l'horreur de tous ses sujets ; il souillait le nom de république en le laissant attaché à la plus odieuse tyrannie.
EN ITALIE. 26l
La révolution française parut à l'aristocratie C«AP- xvlvénitienne une ennemie qui, victorieuse, ne l'épargnerait pas* Dé tous lès gouvernemens qui sft partageaient l'Europe, celui des Vénitiens était le plus opposé en principes à celui des Français j cependant , le sénat Refusa , en 1 79a , d'entrer dans la coalition formée contre Ijdfrance : tout déploiement de forces aurait aù^mnté les dépenses, et diminué les revenus des provinces que les patriciens se partageaient entre eux. La même parcimonie , le même sacrifice dès intérêts publics aux intérêts privés , empêcha Venise , lorsqu'au mois d'avril 1796 les victoires de Bo<naparte lui ouvrirent la Lombardie, d'augmenter son armée 5 d'approvisionner ses places fortes^ et d'écarter de son territoire les deux puissances belligérantes. Le gouvernement se résolut à louvoyer, à rechercher également l'amitié des deux partis, et à attendre désarmé les événemens» Ceux- ci amenèrent bientôt là guerre dans les Etats de la république , parce qtieles Autrichiens lès traversèrent dans tous les sens. Ce furent toujours eux qui entamèrent de nouveaux territoires, Beaulieu occupa Pestfhiéra et Vérone ; Wurmser se jeta dans Bassanô , et traversa Vicence et Padoue 5 Alvinzi et l'archiduc Charles occupèrent le Frioul , Palma-Nova , et jusqu'aux limites les plus orientales de la république. Napoléon chassa successivement les Autrichiens de
chap. xvt. chacune de ces provinces ; mais à mesure qu'il les occupait les unes après les autres, l'esprit français , l'esprit de réforme dans les tribunaux et les lois, l'esprit de publicité , d'égalité , d'impatience du joug, se manifestaient, et la république pouvait juger combien elle était détestée de tous ceujÉui avaient quelque ouverture dans l'esprit , quelque élévation dans l'âme. D'autres , il est vrai, dans les classes les plus humbles, parmi les journaliers des villes et lés paysans , gouvernés par l'influence des prêtres , ne comprenant que ce qui existe , redoutant tout changemen t, étaient encore vivement émus parle nom de Saint-Marc , et regardaient avec horreur la France, et tout ce qui était français.. Le sénat s'appuyant sur ce parti <îont il excitait le fanatisme , lorsqu'il apprit que Napoléon avait passé la Piave, le 11 mars 1797, pour marcher sur l'Allemagne, donna l'ordre d'arrêter à JRergame quatorze des habitans qui s'étaient le plus prononcés pour les idées nouvelles. Les patriotes, prévenus à temps, arrêtèrent le provéditeur lui-même , levèrent l'étendard de la révolte , et proclamèrent la liberté de Bergame. La même révolution éclata peu de jours après k Brescia. Cependant , Napoléon avait battu l'archiduc Charles au Tagliamento , et marchait sur Vienne ; mais , en même temps , une colonne autrichienne, commandée par Laudon, avait pénétré par le Tyrol dans l'Italie , qu'elle
inonda de proclamations, dans lesquelles ce gé- chap. xvi. néral annonçait la défaite et la destruction de l'armée française, invitant les Italiens à prendre les armes pour écraser ses restes fugitifs. Le sénat, qui sentait que sa position devenait tous les jours plus critique, crut le moment venu de lever le masque , et de se joindre aux^utrichiens. Le provéditeur de Vérone, Emili, après s'être abouché avec Laudon, fit sonner le tocsin, le 17 avril, dans toute la province, et joignant trente mille insurgés aux trois mille soldats qu'il commandait , il attaqua partout les Français , massacra tous ceux qu'il put atteindre , et laissa égorger par le peuple furieux quatre cents malades dans les hôpitaux. Le lendemain même de ce jour, les préliminaires de paix entre l'Autriche et la république française furent signés à Léobcn ; et le 3 mai T797, Bonaparte, instruit de l'insurrection organisée sur les derrières de son armée , et du massacre de ses malades, déclara de P aima- Nova la guerre à Venise. L'oligarchie alors implora la cour de Vienne , qui l'avait entraînée dans cette attaque imprudente; elle demanda en grâce d'être comprise dans la suspension d'armes et les négociations de la paix : l'Autriche refusa toute assistance; dès-lors elle avait ses vues sur son allié, qui succombait. Venise n'opposa aucune résistance au général Baraguai-d'Hilliers , qui y entra le 16 mai, et y fit flotter le drapeau
fi64 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
chap. xvi. tricolore. Les négociations pour la paix continuaient cependant; l'Autriche, commençant à se remettre de sofa efiroi , disputait sur les coqcessions qu'elle devait faire, demandait à en être compensée sur les États de Venise son alliée , et était sur le point de recommencer les hostilités ? La France ju> se sentait pas encore assez forte pour assureiH' affranchissement de toute l'Italie» Le 17 octobre 1797, Napoléon sigua le traité de Catnpo-Fbrmio, par lequel il assura la liberté d'une moitié du territoire vénitien jusqu'à l'Adige , qui fut réunie à la république cisalpine * tandis que les îles Ioniennes furent en mèmfi temps réunies à la France. L'Autriche se mit de son côté en possession, de Venise et! du reste des États vénitiens. La servitude de cette partie dé la république ne fut pas longue, il est vrai; au bout de dix-huit mois , la guerre recommença ; et , après que les Français se furent rendus maîtres de Vienne , ils forcèrent l'Autriche à restituer, par le traité de Presbourg , du 26 décembre 1 8o5 , Venise et tout son territoire au royaume d'Italie.
C'est ainsi que l'invasion des Français, à Ja fia du dix-huitième siècle , rendit à l'Italie tous les avantages que leur invasion , à la fin du quinzième , lui avait fait perdre. Quand Charles VIII^ en entrant à Naples avec son armée victorieuse, le 22 février 1496, bouleversa l'ancienne poli*
tique italienne, et donna le signal aux calamités chap. xyi. qui précipitèrent enfin toute la péninsule sous le joug des ultramontains , la nation italienne se regardait toujours comme la première de l'Europe ; elle avait cependant perdu presque partout sa liberté , et des cinq républiques qu'elle comptait encore > quatre étaient d'étroites aristocraties. Lorsque , le *3 février 1796 , Napo* léon Bonaparte fut nommé au commandement de l'armée française en Italie > il commença une régénération qui rendit à k nation it&ïiéfifte plus de liberté qu'elle n'en avait perdu. C'est la participation du grand nombre au gouverne* ment, et non la dénomination de république plutôt que dte monarchie , qui constitue cette liberté ; c'est surtout le règne des lois , la publicité dans l'administration comme dans les tribunaux , l'égalité des droits , la suppression des entraves à la pensée , à l'instruction , à la reli gion. Cinq millions et demi d'habit ans dans le royaume d'Italie furent mis en possession d'une constitution qui leur assurait tous ces avantages, avec une participation à la législation et au vote des impôts. Ils avaient recouvré le nom glorieux d'Italiens ; ils avaient une armée nationale dont la bravoure l'illustrait chaque jour davantage. Six millions et demi d'habitans dans le royaume de Naples étaient doués d'institutions moins avancées, il est vrai ; cependant la loi avait
chap. xvi. été mise à la place de l'arbitraire , l'instruction orale et publique avait remplacé dans les tribunaux l'instruction secrète et la torture , l'égalité civile avait pris la place du système féodal ; l'éducation , au lieu d'être rétrograde , avait été rendue progressive, et la pensée , de même que? la conscience religieuse, avaient recouvré leur liberté* Enfin deux millions de Piémontais , cinq cent mille Génois, cinq cent mille Parmesans , et deux millions et demi de Toscans et de Romains , en tout cinq millions et demi d'Italiens étaient associés temporairement à la France ; ils partageaient tous les privilèges des vainqueurs , ils s'accoutumaient avec eux au règne égal des lois , à la liberté de penser , à la vertu militaire , assurés qu'à un terme rapproché , quand leur éducation politique serait accomplie , ils seraient réunis de nouveau à cette Italie , vers la gloire future et la liberté de laquelle ils tournaient toutes leurs pensées.
Telle fut l'œuvre qu'accomplirent les Français par vingt ans de victoires ; elle était incomplète sans doute, et laissait beaucoup à désirer, mais elle svait en soi le principe d'un nouveau développement ; elle promettait à l'Italie renaissante la liberté , la vertu et la gloire. L'œuvre de la coalition a été de tout. détruire, de remettre l'Italie entière sous le joug de l'Autriche, de lui ôter, avec la liberté politique, la liberté civile
et religieuse , et jusqu'à celle de la pensée , de chap. xvi. corrompre ses mœurs , et de faire peser sur elle la dernière humiliation. L'Italie est unanime pour abhorrer ce joug infâme ; l'Italie a fait , pour le briser , tout ce qu'on pouvait attendre d'elle. Dans la lutte entre un gouvernement établi et une nation , le premier a tous les avantages ; il a pour lui la rapidité des communications, la certitude des informations, les soldats, les arsenaux, les places fortes et les finances. Le peuple n'a que ses bras désarmés , et ses masses qui ne sont point accoutumées à agir ensemble. Cependant, toutes les fois que, durant ces quinze années , il y a eu lutte en Italie entre la nation et ses oppresseurs, la victoire est demeurée temporairement au peuple. A Naples , en Sicile , en Piémont , dans l'État de l'Église , à Modène, à Parme, les masses désarmées ont enlevé leurs armes aux soldats , les élus du peuple ont pris au palais la place des despotes. Les Italiens , partout vainqueurs de leurs propres tyrans , ont , il est vrai , partout été refoulés sous le joug , avec un redoublement de cruauté , par la ligue des tyrans étrangers. Attaqués avant qu'ils se fussent donné un gouvernement, un trésor, des arsenaux, et une armée, par le souverain d'une autre nation, qui compte trente raillions de sujets, ils n'ont pas tenté une résistance sans espoir qui les aurait privés des
a68 HLST. DE LA LIBERTÉ EN ITALIE.
chap. xvi. chances de l'avenir : que 'ceux qui voudraient qu'ils eussent fait davantage commencent euxmêmes par faire ce qu'ils ont fait !
L'Italie est écrasée , mais elle est encore palpitante d'amour pour la liberté , la vertu et la gloire ; elle est enchaînée et ensanglantée , mais elle connaît encore ses forces et ses destinées futures ; elle est insultée par ceux à qui elle a ouvert la carrière de tous les progrès , mais die sent qu'elle est faite pour les devancer de noa- • veau, et l'Europe n'aura de repos que quand la nation , qui a allumé au moyen âge le flambeau de la civilisation avec celui de la liberté , pourra jouir elle-même de la lumière qu'elle a créée.