‹ Histoire de la renaissance de la liberté en Italie, de ses progrès, de sa décadence, et de sa chute;Chapitre 5 sur 31 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les républiques qui ont fleuri en Italie au moyen âge , n'ont pas été unies par de longues alliances , ou opposées par de longues guerres et de longues rivalités aux puissances qui se partagent aujourd'hui l'Europe ; on pourrait donc croire que leur histoire est tout-à-fait d'une importance secondaire, et que chaque peuple, après avoir étudié la sienne propre, doit s'attacher à celle des alliés héréditaires , ou de ceux qu'on nomme barbarement les ennemis naturels de sa nation, avant de songer à s'occuper de i. i

l'histoire des Italiens. Ce serait une erreur : l'histoire n'a vraiment d'importance qu'autant qu'elle contient une leçon morale; ce ne sont pas des scènes de carnage qu'on doit y chercher, mais des enseignemens sur le gouvernement de l'espèce humaine : la connaissance des ôvéaemens des temps passés n'est bonne qu'autant qu'elle nous apprend à éviter les erreurs des peuples , à imiter leurs vertus , à grandir par leur expérience. Mais l'objet par excellence de cette étude, la science de gouverner les hommes pour leur avantage , pour le développement de leurs facultés industrielles , intellectuelles et morales , pour l'accroissement de leur bonheur, n'a commencé, dans l'Europe moderne , qu'avec les républiques italiennes du moyen âge ; c'est de chez elles qu'elle s'est répandue sur toutes les autres nations.

Après la destruction de l'empire romain , qui entraîna dans sa chute la civilisation antique , le pouvoir n'appartint plus , pendant plusieurs siè*» oies, qu'aux passions brutales des barbares qui traitaient la société en vainqueurs. Il n'y avait plus de gouvernement, plus d'association des bahitans d'un pays, organisée pour le bien commun de tous, mais des conquérans et des vaincus. Ches les premiers on trouvait en effet xm, esprit d'indépendance; c'étaient des compagnons unis à leur chef, pou* satisfaire en commun leur rapacité et leur luxure ; ils mettaient leur gloire

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à être craints , à être obéis , à se venger ; après avoir épuisé leurs caprices sur les vaincus , ils se plaisaient encore à entendre célébrer ces excès par leurs poètes, dans les festins, comme les hauts faits dont ils s'enorgueillissaient. Pour ceux au contraire qm étaient tombés sous le joug des barbares , il n'y avait plus de protection à attendre , plus de gouvernement formé , en partie du moins , pour leur avantage , plus de lien social enfin. Ils devaient travailler, pour que leurs vainqueurs jouissent; souffrir, être humiliés, pour que ceux-ci s'enorgueillissent de leur domination. Tel fut , pendant long-temps, après la chute de l'empire romain, l'état de tous les peuples de l'Europe, état dont l'histoire ne présente que bien peij d'instruction réelle, et sur lequel il vaut peut-être autant ne point s'arrêter; car nous sommes aisément séduits par tout ce qui présente une image d'énergie. La bravoure des barbares , qui ne servit qu'au crime et à la dévastation, nous attache; les longues rivalités entre eux, nous les considérons quelquefois comme des motifs de haine entre leurs enfans , et une -illusion poétique couvre encore des siècles dont nous ne pouvons recevoir qu'une seule leçon , celle d'éviter à tout prix leur retour.

L'histoire utile , l'histoire dont la connaissance doit être universellement répandue, ne commence qu'à l'époque où les vainqueurs et les

vaincus habitant un même territoire se sont fondus en un seul peuple; et mieux encore à celle où le lien qui les a réunis a été une pensée de bien public , à l'époque où les peuples ont eii des gouvernemeas, et non à celle où les gouvernemens ont eu dep peuples. La fusion en un seul corps des vainqueurs et des vaincus a été plus ou moins rapide dansles divers États de l'Europe; dans les uns elle a rabaissé les premiers , dans les autres elle a élevé les seconds; elle ne peut être considérée comme ayant fondé un ordre public, que lorsqu'elle a empêché que le peuple ne fut confondu plus long-temps avec la propriété ellemême. Dans chaque pays, après l'invasion des barbares , le peuple a appartenu d'abord à l'armée. Mais comme l'armée a dû demeurer organisée , pour se maintenir puissante , qu'elle n'a pu exister qu'avec un chef, qu'elle a confondu sa puissance avec celle de ce chef; et qu'elle a cru trouver son avantage à le revêtir d'une àUtorité presque despotique , il est arrivé fréquemment que ce chef, nommé roi par les barbares, aprë$ avoir été l'homme de l'armée , est devenu le maître de l'armée. Il a commandé pour elle, iLa commandé par elle , il a commandé sur elle. De militaire le gouvernement est devenu patrimonial ; le peuple et l'armée ont également appartenu au roi , et ont été gouvernés seulement pouç l'avantagé du roi ,

Au milieu de ces gouvernemens ou militaires, ou patrimoniaux; tandis que la Gaule appartenait aux Francs , l'Espagne aux Visigoths , l'Angleterre aux Saxons , puis aux Normands ; ou que chacune de ces contrées appartenait aux rois de ces peuples vainqueurs , l'Italie a commencé de bonne heure à sentir et à dire qu'elle s'appartenait à elle *■ même , à se saisir du pouvoir , et à l'exercer pour son propre bien. L'Italie envahie par les barbares, comme les autres États de l'Occident , pillée , opprimée , désorganisée , ne put pas mieux qu'eux repousser ses vainqueurs, les • chasser de son sein , et se reconstituer en un seul état. Là, comme ailleurs, l'ancien corps social était détruit , mais là , plus qu'ailleurs , le principe de vie était demeuré dans les fragmens du colosse brisé. Les Italiens succombèrent comme nation, mais les parcelles de leur grande union sociale, les cités, les bourgades, les premiers élémens en quelque sorte dont se formait la nation , se relevèrent, et se défendirent pour leur propre compte. Chaque association d'hommes qui avait survécu à la grande association , eut te courage d'exister pour elle-même; elle sentit qu'elle avait des intérêts à sauver , des pensées qui s'élevaient au-dessus de la crainte, des vertus qui pouvaient lui mériter la victoire. Les Italiens recherchèrent le bien de tous , non le bien des maîtres aux dépens des serfs ; ils sen-

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tirent d'abord dans leur cœur, ils reconnurent bientôt dans leur intelligence, qu'ils avaient encore une patrie; pour elle ils déployèrent les premiers ces vertus publiques , dont ils offrirent l'exemple à l'Europe. Dès qu'ils commencèrent à se gouverner par eux-mêmes, et pour leur propre avantage, ils grandirent dans le moyen âge, tandis que tous les autres peuples souffraient. Ils s'élevèrent en lumières comme en vertus; la pratique des arts et du commerce augmenta leurs richesses , et fixa sur eux l'attention des autres peuples. Leur exemple éclaira les communes, ou les associations plus humbles qui s'étaient formées dans les villes du reste de l'Europe , et qui les imitaient de loin ; leur expérience dirigea les méditations de quelques hommes supérieurs, formés dans le gouvernement des républiques italiennes , qui s'élevèrent de la pratique à la théorie des sociétés civiles, et qui montrèrent non seulement à leurs compatriotes , mais à tous les hommes et dans tous les âges à venir, quel était le but vers lequel les associations humaines devaient tendre, quels étaient pour elles les moyens d'y parvenir.

Cependant, tandis que les républiques italiennes croissaient en population , en lumières , en vertus et en richesses, les gouvernemens patrimoniaux entre lesquels le reste de l'Europe était divisé , recevaient des accroissemens d'une

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autre nature. Les nations ne faisaient que des progrès bien lents en civilisation ; elles en faisaient cependant quelques uns; leurs maîtres, en même temps , croissaient en puissance , non par le développement de leurs propres peuples * mais par l'agglomération de nouveaux États : leurs royaumes, soumis aux lois de l'hérédité et de la primogéniture , qui causent toujours en assez peu de temps l'extinction des familles riches, s'étaient accrus , comme le patrimoine de toutes les familles riches s accroît, par des héritages , des mariages ou par l'abus de la force» Toutes les anciennes maisons princières s'étaient éteintes , ou dans toutes leurs branches i ou tout au moins dans les branches aînées : le petit nombre des survivans dans les branches cadettes avaient tout recueilli , et une dizaine de souverains puissans avaient succédé à une centaine de souverains plus faibles. À la fin du quinzième siècle les maître» des nations française, allemande et espagnole > furent tentés par l'opulenoe merveilleuse de l'Italie , où le pillage d'une seule ville leur promettait quelquefois plus de richesses qu'ils n'en pouvaient arracher à des caillions de leurs sujets. Sous les plus vains prétextes ils envahirent l'Italie , qui, pendant qua*-» rante ans de guerre, fut tour à tour ravagée par tous les peuples qui purent y pénétrer. Les tari** gandages de ces nouveaux barbares firent enfin

disparaître l'opulence qui les avait tentés ; mate les soldats du Nord et de l'Occident , avec les trésors des Italiens , emportèrent dans leurs pays les instructions données par l'exemple d'une civilisation plus avancée. Des germes nombreux enlevés aux républiques italiennes du moyen âge furent répandus dans toute l'Europe; en en recueillant aujourd'hui les fruits, n'oublions point sur quel sol on les vit naître pour la première fois.

C'est ce premier développement de la nation italienne , si instructif pour toutes les autres nations , que nous nous proposons de retracer ici brièvement. Nous avons cherché à renfermer en un seul volume le précis des événemens dont la péninsule italienne fut le théâtre, depuis la chute de l'empire romain jusqu'à la fin du moyen âge. Ce précis ne suffirait point au philosophe qui veut démêler dans le faisceau de l'histoire générale le génie propre à chaque peuple, suivre dès leur naissance les institutions , en connaître le jeu et les défauts, étudier les hommes dans les circonstances diverses , et voir se dessiner les individus aussi bien que les nations. Nous renverrons celui qui peut apporter et du temps et du zèle dansjes études historiques, à l'ouvrage beaucoup plus étendu que nous avons déjà publié sur le même sujet ( i ). Là il trouvera d'amples

(i) Histoire des Républiques italiennes du moyen âge, par

détails , et il sera mis sur la voie d'en chercher lui-même davantage encore. Ici, où nous nous sommes proposé seulement de présenter un résumé des faits, et un rapprochement plus lumineux des idées qu'ils font naître , afin de satisfaire la curiosité de ceux qui n'ont qu'un temps et une attention limitée à donner à l'histoire , nous ' nous sommes abstenu de tout renvoi ; nous avons cru inutile de citer des autorités que nous avons fait connaître ailleurs , et nous avons surtout voulu que notre livre fut intelligible pour

tous.

M. Simonde de Sismondi ; nouvelle édition , 16 vol. in-8°. Paris, chez Treuttel et Wùrtz, 1826.

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