‹ Histoire de la renaissance de la liberté en Italie, de ses progrès, de sa décadence, et de sa chute;Chapitre 8 sur 31 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

1 Frédéric Barbe rousse veut restreindre les libertés des villes d'Italie y leur résistance. — Ligue lombarde. — Trêve de Denise. — Paix de Constance qui fixe leurs droits.

vhaf. 11. Lorsque les bourgeois des villes s'étaient as- *ioo-ii5a. sociés pour leur défense commune, leur premier besoin avait été de se soustraire au brigandage des armées barbares qui envahissaient leur pays , et les traitaient en ennemis ; le second , de se mettre également en défense contre le brigandage d'autres barbares qui se disaient leurs maîtres. Bientôt leurs efforts réunis avaient garanti leur sécurité ; en peu d'années ils s'étaient trouvés riches , ils étaient devenus puissans; et ces mêmes hommes que les empereurs f les prélats , les nobles , considéraient toujours comme des serfs affranchis , s'étaient aperçus qu'il n'y avait plus guère en Italie d'autre force publique que la leur. Leur confiance en euxmêmes s'était accrue avec leur puissance , et le désir de la domination avait succédé à celui de l'indépendance. Les villes qui avaient accumulé plus de richesses , celles qui rassemblaient dans leurs murs une population plus nombreuse , ten-

EN ITALIE. 5l

tèrent , dès la première moitié du douzième CBAr- "• siècle, de s'assurer par les armes l'obéissance II0O"n • des villes voisines qui ne leur paraissaient pas assez fortes pour lutter contre elles. Ces grandes cités, il est vrai, ne prétendaient pas dépouiller les petites de leur liberté , mais elles voulaient les astreindre à contracter avec elles une alliance perpétuelle pour partager leur bonne et leur mauvaise fortune , et à faire toujours marcher leurs milices sous Péténdard de la cité dominante.

La longue guerre des investitures entre les empereurs de la maison de Franconie et les papes , avait donné le premier essor à cette ambition. Comme il s'agissait d'intérêts généraux , d'une action à exercer au loin , de dangers communs à tout un parti , les villes avaient senti la nécessité des alliances et d'une correspondance active , qui s'étendit presque d'une, extrémité à l'autre de l'Italie. Les petites villes avaient bientôt reconnu que cette politique générale était au-dessus de leur portée , et les grandes , où le commerce et la richesse avaient accumulé plus f de lumières; les grandes, qui recevaient seules des communications de l'empereur ou du pape, s'étaient placées naturellement à la tète de la ligue formée dans leur province, ou pour l'Empire ou pour l'Église. Ces deux ligues n'étaient point encore désignées en Italie par les noms

5a HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

chap. h. de Guelfes et de Gibelins , noms qui furent , en iioQ-u&i. Allemagne , le cri de guerre des deux partis à la bataille de Winsberg, le 21 décembre u4<>7 et qui auparavant y désignaient déjà , le premier , les ducs de Saxe et de Bavière dévoués aux papes ; le second , les empereurs franconiens. Mais quoique ces deux noms , qui semblèrent depuis devenir exclusivement italiens , n'eussent pas encore été prononcés en Italie y

\ l'affection héréditaire pour les deux partis partageait déjà les esprits depuis un siècle ; l'intérêt de la faction devenait pour chacun celui d'une seconde patrie , qu'il servait souvent avec non moins d'héroïsme et de dévouement que sa cité. Deux grandes villes dans la plaine de Lombardie l'emportaient sur toutes les autres en puissance et en richesse : Milan , qui dirigeait le plus habituellement le parti de l'Église, et Pavie, qui dirigeait le parti impérial. L'une et l'autre ville paraît cependant avoir changé de parti durant les règnes de Lothaire III et de Conrad II , qui , de l'an 1 125 à l'an 1 i5a , mirent en

, opposition les deux maisons des Guelfes et des Gibelins d'Allemagne. Milan, dans cette première moitié du douzième siècle , ayant éprouvé de la résistance de la part des deux villes de Lodi et de Çomo, rasa la première, en dispersa les habitans dans des villages ouverts , et força la seconde à abattre ses fortifications. Crémone

et Novarre s'attachaient de préférence au parti CHAf • IK de Pavie; Tortone, Crème, Bergame et Bres- ,,00"I, a cia, Plaisance et Parme, à celui de Milan. Entre les villes du Piémont, celle de Turin paraissait se placer au premier rang ; elle disputait en même temps le pouvoir aux comtes de Savoie , qui se disaient vicaires impériaux dans cette contrée. Le Montferrat avait toujours ses marquis ; ils étaient du petit nombre des grands feudataires qui avaient survécu aux guerres civiles ; mais les villes de la province ne leur obéissaient pas , et celle d'Asti était plus puissante qu'eux. La famille au contraire des marquis véronais , qui , du temps des rois lombards , devait défendre la frontière contre les Allemands , s'était éteinte , et les grandes villes de Vérone , Padoue , Vicence , Trévise et Mantoue se maintenaient libres ,* à peu près égales en puissance l'une à l'autre. Bologne tenait le premier rang entre les villes au midi du Pô, et^t elle se faisait redouter également de Modène et Reggio , d'une part ; de l'autre , de Ferrare , Ravenne, Imola, Faenza, Forli et Rimini. La Toscane , qui avait eu aussi de puissans marquis, avait vu leur famille s'éteindre dans la comtesse Mathilde , la contemporaine et l'amie de Grégoire VII. Dès-lôrs Florence s'était élevée en puissance ; elle avait détruit Fiésolé , et sans dominer sur les villes voisines de Pistoia ,

chap. ii. Àrrezzo , San Miniato , Volterra , ou , sur les iioo-h5q. p^ lointaines, Lucques, Cortona, Perugia et Sienne, elle était considérée comme dirigeant la ligue de Toscane , d'autant que Fise , à la même époque , tournait toute son attention sur ses expéditions d'outre-mer. La famille des ducs de Spolète s'était aussi éteinte , et les villes de i'Ombrie s'étaient remises en liberté ; mais leur situation dans les montagnes ne leur permettait pas de s'élever à une grande puissance. Rome enfin avait donné l'essor au même sentimçqt d'indépendance. Un moine éloquent, disciple d'Àbailard , et qui s'était fait connaître dans toute l'Europe, y avait prêché , en ii3<), une double réforme dans l'ordre religieux et dans Fordre politique. On le nommait Arnaud de Brescia; il avait parlé aux Romains de l'antique liberté qui était leur droit, comme des abus qui défiguraient l'Église. Chassé d'Italie par le JSp&pe Innocent II et le concile de Latran^il se réfugia en Helvétie, et fit adopter une constitution libérale à la ville de Zurich ; mais il fut rappelé à Rome en 1 143 , et il y fit de nouveau entendre le nom de république romaine, de sénat romain et de comices du peuple. Le pape flétrissait ses opinions du nom tf hérésies des politiques y et Arnaud de Brescia ayant été livré , en 1 1 55 , à Adrien IV par l'empereur, fut brûlé vif de-* vant la porte du château Saint- Ange : mais se&

enseignemens lui survécurent, et l'amour de la C1AP- » liberté ne périt point à Rome avec lui. Dans XIOO*,,i l'Italie méridionale , enfin , l'esprit de liberté avait été étouffé par les conquêtes des Normands , et la ville d'Àquila conservait seule dans les Àbruzzes quelques prérogatives républicaines.

Tel était l'état de l'Italie, lorsque la diète de "**. Germanie , assemblée à Francfort , déféra la cou-; ronne, en n5a, à Frédéric Barberousse, duo de Souabe, de la maison dé Hohenstauffen. Ce prince , neveu de Conrad III , auquel il succédait , était dans la vigueur de l'âge ; il était allié aux deux maisons guelfe et gibeline , qui s'étaient disputé l'empire, et il était regardé, à bon droit, par les Allemands, comme le plus distingué de leurs chefs. Il n'était pas seulement brave ; il connaissait l'art de la guerre , autant du moins qu'on pouvait l'entendre dans cet âge barbare ; il savait se faire aimeç des soldats, tout en les soumettant au frein d'une discipline que d'autres ne songeaient pas même à établir ; il aimait la justice , il respectait sa parole , il abhorrait les cruautés gratuites, encore que l'effusion du sang humain n'eût rien de révoltant pour f| prince du moyen âge : mais les prérogatives de sa couronne lui paraissaient un 'droit sacré, que, par orgueil, par conscience même > il voulait conserver et accroître. Les Italiens lui *

chap. h. paraissaient en état de révolte contre le trône a" impérial et contre la nation allemande ; il croyait que son premier devoir était de les réduire a l'obéissance.

"54. En effet, au mois d'octobre 11 54, Frédéric

Barberousse entra en Italie par la vallée de Trente , à la tête d'une puissante armée allemande. Il se proposait , non seulement d'y recevoir les couronnes de l'Italie et de l'Empire , mais de ramener à l'obéissance ceux de ses sujets qui semblaient oublier ce qu'ils devaient à leur souverain, de punir, en particulier, les Milanais de leur arrogance, de faire droit aux plaintes que les citoyens de Pavie et de Crémone avaient portées contre eux , de les forcer enfin à rendre aux villes de Lodi et de Çoino , qu'ils avaient démantelées, tous les droits dont ils jouissaient euxmêmes. Lorsqu'il arriva à Roncaglia , où il tint la diète du royaume d'Italie , il y fut assailli par les plaintes des é vêques et des grands contre les villes : à leur tour les consuls de Pavie , de Crémone , de Como et de Lodi accusèrent les Milanais , qui furent défendus par ceux de Crème , de Brescia^ de Plaisance, d'Asti et de Tortone. Avant de prononcer sur les différends qui lui étaient soumis, Frédéric annonça qu'il voulait jugg», par ses yeux , de l'état du pays , et qu'il allait visiter le Piémont et le Montferrat. Jl traversa le ter-

• îitoire milanais pour se rendre à JN ovarre , et il

ordonna aux consuls de Milan de lui faire trou- chap. h. ver des vivres sur sa route. Les villes recon- " *" naissaient qu'elles devaient aux empereurs , à leur passage , les redevances désignées par les mots féodaux àefoderum > parafa et mansiànati* cum, le fourrage, la table et le logement. Cependant les Allemands , retardés dans leur marche par une pluie abondante et continuelle , met-' taient deux jours à atteindre l'étape où les Milanais avaient cru que l'armée allemande arri- * verait dès le premier jour;- en conséquence les vivres manquèrent, et les Allemands s'en vengèrent sur les malheureux habitans du pays qu'ils traversaient : ils pillèrent , ils brûlèrent les villages où ils n'avaient pas trouvé des rartions suffisantes. Frédéric se montra bienveillant pour les villes de Novarre et de Turin j mais celles de Chieri et d'Asti lui avaient été dénoncées comme animées des mêmes sentimèns que les Milanais : les habitans s'enfuirent à son approche , et il pilla et brûla leurs maisons , qu'il trouva vides. Arrivé ensuite devant Tortone, il nss. intima l'ordre aux habitans de renoncer à l'ailiance qu'ils avaient contractée avec les Milanais. Mais, comptant sur la force de la ville haute, où les habitans s'étaient enfermés , tandis que Frédéric logeait dans la ville basse , ils eurent * le courage de s'y refuser. Le i3 .février 11 55, « les Allemands commencèrent le siège de cette

chap. ih ville; ils ne purent empêcher deux cents Milanais d'y entrer pour prendre part à sa défense. Soixante-deux jours ces braves gens soutinrent les attaques de l'armée formidable que les milices de Favie et des autres villes gibelines étaient encore venues grossir : enfin , le manque d'eau les contraignit à se rendre. Frédéric leur permit de se retirer à Milan , atfec le peu d'effets qu'ils pourraient emporter sur leur dos : tout le reste fut abandonné au pillage des soldats , çt leurs maisons devinrent la proie des flammes. ' Les Milanais accueillirent avec respect ces martyrs de la liberté : chaque maison opulente se chargea de donner l'hospitalité à quelques Tortonais. Frédéric , pendant ce temps, faisait imposer sur sa tête , dans le temple de Pavie , la couronne de fer des rois lombards ; après quoi , ' il se mit en route pour Rome , afin d'y recevoir aussi la couronne d'or de l'empire.

Mais les Allemands qui accompagnaient l'empereur dans son expédition , après avoir montré beaucoup d'ardeur pour entreprendre ce voyage lointain , se lassaient bientôt d'être si long-temps hors de leur patrie ; la licence accordée à leurs pillages et à leurs débauches , ne leur paraissait plus un dédommagement suffisant pour les ennuis de la marche et les dangers de la guerre. Ils pressaient l'empereur d'avancer vers Rome, et d'éviter de se prendre de querelle avec les grandes

ii 55.

villes, encore que presque toutes se refusassent CHAP- " à le recevoir dans leurs murs, et se contentassent de lui préparer des vivres et des logemens dans leurs faubourgs. L'impossibilité de main* tenir la discipline dans une armée cupide, qui voyait pour la première fois les richesses inconnues du commerce et des arts étalées à ses yeux , et d'éviter les querelles entre deux peuples qui n'entendaient pas la langue l'un de l'autre, justifiait cette précaution ; Frédéric passa ainsi auprès de Plaisance, de Parme, de Bologne, de Florence. Il ne fut pas même reçu dans Rome; ses troupes occupèrent seulement ce qu'on nommait la cité Léonine , ou le faubourg bâti autour du Vatican, et c'est là qu'il fut couronné par le pape Adrien IV; tandis que les Allemands étaient obligés de repousser les Romains, qui cherchaient à s'avancer par le pont Saint- Ange, et par le bourg qui communique avec Trastevère, pour troubler la cérémonie. Dès le lendemain Frédéric s'éloigna de Rome, et conduisit son armée dans les montagnes, pour éviter les ardeurs de l'été. Les bourgeois de Spoleto ne lui ayant pas fourni assez promptement les vivres dont il avait besoin, il attaqua leur ville , la prit et la brûla : cependant la maladie commençait à éclaircir les rangs de ses soldats , d'autres désertaient pour s'embarquer à Ancône. Frédéric, avec une armée affaiblie ^ pressait sa marche {tour rentrer en Allemagne

ii 55*

chap. ii. par les vallées du Tyrol. Les citoyens de Véroney qui ne voulaient pas recevoir les Allemands dan» leurs murs , avaient construit pour lui un pont de bateaux sur l'Adige. Il le passa à la hâte , et à peine avait-il atteint l'autre bord , que d'énormes pièces de bois livrées au courant impétueux du fleuve , vinrent frapper contre le pont et le rompirent. Frédéric ne douta point que les Lombards ne lui eussent préparé un piège , et ne se fussent flattés d'abattre le pont , pendant qu'il passerait; mais il n'était plus assez fort pour en tirer vengeance.

L'empereur était enfin retourné en Allemagne avec ses soldats barbares. Partout où il avait passé , il avait porté le ravage et la désolation; la ligne sur laquelle il avait traversé le Milanais était marquée par l'incendie : les bourgs de Rosate, de Trécale, de Galiate; les villes de Chiéri, d'Asti, de Tortone, de Spolète, avaient été brûlés par lui. Mais à côté de ces preuves de barbarie, il en avait donné d'impuissance; il n'avait point osé assiéger les cités plus fortes et plus populeuses , et celles-ci s'applaudissaient de lui avoir fermé leurs portes , et d'avoir refusé d'obéir. Une seule campagne avait suffi pour ruiner une des plus formidables armées que l'Allemagne eût vomies sur l'Italie; et l'exemple des anciens temps faisait croire qu'il se passerait long-temps avant que l'empereur pût mettre de

EN ITALIE. 6l

nouveau les Allemands en mouvement. Les Mi- CBAp- "• lanais se félicitaient d'avoir sauvé leur liberté ,l55' par leur courage et leur patriotisme : leur trésor était vide y mais le zèle des citoyens opulens , qui ne connaissaient d'autre luxe que de servir la patrie, l'eut bientôt rempli. Ces mêmes hommes qui trouvaient de grandes richesses, pour les offrir à leur république , se contentaient pour eux-mêmes de pain noir, et d'un manteau d'étoffe commune. Sur l'ordre des consuls de Milan, ils partirent pour aller travailler de leurs mains , avec tous leurs concitoyens , à relever les murailles et les maisons de Tortone , de Rosate , de Trécale, de Galiate, et des autres lieux qui avaient souffert pour la liberté de tous. Ils attaquèrent ensuite Pavie, Crémone et Npvarre, qui avaient embrassé le parti de l'empereur , et ils les forcèrent de se soumettre à des conditions humiliantes , tandis qu'ils resserrèrent leur alliance avec les villes de Brescia et de Plaisance , qui s'étaient déclarées pour la liberté.

Mais Frédéric avait plus de pouvoir sur l'Allemagne que n'en avait eu aucun de ses prédécesseurs : on l'y regardait comme le restaurateur des droits de l'empire et de la nation allemande , on lui savait gré de ramener l'Italie , de ce qu'on nommait un état d'anarchie et de révolte, à l'ordre et à l'obéissance; ses feudataires accoururent donc avec empressement sous ses dra-

6ll HISTOIRE DE LA LIBERTE

chap. h. peaux , lorsqu'il les y appela aux fêtes de Penîl58* tecôte de* n58, pour soumettre l'Italie. Les bataillons allemands entrèrent en Lombardie par tous les passages des Alpes à la fois. En passant près de Brescia ils inspirèrent à cette ville tant de terreur, qu'elle renonça à l'alliance des Milanais , et paya une grosse somme d'argent pour 3a rançon. Les Milanais au contraire s'étaient préparés à la résistance; ils avaient coupé ou fortifié tous les ponts de l'Âdda , se flattant que cette rivière suffirait pour arrêter l'empereur. Mais un corps de cavalerie allemande se jeta hardiment à la nage dans le torrent, et gagna le bord opposé; il se rendit alors maître du pont de Cassano , et toute l'armée entra dans le territoire milanais. Frédéric suivant le cours de l'Âdda, choisit à quatre milles de distance des ruines du vieux Lodi , un emplacement où il ordonna aux Lodésans de rebâtir leur ville , qui devait lui répondre à l'avenir du passage de l'Âdda. Il y appela aussi les milices de Pavie , de Crémone, et des autres villes lombardes que leur jalousie de Milan attachait à la faction gibeline , et après leur réunion seulement , il vint le S août il 58 tracer son camp devant Milan. Toutefois ses machines de guerre ne lui suffisaient point pour abattre les murs d'une si grande et si forte ville ; il essaya plutôt de l'affamer. Il s'empara des greniers, il brûla les meules de

blé, il faucha les récoltes d'automne, et il an- chap. il nonça qu'il ne s'éloignerait point que lesMila- Il58a nais ne fussent rentrés dans le devoir. Cependant les nobles en petit nombre qui avaient conservé leur indépendance en Lombardie , s'étaient rendus au camp de l'empereur ; l'un d'eux , le comte deBlandrate , qui avait précédemment donné des preuves de son attachement à la ville de Milan y offrit sa médiation ; elle fut acceptée , et il obtint en effet des termes avantageux pour les Milanais. Ceux-ci s'engagèrent à payer à Frédéric 9000 marcs d'argent comme tribut , à lui restituer les droits régaliens , et à rendre leur indépendance aux villes de Como et de Lodi ; mais d'autre part ils étaient dispensés d'ouvrir leurs portes à son armée, ils conservaient le droit d'élire leurs consuls, et ils comprenaient dans leur pacification les Tortonais et les Crémasques leurs alliés. Ce traité fut signé le 7 septembre n58.

Frédéric , il est vrai , en accordant une capitulation honorable à. des sujets qu'il faisait rentrer dans le devoir, ne pensait pas renoncer aux droits de son empire ; il comptait s'être réservé implicitement l'autorité législative de la diète de son royaume d'Italie. Les Milanais, au contraire, regardaient leur traité comme définitif ? et ils furent très étonnés et très indignés lorsque Frédéric ayant assemblé , à la Saint-Martiri suivante y lè$ plaids du royaume à Boncaglia ,

64 HISTOIRE DE IiA. LIBERTÉ

chap. h. fit adopter par cette diète une constitution qui n58. bouleversait leurs droits les plus chers ; elle enlevait , en effet, aux consuls des villes la fonction d'administrer la justice , pour la déférer à un juge unique, étranger, choisi par l'empereur, et qui prit le nom de podestat ; elle fixait l'étendue des droits régaliens, réservés à l'empereur dans chaque ville, en leur donnant bien plus d'importance que ne l'entendaient les Milanais lorsqu'ils les avaient abandonnés; elle enlevait aux villes , de même qu'à tous les autres membres de l'empire , le droit de guerre privée j elle changeait , enfin , la circonscription du territoire des cités , et en particulier elle enlevait aux Milanais la petite ville de Monza et les comtés de Séprio et de la Martesana , que ceux-ci regardaient comme leur propriété. De justes motifs avaient fait considérer à l'empereur et à la diète ces innovations comme nécessaires pour la paix et la prospérité publique ; mais les Milanais n'y virent qu'une violation perfide du traité qu'ils venaient de conclure. Quand le podestat de l'empereur se présenta pour prendre possession de son tribunal , ils le chassèrent honteusement j ils coururent aux armes , et ils s'efforcèrent de nouveau de se rendre maîtres de tous les passages de Y Adda , pour se défendre derrière cette barrière. Frédéric, de son côté, au printemps 1159. de l'année . u 5g , assembla une nouvelle diète

du royaume d'Italie à Bologne , et il y mit les CBAPa lU Milanais au ban de l'empire. ,l59'

L'empereur n'essaya point, cependant, encore de réduire les Milanais par un siège en règle; son armée n'était pas assez nombreuse pour investir entièrement une aussi grande ville > et ses machines de guerre étaient insuffisantes pour renverser d'aussi fortes murailles; mais il annonça qu'il emploierait toute la puissance dont il disposait comme monarque de l'Italie et de l'Allemagne, afin de ruiner cette ville rebelle. Bientôt , en effet , les Milanais le virent faucher leurs blés , moissonner leurs récoltes d'automne , détruirejeurs ceps de vigne , couper ou écorcer tous les arbres qui couvraient leurs campagnes , et rompre leurs canaux d'ir->rigation; mais les généreux citoyens de cette république nouvelle ne se laissèrent point décourager par la supériorité d'un tel ennemi ou par l'issue inévitable d'un tel combat. Ils voyaient bien qu'ils devaient périr ; mais, pour l'honneur et la liberté de l'Italie , ils étaient résolus de laisser un grand exemple à leurs compatriotes et aux générations à venir.

Les Crémasques étaient demeurés fidèles aux Milanais dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. Le siège de Crème présentait cependant à l'empereur moins de difficultés que celui de Milan ; la ville était peu étendue , et pouvait i. 5

chap, u. être investie de toutes parts ; elle était aussi plus "** ' accessible aux machines de guerre, quoique entourée d'une double muraille et d'un fossé plein 4' eau. Les Crémonais commencèrent le siège le 4 juillet; et le 10, Frédéric en vint prendre le ' commandement. Quatre cents Milanais étaient venus s'enfermer dans la ville pour partager les combats et les dangers de leurs alliés. L'empereur, qui voyait en eux des sujets révoltés, . voulut les effrayer par des supplices. Après la dernière pacification, Milan et Crème lui avaient donné des otages ; il en fit pendre plusieurs en face des murs; d'autres étaient des enfans appartenant aux familles Içp plus distinguées, il les fit attacher à une tour mouvante qu'il voulait faire approcher des murailles de Crème , de manière que les assiégés ne pussent la repousser sans blesser ou tuer leurs propres enfans. Un cri de désespoir retentit sur toute la muraille de Crème ; les pères de ces malheureux suppliaient leurs concitoyens de les tuer eux-mêmes , pour qu'ils ne vissent pas l'agonie de leurs enfans. Ils criaient en même temps à ceux-ci de ne point craindre de donner leur vie pour la patrie. Le combat ne cessa point en effet , et la tour mouvante- fut repoussée après que neuf otages , qui la couvraient de leur corps, eurent été tués. Six mois entiers lés Crémasques arrêtèrent toutes les forces de l'empereur : la famine opéra,

EN ITAIiTE. . 67

enfin ce que la violence n'avait pu faire. Le chaf. h. 26 janvier 1 160 , ils capitulèrent , abandonnant 1 160. toutes leurs richesses au pillage et leur ville à l'incendie; mais les habitans, hâves , défaits , et se soutenant à peine, eurent la permission de se retirer à Milan.

Le siège de Crème avait épuisé la patience de l'armée allemande. Dans ce siècle les soldats n'étaient point accoutumés à de si longues expéditions j quand ils avaient accompli leur service féodal , ils se croyaient ledroit de retourner* dans leur patrie. La plupart repartaient en effet; mais Frédéric, avec une constance inébranlable,, déclara qu'il demeurerait à la tête des seuls italiens des villes gibelines , pour faire la guerre aux^MÎlanais. En effet, prenant le commandement- des milices de Pavie, de Crémone et' de Novarre, il* . continua une année entière ses attaques , dans le seul but de détruire toutes les récoltes , et de ne permettre l'entrée d'aucune provisionnons Milan. Au mois de juin 1.161 , il vit cependant arri- 1 161. ver à son aide une nouvelle armée allemande ; ses. compatriotes avaient éprouvé quelque honte de ce que leur monarque était demeuré seul au milieu d'un peuple étranger , et qu'ils accusaient de rébellion et de perfidie. Us revinrent avec une animosité rédoublée, qui se manifesta bientôt ' par des actes .de férocité : toutes les fois- qu'ils surprenaient quelques paysans lombards por-

chap. ii. tant dés vivres à Milan , ils les faisaient périr Il6lc dans les supplices* Les riches citoyens avaient aidé la république à faire de grands approvisionnemens , mais ces amas étaient en partie épuisés, lorsqu'un incendie accidentel consuma le reste. Alors la faim triompha du courage et de l'amour de la liberté. Trois ans entiers les Milanais avaient soutenu cette lutte inégale , depuis qu'ils avaient été mis au ban de l'empire; mais ils furent enfin contraints de se rendre à discrétion , au comii 6a. lïieheement de mars 1 162. Ils livrèrent, avec un profond désespoir leurs drapeaux et toutes leurs armes , et ils attendirent les ordres de l'empereur. Celui-ci , quoique dur et hautain , n'était cependant pas féroce; jamais il ne punit par des supplices J es ennemis ou les rebelles qu'il avait * vaincus. Il laissa passer près d'un mois avant de prononcer ses dernières volontés sur les Milanais, peut-être pour augmenter l'anxiété des citoyens, peut-être aussi pour calmer sa propre colère ; il finit par U décharger sur les murailles et les êtres inanimés, tandis qu'il pardonnait aux hommes. Il ordonna que la ville fut complètement évacuée, qu'il n'y -restât pas un seul être vivant; et le 2 5 mars il y appela les milices des cités gibelines et rivales, en leur donnant l'ordre d'en raser les* maisons aussi-bien que les murailles , et de ne pas.y laisser pierre sur pierre. Les habitans lés plus pauvres de Milan > ceux

que leur étroite fortune , ou leurs travaux agri- crap. h. coles et industriels fixaient au sol, furent ré- ll6%' partis entre quatre bourgades ouvertes , bâties fc deux milles au moins de distance des murs de leur ancienne patrie. Les autres allèrent chercher l'hospitalité dans les villes voisines d'Italie , même dans celles qui avaient montré le plus d'attachement à l'empereur. Leurs souffrances , l'étendue de leurs sacrifices , le souvenir de leur valeur , et l'exemple de leurs généreux sentimens ., firent , dans toutes les villes où ils furent reçus, des prosélytes à la cause de la liberté. D'un autre côté les délégués de l'empereur , car m ' lui-même était retourné en Allemagne , les ppdestats qu'il avait établis dans chaque ville ,. fusaient éprouver aux Lombards qui avaient combattu pour lui, la honte et le regret d'avoir affermi par leurs propres efforts le. joug sur leurs propres têtes. Tous les privilèges de la nation furent violés ; la justice était sacrifiée à l'intérêt de parti ; les redevances exigées par le fisc > sans cesse accrues, s'étaient sextuplées : à peine le tiers des récoltes demeurait aux cultivateurs. Tous les Italiens souffraient , tous étaient humiliés : la tyrannie avait atteint au^si les consciences. À la mort du pape Adrien IV, en septembre 1159, les cardinaux s'étaient partagés entre deuK candidats , l'un Siennois , l'autre Romain , qui tous deux avaient été déclares élus , par leur

cbap. u. faction. Le premier avait pris le nom d'Alexan- 1,6a* dre III , le second de. Victor IIL Frédéric s'était déclaré pour celui-ci , qui avait paru empressé de lui sacrifier les libertés et l'indépendance de • l'Église : l'autre avait été obligé de se réfugier en France j toutefois la chrétienté presque entière n'avait pas tardé à se déclarer pour lui. Tandis qu'an concile assemblé à Pavie en 1 160 par Frédéric l'avait condamné , ijn autre concile asseinblé à Beauvais , condamnait Victor, et le frappait d'anathéme. Frédéric à son tour fut atteint par les .excommunications , et Alexandre III , pour

' se fortifier contre la puissance de l'empereur,

commença à rechercher la faveur des peuples , et à„ embrasser la défense des libertés de l'Italie. n63. Dans l'année n63 Frédéric rentra en Italie,

accompagné , non par une armée, mais par un cortège brillant de gentilshommes allemands. Il ne croyait pas, dans un royaume désormais soumis, avoir besoin de forces plus imposantes; d'ailleurs il pouvait toujours disposer des milices des cités gibelines , et en effet , il fit raser par elles cette année les murailles de Tortone. Il se dirigea ensuite vers Rome , pour y appuyer de son crédit son pontife schismatique. Mais pendant ce temps les villçs de Vérone , Viçence , Paddue et Trévise,. les plus puissantes de la marche véronaise, réunirent leurs consul^ en un congrès , pour aviser aux moyens 4e- &*rc

EN ITAXilK. 71

cesser une tyrannie dont elles se sentaient accrf- chap. u. blé es. Depuis la ruine de Milan , toute la Loin- Ilfl3" * bardie était traitée comme vaincue : la marche véronaise ne voulut pas l'être sans avoir corn* battu. Les consuls de ces quatre villes s'engagèrent par serment au nom de leurs cités , à &b soutenir réciproquement dans l'entreprise de revendiquer leurs droits antiques , et de réduire les' prérogatives impériales au point où elles étaient fixées sous le règne de Henri IV. Frédéric, averti de cette association , revint en hâte dans -l'Italie septentrionale pour la combattre. Il assembla les milices de Pavie , de Crémone , de No-. varre , de Lodi et de Como , et il voulut les conduire dans la marche véronaise ; mais il s'aperçut bientôt que l'esprit de liberté avait fait des progrès dans les villes gibelines comme dans lés villes guelfes , que les milices qu'il commandait se plaignaient des vexations de ses podestats , autant que celles qu'il voulait combattre, et qu'elles étaient peu disposées à affronter la mort pour river les fers de leur patrie. Obligé de reculer devant ceux qu'il nommait des sujets révoltés, il renonça bientôt à une lutte qui l'humiliait, et il repassa en Allemagne pour y lever une atmée plus obéissante. D'autres intérêts plus pressans 1 163-1166 ne lui permirent point de s'en occuper jusqu'à l'automne de 1166. Pendant' cet intervalle cependant, son anti-pape Yictor J[II mourut*, et

ohap. h. le successeur qu'il lui fit donner, fut, plus encore *i63-ii66. que Victor, repoussé par l'Église. D'autre part Alexandre III était revenu de France à Rome ; il avait contracté alliance avec Guillaume , le roi normand des Deux - Siciles , et il avait armé toute l'Italie méridionale contre l'autorité des empereurs.

n66. • Lorsqu'au mois d'octobre 1166 Frédéric descendit des montagnes des Grisons pour entrer en Italie par le territoire de Brescia, il conduisit immédiatement son armée jusqu'à Lodi , sans lui permettre aucune hostilité sur la route. Il assembla vers la fin de novembre , à Lodi , une diète du royaume d'Italie, et il y promit aux Lombards de réprimer les abus de pouvoir de ses podestats , et de respecter leurs justes libertés. Il voulait séparer leur cause de celle du pape et du roi de Sicile, et il conduisit son armée dans la moyenne Italie, pour donner plus de poids à ses négociations.

11O7. Jusqu'alors les villes de la Romagne et de la Toscane n'avaient fait entendre que peu de plaintes , ou n'avaient manifesté que peu de zèle pbur la défense de leurs privilèges. Il crut, en s'établissant au milieu d'elles , pouvoir ranimer leur loyauté , et les déterminer à grossir l'armée qu'il voulait conduire contre Rome : mais il put bientôt reconnaître qu'un même esprit de liberté fermentait dans cette contrée comme

dans les autres ; il se fit donc donner trente chap. u. otages par Bologne, il assiégea Ancône, et "^* n'ayant pu s'en rendre maître , il conduisit, au mois de juillet 1167, son armée devant Rome.

Les villes de la marche véronaise l'ayant vu passer outre , sans oser les attaquer, en prirent plus de confiance en elles-mêmes. Au commencement d'avril , elles assemblèrent une nouvelle diète, au couvent de Pontida, entre Milan et Bergame. Les consuls de Crémone, de Bergame, de Brescia, de Mantoue et de Ferrare , s'y rendirent et se joignirent à ceux de la marche : on y vit avec joie les Gibelins se réunir aux Guelfes pour la défense de la liberté commune , et les Crémonais, qui avaient contribué à la ruine de Milan , seconder les députés des bourgades milanaises, qui demandaient avec instance, aux villes confédérées, de les aider à rebâtir leur cité. La confédération prit le nom de ligue lombarde : les consuls jurèrent , et tous leurs concitoyens qu'ils représentaient répétèrent ensuite • le même serment , que tous les Lombards s'assisteraient réciproquement pour le recouvrement de leur liberté ; qu'ils resteraient unis , pendant vingt ans, pour sa défense; qu'ils s'aider aient enfin à réparer, en commun, les dommages que l'un des membres de la ligue éprouverait pour cette cause sacrée. Étendant même au passé ce contrat de garantie mutuelle, la ligue résolut de rebâtir

chap. u. Milan. Les milices de fiergaine , Brescia , Cré- I,67# mone, Mantoue, Vérone et Trévise, arrivèrent, le 27 avril 1167, sur le lieu que couvraient les ruines de cette grande ville : elles se distribuèrent l'entreprise de relever l'enceinte de ses murs : tous les Milanais des quatre bourgades , tous ceux qui s'étaient réfugiés dans des villes lointaines , accoururent pour prendre part à ce pieux ouvrage, et en peu de semaines la ville renaissante fut mise à l'abri des insultes de ses ennemis. Peu après , les habitans de Lodi furent contraints , par les armes , à prêter aussi serment à la ligue , tandis que les villes de Venise , Plaisance , Parme , Modène et Bologne s'y associèrent volontairement et avec joie.

Pendant ce temps, Frédéric était arrivé en vue de Rome. Les Romains avaient osé l'attendre en rase campagne ; il les avait défaits , et leur avait tué beaucoup de monde. Il s'était rendu maître de la cité Léonine, et les Romains se défendant encore dans le Vatican , il les en avait chassés en mettant le feu k l'église attenante de Sainte-Maiie. Alexandre, effrayé, s'était alors enfui par le Tibre, et les Romains, après sa retraite , avaient prêté serment de fidélité à l'empereur, sans recevoir cependant son armée dans leurs murs. Mais bientôt les chaleurs étouffantes de Ja campagne de Rome "et la fièvre commencèrent à venger les Italiens : dès les

premiers jours du mois d'août , une mortalité CEA?- "• effrayante se déclara dans le camp de l'étape- IZ 7* reur . Les princes qui lui étaient le plus chers , les capitaines en qui il avait le plus de confiance, deux mille chevaliers , et un nombre proportionné de soldats lui furent enlevés en peu de semaines. Il voulut fuir le fléau destructeur; il traversa rapidement la Toscane et la Lunigiane ; mais sa route était marquée par les fosses où chaque jour, chaque heure, étaient déposés aea soldats. Il n'était plus assez fort pour vaincre même la résistance que lui opposa la petite ville de Pontremoli , en lui refusant le passage, et ce fut par des chemins à peine praticables qu'il traversa les Apennins. Il arriva, au milieu de septembre, à Pavie , et il essaya d'y convoquer une diète ; mais les seuls députés de Pavie, Novarre, Vetceil et Como répondirent à son appel. Il les harangua avec chaleur ; il jeta son gant devant l'assemblée, pour provoquer les villes rebelles à un combat à outrance, et pendant tout l'hiver il lutta, en effet, avec le peu de soldats qui lui étaient demeurés , contre la ligue lombarde ; mais, au mois de mars 1168, il se déroba aux "68. Italiens, et repassa le Mont-Cénis, pour aller armer de nouveau l'Allemagne contre l'Italie. Après son départ , Novarre , Verceil , Como , Asti et Tortone entrèrent à leur tour dans la liguç lombarde. Ensuite celle-ci résolut de fon-

chap. u. der, comme monument de sa puissance, comme ,lW- barrière contre les Gibelins de Pavie et du Montferrat , une ville nouvelle , au confluent du Tanaro et de la Bortnida. Les Lombards la nommèrent Alexandrie, en l'honneur du chef de l'Église et de leur ligue , et ils y réunirent tous les habitans des bourgades de cette riche plaine qui s'étend du Pô aux Alpes liguriennes. Ils leur garantirent toutes les libertés et tous les privilèges pour lesquels ils combattaient euxmêmes.

1 168-1 173. Frédéric avait consacré plus de temps, plus de trésors , plus de sang qu'aucun de ses prédécesseurs à affermir sa domination sur l'Italie. Il avait long-temps réussi à associer la nation allemande à son ambition ; il lui avait fait croire que son intérêt ou son honneur étaient attachés à la soumission des Italiens. Cependant les Allemands commençaient à se lasser d'une lutte si longue , et dont ils ne retiraient aucun avantage. D'autres intérêts , des affaires plus pressantes , réclamaient chez eux la présence de leur empereur, et Frédéric fut obligé d'interrompre , pendant cinq ans , ses efforts pour soumettre l'Italie. Pendant ce temps les villes lombardes, dans la pleine jouissance de leur liberté , réformèrent leurs lois , rétablirent leurs finances , relevèrent et fortifièrent leurs murailles , mirent enfin leurs milices sur un meilleur pied de

, EN ITALIE. rjrj

guerre. En même temps, leurs consuls se réunis- chap. m. saient dans des diètes assez fréquentes; ils se Il68-"75liaient , par de nouveaux sermens , à la défense commune, et ils admettaient de nouveaux membres dans leur confédération , qu'ils étendaient jusqu'aux extrémités de la Roinagne.

Frédéric n'abandonna pas toutefois absolument l'Italie y il y envoya Christian , arphe vêque élu de Mayence, et archichancelier de l'empire, pour le représenter. Mais ce prélat guerrier sentit bien qu'il n'y avait rien à faire pour lui en Loinbardie; aussi se rendit-il immédiatement en Toscane , où le parti gibelin dominait toujours. Il prétendit d'abord vouloir mettre la paix entre les deux républiques maritimes de Gènes et de Fise, qui se disputaient les armes à. la main le commerce de l'Orient ; et comme il trouva plus d'orgueil et d'esprit d'indépendance dans les Pisans , il fit emprisonner, au mois de juillet 1 173, leurs consuls, qui s'étaient rendus à n73. une diète des villes toscanes , qu'il avait convoquée à San Ginasio ; il arrêta en même temps les consuls des Florentins leurs alliés , tapdis qu'il s'étudiait à flatter ceux de Lucques, de Sienne, de Pistoie , et les gentilshommes de la Toscane, de la Roinagne et de l'Ombrie , en leur promettant de les venger de leurs ennemis : pour le faire avec plus d'efficacité , il fallait, auparavant , leur dit-il , l'aider à écraser les enne-

crap. h. mis de l'empereur. Il réussit ainsi à leur per-

11 73, suader de le seconder dans l'attaque qu'il méditait pour le printemps suivant contre la ville d'An cône. Cette ville , la plus méridionale de celles qui s'étaient attachées à la ligue lombarde , comptait environ douze mille h a bit ans. Ils s'étaient enrichis par le commerce maritime , et ils se confiaient dans la force d'une position presque inattaquable. Leur cité , hâtie à l'extrémité d'un promontoire qui entoure un po,r t magnifique, ne présentait au continent, à la réserve d'une seule chaussée , que les escarpemens de ses rochers. Aussi les citoyens d' Ancône avaient repoussé avec succès , depuis des siècles , toutes les attaques des barbares , toutes les prétentions dep empereurs. L'archevêque Christian vint les investir au commencement

1174. d'avril H74> av©c W0Le armée levée parmi les Gibelins de Toscane et de l'Ombrie. Les Anconitains repoussèrent cette attaque avec leur valeur accoutumée. Mais la faim, plus redoutable que le fer , ne tarda pas aussi à les menacer. Ëa précédente récolte avait été mauvaise, leurs greniers étaient vides, et une flotte ennemie fermait leur port , en sorte qu'ils voyaient mûrir les moissons sans qu'un peu de blé arrivât jusqu'à eux. Tous les alimens réservés pour l'usage de l'homme furent bientôt épuisés ; les habitans ne se rebutèrent point cependant , et ils

essayèrent -de soutenir leur existence , soit avec chap. u. les herbes sauvages et lés coquillages qu'ils dé- "'** tachaient de leurs rochers , quoique ces derniers alimens passassent pour vénéneux, soit avec des cuirs que le commerce avait accumulés dans leurs magasins. Telle était la nourriture dont s'était contentée depuis long-temps une jeune beauté d'Ancône , lorsqu'elle remarqua un soldat appelé à combattre , et que la faim privait de ses forces : refusant alors son sein à l'enfant qu'elle allaitait , elle l'offrit an guerrier , et l'envoya , ranimé de son lait , verser son sang pour la patrie. À quelque détresse que les Ànconitains fussent réduits , ils repoussèrent toute proposition de capitulation. Enfin les secours des Guelfes de Ferrare et de Romagne, qu'ils avaient invoqués, s'approchèrent : Christian aperçut, la nuit, les.feux qu'ils allumaient sur la montagne de Falcognara , à quatre milles d'Ancône , et ne pouvant lutter contre eux avec une armée fatiguée et épuisée par un long siège , il se retira précipitamment.

Au commencement d'octobre 1 1 74 , Frédéric rentra enfin en Italie à la tête d'une formidable armée allemande. Il avait passé du comté de Bourgogne dans la Savoie , et il descendait par le Mont-Cénis. Suse, la première des villes qu'il trouva sur son passage , fut prise et brûlée par * les Allemands ; Asti effrayée ouvrit ses portes,

80 HISTOIRE DE IiA MBERTÉ

chaf. u. et se racheta du pillage par une pesante eon- "74, tribution; mais Alexandrie arrêta l'empereur f et cette ville , que la ligue lombarde venait de fonder , ne craignit point d'entrer en lutte pour ses confédérés avec toute la puissance impériale , quoique ses murailles de torchis fussent un objet de dérision pour les Allemands, qui lui donnèrent les premiers le surnom d'Alexandrie-de-la-Paille. Toutefois ces murs de paille et de boue , garnis de généreux citoyens , soutinrent l'effort de la plus vaillante armée et du

*i75. plus belliqueux monarque de l'Allemagne. Frédéric perdit vainement quatre mois à un siège qui se prolongea tout l'hiver : l'inondation des fleuves, à plus d'une reprise, vint le menacer dans son camp ; les maladies commencèrent à décimer ses soldats ; enfin l'armé^ combinée de la ligue lombard ç s'avança de Plaisance à Tortone , et le dimanche de Pâques de l'année 1 175 , Frédéric se vit contraint à lever le siège, et à venir faire reposer son armée à Pavie.

A ce dernier échec , Frédéric reconnut enfin la puissance d'un peuple qu'il avait long-temps méprisé. Les chefs de l'armée lombardç s'étaient montrés prêts à recevoir la bataille , mais ils ne l'avaient point attaqué , respectant encore dans leur ennemi les droits de leur monarque. Il entra en négociations avec eux ; tous déclarèrent leur ardent désir de concilier les préro-

gatives de l'empereur, les droits de l'Église ro- <***- n. maine et ceux de leur liberté. Six commissaires ,,7S* furent nommés pour poser les bases d'un traité qui les accordât ; et ils commencèrent par demander le licenciement de l'une et de l'autre armée. Frédéric n'hésita point à y souscrire ; il renvoya aea Allemands , et il demeura à Pavie , se confiant à la fidélité des seuls Gibelins italiens. Des légats du pape arrivèrent pour se joindre aux six commissaires, et les négociations s'ouvrirent. Mais les prétentions de Frédéric étaient encore trop élevées pour qu'aucun accord fut possible. Il déclara ne vouloir que ses justes droits ; mais c'étaient ceux , disait-il , qu'avaient exercés aea prédécesseurs Charleinagne , Othon, ou les empereurs Henri III et Henri IV. hea députés des villes leur opposaient les concessions de Henri Y et de Lothaire; celles-là mêmes cependant ne les auraient pas satisfaits : sur le terrain du droit ils sentaient leur faiblesse ; car, pour les Italiens, la liberté était un progrès comme là civilisation , et ils n'auraient pu se soumettre aux prérogatives antiques de leurs maîtres sans retourner aussi à l'antique barbarie.

Les négociations furent donc rompues , et Frédéric envoya des ordres en Allemagne pour qu'on lui amenât une nouvelle armée j elle déboucha , au printemps de .1.176, par le pays des II7& 1. " 6

8a HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

eiAP, h. Grisons , dans le territoire de Como, et Frédéric 11 ?6, vint l'y joindre avant la fin de mai , après avoir traversé, sans être reconnu, le territoire de Milan. C'était cette grande ville, contre laquelle il conservait un profond ressentiment, qu'il se proposait d'attaquer de nouveau ; il se flattait de la trouver encore effrayée du châtiment qu'il lui avait précédemment infligé. Le 39 mai, il rencontra l'armée milanaise entre Lignano et Barano , à quinze milles de Milan. Un petit nombre d'auxiliaires de Plaisance , Vérone , Brescia , Novarre et Verceil , étaient seuls jusqu'alors arrivés pour la rejoindre. La cavalerie allemande fit contre elle une charge impétueuse; elle renversa la cavalerie lombarde , et elle s'approcha assez du carroccio pour faire craindre que ce char sacré ne tombât entre ses mains. Mais, parmi les Milanais, un corps de neuf cents jeunes gens s'était voué à le défendre; il était désigné sous le nom de la compagnie de la mort. Quand ces braves virent accourir les Allemands, ils se jetèrent à genoux, et , invoquant Dieu et saint Ambroise , ils répétèrent leur serment dé mourir pour leur patrie ; puis , se relevant à l'instant, ils s'élancèrent avec tant de . fureur sur les Allemands, qu'ils les déconcertèrent , les rompirent, et les forcèrent à reculer. Toute l'armée , ranimée par leur exemple , se précipita sur leurs pas; les Allemands furent

mis en fuite , leur camp fut pillé , et Frédéric , cmaf. u. séparé de ses compagnons d'armes, obligé de se "'*' cacher, ne réussit qu'au bout de plusieurs jours, et à travers de nouveaux dangers, à regagner Favie , où l'impératrice déplorait déjà sa mort. La déroute de Lignano détermina enfin Frédéric à rechercher sincèrement la paix, et à abandonner des prétentions que les Lombards repoussaient avec tant d'énergie. De nouvelles négociations furent entamées avec le pape ; la ville de Venise fut choisie, de concert avec lui, pour l'ouverture d'un congrès. Quoiqu'elle eût d'abord pris part à la ligue lombarde , elle s'en était ensuite retirée. Reconnue pour étrangère à l'empire d'Occident, elle pouvait donc être considérée comme neutre , et indifférente, à la querelle entre l'empereur et les villes libres. Le f pape Alexandre III se rendit au congrès le a4 mars 1177. L'empereur, dont on avait craint 1177. la présence , avait fixé son séjour dans un de ses palais , près de Ravenne ; plus tard , il s'avança jusqu'à Chiozza, et ensuite jusqu'à Venise. La négociation portait sur trois objets divers : elle devait réconcilier, l'empereur à l'Église en éteignant le schisme ; rétablir la paix entre l'empire d'Occident , le roi des Deux-Siciies et l'empire d'Orient j enfin, définir les droits constitutionnels de l'empereur et des villes lombardes. Frédéric était prêt à se soumettre à l'Eglise; il avait peu

chap. h. d'intérêts a démêler avec l'empereur grec ou le "77« roi normand des Siciles. Ces traités ne furent pas difficiles à conclure ; mais celui qui concernait la ligue lombarde devait se fonder sur un oçdre tout nouveau d'idées : c'était le premier pacte qu'eût vu l'Europe entre un monarque, et des sujets, la première limite tracée entre l'au*torité et la liberté. Après de longues et vaines tentatives, les négociateurs y renoncèrent; ils se contentèrent d'astreindre l'empereur et les Lombards à une trêve de six ans, à dater du 1er août 1177. Pendant sa durée, tous les droits, de part et d'autre , devaient demeurer en suspens , et la liberté de commerce était rétablie entre les cités qui demeuraient fidèles à l'empereur et celles qui resserraient leurs liens par le • renouvellement entre elles de la ligue lombarde.

1 177-1183. . Cependant les six ans de repos que garantit cette trêve accoutumèrent l'empereur à reconnaître que son autorité était limitée. Il y avait trentp ans que la lutte entre lui et la nation italienne était commencée; l'âge avait tempéré son activité et calmé son orgueil : de nouveaux intérêts fixaient son attention sur l'Allemagne. Son fils , Henri VI ,' désirait être associé aux deux couronnes de Germanie et d'Italie; une pacification définitive pouvait seule rendre à l'empereur, en Lombardie , les droits et les revenus que ses sujets ne lui contestaient pas,

mais qaè la trêve laissait en suspens. Les pré- chap. h. tentions opposées furent pesées avec bonne foi à la diète de Constance ; des concessions réciproques furent faites et par le monarque et par ses sujets , et la paix de Constance, basç du nouveau droit public de l'Italie , fut enfin signée le a5 juin ii83. Par elle, l'empereur renonçait à tous les droits régaliens auxquels il avait prétendu jusqu'alors dans l'intérieur des villes j il reconnaissait aux cités confédérées le droit de lever des armées, de s'entourer de murailles , et de faire exercer dans leur enceinte , par leurs propres mandataires, la juridiction tant civile que criminelle. Les consuls des villes, par là seule nomination du peuple, acquéraient tôtts les droits des vicaires impériaux. Les villes lombardes furent , de plus , autorisées à confirmer leur confédération , pour défendre lès justes droits que leur reconnaissait la paix de Constance ; mais elles s'engageaient , d'autre part , à maintenir les justes droits impériaux , qui furent aussi définis; et, pour éviter toute contestation, il fut arrêté qu'elles pourraient toujours les racheter par un cens annuel dé deux mille marcs d'argent. Ainsi fut terminée, par l'établissement d'une liberté légale , la première et la plus noble lutte que les peuples de l'Europe moderne aient soutenue contre le despotisme.

Page 1