CHAPITRE PREMIER
Etat de la population de V Italie lors de la chute de V empire romain au cinquième siècle. — In* casions successives des barbares, gui la tourmentent pendant cinq siècles. — Premiers efforts des villes y à dater du dixième siècle , pour se défendre et se gouverner elles-mêmes.
chap. i. L'Italie antique avait perdu sa liberté par les conquêtes de la république rQi§aine. Des peuples nombreux et belliqueux s'étaient défendus long-temps ou dans la chaîne de montagnes qui , se détachant des Alpes méridionales, traverse l'Italie dans toute sa longueur, ou dans les vastes et riches plaines que les Gaulois cisalpins avaient occupées au levant de cette chaîne ; tous, enfin, avaient disparu. Les villes qu'ils avaient bâties , et que les Romains agrandirent , avaient perdu toute indépendance , tout souvenir de nationalité; les campagnes n'étaient plus cultivées que par des esclaves , lorsque la république romaine perdit à son tour sa liberté. Elle dominait déjà sur une partie du monde; mais obligée de faire usage , pour contenir ses soldats et ses provinces lointaines , d'une autorité despotique , elle devint elle-même la propriété du
maître qu'elle donnait aux autres. Un des pre- «af. i. iniers successeurs d'Auguste accorda à tous les Italiens le droit de cité dans Rome; ce droit avait déjà cessé d'être une participation à la souveraineté de la république ; d'autre part , les habitans des municipes d'Italie , en l'acceptant , ne renonçaient à aucun privilège, dans leurs cités antiques , dont ils pussent être ou jaloux ou glorieux.
L'Italie continua rapidement à déchoir sous les empereurs. Les parties n'étaient plus en proportion avec le tout. Rome comptait deux ou trois mille familles sénatoriales , dont le luxe et l'éclat surpassaient toute la pompe qu'étalent les plus grands seigneurs de nos plus riches monarchies, mais dont la mollesse et la pusillanimité se refusaient aux offices plus actifs de la vie. Souvent ces; familles étaient décimées par le despotisme; souvent leurs biens étaient confisqués ; elles s'éteignaient rapidement , mais d'autres arrivaient des provinces pour tenir leur place. Autour d'elles s'agitait une population immense, logée dans des maisons misérables, et dépourvue de presque toute autre propriété. On comptait dans Rome plusieurs millions d'habit ans. Le moindre nombre seulement exerçait les métiers nécessaires à la vie , les arts , et le commerce de détail : encore cette partie plus laborieuse de la population se composait-elle
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surtoutàl'étrangers ou d'affranchis , et faisait-elle exécuter le travail manuel par des esclave*; tout le reste, tous ceux qui se glorifiaient d'être citoyens romains, qui avaient dédaigné longtemps toute autre vocation que le service militaire, et qui désormais rejetaient aussi celle-là, vivaient dans une absolue oisiveté. Ils étaient nourris par les distributions de blé et les largesses du trésor, et ils passaient leurs journées dans les maisons de bains, les cirques et les amphithéâtres; l'État, qui les nourrissait, se chargeait également de les amuser par des spectacles donnés à ses frais. Les vices , qu'entretient l'oisiveté , éteignaient promptement leurs familles; mais elles étaient sans cesse remplacées par la foule qui accourait des provinces , pour jouir de l'oisiveté, des largesses publiques , des immunités et des spectacles.
L'Italie était couverte de villes ; la plupart de celles qu'on y voit aujourd'hui existaient déjà, du temps de l'empire romain, dans un degré de splendeur au moins égal. Quelques unes , telles que Milan , Vérone , Bologne , Capoue , étaient si considérables, qu'elles représentaient presque
l'image de Rome , avec leurs cirques et leurs amphithéâtres , leur foule tumultueuse et désœuvrée , leur richesse et leur misère. Leur administration était à peu près républicaine-; die se composait le plus souvent , à l'exemple
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de Rome , d'une curie , ou sénat municipal ouf. i. nommé par le peuple , et de duumvirs ou consuls annuels. Dans toutes, on trouvait les mêmes classes d'habitans : au premier rang , les propriétaires des campagnes voisines logés dans des palais avec leurs esclaves et leurs affranchis ; ensuite, les artisans et les boutiquiers qu'y fixait leur consommation ; enfin , une multitude d'oisifs, qui avaient conservé tout juste assez de biens de terre pour fournir à leur subsistance avec la plus étroite économie. Il ne paraît pas qu'il y eût en Italie de manufacture prospérante : tout travail manuel , à la ville comme aux champs , était fait par des esclaves ; la plupart des objets de luxe venaient de l'Asie. Long-temps les armes avaient été l'industrie unique des Italiens ; long - temps les légions avaient été levées, partie à Rome, partie chez les alliés d'Italie. Mais sous les empereurs , la défiance des maîtres avait secondé la mollesse efféminée des sujets; les Italiens avaient absolument renoilcé aux armes : les légions ne se recrutaient plus guère que dans la Pannonie , les Gaules , et les autres provinces qui bordaient le Rhin et le Danube. Plus tard, les barbares qui menaçaient l'empire furent séduits par l'appât d'une solde pour venir le défendre; et dans les armées romaines , les ennemis de Rome remplacèrent presque absolument les Romains.
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ciap. 1 Les campagnes n'avaient point pu , comme dans nos États modernes, remplacer les ville» pour le recrutement des armées par une classe d'hommes accoutumés aux injures du temps et endurcis par le travail ; on n'y voyait pour laboureurs qu'une race étrangère, opprimée, et qui ne prenait aucun intérêt à la chose publique. Les Romains faisaient cultiver leurs terres tantôt par des esclaves achetés chez les peuples barbares et contraints au travail par des châtimens corporels, tantôt par des colons partiaires, auxquels ils donnaient, pour récompense de leurs" labeurs , une part dans les récoltes; mais pour obliger ces derniers à se contenter de la moindre part possible, ils les attachaient à la glèbe , et les opprimaient presque à l'égal des esclaves. Les propriétaires alternaient entre ces deux systèmes , selon que les esclaves étaient plus ou moins chers et les colons partiaires plus ou moins découragés: aucun agriculteur n'avait de part à la propriété. La plus grande partie des terres était réunie en immenses domaines, dont quelques uns couvraient des provinces; ils étaient administrés par des affranchis, qui ne considéraient que deux choses : la manière de faire labourer les terres de leurs maîtres avec le moins de frais, et de tirer de leurs laboureurs le plus de travail avec le moins de subsistance. Les hommes des
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champs , aussi-bien ceux qu'on nommait libres cup, i. que ceux qui étaient esclaves, étaient presque tous barbares de naissance , sans aucun intérêt pour un ordre social qui les opprimait, sans courage pour le défendre , sans ressources pécuniaires d'aucune espèce; d'ailleurs, leur nombre diminuait avec une effrayante rapidité, tantôt par la désertion , tantôt par les invasions des barbares , qui les enlevaient pour les conduire en esclavage et les revendre dans d'autres provinces romaines; tantôt par la mortalité, suite nécessaire de la misère et de la famine.
L'Italie, cependant, était supposée jouir d'une prospérité constante. Durant le siècle entier de Trajan et des ' Àntonins , des empereurs vertueux et philosophes succédèrent l'un à l'autre : le monde restait en repos , les lois étaient sages et bien observées; la richesse paraissait s'accroître; chaque génération élevait des palais plus splendides, des monuinens et des édifices publics plus somptueux ; les familles sénatoriales voyaient leurs revenus s'augmenter; le trésor levait de plus gros tributs ; mais ce n'est pas de la masse de la richesse, c'est de sa distribution que dépend la prospérité des États : l'opulence frappait toujours plus les regards, et la multitude devenait plus misérable ; la population active , robuste , énergique était remplacée dans les champs par des étrangers ; dans
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chap. i. les villes , elle perdait ses facultés , ses vertus i puis enfin elle succombait sous les besoins au milieu de la richesse qu'elle avait créée.
Ce fut dans cette Italie , telle que le despotisme l'avait faite , que les barbares pénétrèrent. Avides du butin qu'elle renfermait, et qu'elle ne pouvait défendre, ils la ravagèrent à plusieurs reprises pendant les deux derniers siècles de l'empire d'Occident. Les mercenaires que Rome avait levés parmi eux , pour les employer à sa défense, se tournaient aussi fréquemment contre elle , et préféraient le pillage à la solde qui leur était offerte. Ils commencèrent , à l'exemple des Romains , à faire et à défaire des empereurs , à les choisir dans leurs rangs pour qu'ils fussent plus prodigues envers les soldats des biens des citoyens. Bientôt le butin diminua, en même temps que l'avidité de ces étrangers s'accroissait. La pompe de l'empire d'Occident parut à l'armée une dépense inutile. L'Hérule Odoacre , chef des mercenaires qui servaient alors en Italie , la supprima en 476 , et déposa le dernier empereur. Il s'attribua à lui-même le titre de roi ; il distribua à ses soldats le tiers des terres dans les provinces les plus fertiles , et il gouverna pendant dix-sept ans cette contrée encore si glorieuse, comme une riche ferme que les barbares avaient le droit d'exploiter à leur seul profit.
Les mercenaires , associés sous le sceptre cbaf. i. d'Odoacre , ne se trouvèrent pas assez forts pour défendre l'Italie contre une nouvelle invasion de barbares. Les Ostrogoths, favorisés par le souverain grec de la nouvelle Rome , l'empereur d'Orient , arrivèrent , en 489 > sous le* ordres de Théodoric , des contrées au nord du Pont-Euxin, jusqu'aux confins de l'Italie. Ils achevèrent sa conquête en quatre ans , et ils en conservèrent soixante-quatre ans la possession , sous huit rois successifs. Ils se firent à leur tour donner des terres et des esclaves j ils se multiplièrent , mais s'énervèrent très vite dans un climat délicieux , où ils avaient passé tout à coup des privations les plus sévères à la jouissance de toutes les voluptés. Us furent enfin vaincus et subjugués , en 553 , par les Romains de Constantinople , qu'ils méprisaient , et qu'ils regardaient comme les successeurs dégénérés de ces mêmes peuples que leurs ancêtres avaient domptés.
L'invasion des Lombards suivit de près, en
568 , la destruction de la monarchie des Ostrogoths. Entre les peuples qui sortaient de la Germanie septentrionale pour fondre sur le midi , les Lombards étaient réputés parmi les plus braves , les plus cruels , les plus fiers de leur indépendance : mais leur nombre n'était pas considérable ; le lien social qu'ils reconnaissaient 1. 2
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ciAt. i. était à peine suffisant pour les retenir unis ; aussi n'achevèrent- ils jamais la conquête de l'Italie. De 568 à 774, vingt et un rois lombards, pendant deux cent six ans , se succédèrent les uns aux autres, sans jamais réussir à établir leur domination , ni sur les lagunes du fond du golfe Adriatique , où les babitans de l'Italie supérieure , plus menacés dans leurs personnes , s'étaient réfugiés , et fondaient la république de Venise ; ni sur le littoral de l'Adriatique , qu'on nomme aujourd'hui la Romagne, où un lieutenant de l'empereur de Constantinople gouvernait , avec le titre d'exarque , les cinq villes . de la Pentapole ; ni sur Rome , que le patriarche de l'église d'Occident avait défendu presque seul , avec ses armes spirituelles ; ni sur le littoral méridional, où les municipalités grecques de Naples, Gaè'te et Amalfi se gouvernaient presque en républiques. Cependant les Lombards fondèrent dans l'Italie septentrionale un royaume dont Pavie fut la capitale , et dans ht méridionale ils fondèrent le grand-duché de Bénévent, qui maintint son indépendance deux siècles encore après que le royaume fut asservi. Dès le milieu du huitième siècle , les Lombards y maîtres d'un pays où les grandes villes . recelaient encore beaucoup de richesses , où la terre n'avait rien perdu de sa fécondité , et où l'exemple des vaincus avait enseigné aux vain-
queurs à faire revivre quelque industrie agri- ou*, i. cole , excitèrent l'envie des Francs > leurs voisins occidentaux. Ceux-ci avaient conquis, et opprimaient les Gaules; ils méprisaient 1W» dustrie , et ce n'était qu'au glaive qu'ils voulaient devoir leurs richesses. Us désolèrent l'Italie à plusieurs reprises par leurs invasions j ils détruisirent enfin, en 774 , la monarchie des Lombards. Depuis plus de vingt ans les papes ou évéques de Rome avaient recouru aux rois des Francs pour les opposer aux rois des Lombards, qui leur avaient été odieux comme païens, et ensuite comme hérétiques. Chefs du clergé de l'ancienne capitale , où le pouvoir des empereurs de Constantinople avait été nominalement rétabli , mais se faisait à peine sentir , ils confondaient leurs prétentions avec celles de l'Empire ; et les Lombards , ayant conquis ré* cemment l'exarchat de Ravenne et la Penta* pole , ils demandaient que ces provinces fussent reudués à Rome. Les rois francs se firent les champions de cette querelle, qui leur donna occasion de conquérir la monarchie des Lombards ; mais Charles , le roi des Francs , qui accomplit cette conquête , et qui fut le plus grand homme qu'ait produit la barbarie, en traitant avec Rome , en soumettant l'Italie , comprît l'avantage de la civilisation , que tous ses prédécesseurs n'avaient songé qu'à détruire. Il con-
cbap. i. çut la haute pensée de profiter des forces de la barbarie dont il disposait , pour se mettre à la tête de la civilisation qu'il entreprit de ranimer. Au lieu de ne se regarder que comme le roi des vainqueurs, occupé à enrichir une armée barbare des dépouilles des vaincus , il se fit un devoir et une gloire de gouverner le pays pour son propre bien, pour le bien de tous. Il fit plus; de concert avec le pape Léon III, il rétablit la monarchie des vaincus , ou l'empire romain d'Occident, qu'il considérait comme la représentation du droit , par opposition à la violence barbare. Il reçut de ce pape et du peuple de Rome , le jour de Noël de l'an 800, le titre d'empereur romain , et le surnom latin de Charlemagne , ou le Grand , que personne n'avait mérité autant que lui. Comme roi , et ensuite comme empereur , il gouverna quarante ans l'Italie , qu'il réunit à ses autres vastes États. Il poursuivit avec constance , avec une habileté croissante, le but qu'il s'était proposé de rétablir le règne des lois , et de faire refleurir la civilisation. Mais la barbarie était plus forte que lui, et lorsqu'il mourut en 81 4 , elle s'affermit de nouveau dans tout son empire.
L'Italie eut huit rois de la famille de Charlemagne , en comptant son fils et son petit-fils , qui régnèrent sous lui , et ne furent proprement que ses lieutenans. Un arrière-petit-fils de Charle-
magne , Charles -le~Gros , fut déposé en 888. cbaf. l Après lui dix souverains italiens ou bourguignons , mais alliés à la race des Francs , se disputèrent encore , durant soixante - dix ans , la couronne de l'Italie et de l'Empire. En g5i, Othon I" de Saxcv, roi de Germanie, vint forcer celui qui régnait alors, Bérenger II , à se reconnaître son feuda taire. En 961 , il rentra une seconde fois, avec ses Allemands , en Italie : il se fit couronner à Rome, avec le titre d'empereur, et il envoya Bérenger II finir ses jours dans une forteresse d'Allemagne.
Ainsi s'étaient écoulés cinq siècles depuis la chute de l'ancien empire romain jusqu'à la translation de l'empire renouvelé aux Allemands. Durant ce long espace de temps, l'Italie avait été tour à tour pillée et opprimée par des barbares de toute dénomination , qui fondaient sur elle sans provocation, seulement pour exercer leur brigandage : ils se croyaient vaillans , parce qu'ils étaient en petit nombre, et qu'ils répan- # daient la terreur dans un vaste pays : ils s'imaginaient donner de la dignité à leurs déprédations en versant beaucoup de sang. Cependant le pays, exposé à tant d'outrages , n'était pas resté tel que les Romains l'avaient laissé. Les guerriers goths , lombards , francs et allemands , qui avaient successivement envahi l'Italie en s'y établissant , y avaient apporté plusieurs des
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ebAr. i. opinions et des sentimens des races barbares , surtout l'habitude de l'indépendance et de la résistance à l'autorité. Us étaient entrés en partage, avec leurs rois , des pays conquis par leur va-r leur; ils s'étaient fait céder de vastes districts, dont ils regardaient les habitais , aussi-bien que la terre, comme formant leur propriété. La monarchie des Lombards comprenait trente du* chés ou marquisats : leur nombre diminua sous Charlemagne et ses successeurs ; mais en même temps on vit surgir au-dessous d'eux une classe nombreuse de comtes et de vavasseurs , entre lesquels chaque duc avait partagé la province qui lui était cédée , sous l'obligation de lui prêter foi et hommage, et de le suivre à la guerre. Les comtes, à leur tour, partageaient entre d'autres guerriers attachés à leurs drapeaux, les terres qui leur étaient attribuées. C'était le système féodal qui s'établissait en même temps dans toute l'Europe, qui faisait de la jouissance de la terre la solde des guerriers , et qui constituait une subordination héréditaire , fondée sur l'intérêt, corroborée par le serment, et descendant par dfap'degréa divers du roi jusqu'au simple soldat. Les Lombards avaient apporté en Italie les premiers germes de ce. système ; les Francs le développèrent; les guerres civiles des successeurs de Charlemagne lui donnèrent une nouvelle vigueur : elles rendirent nécessaire, pour chaque
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feudataire , de fortifier sa. demeure , comme chai, i. moyen de se conserver fidèle à son seigneur; et les campagnes qui jusqu'alors avaient été ouvertes et sans défense , se couvrirent de châteaux , dans lesquels les comtes qu'on nommait ruraux et la noblesse châtelaine fixèrent leur résidence.
Dans le même temps, c'est-à-dire dans le neuvième siècle , les villes commencèrent à relever leurs vieilles murailles , et les rois des barbares qui les avaient partout abattues , cessèrent de s'opposer à leur reconstruction. Le danger journalier d'être envahi par les princes rivaux qui se disputaient le trône, en faisait une nécessité. D'ailleurs, à la même époque, de nouveaux essaims de barbares fondaient de toutes parts sur l'Europe. Les habitans de la Scandinavie, sous le nom de Danois et de Normand*, ravageaient l'Angleterre et la France ; les Hongrois dévastaient la Germanie et la Haute-Italie : les Sarrasins , maîtres de l'Afrique , infestaient les côtes de l'Italie méridionale et les îles. , Les uns comme les autres ne songeaient point à faire des conquêtes , mais à piller et à verser du sang. On ne pouvait refuser aux habitana de^^Ues la permission de se mettre à l'abri de continuels outrages. Plusieurs milliers de bourgeois avaient souvent été rançonnés par moins d'une centaine de brigands. Mais dès que le&
chap. i. empereurs eurent permis aux citadins de relever leurs murs , et d'acheter ou de fabriquer des armes, ceux-ci se sentirent en état de se faire respecter. Leurs longs malheurs les avaient endurcis ; et en les accoutumant aux privations et aux dangers , leur avaient appris qu'il valait mieux défendre sa vie que de la livrer en proie au plus méprisable agresseur. En même temps , la population des villes n'étant plus nourrie dans l'oisiveté , aux dépens des autres provinces de l'empire romain, avait recommencé à cultiver l'industrie pour elle - même : elle avait donc quelque richesse à défendre. Les anciennes curies, les anciennes municipalités, avaient été conservées, dans les villes d'Italie, par leurs maîtres barbares , pour répartir entre les bourgeois les fardeaux que les vainqueurs leur imposaient, et atteindre plus sûrement chaque individu. Ces magistrats furent les chefs d'un peuple qui ne leur demandait que du pain , des armes et des murailles. Ils dirigèrent les tra- > vaux , et l'emploi des épargnes , que , grâce à sa frugalité , ce peuple pouvait mettre en commun. Après avoir élevé les murailles , ils guidèrent les braves qui les défendaient.
Sitôt que les villes furent fermées de vmfts , leur puissance s'accrut avec rapidité ; de toutes parts des malheureux venaient y chercher un refuge contre l'oppression ; ils y apportaient
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leur industrie et des bras pour la défendre : ils chap. i. étaient sûrs d'y être bien reçus. Chaque ville sentait qu'elle n'avait de puissance que par le nombre de ses citoyens; chacune rivalisait avec ses voisines dans ses efforts pour augmenter ses moyens de défense , et dans l'accueil qu'elle faisait aux étrangers. Les petites villes imitèrent les grandes ; les moindres bourgades les imitèrent à leur tour : chacune voulut avoir au moins un château , au moins une tour, où la population pût se retirer, avec ses effets les plus précieux , au moment d'une invasion soudaine. Cependant les ducs , les marquis , les comtes , les prélats , qui considéraient ces villes comme leur propriété , et les bourgeois comme des hommes à eux ^qu'ils faisaient travailler pour leur seul avantage , ^perçurent bientôt que ces bourgeois étaient peu disposés à obéir ou à se laisser dépouiller depuis qu'ils avaient des armes, et qu'ils pouvaient se défendre derrière leurs murailles. Le séjour des villes leur devint désagréable; ils les abandonnèrent pour s'établir dans leurs châteaux; ils sentirent que, pour défendre ces châteaux, ils avaient besoin d'hommes qui leur fussent dévoués ; que , malgré l'avantage de leur pesante armure , lorsqu'ils combattaient à cheval , ils ne formaient que le petit nombre ; et la noblesse châtelaine commença à affranchir la population des campagnes, à en
chap. i, favoriser l'accroissement , à lui donner des armes et à rechercher son affection. Les effets de ce changement de régime furent rapides ; la population des campagnes , dans le dixième et le onzième siècle s'accrut, se doubla, se quadrupla bientôt , dans une juste proportion avec l'étendue des terres qu'elle avait à cultiver.
Othon I , son fils Othon II, et son petit -fils Othon III , furent successivement reconnus comme empereurs et rois d'Italie , de l'an 961 à l'an 1002, que s'éteignit cette branche de la maison de Saxe. Henri II de Bavière, et Conrad-le- Salique , de Franconie , occupèrent ensuite le trône de 1004 à io3g. Durant cette période de près de quatre-vingts ans , les empereurs allemands entrèrent douze fois en Italie à la tête de leurs armées. Alors ils s'armaient dans la plaine de Roncaglia , près de Plaisance , où ils tenaient les états de Lombardie. Ils y recevaient l'hommage de tous leurs feudataires italiens ; ils se faisaient payer les redevances > qui leur étaient dues , et ils promulguaient quelques lois pour le gouvernement de l'Italie. Cependant un souverain étranger, presque toujours absent, que l'on ne reconnaissait que par une invasion , à la tête d'une armée barbare, ne pouvait gouverner d'une manière efficace un pays qui lui était à peine connu , et où son joug était détesté. Pendant ces cinq règnes le pouvoir social s'affaiblit
toujours davantage ea Italie. Les empereurs se our. i, trouvaient trop heureux de reconnaître les pou* voira locaux quels qu'ils fussent , toutes les fois qu'ils pouvaient obtenir d'eux le paiement des redevances pécuniaires. Ici, c'étaient quelques marquis ou quelques ducs , dont la dignité avait survécu aux déchiremens des différentes invasions et des guerres civiles : là , c'étaient les archevêques et les évêques des grandes villes, que Charlemagne et ses successeurs avaient fré* quemment investis des duchés et des comtés échus à la couronne , comptant que des seigneurs élu» à vie , demeureraient plus dépendans que les seigneurs héréditaires; ailleurs enfin , c'étaient les magistrats eux-mêmes des villes, qui quoique élus par le peuple , recevaient du monarque le titre dé vicaires impériaux , et assistaient avec les nobles et les prélats aux plaids ou diètes de Roncaglia.
Au bout de peu de mois l'Empereur se retirait avec son armée ; alors les nobles retournaient dans leurs châteaux , les prélats et les magistrats dans leurs villes, et aucun d'eux ne reconnaissait plus d'autorité supérieure à la sienne. Chacun ne comptait que sur sa propre force , pour faire respecter ce qu'il appelait ses droits. Des inté* rets contraires ne tardaient pas à se choquer , et la guerre était bientôt universelle. Au temps de Conrad - le - Salique ? les prélats, dans presque
chap. i. toute la Lombardie , firent une alliance avec les villes contre les nobles, et l'on vit, de io35 à io3g, une guerre générale entre ces deux ordres de la société. Conrad la termina par une constitution qui est considérée comme la base du droit féodal : par elle la succession des fiefs fut soustraite aux caprices des seigneurs et de la cou-, ronne; les conditions plus onéreuses de la dépendance féodale furent supprimées ou adoucies, et la plupart des esclaves qu'on voyait encore dans les campagnes furent remis en liberté.
La couronne de Conrad-le-Salique passa dans la ligne directe à son fils, à son petit-fils, et à son arrière -petit -fils; le premier, Henri III, régna de 1039 à io56; le second, Henri IV, de io56 à 1106; le troisième, Henri V, de 1106 à 1125. Les deux derniers règnes furent troublés par la sanglante querelle, entre l'empire et la cour de Rome, qu'on a nommée des investitures. Rome n'avait jamais fait partie de la monarchie des Lombards. Cette ancienne capitale, du monde , avec le territoire qui dépendait d'elle, avait formé, depuis les conquêtes d'Alboin, un duché gouverné par un patrice, ou un duc grec, envoyé deConstantinople. Toutefois l'évéque de cette ville, qui, selon les anciennes formes canoniques , était élu par le clergé , le sénat et le peuple de son diocèse, avait bien plus de crédit sur son troupeau que ce magistrat étran-
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ger; d'ailleurs il se considérait comme patriar- «af. 1. che de l'Occident , et chef de toutes les églises où. l'on parlait latin. Cette autorité, n'était pas, il est vrai , reconnue sans contestations par les prélats orthodoxes, et les barbares qui professaient le paganisme ou l'arianisme la méprisaient : cependant le pontife qui commençait à prendre exclusivement le titre de pape , avait plus d'une fois réussi à défendre Rome par les armes spirituelles , quand les armes temporelles étaient demeurées sans force. Lorsqu'une famille iconoclaste , ou ennemie des images , occupa en 717 le trône de Constantinople , les papes repoussèrent son autorité comme hérétique 5 alors la municipalité de Rome, à la tête de laquelle on voyait un sénat et des consuls , se gouverna à peu près comme un État indépendant : les Grecs, occupés de leurs propres dissentions, parurent l'oublier, et Rome dut à cet oubli cinquante ans d'une sorte de liberté. Les Romains retrouvèrent dans leurs souvenirs quelqu'image de leur gloire passée; ils tirent même quelquefois revivre le titre de République romaine. Cependant ils applaudirent, lorsque le pape Etienne II conféra aux princes des Francs la dignité de patrices de Rome , pour leur transférer l'autorité que ce magistrat grec exerçait dans leur ville, au nom des empereurs de Constantinople , et lorsqu'en l'an 800 , Léon III
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chap. u couronna Charlemagne comme Auguste et restaurateur de l'empire d'Occident. Dès cette époque Rome redevint la capitale de l'empire , celle où ses chefs devaient recevoir la couronne d'or des mains du pape , après avoir reçu la couronne d'argent du royaume de Germanie à Aix-la-Chapelle, et la couronne de fer du royaume de Lombardie à Milan.
De grandes richesses, de grands pouvoirs féodaux furent attachés , par la reconnaissance des empereurs , au siège pontifical de Rome. La papauté devint le plus haut objet 'd'ambition de tout l'ordre sacerdotal; et dans un siècle de violence et d'anarchie , on y vit arriver plus d'une fois ou des barons romains signalés par leurs brigandages, ou de jeunes libertins forts de l'appui de quelques dames romaines. Les autres sièges de la chrétienté n'avaient souvent pas été mieux remplis. Plus d'une fois les empereurs allemands, en arrivant à Rome, furent obligés ,* pour mettre un terme au scandale, de choisir entre les compétiteurs ou. de déposer le pape, qui faisait rougir la chrétienté. Henri III obligea le peuple romain à renoncer à la part qu'il avait eue jusqu'alors à la nomination des papes , et dont il avait mal usé ; lui-même il en nomma successivement quatre , qu'il choisit parmi les hommes les plus savans et les plus religieux du clergé d'Allemagne et d'Italie : il
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seconda ainsi l'esprit de réforme qui, dès le ou*, i. onzième siècle , commençait à animer l'Église.
Au milieu dés bouleversemens auxquels la société avait été exposée, les richesses du clergé étaient demeurées à peu près intactes : les rois qu'elles tentaient n'osaient pas s'en emparer, mais ils les distribuaient , avec les dignités de l'Église , à leurs favoris , à leurs créatures , à des prêtres courtisans, qui n'avaient d'ecclésiastique que le nom. Ces promotions avaient excité une clameur violente : les hommes religieux prétendaient que les rois introduisaient la corruption dans le corps du clergé , qu'ils détruisaient l'indépendance qui devait appartenir aux ministres de Dieu. Un désir ardent d'épurer le sacerdoce, en empêchant que ses dignités ne fussent distribuées dans des vues temporelles, se manifestait } mais il était réservé à l'un des plus grands caractères qu'ait produits le moyen âge , au moine Hildebrand , de remuer la chrétienté tout entière pour satisfaire à ce désir. Hildebrand , né à Soana, en Toscane, dans la condition la plus obscure , mais signalé par ses talens dès qu'il s'engagea dans les ordres , fut envoyé par son couvent à Cluny v en France, pour y poursuivre ses études. Dans sa solitude , il conçut le plan de la révolution par laquelle il voulait soumettre le monde au pouvoir sacerdotal. Il ne voyait dans l'univers que Dieu, le