‹ Histoire de la République de 1848 (volume 2)Chapitre 1 sur 5 · LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE · texte numérisé non relu

LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE

Sommaire. — Nouvelle phase de la République : Louis Bonaparte. — Le ministère, ni républicain, ni bonapartiste, mais parlementaire. — Premières difficultés; remaniement du cabinet : Léon Fauclier. — Proposition Râteau; M. Grévy et M. de Montalembert : la souveraineté de l'opinion. — Projet de loi interdisant les clubs. — Ch. Delescluze, la Solidarité et la garde mobile. — Sommes-nous au 23 février? — Ledru-Rollin propose la mise en accusation du ministère; fermeté du Président de la République. — Journée du 29 janvier; alarmes parlementaires; pas d'émeute, pas de lutte, pas de coup d'Etat. — Rejet de la.demandedemise en accusation; les conservateurs se rallient. — Retour à la proposition Râteau ; amendement Lanjuinais, déclarations de MM. Barthélémy Saint-Hilaire et Lamartine; vote. — Echos judiciaires de l'année 1848. — Les insurgés de Juin devant les conseils de guerre. — Les assassins du général Bréa. — La Haute-Cour de Bourges et les accusés du 15 mai; leur isolement, leurs divisions.

— Les témoins : Lamartine et Ledru-Rollin; Blanqui pardonne à Ledru-Rollin. — L'agent provocateur dénoncé par Raspail : Huber.

— Scandaleux débat entre Barbes et Blanqui. — Barbes demande pardon à la France. — Condamnations. — Bruit et silence.

L'imposante manifestation du suffrage universel qui avait élevé à la Présidence le prince Louis-Napoléon Bo-

naparte inaugurait dans la République de 1848 une nouvelle phase , transportait à l'élu du peuple le pouvoir et le crédit qui avaient résidé jusque-là dans l'Assemblée et laissait entrevoir la perspective rapprochée ou lointaine d'un gouvernement qui s'établirait en contradiction avec la Charte républicaine. Ce prince, ce prétendant, ce conspirateur de Strasbourg et de Boulogne, quelle autre ambition pouvait-il avoir que de ramener l'Empire? Il y réussira. Le suffrage universel qui l'intronise le 20 décembre 1848 est le même qui, le 20 décembre 1851, ratifiera son usurpation , comme s'il y avait eu double complot, de la nation et du prince; comme si le coup d'État était la réalisation attendue et des aspirations premières des électeurs et de l'ambition, chimérique alors, du candidat.

Comment cette aventure , qui n'était encore qu'une menace, a-t-elle été menée à fin? Comment ce qui semblait à tous insensé et ridicule s'est-il transformé rapidement en une éventualité possible, raisonnable, et que le plus grand nombre trouva nécessaire?

Deux voies s'ouvraient devant le Président de la République : ou rester fidèle à la Constitution qu'il avait jurée, ou céder aux tentations de l'opinion et de sa conscience. Il ne choisit pas : tour à tour, et suivant l'occasion, il s'engagea dans l'une ou dans l'autre voie. Son caractère indécis, mais persévérant, se complaisait dans ces temporisations qui laissaient mûrir sa fortune. Entre les précipitations étourdies de ses intimes, les maladresses de ses adversaires , la brutale hostilité de quelques-uns, sa double attitude lui donna les apparences du désintéressement et de cette clairvoyance tranquille qui attend le succès de sa nécessité même. Sans afficher son ambition, sans la cacher non plus, chaque pas qu'il fait le mène plus avant vers le but. Si l'on ne jugeait toutes choses qu'à la lumière éclatante que l'événement accompli projette en arrière sur

les intentions et sur les actes, il faudrait louer outre mesure la sagacité, la prudence, l'audace de Louis Bonaparte. Il n'avait pas de parti, à moins qu'on n'appelle de ce mot un groupe de personnages sans nom , sans cre'dit , sans condition sociale ni officielle, qui avaient déjà concouru aux précédentes équipées et que la chance d'une nouvelle ne décourageait pas. Avec cela, hardi dans le rêve, il se laissait vite effaroucher et dérouter dans l'action. Au milieu des obstacles, des hostilités, des tiédeurs des uns ou des témérités des autres, il chemina vers son but. L'échéance imminente de 1852, terme légal de son pouvoir, l'impatience du frein et la complicité de l'opinion terrifiée par les manœuvres démagogiques le précipitèrent dans la résolution violente d'où sortit le coup d'Etat. Et la nation l'amnistia, non par sympathie particulière pour l'homme, ni par un retour de conviction au principe d'autorité ; mais, dans le désarroi invétéré des croyances religieuses et des institutions politiques, elle livra ses destinées à celui qui , ayant la force , y ajoutait l'audace de prendre le gouvernail.

l. — Dans la soirée du 30 décembre, le Président de la République fit connaître officiellement à l'Assemblée la composition du ministère. Autour de M. Odilon Barrot, garde des sceaux et président du conseil, se groupaient ses anciens amis de l'opposition dynastique, MM. Léon de Maleville à l'intérieur, Drouyn de Lhuys aiix affaires étrangères , Destutt de Tracy à la marine , Lacrosse aux travaux publics , Léon Faucher au ministère du commerce, tous adversaires du dernier cabinet de la monarchie, orateurs des banquets réformistes, signataires de l'acte d'accusation du 23 février contre le ministère. Un ancien pair de France, M. Hippolyte Passy, recevait les finances, et le général Rulhière la guerre; l'agriculture

tombait en partage à M. Bixio, Piémontais naturalisé, ancien carbonaro, ami du général Cavaignac, le seul des ministres qui fît profession d'être républicain, tandis que le ministre de l'instruction publique et des cultes, M. Alfred de Falloux , était le seul, au contraire, qui ne se cachât pas de ne pas Tétre '.

Ce ministère n'était ni républicain ni bonapartiste; dire ce qu'il était serait plus difficile. La probité majestueuse et la belle prestance oratoire de M. Odilon Barrot ne suffisaient pas à révéler un programme ; M. de Falloux, légitimiste et catholique, avait des convictions notoires, mais il était isolé parmi ses collègues, lesquels, hommes distingués du reste, ne professaient sur les matières politiques ou sociales que ces doctrines d'ordre et de sens commun , qui, grâce aux erreurs, aux faiblesses ou aux complicités de l'année écoulée , commençaient à passer chez un homme public pour une originalité. En revanche, c'était un ministère parlementaire ; ce qui ne le rendait plus agréable ni à l'Assemblée ni au Président. La majorité républicaine voyait avec dépit l'orateur des banquets et de la réforme et tous les députés dynastiques prendre place au ministère,

1 En 1835, M. de Falloux, se trouvant à Londres, s'y rencontra dans le même hôtel avec M. Fialin de Persigny. Celui-ci, qui s'apprêtait à partir pour Arenenberg , résidence de la reine Hortense et du prince Louis, essaya de convertir à la cause qu'il avait embrassée le jeune légitimiste angevin. Comme M, de Falloux s'en défendait avec ironie : « V'ous y viendrez, lui dit M. de Persigny, et vous ferez partie du premier ministère de Louis Bonaparte. — En ce cas, reprit M. de Falloux, c'est vous qui me donnerez mon portefeuille. » M. de Persigny n'y manqua pas, et, le 20 décembre, M. de Falloux trouva sur le bureau ministériel un portefeuille avec la carte de M. de Persigny et ces mots : Souvenir de Londres. 1835. Il est inutile d'ajouter que, pour entrir an ministère. M, de Falloux céda à d'autres instances que celles de M. do Persigny : M. Mole, M. de Montalembert et le R. P, de Ravignan y joignirent les leurs, M. de Montalembert surtout, qui reconnaissait dang son ami l'babib.'lé politique qui piocnrrrait aux catholiques la libi-rté d'enseignement.

comme si une année de République ne devait aboutir qu'à ramener la France sous la férule monarchique d'un successeur de M. Guizot. Quant au Président, il n'entendait se plier ni aux usages parlementaires , ni surtout à la fameuse maxime qu'aurait pu inventer un maire du palais : « Le Roi règne et ne gouverne pas. » Il ne tarda pas à le leur prouver.

Les ministres tenaient conseil chez l'un d'eux, prenaient des résolutions en dehors du prince, recevaient et gardaient les dépêches diplomatiques, publiaient dans les journaux dea articles semi-officiels, plaçaient leurs créatures, écartaient celles du Président. Il demanda à M. de Maleville, ministre de l'intérieur, communication des dossiers de l'affaire de Boulogne, afin de s'édifier, dit-on, sur le rôle qu'y avait joué M. Thiers , qui précipitait le complot pour avoir l'honneur de le réprimer ou n'avoir plus l'ennui de l'attendre. M. de Maleville refusa ou se borna à consentir la communication sans déplacement du dossier. Le prince écrivit au ministre sur le ton d'un sultan à son vizir en disgrâce. Sur Theure, M. de Maleville envoya sa démission à M. Odilon Barrot : «Je le crois fou, après avoir lu sa lettre... Je ne peux plus reparaître devant cet homme. » Les ministres se réunirent le soir même et, se sentant atteints non-seulement dans l'injure faite à M. de Maleville, mais dans les plaintes, d'un caractère plus général, qu'élevait Louis Bonaparte, ils lui adressèrent leur démission collective, la motivant sur la difficulté de définir les attributions respectives du ministère et du Président. La colère passée, le Président ne se borna pas à refuser la démission de ses ministres , il offrit de faire des excuses à M. de Maleville ; mais celui-ci maintint sa démission, et M. Bixio, qui se sentait dépaysé dans ce milieu, le suivit dans sa retraite. Cet incident fut pour les ministres la première révélation intime sur Louis Bonaparte, ombrageux, jaloux de ses droits, ayant plus d'orgueil que

d'amour-propre, décidé à être traité comme un «chef responsable de l'Etat » , et non comme un fonctionnaire inerte à la façon qu'avait imaginée Sieyès '. (27 et 28 décembre.)

Un remaniement du cabinet devenait nécessaire. M. Buffet, représentant du département des Vosges, plus connu encore dans les bureaux qu'à la tribune , sur la désignation de M. de Falloux, fut nommé au ministère du commerce; M. Lacrosse joignit aux travaux publics le portefeuille de l'agriculture vacant par la démission de M. Bixio ; Léon Faucher passa au ministère de l'intérieur.

Sans affecter de bonapartisme , Léon Faucher était de tous les ministres celui qui se montrait le plus dévoué au nouveau régime : il s'engageait sans arrière-pensée. Economiste distingué, il était mieux préparé à inaugurer le libre échange qu'à jouer une partie purement politique. Violent, hautain, cassant, il courait au-devant de la lutte, où l'ardeur de ses convictions ne le soutenait pas moins que l'emportement de ses haines. Sous la Restauration , agrégé des lettres, il s'était aliéné le ministre de l'instruction publique , et avait dû renoncer à l'enseignement ; sous Louis-Philippe, rédacteur en chef du Courrier français, il avait été abandonné de ses actionnaires. L'habitude de la disgrâce lui en avait laissé le goût, et, s'il recherchait passionnément la victoire, il n'y mettait pas moins de hauteur; il ne savait pas courtiser ses juges, parce qu'il ne redoutait pas la défaite. L'amertume du langage et le ton provoquant composaient son art oratoire; il ne lui suffisait pas d'avoir vaincu l'adversaire s'il ne l'avait blessé à fond. Autant son énergie, qu'il aimait à poussera outrance, était précieuse dans un temps de lutte, autant elle offrait de périls à cette heure de transition où le ministère avait besoin de ménager une Assemblée chatouilleuse, toujours prête à regimber, et qui ne tolérait qu'avec

• Lettres du Prince à MM. de Maleville et Odilon Barrut.

aigreur et impatience la situation nouvelle que venait de lui créer, dans le Parlement et devant l'opinion , l'avénement à la Présidence d'un prince et d'un Bonaparte.

II. — Dès le 26 octobre, lorsque le général Cavaignac, alarmé des progrès de son concurrent , tenta d'y couper court en pressant l'Assemblée de fixer une date prochaine pour l'élection présidentielle, M. Mole avait signalé les dangers de ce scrutin prématuré : « D'un côté , disait-il, on verrait une Assemblée constituante omnipotente ayant abdiqué une partie de son mandat; de Fautre, un pouvoir exécutif désarmé et attendant le complément de son existence de la future Assemblée. Le conflit ne se fera pas attendre...; dans ma conviction, vous ne pourriez coexister avec ce nouveau pouvoir, et peu de jours suffiraient peutêtre pour vous faire sentir la nécessité de faire place à vos successeurs. » Des représentants républicains, M. Pagnerre entr'autres, présentaient des observations analogues. Cavaignac persista , et l'Assemblée avec lui. Mais le même jour, comme pour retenir par devers elle la puissance qu'elle abandonnait et prendre des garanties contre une dissolution éventuelle , elle décida que , avant de se séparer, elle voterait les lois organiques. Lorsqu'il parut certain que l'élection ne tournerait pas à l'avantage de son candidat préféré, au cours même du scrutin, elle songea à compléter le décret du 26 octobre. Dix lois furent inscrites à l'ordre du jour (9-11 décembre), chacune d'elles honorée d'un scrutin de division spécial, manœuvre fastidieuse qui , dans l'intention de la majorité , devait assurer la solennité de la décision et la rendre irrévocable.

Les prévisions de M. Mole, que l'événement aurait justifiées sans doute si Cavaignac avait été élu, reçurent de l'élection de Louis Bonaparte une confirmation bien plus éclatante. A peine fut-il installé que , comme sur un mot

d'ordre, on s'écria de toutes parts que l'Assemblée devait se dissoudre. « Le vote de la Constitution, disait-on, avait épuisé la mission de l'Assemblée ; après avoir limité la durée de tous les pouvoirs, elle devait à son tour limiter le sien. Une dictature de neuf cents représentants n'est légitime qu'à la condition d'être provisoire. Un régime nouveau n'est-il pas né? Le scrutin du 10 décembre n'a-t-il pas transféré au Président la puissance executive qu'avait retenue l'Assemblée? Pourquoi ne pas reconnaître la hiérarchie qu'elle a elle-même organisée? Le Président de la République , élu par six millions de voix, ne peut rester dans une position subalterne et inconstitutionnelle, en face d'une Assemblée qui le tient en suspicion et dont la majorité a voté contré lui. » Les journaux, l'opinion, la caricature disaient aux représentants : Allez-vous en ! La moitié de l'Assemblée tenait le même langage à l'autre moitié.

Un incident fit éclater l'antagonisme latent des deux pouvoirs. C'était le 28 décembre. Le ministère, occupé à se reconstituer, n'était pas représenté à l'Assemblée. Après une seule et rapide délibération , en l'absence du ministre des finances, au scrutin secret, elle vota une réduction des deux tiers sur l'impôt du sel.

Ce vote qui réduisait subrepticement quarante-six millions sur les recettes, lorsque le déficit du budget était déjà considérable, n'était-ce pas le début d'une hostilité intime que chaque jour démasquerait davantage? L'Assemblée voulait vivre, se perpétuer; par les lois organiques, par le vote du budget, par toutes les décisions financières qui composent l'ingérence la plus caractérisée dans le domaine exécutif, elle aspirait à gouverner sous le nom du Président. Le ministère avait hâte, au contraire, de se dégager des liens dans lesquels il se sentait enchaîné. Autant l'Assemblée voulait charger l'ordre du jour, autant il essayait de l'alléger. Il avait besoin d'une majorité; des élections prochaines semblaient la lui promettre. Et c'était aussi

LA PROPOTITION RATEAU. 9

cette modification probable dans la représentation nationale, ces défaites électorales presque certaines qui, pressenties déjà par la majorité républicaine, la détournaient de précipiter une épreuve où les chances se multipliaient contre elle.

Cependant , le jour même où l'Assemblée exprimait le • vote que nous signalions plus haut, soit hasard de date, soit représaille , un membre de la droite , représentant de la Charente, et dont la vie publique n'a pas laissé d'autres souvenirs, M. Râteau (28 décembre), déposa une proposition pour dissoudre l'Assemblée le 19 mars et convoquer le même jour l'Assemblée législative ; les élections auraient lieu le 4 mars. Avant de se séparer, l'Assemblée voterait la loi électorale pour le fonctionnement du suffrage universel , et la loi sur le Conseil d'Etat , pour compléter les rouages constitutionnels. MM. Pagnerre, Barthélémy Saint-Hilaire , Wolowski, Besnard, etc., déposèrent le même jour des propositions analogues.

Renvoyée au comité de la justice et au comité de législation , la proposition de M. Râteau fut rapportée par M. Grévy. S'inspirant de considérations plus logiques que politiques, il soutenait que les lois organiques « sont le complément nécessaire d'une Constitution , laquelle , sans cet appendice essentiel , ne serait qu'un recueil de principes abstraits , dont on peut faire sortir les institutions les plus diverses , les plus élastiques » . Il rappelait l'exemple des Assemblées constituantes de 1791 et de frimaire an III; il aurait pu signaler la Constitution de l'an VIII , celles de 1814 et de 1830 qui, rédigées par des commissions, contenaient à la fois et les principes généraux et une organisation complète. Abordant la question d'opportunité, il tentait de démontrer que l'Assemblée n'était pas hostile au Président, qu'il n'y avait pas incompatibilité entre les deux pouvoirs , et que l'intérêt du pays n'exigeait pas la retraite de l'Assemblée.

Lors de la discussion publique, M. de Montai embert, sans répondre aux affirmations purement théoriques du rapporteur, sans trop s'inquiéter non plus des convenances parlementaires, répliqua aux républicains par des arguments tout personnels : « Ce débat, dit-il, est entre deux fractions de l'Assemblée, l'une qui veut s'en aller parce qu'elle est sûre de revenir , l'autre qui veut rester parce qu'elle n'est pas certaine de revenir. » La souveraineté de l'opinion s'était, au cours de l'année écoulée, manifestée par bien des caprices : sous le Gouvernement provisoire , elle avait souhaité une Assemblée ; sous la Commission executive, elle avait appelé un chef unique ; sous Cavaignac, elle avait élu un prince pour Président de la République. « Le pays a eu la fièvre, et, comme tous les fiévreux, il s'est retourné sur son lit. Il a parcouru successivement cette série de remèdes que vous indiquait tout à l'heure M. de Sèze, et il est arrivé aujourd'hui à regarder une nouvelle Assemblée comme un remède. A-t-il tort ou raison? Je n'en sais rien, pour ma part ; mais ce que je sais , c'est que ce malade est le maître de ses médecins et qu'il a le choix de ses remèdes. Il ne s'agit pas de savoir si ce dépit est chez lui une injustice, si le malade est juste, ou si, comme on vous le disait tout à l'heure, il est ingrat. Eh ! mon Dieu, il est tout-puissant, vous l'ave/ créé tel ; sa toute-puissance , vous l'avez au moins proclamée et sanctionnée ; vous n'avez donc plus le droit de la contester. Ce n'est pas sa volonté, direz-vous encore , c'est son caprice. Mais à qui est-ii donné de distinguer entre le caprice et la volonté du peuple souverain?... Oui, Messieurs, vous avez déchaîné ce géant, et, de plus, vous l'avez armé du suffrage universel... Il vous dit qu'il désire un changement; il vous le dit à demi-mots encore ; ne l'obligez pas à le dire plus haut ! »

M. de Montalembert signalait l'un des vices les plus familiers et les plus dangereux aux démocraties : la sou-

veraineté de l'opinion. Les peuples qui l'acceptent bâtissent sur le sable. Rien ne semble au premier abord plus simple, plus logique, plus vrai; mais, à l'essai, on s'aperçoit que les principes , les lois , celles du bon sens comme celles de l'État, se trouvent subordonnés à un capricieux tyran qui renverse avec la même aisance qu'il édifie , et qui, au contraire du pire des souverains, n'a ni responsabilité ni conscience.

Dans les comités, les voix s'étaient balancées; au scrutin public, l'Assemblée prit la proposition en considération par 400 voix contre 396 (12 janvier 1849).

III. — Ainsi, après quelques semaines de pouvoir, le Président avait déjà eu à soutenir contre son ministère et contre l'Assemblée une double lutte qui tournait à son avantage. Il avait un troisième adversaire, la démagogie, qui allait lui fournir l'occasion de la combattre.

Après les émeutes réitérées qui avaient signalé l'année 1848 , les esprits comme les intérêts ressentaient le besoin de l'ordre et du repos. Gomme gages à cette impérieuse nécessité, la préfecture de police avait été confiée à un colonel de gendarmerie, M. Rébillot; le commandement des gardes nationales des départements de la Seine et de Seine-et-Oise avait été réuni , entre les mains du général Ghangarnier, au commandement de l'armée de Paris, et le maréchal Bugeaud, le dernier défenseur de la monarchie, l'adversaire public et acharné des démagogues , avait été placé à la tête de l'armée des Alpes ; le siège de son commandement était à Lyon, mais il avait la faculté de le transporter à Bourges. Ledru-RoUin avait signalé avec raison l'illégalité de ce double commandement concentré sous la main du général Ghangarnier ; elle était incontestable. M. Odilon Barrot invoqua, pour la couvrir, la nécessité de la mesure, son caractère provisoire et

la responsabilité ministérielle : l'Assemblée passa outre.

A ces précautions matérielles contre le désordre, Léon Faucher en ajouta une autre plus énergique encore , mais d'un ordre moral : il présenta un projet de loi qui interdisait les clubs. On se souvient que^ immédiatement après les journées de Juin, M. Senard avait fait voter une loi qui tentait de réglementer les clubs, mais qui n'avait abouti qu'à les consacrer'. M. Dufaure l'avait trouvée insuffisante dans la pratique et s'apprêtait à y proposer de graves restrictions, lorsque le pouvoir passa en d'autres mains. Léon Faucher reprit le dessein de son prédécesseur ; il s'autorisait de l'exemple de la Convention, de l'autorité de Washington, pour demander la suppression des clubs comme d'une institution que ne comportait pas un gouvernement régulier. Quelque mesure qu'on prît contre eux, fermés d'un côté, ils se rouvraient de l'autre, trouvant toujours le moyen d'éluder la loi. OEuvre de démoralisation et de propagande socialiste oià les questions les plus diverses étaient traitées sans compétence ni bonne foi, les clubs offraient encore aux sociétés secrètes un moyen de se recruter, de même qu'elles y trouvaient une tribune où développer leurs détestables doctrines.

Ce projet de loi avait un à-propos tout particulier. Derrière les républicains modérés, hostiles, soupçonneux, et ayant quelque raison de l'être, s'agitait un parti d'action que la défaite de Juin n'avait ni épuisé ni lassé. Ses chefs les plus connus étaient à Vincennes ; d'autres qui l'étaient moins étaient sur les pontons. Mais il en restait un, journaliste éloquent, organisateur habile, tenace et passionné : Charles Delescluze. C'était lui, on le sait, qui avait mené Ledru-Rollin au banquet de Lille, où commença la révolution de Février; c'était lui qui l'avait, sans hésiter, engagé

* Hisloire delà RépubUifue de 1848, première partie, 447-450.

et compromis dans l'échauffourée de Risquons-tout ; c'était lui qui, au milieu des purs, avait pris la défense de Ledru-Rollin, accusé de complicités réitérées avec le parti de Tordre au 16 avril, au 15 mai et au 23 juin. Charles Delescluze se contentait du rôle d'inspirateur et de guide , laissant et volontiers fournissant à Ledru-Rollin l'éclat de la mise en scène. Pour soutenir et propager la candidature de ce dernier à la Présidence, son imprésario avait fondé à la fois et le même jour (7 novembre) une société : la Solidarité républicaine, et un journal : la Révolution démocratique et sociale. Le candidat avait échoué : le journal et la société demeurèrent.

Cette fraction de républicains avait combattu à outrance la candidature Cavaignac. S'ils haïssaient en lui le général de Juin, ils redoutaient plus encore le chef éventuel d'une république bourgeoise. Son échec les réjouit. Louis Bonaparte ne les effrayait guère. Ils ne prenaient souci ni de l'immense acclamation qui l'avait porté à la présidence, ni du poids qu'ajoutaient à son nom plusieurs millions de voix : le suffrage universel n'a jamais eu moins d'autorité qu'auprès de ses prôneurs. Le prince Louis, que ne recommandait pas son passé , serait plus facile à renverser que Cavaignac : telle était pour eux la conclusion à tirer du vote du 10 décembre, et, sous prétexte de protéger la République contre ses ennemis, ils se mirent en devoir de traiter comme tels tous les pouvoirs qu'avait établis la Constitution républicaine.

ha Solidarité, réunion" électorale, n'avait plus légalement de raison d'exister après l'élection ; ses fondateurs en pensèrent autrement. M. Dufaure avait fait fermer les portes du local où se tenait ce club qui aspirait à la permanence ; la permanence n'en fut pas moins maintenue. Dissolution de l'Assemblée, renversement de la Constitution , emprisonnement de la famille Bonaparte : tel était le triple but à atteindre. M. Martin-Bernard, président,

Ift LIVRE PREMIER.

le définissait par cette phrase (lettre du 27 décembre) : K II s'agit de revenir à un 24 février plus complet. » Charles Delescluze, secrétaire général , écrivait « que la société avait pour but d'organiser un gouvernement révolutionnaire, de relier les tronçons épars de la démocratie, de créer un personnel dans chaque département, dans chaque canton , dans chaque commune » , de manière à se trouver prêts à l'échéance d'une révolution. «Voici, « continuait-il , comment nous entendons opérer après ti une révolution nouvelle : promulguer la déclaration des « droits et la Constitution de 93 , légèrement modifiée ; « provisoirement, une dictature révolutionnaire, résumée « dans un comité de salut public et s'appuyant sur un « comité consultatif, composé d'un délégué par départe- « ment. Les listes de la Solidarité compléteraient l'orga- « nisation politique , et dix décrets suffiraient pour donner « à la révolution toute la force dont elle aurait besoin ' . » Cette révolution aurait eu sur celle de Février l'avantage de ne pas surprendre ses auteurs ; ils auraient eu sous la main un personnel et un programme.

Par un arrêté en date du 10 janvier, Léon Faucher prononça la dissolution de cette société trop entreprenante ; mais le projet de loi sur les clubs lui était un coup bien plus sensible. La demande d'urgence, dans l'Assemblée, fut accompagnée des murmures et des exclamations de l'extrême gauche ; MM. Gent et Théodore Bac s'écrièrent que la Constitution était violée et que le droit de réunion était atteint. La Constitution ! on se donne à soi-même licence de la renverser; mais on ne permet pas que d'autres y touchent ! Un toile général s'éleva dans la presse démocratique ; la Révolution détnocraliqiie et sociale de Delescluze menait le chœur ; le Peuple de

• * Rapport devant la Cour de cassatioity 14 décembre 1849. Pièces relatives au IZjuin 1849.

Proudhon, la Réforme, la République (Eugène Bareste) , le Travail affranchi (Toussenel) , protestaient de concert et demandaient la mise en accusation du ministère, j Delescluze sollicitait les feuilles départementales de pétitionner en ce sens. Proudhon mettait directement en cause le Président de la République. « Il a posé, écrivait-il, la question de la dissolution de l'Assemblée nationale ; l'Assemblée nationale posera à son tour la question de la démission du Président de la République. » Telle était en effet la formule exacte sous laquelle se posait la question ; \ç Siècle et V Univers, réunis dans les mêmes appréciations, s'écriaient : « Nous sommes au 22 février » ; ils revoyaient M. Guizot sous les traits olympiens de M. Odilon Barrot et prédisaient la chute prochaine du ministère et du Président.

Le prétexte était le même qu'au 23 février : aurait-il le même succès? Une circonstance pouvait inspirer quelque espoir aux émeutiers. Le moment approchait où la garde mobile, aux termes du décret du Gouvernement provisoire, devait être dissoute. Quelque éclatants qu'eussent été ses services et quelque reconnaissance qu'ils méritassent , il était aussi difficile au point de vue des lois militaires que de l'état du budget de la conserver intacte. Il faut ajouter que, si sa disciphne s'était en tout temps ressentie de sa composition première, l'oisiveté des garnisons n'avait pas peu contribué à l'ébranler encore. Le ministre n'avait pas voulu la dissoudre ; il s'était borné à la réduire de 25 bataillons à 12; les soldats licenciés recevaient un mois de solde; les officiers rentraient dans la vie civile avec une indemnité ; la paye des bataillons restés au service était diminuée. Les officiers avaient compté entrer avec leurs grades dans l'armée, et cette illusion leur était enlevée ; quant aux simples gardes, ils allaient échanger la solde assurée, l'incurie du lendemain, contre les soucis de chaque jour. Ces mécomptes rencontraient un écho

complaisant dans les feuilles démocratiques. Cette dissolution partielle, si loyale qu'elle fût, ne risquait-elle pas de provoquer une crise analogue à celle qui avait suivi la même mesure prise naguère à l'égard des ateliers nationaux ?

La proposition Léon Faucher avait été renvoyée aux bureaux. La commission choisit pour rapporteur M. Senard, c'est-à-dire l'homme le plus intéressé à défendre le décret du 28 juillet qui était son œuvre. Sans prétendre, comme l'extrême gauche, que la Constitution fût violée, sans nier qu'il y eût quelque chose à faire, il se borna à contester qu'une mesure aussi subite et aussi radicale fût nécessaire et à demander le rejet de l'urgence pour laisser à l'Assemblée le temps d'examiner. Bien que contraires au ministère, ces concessions prenaient sur les lèvres de M. Senard un air de bonhomie et de modération qui séduisit les esprits, lly eut scrutin secret et l'urgence fut rejetée (418 voix contre 342). Aussitôt Ledru-RoUin, aux acclamations de la gauche , aux exclamations ironiques de la droite, déposa une demande de mise en accusation contre le ministère (27 janvier).

La lutte était engagée; qu'allait faire le Président de la République ? Après avoir toléré que déjà maintes fois le ministère se fût mis en opposition avec l'Assemblée, devait-il l'abandonner au premier échec ? Si les théories ordinaires du gouvernement parlementaire conduisaient la crise vers cette issue, l'organisation nouvelle qu'avait consacrée la Constitution ne la rendait pas nécessaire. Comme les ministres, le Président était responsable ; libre de les choisir, il l'était de les conserver. Et ce dernier parti n'était-il pas le plus sage lorsque la motion précipitée de Ledru-Rollin révélait au Président que des complications et des troubles allaient naître d'une première faiblesse du Gouvernement? Aussi, soit pour faire acte de fierté vis-à-vis des menaces de l'insurrection, soit pour

fournir à l'Assemblée une occasion ou d'affirmer à nouveati son vote du 27 janvier, ou de se déjuger, le Président fit connaître par une note insérée au Moniteur du 29 janvier « qu'il ne voyait aucun motif pour modifier sa politique et que le cabinet pouvait compter sur son appui ferme et persévérant » . Si la situation rappelait celle du 22 février, il y avait du moins cette différence que , à l'opposé du roi Louis-Philippe, le Prince-Président appuyait ouvertement son ministère.

IV. — Cependant l'heure de l'action semblait avoir sonné. Le 28, les journaux démocratiques reproduisaient l'acte de mise en accusation déposé par M. Ledru-Rollin et appuyé de 49 signataires parmi lesquels MM. Félix Pyat, Gambon, Brives, Deville, Fargin-Fayolle, Menand, tous membres du comité central de la Solidarité, et M. Martin-Bernard, le président. On provoquait les étudiants sous le prétexte du rétablissement du cours de M. Lerminier au Collège de France ; ils entreprenaient des promenades au Palais-Bourbon , comme au 23 février. Les insurgés de Juin, graciés parle Président ou par les commissions de clémence, revenaient de Cherbourg ou de Brest, et leur rentrée à Paris était saluée par des ovations. Des émissaires s'en allaient dans les départements ; d'autres arrivaient à Paris. Mais c'était su^la garde mobile que les meneurs comptaient le plus. Une députation d'officiers et de soldats s'était présentée à l'Elysée pour protester contrie l'arrêté de réorganisation ; elle n'y fut pas reçue. Elle se transporta à l'état-major qui siégeait aux Tuileries, et, profitant de l'absence du général Changarnier, elle enleva le drapeau du bataillon. A son retour, le général apprend cette singulière voie de fait ; sans tarder, et avec quelques officiers seulement, il se rend à la caserne de la rue de Chartres, fait arrêter plusieurs

officiers, parmi lesquels le commandant Bassac et le chef de bataillon Aladenize, le même qui, sous-lieutenant en 1840, avait tenté à Boulogne d'entraîner sa compagnie dans la cause du prince Louis. Celte fermeté réduisit les mutins , au moins pour quelques instants ; mais, en dépit de leurs promesses, plusieurs d'entre eux quittèrent la caserne, se répandirent dans les cafés, dans les bureaux des journaux démocratiques, à la Réforme, au Peuple, au National, et y déposèrent les cartouches qu'ils avaient apportées avec eux.

Gomme gu 24 février, comme au 16 avril, Ledru- Rollin hésitait. MM. Mathieu (de la Drôme) , Félix Pyat,, Vignerte, combattaient l'idée d'une insurrection. Tandis que l'extrême gauche se trouvait ainsi divisée et incertaine, la société des Amis de la Constitution, composée de républicains modérés, ne conseillait rien, s'apprêtant sans doute à profiter du mouvement, sans y avoir concouru que par une discrète adhésion. Tel est en effet le sort des républicains de Cette nuance : c'est le parti d'action qui les mène , les réduisant à l'alternative ou de s'en isoler, de les renier et de faire retraite dans les rangs des conservateurs , ou bien de lui laisser prendre la tête et de courir avec lui les aventures.

Le Gouvernement se tenait prêt. Dans la nuit du 28 au 29 janvier, malgré la surveillance dont il était l'objet de la part d'un bataill«n de garde mobile, le préfet de police, de concert avec M. Garlier, réussit à lancer et à faire exécuter vingt-sept mandats d'arrêt qui déconcertèrent les réunions préparées par les journaux démocratiques. Par les ordres du général Changarnier, toutes les troupes disponibles prirent position. Les abords de l'Elysée, la place de la Concorde furent occupés. Un officier d'étatmajor fut dépéché au président de l'Assemblée pour l'informer que des mesures de protection allaient être prises autour du Palais-Bourbon ; les domestiques d'Armand

Marrast refusèrent de l'éveiller. Le général en chef ne se laissa pas arrêter par cette difficulté vulgaire et il fit investir le palais par des troupes d'artillerie et de cavalerie. Paris s'éveilla sous les armes, étonné de ce déploiement militaire. Dans la matinée , une nombreuse colonne d'hommes en blouse parcourut les boulevards ; une masse compacte de troupes lui barra le passage au boulevard de la Madeleine. Les émeutiers se replièrent dans les quartiers des cinquième et sixième arrondissements (Temple et Hôtel-de-Ville) ; là encore, ils se trouvèrent prévenus par d'importants rassemblements militaires.

Le matin, en voyant toutes ces troupes autour du palais, M. Degousée, questeur de l'Assemblée, s'alarme, suppose un 18 brumaire ; il court chez le président, il y rencontre M. Goudchaux qui, saisi des mêmes craintes^ l'y avait devancé. Sur leurs instances, Armand Marrast invite par une lettre le général Changarnier à lui donner des explications sur ce déploiement inusité de force armée autour de l'Assemblée , alors que le président n'en a pas requis et qu'il n'a été informé de rien. En même temps, il convoque le bureau d'urgence pour onze heures et demie .^ Vers midi, arrive un officier d'état-major porteur d'une lettre ovi , sans explication , le général déclarait un peu brièvement que « les troupes responsables de la sûreté de l'Assemblée avaient dû occuper les positions d'oiî elles pouvaient la protéger efficacement » . Quant à lui, retenu à l'Elysée, il avait chargé son aide de camp de l'excuser verbalement et d'exposer que l'officier venu dans la nuit n'ayant pas eu accès auprès du président, le général s'était vu forcé d'agir en dehors de son concours. M. Odi- Ion Barrot, quelques instants après, vint avec des formes parlementaires calmer les scrupules du président et lui offrit de placer immédiatement les troupes qui entouraient le palais sous le commandement d'un général de son

choix. Armand Marrast désigna aussitôt le général Lebreton , Tun des questeurs.

L'Assemblée se réunit à l'heure ordinaire. M. Odilon Barrot demanda immédiatement la parole. Il exposa que , par suite de relations récemment nouées entre quelques bataillons de garde mobile et les anarchistes , le Gouvernement avait lieu de craindre un mouvement; qu'il avait mieux aimé prévenir que réprimer et que l'Assemblée avait même été entourée de troupes, lesquelles, d'ailleurs, étaient placées maintenant sous le commandement d'un général choisi parsbn président lui-mém'e ; que son droit n'était nullement contesté et qu'elle l'exercerait toutes les fois qu'il lui plairait de le revendiquer. M. Degousée tenta vainement d'irriter le débat. Armand Marrast prenant la parole reconnut qu'on n'avait pas voulu troubler son sommeil, mais que les explications les plus satisfaisantes lui avaient été fournies par M. Odilon Barrot et par une lettre du général Ghangarnier. Certains représentants de la gauche insistaient : ils voulaient connaître la lettre du général. Armand Marrast comprit qu'en face d'un pouvoir aussi fortement armé, ce n'était l'heure ni d'élever ni 4e prolonger un conflit ; qu'il avait joué personnellement un rôle presque ridicule, et qu'il fallait se hâter de clore le débat. Il refusa donc de lire la lettre du général , sous le prétexte qu'elle avait un caractère confidentiel , en réalité parce qu'elle était d'une brièveté un peu hautaine.

L'agitation du dehors n'était pas finie. Dans l'aprèsmidi, le bruit courut que ce déploiement de forces trahissait une conspiration du pouvoir exécutif contre l'Assemblée; que le général Ghangarnier en était l'instrument, et que le rétablissement de l'Empire signalerait la fin de la journée. Nous venons de le voir, MM. Degousée et Goudchaux avaient eu de fausses alarmes; mais, dans les quartiers éloignés, les nouvelles avaient libre carrière; des officiers de garde nationale s'en faisaient les officieux pro-

pagateurs. C'était dans les cinquième , sixième et septième arrondissements et dans les légions correspondantes que s'accentuaient ces erreurs d'opinion qui, sous prétexte de défendre l'Assemblée contre des dangers imaginaires, risquaient de provoquer, contre le Gouvernement luimême, des dangers réels. M. Forestier, colonel de la sixième légion, se faisait remarquer parmi les plus enthousiastes protecteurs de l'Assemblée. Il fait demander au général Ghangarnier trente mille cartouches; celui-ci non -seulemen t refuse, mais il envoie le 73* régiment prendre position sur le boulevard du Temple; Forestier ordonne au commandant Bonvalet ' d'aller avec son bataillon se placer en face du 73'. Il fait plus : il écrit à Armand Marrast qu'à ses yeux la Constitution et la République sont menacées; qu'il offre à l'Assemblée de venir au Conservatoire des arts et métiers, où elle sera défendue par les cinquième, sixième et septième légions. C'est en effet le Conservatoire que les conspirateurs de la Solidarité avaient choisi comme chef-lieu de la défense, et cette idée du colonel Forestier ne semble être qu'un écho de leurs projets déjà élaborés.

Cette hypothèse d'un conflit entre la Présidence de la République et l'Assemblée, le zèle avec lequel il la propage, le concert qu'il cherche à établir entre les officiers des légions, ses démarches mêmes pour tenter d'entraîner la ligne, toutes ces circonstances, qui ne trahissaient peutêtre, chez le colonel Forestier, qu'un zèle affairé et ambitieux, pouvaient bientôt le désigner comme le chef apparent de l'émeute. Sur le rapport du préfet de police, Léon Faucher ordonna son arrestation. Il était dans lune des salles de la mairie du VI% rue Vendôme, au milieu de ses officiers. M. Bertoglio, commissaire de police, accom-

* Le restaurateur du Cadran-Bleu, au coin de la rue Chariot et du boulevard du Temple, le même qui devint maire sous le Gouvernement du 4 septembre, puis conseiller municipal, et qui dut donner sa démission.

pagné d'un piquet de cavalerie, se présente à la mairie. On l'introduit, et il signifie au colonel Tordre dont il est porteur. Le colonel s'écrie, appelle à son aide les officiers présents, saisit ses pistolets; mais M. Monin, maire, s'interpose, calme les officiers; M. Forestier est mis en voiture et conduit à la préfecture dé police.

Dans la soirée , le général de Gourtigis se présenta devant les forts de la Briche et de la Double-Couronne, où se trouvaient casernes des gardes mobiles ; il y avait en outre à la Briche une nombreuse artillerie et sept à huit cent mille cartouches. L'accès des forts lui fut d'abord refusé, mais l'énergie du général eut promptement raison de ce semblant de révolte.

Ainsi se termina sans effusion de sang, sans combat, sans même un commencement de lutte, cette journée qui aurait ajouté peut-être une nouvelle date aux dates funèbres de la République. La prévoyance du général Changarnier et ses habiles dispositions militaires avaient rendu toute lutte impossible; sa loyauté rassurait le pays sur les suites de son triomphe. Il défendait le pouvoir exécutif sans attaquer l'Assemblée ; non pas qu'il eût sans doute , plus que les membres du cabinet, un respect superstitieux pour ce corps languissant qui aimait mieux mourir que d'abdiquer; mais, s'il s'attachait résolument à une autorité dont la nécessité devenait chaque jour plus éclatante, la légalité n'avait pas en lui un défenseur moins énergique. Les conspirateurs, déconcertés plutôt que vaincus, ont retourné contre le pouvoir l'imputation de complot. Si l'imputation était juste, comment se serait-il borné à une vaine démonstration? Il avait quatre-vingt mille hommes sous les armes; la vigilance d'Armand Marrast était facile à prendre en défaut. Maître de Paris , que n'allait-il plus loin? Si le Prince-Président en eut l'idée, si quelques hommes autour de lui en auraient volontiers saisi l'occasion, il faut reconnaître que Louis Napoléon eut tout au

moins le bon sens ou de n'y pas adhérer ou d'en comprendre l'inopportunité. Son parti n'existait pas encore, et il n'avait pas d'hommes pour le seconder. Ghangarnier n'enviait pas les lauriers du général Léclerc; MM. Odilon Barrot, de Falloux, Léon Faucher, Buffet, n'étaient pas des Barras ou des Sieyès.

Les meneurs démocrates du 20 janvier ne pouvaient se plaindre que d'avoir été prévenus. D'ailleurs, qu'auraientils fait? Ils avaient contre eux la bourgeoisie, qui commençait à voir clair dans leur conduite; le parti républicain ne les appuyait ni dans le Parlement ni au dehors; Gavaignac se tenait soigneusement à l'écart et s'isolait d'eux par des déclarations publiques; leurs propres gens, décimés par les insurrections de l'année précédente, découragés peut-être, ne se livraient que timidement; enfin le nouveau pouvoir était jeune, plein d'ardeur, énergique et uni. Aussi, quel revirement dans les mouvements de l'opinion! Naguère, c'était du peuple ou des partis opposants qu'elle attendait l'émeute ou qu'elle la redoutait, comme s'ils eussent seuls l'audace nécessaire à un coup de main ; aujourd'hui on le craint du pouvoir, comme s'il en avait seul désormais et la force et la volonté.

Telle était, au bout d'un mois seulement, la modification profonde qu'avait subie la République. Mais , qu'on le remarque , à ce déplacement d'axe, ce n'est pas le principe d'autorité qui reprend le dessus, principe essentiellement moral que ne connaissent pas les époques troublées ou que dédaignent les nations vieillies ; ce qui domine dans les esprits, d'une part, c'estle dégoût de l'émeute, et, de l'autre, le goût de la force qui commence à paraître légitime du jour où elle est armée.

V- — Au moment même où le Palais-Bourbon semblait plutôt cerné que protégé par les troupes, l'Assem-

2i LIVRE PREMIER.

blée , contrairement aux conclusions de la commission , votait en première lecture la proposition Râteau. Si lama- ■ jorité ne dépassait guère celle du scrutin précédent (416 contre 405), il n'en était pas moins remarquable que cette majorité se retrouvât intacte au milieu des bruits et des soupçons de coup d'État. Combien de représentants félicitaient intérieurement le Gouvernement de son énergie ! Combien d'autres se plaisaient à penser que cet acte de défense sociale profiterait à la République ! Aux interpellations de M. Sarrans sur l'arrestation du colonel Forestier, à celles de MM. Martin-Bernard et Ledru-RoUin sur l'arrestation de vingt-sept membres de la Solidarité , l'Assemblée répondit deux fois par l'ordre du jour (30 et 31 janvier). MM. Martin-Bernard, Ledru-RoUin, Démosthènes Ollivier, Bac et autres, déposèrent une demande d'enquête sur la journée du 29 janvier; cinquante-quatre signatures, les mêmes qui avaient réclamé la mise en accusation du ministère, appuyaient la demande d'enquête. La commission conclut encore au rejet de l'urgence. Le rapporteur, M. Woirbaye, ancien membre de la commission de Constitution et de la commission d'enquête du 27 juin 1848, insistait sur les sentiments de conciliation qu'il était nécessaire d'entretenir entre les deux pouvoirs; il rappelait le respect dû au Président, la force dont il fallait investir le Gouvernement pour qu'il pût garantir la paix publique , malgré la mobilité des institutions. « Pour atteindre ce résultat, disait-il, il faut prêter assistance au pouvoir exécutif et ne pas lui disputer ses droits et sa liberté ! Vous êtes, Messieurs, les surveillants de ce pouvoir; mais votre surveillance, pour être efficace, ne doit pas décourager son action. Il serait dangereux qu'un blâme intempestif fît croire à la France que les hommes républicains n'ont plus assez de souci de la répression des complots qui se trament contre les pouvoirs de la société. » (3 février.) Le rejet de l'urgence amena l'échec de la de-

mande d'enquête. MM. Sautayra et Mathieu (delà Drôme) prirent seuls la parole; lorsque M. Odilon Barrot se leva pour répondre, les cris répétés : Aux voix! le forcèrent de se rasseoir, et, par 481 voix contre 227, l'Assemblée adopta les conclusions de la commission (5 mars).

La proposition Râteau profita de ces bonnes dispositions. Elle recrutait des adhérents jusque parmi les républicains. MM.Pagnerre et Barthélémy Saint-Hilaire,tousdeux anciens secrétaires du Gouvernement provisoire, avaient, comme on l'a vu , présenté une proposition analogue. Beaucoup de représentants, d'accord sur la nécessité d'une dissolution très-prochaine, ne repoussaient plus que cette date à jour fixe , qu'ils considéraient comme une sommation injurieuse à l'Assemblée. A ces scrupules , M. Lanjuinais répondit par un amendement où il proposait « de discuter immédiatement la loi électorale, en observant les délais qui séparaient les trois délibérations réglementaires )) ; les élections auraient lieu le dimanche qui suivrait la clôture des listes , et l'Assemblée législative se réunirait dix jours après les élections. En outre de la loi électorale, l'Assemblée constituante ne retiendrait à son ordre du jour que la loi sur le Conseil d'Etat, la loi sur la responsabilité du Président et des ministres : un amendement y ajouta le budget. MM. Râteau . Besnard, Wolowski, Barthélémy Saint-Hilaire, Pagnerre embrassèrent aussitôt la transaction Lanjuinais. Ils y portaient même une ardeur de néophytes. Au milieu des murmures d'indignation de l'extrême gauche, Pagnerre se prit à maudire la République sociale. M. Barthélémy Saint-Hilaire ne voyait que des amis de la République dans le gouvernement'; il approuvait les mesures préventives du 29 janvier; il se confiait au suffrage universel, il conviait l'Assemblée à partager sa confiance; il en approuvait toutes les manifestations passées, il n'en attendait rien que de sage dans l'avenir, Si l'Assemblée repré-

sente exactement la nation et l'opinion publique, elle ne doit pas hésiter à les consulter : « Si nous ne les représentons pas, je demande de quel droit nous resterions plus longtemps dans cette enceinte. »

Lamartine ne montrait pas moins de déférence pour le suffrage universel. Il s'excusait d'avoir essayé , le 12 juin, de prévenir l'Assemblée contre la candidature du prince Louis'. « Si quelqu'un doit se retirer de cette enceinte, je le reconnais, c'est moi qui dois me retirer le. premier, car c'est moi qui ai été le plus coupable de cette prudence ou de cette imprudence. Cependant l'opinion publique a été plus sage, je dois le reconnaître. Le suffrage universel a été plus hardi qu'il ne nous était permis de l'être à nous-mêmes; il est allé choisir celui que momentanément nous aurions voulu écarter d'un poste périlleux pour quelques imaginations. Il l'a fait; je ne l'en accuse pas, je ne l'en loue pas; je suis plutôt tenté de dire que c'est moi qui me condamne, et que le suffrage universel a eu plus d'inspiration, plus de génie que nos hommes d'Etat. » (Sensation. Interruption prolongée.)

Du suffrage universel, il acceptait tout, non-seulement cette souveraine sagesse qui « acclimatait la liberté par la gloire » , mais, comme M. Barthélémy Saint-Hilaire, jusqu'à la condamnation possible de la République. « S'il était vrai que la France dans sa générosité, dans sa liberté, dans son indépendance d'esprit , dans la maturité et dans la dignité de ses mœurs , ne fût pas assez républicaine ou qu'elle ne le fût pas du tout, avec quoi la contraindriezvous à l'être? » En face de la République telle qu'il l'avait voulue et, disait-il, la France avec lui, il montrait celle que la France avait repoussée et qu'il avait combattue: celle des comités, des clubs incendiaires , des violences morales, des «proconsulats d'opinion» , «cette République

' T. I'»-, 343 et suif.

que nous voyions malheureusement s'exercer hier même dans quelques-uns de nos départements » , la République du 17 mars, du 16 avril, du 15 mai, du 23 juin. « C'est du jour où vos opinions agissant au dehors dans leurs journaux, dans leurs conciliabules, dans leurs clubs, ont voulu faire au pays une violence morale, c'est de ce jour que cette désaffection de la République, que cette incrédulité du moins, pour ne pas me servir d'un mot trop fort, s'est manifestée. » La France était intervenue directement au 23 avril, au 15 mai, au 23 juin ;• chaque fois elle avait sauvé la République. « Son. intervention, je n'en doute pas, vous sauvera encore dans les élections prochaines... Notre mandat n'est pas de faire telle ou telle loi organique de plus ou de moins à la suite de notre Constitution ; notre mandat est de sauver la République , je n'en connais pas d'autre... Eh bien, ne voyez-vous pas, quelque douloureux qu'il soit pour moi et pour un bon citoyen de dérouler à la face de son pays et du monde les plaies du moment, ne voyez-vous pas que cette République périclite? » Au nom des dangers intérieurs , au nom des complications extérieures où la France avait besoin d'avoir la main libre, un pouvoir incontesté et une majorité unanime, il concluait en disant à l'Assemblée de savoir abdiquer à temps, comme avait fait naguère le Gouvernement provisoire.

L'agitation qui suivit ce discours assez étrange aurait déterminé un vote immédiat en faveur de l'amendement Lanjuinais, si, par un artifice de procédure parlementaire auquel se prêta complaisamment M. Armand Marrast, M. Grévy n'avait obtenu le renvoi au lendemain. MM. Dupont (de Bussac), Jules Favre, Senard présentèrent des sous-amendements qui tendaient soit à détruire l'effet du vote, soit à ajourner la discussion. MM. Lanjuinais et Dufaure signalèrent cette tactique; M. Dufaure conjura l'Assemblée de prendre souci de la République et de la

Constitution en votant l'amendement. Il passa enfin à une immense majorité (496 voix contre 307), qui faisait oublier les tàtonnemenls des votes antérieurs. Sur un amendement de M. Pascal Duprat, le budget de 1849 fut ajouté aux lois maintenues à Tordre du jour. C'était une satisfaction considérable donnée aux opposants. Les uns espéraient que, par cette réglementation financière, l'Assemblée trouverait le moyen de réaliser les réformes qu'on avait attendues de la République, les plans qu'elle avait rêvés plutôt que conçus de finances dites républicaines; les autres se contentaient d'y trouver une arme pour contenir ou gêner le pouvoir et de continuer jusqu'au bout une opposition grondeuse et chicanière. Quant aux lois qu'avaient inscrites à l'ordre du jour les scrutins des 9 et 11 décembre , des scrutins correspondants les en écartèrent à des majorités qui rappelaient celle de l'amendement Lanjuinais.

VI . — « Ne voyez- vous pas que la République périclite ? » Lamartine l'avait senti, Lamartine osait le dire, et comment n'eût-elle pas fléchi sous le double poids et des événements et de leur lamentable histoire? D'ordinaire, les fautes du passé s'effacent sous les pas du temps qui amène l'ombre et l'oubli. Par un phénomène tout opposé. Tannée morte d'hier se réveille dans sa tombe , soulève son linceul et découvre ses blessures. Après avoir fatigué la France et l'Europe par dix mois d'angoisses et de luttes, la République venait échouer dans le prétoire des tribunaux criminels. Chaque événement s'y répétait à distance, avec cette crudité de ton qui caractérise les dépositions judiciaires. Pillage des Tuileries, du Palais-Royal, de Neuilly, de Suresnes; ravage des fabriques à Guise, à Reims; dévastation des maisons religieuses à Lyon et à Saint-Étienne ; incendies de ponts et de gares de chemins

de fer, à Rouen, à Saint-Denis, à Enghien, sur la ligne de Saint-Germain, débuts sinistres qui rappelaient les scènes analogues de 1789. La Cour d'assises d'Anvers révélant pleinement le rôle et la complicité de Delescluze et de Ledru-Rollin , dans l'affaire de Risquons -Tout; les émeutes de Rouen, de Limoges, de Marseille; l'insurrection de Juin, l'attentat du 15 mai : ainsi se déroulaient les dates funèbres de la République. Comme sur la toge sanglante de César, on pouvait compter les coups que lui avaient portés ses propres enfants !

La plus grande partie des insurgés de Juin destinés à la transportation dans les colonies autres que l'Algérie (décret du 27 juin) étaient restés sur les pontons, en rade de Brest et de Cherbourg ; des commissions mixtes et des commissions dites de clémence éclaircirent leurs rangs jusqu'à n'y plus laisser que des individus gravement compromis ou condamnés antérieurement pour des crimes ou des délits de droit commun. Les représentants de l'extrême gauche voulaient davantage ; soixante d'entre eux demandaient (14 octobre) une amnistie qui comprendrait tous les crimes et délits politiques commis depuis le 24 février. La commission conclut au rejet de la proposition (6 novembre). Malgré les instances de Lagrange, l'ancien insurgé de Lyon, la discussion fut plusieurs fois ajournée (14, 19 et 30 décembre 1848, 20 janvier 1849). Elle eut lieu le 1" février. Mais l'Assemblée était encore sous l'impression des tentatives d'émeute du 29 janvier ; elle se souvenait des cris de vengeance qu'avaient poussés, en rentrant à Paris, ceux des insurgés que la clémence du Prince-Président avait graciés'; la proposition fut rejetée à une considérable majorité (531 voix contre 167), oiî les voix républicaines étaient mêlées en grand nombre à celles des autres fractions de l'Assemblée. Le décret du 27 juin resta d'ailleurs à l'état de lettre-morte ; aucun insurgé ne fut transporté aux colonies. Par une loi ulté-

rieure , l'Assemblée dirigea sur l'Algérie , en les soumettant à un régime spécial, ceux des insurgés qui n'avaient pas été graciés ; ils se réduisaient alors à quelques centaines'.

Une seconde catégorie d'insurgés, composée seulement de deux cent cinquante-cinq individus considérés comme chefs de quartier et commandants de barricades, fut réservée à la juridiction des conseils de guerre. Cette différence de traitement n'avait pas seulement le tort d'être contraire au droit commun ; elle isolait les hommes et les actes, elle détruisait le lien moral qui avait constitué la conspiration. L'insurrection disparaît et l'on ne voit que des insurgés.

L'un des premiers jugés fut le chef d'escadron d'étatmajor Constantin. Ancien chef de cabinet de Subervic ; ancien chef d'état-major d'Arago ; chargé, sous Cavaignac, de réviser les dossiers des officiers que le gouvernement déchu avait mis en non-activité ou en retraite et qui demandaient à reprendre du service, Constantin, lorsqu'il fut arrêté, siégeait aux Tuileries comme membre des commissions militaires d'enquête. Pendant tout le temps delà lutte, au lieu de se rendre à l'État-major, il s'était renfermé dans son domicile, 214, rue Saint-Antoine, au coin de la rue Gastex; avec lui se trouvaient ses deux neveux, qui avaient pris une part personnelle au combat. On assurait même que Constantin n'y était pas resté étranger et que les savantes barricades de la place de la Bastille avaient été construites sous sa direction. Aussitôt que les troupes s'en furent emparées, Constantin sortit en grand uniforme et vint se mettre à la disposition du général Négrier. Dès que son arrestation fut conniie , l'opinion le signala avec acharnement comme l'un de ces militaires ou de ces membres du Gouvernement, qui, partisans de l'ordre

* Injrhf livre X, l'algérie.

après la victoire, avaient commencé par trahir la cause qu'ils avaient mission de défendre.. Le conseil de guerre n'épousa pas ces exagérations ; Constantin ne fut convaincu, après une minutieuse instruction, que de ne s'être pas rendu à son poste ; il fut dégradé , condamné à trois mois de prison et rayé des cadres de l'armée.

Plus tard comparufent le docteur Pinel-Grandchamp, ancien maire du douzième arrondissement, accusé d'avoir pactisé avec l'insurrection ; M. Dupont, chef de hataillon dans la douzième légion et professeur au lycée Corneille ; le lieutenant de la garde républicaine Lebas, qui avait rendu la caserne des Minimes sans tirer un coup de fusil ; des officiers de l'ancienne garde républicaine, licenciée après le 15 mai, arrêtés aux barricades du Petit-Pont et de la rue Saint-Maur; nombre d'officiers de la garde nationale, des douzième et huitième légions (Panthéon et faubourg Saint-Antoine), qui s'étaient laissé entraîner par leurs soldats ; maints brigadiers des ateliers nationaux , devenus dans leur quartier chefs de barricades, avec les signes distinctifs, l'anneau d'argent, le képi et la blouse ; les assassins du chef de bataillon Francis Masson, à la barricade Saint-Séverin, etc., etc.

Un ancien insurgé de 1834, le cocher Milon, avait été, sous le ministère de Bastide, élevé au poste de courrier de cabinet. Malgré son rôle semi-officiel, Milon s'était mêlé encore à l'insurrection ; il avait été arrêté à la barricade de la rue Culture-Sainte-Catherine. MM. Bastide, Goudchaux et les anciens rédacteurs du National lui prêtèrent l'appui de leur présence ou de certificats; il n'en fut pas moins condamné à vingt ans de travaux forcés. En revanche, deux amis de Caussidière furent acquittés; l'un, Pornin , dit la Jambe de bois , ancien capitaine des Montagnards, ancien membre de la Société des Droits de l'homme ; l'autre , Grandménil , ancien chirurgien de la garde impériale , qui , lors de la conspiration du général

Berton en 1821, avait été soupçonné par ses amis de les avoir trahis. Cette in^putation déshonorante l'avait suivi jusque devant le conseil de guerre, où le président lui rappela son rôle d'agent provocateur. Les dépositions de M. Georges de Lafayette et d'autres représentants le justifièrent, et il demeura acquis que ses amis avaient trouvé commode de l'accuser parce qu'il était absent et pour se décharger eux-mêmes, procédé d'un usage banal dans tous les procès de conspirations.

Tous ces procès, commencés le 19 août 1848, étaient presque complètement terminés en février 1849. L'un des derniers fut celui des assassins du général Bréa et du capitaine Mangin. Qui n'aurait cru que les auteurs 'de cet attentat s'étaient perdus dans la foule et que la justice serait impuissante à les atteindre? La Providence en décida autrement. Au lieu de se cacher ou de se taire, les assassins publièrent leur crime ; ils en multiplièrent les confidents ou les témoins, comme si la conscience publique était, à leurs yeux, pervertie au point de l'avoir admiré. Jusqu'au procès, le public n'avait connu que confusément les horribles circonstances de ce double meurtre. 11 les connut enfin, ces précoces héros de l'insurrection, qui l'avaient déshonorée par leur forfait; jeunes gens de dix-sept à trente ans, respirant, même devant leurs juges, la sauvage fureur qui les avait emportés. 11 y eut pourtant un scandale plus grand : ce fut de voir les feuilles radicales, et, à leur tête, la Révolution démocratique et sociale^ de Ch. Delescluze, s'indigner contre la poursuite et assimiler ces féroces bandits à des insurgés , à des combattants. L'un des accusés, Choppart, commis de librairie (vingt-trois ans), les caractérisait plus loyalement : « A la barrière Fontainebleau, disait-il, on ne se battait ni pour la République ni pour le socialisme ; on ne voulait que le meurtre et le pillage. » Sur vingt-cinq accusés, cinq furent condamnés à la peine de mort; mais deux seulement, Daix

et Lahr, furent exécutés; les autres furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité ou à temps , et à la détention ; trois furent acquittés (7 février).

Jusqu'ici, nous n'avons rencontré que les juridictions de droit commun : tribunaux correctionnels, cours d'assises, conseils de guerre. A l'exemple des Constitutions de 1791, de l'an III et de l'an VIII, la nouvelle Charte républicaine avait institué une Haute-Cour destinée à juger sans appel ,ni recours en cassation, non-seulement le Président de la République et les ministres décrétés d'accusation , mais toutes personnes prévenues de crimes, attentats ou complots contre la sûreté intérieure ou extérieure de TEtat, que l'Assemblée nationale renverrait devant elle. Cette Haute-Cour était composée de cinq juges, élus chaque année par la Cour de cassation parmi ses membres, au scrutin secret et à la majorité absolue, et de deux suppléants. Les cinq juges appelés à siéger choisissent leur président. A côté de ces magistrats remplissant le rôle des conseillers de cour d'appel dans les cours d'assises, la loi instituait un jury de trente-six membres et de quatre suppléants, tirés au sort en audience publique parmi les membres des conseils généraux des départements. (Constitution, art. 91, 92 et 93.)

L'instruction judiciaire relative à l'attentat du 15 mai avait été terminée dans le mois qui l'avait suivi. La réaction que provoquèrent les journées de Juin était si violente que l'ajournement de la mise en jugement pouvait alors passer pour clémence. Interpellé le 27 septembre sur ses intentions, le gouvernement du général Cavaignac déclara qu'il s'en tiendrait au droit commun et au jury ordinaire. La réponse était correcte, la Constitution n'étant pas votée encore. Mais lorsqu'elle le fut, Cavaignac ne convoqua pas plus la Haute-Cour, aux termes de la Constitution , qu'il n'avait , un mois auparavant , convoqué le jury, comme si l'homme qui avait fermé les yeux sur l'évasion

de Gaussidière et de Louis Blanc, répugnait à signaler son court intérim par des poursuites judiciaires. Le cabinet du 20 décembre ne pouvait ressentir ces scrupules, et, trouvant la question pendante, il la résolut hardiment en demandant, le 20 janvier, à l'Assemblée le renvoi des accusés du 15 mai devant la Haute-Cour.

La gauche opposa le principe de la non-rétroactivité des lois; MM. Eugène Raspail, Ledru-Rollin, Dupont (de Bussac), Grémieux, Jules Favre rappelèrent les commissions, les cours prévôtales, la cour des pairs, toutes ces juridictions politiques dont ils avaient oublié d'évoquer les spectres lors de la discussion de la Gonstitution. A ces considérations banales, MM. Bonjean, Dupin aîné, Rouher, Odilon Barrot répondaient que le principe de non-rétroactivité s'appliquait aux lois du fond, à la qualification du crime, à la pénalité, non à la forme ou à la compétence; que le gouvernement n'était jamais dessaisi du droit de modifier l'organisation judiciaire. Ainsi avait fait l'Assemblée constituante , soit en instituant la Haute- Gour, soit en rendant, postérieurement à l'insurrection de Juin, un décret qui traduisait ceux qui y avaient pris part devant la juridiction militaire. Lors de la discussion du chapitre relatif à la Haute-Gour, un membre de la gauche avait tenté d'enlever à cette juridiction nouvelle les attentats commis depuis le 24 février ; il ne cachait pas qu'il avait spécialement en vue les accusés du 15 mai. L'Assemblée passa outre et reconnut, par conséquent, la compétence de la Haute-Gour pour les crimes même antérieurs à son établissement. Allait-elle se déjuger? Quelle différence d'ailleurs entre les institutions purement politiques qu'on se plaisait à rappeler et la Haute-Gour actuelle, composée de magistrats de la Gour de cassation élus par leurs collègues, et d'un jury de conseillers généraux tirés au sort sur la totalité des départements et issus du suffrage universel ! Quelles garanties d'impartialité plus grande

les accusés du 15 mai, moins populaires que jamais, auraient-ils rencontrées dans une cour d'assises, devant un jury ordinaire, surtout devant un jury parisien, dans la cité la plus fatiguée de leurs coups de main? Ces raisons prévalurent et 466 voix contre 288 votèrent le renvoi devant la Haute-Cour'.

VII. — Elle se réunit le 7 mars, à Bourges, dans le palais de l'Hôtel de Ville que fît construire et habita Jacques Cœur. M. Bérenger, connu par d'éminents travaux sur le droit criminel et par sps éloquentes revendications en faveur de la libre défense, présidait la' Haute- Cour, assisté de MM. Hardoin et de Boissieu. M. Baroche, représentant du peuple et procureur général à la cour de Paris, occupait le siège du ministère public avec MM. Suin et de Royer, avocats généraux. Sur vingt accusés, huit étaient absents : MM. Louis Blanc et Caussidière, qui s'étaient réfugiés en Angleterre après la séance du 25 août, dans laquelle l'Assemblée avait autorisé contre eux les poursuites; Laviron, capitaine d'artillerie de la garde nationale, que nous retrouverons sur les murs de Rome, combattant l'armée française ; Houneau*, qu'avait caché M. Pascal Dupràt et qui était resté à Paris sous un

* Il est intéressant de signaler quelques votes. S'abstinrent : MM. Cavaignac, Marie, Bûchez, Duclerc,Garnier-Pagès, Martin (de Strasbourg), Tounet , Trouvé-Chauvel , Vaulabelle. Volèrent pour : MM. Bastide , Barthélémy Sainl-Hilaire, Beslay, Bisio, Dufaure, Victor Hugo, Lamartine, Lamoricière, Victor Lefranc , Senard, Jules Simon, etc. Votèrent contre : MM. François Arago (!), Carnot, Charras , Considérant, Crémieux, Cormenin, Dupont (de l'Eure), Pascal Duprat, Flocon, Goudchau», Ledru-Roliin, Armand Marrast, Pierre Leroux, Proudhon,' Félix Pyat, Recurt, Clément Thomas, Trélat, etc.

^ Joachim Houneau acquit un certain renom littéraire sous le pseudonyme de Georges Bell; il est actuellement rédacteur de l'Illustration.

30 LIVUE PREMIER.

pseudonyme, avec la tolérance, dit-on, du général Gavaignac ; Seigneuret ; Huber, dont nous parlerons plus loin ; Napoléon Ghancel; Villain, qui se constitua aussitôt après Touverture des débats. Les douze accusés présents étaient : Raspail, Sobrier, Blanqui, Flotte, Barbes, Albert, Quentin, Gourtais, et, dans un rang de notoriété comme de culpabilité beaucoup plus modeste, Borme, Thomas, Larger et Degré, dit le Pompier.

Il n'y eut pas, autour des accusés du 15 mai, ce4.te affluence de défenseurs qu'avaient réunis naguère les accusés d'avril 1834 devant la Gourdes pairs. Ils étaient seuls! A l'exception de Bethmont, ancien ministre du Gouvernement provisoire et de la Gommission executive, qui assistait le général Gourtais, aucun avocat de marque n'occupa la barre. On comprend l'absence de MM. Ledru- Rollin , Jules Favre, Grémieux : anciens membres ou anciens ministres de la Gommission executive à l'époque du 15 mai , ils avaient dû ordonner les poursuites. Mais comment tant d'autres membres des barreaux de France ne disputaient-ils pas à des avocats sans autorité ou nommés d'office le soin de défendre des hommes qui, après tout, en dépit de leurs erreurs, portaient le nom de républicains? G'est que Raspail, Blanqui, Baibès n'avaient nulle part moins de partisans et d'amis que dans le camp républicain ; chacun d'eux était l'homme d'une coterie fermée; ils ne voguaient pas dans le large courant du parti. Dans leur ombrageux amour-propre, ils craignaient le contact de ceux-mémes qui, de nom du moins, paraissaient leurs amis, et ceux-ci, à leur tour, sentant bien que ces hommes étaient nés pour la disgrâce et pour la ruine de la République, redoutaient tout rapprochement qui aurait entraîné une apparence de solidarité avec eux. On les louait, on les saluait de loin, on les appelait des victimes et desmar^ tyrs, mais on les laissait là.

Les accusés n'étaient pas moins divisés entre eux. Gette

solennelle entente dont s'honorèrent les républicains de 1834, ceux de 1848 ne l'essayèrent même pas. Chacun d'eux eut son attitude propre ; aucun ne prit exemple sur son voisin. N'est-ce pas là une nouvelle preuve que si, dans l'attentat du 15 mai, leur but avait été le même et leurs eftorts simultanés, il n'y avait eu entre eux ni concert préalable, ni accord, ni complot? Kaspail et Blanqui, après avoir contesté la compétence de la Haute-Cour, n'en acceptèrent pas moins la discussion et s'y mêlèrent activement, Blanqui avec âpreté, Raspail avec hauteur, mais aussi avec une habileté judiciaire qui ne négligeait aucun moven. Barbes, Albert, Flotte et Sobrier se refusèrent absolumentaux débats ; Barbes et Albert voulurent -même être amenés de force. Quant au cuisinier Flotte, dans l'espoir de prévenir cette contrainte, il se coucha tout nu dans son lit; mais les gendarmes l'habillèrent, et, le tenant l'un par les épaules, l'autre par les pieds, le transportèrent à l'audience. Gourtais avait hâte d'être jugé, d'être acquitté et de sortir de cet étrange milieu où l'avaient jeté sa faiblesse et son étourderie; il s'empressa de reconnaître lu compétence de la Cour. Les autres accusés firent de même.

A l'interrogatoire des accusés succéda le défilé des témoins; non pas, comme à Caen ou à Poitiers, gens obscurs ou de mince notoriété sociale, mais la plupart anciens membres du gouvernement ou hauts fonctionnaires de la République. Les uns, comme Marie, François et Etienne Arago, Marrast, Edmond Adam, Degousée, déposèrent sans ménagements et comme si l'attentat datait d'hier ; d'autres, comme Lamartine et Ledru-Rollin, avec une impartialité voisine de l'indifférence. « S'il faut dire ma pensée tout entière, observa Lamartine, je regarde l'altentat du 15 mai bien plus comme un attentat d'occasion que de préméditation ; c'est une grande étourderie populaire, » 11 exposa les causes et les circonstances du

17 mars, du 16 avril, du 15 mai, ses relations avec Blauqui , sans attaquer ni blesser personne , avec un bonheur d'expressions qui sauvait l'insignifiance de son témoignage. Ce fut une série d'appréciations générales données avec sérénité.

M. Ledru-Rollin ménageait ses nouveaux amis : le 16 avril n'avait été qu' « une démonstration vers, je ne dis pas sur ni contre, je dis vers l'Hôtel de Ville » . Mais comment se justifier d'avoir fait battre le rappel? « Je voulus, dit-il, appeler le peuple entier, c'est-à-dire la garde nationale, pour que le peuple entier jugeât les événements... Le rappel fut battu, et le peuple entier, c'est-àdire la garde nationale dans laquelle j'avais fait moi-même distribuer 80,000 fusils pour armer autant de citoyens , vint au secours du Gouvernement provisoire; et la première et la plus nombreuse légion que nous vîmes accourir fut la douzième, avec le brave colonel Barbes à sa tête !» — Quels hommes étaient à la tète de ce mouvement? On ne l'ignore plus aujourd'hui : Sobrier, Blanqui, Gaussidière, Villain, Louis Blanc, Flotte, tous les accusés du 15 mai, hélas ! et M. Ledru-Rollin lui-même. A l'audience, la mémoire lui fait défaut. « Je n'ai là-dessus, dit-il, que des impressions et des renseignements de police dont il faut toujours rabattre les trois quarts. On a dit qu'il y avait des partisans de la régence et de la légitimité. »

Ces contradictions si peu déguisées entre les faits et les souvenirs , ces défaillances de mémoire , parurent à Blanqui valoir une amende honorable. « M. Ledru- Rollin, dit-il, était,- de tous les membres du Gouvernement provisoire, celui qui m'en voulait le plus. Je sais bien pourquoi ; ses opinions étaient plus rapprochées de la mienne que celles de ses collègues, et, dans les discordes civiles ou religieuses , les opinions les plus voisines sont celles qui se détestent le plus. Aussi , je ne lui en veux pas, je lui pardonne volontiers. Il a marché, mar-

elle; il est allé en avant sans savoir ce qu'il faisait; il a trébuché, il s'est cassé le nez; ce n'est pas ma faute; il doit bien s'apercevoir maintenant qu'il se trompait... Aujourd'hui, M. Ledru-JlolHn est rentré dans notre parti; je lui donne amnistie pleine et entière pour tout ce qu'il a fait, pour tout ce qu'il a dit. H s'est trompé, et voilà tout, » Ainsi «amnistié » par Blanqui, Ledru-Rollin rentrait au giron socialiste, la conscience soulagée des réels services qu'il avait, par occasion, rendus à la France et à la cause de l'ordre.

Ces dépositions étaient de brillantes parades; elles ne touchaient que de loin au procès. Raspail en provoqua une émanant d'un personnage moins en vue, mais dont l'effet fut tout autre. L'agent provocateur, traditionnel dans les conspirations républicaines , était resté jusque-là dans l'ombre : Raspail se chargea de l'en tirer. Un sieur Marc Monnier, ancien secrétaire général de la préfecture de police sous Gaussidière (aujourd'hui correspondant à Genève du Journal des' Débats) , produisit à l'audience du 23 mars des lettres par lui extraites du dossier politique d'Huber , et d'où serait résulté la preuve que ce dernier aurait , sous Louis-Philippe , joué le double rôle de provocateur et de révélateur. D'après Raspail, Huber avait repris ce rôle le 15 mai : « C'est Huber qui m'a envoyé chercher à l'extrémité de la colonne, c'est lui qui a prononcé la dissolution de l'Assemblée, dissolution qui a compromis notre sainte cause. » Raspail n'en affectait pas moins quelque embarras à se servir de cette révélation , en l'absence d'Huber; mais aussi comment expliquer cette absence? « Personne n'a songé à l'arrêter; il a pu partir pour Londres , quand nous restions là , ne voulant pas fuir; il avait pourtant été arrêté le soir du 15 mai; mais il a été relâché aussitôt , et il a pu , malgré toutes les dénonciations , rester impunément quelques jours à Paris et passer en Angleterre. Son absence de ces débats

ajoute encore de la gravité aux pièces qui viennent d'être lues. »

Huber venait d'arriver à Londres où il vivait chicliement et presque aux frais de la colonie républicaine , quand le bruit lui parvint que Monnier songeait à défendre Gaussidière, son ami, par la production de ces lettres empruntées aux archives de la police. Il se rend aussitôt chez M. Louis Blanc qui lui répond que Gaussidiére ne lui en a jamais parlé. Le lendemain, Gaussidiére vient le trouver chez M. Louis Blanc, l'embrasse, l'accueille à merveille, le félicite de ne s'être pas constitué prisonnier ; il lui déclare que Monnier a agi sans son consentement, qu'il n'y a pas de preuves , qu'il est au-dessus du soupçon. Il fait plus; il déjeune avec lui et lui remet une lettre pour Monnier, où il désavoue énergiquement le zèle indiscret de son ancien secrétaire. Il ajoute : « Tu vas signer le manifeste du comité républicain. Quand on verra ta signature entre celle de Louis Blanc et la mienne, les plus malveillants seront obligés de se taire. » Gependant les propos persistaient ; les jours s'écoulaient. Huber n'ose plus se rencontrer avec Louis Blanc ; il lui écrit pour s'excuser. Le même soir, Louis Blanc et Gaussidiére lui font visite, et, comme il parlait toujours de se constituer : « G'est un second 15 mai que tu vas faire là » , lui disait Gaussidiére. Huit jours après, il dînait avec Louis Blanc et signait le manifeste du comité. {Lettres de Louis Blanc, I" juin et 6 octobre 1849.)

Lorsque la nouvelle de la déposition de Monnier arriva en Angleterre, Huber sentit que son honneur était en jeu; il voulut partir. Ses ressources étant épuisées, il s'adressa au comité qui lui accorda cinquante francs pour son voyage. Gaussidiére, qui visait à prévenir le voyage de Huber, voulait qu'on ne lui en accordât que trente-cinq. Il part,arrive à Vierzon; un brigadier de gendarmerie lui demande son passe-port et l'arrête. C'était la veille de

la clôture des débats. Il insiste pour y être introduit; il se déclare suffisamment instruit de tout ce qui s'est passé, il accepte toute la procédure antérieure. Que lui importait la décision du jury! Il la connaissait d'avance, il n'aspirait qu'à être mis en face de liaspail, de Blanqui, de Monnier, et à vider publiquement une question d'honneur. Cette satisfaction lui fut refusée , et Raspail garda le bénéfice de de cette révélation qui n'a jamais pu être contrôlée , le préfet de police ayant refusé l'accès de ses archives même au procureur général.

Ce premier scandale fut suivi d'un autre. C'était le 2 avril et la dernière audience. Blanqui revenait dans sa réplique sur l'affaire du 16 avril, déclarant qu'il n'avait pas pris part à la manifestation , et qu'en se rendant au Champ de Mars il n'avait pour but que de répandre un imprimé jiistificatif en réponse aux allégations de la Revue rétrospective. Barbes l'interrompt : « Je suis obligé de ne pas laisser passer un mot que vous avez déjà lancé dans une autre audience ; si vous voulez, ça se videra entre nous. »' — Flotte à Barbes : « Oui, ça se videra quand vous voudrez.» Barbes: « Je n'entends pas que devant moi on dise le faux. » — Le président intervient : «Accusés, leur dit-il , n'offrez pas le spectacle d'accusés qui se déchirent. » Raspail à Blanqui : « Ne parlez pas de ces choseslà ! » Blanqui suit ce conseil, mais quand son discours est terminé , Barbes se lève et demande à vider le débat entre Blanqui et lui.

« Certes, dit-il, je ne veux accuser personne, mais lorsqu'on vient dire qu'une chose que je dis vraie est fausse, mon honneur ne me permet pas de le laisser passer. Oui , j'affirme de nouveau ce que j'ai dit dans le club de la Révolution : cette pièce n'a pas été fabriquée, elle contient la vérité ; il n'y a que l'individu à qui on la reproche qui puisse en être l'auteur... On a voulu avoir l'air, sans rien dire, de démentir la vérité de cette pièce pour pouvoir

42 LIVRE PREMIEH.

dire plus tard : « J'ai dit cela devant Barbes , Barbes ne Ta pas démenti, donc Barbes avoue que c'est faux. » Je demande maintenant que cela se vide ici. C'est une audience solennelle. On s'est défendu, on a plaidé pour avoir sa liberté ; pourquoi ne plaiderait-on pas pour avoir son honneur? (Mouvement.) Qu'on parle, je suis prêt à répondre. »

L'accusé Flotte se levant furieux : « Barbés, tu t'es déshonoré aujourd'hui. » — Barbes à Flotte : « Tant mieux ! Toi, tu es le séide de l'individu : tu te crois républicain. » L'accusé Flotte fait un geste de menace : « Ah! farceur , tu sais bien que tu n'es pas redoutable , je te connais. Nous nous reverrons. » — Flotte, avec un geste menaçant : « Je t'arrangerai , va ! » — Barbes : « En attendant, je sais bien comment tu es allé dans un endroit 011 je t'attendais et où tu n'es pas venu.» — Flotte : « En voilà assez pour ici. » — Barbes : « Il .ne s'agit plus de menaces, qu'on réponde! » Il insiste, il demande comment «cet individu» a été gracié en 1846. «Pourquoi cette exception ? Je l'explique , moi , en disant : on a fait des révélations sur des faits que personne autre ne devait savoir. » — Flotte : « Le dernier des soldats de la société le savait. » — Barbés : « Quoi! le dernier des soldats savait dés détails intimes sur le caractère et les pensées de ^egent par exemple ! »

Après cette honteuse altercation qui ne pouvait tourner qu'au détriment des accusés. Barbes garda la parole. Tandis que Raspail et Blanqui avaient multiplié les efforts pçur se soustraire à l'accusation , Barbés n'hésita pas à dire : « Frappez-moi ! je suis peut-être plus coupable qu'on n'a su vous le dire. » Et, dans une fièvre de franchise, il confessa son peu de respect aussi bien pour l'Assemblée nationale que pour le Gouvernement provisoire ; comment, bien qu'opposé à la manifestation , l'occasion lui avait semblé bonne pour obtenir quelque chose en faveur du

peuple ; qu'il ne songeait pas alors à porter atteinte à l'Assemblée , moins par respect pour elle qu'en désespoir du succès. « Si je l'avais pu , j'aurais donc arrêté sur les lèvres de celui qui l'a prononcé le décret de dissolution ; mais lorsque j'ai vu les représentants justifier en quelque sorte l'audace de ce décret en le prenant au sérieux ; lorsque je les ai vus se disperser, quitter la salle , j'ai senti surgir en mon âme la pensée d'un autre devoir et celle d'une plus grande espérance. L'anarchie devenait imminente, puisque tous les pouvoirs antérieurement constitués allaient manquer. Il fallait en préserver mon pays, et c'était aussi le cas d'organiser , sous le bénéfice de la circonstance , un gouvernement qui ne tergiversât plus dans la voie républicaine. Je me suis donc rendu à l'Hôtel de Ville, non pas entraîné par la foule, comme on l'a dft pour m'excuser sans doute , mais m'arrétant de temps en temps pour voir si la foule me suivait. Pour ce crime, car je savais bien que, vaincu , ce serait un crime à vos yeux, vous devez me condamner, Messieurs. Et aussi bien, lorsque mes plus chères espérances sont trompées, quand la patrie entière est plongée dans les plus atroces douleurs , peu m'importe d'être enfermé dans un cachot ! Ses murs me préserveront du moins de voir de mes propres yeux des maux que je suis impuissant à soulager. Seulement, pardonne-moi, chère France, de ne t'avoir été utile à rien dans ma vie ! Et vous, mes frères opprimés de toutes les nations , pour qui je n'ai rien pu faire non plus , pardonnez-moi aussi , car nul ne fut plus animé que moi du désir de briser vos fers ! Vive la République démocratique et sociale ! » ' .

Vie inutile , oui ! Barbes avait du moins le mérite de le reconnaître. Inutile, mais dangereuse aussi. Qu'avaient-ils fait, lui et ses compagnons, que rêver de complots,

1 GateUe des Tribunaux » 1849, p. 1238.

accepter des alliances souvent honteuses, vivre dans les prisons pour y retourner encore? Et quel spectacle donnaient-ils tous? Celui de gens qui, réunis dans le même but, se jalousent, se haïssent, se méprisent les uns les autres, jusqu'au jour où, publiquement, sans regarder au scandale , leur pensée intime éclate au point qu'ils cherchent dans leurs propres rangs et dénoncent l'agent provocateur , l'espion , l'homme de la police ! Blanqui avait raison de le dire : ces incidents n'étaient pas flatteurs pour eux , et leurs inimitiés réciproques nuisaient à leur popularité non moins que leurs actes. Ils descendaient du piédestal , ces héros de l'émeute, et leur qualité même d'accusés ne les y faisait pas remonter.

Quelques heures après ces paroles solennelles qui furent pour Barbes comme son testament politique, le jury rendait son verdict, et la Haute-Cour son arrêt. Barbes et Albert étaient condamnés à la déportation , Blanqui en dix ans de détention , Sobrier en sept années, Raspail en six , Flotte et Quentin en cinq années de la même peine. Les autres accusés Gourtais, Villain, Borme, Thomas, Larger et Degré furent acquittés. Les uns et les autres, à l'exception de Raspail et de Blanqui , ne devaient plus reparaître sur la scène politique. A peine est-il possible de suivre leurs traces. Barbés, gracié par l'Empereur en 1854, se retira à la Haye (Pays-Bas) où il vécut ignoré et où il mourut en juin 1870. Les autres ne tentèrent même pas de sortir de l'ombre ; il semble que, comme Barbés, ils aient senti la vanité de leur rôle , et qu'éclairés par une tardive lueur de bon sens, ils n'aient plus aspiré qu'à ensevelir dans l'oubli le souvenir de leurs erreurs. Il n'y a guère d'exemple en histoire d'une notoriété aussi éclatante qu'ait tout à coup envahie une obscurité aussi complète.

LIVEE DEUXIEME

L'EXPÉDITION DE ROME 25 iioveraLie 1848 — 1" juin 1849

Sommaire. — Politique extérieure. — Rome et le l'ape. — Les ministres du peuple] leur isolement et leur embarras. — Le retour du Pape est impossible; il nomme une commission d'Etat qui n'est pas reconnue; junte d'Etat nommée par la Chambre. — Impuissance du parti constitutionnel, prépondérance des républicains; Canino , ses alliés, son peuple. — Arrivée de Garibaldi ; Mamiani n'obtient pas l'autorisation d'expulser les perturbateurs. — Dissolution des deux Cbambres : commission provisoire. — Elections du 21 janvier; l'Assemblée «'onstituante proclame la République ; Mazzini est nommé citoyen romain.

— Le Pape à Gacte; projets de l'abbé Gioberti, ses néfjoeiations à Rome et à Gaëte également repoussées. — Situation particulière du Président de la République et de ses ministres : M. de Falloux. — Appel collectif du cardinal Antonelli aux puissances catholiques. — Défaite de Novare. — Attitude de la France. — Fièvre guerrière du Président; complaisances républicaines; réserve du ministère; M. Thiers. Ordre du jour du 30 mars. — Conférences de Gaëte : la France veut intervenir seule. — M. Oïlilon Rarrot demande à l'Assemblée un crédit de 1,200,000 francs. — Rapport de M. JuIesFavre.

— Le général Oudinot de Reggio ; ambiguïté et insuffisance de ses instructions. — Déclarations de M. Espivent à la municipalité de Civita-Vecchia. — Débarquement des troupes; proclamation d'Oudinot. — L'Assemblée constituante romaine se déclare décidée à la résistance. — M. de Forbin-Janson, chargé d'affaires de France à Rome, conseille de marcher sur Rome. — Préparatifs des Romains. — Combat du 30 avril. — Un bataillon français est fait prisonnier par surprise ; retraite. — Séance des 7-8 mai. — Lettre de Louis-Napoléon au général Oudinot : Changarnier la meta l'ordre du jour de la division.

— Mission de M. de Lesseps à Rome : ses instructions semblables à celles du général Oudinot; suspension verbale d hostilités. — Premier projet d'arrangement, rejeté par l'Assemblée romaine; illusions de M. de Lesseps. — Le général du génie Vaillant; ses instructions. — Instances d'Oudinot auprès de M. de Lesseps. — '■ Sa vie est en danger

à Rome. — Les cadeaux de Mazzini. — M. de Lesseps quitte Rome et s'installe au camp français. — Ultimatum du 29 mai ; dernière rédaction adoptée par l'Assemblée romaine, refusée par Oudinot. — M. de Lesseps la maintient, mais il est rappelé, le jour même de la réunion de l'Assemblée législative.

Dans le cours de l'année 1848, la France n'avait pas eu, à vrai dire, de politique extérieure. A l'appui d'un manifeste pacifique, Lamartine avait provoqué un armement considérable; mais les nations voisines, très-occupées chez elles , ne songèrent ni à gêner la France ni à lui contester ses fantaisies révolutionnaires. Postée au pied des Alpes , l'armée resta oisive. Nous avons vu comment l'Italie repoussa les offres de la France, comment la France, à son tour, refusa de se mettre aux ordres de l'Italie. A la nouvelle de l'assassinat de Rossi, Gavaignac, avec un élan qui l'honore , pensa à courir au secours du Pape ; mais il n'avait pas entore décidé s'il allait protéger le pouvoir du prince ou seulement la personne du Pontife , que déjà celui-ci avait débarqué à Gaëte. Belges , Allemands , Piémontais répondirent par des coups de fusil aux tentatives d'invasion républicaine que le Gouvernement provisoire n'avait pas su réprimer ou prévenir. Ce fut toute l'histoire de la propagande française.

L'avènement de Louis Bonaparte n'apparut à la diplomatie ni comme une menace ni comme un danger ; on ne craignait ni l'homme ni la France. Plus une nation' s'agite sur elle-même , moins elle est redoutable à ses voisins, moins pèse sa voix dans les destinées du monde. L'influence, l'autorité, la prépondérance avaient passé à la Russie, la seule puissance d'Europe qui n'eût pas ressenti les atteintes de la Révolution. Arbitre entre le Danemark et la Prusse, entre la Prusse et l'Autriche, entre l'Autriche et la Hongrie ; à la veille de prêter le secours de ses armes à l'Autriche pour combattre et vaincre l'insurrection hongroise, elle affectait le rôle de gardienne de

Tordre en face de la révolution envahissante. La ge'nérosité de ses sympathies s'étendait jusqu'au Pape, dont elle considérait le pouvoir temporel comme l'une des conditions essentielles de l'équilibre moral en Europe.

Le cabinet de Paris observait une attitude expectante. A la réception diplomatique du 2 janvier, le Président avait spontanément exprimé au Nonce l'espoir que le Pape serait bientôt rétabli dans ses Etats : compliment de circonstance qui n'engageait pas la politique. Des négociations étaient en cours au sujet de la Lombardie, du Piémont, de Naples, de Venise ; le but n'en était pas défini. L'impatience de M. Ledru-Rollin s'irritait de ces retards, et, tandis que le dernier ministère, mieux informé sans doute, ne pressait pas ses successeurs de prendre une allure plus décidée que la sienne , le pacifique ministre du Gouvernement provisoire s'étonnait que la France n'eût pas déjà déclaré la guerre à tous les despotes du continent; Il signalait surtout l'ambition et les menaces de la Russie ; il la voyait partout, concentrant des troupes sur les frontières de Prusse, de Hongrie, de Transylvanie, de Moldo-Valachie ; s'alliant, comme naguère, avec la Prusse et l'Autriche, et, aux deux extrémités de cet immense demi-cercle, faisant évoluer ses flottes dans l'Adriatique et dans la Baltique. Qu'allait faire la France? Cette République romaine , « sœur de la nôtre » , l'Autriche et Naples ne se préparaient-elles pas à la combattre, à rétablir par la force le Souverain^Pontife ? N'y avait-il pas accord entre ces puissances et la France?

Telles étaient les questions que , dès le 8 janvier, M. Ledru-Rollin adressait au Gouvernement; le ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, se borna à nier l'exactitude de ces renseignements. Aucune escadre n'avait paru dans l'Adriatique; quant à la Baltique, elle était dans cette saison fermée par les glaces ; M. Ledru-Rollin était-il seul à l'ignorer? Sur le reste, il se tint dans la

plus Stricte réserve, et l'Assemblée prononça Tordre du jour.

Avant d'exposer le rôle qu'entendait jouer dans la cause de la Papauté et de l'Italie le nouveau Gouvernement, il faut regarder un peu en arrière et nous rendre compte de la situation dans laquelle se trouvaient Rome et le Pape, depuis que ce dernier avait quitté sa capitale '.

I. — Le premier sentiment des ministres romains, en apprenant ce départ, avait été l'embarras. Les ministres du peuple, comme les appelait le prince de Ganino, se trouvaient en face du peuple, exposés sans défense à ses volontés. Révoltés contre la papauté, ils n'avaient aucune sympathie pour la République. Les diplomates étrangers avaient abandonné Rome et s'étaient rangés autour du Pape. Les membres du Haut-Conseil (ou Ghambre des pairs) avaient presque tous disparu ; les députés ne siégeaient qu'en très-petit i^ombre, cinquante au plus. Inquiets pour le dehors, que menaçaient Naples et l'Autriche ; inquiets pour le dedans, où leur autorité d'aventure n'avait d'appui ni dans le Pape absent ni dans le peuple dont ils n'étaient pas maîtres, les ministres n'imaginèrent rien de mieux que de se présenter comme les mandataires du Pape, sous le prétexte que celui-ci, dans une lettre au marquis Sacchetti, son majordome, avait invité l'avocat Joseph Galletti à maintenir l'ordre. Quant à la dispersion des députés, il y fut pourvu par une déclaration du président de la gauche , portant que, « quel que fût le nombre des membres présents, la délibération serait légale ». (28 novembre.) Ainsi assurés d'une majorité , les ministres se mirent à légiférer et à émettre des bons du

T. I»"-, livre XII, 524-535.

Trésor, comme s'ils étaient couverts par cette ombre de Chambre et par ce mandat imaginaire.

En arrivant à Gaëte , le Souverain-Pontife s'empressa , par iin motu proprio , de les désavouer et de condamner comme nul et entaché de violence tout ce qui s'était fait depuis le 16 novembre. Il nommait en même temps une commission d'État composée de sept personnes : Mgr Roberti, les princes Barberini et de Roviano, les marquis Bevilacqua et Ricci et le général Zucchi, sous la présidence du cardinal Castracane. Ce dernier s'étonna de ce dangereux honneur ; Mgr Robertise cacha; le prince Barberini refusa; le prince de Roviano s'enfuit à Florence; les marquis Bevilacqua et Ricci et le général Zucchi étaient absents de Rome. Sous la présidence de Sturbinetti, la minorité qui composait la Chambre des députés déclara l'acte du Pape inconstitutionnel, faute de contre-seing ministériel; nul, comme fait hors de l'Etat, et contraire d'ailleurs à cette lettre du 2-4 novembre qu'on s'obstinait à considérer comme un mandat. Néanmoins, on tenta de négocier ; mais la députation envoyée au Pape fut arrêtée à la frontière napolitaine et ne put parvenir à Gaëte. On s'adressa au cardinal Castracane, bien qu'on ne reconnût pas la commission qu'il présidait; on lui demanda d'approuver les actes du ministère. Naturellement Castracane s'y refusa , objectant les déclarations contraires venues de Gaëte. La Chambre composa alors une Junte d'État {Giunta di Stato) , composée des sénateurs de Rome, de Bologne et d'Ancône : Corsini, Zucchini et Camerata.

En résumé, telle était la situation : le Pape absent et déléguant ses pouvoirs à une commission qui n'était pas reconnue ; le ministère et une infime minorité de la Chambre prenant d'autorité la direction des affaires et supprimant le pouvoir pontifical, tout en affectant de le reconnaître. Le Pape pouvait-il alors revenir à Rome et reprendre l'exercice de son autorité légitime? Il y aurait profonde

illusion à le penser. Cette « fuite de Varennes « n'avait pas été l'effet d'un caprice ou d'une vaine peur ; en restant à Rome , le Pape compromeltait à la fois sa dignité , son pouvoir et sa vie. Son retour n'aurait pas changé les esprits et les aurait rendus plus exigeants. Le parti constitionnel ne voyait dans le Pape que le prince temporel : il l'eût traité comme l'Assemblée française avait traité Louis XVI après Varennes, le suspendant, le surveillant, le tenant à merci, jusqu'à''ce que, de faiblesse en faiblesse, il l'eût livré à la populace.

A travers les hésitations de ce parti , qui feignait d'appuyer le souverain tout en se substituant à lui, les républicains se frayaient une voie. Leur programme se résumait dans ces deux termes : suppression du pouvoir temporel, proclamation de la République. Charles Bonaparte, prince de Ganino, fils aîné de Lucien Bonaparte, aspirait à en être le chef. Il avait à lui des journaux et des hommes. Ciceruacchio*, Bezzi, Sterbini, bien d'autres étaient ses agents. Il distribuait de l'argent et du vin; il faisait acheter la fidélité des dragons et des carabiniers ; il pérorait dans les clubs; il prétait tantôt sa villa, tantôt son palais de Rome aux conciliabules du parti. Il était, le IG novembre, au nombre des assaillants qui firent le siège du Quirinal ; c'est lui qui fit amener le canon le San-Pietro sur la place et menaça de tirer s'il n'était fait droit aux demandes de la multitude. Enfin, avec Sterbini, Ruggero, Vinciguerra, etc., il fit partie de ce gouvernement occulte qui avait plus de puissance et d'autorité que le Gouvernement officiel. Voilà de quel prix il payait au Souverain-Pontife l'hospitalité qui avait accueilli /«on père, toute la femille Bonaparte et lui-même.

Lorsque la Chambre nomma des commissaires chargés

1 Ce sobriquet de Ciceruacchio (Cicéron de bas étage) cachait le nom d'un sieur Ângelo Brunetti , boulanger.

d'aller à Gaëte, Ganino demanda un gouvernement provisoire composé de deux laïques et d'un prêtre; il acceptait le cardinal Gastracane. Gette solution n'ayant pas été agréée, ses amis se répandirent à plusieurs reprises dans les rues de Rome, criant contre le Pape, les souverains, le ministère et les Ghambres. Quand la Ghambre nomma la Junte d'Etat, c'est au peuple que Ganino voulait que le choix en fût remis, à ce peuple sans doute dont il payait les huées et le tumulte, à cette heure même, devant le palais de la Ghancellerie où siégeait la Ghambre. Une foule immense, composée d'ouvriers des ateliers nationaux, conduits par Giceruacchio et Bezzi, les agents ordinaires de Ganino, envahit la place de la Ghancellerie, criant : Vive le peuple-roi ! à bas les prêtres ! vive la Gonstituante italienne ! vive Galletti ! Une députation entre dans la Ghambre, et, comme la séance était levée, Giceruacchio exige qu'elle soit reprise. « G'était le peuple, disait-il, qui devait nommer la Junte ; la nomination faite par la Ghambre était nulle. « La foule se dispersa, proclamant la République sur son passage, mais sans rencontrer d'écho.

La Ghambre votait des décrets pour assurer la sécurité publique et purger la ville de ces agitateurs quotidiens, N'étaient-ce pas ces mêmes hommes qui avaient fomenté la Révolution; qui, après l'encyclique du 30 avril, où Pie IX refusait de s'armer contre une puissance catholique tout en exhortant l'empereur d'Autriche à respecter la légitime indépendance du sol italien , avaient suscité les manifestations dans lesquelles le Pontife ne recueillait que des outrages; qui avaient comploté la mort de Rossi; qui avaient triomphé sur son cadavre; qui enfin, le 16 novembre, avaient forcé l'entrée du Quirinal? Pour les contenir aujourd'hui, il eût fallu savoir les arrêter plus tôt. La garde civique démoralisée, l'armée régulière incertaine ou à demi gagnée, le Glub Populaire avec ses succursales agitant et

matd'isant la ville, la population modérée timide ou intimidée : telle était la situation de Rome. De toute l'Italie, la conspiration radicale y envoyait ses meneurs : de Boni, La Cecilia, amis de Mazzini ; Torres, Masina; Salicetti, de Naples, modéré naguère et que les déboires ministériels avaient jeté dans le parti avancé ; Pisacane , de Naples ; Gernuschi, de Milan, etc.

Garibaldi manquait encore; il arriva à Rome le 12 décembre. Le Club Populaire Taccueillit, lui fournit une escorte d'applaudisseurs, fit placer une garde d'honneur à la porte de son hôtel, en paya les frais. La nuit, sur le passage du général (il était déjà général !) , on faisait crier: Des lampions ! Mais les fenêtres ne s'éclairaient pas. La garde nationale, si molle, si hésitante, si dominée par les clubs, ne cachait pas ses antipathies pour Garibaldi; le ministère souhaitait aussi qu'il partît au plus vite. Le Club résistait, l'ayant déjà désigné pour le commandement des volontaires. Il prenait part aux manifestations que dirigeait le Club et qui allaient se multipliant. La garde civique consentait à demander une Constituante , à l'unisson de Sterbiniet des clubs; mais en échange, elle voulait l'expulsion des perturbateurs. Garibaldi partit enfin, le 20, avec Masina, son acolyte, et muni de soixante mille francs. Mais il ne quittait Rome que pour parcourir en tous sens les États romains, y recruter des soldats et rentrer bientôt triomphalement dans la capitale. Désespéré des désordres que fomentaient ces étrangers, Mamiani demanda, le 20 décembre, à être autorisé pour deux mois à expulser les perturbateurs; mais, comme d'ordinaire, Canino prit la défense de ces héros populaires, et Mamiani échoua.

Le sort des modérés était décidé. Deux membres de la Junte sur trois (Gorsini refusa) arrêtèrent de convoquer une Constituante ; le ministère, ne voulant pas s'y prêter, donna sa démission. Les députés eurent le même scrupule. Ils étaient quarante-deux; les pairs huit. Une ordonnance

(le la Junte prononça, le 26 décembre, la dissolution ^des deux Chambres ; puis, d'accord avec le nouveau ministère où Sterbini et Galletti avaient fait entrer leurs amis, elle fixa les élections au 21 janvier. Deux jours après, les deux membres restants de la Junte, eux aussi, se retirèrent, et le ministère demeura seul sous le nom de Commission provisoire du Gouvernement.

Ainsi disparurent en un mois et demi ministère. Chambre des députés, Chambre des pairs. Junte d'Etat, pour faire place aux vainqueurs réels du 16 novembre.

Les partisans de la cause pontificale tentèrent alors quelques efforts à Bologne et à Rome , mais sans résultat. Le Pape envoya Mgr d'Andréa, porteur d'un bref en date du 1" janvier, qui condamnait, en vertu de décrets du Concile de Trente, tous ceux qui prendraient part aux élections. Ce bref fut affiché le 8 janvier sur différents points de la ville et aux portes des églises ; il fut lu en chaire dans quelques paroisses. La Commission en fit saisir quelques exemplaires dans les imprimeries; elle institua, en outre, une Junte dite de bécurité publique, chargée d'arrêter et de punir quiconque , directement ou indirectement, essayerait d'empêcher les élections. Les clubistes s'en mêlèrent, une centaine d'individus parcoururent le soir le Corso , chantant des litanies de dérision ; ils portèrent le bref en triomphe et l'allèrent solennellement jeter dans les latrines. Ciceruacchio défendit, sous peine de la vie, à Mgr Canali, chargé du vicariat, de publier le monitoire, et son fils voulait fusiller l'imprimeur. La Commission organisa des patrouilles pour mettre fin à ces désordres'.

* Galletti qui, le 16 novembre, avait été l'interprète du peuple auprès du Pape, avait déjà perdu une partie de son crédit; on entendait crier dans les rues : Benedetta quella mano che Galletti ucciderà! C'était, le nom excepté, la phrase qu'avaient chantée les assassins de Rossi. — Le

54 LIVIIE DEUXIEME.

Les élections eurent lieu les 21 , 22 et 23 janvier. On répandait des bruits mensongers destinés à surprendre les simples' : tantôt que des curés de Rome avaient consulté le Pape qui les avait engagés à voter ; tantôt que des évéques, un cardinal, des franciscains, avaient pris part au scrutin'. Le clergé ne vota pas, la noblesse et les employés du gouvernement pontifical s'abstinrent aussi, au moins le plus grand nombre. Il y eut à Rome vingt-cinq mille votants, si l'on en croit les cbiffres officiels. Sur cent quatre-vingt-quatre élus, il y avait cent soixante députés nouveaux et vingt-quatre anciens seulement. Le parti de la République obtint la majorité par plusieurs raisons : l'abstention de la plupart des électeurs qui voulurent se conformer au monitoire pontifical , l'abstention des constitutionnels qui s'écartèrent du scrutin ou ne disputèrent les suffrages qu'avec hésitation , la propagande de terreur que faisaient le Gouvernement et ses amis.

L'Assemblée se réunit le 5 février : aucun diplomate n'assistait à la séance. La question de la forme du gouvernement fut immédiatement posée. Garibaldi, appuyé par Ganino , voulait qu'on proclamât aussitôt la République. Sterbini, qui ne pouvait souhaiter autre chose , observa que la question n'était pas parlementaire , que Garibaldi n'avait pas l'expérience de ces sortes de choses , qu'il fallait discuter et délibérer. Le 8 , l'Assemblée se déclara en permanence. Mamiani, Audinot, Pantaleoni , tous constitutionnels , Armellini même, quoique

souvenir de ce funeste événement n'avait pas encore la puissance tli; faire roupir les bandns populaires. Une chanson portant le titre de Miserere de Rossi se terminait ainsi ; « Or che Rossi è nelCinferno , canti, Italia, in sempiterno: Laustibi, Domine. »

I Seul, l'évcque de Rieti, octogénaire, vota; parmi les prélats, Mgr Muzzarelli et Mgr Bucciosanti, délégat à Civita-Vecchia, prêtres ni l'un ni l'autre : l'un avait déjà quitté l'h^lise, l'autre allait déposer bientôt la manteletta.

membre de la Commission provisoire, contestaient l'opportunité de la République et voulaient remettre le soin de la proclamer à la Constituante italienne qui se réunirait prochainement. Au contraire, les républicains insistaient pour une proclamation immédiate dont ils espéraient trois résultats, tous trois chimériques : Tappui de la F-rdnce, l'union avec la Toscane, la révolution à Naples. Le 9, à une heure du matin, par 120 voix sur 142 présents, (120 députés nouveaux, les autres étaient des constitutionnels qui votèrent contre ou s'abstinrent) , l'Assemblée prononça la déchéance du Pape comme souverain temporel et proclama la République démocratique, sous réserve des garanties nécessaires à l'exercice du pouvoir spirituel. Mais quel état faire de ces garanties inscrites dans une loi, alors que la principale avait été violemment enlevée ? Malgré l'heure nocturne , les cloches sonnèrent de toutes parts. Le 10, l'Assemblée nomma un comité exécutif de trois membres : Armellini, Salicetti et Montecchi, et, le même jour, elle proclama citoyen romain Joseph Mazzini. Dieu et le peuple {Dio e popolo) : c'était la formule du prophète génois ; elle devint celle de la République romaine.

II. — Quelle était cependant la situation diplomatique de la nouvelle République ? Quelle était spécialement l'attitude de la France ?

Dès le 21 décembre, le cabinet de Madrid, présidé par le maréchal Narvaez , prit l'initiative d'une note aux puissances catholiques, dans laquelle il proposait la réunion d'un congrès qui délibérerait *sur les moyens de rétablir le Pape dans l'exercice de son pouvoir temporel. Le comte Martinez de la Rosa , ambassadeur d'Espagne , appuya cette note d'une promesse de troupes. L'Autriche et Naples n'étaient pas moins empressées et offraient un

concours matériel; la Prusse, la Russie même adhéraient aux vœux des puissances catholiques. Le Piémont, qui s'habituait à prendre la tète dans les affaires italiennes, ne vit pas sans émotion la note de l'Espagne ; par une note officielle, il protesta aussitôt contre une intervention, de quelque part qu'elle vînt. L'abbé Gioberti , alors président du conseil à Turin , prétendait réserver à son gouvernement l'honneur de rétablir le Pape ; il se plaisait à considérer la question romaine comme n'intéressant que les seuls Italiens, et, en dépit des intérêts généraux des catholiques de toute nation , il voulait fermer le chemin de Rome à toute puissance étrangère.

Cette attitude présomptueuse n'était guère justifiable. L'abbé Gioberti oubliait les défaites récentes du Piémont, l'abandon de Milan , les derniers succès de l'Autriche ; il oubliait que les destinées de son pays étaient livrées à la médiation officieuse de l'Angleterre et de la France, et qu'avant d'aller régler au dehors les affaires des princes italiens, il avait à assurer les siennes sur ses frontières. D'ailleurs, soit par les républicains de Rome , soit par le Pape, le Piémont était considéré et traité comme un suspect. Il négocia dans les deux camps. Le 28 décembre, le marquis Montezemolo et Mgr Ricciardi furent chargés de remettre au Pape des lettres autographes du Roi et de son ministre qui l'invitaient à fixer sa résidence à Nice ou dans les Etats sardes , tandis que l'armée piémontaise irait rétablir l'ordre dans le territoire pontifical. Mais Pie IX avait d'anciens griefs contre le Piémont; il lui reprochait non-seulement de n'avoir pas adhéré naguère aux projets de fédération qu'avait élaborés Rossi, mais d'avoir accrédité à Rome des personnes chargées de négocier la réunion d'une Constituante italienne. Il craignait ce régime parlementaire où les majorités changeaient du jour au lendemain ; il redoutait surtout l'ambition et la . duplicité piémonlaises. Une seconde mission , confiée au

comte Martini , n'eut pas plus de succès. Rebuté à Gaete, Gioberti se tourna vers Rome (18 janvier). A ses offres d'y tenir garnison , il fut répondu que l'armistice Salasco devait être préalablement dénoncé, que les troupes sardes ne seraient admises dans les Romagnes que pour concourir à la défense commune contre TAutriclie et à la guerre de l'indépendance , et nullement à titre d'intervention dans les affaires romaines.

Exclu du concert des puissances catholiques, repoussé par le Pape comme par la Révolution , le Piémont essaya d'imposer son intervention en la faisant appuyer par la France.

Candidat à la Présidence, Louis Bonaparte avait désapprouvé l'expédition dont Gavaignac prenait l'initiative, tout en se séparant de ceux qui, comme son cousin , le prince de Canino, travaillaient à l'abolition du pouvoir temporel. Gomment concilier cette double conduite ? La chose ne serait pas moins difficile que d'accorder cette sympathie subite pour la Papauté avec l'ancienne ardeur dont il l'avait combattue en 1831. Il arrive au pouvoir; il faut parler, il faut agir. L'émigration italienne surveillait cet ami de vieille date, affilié à ses sociétés politiques. Garactère indécis et flottant, tout ce qui ajournait une résolution devait lui plaire. A ce titre, les propositions de Gioberti lui souriaient. Elles lui permettaient de ne démentir ni ses anciennes sympathies, ni ses déclarations récentes. Le Pape maintenu hors de ses Etats, c'était en fait la suppression forcée de ce pouvoir temporel qu'il avait combattu naguère ; le Piémont allant à Rome, c'était une protection apparente donnée au Souverain-Pontife. Quant à lui, il ne se trouvait engagé qu'à demi, de façon à satisfaire les amis d'autrefois et les alliés d'aujourd'hui. L'abbé Gioberti rencontra donc auprès du Prince -Président un accueil favorable et des aspirations qui correspondaient aux siennes.

Le ministère était unanime à repousser toute solidarité avec la démagogie romaine ; mais, sur le rétablissement du Souverain-Pontife, unanime encore, il était moins résolu. Trois ministres portaient à cette question un intérêt particulier : M. Odilon Barrot, comme président du cabinet et chargé de la direction générale des affaires ; M. Drouyn de Lhuys,au département duquel ressortissait le débat; enfin, M. de Falloux, plus engagé encore par ses sentiments personnels que par son titre de ministre des cultes. M. Odilon Barrot et M. Drouyn de Lhuys s'inspiraient avant tout de leur caractère officiel et d'une tradition politique ; ils appartenaient tous deux à une école où les questions religieuses étaient laissées à Técart comme se trouvant en dehors de leur dédaigneux et étroit libéralisme. M. Drouyn de Lhuys voyait dans la révolution romaine une brèche à l'ancien équilibre européen , une atteinte à la liberté des consciences catholiques ; il en était blessé comme d'un trouble apporté à des situations acquises. La tradition diplomatique qui servait de flambeau au ministre des affaires étrangères, M. Odilon Barrot ne l'avait même pas. C'était un voltairien solennel et creux, et, avant de se décider en faveur du Pape, ïl avait à lutter non-seulement contre sa mollesse et son inertie natives, mais contre les incertitudes que jetaient dans sa pensée des nécessités d'action clairement entrevues, luttant contre des souvenirs, vivants encore, d'opposition religieuse et d'hostilité à la Papauté.

M. de Falloux n'avait point de passé : premier avantage. Il était catholique et osait l'avouer. Il avait sur la nécessité du pouvoir temporel de la Papauté des idées précises. Il haïssait la démagogie et prétendait la combattre face à face. Elle avait choisi Rome pour y trôner, et c'est dans Rome profanée par elle qu'il voulait l'atteindre et la frapper. S'il n'avait pas dans les résolutions du cabinet une responsabilité spéciale et directe, il n'en exerçait pas

moins l'influence sérieuse que lui assuraient et la netteté du but auquel il tendait et sa fermeté dans l'action. L'idée de s'abriter derrière le Piémont , d'embusquer la France derrière l'ambition cauteleuse d'un prince de Savoie, de lutter sans franchise contre la révolution dont le triomphe à Rome ricocherait sur Paris : cette idée ne lui semblait digne ni de la France ni du ministère. Il repoussait ce rôle subalterne et demandait que le Gouvernement marchât ouvertement au secours du Pape , sans s'inquiéter de ce Piémont qui, déjà protégé par la France et l'Angleterre contre l'Autriche , avait la présomption d'étendre, lui aussi, sur ses voisins une main protectrice.

Tandis que le cabinet hésitait encore sur la voie à suivre, la République fut officiellement proclamée à Rome , le 9 février ; le 18, le Pape protesta, et, le même jour, le cardinal Antonelli qui, comme son auguste maître, était destiné à suivre cette laborieuse question dans toutes ses phases, pénibles ou glorieuses, dans les succès ou dans les revers, adressait un pressant appel à l'Autriche, à l'Espagne, à la France et aux Deux-Siciles, à toutes les puissances catholiques, le Piémont seul excepté. Un mois s'écoule et l'intervention du royaume subalpin devient irréalisable. Gioberti est tombé du ministère; un cabinet démocratique lui a succédé. Poussé à bout par les fanfaronnades d'un parti qu'il connaissait trop pour être sa dupe, en dépit des avertissements de la France et de ceux que lui suggérait une trop facile prévoyance, Charles- Albert préféra la guerre et la défaite; il rompit l'armistice Salasco et reprit la campagne. Elle ne dura que deux jours; l'armée sarde fut vaincue à Novare. Le roi, qui n'avait pu trouver la mort sur le champ de bataille, abdiqua le trône en faveur de son fils Victor-Emmanuel, et le soir même il quitta l'Italie (22 mars) pour se retirer en Portugal, à 0 porto, où il mourut quelques mois après (28 juillet 1840).

Cette défaite, qui atteignait le parti démagogique italien encore plus que le trône deSardaigne, eut deux conséquences : elle força la France de prendre un parti dans les affaires italiennes ; elle écarta définitivement le Piémont de toute intervention éventuelle dans les affaires de Rome.

III. — Le 28 mars, M. Odilon Barrot interrompit la séance pour donner à l'Assemblée communication de ces nouvelles. Il ajouta : « Quelque rapide qu'ait été ce dénoûment, il n'était pas imprévu, et, bien que, dans cette circonstance, le gouvernement piémontais ait méconnu les conseils de la France, nous n'en sommes pas moins résolus à sauvegarder, avec l'intégrité du territoire du Piémont, l'intérêt et la dignité de la France. »

Ce ferme langage n'était qu'une concession au patriotisme chatouilleux et à l'humeur belliqueuse de la nation; car l'intégrité du Piémont n'était pas plus menacée que les intérêts et la dignité de la France. Avant la reprise des hostilités comme après la bataille de Novare, l'Autriche, par l'organe du prince de Schwartzemberg , avait déclaré à mainte reprise qu'elle n'entendait pas ôter au Piémont un pouce de terrain ; elle ne réclamait qu'une indemnité de guerre. Le gouvernement piémontais avait sollicité les bons offices de MM. Abercromby et Bois-le-Comte , envoyés de l'Angleterie et de la France. Le maréchal Radetzki les reçut avec empressement; mais l'armistice était déjà signé entre le maréchal et le nouveau roi, comme si, par cette hâte, l'Autriche et le Piémont avaient voulu tous deux enlever aux puissances un prétexte d'intervention. La clause principale de cet armistice était l'occupation par moitié d'Alexandrie par les troupes autrichiennes et piémontaises. La médiation anglo-française se réduisait donc à discuter les prétentions pécu-

niaires de l'Autriche victorieuse et nullement à contenir une ambition territoriale qui avait déjà abdiqué.

C'était là pour la France et l'Angleterre un rôle bien modeste. Le temps était loin où la maison d'Autriche , forcée sur toutes ses frontières , proposait à lord Palmerston (26 mai 1848) l'abandon de la Lombardie et l'érection de la Vénétie en province indépendante sous la suzeraineté de l'Autriche. Deux mois après, le maréchal Radetzki ayant repris Milan et comprimé l'insurrection itah'enne, la diplomatie autrichienne pouvait parler un moins humble langage. Il ne s'agissait désormais que de médiation, et l'Autriche ne permettait plus qu'on laissât en débat la question territoriale. Autre conduite après les revers; autre conduite après les victoires. La conférence, qui devait se réunir à Bruxelles, n'avait pas encore tenu une seule séance lorsque la nouvelle et décisive victoire de Novare venait changer encore les termes de la déUbération. L'occasion de proclamer l'indépendance de l'Italie était manquée et cette noble cause était momentanément ajournée.

A la suite de la communication faite par M. Odilon Barrot, le comité des affaires étrangères se réunit. L'élément républicain y dominait. Le manifeste de Lamartine, si sympathique à l'Italie, et l'ordre dujourdu24 mai 1848, qui en avait inscrit l'affranchissement dans le programme de la politique extérieure, semblaient la base des délibérations. L'occasion qu'on avait laissé échapper, on croyait l'avoir retrouvée. Les avances déjà faites au Président de la République étaient près de se renouveler. On le savait favorable à l'Italie ; on avait lieu de penser que l'héritier de Napoléon ne reculerait pas devant la guerre et que la tentation d'une nouvelle bataille de Marengo exercerait sur son imagination une fascination bien naturelle. M. Jules Favre fut d'abord chargé d'exposer à l'Assemblée le résultat des délibérations du comité. Mais cette mission

échut définitivement à M. Bixio, que nous avons vu un instant ministre, et qui, Piémontais naturalisé Français, semblait comme le lien vivant entre les deux nations. C'était lui, on s'en souvient, qui avait fourni au général Cavaignac, son ancien camarade d'études et son ami, l'occasion d'affirmer sa politique à l'égard de la Papauté ; c'est lui encore qui , après s'être fait l'organe des républicains modérés, devenait aujourd'hui celui de l'Elysée.

Après un témoignage de confiance dans le ministère et dans le gouvernement du Président de la République, l'ordre du jour proposé par M. Bixio déclarait que, « si, pour mieux garantir l'intégrité du territoire piémontais et mieux sauvegarder les intérêts et l'honneur de la France , le pouvoir exécutif croyait devoir prêter à ses négociations l'appui d'une occupation partielle et temporaire en Italie, il trouverait dans l'Assemblée nationale le plus sincère et le plus entier concours « . Ainsi, les rôles semblaient déplacés ; le Gouvernement ne demandait rien à l'Assemblée, et c'était l'Assemblée qui lui offrait une approbation anticipée.

Cette résolution, si séduisante pour le pouvoir dont elle respectait la liberté, se prêtait à toutes les interprétations. Voulait-on la guerre avec l'Autriche; voulait-on offrir à la République cette consécration militaire jusqu'alors vainement cherchée , le Gouvernement était autorisé à porter un corps de troupes en Italie. Se contentait-on de négocier , il lui était loisible de le faire , soit par les voies purement diplomatiques , soit en les appuyant d'une démonstration armée. La prudence des uns, la témérité des autres rencontraient dans cet ordre du jour une satisfaction égale. L'Autriche enfin pouvait être tenue en respect, en considération de la double issue que l'Assemblée offrait au gouvernement, de la liberté d'allures qu'il puisait dans ce vote et de cet « appui sincère », de « ce concours entier » si libéralement promis par une Assemblée repu-

blicaine à un neveu de Napoléon qui se laisserait facilement entraîner à déchirer les traités de 1815 .

Mais, sous la couleur d'un concours désintéressé au Gouvernement, cet ordre du jour continuait la politique de cette fraction du parti républicain qui aspirait à séparer le Président de ses ministres afin de se substituer à ces derniers. Louis-Napoléon, à la suite d'une revue passée le 19 février, s'était plu à rappeler les noms de Marengo et de Hohenlinden '; les succès des Autrichiens eh Italie l'animaient à la résistance. Ses ministres temporisaient sans réussir à refroidir cet esprit impatient qui brûlait de se signaler. Plus le cabinet se montrait hésitant, plus le prince cherchait à s'en distinguer. Sans se rendre compte de l'insuffisance de l'armée et du matériel, de la force de son adversaire , des secours que trouverait celui-ci dans l'alliance de la Confédération germanique , il avait l'imagination hantée de souvenirs et de rêves de guerre. Les traités de 1815 bouleversés par une campagne heureuse, n'était-ce pas, avec la gloire, le rétablissement certain de la dynastie napoléonienne? Le ministère ne se laissait pas séduire à ces subites sympathies de l'Assemblée; il les acceptait, mais en rappelant qu'elles lui étaient offertes sans qu'il les eût recherchées. Il redoutait cette fièvre inopportune de patriotisme ; il voulait contenir et ces ardeurs de race et ces aventureux désirs d'influence révolutionnaire.

Tandis que M. Billault et M. Ledru-Rollin s'attachaient à réveiller les amers souvenirs de 1815 , tandis qu'ils attaquaient le ministère comme ne les détestant pas assez ou comme cherchant à renouveler dans sa diplomatie les

* » Avec de semblables soldats, notre jeune République ressemblerait bientôt à son aînée , celle de Marengo et de Hohenlinden , si les étrangers nous y forçaient. » Lettre du Président de la République au général Ghangarnier.

congrès de Laybach et de Vérone, les familiers du prince le circonvenaient et le flattaient déjà du nom de vengeur de ces traités. La folie de Napoléon les avait amenés; la sagesse de la Restauration en avait atténué les effets ; on voulait que de glorieuses campagnes en effaçassent jusqu'à la mémoire. On lui représentait ses ministres comme trop indifférents à ces sentiments ; leur modération , leur prudence étaient taxées de complicité avec les ennemis des Bonapartes. M. Thiers combattit ces idées auprès du prince dans un entretien particulier; il le contredit hardiment en lui montrant que la France n'était pas prête , que le matériel était à refaire, que l'Europe était unie encore contre la France.

Cet entretien , il le transporta à la tribune : « Le temps d'une guerre pour l'indépendance de l'Italie était passé. Comment supposer que l'Autriche victorieuse maintint les concessions qu'elle avait proposées naguère? L'alliance des peuples, préconisée par M. Ledru-Rollin, était une illusion, démentie par la mollesse italienne; il ne s'agissait plus pour la France que d'une question d'influence. Valaitil, dans ce but unique, de faire la guerre? Il ne fallait ni se montrer belliqueux, ni affecter de faire quelque chose en ne faisant rien. Il fallait négocier dans l'intérêt de l'Italie vaincue, elle ne pouvait demander plus. A une époque où les circonstances étaient bien plus favorables, le Gouvernement provisoire, la Commission executive, le général Cavaignac avaient-ils fait davantage ? Comment l'honneur de la France pouvait-il être engagé à relever toutes les causes tombées, et tombées parleur propre faute? On parlait de porter un corps français d'occupation dans le comté de Nice et dans la Savoie ; de quel droit alors exiger de l'Autriche l'évacuation du Piémont sans lui en donner l'exemple ou en lui donnant l'exemple opposé? Cette occupation n'aurait d'autre effet que de détacher du Piémont des populations déjà travaillées par des idées

séparatistes , et d'affaiblir la puissance qu'on voulait secourir. »

A ces considérations sensées et pratiques, M. Ledru- Rollin répondit, avec la vivacité, la chaleur, l'éloquence même qu'il avait parfois ; mais l'allure révolutionnaire qu'il voulait imprimer à la politique extérieure, la « croisade contre les despotes » dont il voulait que la France portât le drapeau, témoignaient d'une obstination aventureuse où l'esprit du sectaire avait plus de part que le bon sens même du patriote. Emporté sans doute par une fièvre oratoire qu'il ne maîtrisait plus : « Ce que je demande, c'est que la question soit ainsi posée : non pas la guerre pour la guerre mais la guerre ou la honte, et je me porte fort pour mon pays, car il semble qu'en ce moment, son âme tout entière passe dans mes paroles;oui, je me porte fort pour lui qu'il préfère la guerre à la honte. »

M. Odilon Barrot ramena la discussion à un ton plus . calme. « Quoi ! dit-il , l'honneur de la France serait engagé à réparer les échecs profonds que certains hommes ont malheureusement apportés à cette noble cause de l'indépendance italienne! Vous voudriez que l'honneur de la France fût intéressé à verser le sang de ses enfants, à dépenser ses trésors, pour réparer les fautes de vosclubistes et de vos démagogues ! Non , mille fois non! » Et comme M. Ledru-Rollin avait dit que c'était pour lui un regret cuisant que « le Gouvernement provisoire n'eût pas immédiatement déployé nos soldats sur les frontières, non pas en conquérants mais en frères, et qu'à cette heure il n'y au- • rait plus un despote, plus un roi, » M. Odilon Barrot répondit avec hauteur : « Quant à nous, je le déclare très-sincèrement, nous ne sommes pas arrivés aux affaires pour réparer les regrets de l'honorable M. Ledru-Rollin, ni à l'intérieur, ni à l'extérieur. Nous y sommes arrivés pour tâcher, autant qu'il est en nous, et dans la mesure

de nos forces , avec le concours de tous les patriotes intelligents de ce pays, de réparer, au contraire, ces ruines dont il a semé le sol de la patrie ! »

Après un long débat , l'ordre du jour de M. Bixio fut voté par 444- voix contre 320. Le parti républicain vota contre avec Textréme gauche.

IV. — Ce jour même (30 mars) s'ouvraient à Gaëte , entre les ambassadeurs des puissances catholiques (Autriche, Espagne, France et Deux-Siciles), en réponse à l'appel du Pape du 18 février, des conférences sur les moyens de restaurer le trône pontifical. La défaite de Novare avait, comme nous l'avons vu, mis hors de cause l'intervention piémontaise , pour laquelle Pie IX avait d'ailleurs tant de répulsion. Restait l'action commune des quatre puissances. C'était le vœu de la cour de Gaëte; .l'Espagne, l'Autriche et Naples y adhéraient; l'ambassadeur de France , sans s'y opposer, réservait la liberté d'action de son gouvernement.

Au fond, et sans le dire encore, le Président de la République et ses ministres repoussaient toute idée de concert avec les autres puissances, non-seulement dans la pensée d'agir isolément et en toute indépendance , mais pour ne pas associer un gouvernement libéral à des gouvernements réputés réactionnaires. Le haut sentiment de l'autorité royale qu'avait Ferdinand de Naples passait depuis longtemps pour un despotisme mal déguisé, l'Autriche personnifiait l'esprit de résistance. Dans la pensée d'ôter tout prétexte à l'intervention commune, l'ambassadeur de France , le soir même de la première conférence , envoya à Rome MM. Mercier et de Forbin-Janson pour y sonder les esprits et tenter un rapprochement entre les Romains et le Souverain-Pontife , sur les bases d'un régime constitutionnel. C'était recommencer l'essai de Gioberti; il n'eut

pas un meilleur succès. On se flatta d'illusions; les uns, sincères dans leurs promesses, laissaient pressentir à nos envoye's le réveil soudain des modérés qui allaient secouer le joug démagogique ; les autres les entretenaient dans des espérances de conciliation qui traînaient le temps sans amener de solution.

Cependant , la Péninsule était , d'un bout à l'autre, en proie aux violences démagogiques. Victor-Emmanuel II avait changé son ministère et dissous la Chambre des députés ; les agitateurs qui avaient fui à Novare protestaient contre l'armistice, réclamaient la guerre à outrance, et concentraient à Gênes tous leurs soldais d'émeute , bandits de montagnes , ouvriers des ports , aventuriers de tous pays, et jusqu'aux détenus et aux galériens qu'Avezzana, général de la garde civique , faisait sortir de prison. Le général La Marmora vint mettre le siège devant la ville rebelle qui se rendit avant d'avoir combattu ( 5 avril). En Toscane, le grand-duc Léopold avait mieux aimé fuir que de subir la complicité des projets de Constituante italienne que lui imposait le ministère démocratique. Les regrets de son peuple le suivaient dans l'exil, et un jour la garde civique expulsa les perturbateurs et jeta en prison Guerrazzi , le dictateur. Les débris de la révolution de Toscane se rassemblèrent à Livourne; c'était là qu'avait été recruté ce bataillon livournais qui servait de garde prétorienne à Guerrazzi. Enfin, en Sicile , malgré la médiation anglo-française , malgré la facilité du roi à promettre l'amnistie aux insurgés , Païenne refusait d'ouvrir ses portes et prétendait jouer le même rôle que Gênes et Livourne.

Vaincue en Sicile, vaincue ou près de l'être à Livourne, vaincue à Gênes , la révolution perdait du terrain, et, de tous les refuges qu'elle s'était créés , un seul lui restait : Rome. Naples, délivrée de ses préoccupations siciliennes; l'Autriche, victorieuse du Piémont et qui allait prêter au

grand-duc un secours analogue à celui qu'elle recevait elle-même de la Bussie contre l'insurrection hongroise , se trouvaient en mesure de compléter l'œuvre qu'elles avaient entreprise , et d'étouffer, dans son dernier foyer, la révolution agonisante. Ces deux puissances étaient prêtes à marcher; la cour de Gaëte ne pouvait que goûter la sincérité de leur zèle, et comme, en concourant à la restauration de la Papauté , elles travaillaient par là même à la sécurité de leurs frontières et à la tranquillité de leurs propres Etats , la solidarité de leurs intérêts avec ceux du Souverain-Pontife. était auprès de lui la plus précieuse des garanties.

La France, si hésitante jusque-là , était donc mise en demeure. Elle se décida à l'intervention, et, le 16 avril, M. Odilon Barrot demanda d'urgence à l'Assemblée , en conséquence du vote du 30 mars , un crédit d'un million deux cent mille francs pour l'entretien, pendant trois mois, du corps expéditionnaire de la Méditerranée. Cette dénomination , purement géographique , ne donne encore qu'une idée insuffisante du vague et de l'ambiguilé que respirait l'exposé des motifs. « Les informations qui nous arrivent annoncent dans les Etats romains une crise imminente. La France ne peut rester indifférente. Le protectorat de nos nationaux , le soin de maintenir notre légitime influence en Italie , le désir de contribuer à faire obtenir aux populations romaines un bon gouverbemenl, fondé sur des institutions libérales , tout nous fait un devoir d'user de l'autorisation que vous nous avez accordée. » Qui reconnaîtrait dans celangage le dessein d'intervenir à Rome, d'en expulser les républicains et d'y rétablir le gouvernement pontifical?

Au moment où le président du conseil faisait à l'Assemblée cette demande de crédit , l'ambassadeur de France informait officiellement la conférence de Gaête que la République comptait faire débarquer un corps de troupes

à Civita-Vecchia , et qu'elle entendait intervenir seule et sans le concours des autres puissances. Cette communication fut accueillie avec beaucoup plus d'étonnement quo de satisfaction; elle ne répondait pas au but de la conférence qui voulait organiser une action commune; elle ménageait à la France une prépondérance que les conseillers du Pape ne voyaient pas sans inquiétude. En dehors même des défiances assez légitimes que suggéraient d'une part la nature du gouvernement français, de l'autre la présence au pouvoir du prince Louis-Bonaparte qui, en 1831, avait provoqué le soulèvement des Romagnes, et qui, dans les traditions de sa race, ne rencontrait nulle part le respect de la Papauté , on se demandait si cette intervention , en apparence désintéressée , ne serait pas accompagnée ou suivie d'une intervention morale dans les affaires et dans l'organisation politique de l'Etat pontifical ; si les prétentions de régime constitutionnel ne reparaîtraient pas, malgré les leçons les plus récentes des événements; si enfin, rentrant à Rome sous les auspices de ces conseillers armés , le Pape ne risquait pas de ne recouvrer son pouvoir que diminué et compromis.

Ces craintes, un avenir prochain devait les justifier. Mais Pie IX , en dépit des conseils qui voulaient le jeter dans les bras de l'Autriche, préféra ne repousser ni ne dédaigner le secours de la France. D'ailleurs, pour le prince italien qui avait inauguré l'ère des réformes; pour le Pape, qui, après l'encyclique du 29 avril, où il désavouait la Révolution, avait adressé à l'Empereur d'Autriche une pressante invitation de lever le joug injuste que la nationalité allemande faisait peser sur la nationalité italienne, n'y aurait-il pas eu contradiction à introduire l'Autriche sur le sol pontifical, alors qu'une nation dont la générosité était connue lui offrait une aide qui ne blesserait pas la cause italienne? On verra du reste que, si la France ne prit conseil que d'elle-même et renonça la pre.

mière au concert des quatre puissances, celles-ci n'en agirent pas moins dans toute leur indépendance. Le projet originaire, d'après lequel chacune d'elles devait occuper une portion du territoire, allait se réaliser : l'Autriche tenant au nord Bologne et Ferrare ; Naples, le sud-est dans le voisinage de sa frontière ; l'Espagne déharquant à Terracine, la France à Civita-Vecchia. Sans doute, c'était la France qui jouait le premier rôle, qui le jouait même avec une certaine arrogance; mais, quelle que fût son attitude, elle accomplissait l'œuvre de l'intervention commune, sinon sous la surveillance, au moins sous l'œil des alliés mêmes qu'elle avait repoussés. — Mais revenons à l'Assemblée.

M. Odilon Barrot avait demandé une déclaration d'urgence ; nomination de la commission, lecture du rapport, discussion et vote eurent lieu dans la même séance. Le président du conseil et le ministre des affaires étrangères , appelés dans la commission , durent répondre sur le but de l'expédition, sur la situation diplomatique de la France, sur les conséquences qu'on attendait de l'intervention. « De leurs explications, écrivait M. Jules Favre, rapporteur de la commission , il est résulté que la pensée du Gouvernement n'est pas de faire concourir la France au renversement de la République qui subsiste actuellement a Rome; qu'il agit dans sa liberté, dégagé de toute solidarité avec d'autres puissances, ne consultant que ses intérêts, son honneur, la part d'influence qui lui appartient nécessairement dans tout grand débat européen. Votre commission a pris acte de ces délibérations positives , elle vous prie de ne point les oublier dans le cours de la délibération qui va s'ouvrir. Fille d'une révolution populaire, la République française ne pourrait, sans s'amoindrir, coopérer à l'asservissement d'une nationalité indépendante. »

tel est le sens dans lequel M. Jules Favre interpré-

tait les déclarations officielles ; d'autres représentants les avaient entendues dans le sens tout opposé. Il est intéressant pour l'histoire et pour la suite de ce récit que ces interprétations contraires soient exactement reproduites.

M. Schœlcher, membre de la commission : « La minorité de la commission a dit au ministère : Si le Gouvernement fait marcher les troupes de la République française sur la République romaine et que la République romaine ne veuille pas recevoir la République française, que fera le Gouvernement? Rétablira- 1- il le Pape sur son trône temporel, malgré la volonté du peuple romain? Eh bien, le Gouvernement a répondît : Oui. (Vives dénégations avi banc de la commission.) — M. Jules Favre, rapporteur : Non, c'est inexact, je demande la parole; vous vous trompez tout à fait. — M. Germain Sarrut) membre de la commission : Sur ce fait, la majorité et la minorité delà commission n'ont jamais été d'accord. La minorité prétend que le ministère a répondu : Oui ; la majorité a prétendu que le ministère avait tergiversé. (Non, non!) — M. Jules Favre : Le ministère a répondu : Non. — M. Schœlcher : Le ministère est présent ; qu'il nous tire d'embarras. — M. Germ.ain Sairut : Le ministère a dit franchement qu'il irait à Rome. — M. Schœlcher : La minorité de la commission a entendu les choses telles que je viens de les dire. Maintenant la question est très-simple. J'ai l'honneur de poser la question au ministère : si la République romaine ne veut pas recevoir le Pape, que feront les troupes françaises? Je prie M. le président du conseil de vouloir

bien me répondre. (La clôture \) Il reste constant que cette question posée, le ministère refuse d'y répondre. (Oui! oui ! la clôture !) L'Assemblée peut juger quelles sont les intentions du ministère. »

Il est donc avéré, de l'aveu même de représentants d'extrême gauche, membres de la commission, que le ministère n'avait pris l'engagement ni de protéger la

République romaine, ni de ne pas la renverser; q.ue l'idée même de la combattre ne lui répugnait pas. Comment concilier ces témoignages discordants avec les affirmations si positives du rapporteur, M. Jules Favre ?

La discussion fut brève. L'extrême gaucbe seule y prit part : d'abord M, Emmanuel Arago, puis M. Ledru-RoUin qui répondit à M. Odilon Barrot. Il est impossible de ne pas signaler la parité de langage et de politique entre les orateurs de l'extrême gauche à l'Assemblée constituante et les orateurs du même parti aux Parlements de Turin, de Florence et de Naples. Tous se montrent au même moment les échos de la même pensée et les serviteurs d'un mot d'ordre identique. Qu'est-ce que veulent MM. Arago, Ledru-Rollin, Ducoux? La guerre contre l'Autriche. A leurs yeux, la France ne doit descendre en Italie que pour s'opposer aux progrès de l'Autriche, soit par une manifestation armée devant laquelle celle-ci n'osera pas passer outre, soit par une résistance ouverte qui engagerait une lutte. C'était, d'une manière détournée, un moyen de reprendre l'ordre du jour avorté du 24 mai 1848, l'aWranchissement de l'Italie ; c'était une guerre de solidarité , non plus avec le parti de l'indépendance qui avait compris que l'action devait être ajournée , mais avec le parti de l'agitation. C'était l'alliance déclarée avec les hommes qui, à Turin , levaient le renversement de la dynastie de Savoie, dût le Piémont être conquis par l'Autriche; avec ceux qui, à Florence, avaient exercé une dictature burlesque, renversée par les paysans en un jour d'indignation et d'énergie; avec ceux enfin qui, à Rome, destitués en Europe de tout secours et de toute sympathie , discrédités par les complicités mazziniennes , avaient besoin de se rattacher à la France démocratique pour se sauver d'une ruine prochaine et inévitable.

Sur tous ces points, M. Odilon Barrot fut très-précis. Il ne dissimula pas que la France n'irait pas au secours de

la République romaine. Il exposa le but de l'expédition : mettre des bornes à la puissance de l'Autriche , l'arrêter dans le surcroît d'influence que lui donnaient sur le reste de l'Italie ses récentes victoires ; tempérer la réaction qu'amènerait nécessairement le rétablissement du pouvoir pontifical , et l'opérer sous l'action libérale de la France plutôt que dans les traditions rigoureuses de la répression autrichienne. Mais, sur cette restauration même du Pape, il fut sobre d'explications, incertain, ambigu; elle résultait de l'ensemble de ses déclarations plutôt que d'une déclaration expresse. C'était trop peu pour satisfaire les amis du pouvoir temporel , c'était trop pour ne pas irriter les amis de Mazzini.

Lamoricière se sépara de ses amis républicains pour appuyer et préciser la politique ministérielle. « Depuis quand, dit-il , la France est-elle obligée, de par l'article de la Constitution qu'on a cité, de se poser en Europe' comme le chevalier errant de la liberté des peuples? Je ne pense pas que la France puisse engager, contre l'Autriche et contre toutes les puissances qui ont envie de ramener le Pape à Rome, une guerre pour faire vivre la République romaine , de la possibilité d'existence de laquelle les plus chauds amis de cette même République ne sont pas bien convaincus. » (Hilarité.) Lamoricière admettait que la France pût et dût marcher sur Rome, « afin de sauver ce qu'on peut sauver du naufrage; sinon la RépubHque romaine, au moins la liberté et l'influence de la France en Italie » . On aime à voir le futur vaincu de Castelfidardo, en dépit de ses engagements de parti , et bien que les croyances religieuses n'exerçassent alors sur son esprit qu'un lointain ^rtipire, ne pas méconnaître, sinon les hauts intérêts de la Papauté encore voilés à ses yeux, du moins l'identité de cette cause avec celle de l'honneur et de la dignité de la France.

Le scrutin fournit 395 voix en faveur de l'article 1 •' du projet de loi et 283 contre ; l'article 2 fut voté par assis et levé. Mais, sur l'ensemble de la loi, le scrutin fut annulé pour insuffisance dans le nombre des votants. L'extrême gauche s'était abstenue en masse. Le lendemain, la même tentative fut renouvelée, mais sans succès, et 388 voix contre 161 votèrent valablement le crédit.

En vérité, il seyait bien aux représentants du peuple qui avaient reçu de Mazzini et de l'Assemblée constituante de Rome le vain titre de citoyens romains de préférer aux vrais intérêts de la France ceux de la révolution cosmopolite qui trônait à Rome ; il ne leur seyait pas moins, ayant proclamé la souveraineté du peuple, de la reconnaître indifféremment partout où il plaisait aux émeutiers de la manifester. Si l'effervescence populaire, qui avait, en France, produit la République, était légitime; si la souveraineté du peuple s'y était régulièrement exprimée, comment ne pas saluer à Rome la légitimité d'un- mouvement analogue? Gomment, au nom de la solidarité des Républiques, ne pas courir à son secours? C'était à ces apparences logiques que se laissaient séduire tant de républicains qui déclaraient du reste leur antipathie contre la République romaine. Gavaignac, Garnot, Victor Lefranc, Bastide, Lamartine, François Arago, etc., votaient contre l'expédition, et les hommes que la France allait combattre étaient pourtant les uns des partisans d'insurrection, les autres des Français insurgés de Juin, échappés ou amnistiés, que nos soldats allaient trouver sous un uniforme étranger, après les avoir combattus et vaincus sur les barricades de Paris !

V. — C'est au général Oudinot, duc de Reggio, fils du maréchal de l'Empire et qui, nommé au commandement de l'armée des Alpes par le Gouvernement provisoire, y

avait été remplacé récemment par le maréchal Bugeaud , que fut confiée la conduite de l'expédition. Il avait sous ses ordres le général de division Regnault de Saint-Jeand'Angély, fils de l'ancien sénateur de ce nom, avec une division composée de deux brigades seulement (sept mille cinq cents hommes) sous les généraux MoUière et Levaillant. La brigade Ghadeysson resta provisoirement à Toulon. L'escadrille, formée de treize bâtiments, était commandée par le contre-amiral Tréhouart.

Les instructions données au général en chef étaient à la fois militaires et politiques. Il lui était interdit de reconnaître directement ou indirectement le Gouvernement siégeant à Rome ; mais il devait envoyer un officier chargé de tenter un arrangement avec les triumvirs , en « leur faisant entendre bien nettement qu'il n'était aucunement autorisé à soutenir l'ordre de choses dont ils sont les représentants » . 11 avait ordre de débarquer, même de force , à Givita-Vecchia. « Toutes les informations qui nous parviennent nous donnent lieu de penser que vous serez reçu avec empressement par les uns comme un libérateur, par les autres comme un médiateur utile contre les dangers d'une réaction. » Le ministère n'entendait pas se borner à la simple occupation d'un poste fortifié, c'est à Rome qu'il fixait le nœud de l'expédition. Il fallait exercer une pression sur les agitateurs et les déterminer à la retraite : « Votre marche sur Rome , à la tète de vos troupes , faciliterait sans doute un pareil dénouement, en donnant courage aux honnêtes gens. Vous jugerez si les circonstances sont telles que vous puissiez vous y rendre avec la certitude nonseulement de rCy pas rencontrer une résistance sérieuse, mais d'y être assez bien accueilli pour qu'il soit évident qu'en y entrant vous répondiez à un appel de la population. »

A quels signés, à l'aide de quels renseignements le général parviendrait-il à savoir s'il y aurait résistance , si elle

serait sérieuse ou feinte, si son approche provoquerait une « réaction intérieure » qui se transformerait eu « un appel de la population » ? Le ministère comptait sans doute sur celte « réaction intérieure n ; à Rome comme à Civita-Vecchia , il espérait que les F>ançais seraient reçus en libérateurs. M. Odilon Barrot n'avait-il pas déclaré à la tribune que la République romaine aurait, à notre arrivée, cessé d'exister? Comment expliquer autrement et les instructions qui laissaient tant de part à la libre appréciation du général Oudinot et la faiblesse numérique du corps d'armée qui lui était confié? Quant à l'objet de l'expédition, il n'était pas moins voilé dans ces instructions diplomatiques que dans l'exposé des motifs qui avaient précédé la demande de crédit : il n'y était question ni du Pape ni du pouvoir temporel. Il s'agissait non-seulement de « maintenir notre part d'influence dans les affaires de la péninsule italienne » , mais de « ménager dans les États romains le rétablissement d'un ordre de choses régulier sur des bases conformes aux intérêts et aux droits légitimes des populations » . Qu'entendait-on par « un ordre de choses régulier » ? Pourquoi ôter à l'Etat pontifical sa dénomination officielle et diplomatique pour lui donner celle d' « Etats romains » que l'Assemblée révolutionnaire de Rome avait substituée à l'autre? Pourquoi enfin ces vagues perspectives ouvertes à la constitution d'un nouveau gouvernement, alors qu'un ambassadeur représentait la France à Gaëte auprès du Souverain légitime?

Cependant, dès le 21 avril, l'embarquement des troupes était terminé, et, le 22, le général Oudinot, à bord du Labrador, atteignait les îles d'Hyères. Conformément à ses instructions, il dépécha en avant l'un de ses aides de camp, M. Espivent de la Villeboisnet, chef d'escadron d'état-major, accompagné de M. la Tour d'Auvergne, secrétaire d'ambassade, et de M. Durand de Villiers, aide de camp du général Regnault de Saint-Jean-d'Angély.

M. Espivent aborda le 24 à Civita-Vecchia et s'aboucha avec le gouverneur {préside), M. Manucci, et avec la municipalité. Une déclaration , affichée aussitôt, contenait les lignes suivantes : « Le Gouvernement de la République française, toujours animé d'un esprit très-libéral, déclare vouloir respecter le vœu de la majorité des populations romaines et vient sur leur territoire amicalement, dans le but de maintenir sa légitime influence. Il est de plus bien décidé à ne vouloir impo=er à ces populations aucune forme de gouvernement qui ne serait pas choisie par elles. » La municipalité répondit par une adresse de bienvenue et M. Espivent retourna le jour même à l'île de Giglio, où l'attendait le général Oudinot. Le lendemain 25, la flotte française prit position devant Civita-Vecchia, et, aux applaudissements de 1» population, le débarquement commença.

Tandis qu'il s'opérait, une frégate piémontaise, portant un bataillon lombard dit de Manara, du nom de son colonel, fit son entrée dans le port. Le colonel demanda la permission de débarquer. Oudinot refusa d'abord : « Vous êtes Lombards, leur disait-il, qu'a vez-vous à faire à Rome?» — « Et vous, répondit Manara, n'êtes-vous pas de Paris, de Lyon, de Bordeaux?» Sur îes représentations du gouverneur, Oudinot les laissa reprendre la mer, sous la condition, acceptée par M. Maimcci et par le colonel Manara, que le bataillon débarquerait à Porto d'Anzio et qu'il n'entrerait pas à Rome avant le 4 mai. Mais, comme nous le verrons plus loin, cette promesse fut éludée.

Les troupes débarquées, le général en chef les passa en revue ; il partagea le service de la place entre les soldats romains et les soldats français et fit arborer les drapeaux des deux nations au sommet d'un arbre de liberté planté pour la circonstance. Une proclamation confirma la déclaration de M. Espivent : « Habitants des États romains, un corps d'armée française est débarqué sur votre territoire;

son but n'est point d'y exercer une influence oppressive , ni de vous imposer un gouvernement qui serait opposé à vos vœux. La République française, en y portant son drapeau avant tout autre, donne un éclatant témoignage de sa sympathie envers la nation romaine. Accueillez-nous en frères, nous justifierons ce titre..., nous sauvegarderons l'honneur militaire de vos troupes en les associant partout aux nôtres pour assurer le maintien de Tordre et de la liberté. Romains, mon dévouement personnel vous est acquis. Si vous écoutez ma voix, si vous avez confiance dans ma parole, je me consacrerai sans réserve aux intérêts de votre belle patrie. » Ce langage n'était pas moins inexplicable que celui des instructions ministérielles. Ne semblait-il pas qu'à l'exemple des généraux du premier Empire, le général Oudinot vînt à Rome chercher pour lui-même une principauté, en y apportant l'ordre et la liberté?

Cette singulière attitude ne pouvait être du goût de la cour de Gaëte; à Rome, elle fut jugée tout de suite. Dès le 25 , l'Assemblée constituante romaine « proteste contre cette invasion inattendue , proclame sa ferme résolution de résister et rend la France responsable de toutes les conséquences » . Au reçu de cette déclaration de guerre, le général Oudinot décrète l'état de siège à Civita-Vecchia et fait occuper militairement le fort et la darse qui avaient été laissés jusque-là à la garde des troupes locales; la garnison est désarmée ; le séquestre est mis sur cent cinquante caisses de fusils à destination de Rome ; la municipalité reçoit défense de se réunir pour s'occuper d'objets politiques; le gouverneur Manucci, qui proteste contre ces mesures, est arrêté et emprisonné; enfin un bataillon bolonais, dit de Melara, est retenu prisonnier'.

Après des procédés aussi peu pacifiques, il semble

' Mémoire présenté au Conseil d'État par M. rcrdiiiaiid do Lcsâcps.

que le général Oudinot aurait dû poursuivre, marcher immédiatement sur Rome, la surprendre et d'un même coup, le même jour, commencer et terminer l'expédition. Changarnier l'eût osé peut-être; Oudinot, s'il y songea, ne s'y crut pas sans doute autorisé par ses instructions. Il préféra tenter une négociation, qui lui permettrait d'obtenir quelques informations et de nouer des intelligences dans la place. Sur ses ordres, M. de Forbin- Janson, chargé d'affaires de l'ambassade française à Rome, accompagné du lieutenant-colonel du génie Leblanc, se rendit le 26 avril auprès des triumvirs, leur exposa le caractère libéral de notre intervention et demanda que Rome suivît l'exemple de Civita-Vecchia. Mazzini ne se prêta pas à ce rôle, et comment l'eût-il fait ? C'était sa démission qu'on lui demandait. Il déclara que « si le vote de la majorité des représentants était conforme à son opinion personnelle, la République romaine résisterait par tous les moyens et jusqu'à l'extrémité » . Sur sa motion, l'Assemblée se déclara en permanence. Armellini , l'un des triumvirs , proposa de se fier à la loyauté des Français et de les laisser entrer dans Rome ; il fut désapprouvé à l'unanimité. Les exaltés avaient seuls la parole. On agitait les chapeaux, les mouchoirs, on criait: Aux armes ! Vive la République ! Guerre aux Français ! M. Gernuschi s'élançait à la tribune, et, l'écharpe tricorore à la main , il s'écriait qu'il la jetterait en mourant au milieu des barricades. Les femmes présentes dans les tribunes mêlaient leurs cris à ceux des députés. L'Assemblée adopta à l'unanimité la décision suivante : « Sur l'exposé que le triumvirat nous a fait, nous confions au triumvirat la mission de sauver la République et de repousser la force par la force. » Ce décret est signé : C. L. Bonaparte.

Le même jour, M. de Forbin-Janson, en transmettant ces nouvelles au général en chef, ajoutait : « La résistance que Mazzini et son parti peuvent tenter ne s'appuie que

sur trois ou quatre cents étrangers et les énergumènes du Cercle Populaire. La population ne les secondera pas dans leurs efforts désespérés; mais, timide par nature, elle ne se livrera aux manifestations que nous nous efforçons de provoquer , qu'alors qu'elle apprendra que vous marchez sur Rome. Ce parti que vous propose le colonel Leblanc me parait le plus propre à nous faire atteindre notre but.» Puis, après quelques détails sur certains préparatifs de défense, il ajoutait : « Mais, je le répète, tout cela est pour la forme , et ces velléités de résistance se dissiperont à mesure que vous approcherez... Les carabiniers sont disposés à ne point agir. La légion romaine n'est pas plus belliqueuse, à ce que l'on m'assure. Tous ces corps, en général, sont peu aguerris et peu disciplinés. Si tout ce mouvement n'est pas une comédie , il pourra coûter cher aux Romains. Si je pouvais émettre un avis en pareille matière , j'insisterais, mon général, pour que nos troupes fissent un mouvement en avant , au moins jusqu'à Palo. Vous jugerez peut-être aussi qu'il serait important pour nous d'occuper Rome avant tout mouvement des Autrichiens et des Napolitains... »

Les mêmes renseignements, les mêmes exhortations arrivaient au général de Paris et de Gaëte. La résistance ne semblait devoir être ni sérieuse ni possible. Quelques intelligences pratiquées dans l'intérieur de Rome donnaient à espérer une manifestation favorable aux Français. Sturbinetti, général de la garde civique, s'abstiendrait, disaiton , et se bornerait à maintenir l'ordre ; Bartolomeo Galletti, qui commandait les carabiniers , laissait entendre qu'il ne les mettrait pas en ligne; on les croyait d'ailleurs bien disposés pour le Pape, et n'attendant qu'une occasion pour arborer sa cocarde; le marquis Campana, ayant répandu beaucoup d'argent, croyait s'être fait beaucoup de partisans. Le général Oudinot , en se décidant à marcher sur Rome , avait donc lieu de croire que « la résis-

tance ne serait pas sérieuse » , et qu'il y serait reçu à bras ouverts. Il comptait sans Mazzini, élu triumvir le 29 mars et qui soufflerait la résistance ; il comptait sans ces bandes révolutionnaires dont la cohésion et Taudace ont toujours raison d'une majorité honnête, mais sans organisation.

D'ailleurs, tous les renseignements qu'Oudinot recevait le 26, vrais ce jour-là, cessaient de l'être le lendemain, tant le triumvirat se hâtait de prendre des dispositions militaires. Rome fut mise en état de siège; on interdit tous les journaux, sauf le Moniteur romain et le Bulletin officiel; on créa une cour martiale. La défense était organisée par quartiers ; Amadei fut nommé directeur des barricades, avec l'assistance de représentants du peuple. On en construisait aux environs des portes Portèse , San- Pancrazio, Gavaleggieri, Angelica et Pia; arbres, maisons, villas, constructions de toute sorte furent abattus à un mille des portes, et les murs intérieurs percés de meurtrières. On requérait les armes, les chevaux; les citoyens étaient invités à porter l'or et l'argent à la Monnaie, où ils recevraient l'équivalent en papier; les religieux, dont la République annulait les vœux, étaient appelés à « défendre la patrie pour laquelle ils avaient prié jusqu'aujourd'hui ' » .

Mais plus que toutes ces mesures, l'arrivée subite de Garibaldi, le 27 avril, changeait les conditions de la lutte. Il amenait avec lui une légion de quinze cents hommes recrutés dans l'Etat pontifical. L'état-major était américain , composé d'anciens compagnons d'armes de Garibaldi à Montevideo. Ce corps avait une haute paye qui ne subissait pas de retard. Des enfants de douze ou quatorze ans s'y trouvaient mêlés à des vétérans et à ces éléments

* BoUettino délie leggi délia Repubblica Romana. Roma, 1849, p. 475-512.

impurs qui ne recherchent dans la confusion de la guerre que l'impunité et la licence. Les officiers y étaient à proportion plus nombreux que les soldats : le cuisinier du général était lieutenant. Du reste, Tavancement n'était ni fixe ni régulier; les grades étaient donnés au plus courageux ; souvent le fusilier de la veille devenait le lendemain capitaine, tandis que le capitaine reprenait le mousquet.

Le 29, arriva le bataillon lombard (600 'hommes) qui, débarqué à Porto d'Anzio, reçut à Albano, du ministre de la guerre, l'ordre d'entrer à Rome. Les troupes disponibles , en dehors de la garde civique , formaient un effectif d'environ dix mille hommes. Un Génois, Avezzana, qui avait dirigé contre le général La Marmora la révolte de Gènes, était ministre de la guerre et avait tous les corps sous son commandement. Il les passa en revue sur la place Saint-Pierre, et, pris d'un enthousiasme qui ne redoutait pas l'hyperbole, il s'écria dans une proclamation : ^Le peuple romain s'est levé romainement » (// popolo romano si è levato romanamente) . Pour donner l'exemple, les députés s'étaient armés de fusils. Jusque-là , les divers corps qui composaient l'armée romaine avaient joué à la guerre ; leurs costumes , leurs armes, la profusion des drapeaux, des plumets et des cocardes , les uniformes de fantaisie avaient donné à la ville un aspect de théâtre militaire ; mais, lorsqu'arriva la nouvelle de l'approche des Français, la décoration changea subitement , les troupes régulières reprirent le haut du pavé ; carabiniers, régiments de lign», artilleurs, garde civique se montrèrent bien équipés et dans une tenue martiale. Tout donnait à penser que les Romains avaient accepté la lutte et qu'ils entendaient la soutenir à outrance.

Le général Oudinot se mit en marche le 28 avril. l\ laissa dix-sept cents hommes à Givita-Vecchia ; il en prit avec lui cinq mille huit cents. Il n'avait ni canon de siège , ni

moyens d'escalade. Il arriva le soir à Palo, le lendemain à Castel di Guido. Son fils, le capitaine Oudinot, envoyé en reconnaissance, fut, à deux lieues de Rome , accueilli à coups de fusil. Premier démenti à une proclamation du général qui promettait à son armée qu'elle n'aurait qu'à se montrer pour être acclamée. Néanmoins on poursuivit. Sur un espace de deux milles, des poteaux plantés de distance en distance portaient, écrit en gros caractères, l'article 5 de la Constitution française ainsi conçu : « La République française respecte les nationalités étrangères , comme elle entend faire respecter la sienne... et n'emploie jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple. » Deuxième démenti à ces bonnes dispositions qui nous étaient annoncées. La bataille allait s'engager : c'était le troisième démenti que Mazzini chargeait Garibaldi de nous infliger.

Le 30 , les Français quittèrent Palo à quatre heures du matin ; ils déposèrent les sacs à la Maglianella à deux lieues de Rome, dans la prévision d'un combat. Arrivés à deux kilomètres de la ville , ils s'engagèrent dans une route encaissée qui va buter au saillant de l'enceinte du Vatican, puis fléchit à droite, et, parallèlement au rempart, conduit à la porte Gavai leggieri, au pied de la cité Léonine. Mais à peine débouchaient-ils en face du saillant que deux coups de canon à mitraille , qui enfilaient la route , arrêtèrent les éclaireurs. Malgré ces signes non équivoques d'hostilité , on persista. La première brigade fut disposée sur les hauteurs, à droite et à gauche de la route , et l'artillerie battit le rempart, tandis que la seconde brigade s'avançait à gauche sous le feu des bastions pour gagner la porte Angelica , au nord du Vatican. Des deux côtés, même insuccès. L'artillerie de la place commandait le passage , et les troupes, lancées à l'assaut avec des sacs à poudre, ne rencontrèrent qu'une poterne bouchée avec de la terre au lieu de la porte Gavalleggieri , située à huit cents mètres

plus loin sur la droite. La deuxième brigade qui tentait d'arriver à la porte Angelica , en dépassant le deuxième bastion, se trouva à découvert sous le feu, et, pendant quelques beures, abandonna deux canons. Sur la droite le colonel Picard avait été envoyé avec plusieurs compagnies du 20" de ligne, pour tenir les bauteurs et surveiller les tirailleurs ennemis qui venaient de la porte San-Pancrazio et menaçaient nos derrières. Il combattit toute la journée; vers le soir, il approcbait de la porte San-Pancrazio. Galletti, avec la garde civique, lève en l'air un drapeau blanc. A ce signal attendu , le colonel Picard fait ôter les baïonnettes, s'aboucbe avec l'ennemi et se laisse conduire dans Rome auprès du ministre de la guerre. Cependant une masse compacte de soldats romains entoure sa troupe, la désarme et la déclare prisonnière de guerre. Ces soldats, au nombre de deux cent cinquante, furent menés dans la ville au milieu d'injurieux applaudissements ; un aumônier qui se trouvait parmi eux, pris pour un jésuite, fut l'objet de mauvais traitements, et l'évêque in partibus d'Hesebon, MgrLuquet, qui allait porter secours aux Français blessés, fut arrêté, maltraité et conduit devant Avezzana où, sous les yeux mêmes du ministre, il fut menacé de mort'.

Tandis que l'enthousiasme éclatait à Rome autour de ces étranges vainqueurs, les troupes françaises se ralliaient à la Maglianella; la 2' brigade (Levaillant), voulant reprendre les deux canons qu'elle avait aventurés , ne put opérer sa retraite que dans la nuit; d'autres compagnies, engagées dans le faubourg, rétrogradèrent sous le feu de la place. Il y eut de notre côté quatre-vingts morts et deux cent cinquante blessés ; plus, les deux cent cinquante prisonniers du 20* de ligne. Les Romains, tirant pour la plu-

' Le rapport des triumvirs (BoUettino, etc., p. 605) ne dit pas mot de ce guet-apena.

part à couvert, n'eurent guère que quatre-vingts hommes tués ou blessés.

Si le général Oudinot est tout à fait excusable, à raison des renseignements qu'il avait reçus, d'avoir supposé que les Romains lui ouvriraient leurs portes sans combat ou après un simulacre de lutte , il est plus difficile de le justifier d'avoir, en poussant à bout l'entreprise , fourni aux républicains de Rome l'apparence même d'une victoire. Avec la faible colonne qu'il commandait , une reconnaissance était seule possible ; dès que la résistance se manifestait ouvertement et avec ensemble, il devait se retirer sur Gastel di Guido ou Palo, s'y fortifier et attendre là les instructions du Gouvernement, du matériel et des renforts. Ce n'était encore qu'une méprise; mais, par l'élan téméraire des troupes et par la condescendance du général, cette méprise se transforma tout à coup en un échec pour nos armes. On n'avait pu songer à prendre Rome d'assaut, en quelques heures, par le point le plus fort de l'enceinte, avec une poignée de soldats. On parut l'avoir tenté sans y avoir pu réussir.

VI. — L'échec militaire était facile à réparer; l'échec moral qui en ressortait pour le Gouvernement était bien plus grave. M. OdilonBarrot avait affirmé devant l'Assemblée que l'expédition n'était chargée ni d'attaquer ni de secourir la République romaine ; néanmoins , après avoir, sans déclaration de guerre, débarqué à Civita-Vecchia, nos troupes avaient marché sur Rome et combattu les soldats de la République romaine. Il avait laissé entendre que la crise révolutionnaire de Rome s'était déjà dénouée d'ellemême par la chute de ses chefs d'aventure , et c'étaient les troupes de ces autorités moribondes qui nous infligeaient une défaite ! Deux questions se posaient : dans le passé le cabinet avait-il été sincère? dans l'avenir,

allait-il continuer la campagne , et , pour un point d'honneur militaire, attaquer cette fois ouvertement et chercher à renverser le gouvernement qui siégeait à Rome?

Les nouvelles n'arrivaient pas ou le ministère ne se hâtait pas de les publier. Mais l'opposition de gauche mieux informée, ou qui n'avait pas lieu d'en faire mystère, saisit l'Assemblée d'une demande d'interpellation. On lut des lettres de Marseille, de Toulon, signalant un échec sérieux, presque une déroute, des pertes nombreuses pour les Français, la présence à Rome d'aventuriers étrangers qui prolongeraient la résistance. M.Jules Favre, auteur du rapport à la suite duquel avait été autorisée l'expédition , affectait de s'en considérer comme responsable , et demandait en son propre nom des explications au ministère. Il allait plus loin : il voulait que l'Assemblée, qu'il prétendait avoir été trompée dans l'exécution de ses décisions, s'emparât de la direction de l'expédition, ou, tout au moins, que deux représentants du peuple fussent envoyés à l'armée en qualité de commissaires de l'Assemblée , à l'exemple des missions données autrefois par la Convention à quelquesuns de ses membres. Lamoricière, avec plus de modération , se borna à inviter le ministère à communiquer à une commission les instructions du général en chef. Un peu confus, le ministère se hâta d'adhérer à cette proposition.

La commission nommée était exclusivement républicaine'. M. Goudchaux en était président, M. Ghavoix secrétaire, M. Senard rapporteur : trois noms qui signifiaient opposition chagrine, hostilité profonde, dangereuse habileté. Lors de la loi sur les clubs, M. Senard avait déjà gagné une victoire sur le cabinet. La résolution à la-

* MM. Freslon, Grcvy, Gouin, Lamoricière, Dupont (de Bussac), Lanjiiinaig, Roger (du Loiret), Subervic, Ghavoix, Coquerel, Dubodan, Schœlcher, Goudchaux, Aicm-Ilousseau, Senard.

quelle s'arrêta la commission se ressentait de la modération qu'affectait le rapporteur : « L'Assemblée nationale invite le Gouvernement à prendre sans délai les mesures nécessaires pour que l'expédition d'Italie ne soit pas plus longtemps détournée du but qui lui était assigné. » Ainsi, pas de mise en accusation , pas d'empiétement sur les droits du pouvoir exécutif , pas d'envoi de commissaires , aucune mesure extrême. La commission se bornait à constater la contradiction qu'elle apercevait entre le vœu de l'Assemblée et la conduite tenue ; mais dans ces conjonctures difficiles , que devait faire le Gouvernement? Elle ne le disait pas, elle ne le savait pas peut-être; elle se faisait même un facile honneur de sa discrétion.

Si le Gouvernement s'était prêté à faire les communications qui lui étaient demandées , il n'accepta pas avec la même résignation les conclusions de la commission. M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, contesta qu'il y eût désaccord entre les instructions données et l'attitude prise. Il établit que le territoire romain n'avait pas été considéré par l'Assemblée comme inviolable puisqu'elle avait autorisé un débarquement, même de vive force , à Givita-Vecchia ; que rester là , à ce point extrême du territoire , c'était se désintéresser des événements et attendre l'arme au bras l'accomplissement des faits qu'on voulait prévenir ; que le Gouvernement entendait bien couvrir son agent, mais qu'il n'était pas prouvé que celui-ci eût manqué à ses instructions. Arrivant au texte de la résolution : « Soyez, disait-il, plus pressants et plus précis. Il n'y a à prendre qu'un de ces deux partis : il faut ou que vous déclariez que l'Assemblée nationale entend soutenir la République romaine contre ses ennemis intérieurs et extérieurs , ou bien on veut que le Gouvernement envoie à l'expédition française l'ordre de rétrograder et de se retrancher dans les murs de Givita-Vecchia. {A gauche : Oui, oui!) Eh bien, non ! {Vive approbation

à droite.) Non , ce n'est pas au moment où le Gouvernement est convaincu qu'une armée autrichienne marche sur les États romains, ce n'est pas dans ce moment que nous ferons reculer notre armée ! »

De grossières et fréquentes interruptions partant des bancs de l'extrême gauche ' avaient assailli le ministre ; la réponse de M, Senard fut au contraire accompagnée d'applaudissements. Il rappela l'article 5 de la Constitution « qui ne permettait ni au Gouvernement de demander ni à l'Assemblée d'accorder que nos troupes servissent à détruire un gouvernement constitué par la seule force de la nationalité qui se l'était donné » . Sans entrer dans les détails , il signala à grands traits les contradictions du Gouvernement ; mais il ne réclama ni le retrait des troupes, ni un blâme contre le général : « Il faut s'en prendre au ministère [Très-bien I très-bien ! sur plusieurs bancs !) dont les instructions ne sont pas conformes à la véritable pensée des résolutions de l'Assemblée nationale. » Du reste , il ne tenta ni d'éclairer le Gouvernement sur les vues de l'Assemblée, ni d'indiquer la voie dans laquelle il fallait entrer. C'était le vote ambigu du 16 avril qu'il s'agissait d'interpréter à nouveau, en laissant au Gouvernement l'embarras et les périls de l'interprétation ; c'était l'attitude de gens qui, au pouvoir, n'auraient pas suivi peut-être une ligne différente de celle qu'ilsblàmaient, mais qui, hors du pouvoir, se croyaient tenus de blâmer ce qu'ils n'avaient pu faire eux-mêmes.

Cette résolution de la commission , obscure comme un oracle, réunit 328 voix contre 241, au total 569 votants, à peine le chiffre nécessaire pour que le vote fût valable.

* Vives clameurs à gauche : C'est une horreur! c'est une trahison! Le citoyen Millard : « Nous ne pouvons pas entendre de pareilles infamies! ■ — Voix à gauche : C'est honteux! — Le citoyen Lefrançois : ■I Descendez de là, c'est trop!» — Le citoyen David (d'Angers) : • C'est honteux! Vous êtes des traîtres! » etc., etc.

Des cris nombreux de : Vive la République! accueillirent la proclamation du scrutin, comme si, auprès de certains représentants, le blâme infligé à une armée française équivalait à un triomphe pour les idées républicaines.

Le ministère était directement atteint : il ne s'en émut pas. Chaque vote d'improbation glissait sur lui sans l'ébranler. Il n'estimait ni que cette majorité représentât l'opinion publique, ni que, à la veille d'être renversée par les élections prochaines , elle eût le droit de disposer sans retour de la politique du pays. C'était donc par respect pour les tendances de l'opinion générale , qui se laissaient clairement pressentir, que le Président de la République et ses ministres tenaient une conduite en apparence peu respectueuse pour la majorité parlementaire. Ils temporisaient, louvoyaient, traînaient en longueur, convaincus que la majorité prochaine de l'Assemblée législative abandonnerait les errements de la Constituante et marcherait dans un sens tout différent. De leur côté , les républicains, par des interpellations quotidiennes, par des escarmouches incessantes, rachetaient le temps qui leur allait manquer, sans que ces luttes (que j'exposerai dans le livre suivant) obtinssent le résultat qu'ils en attendaient, à savoir, le renversement du ministère.

Cette lutte ouverte, le Président de la République ne craignit pas de l'attiser. Le jour même où l'Assemblée rendait ce vote où les préoccupations politiques étouffaient toutes sympathies pour nos soldats, le journal la Patrie^ dépositaire privilégié des communications semi-officielles, publiait la lettre suivante, adressée par Louis-Napoléon au commandant en chef du corps expéditionnaire : « Mon cher général, la nouvelle télégraphique qui annonce la résistance inattendue que vous avez rencontrée sous les murs de Rome m'a vivement peiné. J'espérais, vous le savez, que les habitants de Rome, ouvrant les yeux à l'évidence , recevraient avec empressement une armée qui

venait accomplir chez eux une mission bienveillante et désintéressée. Il en a été autrement, nos soldats ont été reçus en ennemis. Notre hoimeur militaire est engagé. Je ne souffrirai pas qu'il reçoive aucune atteinte. Les renforts ne vous manqueront pas. Dites à vos soldats que j'apprécie leur bravoure, que je partage leurs peines, et qu'ils pourront toujours compter sur mon appui et ma reconnaissance. »

M. Droiiyn de Lhuys avait dit à la tribune : « Nous ne reculerons pas. » La lettre du Président, avec plus d'autorité, redisait la même chose, mais elle le redisait après le vote de l'Assemblée. M. Grévy en demanda compte au ministère, comme d'un acte public, officiel. Pour qu'on n'en méconnût pas le caractère, le général Ghangarnier la mit à l'ordre du jour de l'armée de Paris : « Elle doit, ajoutait-il, fortifier l'attache de l'armée au chef de l'État, et elle contraste heureusement avec le langage de ces hommes qui, à des soldats français placés sous le feu de l'ennemi, voudraient envoyer pour tout encouragement un désaveu. « Ces deux actes semblaient un défi. M. Ledru-Rollin proposait de mettre le ministère en accusation, M. Jules Favre de, nommer une commission de gouvernement* L'Assemblée était en demeure de se prononcer : voulaitelie persister dans son vote du 8 mai et condamner la politique du Président? M. Jules Favre avait lu une lettre d'Avezzana , le ministre de la guerre romain , qui osait prétendre que plusieurs de nos soldats s'étaient offerts à déserter le drapeau français pour aller combattre les Autrichiens. L'Assemblée s'indigna de cette injurieuse supposition; on ne voyait pas non plus sans répulsion cette habitude que prenaient les orateurs de la gauche d'emprunter leurs arguments aux correspondances soit des Français expatriés qui nous avaient combattus sous les murs de Rome, soit des autorités romaines qui avaient mis notre armée hors la loi. Les généraux, les ministres

élevèrent des protestations énergiques, et l'Assemblée, par 329 voix contre 292 (621 votants), prononça l'ordre du jour.

VII. — Si le Président de la République , si le général Changarnier agissaient à l'aise sans s'inquiéter de l'Assemblée , il n'en pouvait être de même des ministres que regardait le soin de les défendre. Aussi leur première préoccupation fut-elle d'exécuter la résolution du 8 mai , autant (^u moins qu'il était possible d'en deviner le sens. M. Drouyn de Lhuys appela aussitôt M. Ferdinand de Lesseps qui, ancien ministre de la République à Madrid, venait d'être désigné pour la mission de Berne. Issu d'une famille consulaire, élève consul en 1828, consul général en 1847, M. de Lesseps avait fait preuve dans plusieurs occasions d'un sang-froid et d'un courage éminents. En mai 1842, lorsque Barcelone rebelle avait été châtiée par Espartero , M. de Lesseps s'était jeté entre les vainqueurs et les vaincus ; de concert avec le commandant de la station navale, il avait fait embarquer le chef de la révolte, Van Halen , avec sa femme et ses filles , et protégé si énergiquement toute la colonie européenne que la plupart des puissances lui avaient envoyé les insignes de leurs ordres. Moins diplomate qu'homme d'action, M. de Lesseps se crut destiné à réparer l'échec du 30 avril et à obtenir par son énergie personnelle le résultat que le général Oudinot avait poursuivi vainement par les armes.

A peine nommé, il offrit de partir et partit le soir même, après avoir entretenu M. Drouyn de Lhuys, M. Odilon Barrot et le Président de la République. Ces diverses conversations ne lui apprirent rien de plus que la séance des 7-8 mai à laquelle il avait assisté. Le Président exprima sa ferme intention qu'on évitât à tout prix de confondre l'action de la France avec celle de l'Autriche

et de Naples ; M. Odilon Barrot ne cacha pas les embarras que donnait au Gouvernement l'affaire du 30 avril ; quant à M. Drouyn de Lhuys, non-seulement il donna à M. de Lesseps des instructions écrites, mais il le mit en relations avec un envoyé de la République romaine , M. Michèle Accursi, qui, sous le triumvirat, avait rempli les fonctions de ministre de l'intérieur. M. Accursi, retournant à Rome, devait voyager avec M. de Lesseps et lui faciliter l'entrée en négociations avec les autorités romaines, et spécialement avec Mazzini.

Les instructions n'étaient ni plus ni moins explicites que celles qu'avait reçues le général Oudinot et ne paraissaient guère se ressentir des débats qui avaient agité l'Assemblée. Il s'agissait toujours « de soustraire les Etats de l'Église (\) à l'anarchie qui les désole, et d'empêcher que le rétablissement d'un pouvoir régulier n'y soit attristé et même compromis dans l'avenir par une aveugle réaction » . Il fallait encore « s'abstenir de tout ce qui pourrait donner lieu aux hommes investis en ce moment, dans les Etats romains, de l'exercice du pouvoir, de croire ou de faire croire que nous les considérions comme un gouvernement régulier » ; il fallait d'autre part « éviter toute parole, toute stipulation propre à éveiller les susceptibilités du Saint-Siège et de la conférence de Gaëte, trop portés à croire que nous sommes disposés à faire bon marché de l'autorité et des intérêts de la cour de Rome » . M. Drouyn de Lhuys recommandait en outre à M. de Lesseps d'emporter deux exemplaires du Moniteur du 8 mai, l'un pour lui, l'autre pour le général Oudinot. Mais, si l'on rapproche cette invitation du texte des instructions, n'y a-t-il pas lieu de se demander si le ministre des affaires étrangères ne désirait pas que son envoyé s'inspirât du discours qu'il avait lui-même prononcé bien plutôt que de ceux de MM. Favre et Senard? M. de Lesseps se crut le représentant officiel de l'Assemblée : il n'était que

Tapent d'un gouvernement qui s'était laissé battre, mais qui n'avait pas varié dans son but.

Tandis que M. de Lesseps , plein de confiance et d'illusions, s'acheminait vers Rome, le ministre des affaires étrangères expédiait au général Oudinot la dépêche suivante : « Faites immédiatement dire aux Romains que nous ne voulons pas nous joindre aux Napolitains contre eux. Poursuivez des négociations dans le sens de vos déclarations. On vous envoie des renforts, attendez-les. Tâchez d entrer à Rome, d^ accord avec les habitants, ou, si vous êtes contraint d" attaquer , que ce soit avec les chances de succès les plus positives. » Que signifiait donc la mission de M. de Lesseps? à quoi tendait-elle ? N'étaitce pas une concession temporaire au vote de l'Assemblée? La dépêche au général n'exprimait-elle pas au contraire la pensée vraie du ministère et surtout celle du Président de la République ?

Nos troupes s'étaient retirées le lendemain seulement de l'affaire du 30 avril , sans être poursuivies ; les jours suivants, aucun ennemi n'avait paru. Mais^ sans vivres dans cette campagne romaine presque déserte, n'ayant que peu de munitions de guerre , embarrassée de blessés pour lesquels tous les transports réunis ne suffisaient pas, la division devait nécessairement se rapprocher de sa base d'opérations et des magasins organisés à Civita-Vecchia , pour se ravitailler et se préparer à une attaque plus régulière. Elle se replia sur Palo ; les blessés furent évacués sur la Corse. Au bout de quelques jours, l'armée, renforcée de la brigade Ghadeyssonet du reste de la brigade Levaillant (en tout dix mille hommes), bien ravitaillée en vivres, en munitions, en objets de campement, reprit le 10 mai sa marche vers Rome. Le 16 mai, elle en était à deux kilomètres et couronnait toutes les hauteurs, depuis la casa Maffei, sur la route de Givita-Vecchia , jusqu'à Santa-Passera , sur le bas Tibre. Une colonne ,

composée du 36* de ligne et de cent chasseurs à cheval, sous les ordres du colonel Blanchard, s'établit à TAcqua Traversa, sur la route de Florence, pour intercepter les communications du dehors avec Rome , tandis qu'un demi-bataillon occupa Fiumicino, petit port à l'embouchure du Tibre , tant pour appuyer notre droite que pour faciliter l'arrivage des convois par eau. Le général en chef transporta son quartier général à la Villa Santucci, près des collines de Santa- Passera, sur la via Portuense '.

C'est dans ces positions que, le 15 mai, M. de Lesseps, arrivant à Gastel di Guido , trouva l'armée française. Après un court entretien avec le général Oudinot , il se rendit à Rome. La ville lui parut en armes et la population décidée à la résistance. Les triumvirs exprimèrent le désir de le voir ; il leur fit visite. Il s'empressa de leur déclarer qu'il venait chercher la vérité sur l'état des esprits; que le but de la France était d'employer tous les moyens compatibles avec sa dignité et son honneur militaire pour empêcher une lutte déplorable entre Français et Romains; il laissa entrevoir un armistice. Triumvirs, députés , personnages influents lui parurent favorables à sa mission. Le consul anglais, M. Freeborn, chez qui M. de Lesseps avait recueilli ses premiers renseignements, aurait bien maladroitement servi la politique traditionnelle de lord Palmerston, s'il n'eût pas essayé d'annuler une intervention française. A notre envoyé , il montrait Rome armée , les esprits hostiles au retour de la Papauté ; à Mazzini , il conseillait d'accepter un arrangement qui terminerait notre expédition à son début. M. de Lesseps était déjà sous le charme de Mazzini , et c'est au dictateur de Rome qu'il demandait une note sur la situation des esprits. Cette

* Siège de Rome en 1849, par le général Vaillant. Paris. Imprimerie nationale, 1851.

note, il l'envoyait au ministre des affaires étrangères : « Vous la trouverez sans doute remarquable» , écrivait-il. Ce changement d'allure dans notre diplomatie eut le jour même (16 mai) son effet. « Une colonne de 12,000 hommes , infanterie , cavalerie et artillerie , est sortie aujourd'hui à cinq heures du soir pour aller combattre les Napolitains. » Cette nouvelle, que M. de Lesseps annonçait ainsi avec cette tranquillité , avait pourtant une gravité toute particulière. C'est à la faveur de l'armistice, non encore signé, mais verbalement promis , que les Romains, libres d'inquiétude de notre côté, pouvaient attaquer les Napolitains. Sans doute, nous ne faisions pas cause commune avec ceux-ci; mais nos ambassadeurs n'étaientils pas à Gaëte à côté de ceux du roi de Naples , engagés avec eux dans les conférences qu'avait provoquées le Saint-Père, alliés moraux tout au moins? Ainsi, quelques heures seulement après l'entretien de M. de Lesseps avec Mazzini, nous passions déjà pour les protecteurs de cette république avec laquelle nos ministres répudiaient toute solidarité; et, comme pour confirmer l'apparente bonne volonté de la France pour les autorités romaines, bonne volonté dont quelques députés romains se permettaient de douter, M. de Lesseps donnait en preuve la conduite récente du général Oudinot qui, pour garder toute son indépendance d'action, avait invité Mgr Valentini à quitter Civita-Vecchia où l'avait envoyé le Pape pour y représenter l'autorité pontificale restaurée.

Une suspension d'armes fut verbalement convenue de part et d'autre et les négociations commencèrent. Pour éviter de traiter avec un pouvoir exécutif que la France ne voulait pas reconnaître, M. de Lesseps avait suggéré l'avis d'une députation de trois membres, émanée de l'Assemblée, qui se rendrait avec lui au quartier général. L'Assemblée constituante romaine adopta ce vœu et nomma trois députés : M. Sturbinetti, ancien président

de la Chambre et commandant de la garde civique; M. Audisio , du parti constitutionnel et qui, le 9 février, avait voté contre la proclamation de la République , et M. Gernuschi. Celui-ci s'excusa comme Milanais et fiit remplacé par un sieur Agostini, ancien rédacteur de VEpoca, la feuille révolutionnaire qu'inspirait Sterbini. Mais, lorsqu'il s'agit de traiter , les députés déclarèrent qu'ils n'avaient pouvoir que d'entendre et de référer, de sorte que, sous peine de ne rien faire, M. de Lesseps fut contraint de négocier directement avec le triumvirat ou de l'accepter comme intermédiaire avec l'Assemblée.

Dans un premier projet , le pouvoir exécutif devait cesser ses fonctions et être remplacé par un gouvernement provisoire composé de citoyens romains, désignés par l'Assemblée constituante ; la forme du gouvernement définitif était abandonnée à un scrutin ultérieur. A la suite d'une conférence avec les autorités romaines , cette rédaction parut inadmissible même à M. de Lesseps qui y substitua la suivante : « Art. 1". Les Etats romains réclament la protection fraternelle de la République française. Art. 2. Les populations romaines ont le droit de se prononcer librement sur la forme de leur gouvernement. Art. 3. Rome accueillera l'armée française comme une armée amie. Les troupes françaises et romaines feront conjointement le service de la ville. Les autorités romaines fonctionneront suivant leurs attributions légales. » Entrée de l'armée française à Rome; maintien du triumvirat qui, dans le premier projet, devait démissionner : tels étaient les deux points principaux de ce projet. ^

L'Assemblée romaine le rejeta à l'unanimité. Elle fit observer que les mots « République romaine » en étaient soigneusement écartés; qu'il ne contenait rien de plus que les proclamations du général Oudinot , lesquelles avaient été suivies de l'attaque du 30 avril; qu'au surplus, Rome n'avait pas besoin de protection : « C'est à la frontière

toscane, c'est à Bologne qu'on peut protéger Rome aujourd'hui. » Ce langage , Mazzini ou ses amis l'avaient déjà tenu à l'abbé Gioberti : soldats français , soldats piémontais n'étaient bons qu'à aller au feu , tandis que Mazzini , couvert par leurs baïonnettes, régnerait pontifîcalement à Rome! A la dépêche officielle, il avait joint une lettre : « Si les troupes s'éloignaient, écrivait-il , si nos fusils nous étaient rendus, si le gouvernement actuel était reconnu comme l'expression de la volonté du pays , il est probable que le général serait admis avec son état-major et une garde d'honneur, non pas à titre d'occupation, mais de visite fraternelle et de vérification. » (Lettre du 19 mai.) L'Assemblée romaine s'était engagée à formuler un nouveau projet qui serait remis le lendemain; la journée du 20 s'étant passée sans qu'aucune communication se produisît, MM. Oudinot et de Lesseps signèrent de concert une déclaration de rupture des négociations. Néanmoins, M. de Lesseps prit sur lui de ne pas la transmettre immédiatement au triumvirat , soit qu'il attendît encore de Rome le nouveau projet, soit que l'idée déterminer brusquement sa mission et de la frapper de stérilité froissât son amour-propre et sa légitime ambition.

En réalité , il ne s'abusait pas moins sur les sentiments du gouvernement français que sur ceux de Mazzini. Entre les prétentions de l'un et de l'autre, il y avait une opposition absolue : Mazzini entendait que son gouvernement fût reconnu, le ministère français n'y consentait à aucun prix : oià était le terrain de conciliation? Tandis que notre envoyé s'obstinait à la poursuite d'un but chimérique, le Gouvernement envoyait au camp le général du génie Vaillant et le général d'artillerie Thiry. C'était clairement indiquer que le cabinet ne reculait pas devant l'idée d'un siège et d'une reprise d'hostilités. Le général Vaillant était porteur en outre d'instructions précises qui ne devaient plus permettre d'hésitation au commandant de l'ex-

pédition. Telle était même la ferme volonté du cabinet, que, prévoyant le cas où le général Oudinot ne se montrerait pas assez empressé à rompre la suspension d'armes, il avait, par un ordre secret, autorisé le général Vaillant à prendre le commandement en chef.

Ces instructions nouvelles, Lien qu'il ne les connût qu'imparfaitement, inspiraient sans doute le général Oudinot lorsqu'il écrivait, le 21 mai, à M. de Lesseps : « ...Je vois avec peine que votre dévouement n'est point payé d'un juste retour à Rome. Aucune des promesses qu'on vous avait faites ne se réalise. On oppose sans cesse dessubterfuges, des faux-fuyants à votre persévérante loyauté... // nous faut la paix ou la guerre. Si on veut sincèrement la paix, entrons dans Rome. Veut-on faire un nouvel appel aux armes? La science militaire et la valeur française triompheront promptement, soyez-en certain, de tous les obstacles. C'est donc, à mon avis, une réponse

nette et précise que nous devons réclamer » M. de

Lesseps se décida, seulement alors, à transmettre au triumvirat la déclaration de rupture, signée depuis le 19 mai, mais en ajoutant de son chef « que le général et lui notifieraient huit jours à F avance la cessation de l'armistice » .

Oudinot ne connaissait ni ne ratifiait cette concession nouvelle, car il lui écrivait encore le 23 : « Ma confiance en vous est grande, vous le savez; toutefois je ne dois pas vous dissimuler que personne, absolument personne ne s'associe à vos espérances; on les prend pour des illusions. En résumé, déclarez aux triumvirs que, puisqu'ils n'ont point adopté les bases de votre proposition , la suspension des hostilités est nompue. Voilà ce que, dans votre intérêt, dans l'intérêt de l'armée, dans l'intérêt delà France, nous vous prions de faire sans plus de retards. Le général Vaillant craint de ne vous l'avoir pas dit assez; je suis son interprète et celui de tous mes compagnons d'armes » A

cette lettre particulière en était jointe une autre d'un caractère officiel et destinée à être communiquée aux autorités romaines.

VIII. — M. de Lesseps pouvait-il conserver quelque illusion sur le succès de ses efforts? Il est permis d'en douter. Sa vie même commençait à être en danger à Rome : on lui laissait entendre qu'il aurait le sort de Rossi. Un soir sa voiture fut entourée d'une foule menaçante , et il dut se frayer passage un pistolet à la main. Le 21 mai, M. de La Tour-d'Auvergne arrivait au palais de l'ambassade, au moment où des Français y étaient tranquillement réunis. Un groupe d'individus voulut envahir la salle; promptement expulsés, ils attendirent à la porte, dans le voisinage d'un poste militaire romain, la fin de la délibération. Aucun agent de la force publique n'intervint, malgré les vociférations indécentes et les gestes provocateurs de cette bande. Lorsque la voiture de M. de La Tour-d'Auvergne sortit de l'hôtel, les insultes recommencèrent et l'on tenta d'arrêter les chevaux '. Mazzini prétendit, pour expliquer l'hésitation du poste romain, que les vociférateurs se composaient exclusivement de Français.

D'autres circonstances trahissaient bien visiblement le double jeu de Mazzini. Il avait fait traiter avec de grands égards les soldats du 20' de ligne, qu'un guet-apens avait, le 30 avril, mis au pouvoir des Romains ; il offrit même au général Oudinot de les échanger contre le bataillon lombard de Melara , retenu prisonnier à Cività-Vecchia ; mais en même temps il les faisait circonvenir, même par d'infâmes moyens, pour les arracher au drapeau français ou pour les engager à semer dans leurs régiments la trahi-

* Lettre de M. de Lesseps, du 22 mai, au triumvirat.

son. Autre fiait : Sur le conseil de M. de Lesseps, Oudinot avait fait cadeau aux Romains d'un caisson d'ambulance. Pour ne pas rester en retour de bons offices, Mazzini envoya au camp français une députation avec une voiture chargée de cinquante mille cigares et de deux cents livres de tabac. Mais les caisses de cigares et les paquets de tabac contenaient, en milliers d'exemplaires, une adresse aux soldats français, où on lisait les phrases suivantes : « Un gouvernement de traîtres et de lâches, renégats de tous les régimes, déshonore la France ettrahit la liberté... Ils ont cru, les misérables, trouver en vous les instruments serviles d'une politique indigne... Soldats! vous ne voudrez pas vous rendre complices du crime de lèse-nation... Vous défendrez avec nous la République romaine..., etc.» Mazzini exhortait donc nos soldats à la " trahison ! Et la proclamation se terminait amsi : « L'armée française a voté pour les candidats les plus radicaux. » C'est en effet sur la nouvelle Assemblée que comptait Mazzini pour détourner l'orage qui menaçait la République romaine : la Montagne lui avait promis une insurrection à Paris, et il l'attendait !

L'arrivée du général Vaillant, les atermoiements de Mazzini, le développement des travaux de défense à Rome éveillèrent enfin les soupçons et la sagacité de M. de Lesseps. Sans renoncer à l'idée de l'armistice, il écrivit (22 mai) au ministère des affaires étrangères qu'à son avis il était urgent de faire partir de Toulon et de Marseille, le plus promptement possible, de 20 à 25,000 hommes. II ajoutait : u. Surtout n'envoyez pas dé nouveau matériel de siège. Ce sont des troupes qu'il faut; avec elles, l'Autriche craindra de nous faire la guerre, tandis qu'avec une augmentation de matériel de siège, nous paraissons décidés à foudroyer Rome, ce à quoi, dans aucune circonstance, je ne prêterais les mains.» Enfin, inquiet sans doute de l'opposition soudaine et énergique qu'il rencontrait

depuis quelques jours chez le général Oudinot , ainsi que chez MM. de Rayneval et d'Harcourt, il insistait pour que le ministre lui « fît savoir par le télégraphe, par un simple OUI ou par un non, s'il était d'accord avec lui » . Le ministre qui, depuis le départ de M. de Lesseps, ne lui avait pas envoyé une seule dépêche , ne sortit pas de son silence.

Le surlendemain, il quittait Rome, stigmatisant du nom de « Néron moderne » ce même Mazzini dont il avait loué la capacité, la loyauté et l'énergie. 11 écrivit le même jour à l'Assemblée romaine : « Le public s'est trop occupé de ma personne; il s'inquiète et s'agite, et les héroïques citoyens de Rome s'aperçoivent que quelqu'un les trompe. J'ai des preuves que je suis désigné au poignard d'un assassin, comme la cause du malaise public... Si vous avez à Rome un traître auquel je pardonne , cherchez-le et vous le trouverez. »

Le général Oudinot offrit à M. de Lesseps une cordiale hospitalité à la villa Santucci , qu'il occupait. Le jour même, il fut tenu un conseil de généraux, où M. de Lesseps insista pour que la suspension d'armes fût maintenue au moins jusqu'à ce que le Gouvernement eût envoyé ses ordres. La plupart des généraux voulaient passer outre; ces ordres, on ne les devinait que trop bien. Néanmoins, sur les observations du général Mollière, le conseil se rendit encore à l'avis de M. de Lesseps. Il en profita pour reprendre les négociations. En vue de répondre à l'empressement des généraux qui préféraient attaquer Rome que de rester, à l'approche de la saison des fièvres, dans les cantonnements actuels, il imagina d'offrir d'autres cantonnements plus salubres, aux environs d'Albano ou de Frascati. Un ultimatum conçu dans ce sens, et auquel adhérait le général Oudinot, fut envoyé par M. de Lesseps le 29 mai au triumvirat; la réponse devait être donnée dans un délai de vingt-quatre heures expirant le 30 , à

minuit '. Dans l'esprit du général Oudinot , Rome était comprise parmi les cantonnements qu'il pouvait choisir, ou du moins n'en était pas exclue. Il comptait d'ailleurs si peu sur le succès de cette démarche , et il était si las de ces négociations interminables et stériles, qu'il donna des ordres pour que l'attaque des abords de la place commençât à minuit. M. de Lesseps crut devoir lui rappeler que , dans son opinion , il n'avait pas le droit de séparer l'action militaire de l'action diplomatique.

Cependant les triumvirs et l'Assemblée romaine s'étaient hâtés, et, le 30, à trois heures de relevée (c'està-dire neuf heures avant l'expiration du délai), ils renvoyaient à M. de Lesseps le projet amendé. Dans l'article 2, ils rappelaient l'article 5 de la Constitution française, cet article qui avait été comme le prélude des hostilités et de notre échec du 30 avril; M. de Lesseps le retranchait comme inconvenant. Par l'article 3, Rome était formellement exclue des cantonnements que pouvait choisir l'armée française. M. de Lesseps répliqua : « Je suis d'avis qu'il n'est pas opportun pour notre armée d'occuper dans ce moment la ville de Rome; mais il ne faut pas publier que les portes lui en seront fermées », et il retrancha ce paragraphe. Malgré ces modifications, Oudinot ne voulut rien entendre, et, dans un conseil de généraux qui se tint à quatre heures, il s'oublia jusqu'à un geste de violence envers le plénipotentiaire. Une scène semblable se renouvela dans la nuit; elle eut toutefois pour résultat de faire révoquer au dernier moment, sur toute la ligne de nos avant-postes, les ordres d'attaque immédiate. Mais , au moins sur un point , ce contre-ordre arriva trop

* Article 3 : • L'armée française sera accueillie par les Romains comme une armée amie. Elle prendra les cantonnements qu'elle Jugera convenables , tant pour la défense du pays que pour la salubrité de ses troupes. Elle restera étrangère à l'administration du pays. •

tard, et le Monle-Mario, enlevé par surprise, resta à nos soldats.

Le 31, au matin , M. de Lesseps rentrait dans Rome. Les esprits y étaient fort excités ; une note de l'état-major, dont M. de Lesseps s'était muni, expliqua la méprise de la nuit et calma un peu les colères. L'Assemblée romaine, réunie le même jour extraordinairement en comité secret, adopta à l'unanimité moins trois voix, après une longue discussion, le projet suivant : « Art. 1". L'appui de la France est assuré aux populations des Etats romains. Elles considèrent l'armée française comme une armée amie qui vient concourir à la défense de leur territoire. — Art. 2. D'accord avec le gouvernement romain , et sans s'immiscer en rien dans l'administration du pays, l'armée française prendra les cantonnements extérieurs convenables , tant pour la défense du pays que pour la salabrité des troupes, etc. »

Comment ne pas remarquer que, dans ce projet, l'armée française devenait l'alliée de la République romaine; qu'elle était appelée à concourir à sa défense, qu'elle devait se mettre d'accord avec le gouvernement romain; que toutes ces conditions en un mot entraînaient une reconnaissance effective absolument opposée aux vues du gouvernement français? Voilà donc tout lefruitdeces longues négociations : des cantonnements extérieurs qui plaçaient l'armée française à la porte de Rome et qui lui en interdisaient l'entrée! A la lecture de ces mots , le général s'emporta et déclara qu'il ne signerait pas. M. de Lesseps lui représenta vainement qu'il serait invité à venir habiter Rome avec son état-major et une garde d'honneur : Oudinot n'accueillit ni cette explication, ni les politesses de Mazzini ; il écrivit officiellement à M. de Lesseps qu'il considérait ces conventions comme non avenues; il écrivit au triumvirat que M. de Lesseps, en les signant, avait dépassé ses pouvoirs. M. de Lesseps s'obstina et déclara aux triumvirs

qu'il maintenait l'arrangement signé la veille, « conclu en vertu de ses instructions » , et qu'il partait pour Paris afin de le faire ratifier. Il écrivit au général : « C'est à notre gouvernement à prononcer, et, suivant l'usage, vous ne pouvez enfreindre l'arrangement sur aucun point avant la ratification ou la non-ratification. » Mazzini triomphait de ces contradictions publiques entre le plénipotentiaire et le général en chef.

C'était le 1" juin. Il était trois heures. Les chevaux de poste étaient commandés, M. de Lesseps allait partir, lorsque le chancelier de l'ambassade, M. de Gérando, lui remit, ouverte, une dépêche du ministère que lui faisait passer le quartier général. Elle était ainsi conçue : « Paris, 29 mai 3349, quatre heures du soir. Le ministre des affaires étrangères à M. de Lesseps à Rome. Le gouvernement de la République a mis fin à votre mission. Vous voudrez bien repartir pour la France aussitôt que vous aurez reçu cette dépêche ». A la même heure, le général en chef recevait l'ordre d'entrer à Rome de vive force.

Ainsi se trouvait brusquement terminée la mission de M. de Lesseps, au moment même où il la supposait accomplie ' . Il s'était mépris sur sa tâche : il se crut l'ambassa-

* Un cTécret du 9 juin déféra au conseil d'État l'examen des actes de M. de Lesseps (art. 99 de la Constitution). Le rapport de M.Vivien, adopté dans les séances des 6 et 8 août, concluait ainsi : « Deux faits principaux ont été constatés par cet examen : 1° l'opposition absolue entre les instructions de M. de Lesseps et l'application qu'il en a faite, 2° la signature d'une convention dont les stipulations sont contraires aux intérêts de la France et à sa dignité. Le Conseil d'État reconnaît que M. de Lesseps peut invoquer, pour atténuer ses torts, la difficulté des circonstances, la gravité des questions à résoudre, le dévouement qui lui a fait accepter une mission à laquelle il n'était point préparé et dont il n'avait pas eu le loisir d'approfondir toutes les complications; enfin sa bonne foi, qu'aucun élément de l'affaire n'a donné lieu de révoquer en doute. » Cf. 1° Mémoire présente au conseil d'Etat, et 2° Réponse au ministère, par M. de Lesseps.

deur d'une Assemblée révolutionnaire et d'un Bonaparte qui se souvenait de son passé, tandis que l'objet un peu mystérieux, mais réel, de sa mission consistait à opposer des temporisations à celles de Mazzini, celui-ci attendant une insurrection parisienne et le ministère une majorité parlementaire. M. de Lesseps ne paraît pas s'en être douté : il se conduisit, d'ailleurs, comme s'il ne relevait que de lui-même. M. de Rayneval lui écrivait : « Vous agissez non-seulement 8an3> vous préoccuper des antécédents, mais uniquement guidé par vos inspirations et sans aucune direction écrite du Gouvernement. » Il ne reçut, en effet, de Paris, durant les quinze jours de sa mission, d'autre dépêche que celle qui lui annonça son rappel. Mais comment eût-il réussi? Ne reconnaître ni Mazzini ni le Pape; sonder les vœux des populations, mais n'avoir sous les yeux qu'une cité en effervescence où les violents ont seuls la parole; renverser le gouvernement existant pour lui en substituer un autre provisoire encore; enchaîner l'élan d'une armée avide de revanche : quel rôle ingrat, ou, pour mieux dire, quelle chimère! Aussi le ministère n'aspirait-il qu'à laisser languir la négociation , tandis que M. de Lesseps prétendait la mener à bout.

Il échoua; mais, que les républicains fussent revenus au pouvoir, il n'eût pas réussi davantage. Gavaignac, Lamartine et leurs amis étaient restés fidèles à leurs antipathies contre Mazzini; républicains, ils n'auraient pas admis d'alliance avec la République romaine, et pourtant cette convention signée le 31 mai par M. de Lesseps étaitelle autre chose qu'un traité d'alliance défensive? A qui pouvait-elle sourire? A M. Ledru-Rollin seulement et à ses amis, et M. de Lesseps montra bientôt qu'il n'entendait ni marcher dans leurs rangs, ni se compromettre à leur service. C'est contre eux que la France va combattre à Rome ; notre expédition n'est qu'un épisode de la guerre euro-

péenne que le principe d'autorité, forcé de se défendre, organise partout contre les principes insurrectionnels. Mais, avant d'être vaincu dans sa capitale , Mazzini va l'être à Paris même, d'où il attendait la nouvelle d'une émeute et du triomphe de ses amis.

Sommaire. — Derniers moments de l'Assemblée. — Élection de M. Boulay (de la Meurthe) h la vice-présidence de la République; loi organique du Conseil d'Etat; loi organique électorale. — Ouverture de la période électorale. — Socialistes : luttes intestines; efforts de propagande, socialisme et république. — Conservateurs : M. Guizot; les brochures et le comité électoral de la rue de Poitiers. — Bonapartistes : tendances exclusives , les candidats de l'entourage ; les princes Pierre , Napoléon et Jérôme Bonaparte ; lettre du Président de la République au prince Napoléon. — Listes parisiennes de V Union électorale, des Amis de la Constitution et des socialistes. — Discussion du budget de 1849 : Goudchaux, les économies à outrance ; les budgets de la marine 6t de la guerre; noble résistance de Lamartine. — Questions de cabinet : Dépèche de Léon Faucher blâmée par l'Assemblée; sa démission. — Premiers résultats des élections du 13 mai; victoires des socialistes; le maréchal Bugeaud rêve un coup d'Etat. — Appréciations plus justes : les trois quarts de la nouvelle Assemblée appartiennent aux conservateurs; échec des républicains de 1848; Lamartine non élu, Ledru-RoUin élu par cinq départements; succès médiocres des bonapartistes. — Carte électorale et socialiste. — Irritation de l'Assemblée; elle redoute un coup d'Etat du pouvoir. — Discussions de politique extérieure et intérieure; Joly, Ledru- Rollin; luttes rétrospectives; MM. de Falloux et Trélat : le ministère conserve la majorité. — L'Assemblée constituante n'a pas su finir (28 mai).

C'est le sort de tous les pouvoirs dont la durée est limitée à un terme fixe de s'user plutôt que de se fortifier par le temps. Chaque jour, en ajoutant à leurs services, ôte quelque chose à leur vie, à leur crédit, au dévouement de leurs serviteurs : on se détache aisément de ce qui va finir.

Ainsi arrivait-il de l'Assemblée nationale. Avec la puissance constituante qu'elle retenait encore, et même en descendant au rôle d'Assemblée législative, elle restait, par la dignité et le rang, le premier pouvoir de l'Etat; mais, en ce temps d'instabilité et de fantaisies politiques , c'était un pouvoir déjà vieux qu'un autre plus jeune avait détrôné. L'idée d'une retraite prochaine et nécessaire y troublait le. sens des meilleurs esprits du parti républicain . Les uns voyaient approcher ce moment avec une rage mal cachée, les autres avec une noble tristesse. Quoi! laisser la République en garde à ce prétendant! Après avoir eu l'honneur de la proclamer, consentir à l'abandonner, ayant la certitude qu'elle sera trahie ! Egarée par ces craintes trop excusables; nous allons voir l'Assemblée constituante lutter contre sa destinée; assister, vivante, à l'élection de ses successeurs, compter ceux de ses membres que délaisse le scrutin à côté de ceux qu'il élève; contempler cette majorité monarchique qui afflue en masse, poussée par l'opinion, pour remplacer une chancelante majorité républicaine. Elle s'agite alors en de vains et scandaleux efforts pour désorganiser le Gouvernement, pour mettre en feu la France et l'Europe, pour ébranler la Constitution , à ce point qu'on se demande si , tandis qu'elle affecte de craindre un 18 brumaire que sa turbulence pourrait provoquer, quelques-uns de ses membres ne tâtent pas l'occasion d'un coup d'Etyt parlementaire qui sauverait d'une chute imminente et la République et l'Assemblée elle-même.

L — Un vice-président de la République à élire, la loi organique du Conseil d'État, la loi organique électorale , le budget de 1849 : telle était l'œuvre considérable que l'Assemblée s'était promis d'accomplir avant de se séparer.

Au cours du mois de janvier, le Président de la Repu-

blique présenta trois noms pour la vice-présidence : au premier rang, M. Boulay (de la Meurthe), fils d'un ancien sénateur du premier Empire, très-mélé aux œuvres philanthropiques, ami du Prince, du reste sans caractère politique; au second rang, le général Baraguey d'Hilliers, qui s'était signalé, même à contre-temps, pour son hostilité contre le général Gavaignac : nature trop ombrageuse pour être dévouée; au troisième rang, M. Vivien, récemment ministre des travaux publics sous Gavaignac, autrefois membre de ce tiers-parti qui, sous Louis-Philippe comme sous tous les gouvernements, fournit des candidats utiles et toujours dispos, tempéraments plus administratifs que politiques, La préférence du Prince était clairement indiquée : M. Boulay (de la Meurthe) était, d'ailleurs, pour l'Assemblée comme pour le Président, le moins dangereux et le moins embarrassant des trois candidats. Il fut élu par 417 voix ; M. Vivien en obtint 277.

Pour compléter les pouvoirs déterminés par la Gonstitution , il ne restait plus qu'à organiser le Gonseil d'Etat.

La nouvelle loi modifiait gravement l'institution dans son origine, dans sa composition, dans ses attributions contentieuses et législatives. Le pouvoir exécutif cessait d'avoir la nomination des conseillers d'État; ils étaient élus au scrutin secret par l'Assemblée. Les auditeurs étaient nommés au concours, les maîtres des requêtes par le Gouvernement , sur une liste présentée par le Gonseil d'Etat. Le service extraordinaire fut supprimé. Les attributions législatives sont presque nulles. En principe , le Gouvernement est tenu de soumettre au Gonseil tous les projets de loi dont il a l'initiative; mais les exceptions annulent la règle, et il suffira d'une déclaration d'urgence pour soustraire le Gouvernement à son obligation. De la part de l'Assemblée, le renvoi n'est que facultatif. Seules, les attributions contentieuses sont augmentées : le Gonseil d'État reçoit un pouvoir propre ; jadis il ne donnait que

des avis, désormais il rendra des jugements. A cette indépendance , ]'Etat pourra perdre quelque chose, mais les particuliers gagneront quelques garanties devant cette juridiction d'exception. Les conflits de juridiction n'appartiendront plus au Conseil d'État; la Constitution (art. 89) les défère à un tribunal spécial composé de conseillers d'État et de conseillers à la Cour de cassation, et présidé par le ministre de la justice.

Tel était le Conseil d'État nouveau. Il émanait trop directement de l'Assemblée pour offrir, vis-à-vis d'elle, quelque garantie d'indépendance; il était trop étranger au pouvoir exécutif pour lui être un auxiliaire utile ou qu'il eût avantage à consulter. L'élection de ses membres devait relever surtout de considérations politiques qui ne pouvaient lui do^aer qu'une autorité de circonstance; enfin l'exclusion du service extraordinaire lui ôtait un concours précieux et ne laissait ni à l'État, ni aux intérêts généraux, une représentation suffisante. Dans ces conditions , le Conseil d'Etat pouvait-il suppléer en partie , comme on l'avait espéré, à une seconde Chambre, se placer entre les deux pouvoirs , leur prêter son appui, faciliter leurs relations, et, suivant les expressions du rapporteur de la Constitution, « tempérer ce que l'Assemblée unique pourrait avoir de trop hardi, ce que le Gouvernement pourrait avoir d'arbitraire » ? En fait, son influence politique fut nulle.

La loi électorale ne comportait ni nouveauté ni surprise : le texte de la Constitution , le décret du 5 mars 1848 pour les élections à la Constituante, celui du 25 octobre pour l'élection présidentielle, en avaient réglé à l'avance les principales dispositions (vote au scrutin secret , vote au cheflieu de canton, vingt et un ans d'âge, six mois de domicile) . Pour les élections municipales, l'Assemblée avait exigé un domicile d'une année; malgré les observations de MM. Guigues de Champvans et Mortimer-Ternaux , elle

maintint le domicile de six mois. La division du canton en circonscriptions corrigeait ce que la Constitution avait de rigoureux en ne permettant pas le vote à la commune. Le projet n'accordait que trois circonscriptions, l'Assemblée en exigea quatre; elle décida aussi que ces circonscriptions seraient déterminées par le préfet en conseil général, et non pas, comme le voulaient les partisans de la centralisation, MM. Favre et Billault, par le Conseil d'Etat. Les militaires sous les drapeaux furent admis au scrutin : au nom de la discipline, M. Callet, à la troisième lecture, demanda vainement leur exclusion; sa motion fut accueillie par les cris de la gauche et par la question préalable. Il obtint seulement, malgré MM. Ducoux et Charras, la suspension des droits électoraux pour les corps d'armée en campagne.

Quelle serait là proportion de voix nécessaire pour être élu? Il était impossible de compter d'une façon normale sur une majorité absolue. Le Gouvernement provisoire avait fixé le minimum à 2,000 voix. Il était difficile de descendre plus bas. M. de Kerdrel proposa le sixième des électeurs inscrits et le quart des votants ; M. Wolowski demandait le cinquième des inscrits. Il aurait donc suffi, pour constituer un vote valable, de 20,000 suffrages exprimés par 100,000 électeurs inscrits! L'Assemblée abaissa encore cette proportion et la réduisit, d'accord avec la commission, au huitième des inscrits, soit 12,500 sur 100,000! Si coupable que fût l'indifférence des 87,500 abstenants, comment attribuer une influence raisonnable, étant donnée la loi du nombre, à ces 12,500 électeurs plus actifs que les autres et dont l'infime minorité pouvait former une majorité de hasard?

Le Constitution avait laissé à la loi organique le soin de désigner les citoyens qui , à raison de leurs fonctions ^ seraient frappés d'une incapacité soit relative, soit absolue. Bien que, d'après Pierre Leroux, la souveraineté du

peuple ne dût pas subir ces entraves imposées à ses choix par l'arbitraire de ses mandataires, c'était sur les bancs où il siégeait que se rencontraient les législateurs les moins respectueux de cette souveraineté. On a vu, lors des élections à la Constituante, comment, malgré les recommandations de M. Ledru-Rollin , les fonctionnaires de la République s'étaient précipités dans les candidatures, sans s'inquiéter du système des incapacités dites territoriales. Devenus législateurs, ils reprirent leur austérité de principes d'avant Février. Magistrats amovibles et inamovibles, préfets et sous-préfets, archevêques, évéques et vicaires généraux, ingénieurs en chef et d'arrondissement; recteurs et inspecteurs d'académie, inspecteurs dés écoles primaires; receveurs généraux et particuliers des finances; directeurs des contributions , de l'enregistrement et des douanes; conservateurs et inspecteurs des forêts, furent déclarés incapables d'être élus, en tout ou en partie, dans leur ressort et même pendant les six mois qui suivraient la cessation de leurs fonctions. Directeurs et administrateurs de chemins de fer étaient atteints d'une incapacité absolue, ainsi que toute personne engagée dans un marché avec l'État. Il n'était pas jusqu'aux ministres que M. Frédéric Bastiat ne voulût écarter de l'Assemblée, dans l'idée qu'il rendrait impossibles les compétitions de portefeuilles. Mais, si les ministres furent épargnés , les sous-secrétaires d'Etat ne le furent pas.

Dans quelle classe sociale les électeurs iraient-ils donc désormais chercher des candidats? Les hommes auxquels des études spéciales avaient ouvert l'accès des fonctions publiques se trouvant légalement éliminés tant qu'ils sont en fonctions , serait-ce aux anciens fonctionnaires des régimes déchus mis en disponibilité, qu'il faudrait demander l'expérience des choses politiques , ou bien aux oisifs de la fortune, singulier choix pour une démocratie, ou bien enfin à ces gens sans racines dans le pays, qui cou-

rent la carrière des révolutions? L'abus qu'on voulait fuir était-il si à craindre? Quelle influence sérieuse un président de tribunal, un premier président de Cour d'appel, un recteur, un inspecteur des forêts peut-il exercer sur 100 ou 200 mille électeurs? Justifiable sous le régime du suffrage restreint, cette incapacité ne s'explique plus avec le suffrage universel.

Ces exclusions avaient un autre inconvénient qui tenait encore au nouvel organisme. Puisque la Constitution n'avait admis qu'une seule Assemblée, il était à souhaiter que les éléments conservateurs et même timides s'y trouvassent rapprochés des éléments hardis ou téméraires que certains collèges ne manqueraient pas d'y introduire. L'Assemblée, n'ayant pas de contrepoids dans une Assemblée rivale, devait le trouver en elle-même. Il fallait qu'elle ne fût pas tout entière, et dans tous ses membres, aveuglément livrée à la politique et aux passions qu'elle inspire; les tempéraments plus calmes d'administrateurs en exercice la rappelleraient aux exigences de la pratique. La politique n'est trop souvent qu'une crise : l'administration, c'est la vie quotidienne. Or, puisque la Constitution avait créé entre le Président et l'Assemblée des conflits inévitables auxquels on ne connaissait pas d'autre dénoûment que l'abnégation de l'un des deux pouvoirs, n'auraitil pas été prudent de permettre à la modération de pénétrer dans l'Assemblée pour adoucir les chocs et guérir les blessures?

Votée le L") mars, la loi électorale, publiée le 19, devenait immédiatement exécutoire. Les délais exigés par les formalités à remplir formaient une période de rigueur de quarante-huit jours, que la loi avait portée à cinquante. Ce délai expirait le 8 mai ; les élections devant avoir lieu le dimanche qui suivait la clôture des listes, c'est au 13 mai que se trouvait, dès ce moment, fixée la réunion des comices électoraux.

II. — Dès que la date des élections fut connue , la lutte électorale commença. Trois partis s'y dessinaient : les socialistes, les conservateurs, les bonapartistes.

Le socialisme était devenu, pour l'extrême gauche et ses partisans, le nom générique de la République. Qu'était le socialisme? D'abord un mot vague et sans signification précise, tel que les aime la révolution, pouvant faire illusion aux naïfs et les séduire , prophétisant à volonté ou amélioration ou bouleversement : « J'avoue, disait un jour M. Jules Favre à la tribune, qu'après tous les livres qui ont été écrits, après tous les discours qui ont été prononcés, j'en suis encore à comprendre ce que c'est que le socialisme, et je crains que le socialisme ne soit une immense et flasque hyperbole qui a servi aux uns à cacher leurs faiblesses et leurs vieilleries philosophiques, et aux autres leur conspiration contre la liberté et la République. Le socialisme est un mot complexe et qui par lui-même ne dit rien. Parmi les socialistes, j'aperçois un pêle-mêle de philosophes , de rhéteurs et de penseurs qui ne demandent qu'une chose, si on les laissait faire en liberté : c'est de s'entre-dévorer , et cela , permettezmoi de le croire, au profit de la société. » (Séance du 19 mars 1849.)

Les philosophes socialistes donnaient en effet à leurs adeptes et au monde un triste spectacle. Sommés de mettre en pratique des plans si pompeusement annoncés, ils ne rencontraient, au contact de la réalité, que le dément* le plus complet et le plus honteux, Cabet envoyait au Texas, que ses promesses transformaient en une Icarie fortunée, ses crédules auditeurs, qui ne trouvaient dans ce paradis de leurs rêves que l'isolement et la ruine. Proudhon lançait le programme de la Banque du Peuple, cette « entreprise qui n'eut jamais d'égale, qu'aucune n'égalera jamais » . Mais à peine avait-il posé les premières pierres de cette tour de Babel, qu'elle s'écroulait avec fracas, en

dépit des forfanteries et des blasphèmes de son inventeur'. L'impitoyable dialecticien, si rude aux fantaisies d'autrui , n'était comme ses confrères qu'un utopiste , mais doué d'un orgueil plus grand. Du reste, son crédit tomba, même en Cour d'assises, et le jury, si complaisant d'ordinaire, condamna sans façon l'insulteur du pouvoir, déguisé en réformateur. Un tenant attardé du fouriérisme, Considérant, après avoir demandé à l'Assemblée quatre séances de nuit pour exposer ses plans de rénovation sociale , sollicitait de l'Etat la concession de douze cents hectares dans la forêt de Saint-Germain pour y établir un phalanstère. Le ridicule que rencontra sa motion le sauva de celui qui aurait couronné sa tentative. Ce n'était pas assez, et les deux rivaux en socialisme, Proudhonet Consi-

1 On ne peut se dispenser de citer quelques lignes de ce prospectus où la fylle, l'orgueil et le ridicule se donnent la main. « Je fais serment, écrivait Proudhon , devant Dieu et devant les hommes, sur l'Evangile et sur la Constitution, que je n'ai jamais eu ni professé d'autres principes de réforme sociale que ceux relatés dans le présent acte...; je déclare que, dans ma pensée la plus intime, ces principes, avec les conséquences qui en découlent, sont tout le socialisme et que hors de là il n'est qu'utopie et chimère... Ceci est mon testament de vie et de mort... Si je me suis trompé, la raison publique aura bientôt fait justice de mes théories; il ne me restera qu'à disparaître de l'arène révolutionnaire, après avoir demandé pardon à la société et à mes frères du trouble que j'aurai jeté dans leurs âmes et dont je suis, après tout, la première victime. Que si, après ce démenti de la raison générale et de l'expérience, je devais chercher un jour, par d'autres moyens, par des suggestions nouvelles, à agiter encore les esprits et entretenir de fausses espérances , j'appellerais sur moi , dès maintenant, le mépris des honnêtes gens et la malédiction du genre humain. » Et plus loin : « Je veux changer la base de la société , déplacer l'axe de la civilisation, faire que le monde qui, sous l'impulsion de la volonté divine, a tourné jusqu'à ce jour d'occident en orient, mû désormais par la volonté de l'homme, tourne d'orient en occident... J'ai piis mon point d'appui sur le néant, et j'ai pour levier une idée... C'est avec cela que l'homme, l'éternel rival de Dieu, doit créer le monde de l'industrie et de l'art, la deuxième génération de l'univers. » Dementat ■perdeie quos vult Jupiter.

dérant, entrèrent en lutte l'un contre l'autre, se prodiguant réciproquement les injures et renouvelant la dispute classique de Trissotin et de Vadius.

Que ces hommes répudiés par l'opinion, que ces doctrinaires du socialisme qui échouaient dans le ridicule n'aient conservé sur leurs adhérents politiques aucune influence , comment s'en étonner? En décadence comme doctrine, le socialisme se fit politique; en renonçant ses anciens chefs, il multiplia ses disciples; il s'appelait naguère Louis Blanc, Cabet, Proudhon, etc. : désormais il s'appellera légion. Qu'on ne lui demande plus d'affirmations, de projets, de plans de réforme ayant une apparence positive : il a eu en ce genre trop de mésaventures pour y persister. Ce n'est plus qu'un mot complexe et vide, qui dissimule une prétentieuse négation. La destruction est le secon4 article de son symbole, comme la négation en est le premier ; il veut renverser, sans dire ni savoir ce qu'il mettra à la place. Les politiques qui le dirigent en le méprisant ne lui permettent que l'agitation continue et les convoitises sociales. La propagande ne tombe plus de ces lèvres dédaigneuses des chefs d'école qui ne songent qu'à eux-mêmes : elle se généralise, elle s'étend en surface. Le socialisme cesse d'être une science fermée qui ne découvre ses secrels qu'aux adeptes ou qui n'est accessible qu'aux privilégiés de l'intelligence ; c'est une doctrine banale, basse, purement sensuelle qui, dans l'histoire de la philosophie, s'appellerait le matérialisme et, dans notre histoire politique, le jacobinisme. Elle pénètre, elle s'acclimate dans l'atelier, dans la chaumière, dans les chambrées; elle compte moins de clubs, mais chaque cabaret en devient un. Elle n'a recours ni au livre, ni à la revue, qui s'adressent aux esprits cultivés ; mais le petit livre, la brochure, la feuille volante , l'almanach, circulent dans la boite du colporteur, distribuant la haine, la négation, la calomnie, et, par une science faussée, disséminant une

ignorance systématique et subversive. A l'ouvrier, au paysan nouvellement enrôlé, on ne demande plus une action immédiate. Des banquets dits patriotiques en Thonneur de glorieux anniversaires, des arbres de liberté, des bustes de plâtre figurant la déesse de la Révolution avec des bonnets rouges pour la coiffer : cet appareil innocent, ces manœuvres anodines gagnent plus d'adhérents qu'une conspiration mystérieuse au bout de laquelle on pressent la prison, les pontons, l'exil. lia conspiration n'en existe pas moins; mais, au lieu d agir dans l'ombre, elle est patente , publique : c'est un parti politique qui se fait sa place au soleil et qui s'achemine par les voies légales au triomphe de ce qu'il appelle la République!

Désormais, le nom de républicain n'est rien à côté de celui de socialiste : celui-ci est le mot de passe. Les socialistes disposent de la popularité, de l'influence; pour réussir, on peut ne pas prendre leurs doctrines , mais il faut prendre leur livrée. Tout ce qui a tenu au gouvernement en 1848, tout ce qui a respecté ou fait respecter, fût-ce dans la plus faible mesure, le principe d'autorité, est suspect et ennemi. Nous avons vu , le 22 septembre 1848, au banquet du Chalet, Ledru-Rollin surmonter ses vieilles et publiques répugnances contre l» socialisme pour capter sa bienveillance et se relever des. rares services qu'il avait pu rendre à la cause de l'ordre ; nous l'avons entendu à la Cour de Bourges atténuer volontairement son rôle et incliner devant Blanqui l'autorité qu'il avait un jour loyalement exercée. Ces palinodies sans dignité ne resteront pas sans récompense.

On a vu avec quel ensemble les socialistes avaient voté aux élections partielles des 5 juin et 17 septembre 1848. Leur ambition avait grandi avec le succès. Les ouvriers étaient à eux : ils aspirèrent à conquérir les paysans, l'armée, le clergé même. Aux paysans, ils promettaient le remboursement du milliard des émigrés , celui des quarante-

cinq centimes, un communisme brutal; à l'armée, dont ils affectaient d'épouser les souffrances, ils proposaient des sous-officiers tirés de son sein, qui devaient la défendre contre la prétendue tyrannie des officiers. Dans le clergé, ils cherchaient à semer la division , et se prenaient tout à coup d'un vif intérêt pour les desservants des campagnes, auxquels ils promettaient l'inamovibilité assurée déjà aux curés de canton.

De la terre d'exil où il vivait encore, le chef du dernier cabinet de Louis-Philippe jeta le cri d'alarme : « L'ordre est bien plus attaqué qu'on ne pense et bien moins défendu qu'il ne faut. Attaqué jusqu'au fond, sans relâche, partout, dans le Gouvernement, dans la société , au foyer de la famille, dans le secret du cœur de 1 homme, par des révolutionnaires passionnés, effrénés, infatigables, insatiables; défendu seulement à la surface, au dernier moment, sur le point où le mal éclate, par d'honnêtes gens pleins de doute, qui savent mourir pour que la société ne meure pas elle-même, mais qui ferment les yeux et s'endorment dès qu'il n'est pas absolument impossible de croire que la société peut vivre. C'est beaucoup trop peu. Il faut à l'ordre, contre de tels périls, autre chose que de telles victoires. »

Ces éléments du parti de l'ordre, M. Cuizot les trouvait dans trois gouvernements qui avaient successivement régi la France : l'Empire, la Restauration, la Monarchie de 1830. Il excluait les républicains : a Soit faute de sagesse, ou de force, ou de durée, la République ne compte point jusqu'ici parmi les gouvernements sérieux de la France depuis soixante ans. La France a été bouleversée ou opprimée , jamais régulièrement et efficacement gouvernée par la République. C'est une forme de gouvernement qui, mise à l'épreuve, n'a pas encore fait ses preuves parmi nous. » Mais ces trois partis devaient s'unir sincèrement, sans abdiquer leur passé, sans renoncer à l'avenir : « Point de

politique rétrospective : elle ranimerait entre les hommes d'ordre de vieilles luttes; point de politique anticipée : elle ferait éclater des luttes que rien ne rend inévitables et qui rendraient impossibles des rapprochements aujourd'hui nécessaires... Vérité dans le présent, liberté dans l'avenir : à ces deux cotiditions, l'union sérieuse de tous les éléments du parti de l'ordre est possible '. » .

« Il faut que le parti de l'ordre s'organise ! » C'était le sentiment général. Il fallait voler au secours non-seulement de la société, mais de la République! Il fallait la défendre contre ses prétendus amis, moins comme étant la République que comme offrant l'image d'un gouvernement! Les groupes monarchiques de l'Assemblée entreprirent cette tâche sans hésitation.

En face des socialistes, les autres partis n'avaient dautre nom à prendre que celui de conservateurs. Le suffrage universel ne comporte ni ne connaît les nuances : il court aux extrêmes, il a besoin d'une idée nette qui le guide et d'une idée unique. La « conservation sociale » fut ce mot de guerre! Nous avons déjà parlé de la réunion parlementaire qui se tenait au Conseil d'Etat. Formée dans les premiers jours de juin 1848, composée de jeunes représentants du peuple , étrangers jusque-là à la vie politique, peu à peu elle avait admis dans son sein d'anciens parlementaires, MM. Thiers, Mole, Berryer, Montalembert, etc. Du droit de l'expérience, de l'activité, de son esprit d'organisation , M. Thiers y avait promptement conquis un rôle prépondérant, discipliné ces forces qui risquaient de s'égarer, et constitué un groupe compact qui, dans les scrutins de l'Assemblée, avait son influence et son autorité.

Le danger social et l'approche des élections provoquèrent deux ordres de mesures. Le 28 mars, une souscription,

* La Démocratie en France, par M. Guizot. Avril 1849.

qui s'éleva en quelques heures à cinquante mille francs , permit d'organiser une propagande de brochures, destinées à combattre celle du socialisme. Du même coup, un comité fut institué pour centraliser et diriger l'action électorale.

En quelques semaines, de nombreux essaims de brochures s'échappèrent du laboratoire de la rue de Poitiers. MM. Louis Veuillot, de YUnivers, Théodore Muret, de VUnion, Adolphe Baudon, depuis président général de la société de Saint-Vincent-de-Paul , le maréchal Bugeaud lui-même, contribuèrent à cette œuvre avec beaucoup d'autres écrivains'. Le nombre des exemplaires vendus ou distribués fut considérable : 577,000! Mais, de l'aveu même des auteurs , le résultat pratique resta fort au-dessous des espérances, et la statistique, bien plus que la propagande, rencontra satisfoction dans ce déluge de pamphlets moraux. Est-ce bien d'ailleurs par des publications de commande , et en général par des œuvres de presse, qu'on peut lutter avantageusement? La force de défense est toujours inférieure à celle d'attaque. Sur quel principe, sur quelle base religieuse ou philosophique s'appuyaient la plupart des honorables écrivains? Les uns invoquaient très-sincèrement les croyances chrétiennes, mais par des arguments purement humains et sous l'unique protection du bon sens et de la raison régénérée; les autres ne se réclamaient que de ces vagues principes sociaux qui, le christianisme mis de côté, n'ont plus de fondement solide qui les soutienne. « L'ordre » , ce mot si à la mode alors et qui, de par la République, l'est redevenu depuis, n'est qu'un fait brutal ou une simple

1 M. Louis Veuillot, 80US le pseudonyme de Jérôme Couturier, publia deux brochures : Noir et Rouge, et Dialogues avec ma cuisinière; M. Baudon, sous l'anonyme, le Socialisme devant le bon sens populaire; le maréchal Bii{;eaud : le Socialisme et le Travail en commun et Veillées d'une chaumière de la Vendée.

apparence , un vernis qui recouvre peut-être un mal interne et profond, s'il n'a été préparé et s'il n'est iTiaintenu par une foi énergique et commune. Et comment ne pas reconnaître aujourd'hui que, à l'exception de quelques hommes que leurs noms suffisent à désigner, la plupart de ceux qui se rangeaient sous le drapeau de « l'ordre » étaient des néophytes sans autorité, des gens qui avaient donné plusieurs fois le signal des révolutions, des héros de 1830 ou des banquets de 1847, des hommes politiques surtout, suspects de ne chercher, dans leurs revendications en faveur de l'ordre social, qu'un résultat politique?

Restait l'action directe électorale. Un comité oii figuraient MM. Thiers, de Rémusat, Duvergier de Hauranne, de Parieu, de Kerdrel, Sauvaire-Barthélemy, etc., centralisait les efforts. Tous les partis y étaient représentés^ mais dans des proportions inégales. Les deux tiers appartenaient aux anciens députés dynastiques, parmi lesquels se trouvaient mêlés deux ou trois républicains modérés, entre autres M. Garnier-Pagès et deux ou trois bonapartistes; les légitimistes n'avaient que le tiers. M. de la Rochejacquelein craignit que la proportion adoptée ne trahît l'intention de préparer l'avènement d'une régence ou d'un empire juste-milieu, et, comme il ne voulait se dévouer alors qu'à la légitimité ou à la république, il donna sa démission. M. de Montalembert mit à la disposition du comité électoral les cadres de l'ancien comité de la liberté religieuse qui avait fonctionné sous Louis-Philippe avec un certain succès; il adjura ses correspondants « de suivre avec ardeur la lutte électorale, de soutenir les candidats catholiques, à l'exception de ceux qui se seraient laissé prendre aux erreurs socialistes, et de ne pas repousser d'anciens adversaires qui s'étaient ralliés au drapeau de la religion et de l'ordre. »

Le comité de la rue de Poitiers ne s'immisçait pas dans .es polémiques locales , comme avait fait le National en

iSS LIVRE TROISIEME.

avril 184^; il admettait sur ses listes tous les partis, et, suivant le conseil de M. Guizot, il réservait l'avenir. M. Guizot n'était pas expressément candidat , mais il aurait souffert qu'on le présentât. Les événements de 1848 avaient effacé son impopularité. Il se plaisait à rappeler qu'il avait donné sa démission la veille de la chute du trône; qu'elle avait été secrètement désirée et presque suggérée par le roi, mais qu'en abandonnant son ministre, le roi s'était abandonné lui-même. Le rôle de résistance qu'il avait cru nécessaire alors, tous les hommes d'État qui avaient eu part au gouvernement l'avaient repris tour à tour : Lamartine, Gavaignac, Louis-Napoléon, et son ancien adversaire, Odilon Barrot, et son rival depuis 1840, M. Thiers. Quel candidat semblait plus naturellement indiqué? Cependant de vieilles animosités se réveillèrent autour de l'ancien député de Lisieux; on essaya de l'intimidation sur les électeurs, et non-seulement sa candidature ne fut pas posée , mais le comité de la rue de Poitiers refusa d'y prêter les mains, on peut deviner sous quelles influences. M. Léon Faucher, ministre de l'intérieur, alla plus loin, et, dans une lettre au préfet du Calvados, il déclara que « l'élection de M. Guizot n'était pas désirable, qu'elle pouvait avoir l'air d'une protestation contre la République et diviser les amis de l'ordre » . Ainsi fut écarté du scrutin, par une intrigue sans dignité, • l'homme qui avait donné au parti de l'ordre un nom, une formule et un programme.

Les bonapartistes figuraient dans le comité de la rue de Poitiers : il n'en existait pas moins un comité central napoléonien. Dès le mois de janvier, un sieur Aristide Ferrère, volontaire empressé, mais facile à désavouer, publiait une série de circulaires adressées aux électeurs des campagnes et aux ouvriers de dix-sept départements (2 janvier- 5 avril), signalant les élections prochaines comme devant compléter l'œuvre qu'avait commencée le scrutin du

10 décembre. La politique de l'avenir se résumait, suivant lui, dans ces trois termes : « Nouvelle génération , suffrage universel, empire électif et décennal. » S'il n'était pas autorisé, il était bien digne de l'être '. Il ne recommandait pas de candidats, mais il déterminait dans quelles classes d'hommes politiques ils devaient être choisis : « amis de Louis-Napoléon Bonaparte; hommes de vingtcinq à trente-cinq ans qui n'ont pas figuré dans le personnel des anciens gouvernements, ou qui ont montré du dévouement à la famille Bonaparte; anciens magistrats, militaires ou administrateurs restés fidèles à la mémoire de l'Empereur; propriétaires qui n'auront pas servi le gouvernement de Juillet; membres de l'opposition sous le ministère Guizot; républicains modérés qui veulent l'ordre et la stabilité. »

Cette politique exclusivement personnelle et dynastique ne s'exprimait pas seulement dans ces circulaires sans crédit; des comités électoraux napoléoniens se chargeaient de la propager. Le principal était présidé par le général Piat, assisté de MM. Laity, de Persigny, Bataille, de Mésonan, amis particuliers du Prince, ses complices à Strasbourg et à Boulogne. A côté d'eux, d'anciens officiers de l'Empire : MM. Bésuchet, dit de Saunois, Temblaire, Thiérion'. MM. Napoléon Lepic, de Bruc; le chef du secrétariat de la présidence, Eugène Briffault, jouaient dans cette partie le double rôle de candidats et de courtiers

1 Aristide Ferrère fut poursuivi, mais en juillet seulement, à raison de ce programme; il fut défendu par M® Chaix-d'Est-Ange et acfjuitté. En août 1850, il recevait 20,000 fr. sur la cassette du Prince. (Papiers et Correspondance de la famille impériale, t. II, p. 126. (Ed. Garnier.)

- Bésuchet de Saunois avait été en 1848 un agent électoral volontaire; sous l'Empire, il fut nommé inspecteur général de première classe des prisons. — Temblaire, candidat malheureux, devint sous-préfet de Mostaganem. — TLiérion eut, le 2 décembre, la direction de la prison de Mazas ; en 1863 , il était gouverneur du château de Saint-Cloud (Jbid.)

électoraux. C'était là le groupe des bonapartistes purs, gens pleins de foi sans doute, mais d'une obscurité politique telle qu'on se demande comment ils osaient courir les chances d'une campagne électorale, ou comment le Président de la République leur permettait de s'autoriser de son nom. Le comité tout entier appuyait chacun de ses membres dans une circulaire qui servait de modèle pour tous les collèges : « Vous avez compris, écrivait-il, qu'en envoyant à la Chambre des hommes choisis parmi les amis les plus dévoués de Louis-Napoléon, c'était en quelque sorte voter une seconde fois pour lui. »

Entre tous ces candidats, il en était deux qui, se prévalant de leur origine, tentaient d'exploiter à leur profit la popularité soudaine dont le suffrage universel avait investi les Bonaparte: l'un, Pierre Bonaparte, fils de Lucien, se flattant, comme son père, d'un sévère républicanisme; l'autre , fils de Jérôme , s'égarant volontiers sur la Montagne, conformera e»it à la tradition de sa maison , mais n'enchaînant ses votes à aucune politique soit de gauche, soit de droite. Tous deux trouvaient étrange que le Prince Louis-Napoléon eût réussi à surprendre la faveur populaire au point d'être devenu le chef, non-seulement de la France, mais, ce qu'ils lui pardonnaient moins, de la famille Bonapa/te. Le prince Jérôme, dernier survivant des frères de l'Empereur, ancien roi de Wurtemberg, ne ' supportait pas sans quelque aigreur secrète son rôle subalterne; mais, déjà sur l'âge, aimant comme dans sa jeunesse les plaisirs et la vie facile, nommé, d'ailleurs, par son neveu gouverneur des Invalides, tout en maugréant, il ne querellait pas la fortune et conseillait la prudence et l'union.

Pour satisfaire l'ambition du prince" Napoléon , pour l'éloigner peut-être, le Président l'envoya en mission extraordinaire à Madrid. En traversant les départements de l'Ouest pour se rendre à son poste , le jeune prince ne

négligea pas le soin de sa candidature : il discourait, il critiquait les partis monarchiques; il les représentait comme exerçant une absolue domination sur le Président de la République; il insistait sur la nécessité d'élire des républicains et même des socialistes pour faire contrepoids et arracher son cousin à de fatales influences. Le comité de la rue de Poitiers s'alarma du langage tenu par un ambassadeur de la République; le Président ne vit pas sans en concevoir d'ombrages ces candidatures multiples qui pouvaient, dans l'avenir, lui créer des rivalités jusque dans sa famille. Le régime parlementaire lui laissait si peu d'occasions de communiquer avec le public qu'il saisit celle-ci avec empressement; mais sa lettre marquait moins l'intention de désapprouver le langage de son cousin que celle de distinguer sa politique et ses vues, personnelles de celles du parti modéré. « Tu me connais assez, écrivait-il, pour savoir que je ne subirai jamais l'ascendant de qui que ce soit, et que je m'efforcerai sans cesse de gouverner dans l'intérêt des masses et non dans

l'intérêt d'un parti C'était à toi, moins qu'à tout autre,

de blâmer en moi une politique modérée, toi qui désapprouvais mon manifeste, parce qu'il n'avait pas l'entière sanction des chefs du parti modéré » Le prince Napoléon retint surtout le désaveu que recevaient ses discours; il n'acheva pas son voyage et rentra en France, laissant l'opinion dans le doute s'il était le complaisant secret du Président, ou si, l'occasion aidant, il n'aspirerait pas à le supplanter.

Quoi qu'il en soit, ce soin que prenait le Président de distinguer sa cause de celle de la rue de Poitiers, sans l'en séparer encore , venait à l'appui des efforts que faisait, dans ce sens, le comité central napoléonien. Mais le personnel qu'il avait sous la main était encore bien insuffisant: il importait de présenter au public une apparence de nombre et de puissance , comme on lui offrait déjà une

apparence d'organisation. Il afifecta donc de patronner même les listes qu'il n'avait pas inspirées, afin , en cas de succès, de s'en assurer l'honneur avec une réputation d'influence. C'est ainsi que, sur les listes du comité central napoléonien, on voyait les noms de MM. de Falloux, Ghangarnier, Thiers, Dufaure, de Tocqueville, Daru, Raudot, Casimir Périer, et de républicains comme MM. Barthélémy Saint-Hilaire, Duclerc, Garnier-Pagès, etc. Autant de candidats, autant d'homn)es qui, aux yeux d'électeurs ignorants ou trompés , passeraient pour enrôlés sous le drapeau du bonapartisme. Comment en douter lorsque, au bas de cette liste, on lisait cette phrase significative : « Si donc, comme nous, vous aimez le neveu de l'Empereur, votez pour cette liste et vous aurez achevé votre ouvrage ? »

Paris résumait, comme d'ordinaire, les diverses tendances des partis. Il y avait trois listes principales : celle de V Union électorale, qui représentait la rue de Poitiers; celle des Amis de la Constitution ou républicains modérés, celle des socialistes.

Ïj' Union électorale, composée de comités d'arrondissement et de quartier, avait présenté une première liste de 50 noms, sur laquelle 55,000 électeurs, qu'on aurait pu appeler de premier degré, avaient choisi au scrutin les 28 noms qui devaient former la liste définitive. Les noms des membres du cabinet s'y rencontraient avec ceux de MM. Thiers, Changarnier, de Montalembert, et quelquesuns de couleur bonapartiste, comme Lucien Murât. On y voyait aussi un groupe de républicains : MM. Dufaure , Cavaignac, de Lamoricière, Marie et Ferdinand de Lasteyrie, ce qui prouvait bien que les électeurs , trop nombreux pour être exclusifs, se souvenaient des services rendus et ne confondaient pas tous les républicains dans la même proscription.

Les Amis de la Constitution présentaient MM. Arago,

Bastide, Bûchez, Lamartine, Marrast, Garnot, Dupont (de l'Eure), Billault, Jules Favre, etc.

Les socialistes av^ent descendu l'échelle des célébri-i tés; à côté de MM. de Lamennais, Ledru-Rollin , Bac, Gabet, Félix Pyat et Proudhon, ils plaçaient Thoré, Vidal, Ribeyrolles; auprès de Gonsidérant et d'Agricol Perdiguier, apparaissaient les noms presque inconnus des Sa\ary, Mallarmet, Hizay, Hervé, Montagne, dont quelques-uns avaient été. Je 23 avril 1848, candidats du Luxembourg. Entre tous ces noms , il faut signaler ceux du sergent Rattier et du caporal Boichot, candidats choisis dans les grades inférieurs comme par une avance de la démocratie égalitaire à ses frères de l'armée. Le National ayant inscrit ces deux noms à côté de ceux des républicains qu'avait adoptés V Union électorale, MM. Dufaure, Gavaignac et autres furent invités à opter, et , comme ils n'en faisaient rien, Y Union électorale raya leurs noms et y substitua ceux des généraux Gourgaud et de Bar, du général Piat, de Louis-Lucien Bonaparte et de M. Garnier-Pagès.

Gomme on le voit, le suffrage direct était partout remplacé en fait par le suffrage à deux degrés. C'était la conséquence du scrutin de liste. Gomment permettre à la fantaisie individuelle de disséminer les votes, alors qu'un parti, docile à la discipline, faisait concentrer les siens? Ge n'étaient plus des électeurs qui se comptaient ; c'étaient de grands partis qui allaient se heurter par masses.

in. — L'Assemblée, sur un amendement présenté par M. Pascal Duprat, avait ajouté le budget de 1849 aux lois qu'elle devait voter avant de se séparer. Ce budget avait été préparé par M. Trouvé-Chauvel, le dernier ministre des finances de Gavaignac, dans des conditions d'économie toutes Spartiates. Cependant la commission que présidait

Goudchaux s'était étudiée à réduire encore la dotation des services. Ni les nécessités du travail national à réorganiser, ni les subites exigences que pouvait provoquer la situation générale de l'Europe n'avaient fléchi son austérité. Goudchaux n'apercevait que les charges léguées à la République par la Restauration et le Gouvernement de Juillet, sans tenir compte ou de la prospérité générale qui aidait à les supporter ou des résultats qui avaient été atteints. Ces récriminations rétrospectives n'étaient destinées qu'à diminuer la responsabilité de la République ou de ses ministres. L'ébranlement soudain causé par la chute d'un gouvernement et l'avènement d'un nouvel ordre de choses n'avaient-ils pas alarmé les intérêts et troublé la sécurité? Les doctrines publiquement soutenues au Luxembourg, avec la tolérance du pouvoir; les ateliers nationaux si funestes au travail, à la tranquillité, aux finances; les circulaires de M. Ledru-Rollin et l'attitude de ses commissaires; l'agitation de la rue fomentée à Paris et dans les départements, toutes ces causes n'avaient-elles donc pas propagé la défiance, suspendu le cours de l'industrie, arrêté le commerce, vidé les caisses publiques? Ces malheurs ou ces fautes de la République, qui les connaissait mieux que Goudchaux? qui les avait plus tôt et aussi publiquement que lui combattues ou déplorées ?

Mais il n'était plus ministre, il n'avait plus l'espoir de le redevenir, et les théories financières qu'il avait dû, étant au pouvoir, ajourner devant la désapprobation de l'Assemblée, il les reprenait avec complaisance comme un instrument d'opposition. Il voulait à tout prix un budget en équilibre, et, comme la chose était provisoirement impossible, plus il insistait sur des modérations irréalisables, plus il espérait qu'à bout de moyens l'Assemblée se retournerait vers ces projets qu'elle avait repoussés naguère et qu'elle s'estimerait trop heureuse d'examiner aujourd'hui. C'était là le but mystérieux auquel tendait

CHUTE DE LA CONSTITUANTE. 12i)

Goudchaux; comment supposer, en effet, qu'il ne poursuivît ces économies dangereuses que par un étroit sentiment d'homme de métier, comptable modèle, mais politique sans prévoyance et sans jugement?

Les représentants d'extrême gauche avaient des visées tout autrement radicales. M. Mathieu (de la Drôme) se chargea de les exposer à la tribune. Il réduisait tout, les recettes comme les dépenses. Restitution des quarantecinq centimes, abolition du tiers restant sur l'impôt du sel, suppression totale de l'impôt des boissons : voilà les trois points principaux du programme des républicains rouges, comme ils s'appelaient eux-mêmes. L'impôt sur le se4 avait été (28 décembre) réduit déjà des deux tiers, soit 40 millions de perte pour le Trésor; il s'agissait d'ajouter encore 23 millions au déficit. L'impôt sur les boissons avait, en 1847, fourni 107 millions : MM. Latrade, Chavoix, Charras, proposaient de l'abolira partir du 1*' janvier 1850, laissant au ministre des finances le soin d'en trouver un autre pour le remplacer. Et, le 18 mai, c'est-à-dire dix jours à peine avant la dissolution de l'Assemblée, une infime majorité, composée surtout de représentants d'extrême gauche, profitait de l'absence ou de l'abstention d'un grand nombre de leurs collègues pour surprendre un vote qui abolissait cet impôt (293 voix contre 259).

M. Chavoix eut encore le privilège de demander par voie d'amendement la restitution des quarante-cinq centimes. En vérité, n'aurait-on pas cru que cet impôt avait été institué par une réaction triomphante? Qui ne savait pourtant que M. Garnier-Pagès s'honorait de l'avoir imaginé, qu'il en portait sans rougir la responsabilité, et que le Gouvernement provisoire la partageait avec lui? Cependant Flocon ne craignit pas de soutenir la proposition qui en réclamait l'abolition ; il prétendit même que, dans les délibérations intérieures du Gouvernement , il l'avait combattu de concert avec Ledru-Rollin. C'était avoir bien

peu de mémoire. Il est vrai que cet impôt avait fait tort à la République dont Tavénement l'avait rendu nécessaire : mais, si M. Garnier- Pages avaitgagné l'impopularité pour l'avoir fixé à quarante-cinq centimes, quelle n'aurait pas dû être celle de Ledru-Rollin qui avait proposé de l'élever à un franc cinquante? M. Duclerc rappela ce souvenir 'à M. Ledru-Rollin. Celui-ci ne nia pas : il allégua seulement que, dans sa pensée, cette contribution n'aurait pesé que sur les riches ! Les idées financières de l'illustre tribun se résumaient, comme on le sait, dans la confiscation et le papier-monnaie. La proposition de M. Ghavoix fut repoussée au scrutin secret par 414 voix ; 119 seulement la soutinrent. Le scrutin secret permit aux républicains de voter à couvert contre leur propre parti.

Triste budget, qui ne connaissait d'autre expédient qu'un système obstiné de réductions inintelligentes et impitoyables! Le rapporteur pour le ministère de l'agriculture et du commerce, M. Marcel Barthe, considérait les nobles manufactures de Sèvres et des Gobelins comme des sources de scandaleuses dépenses et proposait de faire de Sèvres une poterie et des Gobelins une teinturerie. Pour les travaux publics, M. Stourm, rapporteur, demandait une diminution de 10 millions et une autre de 20 millions sur les travaux de chemins de fer. Et l'Assemblée adhérait , malgré les discours de MM. Dufaure et Daru, qui signalaient, comme la conséquence de ce vote, que cent mille ouvriers allaient chômer, que les capitaux engagés allaient être compromis, que des travaux d'entretien, relativement minimes s'ils étaient faits à temps, exigeraient, dans le cas contraire, des dépenses bien plus considérables. Eh quoi, les républicains seraient-ils pratiquement et théoriquement hostiles aux grandes entreprises? Le droit au travail ne serait-il synonyme, comme on l'avait dit, que du droit à l'aumône, et ces cent mille ouvriers réduits à l'inaction, voulait-on, les refouler vers les

CHUTE DE LA GONSTITUAISTE. m

grandes villes pour y préparer une révolution nouvelle?

Mais qu'il s'agît des réfugiés, des condamnés politiques, des combattants de juillet 1830 ou de février 1848, on oubliait la parcimonie de Trouvé-Ghauvel , les réductions proposées par la commission du budget, et, sur l'heure, les crédits étaient ou votés tels quels ou portés de 22,000 à 150,000 francs! En revanche, les traitements des hauts fonctionnaires ne recevaient pas un aussi bon accueil. Une majorité de 13 voix seulement maintint les pensions de pairs, d'anciens sénateurs, de veuves de fonctionnaires. L'Assemblée, qui consentait à loger le vice-président de la République aux frais de l'État , lui refusait un mobilier : par une lettre du 10 avril, M. Boulay (de la Meurthe) déclara renoncer à son traitement. Trouvé-Chauvel avait inscrit au budget 50,000 francs par mois applicables aux frais de représentation du Président de la République; la commission de constitution avait prévu naguère cette allocation qui, dans sa pensée, pourrait dépasser le chiffre du traitement officiel. L'austérité de la gauche s'offensa de cette libéralité, qui ne passa qu'à 77 voix de majorité, après un discours de M. Dufaure. Enfin, par 361 voix contre 304, l'Assemblée rejeta le traitement du commandant des gardes nationales de la Seine : ne s'agissait-il pas du général Ghangarnier? « Eh bien , dit gaiement le général, je les battrai gratis! » Le lendemain, le Président de la République, pour le venger du vote de l'Assemblée, le nomma grand'croix de la Légion d'honneur.

Les budgets de la marine et de la guerre ne trouvaient pas grâce devant ces politiques, tant l'esprit de parti aveuglait leur patriotisme ! Ils réduisaient de 22 millions le budget de la marine, de 40 millions celui de la guerre; ce qui touchait aussi bien à l'organisation de la force publique qu'à l'attitude de la France en face des nations étrangères. Avec des dotations aussi restreintes, connnent la nation pouvait-elle reprendre vie au dedans, influence au dehors?

Gomment pourrait-elle même soutenir cette humeur guerrière qui agitait les républicains d'autrefois et qui leur avait permis, tandis que l'armée combattait aux frontières, d'exercer sur la nation désarmée les cruelles fmitaisies de leur despotisme? Cette mesquinerie partait d'une basse jalousie : on voulait entraver le Gouvernement, lui enlever les ressources nécessaires à une grande entreprise, l'empêcher, en vin mot, de faire ce qu'on n'avait ni su ni pu réaliser soi-même !

Lorsque la commission , après avoir demandé sans succès que le ministre de la guerre rompît les cadres, proposa de les vider en renvoyant immédiatement dans leurs foyers 74,000 hommes des classes ]842 et 1843, Lamartine se mit hardiment en travers de celte folle imprévoyance. « L'armée, s'écria-t-il, a été digne partout de sa mission. Elle n'a pas fait une faute depuis Février, elle n'en fera pas Elle ne couvre plus seulement les frontières, elle couvre le foyer, et, si vous n'en voulez pas pour vos frontières et pour votre gloire au dehors, il faut en vouloir pour vos familles , pour vos propriétés , pour la sécurité de la société. » Puis il montrait, d'une part, l'Europe agitée d'un tremblement de terre général, la guerre en Italie et en Allemagne, la Russie intervenant en Hongrie et, dans un manifeste de la veille, revendiquant hautement pour elle le soin de l'ordre européen; d'autre part, en regard de cette situation, que faisait la commission? Elle décimait l'armée, elle en retranchait les meilleurs soldats et tous les sous-ofticiers. « Ah! continua-t-il , en entendant, en lisant cela, je ne pouvais m'empêcher de me dire à moi-même : dans un autre temps, à une époque encore bien rapprochée de nous, si les ministres de la monarchie étaient venus, dans un état pareil du monde..., s'ils nous avaient proposé cela, nous n'aurions pas daigné examiner une semblable proposition, et, je n'en ferai pas l'ombre d'un doute, un cri d'accusation se serait élevé contre la

proposition de diminuer les forces où la Providence accroissait les dangers... Lorsque l'Europe sera classée et rentrée dans ce respect qu'elle doit à la France comme la France lui doit sécurité, oh! alors, licenciez tant que vous voudrez cette force imposante, active, debout, militaire et civique à la fois de l'armée française! Mais licencier aujourd'hui, messieurs, ce n'est pas licencier, c'est trahir à la fois et la guerre et la paix ! » (Très bien, très-bien ! Marques prolongées d'approbation.)

La commission s'émut de ces reproches, mais, pour v répondre, elle ne s'avisa de rien de mieux que de révéler ses arrière-pensées. « Eh bien, oui, quand il le faudra, nous accorderons tout ce qu'on voudra pour soutenir l'honneur de la France, tnais selon les hommes qui nous le demanderont. » Lamartine répliqua immédiatement : « Je n'accepte pas cette argumentation dans une affaire de cette gravité. Les cabinets passent de la veille au lendemain, du malin au soir. ( Voix à gauche : Non! non! Vous voyez bien que les ministres ne sont pas sortis.) Les cabinets passent, vous dis-je, mais la France reste! (Très-bien! très-bien!) La France reste, et il ne faut pas la désarmer parce qu'une politique ne fait pas de ses armes l'usage que nous voudrions qu'elle en fît. Songez à la patrie et non aux ministres. (Oui! oui! Très-bien!) Changez la main si vous voulez, mais ne faussez pas, ne brisez pas, . ne raccourcissez même pas l'épée de la France! (Trèsbien! très-bien!) Car, quand vous l'aurez brisée dans la main de vos adversaires politiques , elle sera brisée pour tout le monde, et c'est la patrie commune qui en souffrira dans son honneur, dans sa sécurité et dans sa dignité devant l'Europe ! »

Les généraux Lamoricière et Bedeau appuyèrent par des observations pratiques ces patriotiques paroles; le général Cavaignac s'y rallia aussi : « Les questions de principe , dit-il , sont de tous les temps; les questions d'effectif

sont essentiellement journalières. » Sur l'heure et sans délibérer, la commission avait reculé le licenciement jusqu'au 1" septembre, mais l'Assemblée n'accepta pas plus cette dernière proposition que la précédente et maintint l'effectif de l'armée à 380,000 hommes.

IV. — Telles étaient, à propos du budget, les luttes parfois misérables ou indignes qui divisaient l'Assemblée. Plus le moment de la dissolution approchait, plus elle se montrait nerveuse, irritable, mécontente de tout et d'ellemême, et comme toute prête à se révolter contre sa destinée. Que le ministère s'avisât de fermer des réunions dites électorales où les orateurs dressaient des apothéoses aux insurgés de Juin; que M. Ledru-RoHin demandât justice de cette foule qui , à Moulins, avait voulu le lapider, à deux pas du banquet où il avait recueilli de si bruyantes ovations (1" mai); que des représentants du peuple se plaignissent d'avoir été arrêtés comme de vulgaires perturbateurs au milieu des groupes qui encombraient les boulevards : autant de prétextes à des interpellations.

L'expédition de Rome semblait y fournir une matière inépuisable. Que de fois, à ce propos, la gauche avait tenté contre le ministère une mise en accusation que l'Assemblée persistait à écarter ou que ses auteurs euxmêmes ne laissaient pas aboutir! Nous avons vu qu'à la suite de l'échec de nos troupes sous les murs de Rome, l'Assemblée, par un ordre du jour équivoque, avait invité le Gouvernement à ne pas laisser l'expédition dévier plus longtemps de son but. Le ministère parut s'incliner; mais le Président, qui ne se croyait pas tenu à tant de précautions, avait écrit au général Oudinot une lettre d'encouragement'. Cette lettre, qui aurait pu passer pour une

« Snprà. LJvie II. 89-90.

communication particulière, Ghangarnier la mit à l'ordre du jour de l'armée de Paris,

Ledru-Rollin réclame aussitôt la mise en accusation du Président et des ministres et la reconnaissance de la République romaine.

C'était à la veille des élections. Que le ministère tombât ou qu'il fût seulement ébranlé, quel succès pour ceux des républicains qui, depuis quatre mois, poursuivaient saiîs l'obtenir cette solution si convoitée ! Quelle influence n'eût-elle pas exercée sur la mobilité des électeurs! Odilon Barrot le comprit : il releva le défi, il s'indigna contre ces amis de la République romaine, qui semblaient considérer comme « une bonne fortune « l'écliec momentané que nous avions subi; il appela de ces juges prévenus à ce scrutin du lendemain qui allait prononcer entre ses adversaires et lui; quant à reconnaître Mazzini et sa République, comment y songer quand le sang de nos soldats coule encore sous les murs de Rome? L'ordre du jour fut voté par 329 voix contre 292 ; la demande de mise en accusation fut repoussée par 338 voix contre 138.

Déjà le bruit de la chute du ministère avait été répandu dans les campagnes; déjà même on annonçait l'arrestation du Président et de ses ministres et la dictature de Ledru-Roilin. Instruit de toutes ces menées, Léon Faucher ne considéra pas de sang-froid le succès que venait de remporter le ministère. Le lendemain de ce vote mémorable, il en expédia la nouvelle par voie télégraphique dans tous les départements. Ministre de l'intérieur, responsable de la sécurité publique, tous les bruits mensongers ou calomnieux qui peuvent la compromettre, n'a-t-il pas le droit de les prévenir et de les confondre? M. Dufaure, ministre de l'intérieur, avait-il agi autrement, lorsque, la veille de l'élection à la Présidence, il avait retardé d'office le départ des malles-poste, pour que la réponse à une calomnie n'arrivât pas plus tard que la calomnie elle-

même'? Léon F'aucher usait donc de la ple'nitude de son droit. Mais il dépassait et son droit et les convenances en ajoutant : « Les agitateurs n'attendaient quun vote hostile pour courir aux barricades et renouveler les affaires de Juin. Paris est tranquille. » Après quoi il désignait par leurs noms ceux des députés du département qui avaient voté pour ou contre Tordre du jour ou qui s'étaient abstenus. L'émotion qui accueillit la nouvelle de cette dépêche fut unanime dans tous les rangs de l'Assemblée; les groupes conservateurs ne tentèrent même pas de défendre le ministre : ils s'abstinrent en masse. La dépêche fut blâmée par 509 voix contre 5. Léon Faucher donna sa démission le lendemain , mais le Président ne le remplaça pas immédiatement, comme pour protester contre le vote de l'Assemblée.

Entre la dépêche du 12 mai et le vote du 14, les élections avaient eu lieu (13 mai). Les premiers résultats connus étaient de nature à inspirer de l'orgueil aux socialistes. A Paris, Ledru-Rollin élu le second, avec Lagrange, Félix Pyat, les sergents Rattier et Boichot, Lamennais, Considérant, Pierre Leroux; à Lyon, la liste socialiste passant tout entière, à une majorité écrasante; treize départements où il en était de même; treize autres où les succès étaient partagés; l'armée, dans les principaux centres, ayant voté pour les listes rouges : voilà ce qu'aperçut tout d'abord et dont s'alarma l'opinion. Le maréchal Bugeaud, voyant que le département du Rhône, les départements voisins et presque tous ceux qui dépendaient de son commandement avaient été unanimes pour envoyer à la nouvelle Assemblée des députés socialistes, rassembla chez lui les hauts fonctionnaires ; il leur exposa les dangers que courait l'ordre social, et, avec la brusquerie militaire que son abondance d'élocution exagérait encore, il n'hésita

t T. I«% Livre xii,538.

pas à déclarer que le seul remède à un pareil état de choses était un coup d'Etat. — « De quelle nature, lui disait-on, et dans quel but? — Je ne vois qu'un parti à prendre : c'est de proclamer un Empereur. — Etes-vous sûr de vos soldats? — Pas plus que vous; mais je puis compter aujourd'hui sur quelques régiments, et, dans quinze jours, je ne pourrai compter sur rien ; mon parti est pris'. »

Des nouvelles plus complètes dissipèrent ces premières alarmes et donnèrent une idée plus juste et plus rassurante du caractère général des élections. Sur 86 départements, 26 avaient voté pour l'extrême gauche ; mais 60, c'est-à-dire près des trois quarts s'étaient prononcés pour le parti de l'ordre. Il y avait environ 500 représentants modérés et 230 ultra-démocrates; la majorité conservatrice serait donc considérable dans l'Assemblée. Les partis monarchiques s'étaient fortifiés ; l'extrême gauche était devenue non pas plus nombreuse, mais plus compacte ; les républicains modérés subissaient un échec. Combien de noms de la Constituante qui vont manquer à la liste de la Législative! Bûchez, le président du 15 mai; Senard, le président des journées de Juin; Armand Marrast, le rapporteur de la Constitution, le protecteur de Cavaignac, le président favori de l'Assemblée, ont sombré. Les ministres du Gouvernement provisoire et de Cavaignac ne sont pas réélus : Goudchaux, Garnier-Pagès, Duclerc, Flocon, Marie, Trouvé-Chauvel, Bethmont, Vaulabelle, Tourret, Trélat, Bastide, Clément Thomas. M. Jules Favre n'a pas trouvé grâce devant le scrutin. Le triomphateur du 23 avril 1848, Lamartine, naguère l'élu de 10 départements, reste à la porte de la nouvelle Assemblée.

Une partie du terrain qu'a perdu Lamartine, Ledru- Rollin l'a regagné : il est l'élu de 5 départements ! Après

* Annuaire du déparlement du Rhône, 1849.

lui, Félix Pyat et le général Changarnier, élus dans 3. Gavaignacfut élu dans la Seine et le Lot; 17 autres représentants furent encore honorés d'une double élection ; ainsi MM. Dufaure, de Lamoricière, de Montalembert, Oudinot, Odilon Barrot, Bixio, Hippolyte Passy, du parti de l'ordre ou de la république modérée; MM. Théodore Bac, Commissaire, Mathieu (de la Drôme), Michel (de Bourges), de l'extrême gauche, et, dans le camp bonapartiste, MM. de Persigny, Ney de la Moskowa, général Montholon, colonel Laborde, colonel Vaudrey, Lucien Murât, le premier élu sur la liste de Paris, et les princes Pierre et Napoléon Bonaparte. L'ambition électorale de l'Elysée et de ses amis avait été mal récompensée : à l'exception de quelques noms, le suffrage universel ne daigna pas tirer de leur obscurité ses téméraires candidats.

Les élections du 13 mai, exclusivement favorables, quoique à des degrés inégaux, au parti de l'ordre et au socialisme, en traçaient sur la carte de France les délimitations respectives. Le Nord, l'Ouest et le Sud-Ouest ne s'étaient pas laissé entamer par la propagande socialiste; la plupart des noms républicains qu'avaient portés les électeurs de 1848 se trouvaient, même en 1849, remplacés par des noms monarchistes. L'Est, le Centre et le Sud-Est offraient au contraire un massif presque compacte d'éléments socialistes. Les deux départements d'Alsace, le Haut-Rhin et le Bas-Rhin; l'Allier, le Cher et la Nièvre; la Saône-et-Loire; le Rhône et les départements voisins : Ain, Isère, Loire, Haute-Loire; la Drôme, l'Ardèche, les Hautes et Basses-Alpes, le Var, l'Ariége, formaient comme une chaîne continue , que venaient rompre le Doubs, le Jura, la Vaucluse, le Gard, l'Hérault, les Bouches-du- Rhône restés fidèles, en dépit des périls du voisinage, aux idées conservatrices. Lorsque, dans le cours de cette histoire, nous aurons à signaler des troubles, des tentatives d'insurrection, d'émeute, de jacquerie, ce sera dans ces

départements où le socialisme a recueilli le 13 mai l'unanimité des suffrages, et nous verrons les feux de la guerre civile se ranimer ou s'éteindre suivant qu'elle s'éloigne ou se rapproche de ces foyers.

C'est le sort commun, au moins sous la République : les triomphes électoraux d'un parti provoquent aussitôt l'idée d'un coup d'Etat du pouvoir ou d'une insurrection de la multitude. Il semble que, dans ces déplacements subits, l'équilibre social se rompe et que, pour le rétablir, ce ne soit pas trop que d'improviser d'urgence une dictature. Si le maréchal Bugeaud y avait songé, on peut croire que le Président de la République et ses amis de l'exil en avaient eu aussi la pensée : le succès définitif des conservateurs dut l'écarter. Les républicains modérés s'obstinèrent à la lui prêter, et les derniers moments de l'Assemblée se passèrent à la signaler et à la combattre. Dans la perspective de ce coup d'État imaginaire, le général Ghangarnier étant considéré comme l'homme d'action, c'est à lui que s'adressaient les attaques. Revêtu d'un commandement qui lui mettait 300,000 hommes dans la main, il s'était mainte fois montré assez peu soucieux des droits de l'Assemblée ; le 29 janvier, il avait investi le Palais-Bourbon pendant le sommeil du président Marrast; le 10 mai, celui-ci avait fait demander deux bataillons au général Forest, qui les avait refusés sous prétexte qu'il n'était tenu d'obéir qu'au général en chef. L'Assernblée condamnait comme contraire à la loi la réunion du double commandement de l'armée de Paris et de la garde nationale ; le Gouvernement présenta un projet de loi pour suspendre pendant trois mois l'art. 67 de la loi de 1831, qui interdisait cette accumulation de pouvoirs militaires sur la même tête. Sur le rapport de M. Grévy, 293 voix contre 210 repoussèrent ce projet. Alors le Gouvernement s'exécuta et divisa les commandements. Satisfaction de pure forme I Si l'attitude de l'Assemblée exigeait du

Gouvernement une grande prudence pour éviter les conflits, il ne lui fallait pas moins de fermeté pour armer la répression ; il devait prouver à toute fantaisie d'émeute qu'elle se briserait contre une épée'.

Changarnier affectait volontiers vis-à-vis de l'Assemblée des airs de provocation et de dédain , mais il n'aspirait pas à un coup d'Etat. M. Thiers le sonda un jour : il répondit en se réclamant de sa dignité d'homme et de son honneur de soldat. Contre qui d'ailleurs un coup d'Etat? Contre une Assemblée moribonde, à qui il ne restait plu» que quelques jours d'existence , à quoi bon? Contre l'Assemblée législative? Mais elle n'offrait au pouvoir qu'une majorité trop nombreuse, combattue par une minorité trop commode. Un coup d'Etat n'avait d'intérêt que pour les meneurs de l'Assemblée constituante, les uns qui ne voulaient pas se résoudre à disparaître devant les arrêts du suffrage universel , les autres qu'avaient au contraire exaltés ses complaisances. Tous feignaient de redouter un coup de force pour se donner le prétexte d'une manifestation parlementaire et d'une mise en accusation du Président et des ministres , d'où ils espéraient voir sortir et l'annulation des élections récentes et l'inauguration d'un gouvernement nouveau.

Ces consolations leur furent refusées. En les voyant s'évanouir, les républicains non réélus tentèrent du moins d'exercer sur cette Assemblée dont ils allaient être exclus et sur la politique future une influence suprême et décisive. « Il y a un an, s'écriait M. Joly, républicain non réélu, que notre politique vit sur des équivoques. C'est le moment solennel d'en sortir, et, si le temps de l'expiration de notre mandat arrive, marquons noire mort en annonçant que de notre tombe est sorti encore un cri d'indépendance et de liberté. »

* S'abstinrent dans ce scrutin les généraux Cnvaignac, Lamoricière> Bedeau, Baraguey-d'Hillicrs, Poncelet et Lafontaine.

C'était le 22 mai, six jours avant la dissolution, que ces mandataires déjà désavoués osaient lancer .ce cri de guerre! Ledru-Rollin insistait : « Il faut agir, ou vous êtes la dernière et la plus méprisable Assemblée du monde, ou vous êtes le Gouvernement le plus lâche qui se soit jamais présenté, car vous livrez l'honneur du pays. Le manifeste du duc de Brunswick était du 25 juillet, on demandait à la portion royaliste du pays de faire un manifeste pour répondre à un injurieux défi; elle s'y opposa. Eh bien, dès le surlendemain, on demanda la déchéance du premier magistrat de la monarchie, et, quinze jours après, le 10 août venait exécuter la volonté du peuple. Ce qui est arrivé à vos pères, vous êtes maîtres aujourd'hui de le conjurer; mais vous ne pouvez le faire que d'une façon : pour étouffer la guerre civile à l'intérieur, répondez dignement aux despotes du dehors. » Ou la guerre au dehors ou un 10 août à l'intérieur : telle était l'alternative que posait Ledru-Rollin. Presque seul de son parti, Gavaignac eut le mérite de ne céder ni à cette politique d'aventure ni même aux conseils moins téméraires, mais ambigus encore, de ses amis; il se contenta d'appeler l'attention du Gouvernement sur l'état de l'Europe, et l'Assemblée s'associa à ses prudents avertissements.

Une dernière joute oratoire tourna à la confusion de ceux qui l'avaient provoquée. Dans ses attaques contre le ministère, Ledru-Rollin prenait soin de distinguer entre les ministres; il accusait l'aveuglement de M. Odilon Barrot, il respectait sa loyauté. Tout à coup, un de ces ministres se lève, homme d'action plus encore que de parole : on soupçonnait, on dénonçait son habileté; il révéla son énergie. C'était M. de Falloux que, sans le nommer, visaient dans leurs injures les adversaires du cabinet; ils sentaient en lui la sagacité qui pénétrait leurs desseins, accompagnée du courage qui n'hésiterait pas à les combattre. Il parle, et, d'attaqué, le cabinet devient aussitôt

l'agresseur; les sympathies se raffermissent et se rallient ; la demande d'enquête et la mise en accusation sont bien loin, oubliées et perdues au milieu des vérités que l'orateur lâche sur la gauche. Ledru-Rollin prétendait interpréter les volontés de la France : « La France ! s'écrie M. de Falloux, ce qu'elle ne veut plus, elle sait parfaitement le dire; ce qu'elle veut, elle sait parfaitement l'imposer. Ce qu'elle ne veut plus, elle vous l'a dit très-clairement aux élections qui ont produit cette Assemblée ; elle vous l'a dit au 10 décembre; elle vient de vous le dire aux élections qui vont ouvrir la porte dans quatre jours à une Assemblée nouvelle.... La France ne veut plus des hommes qui l'ont étonnée par leur inexpérience et leur incapacité... La France ne veut ni des hommes qui ne sont capables de rien, ni des hommes qui sont capables de tout. » [Très-bien! très-bien! applaudissements redoublés.)

De générale, la discussion devient personnelle à M. de Falloux. Flocon, Trélat lui reprochent la dissolution des ateliers nationaux ; Joly dénonce ses opinions de publiciste. Il répond à Flocon, à M. Trélat, à Joly. Trélat réplique; mais M. de Falloux laisse tomber sans répondre ces vaines attaques d'un ennemi qui s'obstine contre l'évidence. C'est dans cette séance qu'il faut chercher la vérité historique sur les rôles respectifs de MM. Trélat et de Falloux dans la question des ateliers nationaux. Mais on peut s'étonner que Goudchaux, dans tout le cours de cette discussion, ait gardé un silence absolu, lui qui avait dû prendre la responsabilité de toutes ces mesures comme président de la commission des ateliers nationaux, lui qui plus tard, comme ministre du général Cavaignac, en avait prononcé la dissolution ' . Enfin, 308 voix contre 260 votèrent l'ordre du jour pur et simple et terminèrent brusquement cette

« T. I, liv. VIII, 351-357.

Stérile discussion. Cette fois encore, le ministère avait eu raison de ses adversaires (25 mai).

L'Assemblée siégea jusqu'au dernier moment, n'ayant pas même consenti à accorder à ses questeurs trois jours de vacances pour faire procéder à quelques travaux indispensables. Sous prétexte de respecter le principe de la permanence des Assemblées, elle voulait remettre les pouvoirs à l'Assemblée qui lui succédait. « Vos pouvoirs expirent, disait M. Dupin; vous ne les transmettez pas : l'Assemblée législative tient ses pouvoirs du peuple directement, et non de la Constituante. » Le bureau n'en persista pas moins, et Armand Marrast, avant de rentrer dans l'oubli, satisfit une fois encore son goût pour la solennité et l'apparat en souhaitant une bienvenue inutile au bureau de l'Assemblée législative.

Ainsi finit l'Assemblée constituante, dans le dépit, l'agitation et l'impuissance. Cavaignac, en des circonstances analogues, avait donné un tout autre exemple. Non moins jaloux de la dignité du Gouvernement que de la sienne propre, il ne l'avait aventurée ni dans des projets de loi ni dans des entreprises qu'il ne lui était pas interdit d'engager, mais qui auraient pesé sur la liberté de son successeur. Il avait compris que, moralement, son pouvoir expirait avant d'avoir pris fin, qu'il n'était plus qu'un spectateur, obligé à une attention plus grande et ne gardant de sa légitime initiative que le devoir de maintenir l'ordre.

L'Assemblée, au contraire, n'avait su ni se résigner à la retraite ni honorer ses derniers instants. Du jour où la puissance s'était retirée d'elle , elle n'avait manifesté d'autre souci que d'en troubler l'exercice dans les mains du Président de la République et de ses ministres. Dans ses votes imprudents, elle considérait moins le dommage qui en résultait pour la France que l'embarras où elle

jetait ses adversaires. Elle poussait à la guerre universelle, mais elle refusait des soldats ; elle avait prononcé le décret de transportation , mais elle réclamait l'amnistie ; elle réduisait les dépenses les plus légitimes, elle supprimait les recettes les plus importantes. Sa seule excuse, c'est qu'elle devait sentir que son opposition infatigable ne faisait courir aucun péril au pays , ses ordres du jour étant comme désavoués d'avance et par l'opinion publique et par le caractère déjà connu de la prochaine Assemblée. Soit par une puérile illusion, soit pour provoquer de nouveaux troubles, elle affecta de craindre et de signaler un 18 brumaire. L'honneur lui en fut refusé. Sa vaniteuse souveraineté n'était pas parvenue à son terme, que déjà ses dernières volontés étaient menacées d'un démenti, comme il arriva un jour de ce testament d'un roi, qui fut solennellement déchiré alors que le convoi funèbre avait à peine atteint la nécropole de Saint-Denis.

LIYRE QUATRIEME

LE TREIZE JUIN 28 maI-11 août 1849

Sommaire. — L'Assemblée législative; distriLution des partis, foico excessive de la droite; Dupin aîné, président. — Remaniement ministériel : M. Dufaure, avances aux républicains. — Oudinot reçoit l'ordre de s'emparer de Rome : premières opérations. — Irritation des socialistes; les suites du 29 janvier; un mardi-{;ras révolutionnaire.

— Le choléra; mort de Riigeaud. — Séance du 11 juin; l'appel aux armes, la déchéance. — Hésitations de Ledru-Rollin ; M. Tbiers. — Les montagnards sont entraînés. — Préparatifs de la manifestation du 13 juin ; ceux de Ghangarnier. — Le cortège est coupé par les troupes et rejeté en désordre. — Ledru-Rollin et Guinard au Palais- National; ils s'acheminent vers le Conservatoire des arts et métiers.

— La Convention montagnarde, délibérations confuses; arrivée des ti-oupes; déroute et fuite des représentants. — Vaines tentatives de barricades; répression rapide. — Opinion de Gavaignac sur le 13 juin ; proclamation du Président de la République. — L'insurrection dans les départements est prévenue par la promptitude de la répression à Paris; Montluçon. — Affaires de Lyon : proclamation du maréchal Rugeaud. — La fausse dépêche. — Désarmement de postes; l'Ecole vétérinaire; dispositions militaires; défaite des insurgés. — Mesures de répression. — Elections complémentaires : succès du parti de l'ordre, puissance et discipline des socialistes; les comités anonymes.

— Loi sur la presse; MM. Thiers, Dufaure, de Montalembert. — Prorogation. — Visite de Louis-Napoléon à Ham : pas de coup d'État.

— Déclaration pareille de M. Dufaure : ni coup d'Etat ni insurrection.

L'Assemblée législative ne présentait pas l'aspect confus, varié, pittoresque, de l'Assemblée constituante. Le froc du moine, la veste du Breton, le costume du portefaix de Marseille, les gilets à la Robespierre avaient fait

IVfi LIVRE QUATRIÈME.

place à rnniforniité banale du vêtement civil, sur laquelle venaient trancher les tuniques militaires des trois sousofficiers élus. Les professions étaient moins représentées que les opinions. Le médecin était retourné auprès de ses malades; l'ouvrier avait repris son métier; le magistrat, frappé d'incapacité législative, était remonté sur son siège. Le contingent du clergé s'était également réduit; il n'y avait dans la nouvelle Assemblée qu'un évéque, Mgr Parisiâ, et cinq prêtres.

Sur sept cent treize membres dont elle se composait provisoirement (par suite d'élections doubles, de démissions ou de décès), trois cents avaient siégé à la Constituante, quatre cents n'avaient pas encore servi la République dans les Assemblées. Parmi ces derniers et au milieu des représentants d'extrême gauche, masse bruyante et tapageuse, on distinguait la rustique carrure de Michel (de Bourges). L'austère tribun qui, la veille de la chute de la royauté, avait commencé à la supporter et même à la défendre devant les tribunaux, avait cru prudent, en 1848, d'éviter le scrutin; en 1849, ses amis l'y ramené rent : il fut élu dans la Nièvre et dans le Cher. Soldat fatigué, dégoûté même, disait-on, de la cause démocratique, le sentiment de ses récentes faiblessesJui ôtait encore son élan et son audace d'autrefois. L'extrême gauche recherchait en lui un orateur et un chef, chef d'autant plus commode que, nonchalant, énervé, compromis, on pouvait espérer de le gouverner et de le conduire.

La droite s'était renforcée d'un grand nombre d'anciens députés ou d'ancienè pairs de France. MM. de Broglie, de Vatimesnil, Vitet, Lacave-Laplagne , Benoist-d'Azy, de Saint-Priest , Beugnot , Cunin-Gridaine , Casimir Périer, d'Hautpoul, d'Houdetot, etc., rentraient triomphalement dans une arène où, l'année précédente, ils n'auraient pas cru pouvoir se hasarder. Le vent avait changé et les causes de leur exclusion passée étaient devenues des

titres à la faveur populaire. Avec eux ou à côté d'eux, se glissait timidement et sans bruit un petit peloton de bonapartistes : le colonel Vaud^-ey, M. Ney de la Moskowa, M. de Montholon, le colonel Laborde, M. de Persigny. Bien d'autres devaient se joindre plus tard à ces premiers fidèles; mais, pour l'instant, ils réservaient leurs sympathies et se contentaient de voter avec le parti conservateur. , •

Avant même que l'Assemblée se réunît, les forces de chaque parti étaient connues et évaluées. Les républicains modérés comptaient de 70 à 80 membres; l'extrême gauche, 180; le parti dit de l'ordre, 450, composés d'orléanistes, de légitimistes et de bonapartistes. Ainsi qu'on le voit, la majorité républicaine de l'Assemblée précédente n'existait plus ; descendue au rang de minorité, elle se trouvait condamnée, du moins jusqu'aux prochaines élections, à demeurer spectatrice irritée d'une politique sur laquelle elle n'avait pas d'influence à exercer. Une nouvelle majorité était née , tellement nombreuse que sa liberté et sa puissance n'avaient d'autre frein que sa modération. Tant de force entraînait bien des périls : péril, pour les républicains qui en concevaient de légitimes défiances; périls pour le Président, menacé d'être contenu ou entraîné; périls pour la majorité elle-même. Nombreuse et compacte quand elle se coalisait contre la République, son faisceau se relâchait lorsque, dans des intervalles de calme, elle agitait des projets de restauration monarchique. Que ne s'unissait-elle pour gouverner la République, tâche immense et qu'elle avait sous la main ! Elle préférait l'ébranler peu à peu, tâche dangereuse à laquelle l'opinion publique, qui rêve toujours la stabilité , n'aime pas à se prêter. Elle affectait la prépondérance, on lui imputera de toutes parts la responsabilité, et l'impopularité viendra à la suite, comme il arrive en France à tous ceux qui gouvernent, quels qu'ils soient, ou qui paraissent gouverner.

1. — Ce fut au milieu des tumultes populaires que les représentants traversèrent les abords du Palais-Bourbon, ceux de la gauche acclamés par la foule, ceux de la droite ne recueillant que âa huées. Dès ce premier jour, la Monlagne prit Taccent de la domination et de la menace; elle voulait que l'Assemblée législative poussât, comme son aînée, les cris de Vive la République! qu'elle comparût sous le péristyle du palais et que, devant la multitude souveraine, elle se livrât à une manifestation toute républicaine. L'Assemblée n'accepta pas ces injonctions; M. de Ségur d'Aguesseau commença par définir la République qu'il entendait saluer, et, à la suite de ces réserves, l'Assemblée cria unanimement : Vive la République!

Les bureaux procédèrent à la vérification des pouvoirs. Il vint de quelques départements des protestations contre la dépêche de Léon Faucher; de combien d'autres n'arrivait-il pas la preuve qu'ils avaient été sillonnés par d'autres dépêches qui, pour n'être ni ministérielles ni télégraphiques, n'en étaient pas de meilleur aloi! De tous côtés, on avait répandu le bruit que le Président de la République était mis en accusation avec son ministère, qu'il était enfermé à Vincennes, qu'il était même assassiné, que Ledru-Rollin s'était emparé delà dictature, etc., toutes nouvelles qui, pour fausses qu'elles étaient, indiquaient bien le programme d'événements prochains et désirés. Léon Faucher, bien que redevenu simple député, eut beau jeu pour se défendre, et l'Assemblée législative, à propos des élections de l'Yonne , le releva par 352 voix contre 186 du blâme que lui avait infligé la précédente Assemblée.

Le l"juin, le bureau fut constitué. Ce premier scrutin révéla la distribution et la force des partis. Lamoricière, candidat des républicains modérés, obtint 76 voix; Ledru-Rollin, chef de la Montagne, 182. Une immense majorité, 345 voix, rappela au fauteuil de la présidence un

homme qui, huit fois président de la Chambre des députés sous Louis-PhiHppe (1832-1838), ne s'était pas fait moins remarquer par son intime attachement à la famille d'Orléans que par la désinvolture de sa conversion à la Ucpublique '. Élu dans la Nièvre le dernier de la liste en 1848, élu le dernier encore en 1849, après les Gambon , les Miot, les Félix Pyat, M. Dupin trouvait dans TAssemblée la place que son éloquence, son esprit, son expérience politique, bien plus que son caractère, lui avaient depuis longtemps assignée. En face des représentants qui se signalaient déjà par des grossièretés, des brutalités et des violences, la majorité était assurée que, énergique et sans peur, le nouveau président saurait contenir les uns, réprimer les autres et assurer la police de l'Assemblée. Pour les vice-présidents comme pour les secrétaires, les listes conservatrices passèrent également à des majorités bien plus fortes encore que pour le président; en tête des vice-présidents, se trouvait M. Baroche, procureur général, et qui avait, à Bourges, devant la Haute Cour, occupé le siège du ministère public. C'était, delà part de l'Assemblée, une manière de protestation et contre les anciens envahisseurs du 15 mai, et contre ceux qui, grondant à ses portes, brûlaient de l'envahir encore.

Le Président accueillit sans enthousiasme l'avènement de cette majorité triomphante, dans les rangs de laquelle il apercevait un nombre trop infime de bonapartistes. L'avantage de n'avoir plus à combattre les républicains

t « Après avoir accompli mon devoir politique envers la noble veuve et le Hls d'un prince que j'avais sincèrement aimé, ne voyant plus debout que la souveraineté nationale et le peuple vainqueur, le peuple qui avait repris la couronne et qui, cette fois, l'avait gardée, j'ai adhéré au nouveau gouvernement... Magistrat, j'étais à l'audience le 25 février, et c est sur mes conclusions qu'a été rendu le premier arrêt prononcé : Au nom du peuple français. » Circulaire aux électeurs de la Nièvre j 15 mars 1S48.

dans le Parlement ne compensait pas l'embarras de tant d'amis avec lesquels il faudrait compter. Cet allié était trop puissant pour tarder beaucoup à devenir un maître. L'ennemi n'était plus dans une majorité flottante et journalière qu'il fallait disputer aux deux partis en lutte ; il s'était réfugié dans la droite même, sous les apparences d'un gênant ami qui, pour imposer ses vœux, s'armerait de son incontestable dévouement.

Aussitôt que le résultat des élections fut connu, le ministère remit sa démission collective au Président de la République, qui l'accepta. Le maréchal Bugeaud, mandé de Lyon à Paris , consentit d'abord à former un cabinet; mais, au cours de ses démarches, un scrupule l'arrêta. Il considérait une prise d'armes comme prochaine : que ferait l'armée? Fidèle, il le croyait, si le ministère offrait des garanties républicaines, dans le cas contraire, ferait-elle son devoir? Il en douta, et, sentant bien que son nom n'apportait rien de rassurant à la cause de la République, il renonça à la mission dont il s'était chargé. Le Président eut de nouveau recours à M. Odilon Barrot. Effrayé des tendances de la majorité, celui-ci voulait prendre des gages contre elle. Rassurer les républicains sur le maintien de la République, modérer la majorité sans la blesser, retenir le Président dans le cadre parlementaire sans l'humilier ni l'amoindrir, tel était le plan de M. Odilon Barrot. Il chercha donc l'appui d'hommes connus pour leur libéralisme et qui paraissaient accepter franchement la République : MM. de Rémusat, Dufaure, de Tocqueville; Bugeaud, qui ne penchait pas du même côté, devait, dans cette combinaison, prendre le portefeuille de la guerre.

Louis-Napoléon était opposé à M. Dufaure. N'était-ce pas ce ministre de Cavaignac qui, six mois auparavant, par tous les moyens administratifs, avait combattu la candidature du Prince? Du haut même de la tribune, lui avait-il épargné le dédain et l'ironie? Si le Prince avait pu

l'oublier, comment M. Dufaure ne s'en souvenait-il pas? M. Odilon Barrot objectait la nécessité de renforcer le cabinet d'orateurs ayant de l'ascendant sur l'Assemblée; il était seul sur la brèche : M. Dufaure serait un utile auxiliaire. Le Président admit ces raisons, mais sous la réserve que M. Dufaure n'occuperait pas le ministère de l'intérieur. 11 voulait à ce poste un homme énergique, et M. Dufaure, très-ferme en paroles, avait la réputation de se laisser aller dans la pratique à des concessions fréquentes ; il voulait qu'on révoquât les fonctionnaires républicains, y compris ceux qu'avait nommés M. Dufaure, et comment demander à celui-ci tant de sacrifices? Il voulait réveiller partout « le souvenir non de l'Empire, mais de l'Empereur » : M. Dufaure ne craindrait-il pas de ramener l'Empire eh glorifiant l'Empereur? Enfin, M. Dufaure posait pour condition le retrait de l'arrêté qui conférait au général Changarnier un double commandement, et, sur ce point, le Président n'entendait pas céder '.

Il laissa néanmoins fléchir ses répugnances et, pour complaire à M. Odilon Barrot, iNI. Dufaure fut désigné, nonseulement pour un ministère, mais pour celui de l'intérieur. Changarnier s'opposa à ce que le maréchal Bugeaud, qu'il trouvait trop absorbant, devînt ministre de la guerre ; de vieilles inimitiés , datant d'Afrique , séparaient d'ailleurs ces deux hommes. M. de Rémusat, qui n'admettait pas M. Dufaure, fut également écarté. Le 2 juin, M. Odilon Barrot donna communication à l'Assemblée de la liste du ministère, qui ne différait du précédent que par l'accession de trois noms nouveaux. M. Drouyn de Lhuys, nommé ambassadeur à Londres, était remplacé par M. Alexis de Tocqueville; M. Buffet, qui s'était retiré, par M. Lanjuinais. Les autres ministres étaient maintenus, sans excepter

* Mémoires d'Odiloa Barrot. Lettre du Prince Louis à M. Odilon Barrot.

M. de Falloux, un peu dépaysé dans ce ministère semirépublicain, et dont le nom, accueilli par les applaudissements de la droite et du centre, fut salué à gauche par une explosion de murmures. Pour compléter l'oeuvre, le général Changarnier, sur le désir de M. Dufaure, perdit l'un de ses deux commandements, et le général Lamoricière fiit nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Ainsi, au lieu de choisir ses ministres au cœur même de la majorité nouvelle , Is Président semblait donner des gages aux républicains modérés, comme s'il voulait à la fois les rassurer sur le maintien de la Ptépublique, et leur demander de faire contre-poids à cette majorité qui ne les menaçait pas moins que lui-même.

11. — Entre la dernière séance de l'Assemblée constituante et la première de l'Assemblée législative, l'ancien ministère, anticipant avec confiance sur l'adhésion et de ses successeurs et de la nouvelle Assemblée, n'avait pas craint de contredire ouvertement le vote des 7-8 mai, en rappelant de Rome M. de Lesseps, et en donnant au général Oudinot l'ordre formel de s'emparer de Rome de vive force. L'ancien envoyé de Cavaignac, M, de Corcelle, fut délégué auprès du général en chef pour lui confirmer ces dépêches et prendre en main les affaires diplomatiques.

Aussitôt la dépêche reçue, dans la nuit du 29 au 30 mai, le général Oudinot avait, comme nous l'avons vu, fait occuper les hauteurs du Monte-Mario, au nord-ouest de Rome; il se prépara à occuper de même plusieurs édifices qui masquaient la vue de la place.

En avant de la porte San-Pancrazio , contre laquelle devait se concentrer tout l'effort du siège , se trouvent la villa Pamfili, l'église elle cloître San-Pancrazio, les villas Corsini et Yaleniini , que les Romains avaient transfor-

mes en avanf-postes fortifiés, et dont, pour nos troupes, la prise de possession devait précéder le travail de tranchée. Le 3 juin, à deux heures et demie du matin, deux colonnes abordèrent la villa Pamfili. La première, longeant le mur, trouva une por e ouverte et surprit; cent cinquante Romains qu'elle fit prisonniers ; la seconde s'ouvrit un chemin à l'aide de la mine et rejoignit dans les jardins de la villa la première colonne'. L'église San-Pancrazio et le cloître attenant tombèrent immédiatement en notre pouvoir : les troupes s'y retranchèrent fortement. Les deux positions de la villa Pamfili et de l'église San-Pancrazio, prises ainsi dès le début de la journée, ne furent pas reprises par les Romains. Il n'en fut pas de même des villas Corsini et Valentini, qui, vigoureusement enlevées par les Français, furent deux fois encore perdues et reprises. Garibaldi multipliait les retours offensifs; le combat fut acharné. Quand les troupes romaines se retiraient, l'artillerie des remparts battait les murs des deux villas de manière à en rendre l'occupation presque impossible. Nous les gardâmes néanmoins, mais à l'état de ruines. Cette opération nous coûta 14 hommes tués , 242 blessés et 19 prisonniers. L'ennemi fit des pertes plus considérables.

Le même jour et aux mêmes heures, la brigade Sauvan opérait sur le haut Tibre, du côté de Ponte-Molle (Milvius). L'une des arches de ce pont, celle de la rive droite (du côté de l'assaillant) avait été rompue parles Romains; les autres étaient minées. Grâce à un ingénieux stratagème, la sentinelle qui gardait l'arche rompue fut enlevée ; les Romains qui occupaient la rive gauche furent délogés

* Le prince Pamfili- A ndré-Doria a fait élever dans son parc un monument somptueux à la mémoire des soldats français tombés dans cette première journée de combat; leurs noms sont inscrits sur des tables de marbre.

de leur poste par nos tirailleurs et tenus à distance, tandis que le génie rétablissait le passage à l'aide de poutrelles. Quelques jours après, une lunette construite sur la rive droite nous assura définitivement la possession de Ponte- Molle.

Ainsi, dans la journée du 3 juin , Ips Romains avaient été refoulés dans la place sur toute l'étendue du terrain où devaient se développer nos tranchées; l'église San-Pancrazio était occupée par nous et solidement fortifiée; sur le haut Tibre, nous nous étions emparés de Ponte-Molle , c'est-à-dire d'un moyen assuré de passage, qui nous permettrait de menacer la ville par le nord, pour faire, s'il y avait lieu, diversion à l'attaque principale.

Tels furent les événements, avantageux pour nos armes, achetés, du reste, par des pertes très-modérées, qui, défigurés et travestis soit par les correspondances romaines, soit par la presse républicaine qui s'en inspirait, furent transformés en une désastreuse déroule. A entendre ces faux rapports, c'est par milliers qu'il fallait compter nos morts, et des régiments tout entiers auraient fait défection plutôt que de combattre leurs frères de Rome et d'Italie.

Ces indignes calomnies, destinées à soulever les passions, n'étaient encore qu'un faible témoignage de l'irritation qu'avait causée dans le parti démocratique la résolution manifestée par le Gouvernement d'en finir avec la République romaine. Non pas que cette question lointaine intéressât en elle-même nos démocrates de Paris, mais ils y voyaient un échantillon assez réussi de la révolution européenne , un triomphe de leur cause ressortant sur leurs nombreuses défaites, un échec du catholicisme dont les doctrines et les hommes leur étaient également antipathiques; ils y découvraient surtout un 'prétexte d'insurrection. Isolés au 29 janvier, désavoués par les républicains modérés, détestés par la bourgeoisie revenue de son goût passager pour les barricades, ils cherchaient une

question où républicains et bourgeois pourraient se rallier à eux. Qu'avait à faire d'un pape et de son pouvoir temporel une bourgeoisie voltairienne et incrédule? Et si les républicains s'en souciaient moins encore , n'y avait-il pas lieu d'irriter leur amour-propre en rappelant ce vote des 7-8 mai qui avait enrayé l'expédition de Rome, et que l'attaque du 3 juinavaitsi impudemment renié? Au 15 mai, la Pologne avait fourni un prétexte commode pour cacher d'autres visées; la question romaine en fournissait un autre. Gomme au 15 mai, on voulait que l'Assemblée fût surprise avant d'avoir eu le temps de se constituer; comme au 15 mai, l'insurrection serait la revanche des défaites du scrutin.

Les plans avortés le 29 janvier avaient été lepris et continués. L'anniversaire du 24 février fut signalé par des banquets qui propageaient les mots d'ordre, par des troubles à Cette, Lyon, Niort, Châteauroux, Limoges, Uzès, Montpellier. Les élections offrirent l'occasion d'une entente facile et publique; on se vit, on se consulta, on se compta. Les démocrates socialistes répudièrent hautement les républicains modérés; ils auraient gagné naguère à se déguiser et à baisser la voix; aujourd'hui , tant leurs progrès avaient été rapides, plus ils s'affichaient et plus leur victoire était assurée. La lutte s'était concentrée entre eux et les conservateurs, et, s'ils étaient en, minorité dans l'Assemblée, il ne faut pas oublier que, dans les départements mêmes où ils avaient été battus, la différence dans le chiffre des voix n'avait pas toujours été très-sensible; que, à défaut de la victoire, ils avaient fait preuve de discipline, et qu'ils étaient assez nombreux pour renouveler au besoin leurs preuves d'audace.

Les élections terminées, le comité démocratique socia»liste délégua ses pouvoirs (séance du 13 mai) à une commission dite des Vingt-Cinq dont un sieur Servient, ancien élève de l'Ecole polytechnique et qui, à la suite du 24 fé-

vrier, avait été quelques jours commandant du Louvre, fut élu à l'unanimité président. Parmi les Vingt-Cinq, nous remarquons les noms de Grandménil, Tessier-Dumotay, Fribourg, André Pasquet, Madier de Montjau jeune et Baune. Ce comité était secondé par celui de la presse démocratique et par un comité de propagande que dirigeait un sieur Jean Macé, le même qui, en 18f)6, organisa la Ligue de l'Enseignement, et qui, en 1849, préludant à son rôle d'éducateur de l'enfance , publiait, parmi les brochures de la propagande socialiste, la Prière socialiste pour les enfants.

Le programme du 29 janvier n'avait pas varié. Il s'agissait toujours d'enfermer à Vincennes le Président et ses ministres, de dissoudre l'Assemblée, d'ériger la Montagne en Convention, le tout au nom de la Constitution violée. Un engagement en deux articles avait été imposé aux candidats socialistes : «Art. 1". La République est audessus des majorités. — Art. 2. Si la Constitution est violée, les représentants du peuple doivent donner au peuple l'exemple de la résistance à main armée. » Il n'était pas difficile à d'aussi scrupuleux défenseurs de la Constitution d'y signaler de fréquentes violations, et nous avons vu combien de fois, depuis le 20 décembre, M. Ledru-Rollin et ses amis avaient dû courir à son secours. Du reste , ce n'étaient ni un complot ni des menées souterraines ; c'était une conspiration à ciel ouvert et qui faisait publiquement appel à l'adhésion générale. Le mot d'ordre était donné partout. A Strasbourg, on lit sur les murs : « Soyons tous prêts à combattre et à mourir s'il le faut pour la sainte cause qui doit nous réunir tous. » A Lyon, les clubs sont en permanence depuis le 29 mai; le Peuple Souverain .*)'écrie : « Retirez-vous du milieu des vendus et constituez-vous en Convention, c'est votre devoir et votre droit. » M. Etienne Arago, qui n'avait pas été réélu, écrit à Perpignan : « Ne bougez pas sans un mot de moi ; mais si je

VOUS dis : Alemignons, levez-vous comme un seul homme; nous serons ici sur les barricades, et cette fois ce sera une chaude affaire. »

Proudhon ne ménageait guère ces ardeurs révolutionnaires. « Ce qu'il leur faut, écrivait-il de Delescluze et de ses bruyants amis, c'est une perpétuelle et fatigante agitation qui, éclatant tout à coup, se termine par la création d'un comité de salut public où certains patriotes trouvent une occupation digne de leur génie... Voilà ce qu'entendent ces messieurs par tradition de 93!... Le peuple a soif d'expérience, la bourgeoisie veut qu'on lui force la main. Il faut à cette race blasée un mardi-gras révolutionnaire de six mois. » Delescluze protestait, mais ses souvenirs de jacobin l'emportaient : « Souvenez-vous du 10 août, écrivait-il le 10 juin; la déchéance sans tarder, ou le . peuple rentrera dans la plénitude de ses droits contre le Président et contre la majorité qui s'associerait à ses crimes. Guerre aux traîtres! » La Vraie République rêvait le même idéal : « 11 y a crime de haute trahison : la déchéance est de plein droit. Le nombre n'est rien sans la justice. La veille du 10 août, 406 voix contre 224 amnistiaient de nouveau le pouvoir exécutif. En février, quelques députés seulement eurent pour eux le droit, la nation, la victoire. Avec la Montagne sera la loi, l'Assemblée, la nation. »

La Révolution démocratique et sociale de Ch. Delescluze avait posé la question devant le public : il appartenait à Ledru-Rollin, président de l'extrême gauche, de la poser devant l'Assemblée. Le 4 juin, il demandait à interpeller le lendemain le ministre des affaires étrangères et souffrait impatiemment d'être ajourné au 7 juin. Le 7, il s'excusa par lettre et demanda l'ajournement au lundi, 11 juin. Pourquoi ce retard après cette hâte? Redoutait-il de pousser le cri de guerre, ou l'armée révolutionnaire avaitelle encore quelques dispositions à prendre?

Le matin du 11 juin, les journaux démocratiques contenaient deux documents émanés de la Montagne. D'abord, une déclaration au peuple : « Que le peuple reste calme; il peut compter que la Montagne se montrera digne de la confiance dont il l'honore. Elle fera son dev^oir. » A la suite, venait une Adresse de la Montagne à la démocratie allemande, invitée à s'unir à celle de France « pour la paix et le bonheur de l'humanité » . Ce document portait les signatures de 121 représentants. Enfin, le comité des Vingt-Cinq rappelait les art. 5, 54 et 110 de la Constitution et ajoutait : « Elus du département de la Seine, entre le peuple et vous il a été dit le 13 mai, art. 2 : Si la Constitution est violée, les représentants du peuple doivent donner au peuple l'exemple de la résistance. »

Dans quelle mesure les républicains modérés s'associaient-ils à cette campagne? D'accord avec la Montagne pour déclarer la Constitution violée, songeaient-ils à organiser la résistance? Ce qui est certain, c'est qu'ils se bornèrent à protester. « Que la responsabilité de ce grand attentat retombe sur ceux qui l'ont encourue ! Que chaque citoyen se rappelle que le dépôt de la Constitution et des droits qu'elle consacre est confié à la garde et au patriotisme de tous les Français. » Voilà ce qu'écrivaient les Amis de la Constitution. Les anciens constituants se réunirent le 11 au Palais-National de onze heures à une heure. 11 y avait là des représentants de toute nuance, anciens membres de la réunion dite du Palais-Royal, anciens montagnards, etc. ; Goudchaux (non réélu) présidait. La question fut posée ainsi : « N'y a-t-il pas lieu, pour ceux qui ont eu l'honneur de concourir à la Constitution, de faire quelque chose par quoi ils marquent quelle a été leur intention lorsqu'ils ont voté entre autres les art. 5, 54et 110? » La délibération eut lieu; une résolution fut prise. Elle devait même être publiée; mais, par une prudente inspiration, elle ne le fut pas.

Le même jour et à la même heure, dans les bureaux de la Démocratie Pacifique , rue de Beaune, se tint une réunion composée plus spécialement de membres du comité de la presse et du comité des Vingt-Cinq. M. de Girardin accepta Tidée d'une protestation , mais en repoussant énergiquement et, dit-on, avec éloquence, l'idée, non -seulement d'une insurrection, mais d'une convocation de la Montagne en Assemblée séparée. Quant à la Montagne, elle était réunie au Palais- Bourbon , dans là salle du quatorzième bureau ; elle adopta les trois propositions suivantes : « 1" Faire déclarer, séance tenante, le pouvoir exécutif déchu; 2" faire déclarer la majorité complice de la violation de la Constitution; 3° constituer en permanence l'Assemblée réduite aux représentants constitutionnels . » C'était le programme de la Montagne pour la séance parlementaire qui allait s'ouvrir.

III. — Tandis que la révolution menaçait d'ensanglanter Paris une fois encore, le choléra sévissait sur la ville et y répandait la terreur et le deuil. Il avait fait son apparition en mars. Clément d'abord, il s'était promptement développé ; le mois de mai avait compté 2,436 décès en ville, sans comprendre les hôpitaux civils et militaires. La mortalité de juin avait plus que doublé sur celle de mai : plus de 200 décès par jour ! L'Assemblée législative avait déjà payé sa dette : MM. Besnard (du Calvados), Roger (du Loiret) , Lacave-Laplagne , ancien ministre des finances du roi Louis-Philippe, avaient succombé. Madame Récamier venait d'être emportée du même mal : elle terminait sa brillante carrière au milieu de nouveaux troubles, à une année de distance du plus illustre de ses amis, Chateaubriand, mort quelques jours après les journées de juin 1848, comme si ces deux existences ballottées par

tant d'orages ne devaient s'éteindre qu'au bruit des révolutions qui avaient agité leurs jours'.

Le 11 juin, une nouvelle communication funèbre attrista le début de cette séance, qui devait finir par un fol appel aux armes. Le vieil adversaire de la démagogie, le maréchal Bugeaud, venait de mourir, frappé, lui aussi, par le choléra. Il mourait à soixante-quatre ans, dans la plénitude de ses forces morales et physiques, laissant le souvenir d'un homme de guerre inventif et d'un organisateur civil. Il avait gardé le culte de l'autorité dans un temps qui en avait perdu même le sens. Le 30 mai, dans un moment où la droite et la gauche se combattaient à coups d'interruptions , cet homme qui s'était fait une réputation de violence, prononçait ces belles paroles : « Les majorités, messieurs, sont tenues à plus de modération que les minorités. » Il avait souffert plus que tout autre, en ces dernières années, du désordre des esprits et des déroutes politiques; il avait poussé lé cri d'alarme, et tel était le poids de sa vie dans les événements qui s'agitaient, que sa mort parut à tous inopportune.

Mais revenons à l'interpellation de Ledru-Rollin. Il commença au milieu d'un profond silence. Il voulait être court, il le fut : « A quoi bon tant de paroles, quand les décisions de l'Assemblée constituante sont si claires et le texte de la Constitution si précis? Malgré le vote du 7 mai, malgré le texte de la Constitution, le Président n'a-t-il pas

* Madame Cavaignac , mère du général, mourut du choléra dans le courant de juin, à l'âge de 72 ans. — Voici les chiffres des décès par mois : mars, 130; avril, 694; mai, 2,A36; juin, 5,769; juillet, 419; août, 810; septembre; 670, octobre, 32; total : 10,960. Dans les hôpitaux civils, il y eut 6,911 décès; dans les hôpitaux militaires, 2,000. Total général : 19,871. Les quartiers de Paris les plus éprouvés se classent dans l'ordre suivant : quartier Mouffetard et Jardin des Plantes, Gros- Caillou, les faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin, les quartiers Popincourt et de l'Hôtel-de-Ville. (Union médicale du l*"" décembre 1849.)

déclaré la guerre à la République romaine? Les ministres n'ont-ils pas donné l'ordre d'attaquer et de prendre Rome? Le sang n'a-t-il pas coulé les 3 et 4 juin? Il s'agissait bien d'interpellation ! » L'orateur demandait la mise en accusation du Président et des ministres et invitait l'Assemblée à se retirer immédiatement dans ses bureaux. M. Odilon Barrot répondit aussitôt. Après une brève et dédaigneuse allusion aux bruits de sédition qui couraient la ville et à cette accusation qui menaçait non-seulement le Président et ses ministres, mais la majorité de l'Assemblée, il reprit longuement l'historique de la question : il le fallait devant ces quatre cents représentants nouveaux dont les uns (et c'était le plus grand nombre) semblaient devoir appuyer la politique ministérielle , dont les autres allaient la combattre. Il arriva enfin à l'ultimatum adressé par M. de Lesseps à l'Assemblée romaine et repoussé par elle ; à ce traité du 30 mai, qu'il avait pris sur lui d'offrir et de signer seul et qui établissait une solidarité complète dans les destinées des deux républiques. Campés aux portes de Rome, exposés à la dérision de l'Europe, nos soldats pouvaient-ils attendre et, sans y prendre part, contempler les événements? La France avait eu du malheur dans sa triple tentative d'intervention en Italie ; repoussée en Sicile, en Lombardie, à Rome, par les démagogues, malgré tous ses efforts, elle avait assisté à la défaite des Siciliens et au désastre de Novare, et le même sort l'attendait sous les murs de Rome, où elle se voyait forcée de combattre des gens dont elle était venue protéger la liberté.

Ce discours, que la droite avait fréquemment coupé d'applaudissements, ramena Ledru-Rollin à la tribune. Sa modération première avait fait place à l'animation de la lutte. Avec l'insidieux rapport du 16 avril de M. Jules Favre ; avec les phrases mesurées du rapport du 7 mai de M. Senard, « homme, disait-il, modéré entre tous» , il tentait de rattacher à sa cause les esprits flottants de l'Assem-

blée. Qu'il y eût contradiction entre Tordre du 29 mai et la déclaration 'du 7 ; que le ministère, pour reprendre sa première ligne de conduite, eût mis à profit non pas l'interrègne des deux Assemblées, mais la confiance qu'il avait dans la nouvelle, comment le nier? C'est là que triomphait Ledru-Rollin. Il prétendait intéresser l'esprit parlementaire à cet apparent dédain d'une volonté précédemment exprimée par des représentants du peuple; sur ce terrain habilement choisi, devant l'Assemblée constituante, il aurait pu rencontrer une victoire. Mais, au sein de la Législative, si profondément renouvelée par le suffrage universel ; en face d'une majorité qui avait hâte de faire prévaloir une politique différente de celle de ses devanciers, Ledru-Rollin ne devait tenter et espérer qu'une chose : conquérir quelques voix à la minorité.

Au lieu de s'en tenir à cette demi-victoire, poussé par ses engagements avec le dehors, enivré des déclamations furieuses qui retentissaient depuis quelques jours dans les clubs et dans la presse, il voulut leur donner un puissant écho; les paroles tombées de la tribune ne vont-elles pas frapper à tous les coins de la France? M. Odilon Barrot, au début de son discours, avait demandé à son adversaire s il avait pris avec lui-même la résolution loyale et ferme de rester dans les termes de la légalité. « Je vous trouve bien téméraire, s'écria en terminant Ledru-Rollin, vous qui avez violé la Constitution, de nous adresser une telle question. Notre réponse est bien simple : la Constitution a été violée ; nous la défendrons par tous les moyens possibles, même par les armes. « Si M. Odilon Barrot avait tendu un piège, on n'y pouvait tomber plus étourdiment. Les cris « à Tordre ! » partant de la droite se heurtent aux applaudissements de l'extrême gauche dont les membres se lèvent et répètent les derniers mots de l'orateur, et celui-ci, comme pris déjà d'un scrupule, voulant justifier son audace, relit l'art. 110 de la Constitution et

s'écrie une seconde fois : « La Constitution violée sera défendue par nous, même les armes à la main. »

L'Assemblée n'écoutait plus. Le général Bedeau, M. de Ségur d'Aguesseau protestent l'un et l'autre à la tribune ; la droite proteste tout entière et demande la clôture. «Le cri «auxarmes!» a été poussé, s'écrie M. Thiers; il n'est plus de la dignité de l'Assemblée de discuter après un tel cri. » On laisse néanmoins parler M. Emmanuel Arago, mais seulement par respect pour la liberté de la tribune, et l'ordre du jour pur et simple est voté à une majorité de 361 voix contre 203.

Cet échec, la gauche l'avait en même temps prévu et désiré. L'Assemblée, marchant d'accord avec le Président et le ministère, devenait solidaire et de leur politique et de l'hostilité qu'elle provoquait. Il ne suffisait plus aux représentants d'extrême gauche et aux meneurs du dehors de protester contre le Gouvernement; leur protestation venait heurter le corps officiel tout entier. Le soir, quarante membres de la Montagne, auxquels se joignirent dix délégués du comité de la presse et de celui des Vingt- Cinq, se réunirent, 6, rue du Hasard, et les journaux du 12 juin continrent, au nom des divers comités, des proclamations arrêtées pendant la nuit. La Montagne promettait de soutenir la demande de mise en accusation, pour épuiser les moyens constitutionnels; les comités des Vingt-Cinq et de la presse socialiste écrivaient : « Nous disons au peuple de se tenir prêt à faire son devoir; la Montagne fera le sien jusqu'au bout; nous avons sa parole; tous les républicains se lèveront comme un seul homme. » Le comité des écoles (il fonctionnait déjà au 29 janvier') s'apprêtait à marcher comme en février 1848; le comité typographique rappelait aux re-

* Citons quelques noms : Hubbard, Fonvlelle, Cœurderoy, Watripon.

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présentants de la Montagne leurs engagements électoraux.

Les journaux étaient plus ardents encore. « En vertu du droit républicain et du droit humain (quelle logomachie!), M. Bonaparte est déchu de la Présidence, s'écriait la Vraie République, et il appartient au peuple de prendre l'exercice de la souveraineté. » La Révolution démocratique et sociale : *« Le sort en est jeté ! Paris tout entier répondra comme en juillet, comme en février, au cri poussé par Ledru-Rollin. Que la Montagne ne perde pas un instant; qu'elle prononce la mise hors la loi de Bonaparte, de ses ministres et des représentants félons de la majorité royaliste. C'est en ses mains que résident maintenant tous les pouvoirs de t Assemblée nationale... Il faut que la République française se régénère par un sublime effort et qu'elle gagne à Paris la dernière bataille de la liberté contre le despotisme... que, d'un bout de là France à l'autre, tous les bons citoyens se lèvent; le Midi et l'Est, nos deux avant-gardes, n'attendent que le signal. Ils le recevront demain avec le manifeste de la Montagne. » Et plus loin : « Oui, nous ferons à la fois un 10 août et un 31 mai, rappelez-vous-le. »> Enfin, la Démocratie pacifique, dans un article signé de Victor Considérant : « Si la majorité persévère aujourd'hui dans la complicité en repoussant l'urgence pour l'acte d'accusation, le droit, la légitimité, l'autorité se seront retirés d'elle. Ce sera au peuple d'aviser. »

La séance du 12 né s'ouvrit qu'à trois heures. Dès le début, M. Lacrosse, ministre des travaux publics, demanda à l'Assemblée de se retirer immédiatement dans ses bureaux pour nommer une commission qui délibérerait, puis ferait son rapport séance tenante. Accepter franchement la lutte, n'était-ce pas le moyen d'en sortir victorieux? L'Assemblée rentra en séance à cinq heures et demie. Pierre Leroux tenta d'atténuer la portée des déclarations de la veille; M. Dufaure, le nouveau ministre

de l'intérieur, saisit Toccasion pour proclamer que le Gouvernement connaissait ses devoirs et qu'il saurait les remplir. A la suite des applaudissements redoublés qui accueillirent la parole du ministre, M. Daru lut le rapport; il concluait à l'urgence et au rejet immédiat de la demande de mise en accusation.

La Montagne donna alors un singulier spectacle. On vit M. Laclaudure, l'un des signataires de l'acte d'accusation, on vit Ledru-Rollin lui-même réclamer la communication des pièces! Et au nom de qui, dans l'intérêt de qui cette communication? Non pas pour l'Assemblée, dont la gauche et la droite se disaient également éclairées, l'une pour condamner, l'autre pour absoudre, mais pour le pays, pour l'opinion publique! « Si les documents n'ont pas été fournis, disait Ledru-Rollin, on prétendra que vous avez fait un acte de colère et non pas un acte de justice. » Pourquoi cette retraite? Pourquoi ce détour qui menait à un ajournement? A l'exemple de Pierre Leroux, Ledru- Rollin prétendait-il ramener ses amis à une conduite plus tempérée, leur donner le temps de la réflexion et du calme? Il termina son discours par les paroles suivantes :

« Maintenant, je veux dire un dernier mot. Je ne rétracte rien des paroles que j'ai dites hier (murmures), mais je veux leur donner un sens... La passion peut s'en emparer; je veux à l'avance, sans savoir quels seront les résultats, dont je me soucie peu pour moi, je veux pour mon pays qu'on sache ce que j'ai dit, et non ce que quelquesuns peuvent me faire dire. Oui, j'ai dit ceci : Tous les moyens pacifiques pour maintenir la Constitution; mais, si la Constitution était violée, me servant de l'article 7 de cette même Constitution qui dit qu'il faut la défendre même au péril de sa vie, j'ai dit, dans ce cas, que ce serait les armes à la main que chacun de nous devrait la défendre. Voilà mes paroles, voilà leur mesure, et j'y perse-

vère. » (Vive approbation à gauche. Agitation prolongée.) Ce langage, obscur et indécis, répondait bien au caractère de Ledru-Rollin, homme de tribune, mais nullement homme d'action. Autant ses discours, ses amitiés, ses entretiens intimes pouvaient le désigner comme le chef le plus hardi d'une émeute prochaine, autant sa nature résistait à ces entraînements. Il se sentait dépaysé, perdu, effacé dans ce monde d'émeutiers. Le 23 février, de concert avec M. Louis Blanc, ne détournait-il pas les sociétés secrètes de jeter le peuple dans la rue, montrant l'armée et la garde nationale fidèles au Roi, le Gouvernement sûr de la victoire? Lorsque, dans cette séance du 12 juin, il disait : « Eh ! mon Dieu, si vous aviez été à Paris le 24 février, vous auriez su que je combattais sur les barricades pour vous conquérir le suffrage universel » , le général Gourgaud pouvait lui répondre : « Sur quelle barricade avezvous combattu? » Nous l'avons vu, la veille du 16 avril, renoncer au bénéfice d'un mouvement populaire qui s'organisait à son profit; le lendemain, faire battre le rappel et se jeter dans les bras de la garde nationale qui le sauvait de ses amis. Au 15 mai, il luttait contre eux dans les couloirs du Palais-Bourbon, pour échapper à leurs dangereuses ovations. Le 23 juin, c'était lui qui, de sa main, avait envoyé aux préfets l'ordre d'expédier sur Paris les gardes nationales et les troupes disponibles. Ces rétractations du 12 juin, après les téméraires paroles du 11, caractérisaient à la fois chez Ledru-Rollin et ses indécisions natives et une honnêteté politique qui, trop tard, il est vrai, résistait aux passions aveugles de son entourage et à celles mêmes qu'il avait encouragées.

Mais plus il voulait reculer la solution, plus la majorité était impatiente de la hâter. La gauche chercha encore dans un article du règlement mal interprété un nouveau prétexte : le président maintint les droits de l'Assemblée et, par 377 voix contre 7, elle décida qu'elle passerait im-

médiatement à la discussion du fond. La gauche s'était abstenue en masse.

Même après ce vote, MM. Pascal Duprat et Grémieux reprirent la demande de pièces; ils prétendaient que, n'appartenant ni à la majorité ni à la minorité, ils avaient besoin de lumières avant de décider entre les deux partis. M. Thiers se chargea de répondre : il le fît vivement, brusquement, justifiant et le Gouvernement et la commission de ces prétendues violations de la Constitution : " Vous avez été suffisamment éclairés pour accuser et nous pour ne pas accuser. Vous nous dites qu'il nous faut de nouvelles pièces pour prononcer : est-ce que nous n'avons pas l'intelligence aussi ouverte que vous?... La civilisation européenne ne reculera pas devant la démagogie qui est à Rome. Non, elle ne reculera pas... Il y a d'un côté Tordre et de l'autre le désordre... Nous disons, nous : les faits nous sont connus, ce sont des coups de canon tirés contre Rome, et l'article de la Constitution ne nous paraît pas violé. Quant aux décisions de l'Assemblée nationale, il y en a deux : l'une qui autorisait à toucher le territoire du peuple romam, l'autre qui voulait ramener l'expédition à son véritable esprit, c'est-à-dire à plus de conciliation. Eh bien, une négociation a eu lieu, un traité a été fait et il a été produit. Le Gouvernement a pensé qu'il n'était pas honorable pour la France; nous avons pensé comme lui qu'il serait déshonorant de l'accepter. C'est sur ces pièces que nous avons trouvé que le Gouvernement avait parfaitement fait d'ordonner la reprise des hostilités ; c'est sur ces éléments que vous avez trouvé, vous, qu'il y avait lieu de pousser un cri de guerre. Nous, nous pensons sur ces éléments qu'il y a à pousser un cri de sécurité, pour que le pays sache deux choses : que le Gouvernement n'a pas violé le pacte fondamental, et que ce Gouvernement, qui saura faire respecter la loi, nous a derrière lui pour l'aider dans sa tâche. »

Vainement la gauche tenta encore de retarder le vote ; elle n'eut d'autre ressource que de s'abstenir une seconde fois. La mise en accusation fut repoussée par 377 voix. La séance ne se termina qu'à neuf heures et demie du soir.

IV. — Les représentants de la Montagne se trouvaient en proie aux mêmes perplexités que leur chef. Ils se sentaient emportés par un double courant : l'un émanant du Gouvernement qui, décidé à résister, affrontait si volontiers la lutte, qu'on pouvait le soupçonner de la désirer ou de la provoquer; l'autre émanant d'une source extraparlementaire, des sociétés secrètes, des sections, de tous ces électeurs qui dictaient la loi aux élus et qui, organisateurs du mouvement, y entraînaient les députés, même malgré eux. Le Gouvernement ne redoutait pas l'insurrection; Delescluze et ses amis la souhaitaient, mais la plupart des représentants de la Montagne n'en voulaient plus. Dans quelle mesure réussiraient-ils à maîtriser l'élan qu'ils avaient provoqué? Gomment échapper aux conséquences d'un appel aux armes comme à celles d'une défaite? A la dernière heure, ils y songeaient, mesurant le péril que la République allait courir par leur faute, aspirant à le conjurer et reconnaissant leur impuissance.

Ces idées se firent jour dans une téunion de représen» tants de la Montagne qui se tint dans les bureaux de la Démocratie pacifique, au sortir de la séance de l'Assemblée. Un manifeste fut résolu; MM. Ledru-RoHin, Félix Pyat et Considérant se chargèrent de le rédiger. Il reflétait bien l'incertitude de la réunion; ce n'était plus un appel aux armes, mais une simple protestation. On comprend qu'un certain nombre de représentants ne la trouvassent pas assez énergique. Loin d'éclairer le peuple, elle lui inspirait les perplexités de ses mandataires. Telle était même la modération qui, pour le moment, travaillait la

plupart des têtes, qu'un membre de la société des Amis de la Constitution ayant apporté une proclamation où les mots de manifestation pacifique étaient écrits en toutes lettres, sa rédaction fut accueillie aussitôt comme répondant lé mieux à l'esprit de la réunion. Mais^ après une discussion longue, orageuse, et qui n'aboutit pas, le manifeste fut maintenu , et l'on décida qu'il paraîtrait avec les signatures qui avaient été mises au bas du Manifeste à la dénioci^atie allemande.

A cette même réunion assistaient la commission des Vingt-cinq et le comité de la presse. Ils rédigèrent, eux aussi, une déclaration, mais concise et claire : « Le Président de la République et les ministres sont hors de la Constitution.— La partie de l'Assemblée qui s'est rendue hier leur complice par son vote s'est mise hors la Constitution. — La garde nationale se lève; les ateliers se ferment; que nos frères de l'armée se souviennent qu'ils sont citoyens et que, comme tels, le premier de leurs devoirs est de défendre la Constitution. — Que le peuple entier soit debout! » Ce que n'osaient pas dire des représentants, liés encore par un reste d'honneur parlementaire, Servient et Chipron, familiers avec l'émeute, ne craignaient pas de l'exprimer.

A la même heure se tenait, au manège Pellier, une commission de délégués de la 5° légion , présidée par un sieur Schmilz, ancien clubiste, capitaine de la 5* batterie d'artillerie, qui, au nom de la patrie en danger, convoquait toutes les légions de la Seine à se réunir « le mercredi 13, à onze heures du matin, au Château-d'Eau, en tenue, sans aucune arme, pour se transporter de là à l'Assemblée législative et lui rappeler le respect dû à la Constitution » . M. Etienne Arago, en sa qualité de chef de bataillon, invitait le général de Bar, colonel de la troisième légion, à convoquer les chefs de la légion pour concerter une protestation énergique. M. Guinard, colonel de la légion

d'artillerie de la garde nationale, bien que n'ayant pas pris parti, convoquait ses trompettes pour le 13, à six heures du matin.

Les feuilles démocratiques du 13 juin ne se bornèrent pas à reproduire les adresses et les proclamations élaborées dans la nuit ; plus hardies et plus sincères , elles annonçaient que l'action allait s'engager et que Paris allait reprendre encore une fois la dictature révolutionnaire.

Ainsi , d'une part, une manifestation prétendue pacifique, de l'autre, les apprêts d'un combat; ici, des représentants du peuple s'obstinant dans une modération inopportune et tardive; là, les véritables chefs du mouvement démasquant leur jeu et appelant le peuple aux barricades. En effet, tandis que sur les boulevards devait se dérouler cette manifestation hypocrite , sur les quais s'échelonnaient avec un mot d'ordre les sectionnaires de la société des Droits de l'homme, s'isolant de la manifestation pour lui faire produire à l'heure voulue ses véritables fruits. Voilà ce que craignaient MM. César Bertholon, Nadaud et autres représentants de la Montagne '; ils s'étaient flattés d'être les chefs du parti et ils n'en étaient que les serviteurs et les dupes !

Dès neuf heures et demie du matin, des groupes se formèrent au Château-d'Eau, lieu du rendez-vous. Il s'agissait de se rendre au Palais-Bourbon par les boulevards. Pourquoi aller à l'Assemblée? Ce jour-là, il n'y avait pas de séance; quelques-uns, les chefs, le savaient : la foule l'ignorait. Comment infliger une leçon à cette Assemblée absente? On en violerait le local, sans doute, comme le 22 février : qu'était cela? Et si l'on ne songeait pas à recommencer un 15 mai, « cette déplorable et abominable

1 Haute Cour de Versailles, procès du 13 juin. — Déposition de M. Versigny, représentant du peuple.

journée » , ainsi que l'a dit plus tard l'un des chefs du 13 juin, M. Alphonse Gent, que voulait-on? Après tant d'efforts, après des déclarations de guerre aussi explicites et aussi multipliées, après avoir donné un mot d'ordre à tous les centres révolutionnaires de France, comment laisser croire qu'on se bornerait à une promenade toute pacifique, pour aller faire des remontrances à une Assemblée qui ne siège pas? Non, c'était ou une révolution qui s'organisait, ou le signal d'une agitation qui devait y aboutir.

Le Gouvernement ne s'y trompa pas. Dès le 10 juin, le général Changarnier avait mandé à Paris même ou disposé aux environs de la capitale plusieurs bataillons ou escadrons en garnison à Evreux ou à Versailles; le 13, ils étaient massés à la barrière du Trône, tandis que d'autres troupes occupaient la Bastille, le Panthéon et.les alentours de l'Assemblée. Changarnier, que les républicains de toute nuance avaient peu ménagé dans l'Assemblée constituante; Changarnier, qui, depuis le 21 décembre jusqu'au 26 mai, avait été l'objet d'attaques réitérées auxquelles il n'avait répondu que parle dédain, le silence ou des provocations peu déguisées ; Changarnier, à qui M. Dufaure avait fait enlever son double commandement, venait, en conseil des ministres tenu le 13 juin, d'en être investi de nouveau. On le savait décidé aux mesures rigoureuses ; il s'en était ouvert, non sans éclat, à quelques officiers de la garde nationale , et les instructions qu'il donnait aux troupes reflétaient ses sentiments * .

Le ministre des travaux publics, M. Lacrosse, se chargea d'aller reconnaître la manifestation. Il partit du ministère de la justice , à cheval , en costume civil , accompagné de deux officiers d'état-major de la garde nationale; un lancier le suivait à cent cinquante pas. A la rampe du boulevard Saint-Martin, il rencontra une foule compacte

• Dépositions de Jean-Louis Farina et de Trouille.

et n'arriva qu'avec peine jusqu'à l'Ambigu. Là, il fut entouré, violenté; on voulait qu'il criât: Vive la République romaine! A bas le Président! Il cria : « Vive le Président! Vive la République française! » Il consentit seulement à crier : Vive la Constitution ! Ce jour-là, pareil cri avait un double sens, d'ordre et d'émeute. Un individu lui sauta en croupe et voulut le renverser de cheval, en lui serrant le col; un autre, se bornant aux paroles, lui disait : « Vous êtes M. Lacrosse; vous venez voir si c'est une émeute, mais c'est une révolution; votre Présidentet vous,

vous êtes f ; vous irez à Vincennes ! » M. Lacrosse lui

répondit : « Vous pouvez nous envoyer au Père-Lachaise, mais non à Vincennes. » Tiraillé, serré, étouffé, il trouva un auxiliaire fort utile dans la personne d'Alphonse Gent qui, aidé d'un sous-officier , parvint à le dégager de la foule et à lui faire gagner la rue du Temple; il passa à la mairie du VP et revint à l'Elysée par la rue Saint- Honoré.

Il était midi. La manifestation, grossie parles contingents qui descendaient le faubourg du Temple , se forma par files, à la façon d'une troupe qui va être passée en revue. Au premier rang, marchaient MM. Etienne Arago, Perrier et Schmitz , tous trois chefs de bataillon de la garde nationale et avec l'uniforme de leur grade; aux deuxième et troisième rangs, des gardes nationaux appartenant à la 5' légion , dans laquelle s'était centralisée l'initiative du mouvement; puis d'anciens constituants, Bastide , l'ancien ministre , qu'un sentiment de dignité aurait dû éloigner dépareille aventure; Gent, Raynal, Victor Considérant : des délégués de la 5' légion, en tète ou sur les flancs, surveillaient la marche de la colonne et maintenaient l'ordre autant qu'il leur était possible. A la porte Saint-Denis, le comité des écoles se présenta pour entrer dans le cortège ; il fut rejeté au quinzième ranff.

Quelques cris de : Vive la République ! Vive la Constitution! s'élevèrent sur le passage de la manifestation. Était-ce pour montrer ses sentiments pacifiques que des délégués sommèrent le poste du boulevard Bonne-Nouvelle de rendre ses armes? Malgré les avances faites à Tarmée, le poste résista et ne fut pas désarmé. Sur le boulevard Montmartre, des acclamations partirent de la terrasse du passage Jouffroy, où se tenait le cercle des Amis de la Constitution, acclamations qui contrastaient avec l'attitude calme de la population. Le cortège poursuivit le long des boulevards; mais, quand les quinze ou vingt premiers rangs eurent dépassé la rue de la Paix et atteint l'endroit précis où, le 23 février au soir, un coup de pistolet, partant d'une manifestation semblable, avait donné le signal de la révolution, trois colonnes, dont deux de cavalerie , s'élançant de la rue de la Paix, coupèrent le cortège en deux , s'établirent entre ses" tronçons, faisant face à gauche et à droite, c'est-à-dire à la Madeleine et au boulevard des Italiens, et, après les sommations faites par trois commissaires de police à cheval, chargèrent de chaque côté. Les groupes des premiers rangs, du côté de la Madeleine, se réfugièrent en hâte dans les rues adjacentes par la rue Basse-du-Rempart , la rue de Gaumartin , etc. ; dans la précipitation de sa fuite, M. Etienne Arago tomba.

A droite, du côté du boulevard des Italiens, se trouvait la partie la plus nombreuse de la manifestation. La troupe est partagée en deux colonnes; la cavalerie occupe la chaussée, l'infanterie les contre-allées. On profite de la surprise, on pousse vivement cette cohue d'insurgés et de badauds, on la disperse avant qu'elle commence à se reconnaître. Les soldats ne se laissent arrêter ni par quelques énergumènes, instruits aux poses théâtrales de l'Ambigu, qui tombent à genoux en s' écriant : « Tirerez-vous sur vos frères? » ni par d'autres, plus pratiques, qui tirent

le coup de pistolet traditionnel. La troupe roule en quelques minutes de la rue de la Paix jusqu'au Gymnase, rejetant à droite et à gauche toutes ces bandes effarées ; quelques barricades improvisées avec des voitures , des omnibus, des chaises de cafés sont enlevées à la course, et la colonne arrive à la porte Saint-Denis , là où s'était dressée, une année auparavant, le 23 juin, la première barricade. Sans un coup de fusil, sans morts ni blessés, la manifestation était déconcertée et vaincue^ En revenant sur ses pas, le général Ghangarnier, accueilli par des clameurs devant le cercle des Amis de la Constitution ^ fit arrêter un sieur LafFont, secrétaire du cercle et l'envoya sous escorte, à Tétat-major.

Chassés du boulevard, les émeutiers se répandirent dans les rues voisines, en criant : « Aux armes! aux armes ! On tire sur nos Jrères! Vive la Constitution! Aux barricades! » Rue LaffittCj rue Richer, rue Richelieu, place de la Bourse , des gardes nationaux sont violemment désarmés. On se précipite sur les magasins d'armes, chez Devismes, qui est dégagé par la troupe, boulevard Saint- Martin, rue de Cléry, rue Joquelet; on brise les devantures, on s'empare des armes et des cartouches qui s'y trouvent. Enfin les fuyards parviennent jusqu'à la rue du Hasard, numéro 6, où la Montagne tenait ses réunions ordinaires et où elle était en ce moment même en permanence depuis neuf heures du matin.

Ici commence la seconde phase de la journée.

Le local de la rue du Hasard était le foyer parlementaire de l'insurrection ; c'était là que siégeait cette minorité factieuse qui obéissait à regret aux suggestions impérieuses des comités. « La Montagne est prête à agir » , disaient les proclamations du matin ; les échappés du boulevard venaient lui annoncer que l'heure était arrivée. Ledru-Rollin n'hésita plus : accompagné des sous-officiers Boichot, Rattier et Commissaire, il sortit pour se livrer

de sa personne à l'insurrection. Il descendit de la rue de Richelieu dans le jardin du Palais-Royal par le passage Hulot et se rendit auprès du colonel Guinard.

La légion d'artillerie de la garde nationale, composée de batteries hiérarchiquement rattachées à chaque légion, était depuis longtemps suspecte; on la considérait comme une collection d'émeutiers choisis à la main. Par bonheur, ces artilleurs n'avaient pas de canons, aucun gouvernement, depuis le 24 février, n'ayant jugé prudent de leur en confier. Il est juste pourtant de reconnaître que si, le 16 avril 1848, leur colonel, M. Guinard, avait prêté l'oreille au complot, il s'était arrêté à temps, tandis qu'aux journées de Juin il avait pris décidément parti contre l'insurrection et l'avait combattue de sa personne. Brave soldat, cœur loyal, esprit court, Guinard a couvert par la dignité de son attitude la regrettable erreur dans laquelle il est tombé le 13 juin.

Depuis 1820, il avait trempé dans toutes les conspirations qui agitèrent le gouvernement de la Restauration jusqu'à ce qu'elles le renversassent; en 1830, il avait crié plus haut que tous à la violation de la Charte. Aujourd'hui, sous un autre nom, c'était la Charte qui était en jeu, et Guinard qui, de tous côtés, parmi les exaltés comme parmi les modérés du parti , entendait répéter qu'elle était violée, se décida à le croire sur la foi d'autrui. On avait trop d'intérêt à le persuader pour ne pas tâcher d'y réussir. La suspicion même dont la légion d'artillerie était l'objet confirmait Guinard dans l'idée qu'on la considérait comme le boulevard de la République. Il connaissait les projets du général Changarnier; depuis le 29 janvier, il voyait en lui non-seulement l'ennemi des institutions qu'il chérissait, mais l'ami et le soutien d'un pouvoir créé par le suffrage universel en haine de ces institutions. Dès avant le 13 juin, il était donc disposé à agir. Néanmoins, il se possédait encore. Le matin du

13 juin, il apprit que le poste des Tuileries, confié à ses hommes, leur avait été ôté, qu'ils avaient même été désarmés; il en ressentit vivement l'injure. Il porta ses réclamations au général Perrot; celui-ci le renvoya au général Changarnier qui, sur ses instances, consentit à rétablir le poste ; mais , à midi , il reçut l'ordre de disperser ses hommes tandis que le matin même, à neuf heures cinq, il avait reçu du général Perrot l'ordre de les convoquer. Que voulait-on? S'il s'agissait vraiment de défendre la République, pourquoi licencier le corps qui avait notoirement la réputation d'être républicain? Ce deuxième ordre ne fut pas exécuté.

Sur ces entrefaites, Ledru-Rollin arrivait à l'état-major. Après quelques minutes d'entretien, il descendit avec le colonel Guinard dans le jardin. Trois cents artilleurs environ y étaient réunis; avec eux, des groupes d'individus, dont quelques-uns blessés, venant du boulevard. Guinard fait former le cercle et, après avoir déclaré que la Constitution a été violée, que des citoyens ont été poursuivis, que des représentants du peuple viennent réclamer leur protection : « Voulez-vous les protéger? » — Et les artilleurs répondent : « Oui, oui, nous les protégerons. » — « Je dois vous faire remarquer que ces représentants appartiennent à cette fraction de l'Asssemblée désignée sous le nom de la Montagne. Si c'était une objection pour quelques-uns d'entre vous , que ceux-là se retirent ! Nous, républicains, nous savons mieux que qui que ce soit respecter la conscience de chacun. Ces représentants vont aller au Conservatoire des arts et métiers pour aviser, au milieu des circonstances difficiles où se trouve la cité. Voulez-vous les y escorter? » — « Oui, oui! » — "tt Vous le voulez? Eh bien, l'heure du départ est venue '. » Alors Ledru-Rollin s'approcha et

' Déclarations du colonel Guinard devant la Haute Cour.

déclara que la Montagne se confiait à la le'gion d'artillerie. Il était deux heures. Ledru-Rollin et Guinard marchaient en tête de la colonne. Après eux venaient vingt-cinq à trente représentants et une escorte d'hommes dont les blouses cachaient des habits bourgeois. Sur les trois cents artilleurs, la moitié environ s'était retirée, malgré les outrages de leurs camarades; cent cinquante à deux cents formaient la haie. Le cortège se dirigea par la cour des Fontaines et la rue Montesquieu. De temps en temps, les cris : Aux armes, vive la Constitution! étaient accompagnés de ceux de : Vive la Montagne! Vive Ledru-Rollin! Aux Arts-et-Métiers ! Ledru-Rollin et Considérant agitaient leurs chapeaux en Tair en criant : Vive la République! Vive la Constitution! Ils parcoururent ainsi les rues du Bouloi, Coq-Héron, de la Jussienne, Mandar, Beaurepaire, du Renard-Saint-Sauveur, Saint-Denis, Grenéta, et débouchèrent en face de Téglise Saint-Nicolas des Champs, près du Conservatoire des arts et métiers.

V. — Cet établissement avait alors, sur la rue Saint- Martin, une distribution de façade toute différente de celle d'aujourd'hui. La grille d'entrée, flanquée de deux pavillons où se trouvaient à droite le poste des pompiers, à gauche celui de la ligne , ouvrait sur une cour qui servait de parvis à l'ancienne église Saint-Martin, c'est-à-dire à l'extrémité droite des bâtiments actuels, en face du numéro 251 de la rue Saint-Martin. Deux laboratoires s'élevaient à gauche, en bordure de la rue, en avant des arcades qui précèdent les amphithéâtres. La grande porte n'existait pas encore. A la place de la cour et du pavillon central qu'on voit aujourd'hui, régnait un mur oblique dépendant de maisons destinées à être démolies et qui joignait la rue du Vert-Bois; il renfermait un chantier de pierres. Au moment de l'invasion, les forces

militaires préposées à la garde du Conservatoire se réduisaient à trois pompiers, quinze soldats de la ligne commandés par un sergent, et huit gardes nationaux; pas un sergent de ville, pas un commissaire de police.

La grille était entr'ouverte, la cour d'entrée servant de lieu de rendez-vous aux gardes nationaux de la 6^ légion; de plus, c'était Theure à laquelle les ouvriers allaient prendre leur repas. Gomment ces vingt-six hommes eussent-ils résisté? La présence de tous ces représentants du peuple revêtus de leurs insignes leur en eût ôté même l'idée. Mais, malgré les cris de la foule, malgré les suggestions des représentants, ils ne se laissèrent pas désarmer. Le sergent Boichot , représentant du peuple, s'avance vers le sergent Tronche , lui tend la main et dit : « Pourquoi les désarmer? ils sont à nous. » Pas de réponse. Rattier, sergent au 48*, coiffé de son képi, donne une poignée de main au sergent : « Je suis, dit-il, le représentant de l'armée; mieux qu'un autre, je respecte un chef de poste ; il ne vous sera rien fait , mais criez avec nous : CI Vive la Constitution! Vive la République! » Pas de réponse, pas de cris. — « Je vous somme, continue Rattier, de rendre vos cartouches, autrement on vous désarmera, on vous écrasera dans le poste. » — « Ecoutez donc vos représentants ! » dit Guinard. Ledru-Rollin intervient : « N'ayez pas peur, dit-il, en frappant sur l'épaule du caporal Crance, nous ne voulons pas vous faire du mal ; vous pouvez me croire, c'est Ledru-RolIin qui vous parle.» Le sergent, le caporal, un capitaine de la 6' légion, M. Rheims, ne cèdent pas plus aux prières qu'aux menaces; mais le poste, reconnaissant son impuissance, se replie sur la deuxième cour, où Rattier le fait surveiller par des artilleurs.

La colonne d'invasion pénétrait dans la seconde cour à gauche , lorsque l'administrateur du Conservatoire , M. Pouillet, que le concierge venait d'avertir, se présente

aux nouveaux venus. « Que demandez-vous? dit-il à Lodru-Rollin qui marchait le premier. — Un asile, répond celui-ci. — Cet établissement est l'asile de la science et de la paix, non l'asile de la guerre. Portez ailleurs votre drapeau. — Nous sommes traqués et sabrés sur les boulevards et dans la rue. (On sait que Ledru-Rollin arrivait tranquillement et presque triomphalement du Palais- Royal). — Le Conservatoire ne vous sauvera pas, réplique M. Pouillet; il vous sera fiineste. — Dans la rue, nous serons massacrés. — Vous le serez ici, enveloppés, assaillis de toutes parts, sans défesne possible ! » — Ledru-Rollin insiste : « Le temps presse, nous voulons délibérer, foitesnous donner une salle. » La première cour était remplie d'une foule compacte et armée; derrière les panaches rouges des artilleurs, on voyait sur les chapeaux et les casquettes la carte à niveau de la Société des Droits de l'homme, et au-dessus une masse de baïonnettes en désordre ' . Comment résister?

M. Pouillet refusa néanmoins d'ouvrir le nouvel amphithéâtre, lieu ordinaire de ses leçons; il fit monter à ses hôtes un escalier en planches tournant, et, par une petite porte, les introduisit dans l'ancien amphithéâtre, situé à gauche de la cour du cloître. Cette salle, petite et écrasée, éclairée d'en haut par un plafond vitré demi-circulaire, a quatre grandes portes, deux pratiquées dans le pourtour supérieur, deux autres dans l'hémicycle. Les représentants se ruèrent en tumulte dans cette salle; mais, après y être restés quelques instants , la trouvant sans doute trop étouffée et d'une issue difficile, ils la quittèrent pour se diriger vers la salle du Dessin ou galerie des filatures, située au rez-de-chaussée, sur le jardin. Cette salle se divisait en deux : dans l'une, la Société des Droits de l'homme

1 Le 13 juin 1849, mémoire par M. Pouillet. l^"^ juillet 1849. Garnier, éditeur.

avait tenu son club en mars et avril 1848. L'ancien président, Villain, était parmi les envahisseurs du 13 juin. Quatre issues ouvrent deux sur la cour du cloitre, une à gauche sur le vestibule du pavillon central, une dernière à droite sur la galerie d'agriculture et la cour des brevets ; enfin, huit grandes fenêtres découvrent le jardin ; quelquesunes d'entre elles étaient garnies de vasistas qui permettaient d'y accéder de plain-pied. Des tables en bois noir occupaient toute la longueur de la salle, les unes chargées de pupitres, les autres de machines, d'instruments de , physique et de chimie; des bancs de bois régnaient autour des tables. C'est là, dans ce local bien connu de quelquesuns d'entre eux, que s'installèrent les représentants qui avaient déjà donné à leur réunion le nom de Convention. Qu'espéraient-ils faire au Conservatoire? Comment, dès le 29 janvier, cet établissement avait-il été choisi pour, rendez-vous de l'insurrection essayée alors ou projetée? N'avait-on pas reconnu déjà qu'il était dominé de plusieurs côtés par les maisons voisines, qu'il était facile à cerner, que ceux qui s'y réfugieraient n'y trouveraient qu'une prison? Il est difficile de croire que les organisateurs du mouvement n'aient pas eu le sentiment de ces inconvénients. Le Conservatoire n'était pas pour eux une forteresse, mais un abri; c'était surtout un rendez-vous commode, un centre situé dans un quartier populeux, familier avec l'émeute, dans le voisinage de la 5* légion qui, le 13 juin comme le 29 janvier, s'y montrait favorable ; dont le colonel Forestier promettait le concours et qui déjà, par la 5* batterie qui en dépendait, s'était prononcée pour la Montagne. Les inconvénients de cette position fussentils d'ailleurs plus sérieux que les avantages, ne fallait-il pas que les représentants qui, bien qu'à leur corps défendant, avaient appelé le peuple aux armes, se montrassent à lui, auprès de lui, dans son quartier, dans les rues mêmes qui avaient entendu le canon et les fusil-

LE TREIZE JUIA. 181

lades de la guerre civile, qui avaient été baignées de sang, à deux pas de cette rue Transnonain dont Ledru-Rollin avait vengé naguère les prétendus massacres? A côté de certaines convenances, il y avait donc comme une nécessité qui s'imposait. Quand on commence une insurrection, on ne choisit pas toujours son terrain; on le prend tel que les circonstances vous l'offrent ou l'occasion.

En redescendant dans les cours, M. Pouillet trouva des factionnaires armés à toutes les portes, à tous les passages. Les artilleurs de la garde nationale remplissaient le corps de garde d'où la ligne avait été éloignée; ils surveillaient l'accès de la grille et du trottoir de la rue Saint-Martin. L'agitation s'était répandue au dehors. Des émissaires parcouraient le voisinage, fouillant les maisons à main armée, les uns pour réunir des matériaux à barricades, les autres pour réclamer des munitions et des armes. Même spectacle, mêmes procédés de violences et de menaces, soit du côté de l'église Saint-Nicolas des Champs, soit au marché Saint-Martin , soit dans toutes les rues avoisinantes : du Vert-Bois, Frépillon , des Vertus, Arcade-Aumaire, Transnonain, des Gravilliers^ Jean-Robert, etc. On disait partout : « La Convention siège au Conservatoire, allons défendre la Convention. » En face de l'ancien réfectoire converti en bibliothèque et du n" 220 (ancien, aujourd'hui détruit) de la rue Saint-Martin, du côté du boulevard, une barricade avait été formée avec une voiture de roulier, une voiture de maraîcher, et des roues de voitures enlevées dans l'entreprise de roulage de M. Bonnaire, n" 247. La barricade s'étendait du n" 216 au n" 219 (anciens).

Cependant une partie de la 6' légion, composée de gardes nationaux habitant les rues voisines, loin de se laisser gagner au mouvement, tentait de le combattre. Un poste, commandé par le lieutenant Hemmerlé, avait protégé efficacement, rue Bdurg-l'Abbé, 22, le magasin de

rarmurier Lepage que cinquante ou soixante individus, conduits par un sieur Dufélix, avaient attaqué, la baïonnette en avant. D'autre part, la 4* compagnie du 3* bataillon de la 6* légion, sous les ordres des capitaines Goubeau et Dupuis, ayant réuni trente hommes rue du Ponceau, vint par le passage du Cheval-Rouge prendre position dans la rue Saint-Martin. Malgré son petit nombre, elle s'avance à la baïonnette contre la barricade signalée plus haut; les artilleurs se retirent dans le poste du Conservatoire et, s'étant mis à couvert, ils ouvrent le feu. La compagnie Goubeau reçoit une première décharge; el)e ne riposte qu'à la seconde; mais, dans la crainte d'être confondue par la ligne avec la garde nationale insurgée, elle se replie sur le boulevard et se fait reconnaître par le 62* de ligne qui arrivait. Il était deux heures trois quarts.

La conférence des représentants dans la salle du Dessin n'offrait que confusion, tumulte et incertitude. Aucune résolution précise n'ayant été arrêtée à l'avance, le champ était ouvert à tous les avis. Les uns voulaient sortir, aller à la mairie, demandaient le colonel Forestier, comme si ce colonel léger et fanfaron pouvait évoquer des soldats ; ces mêmes hommes se hâtaient de dater du Conservatoire des billets qu'on faisait jeter à la poste autant pour hâter le soulèvement des départements que pour attester la présence de leurs auteurs sur le lieu du combat ; ils envoyaient des émissaires dans les rues voisines, recommandant d'élever des barricades, de jeter des pavés sur la troupe, etc. Les autres, sans être plus calmes, étaient moins décidés. Guinard expédiait des artilleurs de tous côtés pour tempérer le zèle de leurs camarades, et, aux premiers coups de feu qu'il entendit, pour leur interdire de se défendre; il ne semblait animé que d'un dévouement passif. Napoléon Lebon, ancien condamné de 1834, arrive au Conservatoire, comme à la forteresse où va se jouer la dernière partie de la République. Jl s'étonne des

allures pacifiques des artilleurs; tout son sang jacobin en tressaille. « Mais, bon Dieu! me disais-je, qu'est-ce que cela? J'entre et je remarque que les grilles ne sont pas fermées, qu'il n'y avait pas de mot d'ordre à donner; j'entre sans qu'on me demande rien... j'allai droit vers M. Guinard : « On nous dit que vous voulez attendre tranquillement qu'on vienne vous y f.... des coups de fusil! » Guinard me répondit : « Oui. » J'avoue que je ne comprenais pas cette espèce de dévouement passif, je ne voyais pas ce qu'on voulait faire;... je voyais qu'on ne faisait rien, rien de ce que je pensais qui aurait dû être fait, et à l'instant je m'en allai '. » On se décida néanmoins à envoyer le -représentant Suchet (du Var) à la mairie du 6', auprès du colonel Forestier; mais, en arrivant dans la cour de la mairie, il fut arrêté par ordre du maire et ne put accomplir sa mission.

Sur ces entrefaites, M. Pouillet arrive. En parcourant le Conservatoire, il avait remarqué des tentatives de barricade et de défense, et, rencontrant Guinard, il lui avait signalé les inconvénients militaires de la position qu'avaient choisie ses amis. Du côté de la rue Saint-Martin, l'établissement n'était séparé de la rue que par un mauvais mur, et se trouvait dojniné par beaucoup de fenêtres ; du côté du marché Saint-Martin, une grille de cent mètres ouvrait sur le jardin; la position n'était pas plus sûre du côté de la rue du Vert-Bois : comment tenir un quart d'heure? Guinard parut convaincu et partit pour se rendre auprès de Ledru-Rollin avec M. Pouillet. Celui-ci y arrive seul, Guinard ayant été retenu en route; il renouvelle et multiplie ses observations, il s'adresse aux représentants, aux artilleurs, aux clubistes, à d'anciens élèves qu'il reconnaît, à Considérant : mais, tandis qu'an milieu

1 Interrogatoire de Napoléon Lebon , accusé devant la Haute Cour. Audience da 22 octobre.

d'un conflit indescriptible de voix et d'idées, on délibère s'il faut rester ou partir, le bruit de la fusillade éclate : « Voilà ce que je vous annonçais, leur dit M. Pouillet, vous n'avez pas voulu écouter mes conseils, la bataille commence , vous êtes perdus. Tirez-vous d'affaire comme vous pourrez; mon devoir m'appelle dans mes collections'. »

A la suite des quelques coups de fusil échangés entre les défenseurs du Conservatoire et la compagnie Goubeau, quatre compagnies du 62* de ligne, commandées par le chef de bataillon Gelly d^ Montcla, avaient franchi la barricade. On airéte dans la rue deux représentants, Maigne et Daniel Lamaziéres. Une compagnie commandée par le lieutenant Castelbon se jette sur la grille : les artilleurs cherchent à la refermer, mais en vain. La résistance est forcée et les grenadiers se précipitent dans la cour. En voyant la ligne, les artilleurs s'étaient écriés : « Les représentants en avant! » Un des représentants, Fargin- Fayolle, répliqua : « Artilleurs, tenez bon, ne vous retirez pas. » Le général Louis Cavaignac, resté en dehors de la grille : « Cernez-moi tous ces hommes-là, et, si un bouge, fusillez! » Les soldats étaient très-animés. Là, sont arrêtés encore cinq représentants: Deville, Pilhes, Boch, Vaulhier et Fargin-Fayolle. Le colonel Guinard ayant, dit-il, à son bras Ledru-Rollin, s'avance vers le colonel d'Alphonse, du 62* : «Vous le voyez, colonel, nous nous rendons prisonniers, — Et vous serez traités comme tels ; nous n'avons pas rhabitude de maltraiter nos prisonniers. « Le colonel d'Alphonse s'éloigne pour se rendre à la barricade de la rue Jean-Robert.

La compagnie du lieutenant Castelbon se partage en

* Mémoire, etc. M. Pouillet fut destitué quelques jours après le 13 juin : 1° pour avoir offert aux montagnards les moyens de s'installer et de délibérer; 2° pour n'avoir fait aucun rapport au Gouvernement jusqu'à huit heures et demie du soir.

deux sections, qui doivent parcourir le Conservatoire et ramener vers la grille tous ceux qu'elles arrêteront.

Lorsque le lieutenant Gastelbon fit irruption dans la salle des Filatures avec ses soldats qui croisaient la baïonnette, représentants et artilleurs se sauvèrent par les croisées en brisant les vitres. Un capitaine qui accompagnait la troupe fit faire le cercle à ses hommes : « On a tiré sur mes soldats (rue Guérin- Boisseau) ; rangez- vous contre le mur; vous avez été pris les armes à la main, vous allez être fusillés. » Un représentant monte sur une table comme pour faire une allocution; le capitaine le prend par son écharpe et le jette en bas en disant qu'il ne reconnaît pas ses insignes. Il fait mettre enjoué; un artilleur ose prétendre que ses camarades sont là de service. — « Je n'en sais rien» ; mais, sur une observation du lieutenant, le capitaine commande : « Par le flanc gauche et par file à droite, marche! » et, avec sa compagnie, il quitte le Conservatoire pour aller se poster à l'entrée de la rue Grenéta'.

Quelques instants après, le Conservatoire était complètement évacué par les troupes. Artilleurs et représentants du peuple n'hésitèrent pas à chercher le salut dans la fuite. Les uns sautent par les vasistas de la salle des Filatures et forcent le concierge de leur ouvrir la porte du jardin qui donne sur la rue Vaucanson ; d'autres passent par la cour des Brevets, près de l'abside de l'ancienne église, prennent des échelles, rampent sur les toits jusqu'à la rue de Breteuil et y descendent à l'aide d'une corde accrochée à une lanterne à gaz. Une troisième bande de soixante à quatre-vingts individus envahit les appartements de M. Pouillet, qui les fit sortir par la porte du

• Dépositions : Ernest Grégoire, Griin, trompette d'artillerie, d'Alphonse, Gastelbon, etc. M. Ledru-Rollin ne figure dans aucune des dépositions. Le colonel Guinard soutint néanmoins qu'il l'avait à son bras et qu'il a été témoin de cette scène.

jardin. Rattier laissa son képi, Boichot, son uniforme qu'il échangea contre une blouse et un pantalon de pompier; les marchands de vin du voisinage fournirent des blouses aux artilleurs.

Ledru-RoUin quitta le Conservatoire par la rue Vaucanson avec Victor Considérant; il prit refuge jusqu'à la nuit à la prison des Madelonnettes (rue Fontaine-du- Temple) dont le directeur lui était dévoué'. Guinard resta le dernier. Il se promenait seul dans l'une des grandes allées du jardin, en uniforme de colonel d'artillerie. M. Pouillet alla vers lui et lui proposa de faciliter sa fuite. «Je ne veux pas fuir, lui répondit Guinard; je souhaite seulement attendre quelques instants pour aller à l'État-major rendre compte de ma conduite. » Il refusait même de monter chez M. Pouillet, dans la crainte de le compromettre. Il y consentit néanmoins; quelques instants après, il monta en voiture et partit. Une compagnie du 24" visita et fouilla le Conservatoire en compagnie du directeur; elle n'y trouva que les armes et les cartouches des fuyards, quelques billets informes et les vêtements qu'ils avaient abandonnés.

L'émeute étant ainsi étouffée dans son foyer, les barricades dont l'armée s'empara facilement dans le voisinage du Conservatoire (rues Aumaire, Jean-Robert, du Pontaux-Biches, de Breteuil, Chapon, du Temple, Meslay) ne servirent qu'à montrer à quoi devait conduire la manifestation prétendue pacifique du boulevard. Tandis que les

* On a prétendu que Ledru-Rollln s'était, lui aussi, évadé par un vasistas. La chose est d'autant plus vraisemblable que Ledru-RoUin, qui a publié, en novembre 1849, une brochure sur le 13 juin, a passé ce détail sous silence et ne l'a jamais nié, soit qu'il ait eu réellement recours à ce moyen de retraite, soit qu'il ait juj^épeu digne de s'en défendre. En vérité, dès qu'il fallait fuir, qu'importait le moyen? Il y a eu un peu de puérilité de part et d'autre , aussi bien dans le reproche fait à Ledru- Rollin que dans l'ardeur de ses amis à le repousser. Et pour couronner le tout, ni les uns ni les autres n'ont fait la preuve.

troupes reprenaient possession du Conservatoire, on affichait rue de la Jussienne, rue Chapon, un placard composé rue Coq- Héron, à l'imprimerie Boulé, dans les ateliers du Peuple, mais par des ouvriers qui n'appartenaient ni à la maison Boulé ni au Peuple. Il était ainsi conçu : « Au peuple, A la garde nationale, A l'armée ! — La Constitution est violée ! Le peuple se lève pour [la] défendre. — La Montagne est à son poste. — Aux armes !

— Vive la République! — Vive la Constitution! — Au Conservatoire des arts et métiers, le 1 [3]juin à deux heures.

— Les représentants de la Montagne : Ledru-RoUin, etc. » Suivent cent dix-neuf noms de représentants empruntés en bloc à la proclamation de la Montagne à la démocratie allemande ' . Le texte de cette proclamation avait été arrêté par les représentants dès leur arrivée au Conservatoire (deux heures et demie)*; les exemplaires en furent arrachés presque aussitôt qu'affichés. Il n'est pas certain et, pour notre compte, nous doutons que Ledru-Rollin et Guinard en aient autorisé les termes, qui seraient singulièrement en contradiction avec leurs déclarations pacifiques; mais il en résulte tout au moins que, dans le Conservatoire comme ailleurs, le 13 juin comme les jours précédents, il y avait parmi les insurgés deux courants parallèles : les uns voulaient s'en tenir, au moins provisoirement, à la légalité ; les autres, inspirés par les aventuriers de la démocratie, poussaient à l'émeute.

* La Bibliothèque nationale possède un exemplaire de cette affiche, détaché de la muraille où il venait d'être collé. Il est sur papier d'épreuves, les caractères sont charjjés d'encre; les numéros en sont différents; les D manquent; les douze derniers noms sont imprimés en caractères d'un numéro plus élevé. Il y a de nombreuses fautes typographiques. La feuille est maculée d'empreintes de cadrais. Il ne parait pas douteux qu'elle ait été imprimée en hâte.

2 Lettres de Menand, Heitzmann, Rougeot, Rolland, Pfliéger et Landolphe, la plupart élus de Saône-et-Loire, à Duchesne et à Grappin, imprimeurs à Chalon-sur-Saône. (^Acte d accusation.)

188 LIVRE QUATRIÈ-VIE.

A Belleville, un certain Jannot, représentant de Saôneet-Loire (qui, sur la liste des élus du 13 mai, précédait immédiatement Lamartine non élu) , se présenta à la mairie avec Périer, ce lieutenant-colonel de la 5" légion qui, avec M. Etienne Arago, avait marché en tète de la manifestation. Ils demandèrent des armes et des cartouches; le maire refusa. Dans un quartier opposé de la ville, la 11' légion (Luxembourg et Saint-Sulpice) renfermait, jusque parmi ses chefs, des adhérents aux tentatives de révolution du 13 juin. On rapportait que, le 12 juin, M. Theil, commandant du 2' bataillon, aurait dit : « A la nuit, sans rappel ni avertissement, nous nous réunirons, nous descendrons sur la mairie, et le tour de main sera fait. » Or, la mairie contenait un dépôt de 40,000 cartouches. De plus, les gardes nationaux étaient convoqués pour le lendemain, onze heures, sur la place Saint-Sulpice en tenue et sans armes, et Ton ne disait pas de quelle autorité émanait cette convocation. Un certain nombre d'officiers, mis au courant de ces rumeurs, occupèrent la mairie toute la soirée du 12 et en refusèrent rigoureusement Taccès aux gardes natioçaux qui ne faisaient pas partie du poste. Le 13 juin, entre trois et quatre heures, le général Sauboul, passant l'inspection des postes, déboucha de la riie du Pot-de-Fer (aujourd'hui partie de la rue Bonaparte entre la place Saint-Sulpice et la rue de Vaugirard) sur la place Saint-Sulpice. Le bataillon était en désordre', les gardes nationaux réunis par groupes discutaient la violation de la Constitution. On voulut forcer le général et son escorte à crier : « Vive la République ! Vive la Constitution ! » Il s'y refusa. Avisant le lieutenantcolonel Pascal, il le requit de mettre le bataillon sous les armes : le bataillon n'obéit pas; le colonel, au lieu de

* Dépositions de MM. Martinetet Cottu, ce dernier chef de bataillon dans la ll^ légion. Audience du 25 octobre.

s'empresser, tenta une médiation entre le général et la garde nationale. Quelques instants après, le général Sauboul revint avec un bataillon et du canon et fit arrêter le lieutenant-colonel Pascal. Ce fut le dernier épisode de la journée.

Cette manifestation parisienne du 13 juin, qui devait se transformer en une révolution, ne fut, grâce à la rapidité de la répression, qu'une échauffourée et une échauffourée ridicule. Par son origine, par ses auteurs, par ses circonstances, par ses suites, elle rappelle assez exactement celle de Risquons-tout. Même organisateur : Delescluze; même chef d'emploi : Ledru-Rollin ; la déroute n'y fut pas moins prompte, et, quant aux suites, de même que ces expéditions démagogiques déconsidérèrent la propagande internationale républicaine, de même cette funeste journée acheva de montrer l'esprit toujours agité des chefs républicains, leurs fantaisies d'émeute incessante, leur subordination aux influences les plus vulgaires, et, le jour de la partie arrivé, leur imprévoyance et leur incapacité. Une fois encore, mais cette fois par un surcroît de précaution, l'Assemblée, réunie d'urgence, se déclara en permanence; une fois encore, sur la demande d'un ministre républicain, d'un ancien ministre de Gavaignac, M. Dufaure, elle prononça la mise en état de siège de la 1'* division militaire ; enfin, une fois encore, le général Gavaignac se sépara publiquement de son parti.

Gomme M. Pierre Leroux attaquait rétrospectivement l'état de siège et soutenait que Gavaignac était tombé par l'état de siège proclamé le 24 juin : « Vous dites, s'écria Gavaignac, que nous sommes tombés, c'est une erreur; nous sommes descendus du pouvoir "... (Applaudissements

* J'ai entendu raconter par un ami de madame Gavaignac mère, que, le soir du 20 décembre 1848, Gavaignac lui aurait dit en rentrant : 11 Me voilà tombé du pouvoir! — Non, lui répliqua-t-elle, vous n'êtes pas tombé du pouvoir; dites mieux, mon fils, vous en êtes descendu. »

et bravos redoublés dans toutes les parties de la salle.) Je le répète, et je le répète à dessein, nous sommes descendus du pouvoir. La volonté nationale ne renverse pas; elle ordonne, on obéit.... Vous êtes républicains de la veille, et si je le disais de moi-même, peut-être me contesteriezvous ce titre. Cela est vrai, je n'ai pas travaillé pour la République avant sa fondation, je n'ai pas souffert pour elle, je le regrette; je m'en ferais aujourd'hui un honneur. Mais, quand la République est venue, je l'ai saluée de mon respect et de mon dévouement, je l'ai servie, je ne servirai pas autre chose, entendez-vous? (Bravos et applaudissements unanimes et prolongés.) L'orateur indiquant du doigt le sténographe du Moniteur : Écrivez ce que je viens de dire, écrivez-le mot à mot, que cela reste gravé dans les annales de vos délibérations : Je ne servirai pas autre chose. J'ai fait plus que servir la République, je l'ai gouvernée; c'est un dépôt d'honneur que j'ai conservé non pas comme un titre, mais comme une obligation, comme un devoir, et que je livrerai pur et sans faiblesse au

jugement de la postérité Vous m'inspirez une douleur

profonde. Entre vous et nous, c'est à qui sert le mieux la République, n'est-ce pas? Eh bien, ma douleur, c'est que vous la servez bien mal. J'espère bien, pour le bonheur du pays, qu'elle n'est pas destinée à périr. Mais, si nous étions condamnés à une pareille douleur, rappelez-vous bien rjwe nous en accuserions vos exagérations et vos fureurs. » (Applaudissements unanimes et redoublés.)

Ainsi se trouvait condamné par Gavaignac lui-même le mouvement du. 13 juin; il comprenait que ses promoteurs étaient au fond les mêmes que ceux du 23 juin ; qu'il y avait chez eux une soif d'agitation et de désordre fatale à

Elle venait de mourir du choléra lorsque Cavaignac prononça à la tribune les paroles que nous citons; n'était-ce pas une filiale rémi-

la République; que la République mourait peu à peu du zèle de ses prétendus amis et que chaque tentative d'émeute achevait de ruiner sa cause.

Le Président de la République ne tint pas un autre langage. Dans l'après-midi du 13 juin, il avait parcouru achevai les boulevards jusqu'à la Bastille; il était revenu à l'Elysée par les quais et la rue Saint-Honoré. Partout il avait rencontré une adhésion générale assez peu en rapport avec l'attitude que les journaux démocratiques prêtaient à la population; cette armée même que le socialisme prétendait avoir conquise , cette armée qui dans les élections avait paru fléchir, disciplinée et fidèle, elle avait soutenu la cause de l'ordre avec entrain et vigueur. Le 14 juin au matin, il publia la proclamation suivante : « Quelques factieux osent encore lever l'étendard de la révolte contre un gouvernement légitime, puisqu'il est le produit du suffrage universel. Ils m'accusent d'avoir violé la Constitution, moi qui ai supporté depuis six mois, sans en être ému, leurs injures, leurs calomnies, leurs provocations. La majorité de l'Assemblée elle-même est le but de leurs outrages. L'accusation dont je suis l'objet n'est qu'un prétexte , et la preuve , c'est que ceux qui m'attaquent me poursuivaient déjà avec la même haine, la même injustice, alors que le peuple de Paris me nommait représentant, et le peuple de la France Président delà République. Ce système d'agitation entretient dans le pays le malaise et la méfiance, qui engendrent la misère. Il faut qu'il cesse. Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent. La République n'a pas d'ennemis plus implacables que ces hommes qui, perpétuant le désordre, nous forcent à changer la France en un camp, nos idées d'amélioration et de progrès en préparatifs de lutte et de défense. Élu par la nation, la cause que je défends est la vôtre. C'est celle de vos familles , de vos propriétés, celle du pauvre comme du riche , celle de la

civilisation tout entière. Je ne reculerai devant rien pour la faire triompher. »

Ce langage était ferme, élevé, résolu; il touchait le cœur de la France affamée d'ordre, de calme , de travail. Qu'était devenue dans ce conflit la question romaine qui en avait été le prétexte? Le nom même n'en était plus prononcé ; la vérité des choses éclatait et tout se réduisait à un problème de politique intérieure ou plutôt à la lutte toujours renaissante entre l'esprit de conservation et l'esprit de révolution.

VI. — Le mouvement ne resta pas concentré dans Paris. Il avait été combiné pour éclater à la fois dans plusieurs départements, et spécialement dans ceux où les listes socialistes avaient triomphé : Haut-Rhin et Bas- Rhin, Allier, Drôme, Rhône, Loire, etc. Le concert était si bien établi à l'avance que partout le mot d'ordre était exécuté avant même qu'il ne fût arrivé. Partout la minorité montagnarde était érigée en Convention, Ledru- Rollin désigné comme dictateur, Louis-Bonaparte et l'Assemblée frappés de déchéance. Partout aussi, ou presque partout, la nouvelle révolution élevait un antagonisme radical entre le prolétariat et la bourgeoisie, provoquant cette fois le paysan comme l'ouvrier, et donnant le signal d'une guerre sociale qui , déjà , depuis l'insurrection de juin , paraissait le fatal accompagnement , le péril et la honte de la République. Partout enfin, sauf à Lyon, la déroute sommaire de l'émeute à Paris prévint des manifestations violentes. Reims, Lille, Amiens, Toulouse, Bordeaux, Limoges, Mâcon, Valence, Dijon, Strasbourg, Golmar, commençaient à s'agiter; les nouvelles de Paris refroidirent tous les courages. Perpignan, bien que située à l'extrémité de la France, eut son heure de trouble, au signal qu'avait donné M. Etienne Arago ; mais le calme

fut vite rétabli. Dans l'Allier, Tarrondissement de Montluçon se signala par un caractère particulier.

Dans ce pays, où, par exception, la propriété est concentrée entre les mains de quelques habitants et n'a point subi le morcellement qui, partout ailleurs, a été la conséquence des ventes révolutionnaires ou des lois civiles, la prédication communiste exerçait un certain empire sur les populations indigentes des campagnes. Les prédicateurs ordinaires étaient : Fargin-Fayolle, dit Sommerai, frère du représentant du peuple, Vincent (de Boussac) , disciple de Pierre Leroux, et deux jeunes gens, Pailleret et Prévost, lesquels avaient puisé leur éloquence et leurs idées dans les journaux du parti. Fargin-Fayolle, par des habitudes d'hospitalité et par une certaine supériorité d'éducation , avait acquis une grande influence sur les paysans et même sur les maires. « Vous avez été pauvres assez longtemps, leur disait-il , vous ne payerez plus d'impôts ; il n'y aura plus de droits réunis; il faut que l'on vous restitue les 45 centimes et le milliard des émigrés. » Banquets, discours, opuscules de toute sorte avaient été mis en œuvre; des maires, des fonctionnaires publics avaient été gagnés.

L'Appel au peuple arriva; Fargin-Fayolle, le représentant, et Sartin, son collègue, expédièrent le mot d'ordre. Dans la nuit du 14 au 15, dans le canton d'Huriel, ici on sonna le tocsin, ailleurs on battit la générale , et, tandis que la population aisée se réfugiait dans la forêt, les cultivateurs se réunissaient au nombre de huit cents dans une jachère. Us étaient armés de fusils, de faulx, de dards, de pioches, d'outils de toute sorte; des groupes, en se rendant au chef-lieu de canton, forçaient des maisons, attaquaient les personnes, dévastaient les propriétés. Cependant la direction manquait, ou plutôt les chefs ne voulaient pas s'engager avant de connaître les nouvelles de Paris. Ils avaient déjà grand'peine à retenir leurs bandes que la

désertion commençait à éclaircir, lorsque le courrier de Paris, arrivant de bonne heure, acheva de les disperser; le pays, subitement soulevé, reprit aussitôt son calme ordinaire ' ,

A Lyon, il en fut autrement. Depuis le 24- février 1848, Lyon n'avait guère désarmé. Nous avons raconté les épreuves de M. Emmanuel Arago, qui cédait toujours en résistant quelquefois*; M. Martin- Bernard, qui l'avait remplacé , préférait céder sans résister. Les Voraces voulurent renverser sur la place Bellecour la statue équestre de Louis XIV : M. Martin-Bernard prit un arrêté conforme. Le parquet avait fait emprisonner et poursuivre des agents de trouble; à l'exemple de Ch. Delescluze dans le Nord, M. Martin-Bernard les fit relâcher d'office. Il était commissaire lorsque, le 19 mai, M. Tabouret, substitut, fut sommé par une bande populaire de suspendre les poursuites contre les. ouvriers qui avaient brisé les métiers de l'usine Bonnet, et, sur son refus, entraîné deux fois à la Croix-Rousse, injurié, à demi étranglé en route, séquestré, au milieu de l'indifférence d'une population terrifiée. Il était commissaire encore lorsque, vers la fin de mai, furent opérées de nouvelles dévastations dans des couvents de jeunes filles.

Après juin, les troupes rentrèrent, les Voraces furent désarmés; il y eut une éclaircie d'ordre et de travail. La présence du maréchal Bugeaud rassura les populations; mais, armé contre le désordre matériel, il ne Tétait pas contre la propagande secrète de démoralisation et d'anarchie. Les journaux socialistes forçaient l'entrée des casernes , excitant le soldat à la défection et à la révolte. Aux élections, les listes radicales passèrent tout entières.

' Cour d'assises du Puy-de-Dôme. Audiences des 17 noveiiibie et jours suivants.

2 T. ler, liv. IV, p. 131-142.

Avant de partir pour Paris , où l'appelaient ses devoirs de représentant, le maréchal adressa aux troupes une éloquente proclamation, le dernier acte et comme le testament de sa vie militaire. Il leur rappelait le premier de leurs devoirs, la discipline, la défense des lois, de la Constitution, du Président de la République, du drapeau tricolore. Encore quelques jours et les conseils de « leur vieux frère d'armes » allaient trouver leur application.

Le soir du 12 juin, dans un supplément spécial, le Censeur, de Lyon, publiait un article de la Concnrdia, journal mazzinien de Turin, qui annonçait que l'armée expéditionnaire d'Italie avait opéré sa retraite sur Givita-Vecchia, que des régiments avaient refusé de se battre, qu'un corps d'artillerie avait passé à l'ennemi, etc. Comment le Censeur, journal modéré et qui, en 1848, avait rendu à la cause de l'ordre de sérieux services, se plaisait -il à répandre des nouvelles aussi tristes, à tout prendre, mais surtout aussi ridicules? Elles étaient datées du 6 juin, et les dépêches officielles du 8 n'en faisaient pas mention; les courriers, les lettres particulières de Marseille et de Livourne n'en disaient mot : leur origine même donnait à penser qu'elles étaient controuvées. Cependant le Peuple souverain s'en empare et les répand à profusion dans les campagnes; les cafés s'agitent; des groupes d'hommes en blouse parcourent Perrache et la Croix-Rousse.

Le préfet s'empressa de démentir ces nouvelles : on feignit de ne pas le croire. Le 13 et le 14, l'agitation continua sans aboutir. Une pluie torrentielle empêchait, d'ailleurs, toute communication télégraphique. Le 14, vers sept heures du soir, huit ou dix individus se rendirent auprès du préfet et le sommèrent de publier les nouvelles qu'il avait dû recevoir : il répondit qu'il n'en avait pas reçu. La dépêche qui manquait, on la fabrique, et, dans la soirée, le Républicain publie ce qui suit : « Nous donnons comme positives les nouvelles télégraphiques suivantes :

Paris, ce 14 juin. La Montagne est convoquée en Assemblée nationale. Le peuple de Paris répond à l'appel de nos représentants. L'arrestation du Président de la République et de ses ministres est décrétée. » Cette dépêche mensongère suffit pour propager l'étincelle. L'hôtel de ville, la place liellecour, la place Louis XVIII, la Croix-Rousse, deviennent le théâtre de scènes de désordre; des bandes se forment, les unes venant de la Croix-Rousse, les autres des Chartreux : elles se rejoignent sur le quai de Saône et se rendent à l'Ecole vétérinaire. Les élèves les attendaient; gagnés depuis longtemps par les manœuvres démocratiques, les deux tiers d'entre eux s'échappent, remontent à la Croix-Rousse avec les agitateurs et ne rentrent à l'Ecole qu'à une heure.

Cependant l'autorité avait les yeux ouverts. Dans la nuit du 14 au 15, le 2' léger, suspect d'intelligence avec les émeutiers, reçut l'ordre d'évacuer le fort Lamotlie et fut dirigé sur Saint-Rambert ; le général Lapeyre et le 40* de ligne vinrent occuper le fort Lamothe qui renfermait une énorme quantité de munitions. La caserne des Bernardines, qui défend l'entrée de Lyon du côté de la Gioix-Rousse, fut confiée au 6' de ligne sous le commandement du général Duchaussoy. Dans la matinée, des troupes d'infanterie et de cavalerie furent distribuées sur divers points stratégiques de la ville, à la place Bellecour, à la préfecture, rue Centrale, à la place des Terreaux, au Gi^and-Théàtre, de manière à assurer les derrières de l'armée tandis qu'elle porterait ses efforts sur le plateau de la Croix-Rousse, où devait se concentrer la lutte. Enfin la deuxième division d'infanterie et la division de cavalerie de l'armée des Alpes recevaient l'ordre de se rendre à Lyon à marches forcées.

Le 15, vers neuf heures, une bande de quatre à cinq cents individus se présenta devant l'Ecole vétérinaire. Un poste de cent cinquante hommes était chargé de la dé-

fendre. Mais, par une imprudence du capitaine, au lieu de tenir le peuple à distance, les soldats se laissèrent approcher, puis gagner et désarmer. Quelques-uns passèrent aux insurgés; les autres se retirèrent dans les forts de la rive droite. Une députation alla demander au directeur de l'École une permission de sortie pour les élèves; mais, tandis qu'on parlementait, les insurgés envahirent les dortoirs et recueillirent une quarantaine d'élèves avec lesquels ils revinrent à Vaise et s( la Croix-Rousse. Rue du Charriot-d'Or, ils désarmèrent le poste de la maison d'arrêt, puis celui de la mairie, où ils installèrent une sorte d'administration centrale pour diriger le mouvement.

Encouragés par ces faciles succès et dans l'espoir que de nouvelles défections se produiraient dans la troupe, ils se présentèrent vers dix heures et demie devant la porte des Bernardines, qui établit la communication entre Lyon et la Croix-Rousse. Mais, à leur demande de passage, l'officier répondit en commandant le feu : douze ou quinze insurgés tombèrent ; les autres s'enfuirent. « Nous sommes trahis, disaient-ils, la troupe est fidèle. » Une colonne était allée chercher le 2' léger à Saint-Rambert; mais de nouveaux ordres l'avaient éloigné encore. On sonne le tocsin, on court aux barricades. Depuis cinq heures et demie du matin, on y travaillait. Du côté de Caluire et du fort Montessuy, point vulnérable de la position, six barricades fermaient la petite rue de Cuires, la grande rue de la Croix -Rousse et les rues du Mail, de la Terrasse, du Pavillon et du Chapeau-Rouge ; à l'est , une septième occupait la montée Rey; une huitième interceptait les communications parle cours d'Herbouville et défendait les abords des pentes diverses qui conduisent du quai au plateau. D'autres barricades , construites en arrière , formaient comme une seconde ligne de défense.

Le plateau de la Croix-Rousse devenait le centre de Faction : on résolut de l'attaquer de front et à revers. Le

général d'Arbouyille et le général Magnan , avec deux bataillons du 17' de ligne, un bataillon du 49^ et la dixième batterie du 1" d'artillerie, prirent le chemin en lacets qui, du pied du fort Saint-Jean, sur la rive gauche de la Saône, conduit à la Groix-Rousse, sous- la protection du fort Saint- Jean, du bastion numéro 3 et de la caserne des Bernardines. L'artillerie se mit en batterie à cent vingt mètres de la première barricade; il fallut deux heures pour l'enlever. Le capitaine Martel qui, le matin, s'était laissé surprendre à l'Ecole vétérinaire, fut frappé à mort à la tète de ses soldats. La canonnade continua jusqu'à cinq heures. A ce moment, ^le 6* léger sous les ordres du colonel O'Keefe , arrivant de Galuire et de Montessuy, ferma la campagne aux insurgés en déroute et les rejeta sur la rampe que venait de gravir le général Magnan ; 700 furent feits prisonniers. Il n'y eut environ que 20 à 25 morts de chaque côté et 80 blessés; l'artillerie ayant eu la part principale dans le combat, les maisons de la Groix-Rousse eurent plus à souffrir que les hommes.

Par un arrêté ministériel du 15 juin, Lyon fut mis eu état de siège ainsi que toute la ciiconscription de la sixième division militaire. Il y eut environ douze cents arrestations. Des perquisitions auxquelles il fut procédé à la Groix-Rousse et à la Guillotière amenèrent la saisie de fusils, de pistolets, de munitions de guerre; rien qu'à la Groix-Rousse, on trouva six cents fusils. L'École vétérinaire fut dissoute, au moins provisoirement. Le général Gémeau interdit le colportage des livres , brochures et journaux, les clubs, les réunions politiques, excepté celles qui avaient un caractère électoral ; il fit fermer un certain nombre de cabarets, cafés et lieux publics; les journaux rouges cessèrent de paraître, leurs rédacteurs étant les uns en prison, les autres en fuite; enfin, les ouvriers en résidence à Lyon et dans la banlieue furent astreints à faire viser leur livret. Du reste, le calme était revenu.

Quelques jours après l'émeute, sept cents prisonniers suivirent les quais de la rive droite du Rhône et passèrent le pont de la Guillotière pour se rendre au fort de la Vitriolerie, sans qu'aucun signe d'agitation se produisit sur le parcours du convoi.

Cette rapide répression de l'insurrection lyonnaise l'empêcha de se propager dans les villes voisines, foyers de population ouvrière. L'émeute fermentait partout. A Mâcon, à Tournus, le 48* de ligne fut obligé de croiser la baïonnette pour se frayer un passage; à Vienne, un escadron dut mettre le sabre à la main et le 7' de ligne enlever une barricade. A Rive-de-Gier, dans la soirée du 17 juin, sur le bruit confus des événements qui se passaient à Lyon, un rassemblement se forma sur l'une des hauteurs qui dominent la ville. Les uns voulaient « travailler Rive-de-Gier et le purger des blancs» , les autres marcher directement sur Lyon. Ce dernier avis prévalut; le rendez-vous fut fixé au pont de la Madeleine. Vers onze heures du soir , les insurgés marchèrent en plusieurs bandes, pillant sur leur passage les boutiques d'armuriers. Mais, ayant rencontré en route dès émissaires qui apportaient la nouvelle de la défaite de l'insurrection , ils se dispersèrent et chacun rentra à Rive-de-Gier clandestinement '.

En résumé, la conspiration départementale, quoique concertée avec soin, n'eut le temps, sauf à Lyon, ni de se produire, ni d'être vaincue. A peine s'était-elle trahie qu'elle se déroba à la répression. Elle cheminera désormais en sécurité, multipliant ses recrues, préparant le terrain, attendant son heure. A la propagande des doctrines se joint une organisation plus étroite : nous la retrouverons plus tard, enveloppant dans un immense réseau

* Annuaire du département du Rhône. — Procès des accusés de Lyon et de Rive-de-Gier, novembre 1849.

les régions de l'est et du sud-est, reliées par la Suisse et la Savoie à l'Europe révolutionnaire. C'est ainsi qu'une victoire purement stratégique n'entraîne en politique que des résultats incomplets; l'ennemi n'est pas ^désarmé, il recule , il se reforme plus loin, et vous le voyez reparaître un jour, mieux discipliné et plus nombreux.

VII. — Les conséquences immédiates du 13 juin se devinent, sans qu'il soit besoin de les exposer longuement* Rigueurs contre les personnes , contre la presse , contre la liberté de réunion; état de siège, dissolution de gardes nationales : ce programme des vainqueurs du 24 juin 1848 fut également celui des vainqueurs du 13 juin 1849.

Gomme il est d'usage en tous temps, c'est sur les plus fervents républicains que s'abattirent les poursuites ; mais la plupart, journalistes, représentants du peuple ou autres, s'y dérobèrent à Tenvi. MM. Etienne Arago et Périer, les chefs de bataillon qui conduisaient la manifestation ; Servient. Ed. Madier de Montjau, Tessier-Dumotay, Cœur de Roy, etc., du Comité des Vingt-Cinq ; Villaln, l'ancien président du Club des clubs; Ch. Delescluze, Ribeyrolles, Théophile Thoré, Jules Lechevalier, du comité de la presse, qui avaient jeté au pouvoir de si orgueilleuses menaces , au peuple de si violents encouragements , où étaient-ils, ces foudres d'émeute, ces héros d'un nouveau 10 août? A la première alerte, ils s'étaient dispersés, et, de longues années, la France ne devait plus les revoir. Trente-quatre représentants de l'extrême gauche furent l'objet d'autorisations de poursuites : huit d'entre eux s'étaient laissé surprendre et furent arrêtés aux abords ou à l'intérieur du Conservatoire ; tous les autres réussirent à s'échapper. Ledru-Roilin , après s'être caché quelques jours à Paris, gagna la Belgique, dont le gouvernement l'invita à s'éloigner, à cause des souvenirsqu'y avait laissés

Risquons-tout. Considérant put restera Bruxelles. Boichot et Rattier, ces prétendus représentants de Tannée , imitèrent leur chef; Commissaire, qui s'était réfugié à Saverne sous un faux nom , y fut arrêté plus tard. M. Félix Pyat rejoignit en Suisse les représentants d'Alsace et de Saône-et-Loire ; M. Cantagrel avait, par l'organe de ses amis, plaidé l'innocence et obtenu un sursis pour s'expliquer en personne à la tribune nationale : il n'en profita que pour opérer sa retraite avec moins de trouble.

Quant aux représentants qui ne s'étaient livrés qu'à demi ou qui avaient pu se retirer à temps, ils étaient revenus précipitamment au Palais-Bourbon, comme pour faire constater un alibi. Leur attitude n'avait rien de la fierté ni de l'audace révolutionnaires; quelques-uns même avaient rasé leur barbe, cet uniforme de la Montagne, ceux-ci pour fuir, s'il le fallait, sans être reconnus ceux-là, pour nier au besoin leur présence sur le théâtre des événements. Le lendemain, sur les réserves qu'exprimait le procureur général contre les représentants signataires de la proclamation insurrectionnelle imprimée dans les ateliers du Peuple, M. Grandin (d'Elbeuf) demanda la lecture des noms. Alors défilèrent à la tribune tous les Montagnards , désavouant tour à tour non-seulement cette pièce (elle avait pu être publiée à leur insu), mais le Manifeste du 12 juin, publié dans les journaux avec leur assentiment et qui déclarait déchue de ses droits la majorité de l'Assemblée. Triste incident sur lequel cette majorité frappée de déchéance passa dédaigneusement à l'ordre du jour.

Suivant l'usage , l'Assemblée vota des remercîments à la garde nationale, à l'armée, au général Ghangarnier; elle maintint la dissolution des 8% 9' et 12' légions, décrétée après juin 1848, et prononça celle de la légion d'artillerie. Elle approuva enfin la suspension de six journaux [la Réforme, le Peuple, la Démocratie pacifique, la Révolution démocratique et sociale, la Vraie République et la

Tribune des Peuples) : les rédacteurs étaient en fuite. Par décret du 15 juin, Ghangarnier avait reçu de nouveau le double commandement de l'armée de Paris et de la garde nationale. Le 16, M. de Montalembert demanda l'abrogation pure et simple de l'article 67 de la loi du 23 mars 1831 , qui interdisait la réunion de ces deux commandements. L'Assemblée se borna à en voter la suspension jusqu'au vote de la loi organique de la garde nationale. Cinq mois n'avaient pas suffi à la Constituante pour voter une loi sur les cliibs : Léon Faucher s'y était obstiné sans succès. Le 14 juin, sous le coup des événements, M. Dufaure présenta un projet en vertu duquel les clubs et autres réunions publiques qui seraient de nature à compromettre la sécurité pourraient être interdits pendant une année. Précaution tardive et trop justifiée ! L'urgence fut votée le 18 juin et la loi le 19, sans discussion.

Depuis le 13 juin, certains représentants montagnards affectaient de racheter par des violences, des grossièretés de bas étage ou des clameurs systématiques les désaveux prudents qu'ils avaient infligés à l'insurrection. Au moment où les clubs venaient d'être interdits , les mœurs des clubs faisaient irruption dans l'Assemblée et déshonoraient ses séances. Les peines disciplinaires jusqu'alors en usage devenaient insuffisantes ; à l'exemple de la Convention et de la Constitution de l'an III, l'Assemblée législative dut ajouter aux peines purement morales des peines personnelles et pécuniaires . telles que la privation de partie de l'indemnité allouée aux représentants , l'impression et l'affiche de la décision prononçant la censure, l'exclusion temporaire du lieu des séances, et jusqu'aux arrêts fi l'hôtel de la Présidence. La gauche s'indigna de ces dispositions que son attitude avait provoquées ; elles furent votées par 367 voix contre 137 (6 juillet).

Des élections complémentaires eurent lieu le 8 juillet. Le parti de l'ordre remporta partout la victoire; tous les

départements qui, le 13 mai, avaient élu des socialistes renvoyèrent cette fois des conservateurs. A Paris, la liste de V Union électorale passa tout entière et en bloc; M. Lanjuinais, ministre du commerce, fut élu le premier; les noms de MM. Louis-Lucien Bonaparte , Magnan , de Bar, Ferdinand Barrot , Ducos , Fould , Boinvilliers , témoignaient de l'alliance des bonapartistes et des conservateurs. Lamartine rentra dans l'Assemblée, élu par deux départements (Loiret et Saône-et-Loire) ; M. Jules Favre fut élu à Lyon. A l'exception de MM. de Lamartine et Jules Favre, aucun des républicains frappés d'ostracisme par le scrutin du 13 mai n'en fut relevé par celui du 8 juillet.

Quels que fussent les succès du parti de l'ordre, les socialistes, en dépit de leur défaite du 13 juin, n'étaient nullement en déroute. Lorsque, en mars et en avril 1850, nous aurons à constater leur fortune électorale, il faudra se souvenir, plus que ne le firent les contemporains, et de leurs triompbes au 13 mai et des cbiffres de voix considérables que, le 8 juillet, avaient obtenus leurs candidats. De liste républicaine, il n'y en eut pas : en face de V Union électorale , il n'y eut que la liste socialiste. La Montagne, le comité socialiste et le comité des Amis de la Constitution fusionnèrent, mais en laissant la prépondérance à l'élément socialiste. Lamartine refusa d'y figurer. L'austère Goudchaux, l'adversaire déclaré de Louis Blanc, du Luxembourg et des ateliers nationaux, l'ancien ministre de Cavaignac ne craignit pas de demander une place sur la liste et ne l'y obtint que par grâce. Cette liste, où figuraient les anciens candidats du Luxembourg : Vidal, Charassin, Malarmet, Demay, Esquiros , ne fut constituée ni par un scrutin préparatoire comme celle de V Union électorale (qui avait réuni 45,000 votes), ni dans un conciliabule tenu par les principaux personnages du parti ; elle fut élaborée par des délégués inconnus, ne tenant leur mandat que

d'eux-mêmes ou d'un comité plus mystérieux encore, qui ne consultait ni les chefs ni même les candidats. Cette autorité clandestine admettait tels noms, excluait tels autres, suivant son caprice ou ce qu'elle estimait l'intérêt du parti; loin de s'incliner devant la notoriété ou le talent, elle affectait de ne les pas connaître et, comme elle ne voulait que des agents dociles, elle préférait les personnages les plus obscurs.

Proudhon se révolta contre cette tyrannie anonyme. Son nom fut rayé de la liste. Il en proposa une où les noms de Dupont (de l'Eure) et de Ferdinand de Lesseps se rencontraient avec ceux de Jules Favre, Billault et Malarmet; on l'accusa d'ambition, de vénalité, de trahison, vulgaires injures dont les démocrates ont toujours été prodigues pour leurs amis. Cependant, sur la liste des non-élus, les républicains non-socialistes (Goudchaux, Guinard, Dupont (de Bussac), Flocon, Joly père, Ribeyrolles), tinrent la tête, et les délégués du Luxembourg restèrent en arriére. La cause des comités anonymes et des candidatures purement ouvrières n'était pas encore mûre pour le succès : ses partisans ne purent faire preuve que de discipline.

Vin. — Une loi sur la presse était l'accompagnement naturel d'une loi sur les clubs. Cent cinquante journaux n'avaient-ils pas simultanément publié l'appel aux armes? Des tentatives d'embauchage n'avaient-elles pas été pratiquées dans les casernes? La propagande socialiste ne s'exerçait-elle pas librement par le colportage? Les plus violentes insultes au Président de laRépublique, comme à tous les principes religieux et sociaux, n'émanaient-elles pas chaque jour des mille organes d'un journalisme sans pudeur et sans frein? « C'est la guerre au socialisme » , s'écriait Pierre Leroux. Ehî qui s'en cachait?

Le projet présenté le 25 juin par M. Dufaure fut roccasion d'une longue et intéressante discussion où MM. Thiers, Dufaure et de Montalembert abordèrent par tous les points sensibles la politique, les manœuvres et les dangers du moment.

Au nom des socialistes, Pierre Leroux accusait la loi nouvelle de « jeter la société dans les bras du jéàuitisme» . A la place , il offrait naïvement ses théories , tout en convenant qu'elles formaient une science longue à exposer et « qu'on ne pouvait pas servir, comme une côtelette, à la minute» . — «Une s'agit ni de théorie ni de science, répondait M. Thiers, dont nous résumons l'éloquent discours, mais de propositions précises; pourquoi le socialisme ne formule-t-il pas ses doctrines en un projet de loi? Mais il est impuissant à le faire. Le Gouvernement provisoire avait tout pouvoir, les conférences du Luxembourg avaient le champ libre : qu'en est-il sorti? Le gouvernement des Arts-et-Métiers, s'il avait pu naître , était condamné à la même stérilité. Dix-huit années durant, les républicains ont diffamé la monarchie , pour ne pas agir autrement qu'elle. Gomme elle, ils se sont défendus à coups de fusil; comme elle, ils ont proclamé l'état de siège ; comme elle, ils ont fait des lois répressives; comme elle et plus qu'elle, ils ont travaillé les élections; comme elle, ils se sont gardés de réduire les impôts et les dépenses ; comme elle, ils ont respecté les traités de 1815, ces abominables traités! comme elle, enfin, ils ont recherché l'alliance de l'Angleterre ! Et pour revenir au projet en discussion, n'a-t-il pas un modèle et un précédent dans celui du 11 août 1848, présenté par M. Marie, garde des sceaux, soutenu par M. Jules Favre, voté par la majorité républicaine de l'Assemblée constituante? Cette loi du 11 août n'avait d'autre but que de protéger le principe du gouvernement républicain, l'Assemblée, le pouvoir exécutif, et jusqu'aux principes théoriques de la souveraineté du peuple , de la

famille et de la propriété. Et quelle sévérité dans les peines : 6,000 francs d'amende, cinq ans de prison ! Les lois monarchiques n'étaient jamais allées si loin. Au prix d'une inconséquence , les républicains avaient voulu se défendre, défendre leur principe : MM. Marie, Gavaignac, sont-ils suspects? Et c'était M. Marie encore qui, comme garde des sceaux, présentait le 20 octobre le projet relatif à la procédure de répression en matière de presse, projet qui venait d'être reproduit mot pour mot dans le projet de M. Dufaure. »

Au nom des théoriciens de la République, M. Grévy semblait repousser toute entrave à la liberté de discussion ; il rappela les lois de décembre 1835, l'opposition qu'y avaient faite alors les ministres actuels du Président. Pourquoi ces désertions? Pourquoi ces palinodies scandaleuses? Pourquoi cette indifférence pour les misères du peuple? « Ministres de la République, quel remède apportez-vous? A ce besoin d'améliorations sociales, quelle satisfaction avez-vous donnée depuis sept mois? Aucune... Dites-moi, si vous aviez entrepris de décrier le gouvernement républicain aux yeux du monde et de le faire prendre en dégoût par la France, que feriez-vous de plus, vous, les amis intelligents de la République? Que feriez-vous donc si vous étiez ses plus implacables ennemis?»

A ces interrogations téméraires : « Nous ferions ce que vous faites, répondit aussitôt M. Dufaure : si j'étais l'ennemi de la République , j'adopterais ces prétendus principes républicains qui, en laissant à la liberté individuelle toutes ses exagérations, tous ses excès, toutes ses violences, rendraient inévitablement, en peu de temps, la République impossible dans le pays ' » . Quant au reproche

* M. Grévy eut l'occasion, quelques jours après, d'expliquer et de préciser son système en matière de presse : « Liberté absolue de la presse, en ce sens qu'elle serait débarrassée de toutes les entraves et de toutes les mesures préventives; responsabilité personnelle de l'écrivain;

de contradiction, quelle similitude établir entre les lois de septembre, qui enlevaient au jury l'examen des crimes et délits de la presse pour le transporter à la Cour des pairs, et le projet actuel, qui ne change rien à la compétence et laisse intacts les droits du jury! La mémoire de MM. Grévy et Jules Favre était en défaut; MM. Odilon Barrot et Dufaure, en 1835, avaient accepté l'aggravation des pénalités; ils avaient énergiquement repoussé le changement de juridiction. Enfin, à cette imputation vulgaire que le Gouvernement était sans cœur et sans entrailles pour les misères du peuple : « Je demande, s'écria M. Dufaure, à l'honorable orateur qui descend de celte tribune, qui lui a donné le droit de nous adresser ces reproches? Où a-t-il pris ce droit, dans ses actes ou dans les nôtres? » Et il rappelait comment, depuis quinze mois, les commissions parlementaires avaient étudié les moyens de remédier à ces misères; mais leurs travaux avaient été interrompus et retardés par les émeutes, les manifestations, les insurrections, qui avaient provoqué d'urgence des mesures répressives.

Cet esprit permanent de révolution, M. dé Montalembert, s'élevant au-dessus des partis et de la loi même en discussion, le déplorait avec éloquence. Le principe d'autorité avait été depuis trente ans le jouet de toutes les oppositions: il fallait le reconnaître, ce principe sauveur, le saluer, le restaurer dans la vie politique. «Tous, à des degrés divers, nous avons trop présumé de la force de cette société... Nous n'avons pas assez compris la fragilité extrême de l'abri qui nous couvrait. Je n'hésite pas à le déclarer, ce pays-ci ne pourra être sauvé que quand les hommes tout à fait étrangers au pouvoir, qui n'en sont ni les dépositaires ni les confidents, consentiront à le défendre, à l'aimer et

lois répressives énergiques, complètes. » Il repoussait le cautionnement comme renouvelant le cens aboli par la Constitution; il demandait la signature de l'écrivain et la suppression des gérants. (27 juillet.)

à le protéger avec toute la force que la Constitution et la civilisation mettent à leur usage... La liberté peut naître d'une révolution, mais elle ne peut vivre qu'à la condition de tuer l'esprit révolutionnaire. C'est ce qu'elle a fait en Angleterre... La République démocratique que nous avons n'a pu exister, jusqu'à aujourd'hui , qu'en tuant autant qu'il était en elle, ou du moins en combattant énergiquement, courageusement, l'esprit de révolution ; c'est ce qu'elle a fait en juin dernier; c'est ce qu'elle a fait en juin 1848, c'est ce qu'elle fera encore. Si elle ne peut pas le faire, elle périra, je n'hésite pas à le dire. Elle sera remplacée par deux dictatures : d'abord par la dictature de l'anarchie, cette dictature que nous connaissons tous, dont le code est déjà proclamé, dont les lois sont déjà écrites, dont les satellites sont partout enrégimentés, haletant après la spoliation et le pillage. Et après cette dictature-là, savez-vous laquelle nous aurons? Non pas la dictature de Napoléon, ou de saint Louis, ou de Charlemagne, mais la dictature du premier caporal venu qui vous apportera l'ordre matériel au bout de son sabre et que vous bénirez tous (Vive interruption à gauche), que vous accueillerez, vous-mêmes qui m'interrompez. (Mouvement en sens divers.) Vos pères l'ont bien fait. (Interruptions diverses à gauche.) Je dis que ceux qui m'interrompent, s'ils n'ont pas déjà été enlevés et engloutis dans l'orage, seront les premiers à bénir et peut-être à servir cette dictature, et je dis que leurs pères l'ont fait, leurs pères, les montagnards d'autrefois , dont ils ont ramassé le nom je ne sais où. »

La loi fut votée le 27 juillet par 400 voix contre 146. Elle assurait au Président de la République la protection légale que le décret du 11 août 1848 avait accordée à l'Assemblée et au chef du pouvoir exécutif contre les attaques et les offenses; elle réglementait la publication et le colportage en exigeant le dépôt préalable des brochures et

un brevet pour les colporteurs ; elle prononçait des peines contre toute provocation à la guerre civile et à la désertion; elle imprimait enfin plus de rapidité à la répression et à la poursuite.

Quelques jours après, l'Assemblée vota la loi organique de l'état de siège, leva l'état de siège dans la première division militaire et déféra à la Haute Cour de justice les auteurs et complices de l'attentat du 13 juin. Le II août, après avoir nommé une commission de permanence, elle se prorogea jusqu'au 1" octobre.

Cette prorogation, la première depuis la convocation de l'Assemblée constituante, rencontra, de la part de la gauche, la plus vive opposition. Que devenait le principe de la permanence des Assemblées? Pourquoi retarder le vote des lois d'assistance? En l'absence des représentants du peuple, la République ne courait-elle pas le danger d'un 18 brumaire? N'existait-il pas un comité dit à' Appel à la Nation qui réclamait une présidence ou un consulat à vie, qui organisait une propagande bonapartiste, qui proposait un plébiscite? Le Président de la République alla au devant de ces craintes. Au cours d'une tournée dans le Nord, il s'arrêta à Ham, et, après avoir visité la forteresse on il avait été détenu six années : u. Aujourd'hui, dit-il publiquement au maire de la ville, qu'élu par la France entière je suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma patrie, et c'est avec bonheur que, dans les lieux mêmes où j'ai souffert, je vous propose un toast en l'honneur des hommes qui sont déterminés,

malgré leurs convictions, à respecter les institutions de leur pays. »

M. Dufaure s'autorisa de ce meâ culpâ facile, mais de bon goût, pour répudier du haut de la tribune les soupçons qu'on répandait contre le pouvoir : « 11 n'y a pas plus de coup d'État imminent en ce moment, dit-il, que d'insurrection imminente, cet autre coup d'Etat des partis. •>■> (28 juillet). Ce même jour, le Président, dans un banquet qui lui était offert par la ville de Tours à l'occasion de l'inauguration du chemin de fer de Tours à Angers, se plut à confirmer les paroles de son ministre : « On a prétendu, on prétend encore aujourd'hui à Paris , que le Gouvernement médite quelque entreprise semblable au 18 brumaire. Maïs sommes-nous donc dans les mêmes circonstances? Les armées étrangères ont -elles envahi notre territoire? La France est-elle déchirée par la guerre civile? Y a-t-il quatre-vingt mille familles en émigration? Y a-t-il cent mille familles mises hors la loi par la loi des suspects? Enfin, la loi est-elle sans vigueur et l'autorité sans force? Non, nous ne sommes pas dans des conditions qui nécessitent de si héroïques remèdes... Les lois que nous avons peuvent être plus ou moins défectueuses, mais elles sont susceptibles de perfectionnements. Confiezvous donc à l'avenir, sans songer ni aux coups d'État ni aux insurrections. Les coups d'État n'ont aucun prétexte; les insurrections n'ont aucune chance de succès. »

Sur ces assurances redoublées du Président de la République et de son ministre, la prorogation allait s'ouvrir. Depuis la réunion de la nouvelle Assemblée, deux mois s étaient écoulés. Aucun symptôme n'avait encore alarmé l'un des pouvoirs sur la loyauté de l'autre. Ils avaient un même ennemi à combattre, le socialisme démagogique : leur alliance en était plus forte. La République vivait de leur accord : le péril eût commencé pour elle avec leurs divisions. L'idéale union que la Constitution avait rêvée

entre les pouvoirs semblait réalisée. Cette courte période de sérénité touche à sa fin. Encore quelques jours, et la brusque intervention du prince dans la politique étrangère trahira des pensées d'ambition personnelle que le ministère et la majorité s'étaient jusque-là dissimulées. Cette évolution dans l'attitude du Président se rattache à notre expédition de Rome. Il est temps de revenir en arrière, de raconter les succès de nos troupes et de faire pénétrer le lecteur dans les complications de cette question romaine, qui était déjà et qui restera toujours une question émi« nemment française.

LA QUESTION ROMAINE 4 juin-SO octobre 1849.

Sommaire. — Siège de Rome; espérances de Mazzini. — Plan d'attaque proposé par le général du génie Vaillant. — Situation de l'armée française; insuffisance du matériel. — L'armée dite romaine se compose de recrues de tous pays; les bersaglieri lombards. — Du 4 au 12 juin, travaux d'approche : les assiégés sont rejetés dans la place. — Du 12 au 21, ouverture de trois brèches : occupation des bastions 6-7. — État intérieur de Rome. — Du 21 au 29 juin , combats d'artillerie; le 29, assaut : prise des bastions 8-9; la place demande à capituler. — Rome et Saragosse : le parallèle est impossible: — Démission du triumvirat ; la municipalité reçoit de l'Assemblée la mission de traiter avec les Français; M. de Corcelle exige que la place se rende sans conditions. — Le 3 juillet, proclamation de la Constitution, départ de Garibaldi, entrée solennelle de l'armée française. — Prétendus ravages causés par l'artillerie de l'assiégeant ; vandalisme des assiégés. — Tolérance de l'autorité française; terreur maintenue par les vaincus. — Le 15 juillet, restauration solennelle du gouvernement pontifical. — Mission de M. de Corcelle à Gaëte. — Difficultés de notre situation à Rome ; commission pontificale de trois cardinaux ; dangers de conflit ; note de M. de Corcelle. — Lettre du Président de la République à M. Edgar Ney (18 août); le général Rostolan, successeur d'Oudinot, refuse de la publier; Pie IX se retire à Portici ; opinion de la diplomatie. — Motu proprio du Pape et amnistie; sévérité officielle et tolérance pratique de l'administration pontificale. — Ou défenseurs dévoués ou hypocrites usurpateurs. — Rentrée de l'Assemblée; appréciations de la gauche, des libéraux, des ministres, de la majorité, sur la lettre du prince : est-ce une crise qui se prépare? — Demande de crédits, rapport de M. Thiers; il omet la lettre : avantage et danger de cette tactique. — Discussion :

MM. de Tocqueville, Mathieu (de la Drôme), Cavaignac, Victor Hugo. ^ M. de Montalembert : Charlemagne ou Garibaldi. — Vote des crédits. — Pie IX se résout à rentrer à Rome. — La période constitutionnelle est finie; celle du coup d'État commence.

« Ce sont les dernières convulsions d'un ministère à « l'agonie, » se plaisait à dire Mazzini, lorsqu'il apprit que le mandat de M. de Lesseps était brusquement révoqué et que le général Oudinot avait reçu l'ordre de reprendre les hostilités. Et, comme s'il attendait à jour fixe l'insurrection que ses amis de Paris lui avaient promise et qui devait renverser ministère et Président, il fit demander au général Oudinot un armistice de quinze jours. Non-seulement Oudilnot refusa, mais il avertit l'envoyé romain que, le 3 juin, il commencerait l'attaque contre la place. Mazzini ne se déconcerta pas : « Résistons et ayons confiance, écrivit-il ; le peuple de France, s'il a encore le sens de l'honneur et le culte de la liberté, achèvera notre victoire. » Cependant, le 3 juin, la villa Pamphili, l'église San Pancrazio , les villas Corsini et Valentini tombèrent au pouvoir de nos troupes; les abords de la place étaient dégagés : un siège en règle allait commencer. Grâce à l'étroite correspondance qui unissait la démagogie de Rome à celle de Paris, l'échec de l'une devait être celui de l'autre : à Rome, Oudinot allait châtier la démagogie de France; à Paris, Changarnier avait mis en déroute la démagogie romaine.

I. — Sans être une place forte, Rome est une ville fortifiée. Sur la rive gauche du Tibre, au nord, à Test et au sud, règne une enceinte continue, dite d'Aurélien, qui, partant du Tibre au nord, près de la Porte del Popolo, le rejoint au sud, au bas des pentes du Testaccio, et enveloppe un immense espace dont Rome moderne occupe à

peu près le tiers. Sur la rive droite, une autre enceinte embrasse le quartier dit du Trastevere (d'au delà du Tibre); la Porte San-Pancrazio en forme le saillant. Ces travaux de fortification remontent à l'époque d'une invasion d'Alamans en Italie; Aurélien, qui les avait vaincus sur le Métaure, près de Fanum Fortunée, sur les bords de l'Adriatique, entoura Rome de murailles pour la préserver à l'avenir d'un coup de main des barbares. Le Vatican et le Janicule, presque déserts alors, n'avaient pas été compris dans l'enceinte Aurélienne; le pape Léon IV (852) enferma dans la ville le Vatican et ses faubourgs, qui prirent le nom de cité Léonine ; Urbain VIII (1626) fit construire l'enceinte bastionnée qui va du château Saint- Ange à la Porte Portese, et qui comprend le Vatican, le Borgo, le Janicule et le Trastevere.

C'est par le sud, au saillant de la porte Saint-Sébastien, que le lieutenant-colonel du génie Leblanc avait proposé d'aborder la ville. Les Romains ayant jugé comme lui que ce point était l'un des plus faibles, s'attendaient à être attaqués de ce côté par les Napolitains et les Espagnols. Dans cette prévision, derrière les murailles garnies de tours où l'artillerie eût pratiqué facilement une brèche, ils avaient préparé une seconde ligne de défense. Sur les buttes de l'Aventin, du Testaccio et du Cœlius, s'échelonnaient des batteries qui commandaient les murailles de la plaine. Cette partie de Rome antique, presque inhabitée aujourd'hui, se compose de jardins séparés par des murs, de ruelles étroites, de ruines et de maisons isolées. L'assaillant devait se frayer une route à travers des barricades, combattre de maison en maison, bombarder des monuments antiques; il ne pouvait avancer qu'au prix de pertes nombreuses et devait se donner, à la satisfaction des assiégés, une réputation maudite de vandalisme. Au point de vue stratégique, ce plan avait encore un grand inconvénient. Etant donné la nécessité de s'appuyer au Tibre

par où se feraient les approvisionnements de munitions et de vivres, il y aurait lieu d'établir plusieurs ponts, et c'est à grand'peine qu'on avait pu réunir les matériaux d'un seul à Santa-Passera ; il fallait enfin étendre les lignes de l'armée jusqu'à la route de Civita-Vecchia, c'est-à-dire, en leur laissant très-peu de profondeur, les rendre vulné- ■^ râbles sur les deux rives aux attaques de l'armée assiégée, supérieure en nombre à celle de l'assiégeant. Après le premier échec du 30 avril, n'en risquions-nous pas un second?

Dès le premier jour de son arrivée au camp, le général Vaillant, qui allait prendre la direction du siège, s'était prononcé contre le projet du lieutenant-colonel Leblanc; une visite qu'il fit dans Rome, pendant l'armistice, à la faveur d'un déguisement, le confirma dans son premier sentiment. Il détermina le point d'attaque au saillant du Janicple; les difficultés étaient plus grandes, mais compensées par des avantages décisifs. Nos troupes, solidement appuyées au Tibre, restaient maîtresses de leurs communications avec Givita-Vecchia et avec la mer; elles occupaient des hauteurs où les assiégés ne se hasarderaient pas à les affronter. L'approche des murailles serait plus pénible de ce côté que de tout autre; les Romains, en effet, avaient crénelé les murs, préparé des embrasures, multiplié en deçà de l'enceinte les barricades et les tranchées, abattu au delà tout ce qui pouvait gêner les feux de la place ou fournir des couverts à l'assiégeant; mais, s'il était plus lent, le succès serait plus sûr, moins sanglant aux hommes, moins désastreux pour les monuments. Du jour, en effet, où, après de patients travaux, le génie couronnerait la brèche des bastions, il dominait Rome tout entière, le Janicule étant plus élevé du double que les autres collines (88 mètres contre 42 ou 45 en moyenne) ; du plateau de San-Pietro in Moniorio, il plongeait dans l'intérieur de la ville, prenait à revers toutes

les défenses, et, sans combat, réduisait à néant toute tentative de résistance. Ce plan, exposé le 30 mai en conseil, fut approuvé par le général en chef.

L'armée française, forte de dix mille hommes le 3 mai, s'était augmentée d'un chiffre égal pendant l'armistice. Elle était partagée en trois divisions. La !'• et la 2' (généraux Regnault de Saint- Jean d'Angély et Rostolan) tenaient les hauteurs depuis la villa Pamphili jusqu'aux bords du Tibre, à Santa-Passera, à 3,500 mètres de la Porte Portese; un bac à traille faisait communiquer les deux rives; cinq bouches à feu, disposées sur la rive gauche en avant de la basilique de Saint-Paul-hors-lesmurs, défendaient le passage. La P" brigade de la 3' division (général Gueswiller) occupait la villa Maffei, sur la route de Civita-Vecchia ; la 2' était détachée à l'Acqua- Traversa, sur la route de Florence. Un détachement s'était emparé, dans la nuit du 30 au 31 mai, du Monte- Mario, d'où l'on domine le Vatican, les ouvrages de la rive droite et les plaines de la rive gauche au nord de la ville. Enfin, on se souvient que la brigade Sauvan avait, le 3 juin, occupé Ponte-Molle, dont l'accès était défendu par une lunette, construite à la hâte et munie d'artillerie. Rome se trouvait ainsi, du côté de l'ouest, complètement investie.

Les approvisionnements en matériel et en vivres se faisaient régulièrement par le Tibre, à l'aide de petits vapeurs de la marine. Le matériel d'artillerie ne se composait encore, le 28 mai, que de dix-huit bouches à feu; le 9 juin, il en fut débarqué seize autres, mais dont quatorze sans affûts, inutiles par conséquent; les affûts n'arrivèrent que le 21 juin avec dix mortiers. Total : quarante-quatre pièces, qui ne purent fonctionner ensemble qu'à partir du 23 juin. C'est la marine qui fournit et servit tout le temps du siège les pièces qui défendaient la lunette du bac à traille et la batterie de Saint-Paul-hors-les-murs.

Ainsi, au début de l'expédition, des informations hasardées, des instructions vagues, une attaque inconsidérée ; après un mois de nouveaux préparatifs, une artillerie de siège d'une insuffisance dérisoire ; au cours des opérations, cette même artillerie inférieure en nombre de près des deux tiers (44 contre 121) à celle de la place assiégée : tel fut, de la première heure jusqu'à la dernière, le caractère d'imprévoyance administrative qui marqua cette expédition.

L'armée romaine s'élevait environ à 30,000 hommes dont 12,000 de garde civique, 16,142 d'infanterie tant régulière qu'irrégulière, 880 de cavalerie, 1,646 pour l'artillerie, le génie et l'état-major'.

La garde civique n'était animée, il fiiut le reconnaître d'aucune prétention militaire. Elle avait, suivant les quartiers, contribué plus ou moins aux mouvements populaires; elle n'empêchait ni les vols, ni les pillages, ni les assassinats; parfois même, elle y prenait part; mais, bornant sa mission à maintenir l'ordre ou ce qu'elle appelait de ce nom, elle refusait de s'engager dans la lutte contre l'ennemi extérieur. Les carabiniers et les dragons pontificaux qui, lors de l'émeute du 16 novembre, avaient fait preuve d'une si déplorable faiblesse, ne donnaient également leur concours qu'avec réserve; ils s'étaient prêtés seulement à la République comme à un gouvernement provisoire, et le bruit avait couru que si, le 30 avril, les Français avaient réussi à entrer dans Rome , les anciens soldats pontificaux seraient devenus leurs premiers auxiliaires.

* J'emprunte ces chiffres à un ouvrage italien qui a pour titre : Storia suit intervento francese in Roma^ da Federico Torre. Torino, 1852. L'auteur, ancien rédacteur de VEpoca et secrétaire général du ministère de la guerre, était en position d'être bien informé des choses militaires. Sur ce qui touche les opérations du siège, il s'est borné à reproduire en l'abrégeant le récit du général Vaillant.

Les troupes irrégulières formaient le véritable noyau de la défense. Au premier rang, il faut placer le bataillon de hersaglieri lombards, commandé par Manara, seul débris de la division lombarde qui, dans la dernière campagne du Piémont contre l'Autriche, avait été placée sous les ordres du général Ramorino. (Ce dernier avait, comme on le sait, abandonné le poste qu'il était chargé de défendre et compromis le sort de la campagne.) Aux termes de l'armistice, le gouvernement piémontais était tenu de licencier la division lombarde. Mais, comme il avait lieu de craindre que ces soldats licenciés ne se rendissent aux pressantes instances des insurgés de Gènes, le ministre de la guerre convint avec le colonel Spini et le major Manara que la division se rendrait de Voghera à Bobbio dans l'Apennin, sur la frontière du duché de Parme ; qu'arrivée là, elle recevrait l'ordre de se disperser, mais qu'au lieu d'obéir, les différents corps qui la composaient, munis de vivres pour trois jours et d'une solde pour quinze, gagneraient Chiavari, d'où ils seraient libres d'aller, soit en Toscane, soit dans les Etats romains. Le Gouvernement promettait de fermer les yeux. Le ministre donna en conséquence des ordres écrits aux généraux dont la division lombarde traverserait le ressort, et prit même le soin de rappeler subitement à Turin le colonel Sanfront de qui il craignait quelque opposition à ces manœuvres équivoques *.

Il fît plus encore. La division n'arriva à Chiavari qu'après cinq jours de marches pénibles dans les montagnes, et réduite à un seul bataillon, celui de Manara; elle y resta seize jours dans l'incertitude. Où aller? L'insurrection de Gènes était vaincue, la République toscane venait d'être

* The Italian volunteers and Lombard rifle brigade, by Emilio Dan- DOLO. London, 1851, p. 177-184. (Traduit de l'italien.) Ces détails se trouvent confirmés dans le récent ouvrage du général Alfonso La Marmora : Un Episodio del risorgimento italiano. Firenze, 1875, p. 51.

renversée. Alors se présenta l'envoyé de la République romaine à Florence, qui promit aux Lombards bon accueil à Rome. Le général Alessandro La Marmora nolisa luimême et à ses frais deux navires à vapeur et donna au commandant un sauf- conduit au nom du gouvernement piémontais. Le bataillon s'embarqua le 23 avril à Porto- Fino; nous avons vu (Livre II, 77) qu'il arriva à Givita- Vecchia en même temps que le corps expéditionnaire français.

Ne pouvant plus retourner en Lombardie, exclus du Piémont, exilés de toute l'Italie, Rome était pour les soldats lombards un refuge, et le seul qui leur fût ouvert. Ils rv'avaient ni ne montraient de sympathies, soit pour Mazzini, soit pour la cause républicaine. En acceptant de servir à Rome, moins par goût que par une résignation nécessaire, ils gardèrent la croix de Savoie, et aux cris de • Vive la République, ils ne répondirent que par le cri de : Vive l'Italie! Ils n'apportaient pas moins un excellent renfort : leur exactitude dans le service et leur dévouement en faisaient des soldats modèles au milieu d'une armée où la discipline était plus rare que le courage.

Après le bataillon lombard, venaient les hersaglieri bo. louais, dits de Melara; le bataillon des émigrés commandés par Arcioni, qui, par arrêté du 11 mai, avait été versé dans le bataillon lombard; la légion Medici, la légion étrangère et celle de Garibaldi. Sous des noms différents, ces divers corps étaient animés d'un seul et même esprit. Révoltés de Gênes qui avaient suivi Avezzana dans sa fuite après la prise de la ville; insurgés de Livourne; recrues opérées par Garibaldi et Masina dans les villes de l'État pontifical ; anciens soldats de Garibaldi ayant pris part, soit à la guerre des Alpes, soit à celle de Montevideo; exilés polonais organisés en légion par décret du 29 mai; Français insurgés de Juin, graciés par les commissions de clémence, tous portaient dans leurs veines la fièvre révolu-

LA QUESTION ROMAirSE. 221

tionnaire, tous étaient affiliés à cette franc-maçonnerie de l'insurrection, qui, vaincue partout en Europe, cherchait à Rome sa dernière citadelle. Mazzini n'a compté' que 328 étrangers et 1,875 Italiens n'appartenant pas à l'État romain : ces chiffres fussent-ils exacts, ne serait-ce rien que 2,203 combattants? Ces étrangers, ces Italiens mêmes n'étaient-ils pas les instigateurs et les chefs? Sans chercher des noms peu connus, n'était-ce pas Garibaldi, le Niçois, qui commandait l'armée? Avezzana, le Génois, qui était ministre de la guerre? Gernuschi, de Milan, qui présidait la commission des barricades? Mazzini triumvir, Mazzini l'âme de la défense, n'était-il pas, lui aussi, Génois, ou plutôt ne représentait-il pas à lui seul la révolution européenne? Si la République romaine avait trouvé facilement des soldats à Rome même ou dans l'Etat, romain, ou si elle avait pu faire fond sur les soldats vraiment romains, aurait-elle levé des recrues de tous côtés, à Gènes, en Lombardie, en France et jusqu'en Grèce'?

1 Le 1*^'' mai, la commission des blessés constatait, après le combat du 30 avrils la présence dans les hôpitaux de 120 blessés, dont 10 Français. « Il resto (110) si compone di figliuoli di tutte le terre délia nostra Italia e di qualche anima generosa délie diverse parti di Europa. » (^Botlettino délie leggi, n" 31, p. 568.) — Le Journal de Rome du 18 septembre 1849 publia, en dix-huit pages de supplément, l'état nominatif des blessés italiens soignés dans les hôpitaux de Rome pendant le siège, depuis le l*"" mai jusqu'au 27 juin. Il en résulte que, sur un total de 1,298 combattants blessés, 136 seulement appartenaient à la ville de Rome et 5 '«•2 aux provinces romaines ; en tout 678 pour l'Etat pontifical. Le reste (620)se partage entre 320 Italiens et 300 étrangers. Si le chiffre de 328 étrangers donné par Mazzini (Lettre à MM. de Falloux et de Tocqueville, septembre 1849) était exact, comment le nombre des blessés s'élèverait-il à 300? Et l'on ne parle pas des tués. L'invraisemblance est flagrante.

2 Le gouvernement français, par une condescendance singulière qu'il faut noter, avait délivré 450 passe-ports à destination de Rome; mais le 23 avril, les enrôlés, qui étaient déjà à Marseille, reçurent défense de partir; quelques-uns persistèrent. M. Federico Torre donne le texte du contrat d'engagement passé entre les volontaires français et la Repu-

Insuffisante en rase campagne, cette armée cosmopolite pouvait mener à bien une aventure hardie et courte; l'exaltation suppléait chez elle dans une certaine mesure à l'expérience et à la discipline militaire. Mais les travaux d'un siège n'étaient plus son fait. Lutter pied à pied; veiller sans relâche ; opposer à une savante attaque une défense non moins féconde en ressources; avoir moins d'élan, mais une patience de chaque jour et de chaque heure ; voilà de quoi les troupes de Garibaldi n'étaient pas plus capables que leur général. En revanche, l'artillerie était servie par des hommes courageux et habiles, et c'est à eux que reviendra l'honneur d'avoir prolongé la défense au delà du terme qu'on pouvait raisonnablement espérer.

II. — De la porte Portese, près du Tibre, en remontant à la porte Cavalleggieri, au pied du Vatican, l'enceinte compte quatorze bastions, huit (1-8) des bords du fleuve à la porte San Pancrazio, et six (9-14) de cette porte à la porte Cavalleggieri. C'est dans la courtine des bastions 8-9 qu'est pratiquée la porte San Pancrazio, objectif de l'attaque. Les Romains, qui attendaient les Français par la porte Portese, avaient disposé du côté du sud les barricades, les tranchées et tous les éléments de la défense ; par la prise de la porte San Pancrazio, les Français tourneraient ces travaux et les rendraient inutiles. Le génie négligera donc les bastions 1, 2, 3, 4 et Squiavoisinentla porte Portese ; il ne s'occupera pas davantage des bastions 10, 11, 12, 13 et 14; tout l'effort se concentrera sur les bastions du centre, n" 6, 7, 8 et 9, qui forment la partie la plus élevée de l'enceinte et la clef de la position. En

blique romaine. — La République romaine avait négocié le concours de 4,000 bersaglieri grecs, mais on ne tomba pas d'accord sur les conditions pécuniaires.

arrière de l'enceinte, les Romains avaient creusé des tranchées, soit dans l'espace compris entre les bastions et l'enceinte Aurélienne , soit en arrière des bastions et des courtines 7, 8 et 9; le promontoire de San-Pietro in Montorio qui dominait nos travaux était garni de batteries, ses pentes étaient coupées de tranchées, les murs des maisons d'accès étaient crénelés; enfin, dans le voisinage immédiat des bastions, des maisons ou des palais solidement construits en pierre fournissaient d'excellents abris aux tirailleurs romains.

La tranchée fut ouverte dans la nuit du 4 au 5 juin, à 300 mètres des saillants les plus avancés de l'enceinte, sans que les travailleurs fussent inquiétés par l'ennemi; son attention était d'ailleurs distraite par une fusillade nourrie qui partait de la villa Corsini et de l'église San- Pancrazio, dont nous nous étions emparés le 3 juin. Nos lignes occupaient une longueur de près de deux kilomètres, l'extrémité nord à la Casa Talonghi, en face du bastion n° 11, l'extrémité sud à une maison qu'on appela la maison de droite, pour l'opposer à l'autre, à égale distance du Tibre et du bastion n° 5, 500 mètres environ. Six batteries furent construites tout d'abord; la 1" à 560 mètres du bastion 6, la 2' à la maison de gauche, pour éteindre les feux d'une batterie romaine établie à Saint-Alexis, sur la rive gauche du Tibre; la 3" et la 4" (7 et 8 juin) à 270 et 210 mètres de l'enceinte, pour battre les bastions 6-7 . enfin, une 5' à 150 mètres de la face gauche du bastion 7, et une 6* près de la villa Corsini : mais ces batteries n'étaient pas toutes armées, faute de pièces ou d'affûts ; aussi le génie dut-il se borner à attaquer d'abord les bastions 6-7 et renonça provisoirement à attaquer simultanément les bastions 8 et 9, malgré l'intérêt qu'il y avait à s'en emparer promptemeut ' .

* Vaillant. Siège de Rome, passim.

Les Romains avaient un feu d'artillerie très-soutenu et très-juste. Ils augmentaient le nombre de leurs pièces de rempart; en outre de la batterie Saint-Alexis, ils en avaient une autre à Monte-Testaccio et une troisième à Saint-Saba, à 800 mètres en arrière de Monte-Testaccio. De ces trois positions, ils dominaient nos ouvrages, gênaient nos communications avec les dépôts, et nous causaient d'assez sérieux embarras. Comme nos pièces avaient peu tiré encore, les embrasures qu'elles détruisaient étaient vite réparées ; les Romains changeaient d'ailleurs les positions de leurs canons avec d'autant plus de facilité que ce n'étaient souvent que des pièces de campagne. En revanche, de notre côté, des chasseurs de Vincennes restaient à demeure dans les tranchées, tirant aux embrasures et aux créneaux de l'ennemi; la précision de leur tir protégeait merveilleusement nos travailleurs. Les Romains tentèrent deux sorties, le 5 et le 12, mais sans pénétrer dans nos tranchées ; après un combat assez vif, ils se retirèrent précipitamment et se renfermèrent dorénavant dans la place.

Jusqu'au 12 juin, l'artillerie française avait à peine répondu à celle de la ville; plusieurs batteries n'étaient même pas démasquées. Avant d'ouvrir le feu, le général en chef voulut adresser aux habitants de Rome une sommation d'humanité. Le gouvernement romain n'y répondit que par de vaines protestations. Le 13, vers midi, le feu commença sur tout le front des attaques; il n'y avait néanmoins que vingt et une pièces en batterie. Au bout de quelques heures, les embrasures et la ligne des créneaux en sacs à terre furent abandonnées par les Romains, les faces des bastions 6-7 étaient écrêtées et en grand désordre. Pendant les huit jours qui suivirent, le Vascello ou villa Giraud, construction massive qui servait d'ouvrage extérieur au bastion 9, fut détruit dans ses parties hautes par les coups répétés de notre artillerie et ense-

velit ses défenseurs sous les ruines; les murs des bastions 6-7, malgré la solidité des maçonneries, s'ébranlèrent : trois brècbes étaient faites. Tune à la face gauche du bastion 7, l'autre à la face droite du bastion 6, la troisième à la courtine qui les réunit; le tir du 20 juin adoucit les rampes d'accès; le 21 , vers trois heures de l'après-midi, les brèches furent jugées praticables et l'assaut décidé pour le soir même. Mais les troupes devaient se borner à prendre possession du front sans chercher à enlever la seconde ligne de défense.

Chaque colonne d'attaque (il y en avait trois) se composait de deux compagnies et de trente sapeurs avec un officier du génie; une réserve de trois cents hommes se tenait dans les tranchées les plus rapprochées de la brèche centrale; une garde de tranchée de deux bataillons, massée en arrière des batteries de brèche, devait observer les sorties de l'ennemi; enfin, deui colonnes de travailleurs, de cent vingt à cent trente hommes d'élite, suivaient les colonnes d'attaque pour occuper les gorges des bastions et v faire un logement. Le signal de l'assaut, com-: mandé pour neuf heures et demie du soir, ne put être donné qu'à onze heures.

La brèche de la courtine et celle du bastion 7 furent enlevées sans coup férir. Après une seule décharge, les Romains se replièrent sur deux maisons voisines, qu'ils évacuèrent encore au plus vite. « Le lieutenant-colonel Rossi faisait sa ronde, a écrit un témoin oculaire, le jeune Emilie Dandolo ; tout était en ordre, les soldats à leur poste et silencieux. Il poursuivit jusqu'aux environs de la porte Portese. En revenant sur ses pas, près de la brèche, la sentinelle cria : Halte! qui vive! Gomme les Romains avaient l'habitude d'employer ces mêmes mots français, il répondit par le mot d'ordre et continuait sa route, lorsqu'il se trouva cerné et fait prisonnier. En une demiheure, les Français avaient occupé la brèche, avec la

même tranquillité que s'ils avaient relevé le poste de garde. II n'y eut ni coup de fusil ni sang versé. Les sentinelles avaient pris la fuite ; les Français avaient réveillé les soldats endormis et les avaient invités à se mettre en lieu sûr; stupéfaits, frappés de terreur, on peut s'unaginer si les Romains se firent répéter l'avis deux fois'... »

Il n'en fut pas de même au bastion 6, où la colonne fut accueillie par une vive fusillade. Elle passa outre, se jeta sur la Casa Barberini, située en arrière de la courtine, et s'en empara. Mais le capitaine du génie de Jouslard et le capitaine de grenadiers d'Arselet tombèrent frappés à mort. A chacun des angles de cette maison, les Romains avaient préparé des chambres de mine destinées à faire sauter le bâtiment tout entier; les sacs à poudre, les artifices et les jarres d'essence de térébenthine étaient à proximité; le temps seul avait manqué pour achever l'œuvre. De même au bastion 7 : deux souterrains y étaient déjà chargés et bourrés; nos sapeurs en retirèrent deux boîtes pleines de poudre. Pendant cette importante opération, deux diversions avaient été opérées, l'une au sud de Rome, sur la porte Saint-Paul, par le lieutenant-colonel Espinasse avec quatre pièces d'artillerie; l'autre au nord, par le général Gueswiller; il s'avança par les Monti-Parioli, dans le voisinage de la villa Borghese, et lança sur le faubourg et sur la ville des boulets et des obus. Ces opérations ne furent pas poussées plus loin, et les troupes rentrèrent dans leurs positions.

L'occupation des deux bastions avait eu lieu d'une manière si rapide, et les troupes romaines avaient si promptement lâché pied que, suivant l'usage, la populace cria aussitôt à la trahison et voulait qu'on traduisît immédia-

1 The Ilalian volunteers, etc. C'était un détachement du second bataillon du régiment Unione qui occupait le poste. (^BolletUno , etc., no493.)

tement en conseil de guerre le malheureux commandant du poste. Roselli se rendit avec Avezzana auprès de Garibaldi et Tiiivila à faire immédiatement attaquer les Français pour les rejeter hors des bastions avant qu'ils n'eussent le temps de s'y établir. C'était aussi l'avis de Mazzini. Mais Garibaldi soutint, avec raison peut-être, que ses soldats n'étaient pas assez exercés pour exécuter de nuit une opération aussi difficile, et il se refusa à la commander. Cependant Sterbini faisait répandre, à travers la ville, le bruit que Roselli trahissait, que Garibaldi devait être nommé général en chef; quant à Mazzini, il propageait de fausses nouvelles sur un prétendu changement de gouvernement survenu en France; il cherchait des prétextes pour ranimer la résistance, bien qu'il n'ignorât pas qu'elle était devenue impossible; il voulait la sortie en masse, ce qui, chez certains révolutionnaires, est le dernier mot du génie militaire, comme nous le savons par expérience. Mazzini n'en écrivait pas moins, le 22 juin, au commandant Manara, les lignes suivantes : «Vous n'avez plus à cette heure ni travailleurs ni matériaux; quarante jours de fatigue ont épuisé l'ardeur et la bonne volonté des citoyens; sous très-peu de temps, nous n'aurons plus ni vivres, ni munitions, ni farine. Je considère Rome comme tombée. » Déjà, en effet, circulaient dans la ville des demandes de capitulation; certains bataillons de garde civique se rendirent à la municipalité et s'en firent les interprètes. Quelques boulets étaient tombés sur le palais de la Chancellerie, oîi siégeait l'Assemblée; le 17 juin, elle s'établit au Capilole; les boulets semblèrent l'y poursuivre. Les habitants abandonnaient les étages supérieurs de leurs maisons; on les voyait transporter à travers les rues leurs matelas et leurs meubles. Beaucoup de familles pauvres du Trastevere furent installées de l'autre côté de la ville dans l'église de San Pietro in Vincoli. Les désordres qui précèdent généralement la reddition des places commen-

çaient à se foire sentir. Les citoyens ayant refusé d'aller travailler aux barricades, des gens condamnés aux galères y furent envoyés, et, pendant la nuit, ils saccagèrent plusieurs maisons '. La terreur et la délation régnaient : au Club Populaire , sous les excitations de Sterbini, on dé~ nonçait comme traîtres, comme conspirateurs, le docteur Pantaleoni, le docteur Orioli et d'autres. Les vivres commençaient à manquer. Les militaires sentaient bien que tout était perdu; un sentiment d'honneur les retenait seul sous les drapeaux*.

Cependant les Français fortifiaient les positions conquises, besogne relativement aisée pour le bastion 7; il n'en était pas de même au bastion 6, qui se trouvait sous le feu direct des batteries de l'enceinte Aurélienne et de San Pietro in Montorio, et pris encore en écharpe par la batterie de Saint-Alexis, au delà du Tibre. Il fallut délaisser provisoirement le travail de tranchée; mais, pour tenir en respect les batteries de Saint-Alexis et de Monte- Testaccio, on se décida à réarmer la batterie numéro 2, située à l'extrémité droite de nos lignes ; construite dès les premiers jours de tranchée, elle avait été depuis dégarnie de ses pièces au profit de batteries plus récentes. On employa à cet effet des pièces de 16, débarquées le 9 juin, mais dont les affûts n'étaient arrivés que le 21. Celte batterie qu'il fallait élever sur des fascines de roseaux, revêtir en madriers et étançonner sous le feu constant de l'ennemi, ne fut prête à tirer que le 24 juin.

* On lit dans le Monitore romano du 21 juin : « Abbiamo avuto parecchi feriti , tnassime tra forzad che prenderano parte a' lavori di terra. » Il ajoute . « Sarà un battesimo d'espiazione. » — A Gènes, pendant Je siège, AvezZana avait fait ouvrir toutes les prisons; quant au bagne, le commandant eut la fermeté de s'y opposer. Un Epi~ sodio, etc.

2 Diario délia Rivoluzione di Roma, 1848-1849, da Luigi Lancellotti. Napoli, 1862. Ouvrage très-modeste et très-intéressant.

Elle ouvrit son feu à quatre heures du matin ; mais à peine chaque pièce avait-elle tiré quatre ou cinq coups, que trois hatteries romaines la prenant de face, d'écharpe et de flanc, la contraignirent à se taire ; les gabions et les sacs à terre furent renversés; il y avait impossibilité absolue de les relever et de dégager les embrasures. Notre situation dans les basiions récemment conquis devenait critique; il y avait double péril à avancer, tant à cause des feux concentrés sur nos travailleurs que de la nature du terrain, dont la déclivité vers la ville ne laissait ni champ à nos manœuvres ni facilité pour disposer nos cheminements. Il fallait donc réduire l'artillerie ennemie, non plus par la pioche et la sape, mais à coups d'artillerie. Trois nouvelles batteries furent construites dans les bastions et dans la courtine.

En attendant et pour hâter le résultat, au lieu de s'enfermer dans ces deux bastions, on résolut d'attaquer le bastion 8 par le dehors; une nouvelle batterie fut construite au pied du saillant du bastion 7. Ces trois batteries ne furent prêtes que le 27 au matin ; le travail avait été nuit et jour interrompu par une fusillade et une canonnade trés-vives, qui tantôt venaient de San Pietro in Montorio, tantôt s'attaquaient à nos ouvrages entre les bastions 7 et 8. Les pièces furent montées à bras dans les bastions, au moyen de rampes pratiquées sur les terres des brèches. L'infanterie concovu'ait avec l'artillerie à cette opération; on mettait jusqu'à cent hommes par pièce '.

Enfin, le 27 juin, à six heures du matin, le combat d'artillerie commença. Il dura tout le jour et le lendemain jusqu'à onze heures. Six batteries tiraient à la fois; celle qui souffrit le plus fut celle du bastion 6, qui, comme auparavant, était plus exposée que les autres ; mais les batteries de la place ralentirent leur feu dès le milieu du

* Vaillant, Siéfje de Rome, p. 124.

23a LIVRE CINQUIÈME.

premier jour; celles de San Pietro furent désemparées. La nuit vint el permit des deux côtés quelques travaux de réparations; le feu recommença avec le jour. Mais l'artillerie romaine se trouva réduite à ne plus faire feu que de quelques pièces légères, et, comme leurs épaulements étaient ruinés, elles tiraient par-dessus, en changeant fréquemment de place ' . Le combatd'artillerie était terminé ; l'attaque reprenait la liberté de ses mouvements. Le 28 juin , à quatre heures et demie du soir, la muraille gauche du bastion 8 tomba ; à huit heures, la brèche était à peu près praticable et l'assaut aurait pu être donné ce soir-là même; mais le général en chef préféra le remettre à la nuit suivante.

Les dispositions arrêtées pour cet assaut rappelaient assez exactement celles qui avaient été ordonnées pour celui du 21 juin : deux colonnes d'attaque, une de soutien, une quatrième de réserve; des travailleurs du génie et des officiers de cette arme pour fortifier immédiatement les positions enlevées. Les Romains s'étaient préparés de leur côlé à soutenir ce dernier assaut, attendu presque chaque soir. A l'endroit où l'enceinte Aurélienne touche la courtine, ils avaient construit une batterie de 4 pièces, intacte encore et n'ayant pas tiré, et qui devait balayer à coups de mitraille les accès de la brèche; 50 lanciers défendaient cette batterie dite délia Montagnola, avec quelques compagnies d'infanterie et une compagnie des bersaglieri lombards de Manara. D'autres compagnies étaient postées en arriére du mur Aurélien à la villa Spada ; d'autres dans une tranchée creusée en avant de ce mur, dans le voisinage des bastions 6 et 7.

1 « Il faut le dire : ce combat d'artillerie, qui dura un jour et demi, fut soutenu de part et d'autre avec une remarquable vigueur, avec beaucoup de persévérance et de bravoure. « Vaillast, Siège de Rome y p. 129.

LA QUESTIOiN ROMAINE. 231

Le 29 juin, l'Eglise catholique célèbre la fête de saint Pierre; c'est la fête de Rome autant que de l'Eglise. Soit pour complaire aux habitudes du peuple, soit pour jeter un dernier rayon de joie au milieu de la tristesse et du découragement universels, le triuuivirat voulut que la coupole de la basilique fût illuminée comme il était d'u«age chaque année. Mais le temps ne s'y prêta guère, un orage éclata avant la nuit, le vent souffla avec violence, une pluie abondante se mêla aux éclairs et au tonnerre. Cependant, vers dix heures, le ciel s'éclaircit et le dôme apparut, resplendissant de lumière. Ce fut, dans notre camp, un cri d'admiration : le canon se tut comme pour respecter ce moment de fête. Quant aux troupes romaines, elles s'occupaient moins de ce spectacle : décimées par les combats précédents, épuisées par un service qui n'admettait pas de relâche, découragées par la certitude d'un désastre prochain, elles se traînaient péniblement, sous une pluie pénétrante, jusqu'au poste qui leur avait été fixé. Les hommes enfonçaient dans la bouejusqu'au genou; ils se jetaient par terre pour éviter les obus et se relevaient la figure souillée; un grand nombre profitaient de l'obscurité pour se dérober '.

A deux heures un quart du matin, les derniers feux du dôme s'éteignaient. Trois coups de canon retentirent : c'était le signal de l'assaut. La première colonne s'élança sur la brèche du bastion 8 et gagna péniblement le terreplein, et, tandis qu'une fraction déviait et s'égarait à droite dans une tranchée romaine, l'autre, suivant les faces intérieures du bastion, atteignit la batterie de ]a Montagnola. La seconde colonne, partagée en deux sections, sortit du bastion 7 ; la section de droite se jeta immédiatement sur la grande tranchée romaine formant axe dans l'angle de la courtine 6-7, tua tout ce qu'elle y trouva et escalada le

' The Italian volnnteeiSj e(c.

mur Aurélien; mais, forcée de s'arrêter devant la villa Spada , où elle rencontrait une vive résistance, elle se rabattit sur la gauche, tua les canonniers de la batterie romaine, encloua les pièces et brisa les affûts ; la section de gauche, retardée par une vive fusillade, arriva à temps pour concourir à la prise de la batterie.

Sous l'action de cette triple et rapide attaque, les Romains avaient rompu leurs rangs et s'étaient mis à la débandade, Garibaldi, l'épée haute et entonnant un chant populaire, s'efforça de les rallier ; les uns se retirèrent sur la villa Spada sous le commandement de Manara ; les autres avec Garibaldi derrière la batterie Pino, sur les hauteurs de San Pietro in Montorio. Avec le jour, les Romains avaient repris courage , une fusillade nourrie parlait de toutes les maisons qui dominaient le bastion ; il fallut les démolir à coups de canon. Les batteries de San Pietro tiraient encore ; leur feu ne fut éteint qu'au bout de quelques beures. Les Français tentèrent de franchir la porte San Pancrazio; mais ils rencontrèrent une résistance énergique.

A midi, le feu cessa. Un parlementaire vint demander un armistice qui permît d'enlever les morts et les blessés. Nous avions un officier et 18 soldats tués sur place, 7 officiers et 90 soldats blessés. Les Romains avaient perdu 500 hommes tant morts que blessés, et une centaine de prisonniers, dont J8 officiers. Ce sanglant combat devait être le dernier; il fut soutenu des deux parts avec' acharnement et courage. Les artilleurs romains se firent tuer auprès de leurs pièces. « Quelques pas de plus, a écrit le général Vaillant, quelques instants encore, et nous nous trouvions portés, sans avoir pour ainsi dire aucun nouvel obstacle à surmonter, non-seulement dans le bastion n° 9, mais même sur la position de San Pietro in Montorio, d'où la ville tout entière serait dominée et maîtrisée par notre canon. A moins donc de se résigner à appeler la destruc-

tion sur une grande partie de la cité, toute résistance ultérieure était devenue impossible '. » En effet, quelques heures après, la place demandait à capituler.

III. — Le soir de ce jour, l'Assemblée romaine se réunit en séance extraordinaire pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire.

Dans cette circonstance solennelle, Mazzini ne renonça pas à l'attitude théâtrale qui lui était familière. Le président de la commission des barricades, M. Cernuschi, venait de proposer un décret ainsi conçu : « L'Assemblée constituante romaine cesse une défense devenue impossible et reste à son poste. » Mazzini [)roteste ; il veut que l'on combatte de maison en maison , qu'on dispute le terrain pied à pied, même dans l'intérieur de Rome, qu'on détruise par la mine tous les grands édifices; il veut que Rome recommence les prodiges de Saragosse. Encore un lieu commun militaire, cher aux hommes de barricade-' Quelle différence entre la situation de Saragosse et celle de Rome! Saragosse contenait 35,000 hommes de troupes régulières ; les milices aragonnaises s'étaient réfugiées dans ses murs; 160 canons défendaient ses remparts; l'Espagne s'était soulevée, l'Angleterre s'était déclarée, les troupes françaises venaient de subir la capitulation de Baylen. A Rome, au contraire, des troupes peu nombreuses et épuisées de fatigues; autour d'elle, des provinces occupées par les armées de quatre puissances; aucun secours à attendre. Une lutte de rues, les Romains pouvaient la désirer et l'offrir; mais les Français l'accepteraient-ils, alors que, pour l'éviter, ils avaient attaqué la place par le point le plus difficile?

Le général Bartolucci, Garibaldi lui-même ne se ren-

' Vaillam, Siège de Rome, p. 146.

dirent pas à l'opinion de Mazzini. Garibaldi proposait comme dernière ressource de faire sauter les ponts et de se défendre sur la rive gauche, tout en reconnaissant que, même à ce prix, la résistance ne durerait que quelques jours de plus. A l'unanimité, moins une voix (celle de Mazzini), l'Assemblée vola la proposition Cernusclii. Le triumvirat donna sa démission ; il fut remplacé par un autre, composé de MM. Salicetti, Calandrelli et Mariani, et la municipalité, le seul pouvoir de fait, reçut mission de traiter avec les Français.

Le 1" juillet, vers onze heures du matin, MM. Sturbinetti, commandant de la jjarde civique et sénateur de Rome, Gallieno et d'autres membres de la junte se rendirent au camp. Le général Oudinot les reçut avec courtoisie, mais il exigea que Rome s'abandonnât à l'honneur et à la loyauté des Français. La junte proposa au contraire une série de conditions. Oudinot s'était réservé de les examiner; mais M. de Gorcelle, qui avait remplacé M. de Lesseps comme ministre plénipotentiaire, étant arrivé sur ces entrefaites de Cività-Vecchia, déclara que Rome devait se rendre sans conditions et que l'honneur de la France serait sa meilleure garantie. L'Assemblée rejeta les conditions du général, la municipalité renonça à négocier; il fut secrètement convenu que les Français prendraient possession des portes et qu'ils ne rencontreraient pas de résistance ' .

C'est ce qui arriva. Les délais expiraient le 2 juillet à midi ; le général Oudinot les prolongea de quelques heures. A quatre heures , les troupes de Garibaldi se retirèrent. Avant la nuit, le commandant du génie Frossard pénétra par la brèche dans le bastion 9 ; une autre colonne tourna la porte San Pancrazio par le bastion, descendit la via San Pancrazio et la via délie Fornaci, trouva les

* Federico Torre, SuW intervento, etc.

barricades évacuées et ne s'arrêta que sur la rive gauche du Tibre, au Ponte Sisto ou du Janicule, qu'elle occupa. Le colonel Leblanc s'établit avec une autre colonne sur la hauteur de San Pietro in Montorio , d'où les premières lueurs de l'aube allaient découvrir aux yeux des soldats le panorama de la Ville Eternelle. La nuit fut employée à dégager les abords de la porte San Pancrazio, à renverser les barricades, à combler les tranchées, de manière à frayer un passage à la division du corps expéditionnaire qui allait taire son entrée dans Rome. Cependant, d'autres troupes occupaient au delà du Tibre la porte Saint-Paul ou d'Ostie, et la porte Portese, à l'extrémité de nos attaques de droite ; un bataillon pénétra dans Rome par celte dernière porte, gagna l'Ile Tibérine qu'il traversa et laissa une garde au pont Fabricitis ou di Quattro Gapi, ainsi surnommé des tètes d'Hermès Quadrifrons qui ornent l'extrémité de ses parapets. Ce fut seulement le 3, vers midi, que le général Gueswiller franchit au nord la porte del Popolo et en occupa les abords à l'intérieur de la ville.

La sécurité des habitants exigeait une prompte solution. Depuis qu'il était question de capitulation, tous ceux qui n'avaient pas pris part au combat, ou qui se seraient tenus à l'écart s'il eût recommencé, voulaient reprendre les armes; on n'avait pas cessé de travailler aux barricades; les femmes du Trastevere mettaient un zèle enthousiaste à faire des sacs à terre ; des bandes sinistres sillonnaient les rues et demandaient à grands cris la continuation de la guerre. Le grand artisan des troubles populaires, Sterbini, poussait à la résistance; on disait que Garibaldi proposait de rompre les ponts et de faire sauter le quartier du Trastevere. Aussi la sécurité qui, depuis que le canon et la fusillade avaient cessé, était revenue sur quelques visages , faisait place à de nouvelles appréhensions, et, dans la crainte du pillage, beau-

coup de gens se hâtaient de cacher le peu qui leur restait.

L'Assemblée, dans la séance du 1" juillet, acheva la discussion de la Constitution qui fut votée à l'unanimité. Elle décréta que, le 3 juillet, des funérailles solennelles seraient célébrées dans la basilique de Saint-Pierre en l'honneur des martyrs italiens; aussitôt après le service, l'Assemblée se transporterait en corps au Capitole pour y proclamer la Constitution, laquelle serait gravée sur des tables de marbre et conservée au Capitole, in perpetuam menioriam. Le 2, elle vota 10,000 écus pour les dépenses des barricades et déclara que l'ancien triumvirat et la municipalité avaient bien mérité de la patrie.

Ce même jour, Garibaldi réunit ses bandes sur la place Saint-Jean-de-Latran. Le général Oudinot avait exclu les corps francs de la capitulation. Environ 4,000 hommes rallièrent le drapeau du condottiere ; parmi eux se trouvaient, outre les soldats de sa légion, 50 ou GO Lombards, des dragons, des carabiniers et quelques Français. Il sortit de Rome par la porte Saint-Jean-de-Lalran , gagna Tivoli et se jeta dans les montagnes. Une colonne française, chargée de l'y poursuivre, ne réussit pas à l'atteindre . Quelques députés se joignirent à sa troupe, moins pour y représenter la République que pour se soustraire à la responsabilité qu'ils, sentaient peser sur eux ; parmi eux se trouvaient les membres du nouveau triumvirat, les prêtres apostats Dall'Ongaro et Arduini, et le fameux Sterbini.

Le 3, vers neuf heures et demie du matin, huit gendarmes français à cheval, accompagnés de trois carabiniers romains, parcoururent les rues principales et le Corso. A quatre heures du soir, des colonnes d'infanterie passèrent les ponts et s'engagèrent dans la ville. A la suite d'une nombreuse avant-garde, venaient le général en chef avec son état-major et les états-majors du génie et de l'artillerie , puis la 2' division et la cavalerie. Les Transtévérins restèrent silencieux, plutôt bienveillants. Mais, le Tibre

franchi, il était facile de voir que la population obéissait à un mot d'ordre. Les portes, les boutiques, les fenêtres étaient fermées; des coups de sifflet partaient de loin en loin ; on criait : Viva la Repubblica rotnana 1 Morte al cardinale Oudinot! Morte a Pio nono ! etc. Ces cris éclatèrent avec plus de fureur au café Neuf et au café des Beaux-Arts. Oudinot fit réprimer sommairement ce tapage, et la troupe s'avança en chargeant, la baïonnette en avant, jusqu'à la place Golonna, où se trouve le palais de l'ambassade de France. Le calme se rétablit promptement : les troupes bivouaquèrent sur les places principales et occupèrent le Pincio, le Quirinal et le palais Fiano, où se tenait le Club Populaire.

Cependant, suivant le programme qu'elle s'était donné, l'Assemblée romaine se réunit sur la place du Capitole. Des carabiniers à pied et à cheval en occupaient les abords; deux ou trois cents personnes attendaient la cérémonie. Joseph Gallefti, dernier président en exercice, dit que l'Assemblée, en publiant le Statut, accomplissait son devoir, et le secrétaire Pennachi lut à haute voix cette Constitution mort-née. Chaque article fut salué d'applaudissements; à l'article 8 ainsi conçu : « Le'Chef de l'Eglise aura toutes garanties » , cet auditoire d'amnistiés en révolte contre leur serment n'eut pas honte de battre des mains et de s'écrier : « Pourvu que ce ne soit pas Pie IX '. » L'Assemblée se réunit ensuite en comité secret et s'ajourna au soir De même qu'elle prétendait inscrire le Statut sur le marbre, à l'imitation des tables décemvirales, elle aspirait à garder l'attitude des sénateurs romains, attendant sur leurs chaises curules le triomphateur gaulois. Ni l'une ni l'autre de ces satisfactions ne lui fut accordée ; les tables de marbre ne furent pas prêtes, les représentants dispa-

' Il capo délia Chiesa avrà tutte le guarantigie... — Purcltè non sia Pio nono.

rurent et la salle des séances fut fermée le 4 juillet, sans solennité aucune, par ordre du général Oudinot'.

Ainsi se termina le siège deRome, après vingt-sixjoursde tranchée et deux assauts. Si l'on en croit les chiffres ofH-. ciels, l'armée française aurait eu dans le cours du siège, el en comprenant l'affaire du 30 avril, 1G2 hommes tués, 842 blessés, au total 1,00-4 hors de combat; l'armée romaine, d'après le docteur Bertani, aurait compté environ 2,0()3 blessés et de 1,700 à 1,800 tués. Le génie fit exécuter 8,200 mètres courants de tranchées et parvint ainsi à couvert, pas à pas et presque sans combats, jusqu'à la brèche. Ce travail d'approche eût été moins long et nos pertes moins sensibles, si, dès le début du siège, l'artillerie avait eu un nombre de pièces suffisant pour battre à la fois les quatre bastions attaqués. Home n'avait ni ouvrages avancés ni ouvrages extérieurs, ni un simple fossé; ses fortifications mêmes n'étaient considérées que comme des ruines, mais les nombreux travaux intérieurs auxquels se livra le génie romain, l'excellent service de son artillerie et le courage de ses soldats multiplièrent les obstacles, et, joints à l'inférioritc numérique de notre artillerie, prolongèrent la défense.

Le Monitore romano fit grand })ruit des ravages que nos boulets avaient causés dans la ville ; une protestation des consuls étrangers, queMazzini leur avait arrachée à un moment où le soin de la sécurité personnelle interdisait de rien refuser, semblait donner quelque crédit à ces

' Dans sa séance du 21 février 1871 , le conseil municipal de Rome nomma une commission chargée de recueillir les noms des citoyens romains morts en combattant pour l'indépendance italienne depuis le commencement du siècle jusqu'au 20 septembre 1870. Cette commission réunit une liste de 212 noms, spéciale aux années 1848 et 1849. Ces noms ont été gravés sur des tables de marbre et placés sous le vestibule du Capitole. Le 20 septembre 1876, anniversaire de l'entrée des Piémnntaia à Rnmp,-!! fuJ- prtu'.pdé à uuu inauguration solennelle.

accusations. Pour répondre à ces bruits calomnieux, le général Oudinot chargea un secrétaire d'ambassade, M. Charles Baudin, de vérifier les dégâts ; sur le rapport de ce dernier, il nomma une commission de douze membres, dont huit étaient Romains, chargée non-seulement de rechercher et de signaler exactement l'état des monuments ou établissements artistiques de Rome qui auraient souffert un dommage quelconque, mais de recueillir tous les témoignages sur les dégâts ou les détournements qui se seraient produits '.

De l'impartial examen auquel se livra la commission mixte, il résulta la preuve que, même dans la région transtévérine, directement exposée aux feux de l'assiégeant, si les dégâts furent nombreux, il n'y en eut aucun qui fût irrépaiable, aucun surtout qui intéressât des auvres d'art. La célèbre fresque de Sebastiano del Pioinbo, à San Pietro m Montorio, ne reçut aucune atteinte; il en fut de même, par une bonne fortune extraordinaire, du petit temple circulaire de Bramante, élevé dans une cour voisine de l'église, à l'endroit où la tradition place le crucifiement du chef des Apôtres. La basilique de Saint- Pierre avait reçu quelques boulets lors de l'attaque du 30 avril ; quand la commission se présenta pour constater

* M. Federico Torre a écrit cette phrase : » La cominissione non lia fatto conoscere mai alcun suo rapporte intorno a quei danni. «(T. II, p. 255.) C'est une erreur. Le rapport de la commission mixte a été publié par le ministère des affaires étrangères; il est précédé de celui de M. Charles Baudin. Paris, Imprimerie nationale , 1850. Les membres de cette commission étaient MM. Gaspard de Salvi, commandeur, président; J. Alaux, directeur de l'Académie de France; Durantini, professeur à l'Académie de Saint-Luc; E. C. Campana, commandeur; Giuseppe de Fabris, directeur général de? galeries et musées pontificaux; de Kolb, consul général de Wurtemberg; Leblanc, lieutenant-colonel du génie français; le chevalier Lemoyne, de l'Académie de Saint-Luc; le chevalier Magrini, attaché honoraire à la légation des Pays-Bas; Francesco Orioli, archéologue, secrétaire; le comte Vespignani, architecte; le commandeur Visconti, commissaire des antiquités de Rome.

les dommages, ils étaient déjà réparés, y compris ceux de la corniche sur laquelle M. Jules Favre avait obstinément appelé la sollicitude de l'Assemblée ; le conservateur n'estimait tous ces dégâts qu'à 500 écus. A Saint-Pierre comme ailleurs, il s'agissait surtout de tuiles cassées, de murailles écornées; aucune œuvre artistique n'eut à souffrir.

Sur la rive gauche du Tibre, les dommages étaient naturellement bien moins considérables et ne touchaient presque exclusivement que les monuments qui se trouvaient dans le champ des batteries de brèche. M. de Gorcelle a pu nier avec raison que, du côté du Janicule, notre artillerie eût jamais tiré à dessein au delà des ouvrages fortifiés; mais, quelle que fût l'habileté de nos pointeurs, la fusillade continue à laquelle ils étaient en butte ne leur permettait pas de régler le tir avec une égale sûreté. C'est ce qui arriva spécialement dans la journée du 19 juin et dans celles des 22 et 23. On se souvient qu'après la prise des bastions 6-7, l'installation de nos batteries sur la brèche éprouva les plus sérieuses difficultés; que spécialement la batterie du bastion 6, soumise aux feux de San Pietro in Montorio et de Saint- Alexis, dut cesser de tirer; que la batterie n" 10, placée en avant de la villa Corsini, éprouva les mêmes avaries. Et c'est précisément aux dates correspondantes que le Monitore rotriano (20 et 23 juin) élevait ses plaintes singulièrement exagérées. Il faut reconnaître encore avec le général Vaillant que, dans les nuits d'assaut des 21 et 29 juin, les détachements chargés d'opérer des diversions au sud et au nord, à la porte Saint-Paul et à la porte del Popolo, lancèrent environ 150 boulets Sur la ville dans toutes les directions pour y augmenter le trouble et hâter la reddition de la place ; même alors, l'artillerie ne fît usage ni de boulets rouges, ni d'obus.

Ces tristes nécessités de la guerre ont sans doute laissé

LA QUESTIOIS RO.VIAIKE. 241

des traces sur quelques monuments de Rome; mais les arts ont eu l>ien plus à les redouter qu'à en gémir. Ainsi, dans Taxe des batteries de brèche, nous rencontrons le palais Farnèse, les palais Spada et Stoppani, l'église San Carlo dei Gatinari, San Andréa délia Valle, Saint-Jean des Florentins, le Gapitole, le palais Rospigliosi, etc. ; mais ni la statue colossale de Pompée au palais Spada , ni les fresques du Dominiquin à San Andréa ou à San Carlo, ni les richesses artistiques du palais Farnèse, ni celles du Capitole , ni même la fameuse Aurore du Guide au palais Rospigliosi n'ont subi la plus légère atteinte. « Nous apprenons que de nombreuses bombes ont endommagé la sublime coupole du Panthéon » , écrivait le Monitore Romano; or, aucun projectile ne l'avait touchée. Ainsi, on peut affirmer que ces chefs-d'œuvre, « épargnés par Attila » , comme disait le Monitore Romano (bien qu'Attila n'ait jamais paru devant Rome), «n'ont été ni défigurés, ni démolis par le général Oudinot » . Les dégâts n'ont nécessité que des réparations purement matérielles ; le second siège de Paris a amené des dommages semblables à l'Arc de Triomphe, au Palais- Bourbon, à la Madeleine, et nous savons par expérience avec quelle facilité on les répare, sans qu'il en reste la moindre trace.

L'armée assiégeante a respecté Rome : en peut-on dire autant de ses défenseurs? Par quelles nécessités impitoyables tenterait-on de justifier ce vandalisme universel qui s'abattit sur les principaux monuments de la ville et de sa banlieue? Les jardins du Vatican dévastés, les murs des terrasses rompus, la fontaine la Vêla détruite par l'ordre d'Avezzana, toutes les constructions qui s'élevaient entre le Tibre et le viaduc servant de communication du Vatican au château Saint-Ange, démolies ; cette fureur de destruction s'acharnant aux villas Ceva et Altoviti, voismes du château Saint-Ange, et, sur le flanc sud du Vatican, aux

242 LIVRE CINQUIEVIE.

églises Saint-Jean Novello et Santa Maria dei Fornaci, dont il ne reste plus de vestige, tant d'autres maisons ou villas sacrifiées ! Dans cette région du moins, les préoccupations de la défense ont pu égarer les démolisseurs; mais la défense autorisait-elle d'indignes profanations commises dans Téglise San Pancrazio; les feux allumés pari ces nouveaux barbares sous le péristyle de Saint-Pierre et qui ont calciné les colonnes à la base ; la violation des cryptes sacrées de Saint-Pierre et des tombeaux des martyrs ; les dévastations scandaleuses, innombrables, au détriment de l'art moderne comme de l'art antique ; les honteuses rapines, les mutilations déplorables commises dans la villa Pamfili '?

Si nous nous transportons au nord de Rome, les destructions furent plus nombreuses encore, mais surtout bien plus inutiles. Les villas Borghese, Albani, Patrizi, Torlonia n'oni été détruites, brûlées ou saccagées, les deux premières en partie, les deux autres en totalité, qu'après l'ouverture de la tranchée du côté de l'ouest, alors qu'il devenait certain que l'attaque n'aurait pas lieu par le nord. Les membres de la commission n'ont pu retenir leur indignation à la vue de tant de ruines gratuites. « La commission, lisons-nous dans le rapport, a été émue du triste spectacle de cette multitude de propriétés détruites, à côté de celles qui ont été respectées par des

1 « La perte des objets d'art et des antiquités est immense, irréparable. Il est avéré que, lors de la première occupation effectuée par les bandes armées accourues à la défense de Rome, tout l'intérieur des casins et des autres édifices a été pillé; beaucoup de statues précieuses et d'autres objets en marbre qui avaient été cachés dans deux salles que l'on eut soin de murer ne purent échapper aux recherches des f)illards et des dévastateurs. » (^Rapport de la commission mixte, p. 3J.) Suit une longue liste des objets volés, mutilés ou détruits. Voir (Bolletiino délie lec/gi délia Repubblica romana), les condamnations prononcées les 12 et 13 mai par le conseil di; t;uerre de Rome contre quatre individus convaincus de pillage à la villa Pamfili, les 2 et 11 mai.

motifs qu'elle n'a pas eu à rechercher'. Ces édifices témoignaient naguère de la magnificence romaine ; les maisons de can)pagne , les vastes murs de clôture, les ornements de tout genre rendaient les environs de Rome dignes des plus grandes capitales. Maintenant, ils sont abattus, dévorés par l'incendie, dévastés, couverts de débris et ne se relèveront peut-être jamais. Combien de monuments d'antiquité, d'art et d'histoire auront cessé d'exister, au milieu de tant de destructions exécutées par les ordres de ceux dont le devoir était de les protéger * ! »

Voilà ce qui se passait à Rome, sous le règne, avec la tolérance et sur les ordres mêmes de gens qui affectaient de nous traiter comme les successeurs des barbares, de ces gens qui parlaient tout haut de faire sauter la basilique de Saint-Pierre et qui répondaient aux représentations des amis de l'art : « Les ruines de Rome moderne seront plus belles que celles de la Rome des Césars. » Vingt-sept ans sont écoulés, et, tandis que les dommages causés par l'armée française ont rapidement disparu sous les pas du temps, les ruines qui jonchent les environs de Rome témoignent encore contre ceux qui se disaient ses amis et ses défenseurs!

* On assure que le prince Torlonia racheta à prix d'argent son théâtre sur les bords du Tibre, et le prince Pampliili Doria son palais de Rome. A Paris, sous la Commune de 1871, quelques grands magasins ont été rachetés ainsi de l'incendie,

2 Rapport, etc., p. 76. Villa Torlonia ou Jardins Lucernari : « Le leu et les déprédations ont tout dévasté, tout détruit. Ce sont encore les troupes romaines sorties de la ville et la populace dont elles étaient accompagnées qui ont fait ces dévastations. » — Villa Patrizi : « Aujourd'hui, le magnifique palais qui surmontait cette petite colline n'est plus qu'un monceau de décombres. De son antique splendeur, de ses ornements, il ne reste rien et tellement rien qu'il est impossible de se figurer ce que ce bel édifice a pu être, et par conséquent, de comprendre ce qui a été détruit. » Ibidem, p. 50 et 51.

844 LIVRE CIINQUIEME.

IV. — Rome était prise , Mazzini vaincu, Ja République romaine renversée ; mais rien n'indiquait encore que la victoire de la France dût profiter à Pie IX et au pouvoir temporel. Le Président de la République et le ministre de la guerre adressaient au général Oudinot des lettres de félicitations oii le nom du Pape n'était pas prononcé. Même silence dans les remerciements que l'Assemblée législative votait à l'armée et à son général. A Rome même, nos troupes abattirent après quelques jours les drapeaux républicains, mais sans y substituer le drapeau pontifical, et le journal officiel reparut sans porter en tête comme autrefois l'écusson des clefs. L'expédition restait à la fin ce qu'elle avait été au commencement, indécise dans son caractère et dans son but.

Mais les choses humaines ne souffrent qu'un temps l'hésitation dans les actes et les compromis dans le langage. La République, il n'était possible ni de la relever ni de la proposer ; le général Oudinot n'avait pas pris Rome pour la gouverner au nom de la France ; l'unique solution était donc le rétablissement du Pape. Les Autrichiens, à Bologne et à Ancône ; les Espagnols, à Velletri, en avaient donné le solennel exemple ; quelque désir qu'eût le cabinet du Président de se distinguer de ses alliés, il n'était plus libre de ne pas les imiter. Le lieutenant-colonel du génie Niel fut donc chargé de porter au Pape les clefs de sa capitale. Pie IX le reçut avec émotion, lui remit une lettre de remerciements pour le général en chef et pour l'armée française et se répandit en éloges de la France « qui ne lui avait rien promis et qui lui donnait tout » . Mais il ne fut pas question de son retour immédiat : l'œuvre militaire n'était pas encore terminée.

Bien que Rome fût en état de siège et que le général Oudinot n'eût pas accordé de capitulation, la plupart des personnages qui avaient servi la République n'avaient pas quitté la ville, et, loin de s^ cacher, se promenaient osten-

siblement dans les rues. Le consul d'Angleterre et le consul des États-Unis avaient d'ailleurs prodigué les passe-ports : 2,500, dit-on; Mazzini, qu'on voulut arrêter, se prétendit sujet anglais. Le 5 juillet, le prince de Ganino partit pour Marseille; le triumvir Saffi partit le 6, ainsi que plusieurs députés, pour la Suisse; d'autres s'embarquèrent pour Gènes, comme le P. Gavazzi, chapelain de la légion garilialdienne; M. Giovita Lazzarini, ministre de la justice; M. Carlo Mayr, ministre de l'intérieur, et jusqu'à un certain Giovanni Ceccarini, ayant le titre de colonel, mais chirurgien de son métier et f|ui passait pour avoir, dans la soirée du 14 novembre 1848, indiqué la place de la veine carotide aux assassins de Rossi. Les arrestations qui eurent lieu s'appliquèrent à des gens prévenus de délits communs; c'est à ce titre seul que M. Gernuschi, de Milan, qui avait quitté Rome le 5 juillet dans la voilure du prince de Ganino, fut arrêté à Gività- Vecchia ; on lui imputait d'avoir excité la po})ulation contre les Français, d'avoir fait piller la villa Medici, le palais Farnèse, etc. Après une longue détention , il fut acquitté par le conseil de guerre français.

Dès le 4 juillet, les troupes de ligne romaines avaient fait leur soumission; le général Oudinot leur partagea les postes et les traita avec la plus grande confiance. La garde civique fut désarmée, mais sans rigueur, sans visites domiciliaires ; les boutiques d'armuriers et les clubs furent fermés. Quelques assassinats sur des soldats français isolés, des coups de feu tirés sur des patrouilles, des cris injurieux provoquèrent des arrestations, sans aggraver le caractère de l'état de siège et sans altérer l'attitude bienveillante de notre occupation. Les habitants du Trastevere lurent chargés à prix d'argent de démolir les barricades, de repaver les rues, de combler nos tranchées; les plus pauvres recevaient à la porte des casernes la ration de nos soldats.

Voilà sous quelle tyrannie gémissait Rome ! En revanche, les rancunes des vaincus y maintenaient encore une terreur telle que les adhésions n'osaient se produire. Personne ne voulait rentrer dans les fonctions publiques; les plus sympathiques se contentaient de l'être en secret. « Voulez-vous venir avec moi? » leur disait M. de Rayneval. — « Dieu nous en garde ! nous serions assassinés ! » Les moins timides lui disaient : « Faites-nous amener par des gendarmes, afin que nous ayons Tair d'être lorcés. » Cependant, au bout de quelques jours, lorsqu'il parut certain que le général Oudinot allait rétablir intégralement la souveraineté pontificale, les anciens journaux reparurent, les anciens agents de police revinrent à leur poste, tous les prélats présents à Rome se rendirent au. palais Rospigliosi pour féliciter le général français; les prêtres, les religieux, qui s'étaient cachés jusque-là, recommencèrent à circuler dans les rues de la ville. Les princes Ghigi et Massimo reprirent la direction des postes, tandis que M. Lunati acceptait la direction des finances, M. Piacentini celle de la justice, et M. Gavalieri celle des travaux publics. Enfin, le 14 juillet, Oudinot annonça pour le lendemain un Te Deum à Saint- Pierre, avec revue et illumination ; le château Saint-Ange devait tirer cent coups de canon au moment où serait hissé le drapeau pontifical. Le général aurait souhaité que le municipe s'associât aux vœux écrits d'une partie de la population qui redemandait le Pape; mais, composé des mêmes hommes qui avaient reçu leurs pouvoirs de la République et qui avaient été chargés de négocier une capitulation, le municipe refusa. Il fut remplacé par une commission. Le programme de la fête s'accomplit le 15, au milieu d'un grand enthousiasme, les employés de la secrétairerie d'État parcoururent les rues de Rome aux cris de : Vive Pie IX! et tous voulurent baiser la main du général Oudinot.

Le soir même M. de Corcelle partait pour Gaëte, afin de de'cider le Pape à revenir h Rome et à réaliser les réformes sollicitées depuis plusieurs mois par MM. d'Harcourt et de Rayneval. Sans rétracter aucune de ses déclarations antérieures, le Pape faisait observer qu'en face d'une armée protectrice de 30.000 hommes et sous le coup d'instances déjà anciennes et qui n'étaient un secret pour personne, sa liberté ne paraîtrait pas entière ; qu'éloigné de Rome depuis plusieurs mois, il ne pouvait prendre de résolutions sur les questions de détail; quant aux questions générales, il ne pouvait que rappeler ses intentions et l'initiative qu'il avait su prendre '. Il lui semblait également prématuré de rentrer dans Rome, et il se bornait à annoncer la nomination d'un ministère et l'envoi d'une commission de cardinaux qui le représenteraient jusqu'à ce qu'il effectuât son retour.

Encore la commission n'arriva-t-elle pas immédiatement : la prudence italienne ne s'arrange pas de la hâte et de la témérité françaises. Rome à peine évacuée parles ennemis du pontife et du souverain ; Rome où, malgré une occupation militaire, les cris de : A bas Pie IX ! vive la République ! se mêlaient au bruit des fêtes qui solennisaient la restauration du Pape; Rome, encore frémissante des derniers mouvements populaires, é( ait-elle en état de reconnaître dignement cette autorité bienveillante et désarmée que représentait Pie IX? Tandis que les Assemblées ou les chefs d'Etat d'Europe, victorieux des insurrections, exerçaient librement de sévères représailles, seul, le gouvernement pontifical serait-il privé du droit de se défendre contre le retour de nouvelles commotions ? Aussi demandait-il, avant de. rentrer dans Rome, non pas l'arrestation, mais le bannissement de certains person-

* Dépèche de M. de Corcelle, 20 juillet. Assemblée législative, 7 août 1849.

nages, dont les uns par leur aveuglement et leur faiblesse, les autres par une complicité directe, avaient ou préparé ou précipité la révolution. Ainsi Mamiani, ministre du 16 novembre, qui avait, il est vrai, voté contre la République, le 9 (évrier, mais qui, dans ces derniers jours, avait publié dans un journal de Florence (/o Staluto) des articles contre le pouvoir temporel ; Sturbinetti, général de la garde civique et sénateur de Rome, bomme modéré, mais qui, le 15 novembre, présidant l'Assemblée, n'avait su trouver ni une émotion dans son cœur, ni une parole sur ses lèvres, au moment où éclatait la nouvelle de l'assassinat de Rossi; Giuseppe Galletti, Bolonais, le dernier président de l'Assemblée, ministre du peuple le 10 novembre, l'un des amnistiés de 184G, l'intermédiaire entre le peuple et le Pontife quand celui-ci était assiégé dans le Quirinal et qui, comme président de l'Assemblée, avait signé le décret de déchéance de la papauté ; d'autres encore qui, comme Federico Galeotti, Livio Mariani, Pietro Maestri, etc., avaient occupé des fonctions élevées sous la République ; enfin la princesse Christine Trivulce de Belgiojoso, qui avait dirigé les ambulances de Rome et spécialement celle du Quirinal.

L'adminiïtration française déféra à ces demandes. Elles étaient convenables, justes et non sans modération. En effet, de deux choses l'une : ou bien le gouvernement pontifical resterait en présence de ces hostilités ouvertes ou sourdes avec défense de les combattre, et comment pourrait-il subsister dans sa dignité et dans son honneur? ou bien il reprendrait la plénitude de ses droits, y compris celui de la justice, et ces personnages diversement compromis ne couraient-ilspas le risque d'être jugés et condamnés? L'intervention se heurtait d'ailleurs à deux écueils : tantôt, respectant le pouvoir du Pape, elle lui laissait toute liberté d'action, mais, quoique simple spectatrice, elle partageait la responsabilité de mesures qu'elle n'approuvait

pas; tantôt, prodigue de conseils, blessée qu'on ne les suivît pas ou qu'on oubliât même de les demander, n'écoutant que le tempérament, les allures, les habitudes françaises, elle se plaignait avec aigreur, elle rappelait qu'elle avait la force et retirait à soi le pouvoir, comme pour ne laisser aux représentants du Pape qu'une lieutenance précaire et fragile. Ainsi, dès le début, Mgr d'Andréa ayant fait afficher sur les murs de Rome la proclamation du Pape, qui annonçait l'envoi des trois cardinaux, le général Oudinot se plaignit énergiquement qu'elle n'eût pas été préalablement communiquée à l'autorité militaire, Rome étant en état de siège. Mgr d'Andréa répondait que le gouvernement pontifical avait été solennellement rétabli le 1 5 juillet 'et qu'il était rentré par conséquent dans la plénitude de son pouvoir.

La commission executive arriva le 31 juillet. Elle se composait de trois cardinaux : Délia Genga , neveu de Léon XII et retiré des affaires depuis le pontificat de son oncle; le prince Altieri, préfet de Rome; Vannicelli, ancien gouverneur de Rome. La commission devait laisser à l'armée française le soin de la sécurité publique et la juridiction sur les troupes même romaines ; elle n'avait à s'occuper que d'administration; elle avait du reste pour instructions de marcher d'accord avec le général en chef. Elle désigna aussitôt un nouveau ministère, rétablit dans leurs fonctions les employés d'avant le 16 novembre, prononça l'expulsion de divers citoyens ayant appartenu à l'Assemblée constituante, institua enfin un conseil central de censure qui devait informer sur la conduite de tous les fonctionnaires politiques, judiciaires, administratifs, de police et de finance, qui avaient pris part aux derniers troubles; ce conseil fut étendu aux provinces. Préalablement à ces arrêtés, la commission avait publié une proclamation où elle rendait hommage au dévouement des puissances catholiques, mais sans signaler

le rôle prépondérant qu'avait eu la France, sans même prononcer son nom.

Ces mesures de répression, fort anodines si on les compare à celles qu'après une révolution aussi longue et aussi profonde aurait adoptées tout gouvernement séculier, furent interprétées par la presse protestante d'Angleterre et par la presse libérale du continent comme des actes d'une tyrannie intoléiable dont l'Europe civilisée devait avoir raison. D'autre part, les autorités pontificales se plaignaient de notre indulgence : sous prétexte de protection, nous dépossédions de son pouvoir légitime le souverain que nous étions venus restaurer. Le général Oudinot s'émut, fit des représentations, puis, par une heureuse initiative, il se rendit à Gaëte, dans l'espoir d'obtenir du Pape qu'il reprît bientôt le chemin de Rome. Pie IX promit de s'installer prochainement à Gastel-Gandolfo, sous la garde des armes françaises. C'était comme un succès, car le bruit courait que, rebut«e des procédés contradictoires de notre administration, la cour pontificale ne songeait à rentrer dans Rome qu'après avoir passé par Ancône et Bologne, c'est-à-dire en se plaçant provisoirement sous la protection de l'Autriche qui occupait ces deux villes.

Oudinot, laissé jusque-là sans direction de son gouvernement, se félicitait d'avofr devancé les intentions libérales qu'il lui supposait, lorsqu'il reçut de M. de Tocqueville de vives remontrances. Le ministre lui reprochait de n'avoir pas compris son rôle, de rester spectateur passif, de compromettre l'influence française en Italie. Jugeant, il l'avouait, par des récits de journaux et des lettres particulières, il élevait des griefs assez vagues, mais il ajoutait : « Nous sommes des conseillers qui avons l'épée au côté, qu'on ne l'oublie pas. » Le général Oudinot, pour couper court aussitôt aux arrestations , revendiqua pour ses agents la direction exclusive de la police politique et de

sûreté qu'il confia à un Français , le commandant Le Rouxeau; quant à la police administrative, tout en la laissant aux agents du gouvernement pontifical, il la soumit à la haute direction du préfet de police (12 août). Enfin, le 16, il refusa formellement le concours de Tarmée française pour les arrestations purement politiques. Mais le général Oudinot ne réussit pas, par ces mesures de détail, à conserver les bonnes grâces de son gouvernement; il fut rappelé (24 août) et remplacé par le général Rostolan, l'un des généraux divisionnaires.

Les réclamations que le gouvernement français adressait par la voie diplomatique à la Cour pontificale (noie de M. de Corcelle, 19 août) étaient bien plus modérées et tenaient compte des nécessités inhérentes soit à la nature du pouvoir spirituel, soit aux circonstances. Ainsi elles ne parlaient ni de liberté politique, ni de liberté constitutionnelle ; l'expérience du passé avait instruit non-i^eulement le Pape, mais jusqu'à ses conseillers d'outre-monts. Il n'était question que de libertés civiles : liberté individuelle, nouvelle organisation judiciaire, assemblées communales et provinciales élues, sécularisation de l'administration publique , consulte élective et délibérative , enfin des lois civiles analogues à celles de la Haute Italie et du royaume de Naples, lois imitées du Gode Napoléon, mais avec de sages tempéraments. On sait, en effet, que le Code Napoléon n'a pas été copié à la lettre et que les réformes les plus chères au législateur de 1804, telles que le mariage civil, l'égalité des partages, etc., n'avaient pas encore, à cette époque, passé dans la législation de ces pays catholiques. Avec cette mesure, sous ces réserves, on pouvait proposer le Code Napoléon. Le Pape allait d'ailleurs de bonne grâce au devant de nos désirs, en disant, dès le 1" juillet, à M. de Rayneval : « J'ai voulu faire quelque chose d'agréable à la France ; nous avons naguère travaillé à un

code. Eh bien! j'ai dit hier qu'il fallait tout simplement prendre pour modèle le meilleur des codes, le Code Napoléon. Nous aurons quelques changements à y apporter : c'est chose facile que de corriger après coup les détails de ces grandes et belles choses. » (Dépêche de M. de Rayneval.) Ainsi nos demandes ne rencontraient pas des esprits récalcitrants; le revirement que nous semblions craindre trahissait des hésitations assez naturelles en face de circonstances difficiles et des lenteurs de pratique conformes au caractère italien, bien plutôt qu'une hostilité préconçue contre la France et contre ses conseils.

A la suite de la note de M. de Gorcelle du 19 août, une nouvelle dépêche de M. de Tocqueville précisa et détailla nos demandes, en y ajoutant celle de l'abolition des commissions d'enquête et d'une généreuse amnistie accordée à tous, sauf des exceptions nominatives.

V. — Tant que les négociations restaient dans les régions de la diplomatie, le secret en émoussait les aspérités. L'opinion pouvait deviner les exigences du gouvernement français , les résistances du Saint-Siège : spectatrice du débat, elle n'en n'était pas l'arbitre. Tout à coup, elle fut saisie de la lettre suivante écrite par le Président de la République à l'un de ses officiers d'ordonnance, le lieutenant-colonel Edgar Nev.

a A Monsieur Edyar Ney, à Rome. Elysée national, le 18 août 1849. — Mon cher Ney, la République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y étouffer la liberté italienne, mais, au contraire, pour la régler en la préservant de ses propres excès, et pour lui donner une base solide, en remettant sur le trône pontifical le prince qui s'était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles. J'apprends avec peine que les intentions bienveillantes du Saint-Père, comme notre propre action, restent

LA QUESTION ROMAIINE 253

stériles en présence de passions et d'influences hostiles. On voudrait donner comme base à la rentrée du Pape la proscription et la tyrannie. Dites de ma part au général Rostolan qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention. Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du Pape : amnistie générale, sécularisation de l'administration, Code Napoléon et gouvernement libéral. J'ai été personnellement blessé, en lisant la proclamation des trois cardinaux, de voir qu'il n'était pas même fait mention du nom de la France, ni des souffrances de nos braves soldats. Toute insulte faite à notre drapeau ou à notre uniforme me va droit au cœur, et je vous prie de bien faire savoir que, si la France ne vend pas ses services , elle exige au moins qu'on lui sache gré de ses sacrifices et de son abnégation. Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent partout , comme trace de leur passage , la destruction des abus de la féodalité et des germes de liberté : il ne sera pas dit qu'en 1849 une armée française ait pu agir dans un autre sens ni amener d'autres résultats. Dites au général de remercier en mon nom l'armée de sa noble conduite. J'ai appris avec peine que, physiquement même, elle n'était pas traitée comme elle devait l'être. Rien ne doit être négligé pour établir convenablement nos troupes. Recevez, mon cher Ney, l'assurance de ma sincère amitié. Louis-Napolëon Bonaparte. »

M. Edgar Ney était chargé de communiquer cette lettre au général Rostolan, et de l'inviter à la publier dans le Journal de Rome.

Rostolan s'étonna de la demande : c'était une lettre privée, adressée à un aide de camp et non à lui-même, sans contre-seing ou avis de ministre qui lui conférât un caractère officiel. L'irrégularité de la forme n'était que le moindre inconvénient. La lettre du prince n'était-elle pas

de nature à encourager ceux que nous venions de vaincre, à ranimer les hostilités secrètes contre lesquelles nous luttions encore, à effrayer ceux qui devaient profiter de notre victoire ? Les relations de la commission pontificale et de l'administration française étaient sans doute délicates et difficiles; mais, après tout, l'une et l'autre concouraient par des moyens différents à la même œuvre de pacification : comment jeter publiquement à celte commission des reproches et des outrages?

Celte dernière considération frappa surtout le général Rostolan. Il refusa nettement de laisser publier la lettre à Rome, et comme l'aide de camp se plaignait avec quelque arrogance et menaçait même de passer outre, le général l'avertit qu'il le mettrait aux arrêts si, d'une manière quelconque, la lettre venait à être connue. Edgar Ney n'en tint compte : le jour même, des copies circulèrent parmi les troupes et dans la ville, réveillant ici des mécontentements, là des rancunes et des vengeances. Quelques jours après, la lettre, imprimée à Florence dans le Moniteur toscan, fut répandue à profusion à Rome et dans toute l'Italie, provoquant la joie de tous ceux qui avaient combattu l'intervention française ou qui, dans le rétablissement du Pape, avaient maudit la restauration du pouvoir sacerdotal '.

Lorsque Pie IX eut connaissance de cet étrange docu-. ment, au lieu de se rapprocher de Rome, comme il l'avait promis, il ne songea qu'à s'en éloigner ; il se retira à Naples et de Naples à Portici (4 septembre). La commission pontificale, informée officiellement par M. de Rayneval, déclara qu'elle quitterait Rome immédiatement, si la lettre

* Les lecteurs curieux de rapprochements historiques peuvent comparer cette lettre du 18 août à l'ordonnance d'Andujar rendue par le duc d'Angoulème au cours de notre expédition d'Espagae en 1823. Elle était libérale et généreuse, mais elle tournait aussi contre la cause cjue nous défendions; elle fit grand éclat, mais il fallut la rétracter.

était affichée ou publiée par l'autorité française. Quant aux cardinaux qui entouraient le Pape, leur première pensée avait été de protester hautement devant les ambassadeurs des puissances; mieux avisé, le cardinal Antonelli conseilla au contraire de garder le silence, de considérer ce document comme une lettre privée sans caractère officiel ; il recommanda même à Mgr Fornari, nonce du Saint-Siège à Paris, de n'y pas faire la plus légère allusion. Admis en effet à une audience du Président de la République, le nonce se borna à accuser réception des lettres qui accréditaient M. de Gorcelle et ne fit aucune mention de la lettre qui agitait la presse et les chancelleries.

Nos aiTibassadeurs purent recueillir dans toutes les Cours des marques d'étonnement et de désapprobation. « Seyait-il, disait-on, au Gouvernement français de réclamer une amnistie générale , alors qu'après quinze mois, de détention, les insurgés de juin la sollicitaient vainement encore? Dans un pays où le gouvernement est spirituel et sacerdotal, est-il possible d'établir en principe la sécularisation de l'administration? Qui ne savait d'ailleurs que l'immense majorité des emplois était occupée par des laïques, dans une proportion de quarante laïques contre un membre du clergé? Demander le Code Napoléon n'était qu'une satisfaction d'amour-propre : les pays qui l'avaient emprunté à la France ne lui avaient-ils pas fait subir de graves modifications sur les points qui étaient le plus chers aux législateurs de 1804? On parle de gouvernement libéral... Quoi de plus vague et de plus élastique ? » Ainsi ces réclamations étaient jugées ou intempestives ou irréalisables ; le ton arrogant de la lettre n'en diminuait pas la légèreté.

M. de Schwartzemberg à Vienne, M. de Nesselrode à Saint-Pétersbourg, celui-ci plus vivement peut-être, ne dissimulèrent pas au général de Lamoricière, ambassadeur

de France, l'impression fâcheuse qu'ils en avaient reçue. On assure même que les représentants des puissances catholiques à Gaëte avaient résolu, dans le cas où la lettre serait publiée à Rome , de rédiger une protestation collective. Il n'en fut rien. L'Autriche, qui régnait à Alexandrie, à Bologne, à Ancône ; l'Autriche, à qui son rôle traditionnel imposait d'occuper le poste que nous abandonnions, persévérant dans l'attitude modérée que lui commandait du reste la multiplicité des périls auxquels elle devait faire face, conseilla de laisser passer l'orage sans hasarder aucune mesure extrême. De leur côté, MM. de Rayneval et de Gorcelle s'efforçaient de dissiper les terreurs de Pie IX et de son entourage ; il n'était pas malaisé de démontrer le caractère inconstitutionnel de la fameuse lettre, et, comme l'idée de violenter moralement le Saint-Père n'était venue à l'esprit de personne, ilsréus- ^sirent à le persuader. Ils revinrent même sur les demandes de réformes que renouvelaient les dépêches du ministère, sur l'amnistie qu'il sollicitait, et tel fut le succès de leurs efforts que, le 19 septembre au soir, M. de Gorcelle arriva à Rome porteur d'un tnotu proprio signé du Pape (12 septembre) et dun décret d'amnistie que la commission des cardinaux était chargée de publier.

Le motu proprio se modelait sur celui de 18-47 , rédigé lui-même d'après le mémorandum proposé en 1831 par les cinq grandes puissances. Il n'accordait ni l'élection à tous les degrés, ni le vote délibératif de l'impôt, comme le cabinet français l'avait demandé; comment provoquer des élections à une époque aussi voisine des derniers troubles? Comment livrer à une assemblée politique par le vote de l'impôt les libertés du pouvoir spirituel? Le programme pontifical, tout en tenant compte des circonstances, réalisait des améliorations notables : réforme de la législation civile, réorganisation judiciaire, libertés provinciales et municipales plus étendues que celles dont nous

jouissions alors en France, admission généreuse des laïques dans l'administration, enfin rétablissement de la consulte de 1847 pour le vote de Timpôt. Les travaux de la consulte devaient être publics ; chaque membre avait droit d'initiative et d'amendement.

L'amnistie n'était donnée ni d'une façon générale ni sous des exceptions nominatives. Les exclusions procédaient par catégories; ainsi, en étaient exclus : 1" les membres du gouvernement provisoire ; 2" ceux de l'Assemblée constituante qui avaient pris part à ses délibérations ; 3° ceux du triumvirat et du gouvernement républicain ; 4" les chefs de corps militaires ; 5° tous ceux qui , ayant profité de l'amnistie de 1846, avaient manqué à leur parole en se mêlant aux derniers soulèvements ; 6° enfin ceux qui , outre les délits politiques , s'étaient rendus coupables de délits atteints par la loi pénale en vigueur.

Tel était encore l'état de Rome, malgré les nombreux passe-ports qui avaient été délivrés, malgré les sévérités de la Commission pontificale et la surveillance militaire de notre propre police, que, à peine affichés, ces documents furent lacérés et souillés de boue. Excités et rassurés par la lettre de Louis Bonaparte, comment les adversaires de notre occupation, comment ceux que nous avions vaincus n'auraient-ils pas élevé la voix? Et pourtant ces constituants, ces anciens ministres, ces anciens fonctionnaires de la République romaine auxquels les autorités pontificales délivraient si libéralement des laisser-passer pour l'étranger, comment étaient-ils accueillis par les gouvernements anglais, français, piémontais qui accusaient la sévérité impitoyable des Cardinaux? A Malte, soixante émigrés romains s'étaient présentés munis de passe-ports anglais, et le gouvernement britannique leur avait interdit de débarquer dans l'île. Lord Palmerston blâmait officieusement son agent à

Rome, le consul Freeborn, d'avoir couvert de sa protection des gens qui ne porteraient en Angleterre que leur pauvreté et qui tomberaient à la charge du budget. Le prince de Ganino, cousin germain du Président de la République, recevait défense de rester en France et même de passer par Paris pour se rendre en Angleterre, et n'était-ce pas la moindre des punitions qu'il convînt d'infliger à ce Français qui avait signé de son nom , comme président de la Constituante romaine , le décret qui ordonnait au triumvirat de repousser la force par la force et de combattre la France ' ? Après mille aventures, Garibaldi avait échappé à la poursuite des Autrichiens et s'était réfugié en Piémont. Le cabinet de Turin l'avait fait arrêter. On l'avait embarqué sur un vaisseau de l'État pour le transporter là où il voudrait, pourvu que ce ne fût pas sur territoire sarde ; après avoir vainement tenté de débarquer à Tunis, où le gouvernement du Bey ne se montra pas plus soucieux que les Piémontais

^ Le prince de Canino se rendit en Angleterre, où il reprit ses travaux «l'ornithologiste. A peine débarqué, il lut à Birmingham, devant la Société scientifique de la Grande-Bretagne , un mémoire sur la différence qui existe entre la petite pie bleue d'Espagne et la petite pie bleue de Sibérie. En 1850, il obtint de venir à Paris. Le 6 juin 1851, il dinait au café d'Orsay avec M. Boulay (de la Mcurthe), vice-président de la République. Quelqu'un le fit prier de sortir : c'était Edouard Rossi, le fils du malheureux ministre de Pie IX, qui venait lui demander raison du meurtre de son père. Un duet s'ensuivit; après deux coups de feu sans résultat : « Maintenant que j'ai essuyé votre feu, dit le prince de Ganino, je suis heureux, Monsieur, de pouvoir vous affirmer que j'ai .été indignement calomnié à la suite de la déplorable catastrophe qui a jeté le deuil dans votre famille. » Edouard Rossi répondit : « Devant une paiole si loyalement donnée, je regrette vivement, prince, et mon erreur et l'attaque qui en a été la conséquence. » — Par décret du 21 février 1852, le prince de Canino fut réintégré dans sa qualité de Français. Il mourut à Paris le 29 juillet 1857. Un de ses fils est cardinal. — Il a paru à Leyde (1857) un recueil très-inconjplet des Discours,, allocutions et opinions de Charles-Lucien, prince de Bonapaite, dans les conseils des députés de l'Assemblée constituante de Rome en 1848 et 1849 : il est très-difficile de se le procurer.

de lui donner Tliospitalité, le géne'ral Garibaldi dut retourner en Amérique. Lorsque les gouvernements voisins préservaient si soigneusement leurs populations de tout contact avec les républicains de Rome, comment ces mêmes gouvernements osaient-ils s'indigner que le Pape tint ces hommes en défiance et qu'il voulût, lui aussi, les éloigner de son peuple ?

D'ailleurs, dans l'application, les exceptions indiquées par l'amnistie furent encore restreintes. D'après une interprétation rigoureuse, ces exceptions eussent donné lieu à 262 poursuites; 38 seulement furent signifiées, dont 20 contre d'anciens constituants et 18 contre des gens diversement compromis; un nombre égal de passe-ports (38) fut délivré pour la France ou pour le Piémont (départs des 1" et 5 octobre 1849) , dont 14 avec addition de subsides. Les mots chefs de corps furent entendus de manière à ne plus désigner que 8 ou 9 officiers supérieurs. Sur les 1,600 amnistiés de 1846, 600 avaient accepté des emplois du gouvernement révolutionnaire. Le Pape n'ordonna point d'arrestations : il permit à l'autorité française d'offrir aux individus compromis, définitivement exceptés de l'amnistie et par conséquent exposés à subir un jugement, des passeports avec toutes les facilités de départ. Non-seulement toutes les poursuites réservées ne furent pas requises, mais l'autorité romaine en tempéra l'usage à ce point que des officiers supérieurs de l'armée républicaine se promenaient alors dans la ville presque ouvertement '.

* Nous empruntons ces chiffres à M. de Corcelle (^Correspondant, 25 septembre 1857), qui, en 1849, fut chargé non-seulement de négocier, mais de faire exécuter l'amnistie. 'Il est difficile de s'appuyer sur un témoignage plus sûr et plus honorable. M. Farini (^Lettres à M. Gladstone , 1857) a contesté quelques-uns de ces chiffres. Il avait oublié sans doute cette phrase de M. de Corcelle : « Je ne mentionne que tes sujets pontificaux, parce qu'on n exile pas des étrangers : on les renvoie chez eux. »

La Commission pontificale ne s'accordait pas la même liberté. Elle s'enfermait au Quirinal, disputant un lambeau d'autorité à ses protecteurs, toujours prête à quitter Rome, ayant bien obtenu que la lettre ne fût ni publiée au journal officiel ni affichée, mais cette satisfaction était illusoire, puisque, de façon détournée, la publication n'en avait pas été moins complète. Le général Rostolan, malgré de nouvelles instances émanant du ministère même, avait persévéré dans ses refus; le 24 septembre, il adressa une seconde fois au président du conseil sa démission motivée sur l'incompatibilité de la politique qu'il avait suivie avec celle que tendait à faire prévaloir la lettre du Président : « Les auxiliaires que la France trouvera dans les Etats romains pour servir cette politique, écrivait-il, seront les hommes que j'ai combattus, non pas seulement en Italie, mais en France, à de tristes et calamiteuses époques. Ma conscience ne peut se plier à une pareille contradiction. Jamaisje ne serai l'appui ni le compagnon de tels hommes.» Au moment même oà le général Rostolan écrivait ces lignes, quelques-uns de nos soldats étaient victimes de lâches assassinats; un arrêté du 1"" octobre déférait ces crimes aux conseils de guerre français et ordonnait des perquisitions sévères pour la rentrée des armes.

Voilà à quelles extrémités nous étions réduits après trois mois d'occupation ! Les chefs de l'émeute avaient émigré : restait la multitude , infectée des doctrines qu'elle avait reçues d'eux et qu'ils entretenaient chez elle du fond de leur exil . De Lugano, Mazzini écrivait à ses fidèles de Rome de faire le vide autour du gouvernement pontifical comme autour des Français, de les isoler, de les calomnier, afin de rendre impossible le retour du Pape. Jusqu'ici il y avait réussi. Qui donc avait raison, de l'aveugle générosité française ou de la sévérité de la Commission pontificale? De quel côté était l'expérience, le sens pratique? A Paris, on taxait le Pape de tyrannie; nos généraux, nos diplo-

mates, qui voyaient les choses de près, luttaient, pour obéir à leurs instructions, contre la Commission pontificale, mais ils reconnaissaient, comme le faisait le général Eostolan dans la lettre déjà citée, qu'il fallait « user avec « la plus grande prudence de la liberté et de la modé- « ration, dans un moment où la licence et l'anarchie vête naient d'être vaincues, mais non détruites» .

Entre la Révolution qui, bien que vaincue, ne désarmait pas, et le Pape qui revendiquait la plénitude de son indépendance jusque sous l'impérieuse protection de nos baïonnettes, il nous fallait choisir. Après avoir forcé les portes de Rome à coups de canon, chassé Mazzini, relevé le drapeau pontifical, allions-nous nous retirer, abandonner notre œuvre, et en léguer l'achèvement aux Espagnols dont le corps d'armée était tout prêt, disait-on, à relever le nôtre? Nous déciderions-nous au contraire à persévérer dans notre occupation, malgré les embarras moraux qu'elle nous causait, à nous surtout que nos traditions révolutionnaires et nos principes politiques préparaient si peu au rôle de défenseurs du Pape et du pouvoir temporel? On commençait à s'apercevoir que l'expédition de Rome, malgré les ambignïlés volontaires ou forcées qui en avaient enveloppé le but, était en réalité presque une croisade, et que le Souverain Pontife, dans sa haute dignité , ne nous laisserait pas de rôle intermédiaire entre celui de défenseurs dévoués ou celui d'hypocrites usurpateurs'.

VI. — C'était pendant les vacances de l'Assemblée qu'avait été écrite et publiée la lettre à Edgar Ney. La

* Il est intéressant de relire les correspondances qu'envoyait alors de Rome au Journal des Débats M. John Lemoirine; on y trouve, à projios de la lettre du 18 août et de ses effets, la confirmation de nos appréciations.

262 LIVRE CINOUIÈME.

gauche s'en était réjouie : « le Président donnait enfin le signal d'une politique vraiment nationale ; il se souvenait de son nom, de ses traditions; il rompait le charme où le retenait la majorité : c'était la revanche du 13 juin. » Les libéraux, les constitutionnels n'avaient pas la satisfoction aussi bruyante; fis trouvaient le ton de l'écrivain trop impérieux et ses réclamations exagérées; mais cette sorte de soufflet donné à un Pape ou à ses représentants n'était pas pour déplaire à des gens qui presque tous avaient chanté Déranger et qui n'avaient pas répudié Voltaire. Les ministres, à qui la lettre avait été communiquée officieusement en Conseil, ne la croyant pas destinée à la publicité , n'y avaient pas pris garde ; lorsqu'elle parut au Moniteur du 7 septembre, M.- de Falloux obtint du Président qu'une note semi-officielle dégageât sa propre responsabilité; quant aux autres ministres, s'ils ne voyaient pas sans dépit cette initiative insolite dans les mœurs parlementaires, ils s'en consolaient en s'associant au succès qu'elle avait rencontré dans certaines régions de l'opinion publique. M. de Tocqueville avait même dépéché à Rome un attaché de son ministère pour inviter formellement le général Rostolan à faire publier la lettre. Celui-ci avait reçu l'envoyé avec humeur et refusé d'obéir.

L'opposition que la lettre du Prince avait soulevée à Rome, à Portici et dans les chancelleries européennes n'était pas moins vive dans les rangs de la majorité. Elle se voyait abandonnée, presque trahie! Son alliance avec le gouvernement était dédaignée : l'expédition qu'elle avait votée tournait contre le but qu'elle lui avait assigné. Cependant le gouvernement ne pouvait pas plus se passer du concours de la majorité que celle-ci du concours du gouvernement. Le ministère n'était pas moins lié à sa politique antérieure par les victoires de l'armée que par les luttes parlementaires qu'il avait soutenues : ou bien il

fallait qu'il se contredît sans pudeur, ou bien il devait se résigner à faire sa paix avec la majorité et à rétablir le bon accord un instant compromis. D'autre part, la majorité avait-elle d'autre plan possible de conduite qu'une persévérance à la fois ferme et modeste dans ses votes précédents, de manière à ne donner barre sur elle ni aux brouillons de Textréme gauche, ni aux jalousies des républicains, ni aux efforts indirects que pourrait tenter l'Elysée pour la dissoudre ? Qu'allait-il sortir de cette situation délicate et compliquée? Un simple tournoi parlementaire ou une crise politique?

Dès la première séance , M. de Tocqueville , de concert avec ses collègues de la guerre et de la marine, déposa une demande de crédits supplémentaires pour couvrir les dépenses de l'expédition, faites et à faire, jusqu'au 31 décembre; il déclarait que le gouvernement ne jugeait pas opportun de rappeler les troupes, bien qu'il désirât abréger le plus possible l'occupation. Une commission fut nommée; elle entendit les ministres. Je général Oudinot lui communiqua des documents confidentiels; enfin, à une grande majorité, elle accorda les crédits demandés : M. Thiers fut élu rapporteur.

L'ardeur qu'il- avait montrée dans la* commission soit à défendre et à louer l'expédition, soit à justifier le motu proprio du Souverain Pontife , avait déconcerté et les ministres et ses propres amis. Celui qtii avait déclaré la guerre aux jésuites en 1845; celui qui, en janvier 1848, s'était écrié à la tribune : « Je serai toujours et partout du parti de la Révolution » ; ce voltairien notoire et impénitent, était-ce le même homme qui, de la défense de Tordre matériel dans la société, s'élevait maintenant à celle du plus haut symbole de l'ordre moral et interdisait à la révolution de toucher au trône du Pontife? Dans son rapport, il prenait le contre-pied de la lettre présidentielle; autant elle réclamait arrogamment des réformes,

autant il insistait sur la nécessité que le Saint-Père fût indépendant, sur sa haute compétence, sur sa prudence; autant le Prince avait affecté le ton impérieux, autant M. Thiers demandait qu'on agtt « avec calme, avec patience, avec respect»-, enfin, grâce à M. Thiers et à l'influence dont il disposait, le scandale et l'éclat que le Prince avait voulu chercher menaçaient de s'éteindre au seuil du parlement. Cette lettre, dont le général Rostolan avait refusé la publication à Rome et que le cardinal Antonelli n'avait combattue que par le silence, M. Thiers ne la combattait pas par un autre moyen : document privé, non officiel, extraconstitutionnel, comme s'il n'y avait pas lieu de s'en occuper, le rapport n'en disait mot. Cette omission calculée ne cachait-elle que des idées de concorde? En écartant une pièce irritante, M. Thiers espérait-il supprimer une chance de conflit et prévenir une scission dans la majorité? Rien n'est plus probable. Toutefois cette conduite pouvait renfermer ou un piège ou tout au moins un danger. Le ministère n'allait-il pas se trouver en demeure ou de se séparer de la majorité, s'il adhérait trop ouvertement à la lettre du Prince, ou, s'il se jetait dans les bras delà majorité, de paraître abandonner le Président ou ne pas le couvrir assez ? Offensé dans sa dignité, renié ou peu défendu par ses ministres, réduit dans son influence, le Président ne s'aviserait-il pas d'un de ces coups de tête dont il ne semblait pas que le pouvoir l'eût guéri et qui, on l'espérait bien, échouerait dans le ridicule ?

M. de Tocqueville, qui aborda le premier la tribune , feignit de ne pas apercevoir ces écueils et louvoya tout au travers sans s'y heurter. Il se garda bien de combattre directement le rapport de M. Thiers : comment l'eût-il fait sans péril, puisque le rapport concluait en faveur des crédits demandés? Il ne releva pas non plus le silence que le rapporteur avait gardé sur la lettre du Prince ; il se

borna à la rétablir au débat. Il la rapprocha des dépêches ministérielles : «Ellepeut être considérée, dit-il, comme un résumé rapide, sommaire, familier, si vous voulez, de notre politique ; mais comme un résumé fidèle de cette politique , elle la traduit dans un élan généreux et fier. Nous ne l'avons jamais désavouée, et nous ne la désavouerons jamais. » M. Thiers avait approuvé et le motu proprio et l'amnistie; M. de Tocqueville renouvela les réserves qu'il avait déjà exprimées dans ses dépêches.

Mais le débat quitta bien vite ces allures mesurées et diplomatiques. M. de Tocqueville évitait la lutte; la gauche, à tous ses degrés, la recherchait. Les mêmes hommes qui, après la lettre du 8 mai, avaient voulu mettre le Président en accusation comme ayant insulté la majorité d'alors, se plaisaient maintenant à exalter son initiative; sa, lettre était un gage public aux opinions jusque-là défendues parla gauche, un désaveu non moins éclatant de la politique du ministère et de la majorité, une rupture avec le Pape, la condamnation du pouvoir temporel. M. Mathieu (de la Drôme) soutenait que cette lettre avouée tout haut était désavouée tout bas; que la majorité prétendait la condamner tout en couvrant de son indulgence et de son pardon celui qui l'avait écrite; qu'elle prodiguait tour à tour l'outrage et la louange au Président de la République '. Le général Gavaignac, après

* M. Mathieu (de la Drôme) alla plus loin et mit M. Thiers en cause : « Ce n'est pas nous qui avons dit à une certaine époque que l'élection de M. Bonaparte serait une honte pour la France. » — Plusieurs membres à droite : « Qui a dit cela? » — A gauche : « M. Thiers! M. Thiers! » — M, Mathieu (de la Drôme) : « J'ai entendu attribuer ces paroles à M. Thiers. S'il les dément, il n'en sera plus question. » — M. Thiers : « Je les démens. » — M. Bixio : « Je l'ai entendu. » M. Thiers et M. Bixio sortirent immédiatement de l'Assemblée, accompagnés de témoins, et se rendirent au bois de Boulogne, où ils échangèrent deux balles sans résultat. Ils rentrèrent à l'Assemblée avant la Hn de la séance.

avoir signalé une opposition manifeste entre le rapport de M. Thiers et la lettre du 18 août, approuvait celle-ci sans réserve : « J'ai trouvé les sentiments qui y sont exprimés parfaitement dignes, parfaitement patriotiques; dignes non pas seulement du grand nom que porte son auteur, d'autres que moi se sont chargés de le lui dire, mais dignes de la grande nation qui l'a choisi pour son premier magistrat. »

A ces éloges adressés par l'ancien chef du pouvoir exécutif à l'homme qui l'avait remplacé, M. Victor Hugo s'empressa d'ajouter les siens. Jusque-là, il avait voté avec la majorité; il avait contribué, même de son argent', à la propagande organisée par la réunion de la rue de Poitiers; le 16 avril, il avait voté l'expédition de Rome; le 8 mai, il avait refusé de blâmer le ministère ; le 13 mai , son nom figurait sur les listes de V Union élec{orale; après le 13 juin, il avait fait partie de la commission qui proposait l'état de siège. Mais la fidélité pesa toujours à ce poëte volage et ambitieux qui pour renouveler sa lyre avait besoin de changer de culte. Lui aussi, comme les représentants d'extrême gauche , il salua la lettre du Président de la République comme le programme de notre politique à l'égard de la papauté; mais non content de la mettre en opposition avec le motu proprio, de déclarer ces deux documents inconciliables et d'accorder le pas à la force matérielle sur la faiblesse, de l'arsenal historique où il avait puisé naguère pour Lucrèce Borgia et Marie Tudor, il exhuma encore des images de cachots et de gibets beaucoup plus familières au fantaisiste auteur d'Angelo qu'à la paternelle et tolérante autorité des Papes. A son gré, il fallait faire exécuter la lettre du Prince, il fallait « contraindre même parla force... »

* M. de Heeckeren à M. Victor Hugo : « Vous avez donné trois cents francs pour les combattre! » li s'agit, bien entendu, des socialistes. (Séance du 18 juillet 1850.)

La gauche étonnée applaudit au transfuge: M. de Montalembert répondit à l'orateur. « Le discours que vous venez d'entendre, dit-il, a déjà reçu le châtiment qu'jl méritait dans les applaudissements qui l'ont accueilli. » Et comme la gauche réclamait : « Puisque le mot de châtiment vous blesse, je le retire et j'y substitue celui de récompense. » Mais il renonce vite aux personnalités; il démontre que le motu proprio répond à la situation de Rome, au caractère de la papauté, à l'expérience que le Saint-Père a faite et tant d'autres gouvernements du système constitutionnel, au désenchantement général de liberté qu'ont produit, et à Rome et ailleurs, les désordres de 1848. Quant à la lettre, comme M. Thiers, il n'en parle pas, mais il en combat les tendances : cette contrainte à laquelle se résignerait M. Victor Hugo, comment l'exercer? « C'est cette faiblesse même du Saint-Siège qui fait sa force contre vous... Quand un homme est condamné à combattre une femme, si cette femme n'est pas la dernière des créatures, elle peut le braver impunément; elle lui dit : Frappez, mais vous vous déshonorerez et vous ne me vaincrez pas. Eh bien ! l'Église n'est pas une femme, elle est bien plus qu'une femme : c'est une mère ! (Triple salve d'applaudissements. ) C'est une mère, c'est la mère de l'Europe, c'est la mère de la société moderne, c'est la mère de l'humanité moderne! On a beau être un fils dénaturé, un fils révolté, un fils ingrat, on reste toujours fils et il vient un moment, dans cette lutte parricide contre l'Eglise, où cette lutte devient insupportable au genre humain, et où celui qui l'a engagée tombe accablé, anéanti soit par la défaite, soit par la réprobation unanime de l'humanité. » (Nouveaux applavidissements.)

« Non ! s'écrie M. de Montalembert en terminant , l'honneur de notre drapeau n'a pas été compromis ; non , jamais ce noble drapeau n'a ombragé de ses plis une plus noble entreprise. L'histoire, si je ne me trompe, jettera

un voile sur toutes ces ambiguïtés, sur toutes ces tergiversations, sur toutes ces contestations que vous avez signalées avec tant d'amertume et une sollicitude si active pour faire régner la désunion parmi nous; elle jettera le voile sur tout cela, ou plutôt elle ne le signalera que pour constater la grandeur de l'entreprise par le nombre et la nature des difficultés vaincues. Mais l'histoire dira que mille ans après Gharlemagne et cinquante ans après Napoléon; mille ans après que Gharlemagne eut conquis une gloire immortelle en rétablissant le pouvoir pontifical, et cinquante après que Napoléon, au comble de sa puissance et de son prestige, eut échoué en essayant de défaire l'œuvre de son immortel prédécesseur, l'histoire dira que la France est restée fidèle à ses traditions et sourde à d'odieuses provocations. Elle dira que trente mille Français, commandés par le digne fils d'un des géants de nos grandes gloires impériales, ont quitté les rivages de la patrie pour aller rétablir à Rome, dans la personne du Pape, le droit, l'équité, l'intérêt européen et français. Elle dira ce que Pie IX lui-même a dit dans sa lettre d'actions de grâces au général Oudinot : « Le triomphe des armes fran- « çaises a été remporté sur les ennemis de la société hu- « maine. » Oui, ce sera là l'arrêt de l'histoire, et ce sera une desplusbellesgloiresde la France du dix-neuvième siècle. Cette gloire, vous ne voudrez pas l'atténuer, la ternir, l'éclipser, en vous précipitant dans un tissu de contradictions, de contestations et d'inconséquences inextricable. Savezvous ce qui ternirait à jamais la gloire du drapeau français? Ce serait d'opposer ce drapeau à la croix, à la tiare qu'il vient de délivrer; ce serait de transformer les soldats français de protecteurs du Pape en oppresseurs; ce serait d'échanger le rôle et la gloire de Gharlemagne contre une pitoyable contrefaçon de Garibaldi. » (Vifs et longs applaudissements à droite.)

La majorité se reconnut dans ces sentiments , exprimés

avec tant d'éloquence ; elle s'y associa. M. Thiers ne prit pas la parole; M. Odilon Barrot esquiva la lecture et de la lettre du 18 août et d'une autre lettre que venait de lui adresser le Prince et qui aurait pu réveiller des animosités qui s'apaisaient, et, par 469 voix contre 180, les crédits furent accordés (20 octobre).

Lorsque le Pape connut le vote de l'Assemblée, il se rassura : la ferme attitude de la majorité lui parut un rempart contre la politique aventureuse de Louis Napoléon. Il fit appeler un jeune attaché du ministère des affaires étrangères, celui-là même que M. de Tocqueville avait envoyé au général Rostolan : « J'ai à vous dire une grande nouvelle : je vais rentrer à Rome. » Et comme le diplomate, jaloux de rapporter lui-même à son ministre la nouvelle d'un retour tant désiré, demandait au Saint- Père s'il pouvait repartir immédiatement pour Paris : « Oui, reprit Pie IX, en mettant la main sur le bras de son interlocuteur ; oui, partez, annoncez-le : c'est mon devoir. E il mio dovere. » Cependant cette résolution fléchit quelques jours après en présence de symptômes moins favorables, l'influence du Prince-ï^résident ayant repris l'avantage. Le Pape ne quitta pas Portici, et son retour dans sa capitale ne s'effectua que cinq mois après, le 12 avril 1850.

Depuis une année , la question pontificale retentit à chaque pas de notre histoire. Les deux candidats à la présidence de la République se sont disputé l'honneur de déclarations sympathiques à la Papauté; l'expédition de Rome a été l'événement principal des derniers mois de la Constituante, le champ de lutte entre elle et le ministère, le point d'union entre le Gouvernement et la nouvelle majorité de l'Assemblée législative, le prétexte de l'échauffourée du 13 juin ; par la lettre du 18 août, elle était de-

venue la pierre d'achoppement entre le ministère et la majorité, et, comme on va le voir, entre le ministère même et le Président. Ainsi, parles événements militaires, les luttes diplomatiques et les querelles parlementaires, elle se trouvait intimement associée à nos destinées.

Au moment où elle quitte la scène, notre politique intérieure subit une secousse. Jusqu'ici, nous avions vu Louis Bonaparte rechercher et pratiquer l'alliance des conservateurs sans distinction de nuances; désormais, il essayera de se distinguer d'eux. Il ne les combat pas encore, mais il se met en quéfee d'un moyen de les délaisser ; il tàte les hommes qui consentent à se dévouer constitutionnellement à sa personne, en attendant qu'il en trouve d'autres qui consentent à se dévouer absolument à sa fortune. Aujourd'hui que Pie IX est dépouillé du pouvoir que la France lui avait rendu; aujourd'hui que Garibaldi est l'élu de la ville des Papes et que le nom de Mazzini se lit en lettres d'or sur les marbres du Gapitole; aujourd'hui que l'œuvre de 1849 est conspuée, détruite, et que le récit qu'on en trace peut sembler à plusieurs un inutile anachronisme, on aime à signaler dans ce passé déjà lointain la générosité, plus française encore que religieuse, qui précipita la nation dans une croisade où la cause du Pape était réputée celle de la société tout entière. Honorable, mais presque suprême témoignage de l'accord désintéressé des deux pouvoirs ! L'heure de l'intrigue et de l'ambition a sonné, les rivalités s'agitent; si l'alliance n'est pas rompue encore, c'est que la nécessité et le péril rapprochent ceux que leurs passions divisent. La période constitutionnelle est finie ou va finir : la

PÉRIODE DU COUP d'ÉTAT COMMENCE.

LA LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT 20 octobre 1849-15 mars 1850

Sommaire. — Interprétation nouvelle de la Constitution : la responsabilité du Président. — Message du 31 octobre : les nouveaux ministres; MM. Rouher et de Parieu. — Déclaration du général d'Hautpoul , note du 9 novembre. — Mouvement diplomatirjue ; la police répartie entre tous les ministères : circulaires confidentielles.

— Rétablissement de l'impôt des boissons. — Projets de loi^ sur la transportation en Algérie et sur les sous-officiers. — Liberté de l'enseignement : coup d'œil sur son histoire sous l'ancien régime, dans la période révolutionnaire, sous l'Empire, sous la Restauration et le gouvernement de Juillet; le principe en est inscrit dans la Constitution, et, plus tard, dans le manifeste du prince Louis- Napoléon. — M. de Falioux, ministre de l'instruction publique, retire le projet Carnot et nomme deux, commissions extraparlementaires. — Composition de ces commissions : M. Thiers, son rôle et ses visées ; il offre le monopole au clergé qui le décline ; raisons de ce refus, — Projet de M. de Falioux (18 juin); ses lacunes; précautions etc raintes du ministre ; M. Louis Veuillot, l'épiscopat et les catholiques ; mémoire adressé au Pape et aux évêques ; la Cour de Rome s'abstient. — Projet de la commission parlementaire : ses avantages. — Hostilités qu'il rencontre; renvoi au conseil d'Etat. — M . de Parieu : abolition du certificat d'études ; projet de loi sur les instituteurs primaires ; le gouvernement ne veut-il pas éluder la loi organique? Précaution de M. Mole. — Discussion de la loi sur les instituteurs (8-11 janvier 1850); Alphonse Baudin ; vote de la loi.

— Ce qu'auraient dû faire les républicains, — Discussion générale de la loi organique (14-19 janvier) : MM. Thiers et de Montalembert; considérable majorité acquise au projet de loi. — Deuxiènie délibération (4-26 février) : la loi se définit par le rejet de divers amende ments ; les corporations religieuses non reconnues ne sont pas écartées de l'enseignement. — Troisième délibération (11-15 mars); vote, abstention de Mgr Parisis. — La plupart des évêques se rallient;

lettre du nonce; félicitations adressées par le Pape à M. de Montalembert. — La nouvelle loi, ses avantages, ses traverses, ses heureux résultats; le décret de 1852 n'en altère pas les parties essentielles. — Loi de progrès pacifique et moral au milieu d'orages politiques; loi calme et réfléchie à la veille d'une loi de colère.

Le ministère avait naguère, dans plus d'un scrutin, encouru la disgrâce de la Constituante sans déchoir pour cela dans la faveur du Président. La récente discussion des affaires de Rome avait eu pour lui un résultat tout opposé : l'Assemblée l'avait soutenu, mais le Président l'abandonnait. Les tentatives de justification, les excuses, les réticences à propos de la lettre du 18 août, avaient blessé le Prince dans sa fierté : plutôt qu'une victoire achetée à ce prix, il eût préféré un échec. Il ne s'agissait plus de la question diplomatique, mais de l'initiative légitime du Président. Ne portait-il donc qu'un titre vide? Le gouvernement appartenait-il aux ministres et, derrière les ministres, au Parlement? On paraissait vouloir circonvenir le chef de l'État, l'effacer, le reléguer aux arrièreplans de la scène, tandis que le neveu de l'Empereur, l'élu de six millions de suffrages, entendait rester en vue, agir en pleine lumière et faire sentir partout sa volonté et sa main.

La Constitution avait accumulé les pouvoirs sur sa tète; à l'égal des ministres, elle l'avait déclaré responsable. Il n'était donc pas couvert par son ministère, il avait donc son rôle et son action propres qui ne relevaient ni de l'Assemblée ni du cabinet, et s'il était souhaitable qu'il marchât d'accord avec l'un et avec l'autre, la Constitution ne lui en faisait pas une loi. Mais comment supposer que des ministres qu'il aurait honorés de son choix pussent entrer en révolte, contrarier ses idées, cheminer dans un sens opposé au sien? L'harmonie était donc nécessaire, soit qu'elle ressortît naturellement de l'union des esprits,

soit que le Président cédât par abnégation, soit plutôt qu'il eût le droit d'exiger de ses ministres cette discipline extérieure qui révèle l'accord, L'Assemblée ni le ministère n'avaient compris jusque-là le fonctionnement de la Constitution républicaine : ils croyaient traiter avec un roi constitutionnel, ils étaient en présence d'un Président responsable.

Ces scrupules sur l'interprétation de la Constitution qu'il avait jurée s'accordaient à merveille avec l'ambition d'un Bonaparte. Le privilège qu'il revendiquait lui était dû ; en exigeant la pleine mesure de son pouvoir, il accomplissait la Constitution et la dépassait : la légalité le conduisait à son but.

L — Depuis le vote du 20 octobre, le ministère semblait affaissé sous le poids de sa victoire. La majorité, qui la lui avait procurée, lasse du rôle de protectrice, disposait déjà des portefeuilles comme s'ils étaient sans titulaires. Des listes nouvelles circulaient; M. de Falloux donnait Je 28 octobre une prévoyante démission; M. Odilon Barrot s'était retiré à sa villa de Bougival, autant pour se reposer de ses dernières fatigues que pour laisser un plus libre cours à des combinaisons dans lesquelles il ne désirait plus entrer. Les idées personnelles que Louis Bonaparte avait exprimées lors du remaniement ministériel de la fin de mai s'étaient précisées et affermies dans son esprit: il lui tardait de les traduire en action.

Un message adressé le 31 octobre à l'Assemblée annonça le changement de ministère. Le Président se plaignait de n'avoir pas obtenu les résultats qu'il espérait en faisant arriver aux affaires des hommes de divers partis : « Au lieu d'opérer une fusion de nuances, je n'ai obtenu qu'une neutralisation de forces. » Il voulait désormais « une direction unique et ferme, aucune irrésolution, des

hommes qui fussent aussi préoccupés de la responsabilité du Président que de la leur et de l'action que de la parole » . Derrière ce changement de ministère, sous « cette direction unique et ferme » , n'y avait-il pas une pensée secrète, un désir de bouleversement constitutionnel, le germe d'un coup d'Etat? « Je veux être digne , continuait-il, de la confiance de la nation en maintenant la Constitution que j'ai jurée. Je veux inspirer au pays par ma loyauté, ma persévérance et ma fermeté, une confiance telle que les affaires reprennent et qu'on ait foi dans l'avenir. » Mais quel serait le programme de ce ministère d'action? « Le nom de Napoléon est à lui seul tout un programme. Il veut dire : à l'intérieur, ordre, autorité, religion, bien-être du peuple; à l'extérieur, dignité nationale. C'est cette politique, inaugurée par mon élection, que je veux faire triompher avec l'appui de l'Assemblée et celui du peuple. »

On ne voit pas bien comment ce programme dit napoléonien différait de celui qu'avaient suivi jusque-là et la majorité et le cabinet démissionnaire. Mais qu'importe? Ces affirmations solennelles et gratuites ne composaient pas le véritable objet du message; il se résumait dans ces deux termes : un ministère qui se subordonnât désormais à l'initiative du Président, l'inauguration du gouvernement personnel. La liste des nouveaux ministres parut le lendemain à deux heures dans un supplément du Moniteur, et, comme pour bien marquer que la nomination et le choix appartenaient en propre au Président, elle ne portait que sa signature sans contre-seing ministériel.

Aucun des anciens ministres n'était conservé, mais les nouveaux offraient avec leurs prédécesseurs cette double ressemblance que, comme eux, ils avaient été pris dans les rangs de la majorité, et que, comme eux encore, ils venaient de tous les points de l'horizon politique. Le gêné-

rai d'Hautpoul passait pour légitimiste : il avait beaucoup de présomption, l'esprit entreprenant, une pointe d'insolence ; il concevait de son mérite une trop haute idée pour se donner tout entier; il devait tour à tour ménager la majorité et la braver, et servir le Prince sans se brouiller avec le Parlement. Ministre de la guerre, chef nominal du ministère, il aimait le bruit et l'apparat, de manière à laisser à d'autres, aux gens modestes mais pratiques, l'influence réelle dont il ne gardait que l'ombre. Un ancien orléaniste, banquier avisé et sans passions, M. Fould, ne s'obstinait pas contre la" fortune possible d'un nouveau régime; il apportait au ministère des finances le goût de la tradition, l'antipathie pour les nouveautés et spécialement pour cet impôt sur le revenu dont M. Hippolyte Passy s'était déclaré le malencontreux apôtre. Le vice-amiral Romain-Desfossés à la marine; le général de la Hitte aux affaires étrangères (M. de Rayneval, désigné d'abord pour ce portefeuille, ne l'accepta pas); M. Dumas, le célèbre chimiste, à l'agriculture et au commerce; M. Bineau, ingénieur des mines, aux travaux publics, avaient un caractère moins politique que professionnel : pour un ministère dit d'action, ce n'était pas un défaut. Seul de ces trois ministres, M. de la Hitte n'était pas membre de l'Assemblée. M. Ferdinand Barrot, frère du garde des sceaux démissionnaire, nommé au ministère de l'intérieur, ne possédait peut-être ni l'autorité politique ni même le mérite personnel indispensables dans ce poste ; mais il y suppléait par un dévouement éprouvé à la personne du Prince et à la cause bonapartiste : secrétaire général de la présidence, il ne faisait guère que changer de titre et étendre ses fonctions.

Le parti républicain était le seul qui ne fût pas représenté dans le cabinet; MM. Rouher et de Parieu, l'un garde des sceaux, l'autre ministre de l'instruction pubhque et des cultes, avaient donné quelques gages à la Répu-

blique dans les premiers mois de la révolution ; mais ce moment de fièvre était depuis longtemps passé. Originaires tous deux de l'Auvergne, tous deux hommes nouveaux, ils offraient le spectacle de natures en parfait contraste. L'un était plus homme d'action, l'autre plus homme d'étude. M. Rouher, candidat de M. Guizot en 1847, s'était vite donné à la République d'abord, puis à M. Thiers. M. de Parieu n'avait pris qu'une fois la parole dans la Constituante; mais, avec une grande force d'érudition et de prévoyance politiques, il avait conclu à l'élection du Président par l'Assemblée et prophétisé qu'élu par le peuple, sa puissance sur le pays serait telle que la clause de non-rééligibilité deviendrait illusoire et vaine'. M. Rouher avait des convictions vives, variables, un peu improvisées, de la souplesse, une ardeur dans la lutte qui ne tenait pas moins du tempérament que l'ambition; M. de Parieu, plus familier avec les livres qu'avec les hommes, plus soucieux des principes que des passions, animé de l'ambition du savant plutôt que de celle du politique, peu disposé à se donner moins pour se réserver que pour ne pas s'aliéner, devait marcher un peu isolé et dédaigneux au travers des intrigues qui s'agiteraient autour de lui.

Le 2 novembre, le cabinet se présenta devant l'Assemblée. 11 y fut accueilli froidement, silencieusement: aucun représentant ne s'approchait du banc ministériel. 11 semblait que les nouveaux ministres fussent les représentants et les émissaires du Louis XIV de la légende se préparant à entrer tout botté dans le Parlement. Tout au contraire, le général d'Hautpoul fit les déclarations les plus rassurantes : « Il ne nous sera certes pas défendu, dit-il, de chercher dans les actes du cabinet qui nous a précédés plus d'un exemple de glorieux dévouement au pays et

i T. I«=^ liv. XIJ, p. 492.

d'une intelligence élevée de ses intérêts Le nouveau

cabinet, nos antécédents le disent assez, n'est pas formé contre la majorité de cette Assemblée; au contraire, il développe avec énergie ses principes avoués ; il n'en a et ne peut en avoir d'autres. » Cependant les craintes persistaient. Gomment supposer que le Président n'eût renouvelé son ministère que pour marcher sur les mêmes traces? L'anniversaire prochain du 18 brumaire entretenait les soupçons : la superstition du prince Louis pour les dates domestiques ne le conduirait-elle pas à tenter, lui aussi, quelque coup d'éclat? Mais ce jour-là même (9 novembre), une note parut au Moniteio^, déclarant que le changement se bornait aux personnes et « qu'il ne fallait pas s'attendre à autre chose » .

Le message du 31 octobre n'était donc pas dirigé contre la majorité, mais contre l'ancien ministère; non-seulement la Constitution était respectée, mais elle s'interprétait dans le sens le plus exact ; si la majorité pouvait le regretter, elle n'avait pas le droit de s'en plaindre. Elle se résigna : MM. MoIé et Berryer conseillèrent la prudence et l'union. De part ni d'autre on ne se déclarait encore la guerre, mais la paix était troublée ; la lutte n'était pas ouverte, mais on se mettait en garde.

Un mouvement s'ensuivit dans le personnel diplomatique. Des noms de couleur bonapartiste apparurent : M. de Bassano fut envoyé en Wurtemberg, M. Lucien Murât en Sardaigne, M. Walewski en Toscane, un ami intime du Prince sans antécédents diplomatiques, M. Fialin de Persigny, à la cour de Prusse. Notre représentation auprès du Pape fut complètement modifiée. MM. Bernard d'Harcourt, de Corcelle et le général Rostolan furent rappelés et remplacés par le général Baraguey d'Hilliers, qui réunit les fonctions diplomatiques et militaires. M. de Rayneval, qui avait refusé le portefeuille des affaires étrangères, resta auprès du roi des

Deux-Siciles et de Pie IX son hôte, le seul témoin, le seul défenseur de la politique antérieurement suivie. Le général de Lamoricière, qui représentait la France à Saint-Pétersbourg et qui jouissait d'une grande faveur personnelle auprès du czar Nicolas, sollicita son rappel. A son retour, le Président lui offrit le gouvernement de l'Algérie; le général refusa, dans la pensée que les institutions républicaines étaient menacées et qu'il les défendrait mieux dans l'Assemblée qu'en Algérie où les honneurs dissimuleraient un exil.

Il était question depuis plusieurs mois de créer un ministère de la police. Cette réminiscence de l'Empire avait paru aux meilleurs esprits s'accorder mal avec le régime de liberté et de publicité qui avait prévalu depuis. Ou bien ce ministère distinct exercerait une juridiction propre, inaugurant le règne de la police au mépris des lois et des magistrats qui les appliquent; ou bien, simple rouage d'informations , il désarmerait les services des autres ministères, y jetterait la confusion et les envelopperait dans le réseau d'un contrôle injurieux. Louis- Napoléon renonça à organiser ce ministère, mais il n'abandonna pas de même les avantages qu'il en espérait. Au lieu d'en concentrer les fonctions, il tfes répartit entre plusieurs ministres, de manière à ne pas alarmer leur susceptibilité et à obtenir cependant la centralisation de renseignements qu'il désirait.

Il n'y eut donc, comme auparavant, qu'un préfet de police. Ce fut M. Garlier, ancien directeur de la sûreté, homme ardent, décidé, connu pour ne ménager ni les socialistes ni même les républicains, agréable du reste à la majorité qu'il avait souvent servie et avec laquelle il ne rompit jamais ses rapports. Mais, par les ordres du Prince , divers ministres envoyèrent à leurs agents des circulaires confidentielles qui provoquaient une information générale. Le ministre de l'intérieur enjoignait aux préfets,

« devenus les premiers soldats de l'ordre, de descendre hardiment dans l'arène politique, de rallier des partisans autour du pouvoir, d'agir sur l'esprit public, de maintenir les fonctionnaires sous une active surveillance » . Le ministre des finances invitait ses subordonnés à lui faire connaître ceux de ses agents qui, «• poussant l'oubli de leur devoir jusqu'à commettre une trahison véritable, se seraient laissé infecter par les doctrines subversives du socialisme » . Le directeur des postes suivit l'exemple de son ministre. Le garde des sceaux demandait aux procureurs généraux un rapport motivé sur l'état politique et moral de leur ressort, « une appréciation sur des fonctionnaires dont la moralité est équivoque ou la capacité douteuse, qui sont opposés aux vues et aux instructions du gouvernement, ou hésitent à s'y conformer par un aveugle esprit de ménagement pour le parti et les doctrines socialistes » . 11 ajoutait : « Je vous saurai gré aussi des renseignements que vous me donneriez sur les fonctionnaires étrangers à votre administration et dont vous auriez été appelé à constater le défaut d'instruction et les mauvaises tendances ' . »

La circulaire du ministre de la guerre, adressée aux colonels de gendarmerie, exigeait plus encore. Elle réclamait d'eux « un concours tout nouveau » ; aux officiers comme aux sous-officiers elle demandait des rapports non périodiques, absolument confidentiels, destinés à n'être lus que par le ministre et communiqués qu'au Président de la République, v II n'est pas nécessaire que l'esprit public soit agité pour devenir l'objet des remarques de la gendarmerie; on doit l'observer dans son état habituel

// est utile partout d'observer les actes et les tendances des agents du gouvernement, » En résumé, le général d'Haut-

* Cette circulaire fut signalée par M. Jules Favre dans la séance du 27 mars 1850.

poul aspirait à centraliser entre ses mains une police digne de celle du maréchal Moncey ou de Fouclié dont il rappelait même les noms, et il promettait de récompenser le zèle et de châtier sévèrement la négligence.

Le secret de cette circulaire fut trahi, et M. Baune, de l'extrême gauche, la dénonça à l'Assemblée (11 décembre). Le ministre répondit avec hauteur, affectant de défendre la Constitution contre les socialistes et de s'appuver sur la majorité parlementaire. « Je vous déclare, dit-il à l'extrême gauche, que vous êtes une minorité infime. Vous avez de l'audace, vous vous multipliez à l'infini, vous vous reproduisez sous mille formes différentes, en mille endroits, pour tromper l'opinion publique; mais nous vous démasquerons, nous vous empêcherons d'agir. Voilà ce que nous ferons avec l'appui de la majorité ; no7i pas avec vous , nous ne voulons pas de vous. » La netteté de cette déclaration en fit oublier l'arrogance, et la majorité, flattée dans ses passions, vota l'ordre du jour sur l'interpellation.

Ces nécessités de défense sociale formaient le meilleur traité d'alliance entre la majorité et le Président. Le 19 mai précédent, six jours avant sa fin, l'Assemblée constituante avait prononcé l'abolition de l'impôt des boissons, à vingt voix de majorité, en l'absence de 348 de ses membres. Ce vote déloyal et perfide atteignait non-seulement l'équilibre du budget déjà bien chancelant, mais le fonctionnement de tous les services ; ceux qui l'avaient rendu n'avaient pas d'autre but; ceux qui voulaient le maintenir prétendaient bien, à travers une lutte financière, engager une lutte politique, troubler le gouvernement dans son activité la plus légitime, et, comme l'avouait M. Pascal Duprat, par cette brèche entrer dans la place. Ils n'y réussirent pas ; le ministre des finances, M. de Montalembert, M. Bocher défendirent vaillamment la fortune du budget, et l'Assemblée vota le rétablissement de l'impôt

des boissons par 445 suffrages (17 décembre). Le gouvernement et la majorité marchaient d'accord, et, s'il y avait une chance d'impopularité, elle était partagée.

C'était du moins une consolation pour Louis-Napoléon, qui épiait d'ailleurs toutes lés occasions de distinguer sa cause de celle de la majorité. Ainsi le 12 novembre, au moment même où l'Assemblée allait discuter l'urgence d'un projet de loi présenté par le dernier cabinet sur la transportation en Algérie des insurgés de Juin détenus à Belle-lsle, le ministre de l'intérieur informait l'Assemblée que le Président venait d'en gracier le plus grand nombre et que 500 au plus seraient passibles de la transportation projetée. Louis-Napoléon se réservait le bénéfice de la clémence, et laissait à l'Assemblée l'odieux de la rigueur. Une autre fois, il proposait de donner une haute paye de 20 centimes aux sous-officiers; aussitôt Charles Lagrange et Charras présentaient une motion semblable, disputant au Président une initiative qui n'était pas plus désintéressée d'un côté que de l'autre. Enfin, le 5 janvier 1850, une nouvelle feuille hebdomadaire, le Napoléon, commença à paraître; la collaboration du Prince s'y laissait facilement apercevoir. On y relevait complaisaniment toutes les matières à conflit entre le Président et l'Assemblée, celle-ci toujours suspecte de jalousie et de basses passions, celui-là ne s'inspirant que de son patriotisme et de sa grandeur d'àme.

Il faut signaler ces luttes misérables et mesquines pour expliquer au sein de quelle situation emmêlée, sous quels auspices d'incertitudes et de conflits toujours renaissants, en présence de quelles hostilités déclarées ou couvertes, arrivait enfin au grand jour de la discussion l'une des lois organiques promises par la Constitution, combattue par les républicains, délaissée plutôt que reniée par le gouvernement, et qui, tant de fois éludée ou écartée sous le régime parlementaire de Juillet, menaçait de ne pas ren-

contrer sous la République un sort différent. Tandis que le ministère dit d'action n'avait signalé jusque-là son initiative que par des circulaires de police et que le Président s'inquiétait plus de contrarier l'Assemblée que de la seconder; tandis que l'extrême gauche, réduite à l'impuissance, se débattait dans des grossièretés et des violences que les sévérités du nouveau règlement réussissaient à peine à comprimer, la majorité, s'élevant au-dessus de ses passions et de ses mécomptes, se coalisait dans une ligue désintéressée pour obtenir et réaliser la liberté d'enseignement.

Cette loi ne fut pas seulement l'honneur de cette époque : l'histoire des phases qu'elle traversa éclaire l'histoire générale. A la lueur des discussions qu'elle provoqua, on aperçoit mieux ici ou là le fond des intentions et le secret des cœurs, chez les uns les inimitiés sans tempérament, chez les autres l'obstination persévérante ou la timide adhésion , et , dans les camps divers, la tactique des partis. Il s'agit d'une cause non moins sociale que politique, qui engage les droits de l'Eglise à côté des prétentions de l'État, les croyances les plus chères aux âmes chrétiennes et les privilèges que réclame le libre penseur. Il est nécessaire d'en développer les origines et pour ainsi dire les aventures jusqu'au jour où le projet fut transformé en une loi qui fournissait à l'Eglise catholique comme à tous les citoyens le meilleur instrument de lutte contre l'incrédulité philosophique et le socialisme révolutionnaire.

II. — Sous l'ancien régime, c'était l'Église qui distribuait à tous l'instruction primaire ou secondaire, soit par les Universités, soit par les Ordres religieux. A la suite des arrêts de 1762, lorsque la Compagnie de Jésus, persécutée par le philosophisme et le jansénisme , fut exclue de

l'enseignement public, des cent vingt-quatre collèges qu'elle entretenait, la plupart furent fermés, les autres distribués entre l'Université et les Oratoriens, alors jansénistes. A travers ce changement de personnes, et si profonde que fût la blessure, c'était l'Eglise encore. Mais déjà perçait l'idée rivale, c'est-à-dire l'ambition de l'État de se substituer à l'Eglise dans l'instruction publique. Organe de l'envahissante jalousie des parlements , le procureur général de la Ghalotais, celui-là même qui avait requis contre les Jésuites, demandait une éducation nationale placée sous la surveillance de la magistrature, et déclarait que « les enfants de l'État devaient être élevés par les membres de l'État » . En d'autres termes, on cherchait à établir entre l'Église et l'État une distinction de doctrines, l'État aspirait à se dégager de la tutelle religieuse de l'Église et à professer une doctrine propre. Laquelle? Celle de la raison séparée de la foi.

Cependant l'instruction publique était encore dans une situation des plus florissantes. Universités , Bénédictins, Oratoriens, Pères de la doctrine chrétienne, collèges municipaux, congrégations régulières et séculières, maîtrises des cathédrales, petites écoles de quartier, grands et petits séminaires, écoles monastiques et privées, apprentissages dans les corporations : que de canaux divers par lesquels l'instruction se répandait et circulait à tous les degrés ! En 1842, dans un rapport au Roi, M. Villemain, ministre de l'instruction publique, rappelait d'après des documents officiels que, en 1789, il y avait 22 universités, chacune indépendante, et 562 collèges; que, sans compter les élèves des séminaires, des écoles spéciales, des maîtrises, des écoles professionnelles, 72,747 enfants suivaient les cours; que, dans ce nombre, 40,621 étaient élevés gratuitement, en outre de 3,249 bourses pour les séminaires ; et la France n'avait alors que 24 millions d'habitants! En 1842, après tous les décrets qui avaient tenté

d'organiser l'instruction publique , malgré les sommes considérables inscrites au budget, tous les efforts centralisés de l'Etat n'avaient réussi, avec une population supérieure d'un tiers à celle de l'ancienne France, qu'à grouper dans 358 étaiblissements 44,091 élèves dont 2,774 seulement pourvus de bourses.

Après la suppression de toutes les Congrégations laïques ou ecclésiastiques, même de « celles qui, vouées à l'enseignement, ont bien mérité de la patrie» , les Assemblées de la Révolution multiplièrent les plans et les rapports pour l'organisation de l'instruction publique. L'un des plus spiritueh élèves des Jésuites, M. de Talleyrand, ex-évéque d'Autun, demanda (le pouvait-il sans rire ni rougir?) que « la Déclaration des droits composât à l'avenir un nouveau catéchisme pour l'enfance » ; puis vinrent tour à tour les plans de Condorcet, qui niait toute religion positive ou naturelle; de Marie-Joseph Ghénier; de Lanthenas, qui voulait l'éducation commune et forcée pour tous et émettait le premier la maxime « que les enfants appartiennent à l'Etat avant d'appartenir à leurs parents » ; de Lakanal, de Michel Lepelletier. Aucun n'aboutit. L'ignorance s'étendait sur la nation comme une gangrène : « Faut-il vous dire, disait Fourcroy à la Convention en 1794, que, même à la porte de vos séances, on met partout des fautes d'orthographe? On n'apprend plus à lire ni à écrire. » En brumaire an III, nouveau rapport de Lakanal : par une prétention qu'on ne peut s'empêcher de trouver burlesque quand on la rapproche des faits que venait de signaler Fourcroy, il ne s'agissait de rien moins que d'organiser 24,000 écoles nationales , avec plus de 40,000 instituteurs et institutrices, où 3,600,000 enfants pourraient recevoir l'instruction primaire ! Beau décret, mais qui resta lettre morte. C'est un tableau navrant qu'ont retracé, cinq ans plus tard, dans des rapports confidentiels au Premier Consul, les conseillers d'État envoyés par lui dans les dépar-

tements après le 18 brumaire : d'instruction [publique il n'y en avait plus trace ; en revanche , quelques écoles libres qui avaient échappé à la surveillance du Directoire, quelques hommes isolés, des bénédictins, des prêtres, distribuaient encore un enseignement chrétien avidement recherché, tandis que, dans les écoles où l'on ne chômait que les fêtes décadaires, la solitude était telle qu'on y comptait parfois plus de professeurs que d'élèves.

La Convention s'était ralliée à l'idée païenne « que les enfants appartiennent à l'Etat » ; mais elle n'avait rien exécuté. Napoléon, s'inspirant du même principe, créa l'Université impériale. (Décrets de 1806, 1808, 1800 et 1811.) C'était, comme l'écrivait M. Dubois en 1828, « une sorte d'Eglise nouvelle plus souple que l'autre » ; c'était une caste de fonctionnaires astreinte au célibat et à la vie commune, chargée exclusivement de l'enseignement, tenue d'en faire la police. On devait y professer : 1' les préceptes de TEgUse catholique ; 2° la fidélité à l'Empereur, à la monarchie impériale, dépositaire du bonheur du peuple, et à la dynastie napoléonienne, conservatrice de l'unité de la France et de toutes les idées libérales proclamées par les Constitutions. Armée du monopole, l'Université exerçait juridiction sur tous les établissements quelconques d'instruction, levait un impôt du vingtième, décernait les grades, les diplômes, accordait ou refusait à un établissement le privilège de naître, régissait jusqu'aux séminaires, leur imposait des professeurs et contraignait leurs élèves à fréquenter les cours de ses lycées.

Il semblait que la Restauration dût renoncer à ce monopole ou tout au moins le tempérer, qu'elle allait rendre la liberté aux séminaires et cesser de restreindre celle des congrégations religieuses. Ce fut en effet son premier mouvement. (Ordonnances de 1814 et de 1815.) Mais, après les Cent-Jours, l'Université reconquit le terrain perdu. Les ordonnances furent rétractées et relé-

guées au rang des erreurs que comporte un début de règne. On se laissa aller à considérer le monopole comme un instrument commode de gouvernement. Les doctrines de l'Empire se firent jour dans les ordonnances royales : «Les bases de l'éducation, disait celle de 1821, sont la religion, la monarchie, la légitimité et la Charte. » Changeons les mots : que disaient autre chose et Napoléon et ses prédécesseurs de la Convention ?

Tout en conservant ses privilèges, l'Université passait pour persécutée. Le gouvernement suspendait des cours, destituait quelques professeurs, licenciait l'École normale : querelles de détail ! Le monopole subsistait. La Cour royale de Paris renouvela contre les Jésuites les arrêts de 1762, et, quelques années plus tard, malgré l'opposition de Mgr Frayssinous et de Mgr Feutrier, Charles X, cet ennemi juré des libéraux, leur accorda l'exclusion des Jésuites et la limitation du nombre des élèves dans les séminaires (18 juin 1828). Les évéques réclamèrent en vain : le Roi refusa de recevoir leur Mémoire, et mit à faire exécuter ces ordonnances le même entêtement qu'il montra plus tard à en faire exécuter d'autres.

Ces mesures violentes, prises à contre-sens de l'esprit du règne, amenèrent une réaction en faveur de la liberté d'enseignement. On put croire que la Révolution de 1830 allait la réaliser. En effet, la Charte la promit (art. 69), et lorsque, sur la foi de cet engagement, l'abbé Lacordaire et M. de Montalembert ouvrirent l'école libre de la rue des Beaux-Arts, traduits devant la Cour des Pairs, ils eurent la satisfaction d'entendre le procureur général, M. Persil, faire cette déclaration : «Nous n'avons pas besoin de dire que quand nous invoquons le monopole universitaire, nous nous appuyons d'une législation expirante dont nous hâtons de nos vœux la prompte abrogation. » Comment cette « législation expirante » réussit-elle à vivre tout le long du règne?

Autant Louis XVIII et Charles X redoutaient d'afficher des sympathies trop ouvertes pour la religion et le clergé catholiques, auxquels ils étaient dévoués tous deux, l'un par politique, l'autre par conscience; autant Louis- Philippe, voltairien avoué et nullement suspect de complaisance pour le clergé, montrait de temps en temps pour lui de condescendance et de laisser-aller. Si le ministre des cultes adressait aux évéques des lettres ou des circulaires menaçantes; si le conseil d'État ne marchandait pas les déclarations d'abus; si les administrations diocésaines se heurtaient souvent à des difficultés misérables, on n'en voyait pas moins Dom Guéranger rétablir l'ordre des Bénédictins, le R. P. Lacordaire fonder des couvents dominicains et porter son froc blanc dans toutes les chaires et jusqu'à la table du garde des sceaux ; tandis que M. Rossi négociait auprès du Pape l'expulsion des Jésuites, un Jésuite illustre, le R. P. de Ravignan, prêchait trois fois le jour à Notre-Dame. L'hostilité était donc plus apparente que réelle, et le gouvernement, sans rien accorder, aurait fermé les yeux, s'il n'avait craint de déplaire à l'opposition et de risquer sa majorité dans les Chambres.

Les débats continus à propos de questions religieuses donnaient aux réclamations en faveur de la liberté d'enseignement qui se produisaient de toutes parts quelque chose d'âpre et de violent. Le gouvernement ne reniait pas la promesse de la Charte, il se bornait à ne pas la remplir. Dès le premier jour du règne jusqu'au dernier, la question resta ouverte : on tergiversait, on différait, on ouvrait la main pour la fermer aussitôt. Que d'articles de journaux, que de brochures, que de mandements d'évéques, que de discours parlementaires, que de projets de loi ! L'un, discuté et voté par la Chambre des députés, resta inexécutable faute d'avoir été soumis à la Chambre des pairs ; l'autre, voté par la Chambre des pairs, n'arriva

pas jusqu'à la Chambre des députés. MM. Guizot, Villemain, Salvandy, avaient eu, chacun tour à tour, leur projet de loi, destiné dès sa naissance à n'enrichir que les archives du ministère et des Chambres.

Que voulait donc l'Université? Recrutée par l'École normale, disciplinée par des examens difficiles, répandue par toute la France, maîtresse des grandes villes, régnant dans les petites, dominant l'instruction publique tout entière parle Conseil royal, ayant même par le ministre un pied dans le gouvernement, n'était-ce pas assez de prérogatives ? Elle n'en jeta pas moins le cri d'alarme, et, pour détourner le coup dont elle se croyait menacée et rompre le concert d'opinions qui se formait contre elle, elle ne trouva rien de mieux, suivant une habitude traditionnelle daps son histoire, que de signaler le péril d'une résurrection des Jésuites. Que des particuliers isolés profitassent de la liberté nouvelle, passe encore, mais une corporation ! Les journaux , les professeurs , jusqu'aux chefs de bureau du ministère , se levèrent à l'envi; M. Thiers s'engagea de sa personne dans la lutte, M. Guizot se ciut forcé de l'y suivre, et, par amour de la paix, les Jésuites, une fois encore, se dispersèrent. Puis tout ce vain bruit tomba. Mais la cause du monopole n'en était pas devenue meilleure, et, une révolution survenant, la liberté de l'enseignement n'en serait-elle pas le premier fruit et la première conquête ?

Le gouvernement provisoire ne fit rien, mais les catholiques ne lui avaient rien demandé : il leur répugnait d'arracher à la dictature révolutionnaire un droit qui devait découler d'une constitution librement votée par un pouvoir régulier. Cependant le premier projet de constitution (19 juin), sans parler de la liberté d'enseignement, se contentait, suivant le style encore en usage, de garantir « le droit à l'instruction » . Le second projet fut plus explicite. On lisait à l'article 9 : « La liberté d'ensei-

{jnement s'exerce sous la garantie des lois et la surveillance de l'État. Cette surveillance s'étend à tous les établissements d'éducation et d'enseignement , sans aucune exception. » L'exposé des motifs ne fournissait aucun commentaire à ce texte. Quelles seraient ces lois? Dans quelle mesure s'exercerait cette surveillance? Fallait-il espérer d'Armand Marrast et des voltairiens du National plus qu'on n'avait obtenu des libéraux de 1830? Les explications données dans la commission n'étaient pas rassurantes. La surveillance dite de l'État déguisait celle de l'Université ; des lois restrictives ou préventives maintiendraient le statu quo.

Le jour de la discussion venu (18 septembre), celui qui, depuis dix-buit ans, s'était montré le plus éloquent et le plus obstiné champion de la liberté d'enseignement, M. de Montalembert, après l'avoir disputée à la monarchie, voulut la disputer de même à la république et à la démocratie. Au droit de s'assembler, de pétitionner, de manifester sa pensée par la presse ou autrement, que reconnaissait l'article 8 sous la réserve des lois qui en limiteraient l'exercice, M. de Montalembert demandait qu'on ajoutât le droit d'enseigner. Il admettait du reste la surveillance supérieure et générale de l'État, qu'il distinguait soigneusement de l'Université.

L'auditoire n'était pas propice et ne dissimulait pas ses dispositions. M. de Falloux, prévoyant un échec, aima mieux retirer l'amendement. D'ailleurs, à la place de ce droit problématique, Mgr Parisis, évéque de Langres, avait obtenu de la commission que ces mots : « L'enseignement est libre» , fussent placés en tète de l'article 9 qui demeurait ainsi conçu : « L'enseignement est libre. La liberté d'enseignement s'exerce selon les conditions de capacité et de tnoralité déterminées par les lois et sous la surveillance de VÉtat. Cette surveillance s'étend à tous les établissements d'éducation et d'enseignement, sans

aucune exception. » Mgr Fayet , évéque d'Orléans , MM. de Tracy, Mauvais, Ferdinand de Lasteyrie, Poujoulat présentèrent des amendements qui restreignaient la surveillance « à la morale et au respect des lois » , mais l'Assemblée refusa de s'engager et rejeta ces amendements par 538 voix contre 181.

La Charte de 1830 ne contenait qu'une promesse; la Constitution de 1848 s'enhardissait jusqu'à une déclaration : au milieu des interprétations contradictoires qu'elle comportait, la liberté de renseignement n'était qu'un mot encore.

III. — Le général Gavaignac, sondé sur ^es intentions, n'avait pas voulu s'expliquer. Louis-Napoléon, au contraire, donna à M. de Montalembert les assurances les plus nettes, et le neveu de l'homme qui avait décrété le monopole de l'Université inscrivit dans son manifeste la liberté de l'enseignement. Lorsque M. de Falloux fut nommé ministre de l'instruction publique et des cultes, il parut, à plusieurs, n'avoir été choisi que pour accomplir les promesses du Prince, bien qu'en réalité celui-ci ait entendu plutôt faire une avance aux légitimistes. M. de Falloux n'était d'ailleurs, à cette époque, ni l'un des chefs du parti catholique, ni même un défenseur connu de la liberté d'enseignement. C'était avant tout un homme politique et un parlementaire, qui n'avait pris part aux anciennes luttes que par des sympathies de croyances et d'amitié ; spectateur du camp plutôt que combattant, il n'apportait ni la passion. Ai la ténacité, ni les exigences d'un Dupanloup, d'un Parisis, d'un Montalembert. Placé en face d'une Assemblée hostile qui se consolait de ses édhecs en satisfaisant ses rancunes, ministre d'un Président qui prétendait moins à faire triompher une conviction personnelle qu'à louvoyer avec l'opinion, M. de Falloux était donc^

par la force des circonstances comme par un penchant de sa nature, plus disposé à chercher un teri'ain de conciliation qu'un champ de lutte, et, au lieu de risquer une défaite totale, il aimait mieux ne vaincre qu'à demi '.

Son premier acte n'en fut pas moins un acte de décision et d'énergie. Dès le 3 janvier, c'est-à-dire quinze jours à peine après son entrée au ministère et au cours des divisions qui l'avaient déjà ébranlé, il nomma deux commissions extraparlementaires chargées d'étudier les questions relatives à l'enseignement primaire et à l'enseignement secondaire. Le lendemain, à la tribune, il retira le projet de loi présenté le 30 juin par M. Garnot et communiqua à l'Assemblée les arrêtés promulgués la veille. Transformé, bouleversé par la commission parlementaire, le projet Carnot n'offrait plus d'intérêt pour personne ; mais cette commission avait élaboré un nouveau projet, et le rapporteur, M. Barthélémy Saint-Hilaire, se plaignait que le ministre dessaisît l'Assemblée, à la veille du jour où le rapport allait être déposé. En avait-il le droit? La dignité de l'Assemblée n'était-elle pas atteinte? L'Assemblée ne le pensa pas; l'ordre du jour fut voté par 442 voix contre 302. Par échange de bons procédés, M. de Falloux déclara ne pas s'opposer à ce que l'Assemblée nommât une commission tirée de son sein pour préparer, elle aussi, un projet de loi*.

Cependant les deux commissions nommées par le ministre étaient entrées immédiatement en fonction. Dès la première séance, elles reconnurent que leurs travaux respectifs avaient de nombreux points de contact, et, avec l'assentiment du ministre, elles se réunirent en une seule.

' Cf. le Parti catholique, ce qu'il a été', ce qu'il est devenu, par le bomte DE Falloux, et la Réponse qu'y a faite M. Louis Veuillot. 1856.

2 MM. Barthélémy Saint-Hilaire et Jules Simon se hâtèrent de déposer leurs rapports que M. de Falloux fit publier intégralement dans le Bulletin du ministère de l' instruction publique.

M. de Fallouxy avait mis en présence des hommes qui, adversaires la veille, s'étaient aperçus, à la lumière de la révolution, que, sans avoir les mêmes amis, ils avaient les mêmes ennemis. M. de Montalembert, M. l'abbé Dupanloup s'y rencontraient avec M. Thiers et M. Cousin ; le R. P. Etienne, supérieur des Lazaristes, et l'abbé Jean de Lamennais, fondateur des Frères des Écoles chrétiennes de Bretagne, avec deux conseillers titulaires de l'Université, MM. Saint-Marc Girardin et Dubois. Le parti catholique était largement représenté dans toutes ses nuances par M. Laurentie, rédacteur de V Union, ancien inspecteur de l'Université sous la Restauration, M. Henri de Riancey ' , secrétaire du comité de la liberté religieuse, M. Roux- Lavergne, professeur à la faculté de Rennes et représentant du peuple, l'abbé Sibour, MM. Armand de Melun, de Gorcelle, Fresneau, Augustin Gochin , Michel, de Montreuil; l'Université pouvait compter encore M. Bellaguet, chef d'institution, et M. Poulain de Bossay, ancien proviseur du lycée Saint-Louis, tandis que MM. Janvier, ancien conseiller d'Etat, Freslon, qui avait été ministre de l'instruction publique sous Cavaignac, Peupin, ouvrier horloger, etCuvier, pasteur protestant, formaient comme un groupe de conciliation entre les deux opinions en lutte. M. de Falloux n'avait appelé dans la commission ni Mgr Parisis ni M. Louis Veuillot, malgré l'éclat de leurs services : il craignit sans doute que l'inflexibilité de Tévéque et la rudesse du journaliste ne rompissent le compromis tout politique dont il avait entrepris le succès. Son but n'était pas seulement de s'éclairer de l'opinion d'hommes expérimentés; il voulait les engager à sa cause, envelopper amis et adversaires dans la solidarité des

* MM. Charles et Henri de Riancey ont publié une Histoire de la liberté (T enseignement (2 vol. 1847). C'est, sur cette grave question, l'un des documents les plus importants, les plus précieux et les plus littéraires.

mêmes travaux et forcer l'entrée de la place en y entrant pêle-mêle avec ses défenseurs.

Le ministre était de droit président de la commission; M. Thiers en fut élu vice-président Si sa haute situation politique le désignait naturellement à cet honneur, ses antécédents dans cette question spéciale de la liherté d'enseignement ne semblaient guère l'y préparer. N'était-ce pas M. Thiers qui, sous le dernier règne, avait dirigé l'assaut général contre les congrégations religieuses? qui, dans la discussion d'un projet ministériel , avait dit : « Liberté d'enseignement, soit ! Mais il faut que le moule de l'éducation soit donné par l'Etat à son effigie ! » Ses tendances, ses relations, ses convictions intfmes n'étaientelles pas d'un scepticisme notoire? Pourtant, M. Thiers avait changé, ou plutôt, car il prétend toujours n'avoir rien à désavouer dans sa vie, comme s'il était homme à ne se tromper jamais, une évolution s'était opérée dans ses allures et dans ses sentiments politiques. Il n'élait devenu sans doute ni Tami des Jésuites ni le serviteur de la foi catholique; mais, amoureux d'ordre et de discipline sociale, dans les démagogues, dans les utopistes, il reconnaissait des rationalistes à outrance qui se transformaient vite en athées et en anarchistes; après avoir, en 1848, vu de près, signalé, combattu les erreurs politiques, financières, sociales des républicains, son esprit avait pénétré plus loin et commençait à deviner les périls de l'indifférence doctrinale que se réservait et qu'enseignait l'Université. Les réunions de la rue de Poitiers l'avaient rapproché des représentants catholiques, de M. de Montalembert, de M. de Falloux, et, avec eux, il avait salué la puissance de cette grande école de doctrine, d*e morale, de conservation sociale, seule subsistante, seule organisée au milieu de nos ruines, l'Église catholique. L'impétuosité de sa nature le jeta dans ce camp tout nouveau pour lui. Il n'est pas interdit de supposer que l'ambition de l'homme

d'État ait eu quelque part dans ce changement d'attitude ; M. Thiers aime à confondre sa vie avec toute cause nationale comme avec les entraînements de l'opinion; qui sait si, mesurant le terrain que les idées d'ordre avaient à reconquérir, l'élan 'avec lequel s'y précipitaient les esprits, le secours qu'y devaient apporter la religion et le clergé, il ne convoita pas de s'associer plus généreusement à ce mouvement régénérateur, dans l'espoir de recueillir plus tard, avec la reconnaissance et la popularité, un surcroît de clientèle?

Dans les discussions qui agitèrent la commission , M. Thiers anima tout de son ardeur, de sa curiosité, de son zèle. L'un de ses amis intimes, M. Cousin, voyait comme lui le mal et le décrivait avec éloquence, mais il ne se résignait pas à en accuser l'Université. Qui plus que lui l'avait arrogamment défendue à la Chambre des pairs? C'était le refuge de la raison, la citadelle de la philosophie et plus particulièrement de cet éclectisme, cher au cœur paternel de M. Cousin qui en avait associé la fortune à la révolution de 1830. M. Thiers ne respecta pas plus les illusions du philosophe que les rancunes de l'universitaire. Dans l'une des premières séances, il traça le tableau des désordres moraux qui avaient surgi à la lumière depuis la révolution de février; il attaqua l'Université et la philosophie qu'elle enseignait, l'École normale supérieure et ces écoles normales primaires qui ne soufflaient aux instituteurs que l'orgueil d'un vain savoir; puis, se tournant vers M. l'abbé Dupanloup, vers, le R. P. Etienne, vers l'abbé Sibour, il ne craignit pas de leur demander s'ils étaient prêts, si le clergé était prêt à re- - cueillir l'héritage de l'Université; que celle-ci avait manqué à sa mission et qu'elle n'offrait que des garanties illusoires. Cette apostrophe aurait pu être insidieuse , mais nous croyons qu'elle était sincère. Quoi qu'il en fût, M. l'abbé Dupanloup répondit, à cette heure où le succès

semblait venir à lui, comme il avait répondu naguère dans les heures d'épreuve : « Nous ne voulons ni le monopole ni le partage du monopole; nous ne voulons que la liberté de nos collèges et de nos séminaires. »

Le monopole, il n'était ni convenable ni possible au clergé de l'accepter. Dépouillé depuis soixante années de l'exercice de l'enseignement, il n'était pas en mesure de fournir immédiatement des hommes assez expérimentés et assez nombreux pour entreprendre cette tâche sur .foute la surface du territoire. Les corporations religieuses auraient pu fournir un concours utile, mais où étaientelles? La seule qui fût reconnue, celle des Lazaristes, ne s'occupait d'enseignement que d'une façon accidentelle : quant à la Compagnie de Jésus, la seule qui, par la puissance de ses traditions, le mérite de ses membres et la haute discipline de son institut, aurait eu le droit de tenter cette grande oeuvre, elle avait 104 religieux en France et qui n'y étaient que tolérés ! En face du personnel universitaire soigneusement recruté, instruit et exercé, le clergé devrait donc ou se résigner à une infériorité temporaire, mais inévitable, ou réclamer le concours de ses rivaux en attendant qu'il pût s'en passer. Alternative sans dignité ! En admettant même qu'.à la faveur d'un délai de quelques années le clergé pût reprendre son ancien privilège, il n'était ni dans ses intentions ni dans son intérêt de le recevoir de l'Etat; d'anciennes défiances se fussent réveillées, il eût provoqué de nouvelles rancunes, et l'empire moral que lui préparaient peu à peu ses libres efforts, il l'eût compromis ou perdu. Il n'avait donc aucune raison pour désirer le monopole, et il avait assez de confiance en lui-même pour le dédaigner.

IV. — Les mois s'écoulèrent : l'Assemblée constituante renonça à examiner la loi organique de l'enseignement

qui se trouva ainsi réservée, comme le souhaitait M. de Falloux, à l'Assemblée législative. Le 18 juin, il déposa le projet de loi, précédé d'un élégant et rapide exposé de motifs '.

Au premier aspect, il paraissait ne différer guère de ceux qu'avaient présentés tour à tour les ministres du roi Louis-Philippe. Au lieu de réglementer la liberté d'enseignement, il réorganisait l'Université. Il fallait chercher dans quelques articles isolés et obscurs la reconnaissance et les conditions de l'enseignement libre. L'Université allait s'élever contre l'ingérence du clergé dans ses affaires, et le clergé n'aurait pas moins à se plaindre de la subordination où il allait se trouver placé vis-à-vis de l'Université. D'une part, on voyait trois archevêques ou évéques siéger au cçnseil supérieur de l'Université; un évéque et un ecclésiastique entrer au conseil de chaque académie départementale; dans chaque commune, le curé investi du droit d'inspection. D'autre part, ces mêmes conseils, où dominaient les fonctionnaires de l'Université, délibéraient sur les matières d'examen, sur l'ad-

' Le projet élaboré par la commission extraparlementaire se composait en réalité de deux projets distincts, l'un sur l'enseignement primaire, l'autre sur l'enseignement secondaire. Dans l'état des esprits, n'y avait-il pas danger à proposer à l'Assemblée deux discussions séparées? La fortune de l'un des projets risquait fort de n'être pas celle de l'autre : le premier une fois voté, qui sait si le second ne serait pas ajourné? Il y avait encore, par suite de cette distinction, un grave défaut dans la disposition logique des titres : c'est a la fin du projet sur l'enseignement secondaire que la commission avait relégué les autorités préposées à l'enseignement. M. Ch. Jourdain, aujourd'hui membre de l'Institut, alors chef de cabinet de M. de Falloux, et qui le fut plus tard de M. de Parieu, fut frappé de ce classement vicieux des matières; d'accord avec le ministre, il fondit les deux projets en un seul et remania complètement l'ordre des chapitres, tout en respectant la rédaction de la commission. La division proposée par M. Jourdain est restée celle de la loi. Titre /'"'■ ; Des Autorités préposées à l'enseignement (conseil supérieur, administration académique, inspection). Titre H : De l'Enseignement primaire. Titre III : De l'Enseignement secondaire.

mission ou l'interdiction des livres , et surveillaient les établissements libres. On réclamait depuis longues années et chaque ministre avait promis la suppression du certificat d'études : le projet n'en parlait pas. Les congrégations religieuses ne semblaient relevées qu'implicitement de leur incapacité légale ; l'exposé des motifs s'en taisait; aucune disposition expresse ne reconnaissait aux évéques la libre administration de leurs séminaires. Pourquoi ces réticences? Faudrait-il lire entre les lignes? La loi serait-elle comme ces textes obscurs livrés d'avance à la controverse et aux disputes ? La constitution proclamait la liberté : la loi organique, présentée sous les auspices d'un catholique, revêtue d'une livrée confessionnelle, ne feraitelle que consacrer le maintien du privilège ou dissimuler la liberté qu'elle accordait? « Le projet organise et fortifie le monopole, écrivait M. Louis Veuillot dans VUnivers (29 juin) : il n'institue pas la liberté. »

M. Louis Veuillot forçait la pensée du ministre, mais en la révélant. M. de Falloux, qui sentait le pouvoir trembler sous lui, qui flairait l'hostilité non-seulement dans l'Assemblée, mais jusque parmi ses collègues du ministère et autour du Président de la République; M. de Falloux, imaginant qu'il ne lui était donné que quelques heures de tolérance pour ébaucher un projet de loi et le faire voter, se mettait en quête d'alliés et de votants, cherchait un terrain de rapprochement et d'union, et préférait une conciliation qui réussît à un projet trop absolu qui risquait d'échouer. Il se défiait d'ailleurs de la France catholique et croyait le clergé peu préparé à profiter de la liberté offerte. « N'exigeons pas la liberté, disait-il dans une séance du Comité catholique pour la défense de la liberté 4'enseignement, de peur qu'elle ne tourne à notre honte. Deux choses manqueraient à nos collèges : des familles pour les alimenter, des prêtres pour les diriger. La France n'est pas catholique, et elle n'a plus de clergé. »

Conformément à ces prévisions qu'un avenir prochain devait démentir, tout en facilitant la création d'établissements libres, M. de Falloux visait surtout à améliorer l'enseignement officiel. Au lieu de laisser à l'Université le caractère d'une corporation indépendante et fermée, il la subordonnait et l'ouvrait aux grandes influences sociales : l'Institut, le conseil d'Etat, la cour de cassation et le haut clergé prenaient place au conseil supérieur, de même que, dans les conseils académiques, le préfet, un conseiller général, un magistrat de cour d'appel, un évéque. L'Université ne représentait plus l'État enseignant, suivant une fiction chère à quelques-uns de [ses membres : elle devenait comme la dépositaire des jeunes forces sociales sur laquelle la société gardait un droit jaloux de contrôle et de conseil. Elle avait prétendu ne rélever que d'elle-même et continuer la tradition révolutionnaire et rationaliste : le ministre la replaçait au milieu de la société et sous les inspirations de la famille et de la foi. C'était beaucoup que cette réforme de l'Université ; était-ce bien la liberté d'enseignement ?

L'Universi.té ne s'en émut pas moins, récrimina, cria à l'empiétement,. à la violation de son indépendance. Elle affecta des craintes sur son avenir; elle laissa répandre le bruit que le clergé conspirait sa ruine pour la remplacer. Loin de répondre à ces appréhensions imaginaires, certains évêques se plaignaient plus haut encore. Ils trouvèrent un organe dans V Univers, un impitoyable interprète dans M. Louis Veuillot. Il reprocha à M. de Montalembert d'avoir déserté les doctrines qu'il avait si éloquemment défendues; il accusa l'esprit parlementaire et politique de consentir des transactions sans dignité ni avantages; il demanda à « ces laïques » s'ils avaient le droit d'abandonner une portion des droits de l'Eglise et de signer ce qu'ils appelaient déjà un concordat. « vSouvenons-nous de nos anciens combats ; souvenons-nous de

la parole quasi unanime des évéques de France; souvenons-nous de l'approbation répétée du Souverain Pontife; souvenons-nous que Grégoire XVI, avant de donner le chapeau de cardinal au défunt archevêque d'Aix, Mgr Bernet, exigea que ce prélat fît un acte public d'adhésion aux manifestations de tous ses collègues en faveur de la liberté d'enseignement. » Ailleurs, il suppliait que l'on se souciât un peu moins de la politique et un peu plus de la Providence, prophétisant que si les catholiques n'envoyaient pas leurs enfants dans les établissements ecclésiastiques, les libres penseurs, eux, n'hésiteraient pas à y placer les leurs !

Lorsque M. Louis Veuillot adressait aux auteurs du projet ces reproches trop mêlés d'amertume, il exprimait sans ménagement l'opinion des évéques et des catholiques qui, prompts à saisir cette liberté si longtemps disputée, ne se résignaient pas à la recevoir dans des conditions telles qu'elle ne semblait ni un remède suffisant aux lacunes ou aux rigueurs de la législation existante, ni une assurance sérieuse contre les incertitudes de l'avenir. Même autour d'eux, même dans l'intimité de correspondances amicales, MM. de Falloux, de Montalembert et Dupanloup rencontraient des résistances et des récriminations sérieuses. Le R. P. Lacordaire ne les épargnait pas, dit-on, à M. de Montalembert : le secret de la correspondance les couvre encore. Le R. P. de Ravignan avait besoin de se justifier auprès du général de sa Compagnie et de ses relations très-intimes avec les célèbres promoteurs du projet de loi et d'une adhésion trop empressée à leur œuvre, alors qu'il avait lui-même présenté des observations à rencontre de la ti:*ansaction proposée, alors qu'il avait soumis à la commission parlementaire une note confidentielle contenant des réclamations qui n'avaient pas été admises, alors qu'un jour M. de Montalembert avait pu lui dire : « Quoi ! c'est ainsi que vous me traitez.

moi qui me suis sacrifié pour vous ! » On l'accusait pourtant « de s'être fait le fauteur d'un projet de loi schismatique, de provoquer une scission déplorable parmi les catholiques et de fournir pour auxiliaire aux fils de Voltaire un fils de Loyola ' » . (10 septembre 1849.)

Au»milieu de cette fièvre de controverse où les sentiments les plus sincères s'exprimaient avec la violence des disputes d'école, M, l'abbé Dupanloup (que M. de Falloux venait de désigner à l'évéché d'Orléans en remplacement de Mgr Fayet, décédé) reprit la plume du polémiste non plus contre l'Université et le monopole, mais contre ceux qui avec lui les avaient combattus naguère. [Ami de la i^eligion, septembre 1849.) Mais, cette part faite aux exigences du journalisme, il rédigea un Mémoire pour répondre d'une manière plus directe aux observations ou aux scrupules d'une partie de l'épiscopat. « Une loi sur l'instruction publique, réclamée depuis de longues années, vainement essayée à plusieurs reprises, nécessaire de l'aveu de tous au salut de la société, préparée avec le concours des plus anciens défenseurs de la liberté d'enseignement, présentée par le ministre le plus dévoué à l'Eglise que la France ait possédé depuis longtemps, soumise en ce moment aux délibérations de l'Assemblée législative , est devenue l'objet d'une controverse aussi affligeante qu'inattendue... Chose étrange! Parmi les amis mêmes de la liberté de l'enseignement et de la liberté de l'Eglise, ce projet, dont la haine de nos ennemis indiquait si i>ien le véritable caractère et la portée, a rencontré des hésita-

' Vie du R. P. de Raviqnan, par le P. de Ponlevoy . Sixième édition, t. II, p. 163-176. — Le lecteur attentif remarquera dans la publication des lettres du R. P. Lacordaire à madame Swetchine une lacune qui correspond exactement à cette époque; M. Foisset a omis de même, mais sans en dissimuler le motif, dans la Vie du R. P. Lacordaire, tout ce qui se rapporte à la question de la liberté d'enseignement.

lions, des craintes, des défiances qui, grossies et exagérées, se sont accrues jusqu'à devenir une polémique irritante, laquelle a été jusqu'à ce jour le principal obstacle au succès de la loi, et, au moment décisif, pourrait en déterminer la ruine. »

Ce mémoire était divisé en trois parties; dans la première, l'auteur exposait la situation actuelle de l'enseignement en France, les entraves dont il était chargé, ses incertaines et précaires destinées, l'état de « démocratisme sauvage » où devait aboutir un enseignement sans caractère religieux. Dans la deuxième , il signalait les avantages du nouveau projet de loi : l'affranchissement des petits séminaires, la réforme de l'enseignement public, l'abrogation des fatales ordonnances de 1828, du certificat d'études ; les congrégations religieuses reprenant leur liberté, l'inamovibilité des instituteurs abolie, la centralisation entre les mains de l'Etat disparaissant, etc.

Dans la troisième partie, il répondait aux objections présentées contre la loi. On prétendait que les évêques, entrant dans le conseil supérieur ou dans les conseils départementaux, auraient la responsabilité sans l'influence; M. l'abbé Dupanloup révélait les craintes tout opposées qu'avait exprimées M. Cousin dans le sein de la commission : « Il n'y a rien où M. Cousin surtout ait déployé plus d'énergie. C'est pour empêcher l'institution des conseils départementaux et délivrer le recteur de la présence redoutée de l'évéque que M. Cousin dit à M. Thiers : Il y a vingt ans que nous sommes amis. Si vous soutenez cette loi qui est l'humiliation et la ruine de l'Université, je vous combattrai partout, toujours; pour vous combattre, j'accepterai tous les secours. M. Cousin disait encore : En multipliant nos recteurs, vous les diminuez, ils ne sont plus rien. Que voulez-vous que devienne un pauvre recteur, en présence de l'évéque qui sera là, inamovible, sur son terrain, dans sou

diocèse, entouré de ses diocésains, appuyé de tout son clergé ? »

Ce mémoire, confidentiellement adressé aux évéques, fut envoyé au Saint-Père avec une lettre collective d'adhésion de vingt-trois d'entre eux; dix autres y adhérèrent par lettres particulières. Ce n'était pas la seule démarche que le parti favorable au projet de loi eût tentée auprès du Pape '. Déjà, sur le désir de M. de Falloux. M, de Gorcelle avait sollicité du Saint-Siège un acte quelconque qui pût être présenté comme une approbation. D'autres tentatives furent faites par un certain nombre" d'évéques dans un sens opposé. Mais la cour de Rome resta sourde à toutes les instances, de quelque part qu'elles vinssent. Elle tenait compte , l'avenir le prouvera, et des bonnes intentions du ministre e,t des avantages que la religion pouvait retirer du projet de loi; mais il ne lui convenait pas d'engager l'Église dans un débat où elle n'était pas officiellement appelée et qui pouvait compromettre le droit absolu qu'elle tient de son divin fondateur d'enseigner les nations et de propager les vérités chrétiennes.

V. — La commission nommée par l'Assemblée législative*, composée d'éléments moins hétérogènes que la commission extraparlementaire, avait pu s'avancer plus fran-

* Mémoire sur le projet de loi relatif à la liberté de l'enseignement, Jmp. d'Adrien Le Clere et C"". 1850. On lit en sous-titre : « Ce mémoire, soumis à N. T; S. P. le Pape et à Nosseigneurs les Évêques^ n'est en aucune manière destiné à la publicité. » Jnjine: Paris, le 8 décembrcj fête de l'Immaculée Conception. 1849.

2 Cette commission était ainsi composée : M. Thiers, président; MM. de Montalembert, Fresneau, Armand de Melun, Janvier; Mgr Parisis, l'abbé de Lespinay; MM. Baze, Beugnot, Sauvaire- Barthélemy, Duffougerais, Barthélémy Saint-Hilaire, Salmon, Coquerel et Rouhel'.

chement dans la voie de la liberté. Le projet nouveau, sans remanier profondément le précédent, donnait à la plupart des réclamations émises par les catholiques des satisfactions plus précises. Il reconnaissait aux associations le droit de fonder des écoles libres ; il admettait aux fonctions d'inspecteur d'académie les chefs d'établissements libres ; il limitait l'inspection sur cette classe d'établissements à la moralité, au respect de la constitution et des lois et à l'hygiène ; il organisait les écoles de filles et les salles d'asile, omises à dessein ou plutôt réservées par le projet ministériel ; pour les institutrices appartenant aux congrégations religieuses reconnues par l'Etat, la lettre d'obédience tiendrait lieu de brevet. En matière d'instruction secondaire, la capacité devenait la règle : l'indignité seule composait la liste des incapacités ; d'où résultait cette conséquence que les corporations religieuses rentraient dans le droit commun de la capacité générale. Le certificat d'études (art. 69) était supprin*é. Les petits séminaires existants étaient maintenus; ils restaient soumis à la surveillance de l'État, et il n'en pouvait être établi de nouveaux sans l'autorisation du gouvernement. Un ancien pair de France , M. Beugnot, chez qui des apparences extérieures de scepticisme s'étaient alliées depuis longtemps à des convictions trèsfermes sur la liberté de l'enseignement, déposa, le 6 octobre, un rapport qui commentait avec clarté et non Sans audace les parties les plus délicates du projet de loi.

Mais ce projet, si lentement, si consciencieusement élaboré, arriverait-il bientôt à la discussion? 11 était permis d'en douter encore. Que d'ennemis ne comptait-il pas ! D'abord l'extrême gauche , qui y voyait avec raison la plus énergique contradiction au progrès du socialisme J la gauche, qui n'épousait qu'à contre-cœur les principes semi-libéraux de la Constitution et s'apprêtait à les interpréter dans un sens restrictif; les conservateurs , qui

redoutaient plus le socialisme qu'ils ne goûtaient l'enseignement chrétien, et à qui suffisaient encore, en dépit de tous les avertissements, les légèretés de Voltaire. Louis- Napoléon, sans désavouer ni son manifeste électoral ni les efforts de son ministre, semblait détourner de cette œuvre difficile et longue son attention et ses sympathies. Entre le 18 juin, date de la présentation du projet, et le G octobre, date du dépôt du rapport, il y avait eu la prise de Rome, les malentendus qui avaient suivi et embarrassé notre victoire, la lettre du 18 août, sa publication au Moniteur, et, comme conséquence, des froissements entre la majorité parlementaire et le Président; M. de Falloux était absent, presque démissionnaire; le projet ne serait-il pas enveloppé dans la crise qui s'approchait? Le Président qui, sur l'expédition de Rome, penchait visiblement vers la gauche, n'allait-il pas tenter, en abandonnant ou en laissant traîner le projet sur l'enseignement, de donner aux républicains de toute nuance une nouvelle -satisfaction ?

Au milieu de ces complications politiques, les adversaires du projet ne désiraient tous qu'une chose : gagner du temps. Pour y réussir, M. Pascal Duprat, lors du dépôt du rapport, réclama, au nom de la Constitution, le renvoi au conseil d'Etat. Par une lettre adressée au Président de l'Assemblée, M. Boulay (delà Meurthe), vice-président de la République et président du conseil d'Etat, élevait une prétention analogue, et ce n'était pas le côté le moins piquant de l'intrigue que de voir l'ami du Président de la République charger M. Pascal Duprat d'être son interprète et M. Dupin servant d'intermédiaire à leuis rapports' ! M. Beugnot démontra que la question du renvoi

1 M. Boulay (de la Meurthe), avant d'être élu vice-président de la République, était président de la Société d'instruction élémentaire, où les déclarations, les mémoires et les rapports contre les tendances

au conseil d'Etat avait été implicitement tranchée par le vote qui avait remis à la commission le soin d'examiner le fond du projet en même temps que le renvoi; que le projet ministériel n'existait plus, tant il avait été remanié, et que c'était en réalité un projet parlementaire qui allait être soumis à une juridiction hiérarchiquement inférieure; il résuma nettement et en quelques mots la situation : « J'avertis nos amis, je leur dis : c'est un piège, n'y tombez pas. On vous propose deux choses : la première, c'est d'étouffer une loi qui inquiète les adversaires de la liberté d'enseignement; la seconde, de préparer contre la majorité, dans des vues très- diverse s, le reproche d'impuissance. »

La gauche et l'extrême gauche s'unirent ; les familiers de l'Elysée s'abstinrent ou votèrent avec les gauches, et à deux voix de majorité (303 contre 299) , le projet fut renvoyé à l'examen du conseil d'Etat. La presse républicaine se réjouit de ce vote comme d'un échec définitif pour les catholiques, VUiiivers n'en montra pas de tristesse, les partisans du projet ne se découragèrent pas, l'Elysée tenta aussitôt d'en profiter.

Un nouveau ministère était né. Son programme nous est connu : il voulait déposséder l'Assemblée de toute initiative, relever et mettre en relief celle du Prince, combattre le socialisme. Si M, de Parieu était personnellement trop dévoué par ses principes religieux et politiques à la cause de la liberté de l'enseignement pour la sacrifier à une intrigue, il pouvait n'être pas insensible à l'honneur de substituer son action à celle de l'Assemblée et de réaliser rapidement à l'aide d'un décret une mesure

de M. Falloux s'étaient multipliés depuis quelque temps. M, Carnot y régnait, c'est tout dire, et il en avait ouvert l'accès à MM. Jean Reynaud et Gharton, ses confrères d'autrefois en saint-simonisme, ses auxiliaires récents durant son court ministère, et enfin à M. Pascal Duprat lui-même.

juste en elle-même qui, en suivant la filière parlementaire, aurait pu traîner plusieurs mois sans aboutir. C'est ainsi que, le 16 novembre, un décret rendu sur sa proposition abolit le certificat d'études. Un mois après (13 décembre), le même ministre déposait sur le bureau ^e l'Assemblée un projet de loi qui, jusqu'à la promulgation de la loi organique, plaçait l'instruction primaire dans chaque département sous la surveillance spéciale des préfets et confiait à ces derniers le soin de nommer et de choisir les instituteurs, de les réprimander, de les suspendre, et même de les révoquer en conseil de préfecture.

Par ces deux mesures dont l'une était équitable et l'autre opportune, le gouvernement ne cherchait-il pas à éluder l'urgence de la loi organique ? Personne n'en douta : aussi, le conseil d'Etat ayant, grâce aux diligences des partisans de la loi, terminé son examen dans le délai réglementaire de deux mois, dès le 31 décembre, M. Beugnot se hâta de déposer, au nom de la commission, un rapport supplémentaire.

Le conseil d'Etat continuait l'esprit de la Constituante : de même qu'il avait servi de refuge aux membres de la dernière Assemblée, il avait gardé aussi la tradition de son hostilité et de ses rancunes. Eep résentant de la centralisation administrative, il répudiait les quatre-vingt-six académies départementales qu'instituait la commission; il octroyait aux préfets d'une manière définitive cette surveillance sur l'instruction primaire et sur les instituteurs que le projet de loi présenté par M. de Parieu ne leur donnait qu'à titre provisoire. Tandis que la commission rouvrait aux corporations la carrière de l'enseignement, le conseil d'Etat, par des textes subtils, réussissait à les en exclure, et il concentrait dans les mains de l'administration ce droit de surveillance que les amis de M. de Falloux remettaient à la société, à ses plus hauts représentants et aux pères de famille. Tous ces amendements, revus et discutés avec

soin par le rapporteur, furent écartés du projet : « Nous ne voulons pas, écrivait M. Beugnot, que l'instruction publique soit exclusivement universitaire; nous ne voudrions pas davantage qu'elle devînt un des instruments de la politique et que le droit de la régir fût le prix de la victoire des partis. »

Ainsi les partisans de la loi organique, en dépit des lenteurs constitutionnelles qu'on leur jetait comme une entrave, avaient gagné le Gouvernement de vitesse, déjoué ses calculs et remporté une sorte de triomphe dans cette lutte étroite d'ailleurs, mesquine et souterraine, où la politique vacillante de FElysée essayait avec les voltairiens, les républicains et les universitaires une alliance inavouée.

Le 2 janvier, le Gouvernement demanda l'urgence pour la loi sur les instituteurs. L'urgence, la gauche la repoussait à tout prix : ces écarts qu'on voulait réprimer, n'étaitce pas à ses yeux l'exercice légitime de l'action sociale des instituteurs? La droite n'était pas plus favorable : pourquoi voter l'urgence d'une loi provisoire," puisque la loi organique était prête? Pourquoi ces nouveaux retards, ces ajournements indéfinis? M. Mole lui-même, malgré son penchant naturel pour l'autorité, ne dissimulait pas ses défiances et ne consentait à voter l'urgence de ce qu'on appelait « la petite loi » qu'à la double condition : 1° que le caractère transitoire en fût bien défini et que la limite de sa durée fût même déterminée à l'avance ; 2° qu'on fixât en même temps le jour de la première lecture de la loi organique. M. de Parieu qui, personnellement, mettait une loyauté incontestable dans tous ces débats, adhéra, au nom du Gouvernement, à la proposition de M. Mole. Au scrutin, l'Assemblée se partagea en deux camps égaux : 312 voix admettaient l'urgence, 312 la rejetaient; l'urgence n'avait donc pas la majorité. La séance suivante fut employée tout entière à discuter

la valeur de ce scrutin où les erreurs s'étaient multipliées des deux côtés : il fut annulé par 371 voix contre 248, et un nouveau vote, celui-ci à la tribune, donna à l'ur^jence 329 voix contre 300. Conformément au vœu exprimé par M. Mole et qu'il renouvela le 7 janvier, la première lecture de la loi organique fut fixée au 14 janvier.

La loi sur les instituteurs était à l'ordre du jour du 8 : la discussion des quelques articles de cette loi transitoire dura quatre jours (8-11 janvier). Elle révéla l'origine, la nature et l'étendue du mal qui appelait un si prompt remède ; elle fournit aux esprits hésitants un triste, mais lumineux avertissement sur les plaies sociales qu'il s'agissait de fermer et de guérir. Les circulaires de M. Garnot avaient surexcité l'ambition des instituteurs et les avaient jetés en dehors de leurs modestes fonctions; M. de Vaulabelle, ministre républicain du général Gavaignac, les avait rappelés vainement au calme exercice de leur mission : ils étaient devenus des colporteurs de socialisme auxquels M. de Falloux avait dû renouveler les avertissements de son prédécesseur. M. de Parieu produisit à la tribune des correspondances sans pudeur échangées entre des instituteurs, les plaintes que les directeurs d'écoles normales lui transmettaient sur leurs élèves, instituteurs futurs, le concert de récriminations qu'élevaient contre eux préfets et procureurs généraux. En face de tant de scandales, la répression avait été impuissante ou nulle.

Un député de l'Ain, ancien candidat du journal la Commune de Paris en avril 1848, l'un des envahisseurs de l'Assemblée le 15 mai, arrêté naguère au cours des troubles du commencement de juin 1848, ancien membre de la Solidarité républicaine, l'un des montagnards qui préparèrent l'échauffouréc du 13 juin, mais qui échappèrent prudemment aux conséquences de cette dernière affaire, Alphonse Baudin, qui ne devait obtenir dans l'Assemblée législative d'autre notoriété que celle d'un infatigable

interrupteur, exposa si naïvement les vœux de son parti que son discours suffit à justifier le projet de loi. La droite veut enrayer la propagande socialiste. « Eh bien! permettez-moi de vous le dire, la propagande socialiste n'est autre chose que la propagande vraiment républicaine Voilà la propagande que nous ferons, que nous

ne cesserons de faire, propagande qui réussira malgré vos lois de répression et de compression et qui vous tuera légalement et constitutionnellement aux élections prochaines Nous voulons conserver nos droits de propagande, parce que vous usez et abusez souvent des vôtres. Nous voulons être armés comme vous pour marcher vers l'ennemi, pour faire triompher ces idées, calomniées comme toutes les idées nouvelles; nous voulons être armés ainsi que vous l'êtes ; et si vos influences, bien plus puissantes que les nôtres, si vos influences gouvernementales tendent à ramener la société vers le passé, nous voulons pacifiquement, constitutionnellement, parla propagande socialiste, la faire marcher vers l'avenir. »

L'Assemblée n'accepta pas pour les instituteurs de l'enfance ce rôle de colporteurs de socialisme et d'agents électoraux que leur destinait le docteur Baudin ; par 352 voix contre 208, elle passa à la discussion des articles, et, le 11 janvier, par un scrutin à la tribune, elle vota la loi elle-même à une majorité encore plus considérable (385 voix contre 223).

Cette discussion longue, laborieuse, accidentée, coupée de violences et d'invectives % laissait pressentir les orages

* Mainte fois, M. Dupin dut intervenir avec sa fermeté et sa verve ordinaires. Ainsi le 10 janvier : u Attendez, monsieur le rapporteur; la question est de savoir si les vingt ou trente membres qui poussent des clameurs tumultueuses que j'ai qualifiées il n'y a qu'un instant de

véritables hurlements s'ils prétendent empêcher l'Assemblée de

continuer; c'est un feu roulant d'invectives, d'injures et d'exclamations Vous voterez contre la loi, vous parlerez contre, mais mainte-

que soulèverait jcelle de la loi organique. La haute importance n'en échappait à personne : les résultats pourraient n'en pas être immédiats, mais qui ne voyait que les promoteurs de la loi allaient chercher le mal à sa racine, et que les générations nouvelles, élevées à une autre école qu'à celle du rationalisme ou de l'éclectisme, fourniraient des citoyens auxquels répugneraient sans doute les théories socialistes ou jacobines?

A côté de ces sauvages amis qu'ils avaient si souvent désavoués, les républicains modérés avaient un beau rôle à jouer, honorable pour eux, avantageux pour la cause républicaine : cette liberté d'enseignement qu'ils avaient réclamée sous le Gouvernement de Juillet, dont ils avaient inscrit le principe dans la Constitution, que ne la soutenaient-ils avec tous ceux qui voulaient refaire à la France une éducation morale et chrétienne? Qui en profiterait plus que la République elle-même, associée désormais aux idées conservatrices et religieuses? Quelques souvenirs de 1793 avaient été noblement reniés; pourquoi ne pas se détacher tout à fait de ce triste passé? pourquoi ne pas rompre avec cet antagonisme traditionnel qui mettait face à face une religion opprimée et une République tyrannique? Les républicains modérés ne se prêtèrent pas à cette œuvre de justice ; dans la discussion de la loi sur les instituteurs, ils se turent, et nous allons voir que, dans la discussion de la loi organique, ils marchèrent d'accord avec l'extrême gauche et avec les socialistes, comme si, suivant les paroles de Baudin, République et socialisme fussent solidaires l'une de l'autre.

VL — Enfin, le 14 janvier, commença la discussion générale du projet. Depuis tant d'années que la liberté

nant taisez-vous C'est indigne, c'est au-dessous de l'instruction

primaire, une pareille conduite. » — Rires approbatifs à droite.

d'enseignement subissait ajournement sur ajournement, parvenir jusqu'à la tribune, ce n'était pas encore la victoire, mais n'en était-ce pas le prélude et la promesse?

Dans cette première joute, les orateurs et les systèmes se donnèrent carrière. M. Barthélémy Saint-Hilaire se fit, durant deux séances, le mandataire officieux de l'Université : il la considérait comme représentant l'Etat à qui seul il reconnaissait le droit d'enseigner ; il écartait le droit primordial de la famille, et, tout en proclamant la liberté, n'admettait aucun moyen de la réaliser. M. Cousin n'avait pas soutenu d'autres théories devant la Commission extraparlementaire. MM. Victor Hugo et Crémieux affectèrent de ne voir dans le projet qu'obscurantisme et réaction, mots vulgaires et commodes aux déclamateurs ; avec un langage plus politique, M. Pascal-Duprat aboutit aux mêmes conclusions. M. Wallon, universitaire et catholique, condamna le projet, mais réclama la liberté et défendit l'Université tout en appelant la concurrence. Mgr Parisis exprima les scrupules de l'épiscopat; il eût préféré la liberté pure et simple des écoles ecclésiastiques à ce système de fusion où l'élément catholique venait renforcer l'Université; néanmoins, il acceptait le projet, non pas comme une faveur, mais comme une nouvelle occasion de dévouement pour l'Église qui, non contente de fonder des établissements libres, devrait encore étendre aux établissements universitaires sa sollicitude et sa charité apostoliques.

Accusés tous deux, chacun dans leur camp, de désertion et d'apostasie, MM. Thiers et de Montalembert défendaient tous deux le projet de loi, l'un contre ses amis de l'Université, l'autre contre ses anciens compagnons de lutte. M. Thiers démontrait que le projet maintenait l'Université dans ses prérogatives et les fortifiait; quant à la liberté accordée aux autres citoyens et même aux jésuites, il déclarait l'avoir rencontrée dans la constitution

républicaine, d'où elle avait naturellement passé dans la loi organique. « Je le dis très-franchement : les partisans de l'Eglise, les partisans de l'État, savez-vous ce qu'ils sont aujourd'hui pour moi? Ils sont les défenseurs de la société, de la société que je crois en péril; et je leur ai tendu la main. J'ai tendu la main à M. de Montalembert, je la lui tends encore... Oui, en présence des dangers qui menacent la société, j'ai tendu la main à ceux qui m'avaient combattu; ma main est dans la leur; elle y restera, j'espère, pour la défense commune de cette société, qui peut bien vous être indifférente, mais qui nous touche profondément. »

M. de Montalembert, répondant à V Univers, rappelait l'alliance qu'il avait conclue avec ses adversaires de la veille : « Certes, disait-il, ces hommes ne croient pas tout ce que nous croyons; certes, ces hommes ne veulent pas tout ce que nous voulons. Non, certes, je ne leur décerne ni cet éloge, ni, ce qui serait à certains yeux, cette injure; mais ils croient aujourd'hui au péril qu'ils niaient jadis et que nous signalions d'avance; ils veulent comme nous un remède à ce péril; ils veulent le salut de la société, et ils nous ont invités à y travailler avec eux... Messieurs, on fait la paix le lendemain d'une victoire, on fait la paix le lendemain d'une défaite; mais on la fait surtout, selon moi, le lendemain d'un naufrage... Eh quoi! donc, nous nous retrouvions ensemble sur cette frêle planche qui nous sépare à peine de l'abîme. Fallait-il, sans nécessité impérieuse, recommencer la lutte de la veille? Fallait-il repousser la main que tout naturellement nous étions portés à nous offrir l'un à l'autre? Fallait-il ressusciter toutes les récriminations, tous les ressentiments même les plus légitimes ? Non, je ne l'ai pas pensé, je ne l'ai pas voulu, je ne Fai pas fait : je ne m'en repens pas. »

Le langage du ministre de l'instruction publique ne

troubla pas l'accord que proclamaient ces déclarations; il accepta l'ensemble et les bases du projet de loi, sous la réserve d'en contester quelques dispositions , et , par -455 voix contre 187, l'Assemblée décida qu'elle passerait à la discussion des articles (14-19 janvier). Cette imposante majorité, se retrouvant sur une- question où les esprits avaient paru d'abord le plus divisés, était d'un bon présage pour le sort définitif du projet de loi.

La deuxième délibération suivit de près. Comme elle entrait dans les détails de la loi, elle fut naturellement plus longue, plus délicate et plus difficile. On ne discutait plus sur des systèmes, mais sur des amendements, et ils étaient d'un tel caractère qu'ils touchaient à l'économie entière du projet dont chaque scrutin pouvait, par là même, assurer ou compromettre le succès (4-26 février). Les plus dangereux n'étaient pas ceux qui, venant de l'extrême gauche, subissaient la peine de leur origine et couraient au-devant d'un échec certain ; c'étaient ceux qui, présentés soit par des ecclésiastiques, comme l'abbé de Cazalès, soit par le ministre lui-même, revêtaient un aspect de modération sympathique. Si nous suivions ces longs débats dans tous leurs détours, nous sortirions du cadre d'histoire générale dans lequel nous devons nous enfermer : indiquons seulement les points où la loi trouva sa véritable définition dans le rejet de systèmes contraires ou de tendances opposées.

Ainsi , M. Edgar Quinet demandait que l'enseignement fût donné sans acception des dogmes particuliers aux diverses religions, c'est-à-dire que, dégagé de tout caractère religieux, il ne se rattachât qu'à l'indifférentisme doctrinal et à l'esprit de négation. MM. Pelletier (du Rhône), Greppo, Doutre, Benoît, Fargin-Fayolle, suivant une théorie chère à la démocratie, réclamaient l'instruction gratuite et obligatoire ; d'autres, pour réveiller l'antagonisme des instituteurs, et les relever de la réprobation

qu'avaient méritée quelques-uns d'entre eux, tentaient de rendre obligatoire dans chaque département l'établissement d'une école normale primaire. MM. Nadaud, Jules Leroux, Saint-Ferréol, contrairement à la Constitution, demandaient la liberté absolue de l'enseignement à tous les degrés, comme pour livrer au socialisme un champ d'action sans entraves. Toutes ces propositions, où se révélait une hostilité ouverte contre la religion ou contre la paix de la société , furent vite et facilement repoussées.

L'Assemblée ne se montra ni moins ferme ni moins hardie à propos d'une question délicate sur laquelle des esprits même favorables à la liberté d'enseignement avaient gardé des préventions obstinées. Les auteurs du projet n'avaient pas dissimulé leur but de relever d'une prétendue incapacité les congrégations religieuses, et la plus célèbre de toutes, celle des jésuites. Leurs succès passés dans l'enseignement, la discipline de leur ordre, des méthodes éprouvées les désignaient comme devant profiter plus largement que toute autre congrégation de la liberté reconquise. Mais plus leur aptitude était notoire, plus elle paraissait dangereuse, et la crainte qu'ils n'obtinssent promptement la prépondérance réveillait la mémoire de rivalités séculaires. Cependant, par un étrange revirement d'opinion, les jésuites avaient la bonne fortune de ne plus paraître avoir pour ennemis que les représentants d'extrême gauche, dociles instruments d'un parti qui n'avait de crédit ni dans l'Assemblée ni dans la nation. Quant aux libéraux du dernier règne, ils avaient changé , sinon d'avis, au moins d'attitude : naguère, chacun eût aiméàlâcher son mot contre les jésuites; aujourd'hui, les moins favorables se contentaient de se taire, comme s'il était devenu de bon goût de ne pas se laisser confondre avec ceux qui s'obstinaient dans une hostilité surannée ou avec ceux qui enveloppaient les jésuites

dans la haine dont ils honoraient toutes les institutions religieuses et sociales ' .

La discussion générale avait été marquée de plus d'une allusion à ce sujet brûlant, mais ce fut seulement le 23 février, c'est-à-dire par un hasard singulier, au deuxième anniversaire de la République, que l'Assemblée s'en trouva saisie par un amendement de MM. Bourzat, Savatier-Laroche, Sage et Ceyras qui proposait d'interdire l'enseignement à toute congrégation religieuse non reconnue par l'État, renvoyant à une loi spéciale les conditions de cette reconnaissance. Le discours de M. Bourzat ne s'attaquait, du reste, qu'aux jésuites, reproduisant contre eux et les accusations de l'arrêt de 1762 et jusqu'à ces phrases qui sont passées en brocards sans y gagner plus d'autorité. L'Assemblée écoutait avec lassitude le

* L'exposé cle motifs de M. de Falloux omettait la question; mais l'article 56 du projet était ainsi conçu : Tout Français, âgé de vingt-cinq ans au moins et n ayant subi aucune des incapacités comprises dans F article 25 de la présente /oi (l'article 25 ne signalait que les indignes), pourra former un établissement, etc. — M. Beugnot (rapport du 6 octobre) était plus explicite. Pour l'instruction primaire, il reconnaissait aux communes le droit de choisir parmi les congrégations religieuses, même non reconnues par l'État, suivant les circonstances. Pour l'instruction secondaire, voici comment s'exprimait le rapporteur : « Les membres des congrégations religieuses non reconnues par l'Etat pourront-ils ouvrir ou diriger des établissements d'instruction secondaire ou y professer? La réponse ne peut être douteuse. Nous réglons l'exercice d'un droit public, à la jouissance duquel sont appelés tous les citoyens, sans autre exception que ceux dont l'immoralité a été déclarée par un arrêt de la justice. Nous disons avec le rapporteur (M. Jules Simon) du projet de loi présenté à l'Assemblée constituante : « La République « n'interdit qu'aux ignorants ou aux indignes le droit d'enseigner. Elle ne « connaît pas les corporations; elle ne les connaît ni pour les gêner, ni « pour les protéger; elle ne voit devant elle que des professeurs...» Ainsi donc, 7iul doute, d'après le projet de loi, les membres des associations religieuses non reconnues, dans lesquels nous ne voyons, nous aussi, que des citoyens auxquels nul n'a le droit de demander ce qu'ils sont devant Dieu et leur conscience, jouiront de la faculté d'enseigner, parce que cette faculté est un droit civil et qu'ils possèdent tous les droits de ce genre. »

développement de ces lieux communs usés : u. C'est vieux comme le monde ! » s'écriait un membre de la droite. Mgr Parisis revendiqua la défense des jésuites, comme celle de fils dévoués et disciplinés de l'Église, de soldats courageux et fidèles, affirmant « dans une certaine mesure » la solidarité de leur cause avec celle des évéques. « Pour nous, dit-il, prêtres séculiers, qui voyons dans le clergé régulier de toutjordre, jésuites, bénédictins, dominicains, peu importe, des amis qui nous honorent et des frères qui nous assistent, jamais nous ne consentirons à les livrer comme la rançon des avantages, quels qu'ils soient, que la loi pourrait nous promettre. »

Après l'évéque, un autre homme se leva, chevalier volontaire de la même cause, vivant témoignage de la révolution qui s'était opérée dans les esprits les plus rebelles. M. Thiers n'était pas de ces députés à qui le hasard ou l'habitude du silence pecmet de changer d'opinion sans risquer le scandale d'une palinodie : que n'avait-il pas dit naguère, ou fait dire et écrire contre les jésuites, lui qui s'apprêtait à les défendre ! Mais s'il avait déjà triomphé de lui-même et de ses préventions, si l'homme était gagné, qu'était le reste pour l'orateur? Tout en écartant les vieilles calomnies discréditées par leur long usage, il ne s'avise pas de défendre directement les jésuites ; mais, s'abritant derrière la Constitution républicaine, à ceux qui l'ont votée il demande comment ils accordent la liberté d'enseignement qu'elle proclame avec l'exclusion d'une classe de citoyens qu'ils exigent; comment, en dehors des conditions légales de capacité et de moralité, ils osent en réclamer d'autres; comment, en un mot, la loi organique pourra prononcer une interdiction là oîi la constitution a prononcé la liberté ! « 11 faut, Messieurs, qu'il n'y ait ici aucun doute, aucune obscurité. Un individu laïque ou ecclésiastique se présente. Ces deux preuves exigées par lui faites, il n'y a plus rien à lui demander. S'il porte la

robe de prêtre, on ne peut pas lui demander s'il appartient à telle ou telle congrégation. Cela ne se peut pas. » Et, tout en ajournant la question des associations religieuses à une loi ultérieure , l'orateur laissait pressentir que, là encore, la constitution ayant proclamé « le droit de s'associer » , il serait impossible, surtout aux républicains, de le refuser aux jésuites sans inconséquence. Qui donc avait varié, des républicains qui venaient d'établir la liberté et qui ne voulaient plus la reconnaître, ou de M. Tliiers qui n'avait changé que par obéissance à la Constitution républicaine?

Mais, comme pour dérouter les questionneurs trop gênants, il pousse l'attaque à fond : «Je sais, dit-il, qu'on pose des principes à une condition, c'est de pouvoir les appliquer à soi tout seul. Je sais qu'on veut la République à condition qu'on la gouvernera... Je ne suis pas de ceux qui l'ont gouvernée, qui veulent la gouverner, ni même qui y aspirent... Si elle a existé deux ans, c'est parce que tous les amis de l'ordre se sont unis, mettant de côté tous leurs souvenirs, pour aider au gouvernement qu'ils n'avaient pas fait et pour l'arracher aux mains de ceux qui le perdaient. Maintenant, quand la République existe, c'est pour tout le monde. Mais, permettez-moi d'ajouter, si elle dure, et elle vous a déjà donné beaucoup de surprises, elle vous en donnera bien d'autres encore; si elle dure, vous ne la gouvernerez pas, et elle ne durera qu'à cause de cela. » A ces paroles provocatrices, la droite applaudit, la gauche proteste ; les rappels à l'ordre pieuvent sur la gauche. M. Emmanuel Arago reprend contre les jésuites le thème de ses amis. M. Jules Favre entre dans les personnalités et s'avise de rappeler à M. Thiers que, deux ans auparavant, à cette même date du 23 février, il a été appelé pour sauver un trône et qu'il a sombré avec lui. M. Thiers s'élance à la tribune : « Ces journées terribles et funestes, s'écrie-t-il, vous les appel-

lerez autrement si vous voulez ; moi, je les appelle /unestes... » Nouvelles protestations, nouveau tumulte. M. Thiers déclare qu'il s'est borné à émettre un jugement historique et qu'il n'a pas voulu porter atteinte à la Constitution. Lamartine, défenseur attitré de la Révolution de février, relève le gant et restitue la banale qualification de glorieuses à ces trois journées d'émeute.

Cependant, au travers de ce tumulte et de ce déchaînement de colères, le scrutin était ouvert : l'amendement Bourzat fut repoussé à une majorité considérable (450 voix contre 148)' et la liberté des congréganistes reconnue! A la séance suivante, M. Laurent (de l'Ardèche) tenta de ranimer le débat : sa fastidieuse harangue n'eut d'autre réponse qu'un vote de rejet par assis et levé. Ainsi se manifestèrent avec un éclat et une force incontestables les sentiments de l'Assemblée à l'égard des congrégations religieuses; ainsi fut expliquée et éclaircie l'apparente discrétion du projet de loi. Est-il besoin d'ajouter qu'un article précis, ouvertement inséré dans la loi, eût été préférable à ces réticences et même à ces commentaires?

Le 26 février, l'Assemblée décida qu'elle passerait à une troisième délibération. Elle ne dura que cinq jours (11-15 mars). Ce ne fut qu'une révision rapide. M. Crémieux proposa de reculer au 1" juillet 1852 la mise à exécution de la loi : cet ajournement dérisoire fut repoussé par la question préalable, et, le même jour, la loi fiit votée avec un chiffre de majorité à peu près égal à ceux des principaux scrutins qui en avaient marqué les étapes (399 voix contre 237, 15 mars 1850).

* Parmi les ministres s'abstinrent : MM. d'Hau(poul, Fould, Rouher, Romain-Desfossés, Bineau; votèrent contre l'amendement : MM. Dumas, de Parieu, Ferdinand Barrot; votèrent pour : les princes Pieri'C et Napoléon Bonaparte, Barthélémy Saint-Hilaire, Cavaignac, François Arago, etc. M. Dupin ne présida pas ces deux séanc(;s.

VII. — Quelque importante que fût cette majorité et quelque décisive que parût leur victoire, les promoteurs de la loi n'en attendaient pas moins avec une certaine inquiétude et la ratification expresse du gouvernement qui se traduirait par la promulgation, et l'approbation de l'épiscopat. Aux termes de l'article 58 de la Constitution, le Président de la République pouvait, par un message motivé, demander une nouvelle délibération : les divergences d'opinion qui s'étaient révélées parmi les évéques, l'opposition d'une partie de la presse catholique, le silence de la cour de Rome, d'une part ; de l'autre, le souvenir de quelques échecs que le ministre avait éprouvés dans l'Assemblée, mais surtout l'idée que le gouvernement paraissait, sur cette question comme sur celle de Rome, entraîné par les passions de la majorité : n'étaient-ce pas autant de prétextes que Louis Napoléon pouvait invoquer pour y trouver l'occasion d'exercer sa prérogative ? On le craignit; mais, après douze jours de silence, le Moniteur du 27 mars contint le texte de la nouvelle loi qui passait désormais au rang des lois de l'État.

Restait le clergé. L'abbé de Cazalès, qui avait exposé les doutes et les alarmes de quelques évéques, avait voté contre la loi; Mgr Parisis s'était abstenu. Quel était le sens de son abstention? Quel en serait l'effet sur ses collègues ? Homme modéré entre tous , s'il avait conservé des scrupules, quels ne seraient pas ceux des évéques qui n'avaient pas pris à la loi nouvelle la même part d'activité et de sympathie ? Heureusement, dès le lendemain du vote, Mgr Parisis s'empressa de s'expliquer : «Je me suis abstenu de voter, parce que, d'une part, je demeure favorable à la loi dans les limites tracées par mes discours, et, d'autre part, en présence de quelques divergences que je connaissais personnellement dans l'épiscopat, j'ai craint que mon vote ne parût un blâme indirect envers une partie de mes vénérables collègues. Tels sont

les motifs de mon abstention. Je désavoue tous ceux qu'on pourrait me prêter d'ailleurs'. » Quelques jours après (23 mars), il publiait un commentaire éminemment favorable à la loi; il en notait quelques inconvénients, mais il en faisait ressortir les avantages incontestables et inespérés, démontrant qu'entre la liberté absolue qui n'était ni admissible ni désirable et une liberté privilégiée que la Constitution ne tolérait pas, il n'y avait place que pour une liberté limitée où les entraves n'étaient que nominales '.

Mgr Parisis avait parlé ; les évéques, malgré les bruits qui en avaient couru, n'avaient pas marqué d'hostilité; trois ou quatre seulement ne dissimulèrent pas la persistance de leur opposition. Un important document, émané de la cour de Rome, vint d'ailleurs rassurer les consciences : il ne donnait pas à la loi ce cachet d'explicite approbation qu'on eût désiré, il lui ôtait du moins l'aspect d'un concordat arbitrairement signé entre l'Eglise et l'État par des négociateurs sans mandat. Le 15 mai, Mgr Fornari, nonce apostolique, adressa aux évêques de France une circulaire dans laquelle il rappelait que « si l'Église est loin de donner son approbation à ce qui s'oppose à ses principes , à ses droits, elle sait assez souvent, dans l'intérêt même de la société civile, supporter quelque sacrifice compatible avec son existence et ses devoirs pour ne pas compromettre davantage les intérêts de la religion et lui faire une condition plus difficile » . Il recommandait « l'union d'action dans le clergé )) ; il comptait sur « le bon vouloir du gouverne-

* Lettre à VArni de la Religion, n» du 16 mars 1850.

2 La Vérité sur la loi de l'enseignement. Mgr Parisis s'y explique encore (p. 68) sur son abstention : « Une grande partie des évêques de France m'ayant adressé sur l'inspection des petits séminaires des réclamations très-pressantes qui n'ont pu trouver leur pleine satisfaction ni dans la Commission ni dans l'Assemblée, il m'a semblé difficile de voter la loi, et c'a été la cause déterminante de mon abstention. »

ment » ; il exprimait l'espoir que « ceux du respectable corps épiscopal qui, par le choix de leurs collègues, siégeront dans le conseil de l'instruction publique, par leur zèle et leur autorité comme parleur doctrine et prudence, sauront dans toutes les circonstances défendre avec courage la loi de Dieu et de l'Église, sauvegarder de toute l'énergie de leur âme les doctrines de notre sainte religion et appuyer de toutes leurs forces un enseignement pur et sain' » . En même temps que cette circulaire, la secrétairerie d'Etat pontificale faisait parvenir à MM. Mole, de Falloux et de Montalembert le témoignage de la satisfaction du Saint-Père pour la part qu'ils avaient prise à la loi.

là Univers enregistra la lettre du nonce : « Plus notre opposition à la loi, écrivait-il quelques jours plus tard, a été vive et persévérante, plus il nous importe qu'aucun nuage ne puisse s'élever sur la sincérité et l'intégrité de notre soumission aux directions du vicaire de Jésus-Christ. » Les évéques hésitants firent taire leurs scrupules, et. lorsque le ministre les invita à élire quatre de leurs collègues qui devaient siéger au Conseil supérieur, tous, à l'exception de deux ou trois, se prêtèrent à cette première exécution de la loi *.

L'expérience ne démentit pas moins les alarmes de l'épiscopat que celles de l'Université. Le premier effet de la loi fut d'apaiser et de terminer la querelle de la liberté d'enseignement. N'était-ce pas la preuve qu'aucun droit n'était lésé? La délimitation des territoires prévenait les

1 M. de Parieu se plaignit au ministre des Affaires étrangères de cette communication adressée directement par un ambassadeur à des citoyens français : cet incident fut l'occasion d'un échange de notes entre la cour pontificale et le gouvernement de la République.

2 Le vieil évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montais, refusa de céder même aux invitations du SainUSiége, et, dans une lettre au ministre qu'il communiqua sous forme de lettre pastorale à ses diocésains, il exposa sans ménagements les raisons de ses défiances contre l'Université et contre le nouveau rôglme 10 juin ISôO).

empiétements, et chacun, mis en possession de ses prérogatives, ne s'occupait plus que de les exercer. L'Université ne perdit pas d'élèves, mais elle obtint de ses professeurs plus de réserve dans leurs discours; les jeunes gens qui ont suivi à cette époque les classes des lycées n'ont pas oublié la différence sensible qui se manifesta alors dans l'attitude de leurs maitres à l'endroit des choses religieuses. Les aumôniers furent plus respectés, plus actifs, moins entravés ; la libre pensée ne fut plus un titre pour entrer à l'Ecole normale supérieure, et beaucoup de ceux qui s'y présentèrent n'eurent à cacher ni leurs croyances ni leurs pratiques. L'enseignement officiel reçut donc de la loi nouvelle une secousse favorable, et cela moins par l'effet d'un mot d'ordre qu'auraient difficilement accepté des hommes d'un caractère ombrageux et indépendant que sous l'influence d'un sentiment et d'un besoin général qui correspondaient chez la plupart aux vœux du législateur et en justifiaient l'opportunité.

Le clergé se hâta de mettre à profit la liberté qu'il recevait. Depuis la promulgation de la loi jusqu'à la fin de l'année 1851, 67 départements comptèrent 257 établissements nouveaux fondés ou dirigés par des ecclésiastiques; 19 départements seulement ne s'associèrent pas à ce mouvement, soit que le nombre des séminaires ou des maisons religieuses y fût suffisant, soit que les petits séminaires existants s'y fussent développés. Les municipalités s'empressèrent d'offrir aux évéques la direction de collèges qui languissaient et auxquels le concours du clergé communiqua une vie nouvelle. Ainsi les collèges d'Arles, Guingamp, Tarascon, Château -Gontier, Montélimart, Roanne, Saint-Lô, etc., furent remis aux archevêques ou évéques du Mans, d'Aix, de Lyon, de Saint- Brieuc, de Valence, de Goutances, etc. '.

* Rapport au Comité de V enseignement libre, par M. Beu^not, 61-64.

Les congréganistes eurent leur part des bienfaits de la législation nouvelle, non pas, il est vrai, comme congréganistes (l'Assemblée, on s'en souvient, avait réservé la question), mais comme citoyens français admis au droit commun. Cette solution, déjà surabondamment éclaircie dans les débats parlementaires, fut soumise aux délibérations du Conseil supérieur. Il s'agissait d'un traité passé entre la municipalité de Mende et un Père de la Compagnie de Jésus qui paraissait dans l'acte comme mandataire de la Compagnie. La discussion fut vive et longue; la même terreur des Jésuites livra cours aux vieux arguments de 1828 et de 1845; puis la saine interprétation de la loi reprit le dessus, et il fut décidé que le P. Valentin agirait en son privé nom, comme citoyen, et non comme mandataire d'une association non reconnue (10 décembre 1850). C'était le vote du 23 février qui passait dans la pratique et qui inspirait la jurisprudence du conseil'.

Au reste, les catholiques illustres et dévoués qui avaient frayé la route à la loi ne l'abandonnèrent pas au lendemain de sa naissance. Un Comité de l'enseignement libre fut fondé sous la présidence de M. le comte Mole; il se composait des quatre prélats élus par leurs collègues membres du Conseil supérieur', de prêtres du diocèse de Paris versés dans les matières d'enseignement, de re-

* Bedgnot, 31-33. En 1853, il y avait déjà plus de vingt maisons d'éducation tenues par les Jésuites.

^ Etaient membres du Conseil supérieur : S. Em. le cardinal Gousset, archevêque de Reims; Mgr Morlot, archevêque de Tours; Mgr Parisis, évêque de Langres, et Mgr Dupanloup, évèque d'Orléans. Les évêques ne rencontrèrent dans le Conseil supérieur que déférence et respect; ils y devinrent les arbitres incontestés de toutes les affaires qui touchaient même de très-loin aux matières religieuses. — La surveillance des petits séminaires, qui de la Constitution était descendue dans la loi organique, atteignait l'épiscopat dans sa dignité et dans ses droits. Les déclarations de M. de Parieu à. la tribune^ une circulaire de l'un de ses successeurs,

présentants du peuple, de conseillers d'État, de magistrats, d'écrivains connus pour leur dévouement déjà ancien à la cause gui venait de triompher. Ce Comité surveillait l'exécution de la loi, prévenait les empiétements de l'autorité, aidait et éclairait le zèle des citoyens appelés à des devoirs nouveaux, encourageait ou facilitait par des subventions la fondation ou l'entretien d'établissements libres, fournissait des consultations dans les cas difficiles, publiait des ouvrages spéciaux à la liberté de l'enseignement, etc. Mais il ne put empêcher que, dans les règlements d'administration publique que rédigèrent le conseil d'Etat et le ministère (juillet et octobre 1850), le conseil d'Etat, qui s'était montré discret adversaire de la loi, et les bureaux mécontents de n'avoir pas été consultés ou de l'avoir été trop tard, ne glissassent dans leur œuvre des dispositions qui témoignaient pour l'Université ^ou pour l'ancienne centralisation de prédilections assez naturelles du reste chez d'anciens serviteurs de l'Université.

Cette loi, si longtemps éludée, si combattue et qui, en face d'ennemis acharnés, n'avait compté que quelques amis dévoués au milieu d'une majorité tiède et hésitante, après quinze mois d'une vie disputée, se heurta contre une révolution nouvelle. A peine Louis-Napoléon , dans son message de novembre 1851, en avait-il reconnu les heureux effets, que, par décret du 9 mars 1852, il en abrogea d'office plusieurs dispositions, en troubla l'économie générale et la plaça tout entière sous la menace

M. de Crouseilhes (10 mai 1851), tout en maintenant cette disposition légale, en atténuèrent la portée. En fait, sauf dans deux diocèses où les inspecteurs généraux éprouvèrent de la part des évêques le refus catégorique de laisser subir leur visite, ils furent généralement accueillis avec bienveillance et urbanité, mais à la condition qu'ils ne prétendraient ni assister aux classes, ni interroger les élèves, ni prendre connaissance des livres en usage dans ces établissements. Le droit de l'Etat fut constaté, les évèques furent mécontentés; aucun résultat utile n'en ressortit. Cf. Beugnot, loc. cit., 38 et 98.

d'une révocation prochaine. Cette menace un peu téméraire, on ne sut comment la réaliser, et la loi survécut, blessée, mais toujours debout, aux mutilations qu'elle avait souffertes. Le décret de 1852 y imprima le caractère des institutions nouvelles plutôt qu'il n'en altéra les parties essentielles. Élaborée sous une période de liberté, la loi du 15 mars avait mis partout en œuvre le principe électif; interprète d'une pensée de centralisation, le décret rapporta au gouvernement et à ses agents immédiats l'influence et l'autorité ; les professeurs perdirent le bénéfice de l'inamovibilité et d'une juridiction spéciale; les recteurs furent substitués aux communes dans la nomination des instituteurs primaires; enfin le ministre reconquit quelques prérogatives que la loi avait déférées aux conseils. La loi n'en subsista pas moins comme elle subsiste encore aujourd'hui, et ce n'est pas le témoignage le moins décisif de sa nécessité et des racines profondes qu'elle avait plongées dans l'opinion, que l'obligation de la respecter et l'impossibilité de la remplacer qui s'imposèrent à un gouvernement et à une époque de dictature.

Si la liberté d'enseignement n'avait été que la tumultuaire conquête d'une révolution, elle aurait eu le sort de tant d'autres lois qu'une période d'agitation fait monter à la surface avec la lie populaire et qui, au premier jour de calme, sont précipitées dans l'oubli. Mais, tout au contraire, son histoire est celle de ses luttes, luttes dans la presse, devant les tribunaux, dans les parlements ; elle suit la fortune du catholicisme, persécuté sous la Révolution, toléré sous l'Empire, plus affiché que secondé par la Restauration, moins répudié que tenu à l'écart sous la dynastie de Juillet. Les progrès de l'un devaient être ceux de l'autre, la lutte pour la liberté d'enseignement se trouvait liée à celle de la liberté religieuse : le jour où l'abîme qui se creuse sous les sociétés sans Dieu s'ouvrit et s'éclaira de la sinistre lueur des événements, les esprits s'enhardirent,

et le salut qu'on avait longtemps cherché ailleurs, par une révélation subite, on le reconnut là où Dieu l'a placé pour ces sociétés en péril.

C'est ainsi que, par une marche sûre, mais lente et pacifique, la liberté de l'enseignement put deux fois éclore sous la République, en 1850 et en 1875, bien que la République ne parût ni à l'une ni à l'autre époque le terrain le plus propice et que, naguère comme aujourd'hui, les républicains, même modérés, ne dissimulassent pas leur hostilité. Chaque fois, les maladies sociales apparaissant dans toute leur horreur, les aveugles ouvrirent les yeux, les rndifférents s'alarmèrent; chaque fois, les plus timides comme les plus sages réclamèrent une médication énergique. Quelque ardentes que fussent de part et d'autre les passions qui invoquaient ou qui repoussaient le remède, il était si profondément nécessaire que l'hostilité des uns ne l'empêcha pas de se produire, tandis que les autres n'outre-passèrent les bornes ni de la modération ni de l'opportunité. Ces lois paraissaient avoir été arrachées par surprise à des majorités prévenues ou d'occasion : en réalité, si elles étaient nées dans le cliquetis des armes, si la victoire avait été comme enlevée d'assaut, cette victoire n'en était pas moins la consécration normale d'un régime réparateur trop longtemps attendu. La justice de ces lois fît leur force, de même que leur harmonie avec les nécessités sociales en fit el en fera la durée.

Nous avons suivi la préparation laborieuse d'une loi calme et réfléchie; nous allons voir dans le livre suivant l'explosion d'une loi de colère.

LA LOI DU 31 MAI 13 octobre 1849-11 août 1850.

Sommaire. — Les accusés du 13 juin devant la haute Cour de Versailles; Michel (de Bourges); retraite des défenseurs; condamnation des accusés. — Nouvelle tactique de la Montagne : la lutte pacifique par le suffrage universel. — Vote de déchéance contre trente représentants : convocation des électeurs pour le 10 mars 1850. — Tendances contraires : les uns flétrissent la révolution de Février, les autres exaltent l'insurrection de Juin; tentatives d'émeute; pèlerinages à la Bastille; arbres de liberté; division de la France en grands commandements militaires. — L'i/wion électorale ; le Conclave démocratique. Sa composition; interrogatoire des candidats. Paul de Flotte, Vidal et Caniot; tournées oratoires des représentants de la Montagne. — Scrutin du 10 mars ; victoire des socialistes à Paris et en Saône-et-Loire ; avantages des conservateurs dans les autres départements. — Rapprochement entre le Président et la majorité; M. Baroche remplace au ministère de l'intérieur M. Ferdinand Barrot; commission de vingt-cinq membres de la majorité pour aviser aux mesures à prendre ; projets de loi sur les clubs et sur la presse ; vote de l'urgence. — Préliminaires d'un nouveau scrutin ; hésitations des deux partis : Eugène Sue et Leclerc. — Catastrophe d'Angers (16 avril) ; odieuses polémiques ; obsèques solennelles ; souscriptions ; celle du Pape. — Seconde défaite des conservateurs (28 avril); le nouveau parti de tordre. — Cri général contre le suffrage universel; il s'est toujours jeté dans l'extrême; la constitution consacre ses vices. — Commission des Dix-Sept; le domicile triennal, aggravé encore par le système des preuves du domicile. — Solidarité du Gouvernement et de la majorité : M. Piscatory. — Les pétitions : Léon Faucher, rapporteur. — Discipline de la majorité, vote de l'urgence. — MM. Cavaignac, Victor Hugo, Jules de Lasteyrie, de Montalembert, Lamartine, Pascal Duprat, Jules Favre. — M. Thiers : son rôle, son discours. — Paul de Flotte : « Le pouvoir, qu'en ferions-nous?» — Conditions du domicile et des preuves; résistance de quelques légitimistes ; vote de la loi (21-31 mai). — Louis Bonaparte met aussitôt

la majorité en demeure par la loi de dotation ; hésitation, surprise de l'assemblée; gêne financière du Prince. — Changarnier décide le vote, mais à quelques voix de majorité. — Les lois de défense sociale (clubs, déportation); rejet des secours demandés pour, les blessés de février; les principes antirévolutionnaires; ajournement de la loi sur les maires. — Loi sur la presse ; signature et timbre ; révolution dans le journalisme et la librairie ; les prophètes d'empire. — Guerre entre la presse élyséenne et la tribune : le Pouvoir jugé par l'Assemblée : ce n'est pas le ministère qui gouverne. -■— Commission de permanence; nouvelles attaques contre l'Assemblée dans le Moniteur du soir; déclaration de M. Baroche. — Coup d'œil sur les travaux de l'Assemblée législative en 1850. — Prorogation (11 août 1850).

I. — Le 10 août [1849, l'Assemblée législative avait renvoyé les accusés de l'attentat 'du 13 juin devant la haute Cour qui se réunit à Versailles le 13 octobre sous la présidence de M. Bérenger : comme à Bourges, M. Baroche occupait le siège du ministère public. Sur [soixante-sept accusés, les principaux étaient contumaces ; ainsi, parmi les représentants, MM. Ledru-RoUin, Victor Considérant, Félix Pyat, Martin Bernard; parmi les journalistes, Charles Delescluze, Ribeyrolles et Thoré, et, dans les autres catégories, MM. Etienne Arago, Périeret Servient. Ceux-là seuls assistaient aux débats qui n'avaient pu s'y dérober. Ce fut même l'occasion d'une discussion assez aigre entre les détenus et les contumaces: ces derniers qui, naguère, avaient promis de comparaître au procès, sommés de tenir leur parole, s'en prétendaient |affranchis sous le prétexte qu'ils seraient jugés par des ennemis politiques, et, interpellant à leur tour les représentants de la Montagne, ils les invitaient à donner l'exemple du dévouement et à rétracter les prudents désaveux qu'ils avaient infligés à leurs amis et à leurs propres signatures. On récrimina de part et d'autre : les contumaces n'en demeurèrent pas moins à Bruxelles ou à Londres, et les représentants montagnards se bornèrent à s'agiter sur leurs

Lancs et à troubler par leurs violences les séances de l'Assemblée.

L'esprit d'insurrection qui avait dirigé l'échauffourée du 13 juin, loin de s'éteindre au seuil du prétoire, s'y manifesta, suivant la tradition républicaine, avec plus de force et de scandale. Les vingt.-neu( accusés présents protestèrent contre la juridiction et la compétence de la haute Cour : elle passa outre. Alors les accusés refusèrent de donner leurs noms et de répondre à l'interrogatoire. Mais le soin de leur défense l'emportant sur leur résolution, on les vit, au fur et à mesure que se produisaient les témoignages, se lever, discuter, contester, Guinard surtout, dont l'attitude au procès répondit à la dignité qu'il avait montrée naguère au Conservatoire. Ils se prévalaient de la rapidité de la répression pour soutenir qu'elle n'avait pas eu de prétexte ; toute pacifique, la manifestation n'aurait été que l'exercice d un droit. A travers quelques incidents où la défense et l'accusation en vinrent aux prises, malgré la roideur et le ton provoquant des accusés, les débats cheminaient d'une allure relativement modérée, quand la parole fut donnée aux défenseurs.

Au premier rang se trouvaient M. Grémieux, qui, d'évolution en évolution, cherchait maintenant une place sur la Montagne ; M.Jules Favre, qui venait d'obtenir devant les jurys de Dijon et de Metz l'acquittement d'accusés ayant pris part aux manifestations départementales du 13 juin, et Michel (de Bourges).

Depuis que Ledru-RoUin avait disparu de la scène ,^ Michel (de Bourges) avait été jugé le plus digne de continuer avec éclat le rôle d'orateur et de chef de la Montagne. Jusque-là, le fougueux tribun des prétoires de province était resté silencieux, étonné et comme embarrassé de vivre sous la République, au moment même où il s'habituait et se ralliait à la royauté. Il ne goûtait de la démocratie que ces formules élastiques et creuses dans

lesquelles se complaisait son éloquence, mais il avait trop d'indolence pour en être le chef. A la tribune, la pratique de ce qu'on appelait autrefois les mœurs oratoires donnait à sa parole et à sa personne certaine solennité qui pouvait faire illusion sur la dignité du caractère ; à l'instar de certains artistes romantiques de nos théâtres de boulevard il mêlait la familiarité à l'emphase : hors du parlement, les vulgarités de la nature reparaissaient, et l'homme faisait regretter l'acteur.

Chargé par ses confrères d'aborder lepremier la discussion générale, ou, suivant son langage, de « dresser la tente sous laquelle s'abriterait la défense >» , Michel (de Bourges) déclara crûment qu'il entendait plaider que « toute violation de la Constitution entraîne le droit d'insurrection » . Le président l'interrompt ; M. de Royer, avocat général, lui répond avec avantage. « Il est évident, réplique un peu platement Michel (de Bourges), que le ministère public était préparé sur ma thèse. » Il reprend ses arguments et plaide à demi la question* comme un homme qui accepte sans trop de déplaisir le silence qu'on lui impose. « Oui, s'écrie-t-il, il y a eu un attentat, je le sais ; mais il est venu de la force publique, qui a méconnu la nature de la protestation. Elle a cru voir la guerre civile là où il n'y avait que l'exercice d'un droit... Le moment est solennel ; jamais, à aucune époque de notre histoire et à aucune époque depuis le 24 février que la République est vivante, il ne fut plus nécessaire pour elle d'établir à la face du pays, à la face du monde, en agrandissant les limites étroites de cette enceinte, et en portant au loin ma voix comme la voix du tonnerre, que quiconque met la main sur la Constitution est un criminel de lèse -majesté populaire, et que tous les moyens sont bons pour réprimer son audace et punir son insolence.»

S'il fallait juger par la logique l'attitude des accusés et

de leurs défenseurs, on y trouverait une étrange contradiction. Quoi! au cours des débats, ces messieurs protestaient n'avoir organisé qu'une manifestation toute pacifique, et ils invoquent pour se défendre le droit d'insurrection ! Regrettent-ils donc de ne pas l'avoir exercé dans toute son étendue, ou bien l'ont-ils fait réellement, comme on les en accuse, sauf à couvrir du nom de manifestation cette préface avortée de barricades? A quel moment disent-ils vrai, alors qu'ils renient toute intention de violence ou lorsqu'ils revendiquent le droit même à la violence? Mais cette thèse étrange n'était qu'un masque pour dissimuler l'impuissance de la défense ; on avait discuté les charges, les débats avaient duré un mois, protégés par la liberté la plus complète et la plus loyale : il ne restait plus qu'à faire du scandale ; il fallait donner à croire que la défense avait été bâillonnée; il fallait ruiner d'avance dans l'opinion publique le verdict indépendant qu'on ne pouvait plus éviter. La haute Cour déclara par arrêt que la. défense ne serait pas admise à plaider la thèse qu'elle avait formulée. Michel (de Bourges), invité à plaider, se borna à dire : « J'ai fini.' » Les autres avocats gardèrent le même silence, et, comme lui, sous le prétexte que la défense n'était pas libre, ils refusèrent de rester jusqu'à la fin des débats, et se retirèrent de l'audience ' .

Le président de la haute Cour désigna d'office des avocats du barreau de Versailles ; mais les accusés ne leur permirent pas de remplir leur mission. Le 12 novembre, les débats furent clos, et, après le résumé d'usage, le grand jury se retira dans la salle de ses délibérations ; il

1 Dix avocats furent cités d'office par le Conseil de l'ordre du barreau de Paris, qui appliqua la peine de V avertissement à MM. Jules Favre, Desmarest, Celliez et Laissac; celle de la réprimande à MM. Crémieux, Ch. Dain et Madier-Montjau. MM. Malapert, CuUère et Decous-Lapeyrière furent renvoyés.

était deux heures trois quarts de relevée. Seize heures après, le lendemain, à six heures trois quarts du matin, il en sortit, rapportant un verdict d'acquittement pour onze accusés, parmi lesquels le colonel Forestier, et un verdict de culpabilité pour vingt autres qui, à l'exception de trois, furent tous condamnés à la déportation. La même peine frappa les accusés contumaces (13 et 15 novembre 1849).

Ainsi, la Montagne se trouvait atteinte tout entière dans la déroute du 13 juin. Les uns, devançant les décisions de la justice, s'étaient spontanément exilés; les autres avaient subi la dédaigneuse générosité de l'Assemblée. A ces premières blessures d'amour-propre, les arrêts de Versailles en ajoutaient de nouvelles. Ils consommaient la déchéance de trente représentants, ils consacraient la défaite légale des autres , ils dévastaient les bancs de la Montagne. Un multiple scrutin devenait nécessaire. Que d'espérances ! que de passions soulevées ! N'était-ce pas une occasion toute naturelle de racheter le passé, de réhabiliter par la voie du suffrage universel l'entreprise que la justice et la majorité venaient de flétrir, et de renvoyer à l'Assemblée, sinon les mêmes représentants, du moins des hommes animés des mêmes sentiments?

Tel était l'objet que devait se fixer la Montagne ; mais les habiles et les clairvoyants du parti en concevaient un autre beaucoup plus élevé. La victoire du 13 juin n'avait entamé que la surface du parti démocratique ; si les vainqueurs en avaient tiré quelque gloriole, les vaincus, la colère passée, y avaient surtout trouvé une leçon. Battus sur le terrain de la légalité, ils aspirèrent à reprendre leurs avantages sur ce terrain même ; battus dans la rue, ils rêvèrent de se frayer le chemin du triomphe par les voies pacifiques ; battus dans l'Assemblée , ils résolurent de conquérir une majorité dans le pays qui se transformerait bientôt en une majorité dans le Parlement.

La Conslitution ne leur avait-elle pas mis dans la main l'instrument d'une révolution pacifique, le suffrage universel?

Lorsque MM. Louis Blanc, Ledru-RoUin et Flocon, satisfaits de la dictature que la révolution du 24 février venait de leur conférer, prétendaient ajourner la pratique du suffrage universel, ils avaient raison de supposer que le peuple n'était mûr ni à la République ni à ses doctrines sociales. Mais telle fut l'efficacité des éléments corrupteurs que portent avec soi la liberté illimitée de la presse et des clubs et le spectacle d'une désorganisation générale que, dès la seconde année de la République, grâce à une discipline énergique et généreusement acceptée, les socialistes avaient rencontré dans un grand nombre de départements, aux élections générales de 1849, une minorité compacte et respectable. Deux cents sièges au Parlement, ce n'était pas assez pour peser sur les affaires ; mais si l'on remarque que les républicains modérés avaient presque disparu de l'arène électorale, et que les socialistes étaient seuls en ligne devant les partis monarchiques, n'y avait-il pas lieu de supposer qu'un progrès, même modéré, dans la propagande, amènerait bientôt le triomphe de la minorité d'au-' jourd'hui, qui deviendrait la majorité de demain? Dès lors, à quoi bon les combats de la rue et les hasards des barricades? Pourquoi y compromettre une cause qui, pour vaincre, n'a besoin que de temps? Pourquoi, surtout, laisser à ses adversaires le bénéfice d'une victoire à main armée qui peut relever la dictature et ajourner à long terme les chances d'une revanche? C'était la lutte ouverte, mais constitutionnelle et sans violence.

Le 8 février 1850, l'Assemblée prononça la déchéance des trente représentants condamnés par la haute Cour; le lendemain, un décret du Président de la République convoqua pour le 10 mars les électeurs de seize départements (Allier, Ardèche, Ariége, Cher, Isère, Loiret-Cher, Loire, Haute-Laire, Nièvre, Hautes-Pyrénées,

Bas-Rhin, Haut-Rhin, Seine, Saône-et-Loire , Var et Haute-Vienne). La Saône-et-Loire avait six sièges à pourvoir; le Bas-Rhi, ncinq ; le Haut-Rhin et la Seine, trois ; le Cher et le Var, deux. Dan§ tous ces départements, le socialisme était sur son terrain, et il avait une revanche à y prendre; dans tous, la lutte fut des deux côtés marquée par une rigoureuse discipline, et l'on ne saurait dire si Paris en reçut Texemple des départements, ou s'il le leur donna.

II. — Les débats sur la liberté de l'enseignement ont déjà montré dans quelle atmosphère orageuse la France était appelée à vivre. Socialistes et conservateurs se disputaient l'empire des esprits et la suprématie politique ; les uns, n'acceptant ni le principe d'autorité, ni les prérogatives dont il avait usé pour défendre l'ordre social ; les autres se dégoûtant d'une liberté qui, ne connaissant plus de frein, se donnait toute carrière pour détruire et pour niveler. Sous d'autres noms, il y avait d'une part des républicains qui prétendaient défendre la République en lui ménageant des institutions et des doctrines que désavouerait tout pouvoir au lendemain de son avènement ; de l'autre, il y avait les monarchistes qui rêvaient de restituer à la France, avec le retour d'un système séculaire, la stabilité et la sécurité.

Le langage de la tribune reflétait l'hostilité des hommes et des doctrines. Le 17 janvier, M. de Montalembert disait de la République qu'elle n'était « qu'un radeau, une frêle planche, qui nous sépare à peine de l'abîme i» . M. Thiers s'en contentait provisoirement comme «du gouvernement qui nous divise le moins » , et, plus tard, la veille de l'an, niversaire du 24 février, il appelait ces journées « des journées funestes » . M. de Montalembert attaquait directement le socialisme et racontait son histoire : « C'est ce parti, s'écriait-il, qui, le lendemain de la révolution de

Février, a voulu substituer le drapeau rouge au drapeau tricolore; ce parti qui, le 15 mai, a pénétré dans cette enceinte, nous en a mis dehors et a proclamé l'impôt, d'un milliard sur les riches; ce parti qui, le 24 juin, a livré bataille à la société, et nous a coûté plus de généraux que ne nous en avait coûté la déroute de la Bérésina ou celle de Waterloo ; ce parti qui, le 13 juin dernier, nous a mis hors la loi et qui aujourd'hui proclame, en attendant mieux, l'abolition de l'impôt et l'impôt du capital; ce parti qui fait chaque jour malheureusement de nouvelles recrues parmi les ambitions mécontentes, parmi les vanités blessées, parmi les existences ruinées, toutes Impatientes de saisir la première occasion pour s'emparer de la société par un coup de main. »

Les représailles ne se faisaient pas attendre. Si, d'un côté, on flétrissait les journées de Février, de l'autre on exaltait les journées de Juin. Reprenant la trace d'une calomnie surannée, on recommençait à imputer l'insurrection à des intrigues et à des conspirations monarchiques. « Mais, en vérité, pour le croire, s'écriait le vaillant général Bedeau qui n'avait pas,^lui, marchandé son sang à la République, il ne faudrait pas s'être trouvé à portée d'entendre les détestables mots d'ordre qui se donnaient aux barricades. {C'est cela! très-bien!) Il aurait fallu être aveugle, dix fois aveugle, pour ne pas savoir que ceux-là qui étaient coupables de la détestable insurrection de Juin étaient les mêmes qui avaient été coupables du plus grand crime qui puisse être commis dans le pays, la violation dans cette enceinte de l'Assemblée nationale. 11 faudrait être dix fois aveugle pour ne pas savoir que c'était ce détestable parti démagogique, qu'on a dit ne pas être ennemi de la société. Mais quelle était donc cette société régénérée qu'il nous promettait? Probablement la société de ces hommes que les membres de l'Assemblée constituante ont vus sur ces bancs à côté d'eux. Je vous le demande,

ceux-là étaient-ils les missionnaires de la civilisation? Il est en vérité incroyable qu'on vienne ici travestir, à si peu de distance, des rôles aussi distincts et aussi différents. Gomment! ceux-là qui nous demandaient aux barricades de Juin, quoi? la dissolution de l'Assemblée nationale, c'est-à-dire l'abdication du pays, devant qui? vous le savez bien, devant les plus bas soldats du plus exécrable des clubs ! » Et, emporté par une généreuse indignation : « Mais, s'ils étaient les calomniés, c'est donc nous qui étions les coupables ! »

Oui , l'insurrection de Juin , ce malb^ur , cette honte de la République naissante, montait au rang de guerre sacrée ; ses morts étaient des martyrs, et ses survivants des héros ! Le titre A' ex-transporté de Juin, on le signait avec orgueil, les clubistes l'acclamaient, c'était le chemin des honneurs et des candidatures politiques ! Ces hommes d'émeute, qu'avait ramenés dans Paris une clémence prématurée, on les voyait assaillir, entourer, menacer tel jour le général Lamoricière qui les avait combattus; tel autre, M. Victor Foucher, qui présidait les Commissions de clémence, le général Changarnier et même le Président de la République. Et si le préfet de police, Carlier, avec un éclat de zèle qu'on aurait pu souhaiter moins provoquant, faisait enlever des arbres de liberté, les uns morts et desséchés, les autres formant obstacle sur la voie publique, c'étaient encore d'anciens transportés qui échangeaient des horions avec les agents de police et suscitaient autour de ces emblèmes oubliés un désordre quotidien.

Sous le coup de ces agitations, le ministère avait beau jeu pour invoquer le péril social et pour se mettre en défense. Par un décret du 12 février, la France fut divisée en cinq grands commandements militaires, qui ralliaient chacun plusieurs divisions et qui étaient placés sous des chefs énergiques : Cliangarnier à Paris, Magnan à Strasbourg,

Gémeau à Lyon, Rostolan à Toulouse, Gastellane à Bor-; deaux. M. Pascal Duprat contesta à tort la légalité du décret; car, si la distribution territoriale des troupes est du domaine de la loi, le groupement provisoire des divisions a toujours été réglé par des ordonnances, suivant la nécessité des temps. Ses critiques s'égaraient moins lorsqu'elles signalaient ce décret comme une nouvelle tentative du Président pour condenser dans ses mains toutes les forces du pays, les caisses de retraite qui, sous une forme grandiose et vaine, étaient offertes en appât aux ouvriers, la popularité cherchée parmi les vieux soldats de l'ancienne armée et parmi ceux de la nouvelle, la guerre incessante que faisait à l'Assemblée et à la majorité une feuille élyséenne toute récente, le Napoléon,. qu'on répandait à profusion dans les ateliers et dans les casernes.

La majorité voyait tout cela ; mais elle affectait ou de ne pas le voir ou de le dédaigner, pour ne pas compromettre sa précaire alliance avec le gouvernement du Président. Quant à la question des commandements militaires, l'agitation socialiste qui en était le prétexte pouvait en être aussi la justification, et, sur ce terrain de lutte, l'accord était facile entre la majorité et le gouvernement. Le général d'Haulpoul le comprit : « Le gouvernement veille, ditil, et ne sera pas surpris. La mesure que nous avons prise n'est pas agressive; elle ne menace pas la liberté; elle n'offusque que ceux qui auraient des intentions qu'ils n'osent pas avouer... Le gouvernement et la majorité de cette Assemblée veulent la même chose; ils veulent le maintien de la loi, le maintien de la Constitution, l'ordre public et la sécurité pour tous... Quant à nous,... nous veillerons continuellement, nous serons sur la brèche, nous ne reculerons jamais, quelques clameurs que nous entendions. Nous serons prêls à toute heure ; vous pouvez commencer si cela vous convient. » Et au milieu des

applaudissements de la droite, des réclamations furieuses de la gauche, TAssemblée, par 437 voix contre 183, passa à l'ordre du jour (16 février). Quelques jours après, le jour même du 24 février, tandis que le service d'anniversaire était célébré à Notre-Dame dans une solitude préméditée, sur 468 insurgés de Juin que n'avaient pu épargner les commissions de clémence, cent quarante-huit étaient embarqués à Toulon pour l'Algérie, à destination de Lambessa . {Infra, livre IX, l'Algérie.)

A ces mesures, à ces provocations dans le langage et dans les actes, on répondit dans l'autre camp par des manifestations contraires. On organisa des pèlerinages à la colonne de la Bastille dont les dalles recouvraient les morts de Février mêlés à ceux de Juillet ; des soldats en uniforme vinrent avec dés ouvriers en blouse déposer sur les grilles des couronnes d'immortelles. Ch. Lagrange, l'ancien insurgé de Lyon et de Paris; Lagrange, représentant du peuple, apporta une couronne plus grande et plus ouvragée que les autres. La police ne respecta ni celle-ci ni celles-là, et les enleva dans la nuit. Mais Lagrange cria si haut, que M. Ferdinand Barrot, ministre de l'intérieur, lui fit rendre sa couronne et désavoua l'agent subalterne qui avait agi par ordre. La Voix du peuple ne se laissa pas désarmer par ces actes de faiblesse : « Ils ont osé, s'écria-t-elle (27 février), souiller l'asile des morts ! Ils ont commis un crime (jui est flétri chez les nations les plus sauvages ! Ils ont sali de leurs mains impures les couronnes que des fils, des femmes, des pères avaient effeuillées sur des tombes ! Qu'ils soient maudits ! » On fit une quête dans le faubourg Saint-Antoine pour renouveler les couronnes, et cette même Voix du peuple, qui du Père Duchêne de 1848 n'avait pas moins hérité la violence dans le langage que la prudence dans les actes, annonça que ses rédacteurs iraient un à un « déposer de nouvelles fleurs sur les tombas de leurs martyrs » .

Voilà sous quels souffles révolutionnaires et sous quels auspices de guerre civile s'ouvrait la période électorale.

III. — Dès le 11 février, le Comité démocratique socialiste entra en campagne. Mais, au lieu de remettre à des délégués anonymes, comme en juillet 1849 [supra 203-204), le soin de désigner les candidats, on se résigna à la publicité.

Ces élections de délégués eurent lieu les 15^ 16 et 17 février; il en sortit deux cent vingt-trois noms, parmi lesquels MM. Colfavru, ancien rédacteur du Père Duchéne, ancien clubiste, actuellement rédacteur de la Voix du peuple, et qui signait : Ex-transporté de juin; Delente, ancien président du Club des Incori'uptibles (t. I, 188); Charles-Edmond, rédacteur de la Voix du peuple, pseudonyme qui cache le nom d'un réfugié polonais, Choïecki, lequel, sous l'Empire, devint secrétaire du prince Napoléon, puis bibliothécaire du Sénat; Fanjat, que nous avons vu, le 24 février, demander la tète du roi fugitif, et qui, plus tard, triomphalement affublé du titre à^ Inspecteur général de la République, parcourait en hâte les départements de l'Est, poursuivi par des huissiers impitoyables (t. I, 44 et 144) ; Gustave Naquet, dont les doctrines sont connues ; Baune, vieux conspirateur lyonnais; Henri Martin, auteur encore peu connu d'une volumineuse Histoire de France ; Hippolyte Castille, socialiste que devait recueillir l'Empire ; Gouache , ancien rédacteur de la Réforme, qui, nommé jadis commissaire de la République en Loir-et-Cher, y arriva déguisé à la Robespierre, et en fut renvoyé incontinent par les Blaisois avec son costume; Toussenel, fouriériste, rédacteur du Travail affranchi/ d'autres encore, luttant entre eux d'obscurité, Chastenet; Sablonnier, Armand Lévy, Voncken, Clays, etc.

Le 21 février, ce Comité décida qu'il se formerait le

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lendemain en Conclave ; qu'à Tcxemple des réunions de cardinaux, auxquelles ce nom est réservé, les délégués ne pourraient communiquer avec le dehors; que le quart des voix serait exigé pour la prise en considération des noms de candidats, et, pour l'élection, la majorité absolue. Les candidats devaient s'engager à accepter la décision du Comité, à la soutenir et à ne laisser porter leurs noms sur aucune liste rivale. Pour subvenir aux frais, des troncs étaient placés à la porte des salles de réunion, les représentants montagnards versaient les deux cinquièmes de leur indemnité, les ouvriers payaient une cotisation ; enfin un bureau central de souscription était ouvert 12 te7% rue Coquillière. Le Comité tenait ses séances, 94, rue de Charonne, dans un vaste hôtel appartenant à madame Ledru- RoUin, naguère propriété de Richard-Lenoir, et qui avait été le siège de l'Ecole de commerce.

Les candidats se disputèrent l'honneur de comparaître devant cet aréopage. Tout d'abord, d'anciens délégués du Luxembourg qui, en avril 1848 comme en mai et juillet 1849, avaient figuré sur les listes ouvrières ; puis des courtisans du peuple ou d'anciens constituants, Alphonse Esquiros, Charassin, Démosthène Ollivier; M. d'Alton- Shée , ancien pair de France, à qui ses professions d'athéisme n'évitaient aucun échec ; M. Emile Deschanel, professeur divisionnaire au lycée Louis le Grand, qui, suspendu de ses fonctions par arrêté du ministre de l'instruction publique, à raison des attaques qu'il avait dirigées dans la Liberté de penser contre la religion et le clergé catholiques, remettait au conclave démocratique le soin de venger son injure ; M. Emile de Girardin, delà Presse; M. Louis Perrée, directeur du Siècle; enfin, d'anciens membres ou ministres du gouvernement provisoire, MM. Dupont (de l'Eure), Flocon, Goudchaux, Carnot, Jean Reynaud, moins jaloux de leur dignité que d'un siège à l'Assemblée. L'association àes Amis de la Constitution,

dont nous avons eu plusieurs fois l'occasion de parler, réunie en assemblée générale, sous la présidence de Flocon , avait résolu d'adopter la liste, quelle qu'elle fût, qu'arrêterait le Comité socialiste, et lui avait fait connaître sa décision par la voie d'une adresse.

Un premier scrutin de prise en considération réduisit le nombre des candidats à vingt-trois. M. Garnot, candidat des Amis de la Constitution, n'obtint que 86 voix sur 223 votants, maigre récompense de la docilité qu'avaient montrée ses protecteurs. La presque unanimité des suffrages se porta sur Paul de Flotte, Vidal, Pujot, Cabet et Henri Daniel. On connaît Cabet; Pujot était un sergentmajor, Daniel un simple soldat, noms inconnus, mais qui ne l'étaient pas plus que, naguère, ceux de Rattier et de Boicbot, à qui le scrutin provisoire semblait les appeler à succéder. François Vidal, fouriériste, ancien rédacteur de la Démocratie pacifique, ancien secrétaire de la fameuse commission du Luxembourg, était un théoricien de révolution sociale plutôt qu'un agitateur. Sa notoriété électorale avait suivi les progrès du socialisme dans les esprits; en avril 1848, il avait obtenu 24,168 voix; en mai 1849, 86,150, et, en juillet, 99,865. Quant au vicomte Paul de Flotte, issu d'une famille bretonne d'ancienne noblesse, lieutenant de vaisseau démissionnaire, ancien collaborateur de la Démocratie pacifique, orateur du club Blanqui, fondateur du Club du peuple, le 17 juin 1848, il avait pris une part active à l'insurrection. Le 25 juin, il fut arrêté en armes et les mains noires de poudre à la taverne de la rue Feydeau par des gardes nationaux. Amnistié récemment par le Président de la République, le vicomte Paul de Flotte, inconnu la veille, avait deux titres puissants à la faveur populaire : c'était un insurgé de Juin et un ex-transporté !

Ce scrutin fut suivi de l'interrogatoire des candidats. Paul de Flotte et Vidal en furent di.spensés. Dupont (de

Bussac), qui se défendait d'être socialiste, montra dans ses réponses plus d'indépendance qu'il n'est d'usage d'en montrer en pareil cas. M. Emile de Girardin n'avait obtenu que quatre-vingt-quinze voix ; mais dans l'espoirqu'un sacrifice de vanité et l'offre de son alliance lui vaudraient quelque récompense, il brigua l'honneur d'être interrogé. Défenseur de la régence le 24 février et, le lendemain, du gouvernement provisoire ; suspect en mars ; plus tard critique acerbe de la Commission executive et de la coterie du National qui, en Juin, le fît emprisonner ; adversaire de Gavaignac, patron électoral du prince Louis Bonaparte : tout autre eût trouvé ce passé embarrassant, mais M. Emile de Girardin, dont la mémoire est impitoyable poiir autrui, a reçu pour ses propres idées et ses propres actes le don de l'indifféreoce et de l'oubli. Il répondit sur les matières les plus diverses, non sans complaisance et satisfaction de soi, et comme visant à émerveiller ses examinateurs de rencontre par la variété de ses connaissances et la souplesse de son esprit. Il s'avisa même que le questionnaire n'était pas complet, et voulut s'expliquer sur les points délicats de sa vie, la liquidation de la première société de la Presse et les affaires des mines de Saint-Berain ; enfin, il remercia* les membres du Comité de leur politesse, de leur bienveillance et même des bonnes intentions qu'il croyait entrevoir dans leurs paroles; ne lui avait-on pas dit à plusieurs reprises : « Sur tel ou tel point, que ferez-vous, quand vous serez ministre? » Mais on ne flattait la vanité de l'homme que pour écarter de la lutte le polémiste et le candidat.

Après quatorze heures d'interrogatoire et de délibération, on alla au vote. Paul de Flotte réunit 212 voix, Vidal 183 ; nul autre nom n'ayant obtenu la majorité absolue, un second tour de scrutin devenait nécessaire pour la désignation d'un troisième candidat. Le Comité songea d'abord à présenter un sous-officier, pour renou-

veler le succès électoral de l'année précédente, mais une aulre considération écarta ce premier dessein. On se dit qu'il serait d'une meilleure politique de ne pas exclure absolument les Amis de la Constitution ; qu'en ne leur laissant qu'une place sur trois, on les maintenait dans un rang subalterne tout en les obligeant à soutenir la liste socialiste, et qu'en paraissant fondre toutes les nuances républicaines, on donnerait au scrutin l'apparence d'une revendication républicaine contre les rêves de restauration des monarcbistes. M. Golfavru, devenu grand électeur, écrivait dans la Voix du peuple (21 février) : « La lutte est ouverte entre la République et la monarchie ; il faut que l'élection soit une protestation politique contre toutes les mesures ou lois réactionnaires qu'avaient volées ou prises le Président et l'Assemblée. » En conséquence, à côté de M. de Flotte, ex-transpor(é de Juin, le Comité inscrivit le nom de M. Carnot, membre du cabinet qui avait sollicité de l'Assemblée constituante le décret de transportation. Toutefois la majorité obtenue par M. Carnot resta fort au-dessous de celle de ses deux collègues ; au premier tour, il avait eu 64 voix; il en eut 134 au second.

La Voix du peuple, qui jouait dans cette circonstance le rôle de moniteur officiel du socialisme électoral, tout en affectant de n'être pas dans le secret des motifs qui avaient dicté ces choix, ne laissa pas (24 février) de les présenter comme une triple protestation : Paul de Flotte, contre la transportation sans jugement; Vidal, contre les circulaires de la police ; M. Carnot, contre la loi des instituteurs et la loi sur l'enseignement. Elle insistait sur le caractère modéré de ses candidats ; de son côté, Paul de Flotte se défendait d'avoir été choisi comme insurgé de Juin ; son nom n'était « ni un souvenir de discorde ni un symbole de haine et de vengeance, mais un gage d'équité. Pour des citoyens non jugés la liberté, ou un débat public et des

juges ! » De même que le Comité socialiste, la Voix du peuple invitait tous les républicains à l'union, à la fusion de toutes les nuances : « Allons, s'écrlait-elle, prolétaires et bourgeois, donnez-vous la main sur l'urne du scrutin!»

Il était facile à la Voix du peuple et à ses inspirateurs de préclier l'union sous lejougde la liste qu'ils avaient dressée ; mais cette liste, même chez les républicains, étonnait tout le -monde et ne satisfaisait personne. M. de Girardin, brutalement déçu (il n'obtint que 48 voix), ne dissimula pas sa décohvenue, tout en restant fulèle aux engagements qu'il avait pris. Les clubs protestèrent contre la dictature des délégués ; le Siècle se révolta contre le nom de Paul de Flotte. M. Garnot tenta de faire revenir le Siècle de ses répugnances, et lui écrivit une lettre pour prévenir une scission ; mais le Siècle déclara ne pas accepter les conseils de M. Garnot et s'avisa même de défendre la fransportation comme ime mesure de clémence et d'humanité. D'autre part, c'était le nom même de M. Garnot qui, dans les clubs socialistes, rencontrait l'hostilité la plus prononcée; Garnot, l'allié de ces^gens du National qu'on maudissait comme des faux frères et des renégats de la République; Garnot, ami et ministre de Gavaignac, dont le nom soulevait les huées de leur public habituel.

Dans le dessein de mettre une sourdine à ce bruyant désaccord, les délégués organisèrent, dans la salle Martel, une réunion soigneusement composée, dans laquelle M. Golfavru, qui devenait décidément l'écrivain et l'orateur du Gomité, exposa les raisons de la dictature temporaire que s'étaient arrogée les délégués. Les trois candidats lui succédèrent à la tribune : le moins modéré des trois fut naturellement M. Garnot ; candidat suspect, il avait besoin de se faire pardonner « sa bourgeoisie » . Il tonna contre les Jésuites, « ces tyrans de l'intelligence » , et termina en disant : « J'aimerais mieux voir la France livrée aux Cosaques qu'aux Jésuites ; car les Cosaques

deviendront républicains, les Jésuites jamais. » Bien que ces niaiseries eussent trouvé quelques badauds pour les applaudir, les trois orateurs, y compris M. Carnot, ne furent pas jugés de force à affronter un auditoire moins complaisant, et le Comité renonça désormais à les produire dans les réunions publiques.

Les républicains modérés se tenaient à l'écart de ces manœuvres en les déplorant. L'oligarchie qu'ils personnifiaient n'avait d'autre alternative que de contempler son impuissance ou de se renier soi-même, en fusionnant avec les Socialistes. Les Montagnards ne se sentaient pas moins envahis et submergés dans ce déluge de démocratie. Tout se faisait à côté d'eux, en dehors d'eux, et sans eux. Ces prétendus chefs du peuple, le peuple les dédaignait, les reléguait, les oubliait. Ils publièrent un manifeste : ce ne fut pas assez, il leur fallut adhérer expressément aux candidatures du Comité socialiste. On fit mieux encore, et, soit pour prévenir les interpellations indiscrètes, soit pour épargner aux candidats des controverses publiques avec leurs électeurs, on imagina d'exhiber chaque soir, dans une des salles de réunion, les principaux représentants de la Montagne. La tournée commença le 26 février par'la salle Montesquieu, où présidait un sieur Fiquet, ancien boulanger et marchand de vin, condamné à Versailles, le 11 août 1847, à trois mois de prison, pour détournement et abus de confiance, et qui par conséquent était déchu de son droit d'électeur. On vit ce jour-là MM. Michel (de Bouj'ges) , Péan, Joly père, Baune, Lagrange, Boysset, Savoye ; le lendemain, à la salle Martel, il vint cinquante Montagnards, parmi lesquels Bancel , Baudin, Lasteyras, Emm. Arago; à Montmartre, Michel (de Bourges) et Bancel tinrent un langage tel que le procureur général demanda à l'Assemblée l'autorisation de poursuivre ces deux représentants. Les explications qu'ils donnèrent équivalant à un désaveu, l'Assemblée passa

outre. L'éloquence des clubs se mit d'ailleurs à une allure moins extravagante ; mais quelle sécurité pouvait inspirer cette modération de circonstance, lorsque, le 4 mars, dans la salle Martel, on entendait ces singulières paroles : « Si le Socialisme arrive au pouvoir et qu'il se trouve placé dans une nécessité cruelle, au moins il jugera! » Il jugera ! sera-ce à la façon des tribunaux de Septembre ou de Prairial ?

Du côté des conservateurs, V Union électorale, qui avait fonctionné en mai et en juillet 1849, se concerta de nouveau avec le Comité de la Presse modérée. Les premiers noms qu'elle agréa furent ceux de MM. Fernand Foy, ancien pair de France sous la dynastie de Juillet et fils du général Foy; de Chabrol-Cliaméane, candidat des légitimistes, et Bonjean, jurisconsulte, représentant de l'Isère à la Constituante et ami du prince Louis. Cette liste manquait d'unité comme la majorité d'où elle émanait. Le Napoléon en signala le péril, et, pour le détourner, il présenta une autre liste où M. Arrighi, duc de Padoue, et M. de la Hitte, ministre des affaires étrangères, étaient joints à M. Bonjean. « Nulle autre liste, ajoutait-il fièrement, n'aurait ni notre appui ni notre adhésion. » Cette roideur de ton ne resta pas sans récompense ; on laissa de côté M. de Chabrol-Chaméane, et la nouvelle liste, composée de MM. Fernand Foy, de la Hitte et Bonjean, fut soumise, comme l'année précédente, aux Comités d'arrondissement, qui l'approuvèrent par 61,292 voix.

IV. — Le scrutin eut lieu le 10 mars; les résultats de Paris furent connus le 12, à cinq heures du soir.

Les trois candidats de la liste socialiste étaient élus, mais dans l'ordre inverse de celui dans lequel ils avaient été présentés : M. Carnot, le premier, avec 132,297 voix; Vidal, le second; Paul de Flotte, le troisième, avec

126,982 voix dont 6,583 données à Tinsurgé de juin par l'armée de Paris, qui n'en donnait que 5,863 à M. de la Hitte, ministre et général. Cependant les conservateurs ne méritaient aucun reproche : leur discipline avait dépassé celle de leurs adversaires ; leur échec à Paris n'en était que plus sensible.

Dans les départements, sur vingt-huit représentants à élire, dix conservateurs avaient remplacé un nombre égal de Socialistes ; pour les dix-huit autres sièges, les électeurs avaient persévéré dans le même sens qu'aux élections générales. Ainsi le Bas-Rhin et la Saône-et-Loire renvoyèrent à l'Assemblée onze représentants, dont la couleur politique reflétait celle de leurs prédécesseurs. Un exprofesseur du lycée de Strasbourg, M. Auguste Laboulaye; un instituteur primaire, M. Hochstuhl, étaient élus à titre de protestation contre la loi sur l'enseignement et contre la loi sur les instituteurs primaires; le sergent Commissaire était remplacé par un sous-lieutenant de chasseurs à pied, M. Edmond Valentin, le même qui, depuis la révolution du 4 septembre 1870, devint préfet à Strasbourg et à Lyon. La lutte électorale avait d'ailleurs présenté partout les mémescaractèresqu'à Paris :disciplinedanslesdeux camps, concentration des efforts, partage presque égal des voix'.

î^n résumé, s'il y avait une différence entre les élections générales de mai 1849 et ces élections partielles, elle était à l'avantage du parti de l'ordre, mais il ne voulait ni le

* Dans le Bas-Rhin, le premier élu réunit 56,732 voix, le dernier 54,406; les voix des non-élus vont de 50,114 à 49,594. Dans la Loire, M. Angles, élu, ne dépasse que de 1,000 voix M. Anlide Martin, nonélu; dans le Haut-Rhin, Kestner, 44,502 voix; entre le troisième élu, M. Migeon, 43,792, et le premier candidat non élu, 43,604, l'écart n'est que de 118 voix. Dans l'Allier, il était de 1,500. Dans le Var, les chiffres se suivent de si près que la commission de l'Assemblée dut se livrer à l'examen le plus scrupuleux; il n'y avait que 12 voix d'écart. Saône-et-Loire présente un rare exemple de discipline ; le premier élu avait 61,412 voix, le sixième 61,116.

voir ni en convenir : il aimait mieux se regarder comme vaincu et ne pas chicaner sa défaite. Quelques-uns trouvaient même bon de l'exagérer. « Les Barbares sont à nos portes » , s'écriait le Napoléon, et il affirmait déjà l'opportunité d'unis Brumaire, h^ Assemblée nationale, le Journal des Débats, le Constitutionnel, la Patrie, etc. , signalaient un débordement de socialisme auquel il fallait promptement opposer des digues par des lois contre la presse, contre le suffrage universel. Paris semblait divisé en deux factions hostiles : l'une haïssant le nom même de^ la République 60US laquelle de pareilles élections étaient possibles ; l'autre se promettant une victoire plus complète encore qui réaliserait certaine république rétrospective. Ces sentiments se traduisirent le 23 mars au Théâtre de la République, à la première représentation de la Charlotte Corday, de Ponsard; la critique ' et l'orchestre affectaient de déprécier l'œuvre à cause de ses allures républicaines; le parterre applaudissait Marat.

Cependant, la Voix du peuple, fière de son triomphe, affectait de le porter avec calme; elle recommandait à ses électeurs d'éviter toute manifestation, tout attroupement; la proclamation des résultats du scrutin devant avoir lieu le 15 mars à l'Hôtel de ville, elle conjurait le peuple de ne pas s'y rendre, afin de ne pas donner au préfet de police un prétexte de provocation et de violence. Il semblait, à l'entendre, que l'insurrection fût à la veille d'éclater; que le Gouvernement la désirât et qu'il cherchât une occasion de combat. On parlait tantôt d'un renouvellement complet du ministère, tantôt de la translation du Gouvernement à Tours.

Aucune de ces menaces, aucun de ces bouleversements annoncés ne se réalisa. Mais le Président et la majorité se

1 Jules Janin lui-même, l'ami intime de Ponsard, suivait le courant. Cf. Charlotte de Corday et les Girondins, par Gh. Vatkl. (Pion, 3 vol. in-S".) , ,

rapprochèrent, et le gage de cette réconciliation fut le remplacement du ministre de l'intérieur, M. Ferdinand Barrot, ami intime du Prince, par M, Baroche, l'un des représentants les plus sympathiques à la majorité. Membre de l'opposition dynastique dans la dernière année du règne de Louis-Philippe et bâtonnier de l'ordre des avocats, signataire de l'acte d'accusation du 22 février, il avait tenu au barreau de Paris et à l'Assemblée constituante une place asâez éminente pour que Louis Bonaparte, en prenant possession de la présidence, le nommât aussitôt aux fonctions de procureur général près la cour d'appel de Paris. 11 siégea en cette qualité à la haute cour de Bourges et à celle de Versailles; il y montra plus d'honnête énergie que d'adresse. Modéré de caractère, sans convictions politiques arrêtées, esprit facile et assoupli encore par les affaires, discoureur plutôt qu'orateur, M. Baroche avait dû cependant à la loyauté de son attitude comme à sa fermeté devant le parti révolutionnaire d'être élu deux fois vice-président de l'Assemblée législative.

Le 17 mars, le général d'Hautpoul convoqua au ministère de la guerre vingt-cinq représentants, parmi lesquels MM. Thiers, Berryer, Molé,de Montalembert, de Broglie, Buffet, Jules de Lasteyrie, c'est-à-dire les chefs de la majorité parlementaire, pour aviser, de concert avec les ministres, aux mesures que suggéraient les circonstances. La principale préoccupation , celle des représentants comme des journaux conservateurs, fut de chercher les moyens de restreindre et d'épurer le suffrage universel; mais cette tâche ardue et périlleuse exigeait beaucoup d'études préparatoires. Deux projets de loi seulement sortirent élaborés de ces conférences, l'un sur le cautionnement et le timbre des écrits périodiques, l'autre sur les clubs. Le premier reproduisait le décret du 9 août 1848 rendu sur l'initiative de M. Senard , alors ministre de

Cavaignac, mais il élevait le chiffre du cautionnement de 24,000 à 50,000 francs pour les journaux des départements de la Seine, de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne, auxquels celui du Rhône était ajouté pour la première fois. On maintenait, pendant les quarante-cinq jours qui précèdent l'élection , la libre circulation des listes électorales et des professions de foi des candidats; mais, même durant cette période privilégiée, le colportage d'autres écrits était interdit. Le timbre, aboli par décret du 4 mars 1848, était rétabli. Quant à la loi sur les clubs, elle se bornait à proroger celle du 19 juin 1849, en y ajoutant une interdiction relative aux réunions même électorales qui seraient de nature à compromettre la sécurité publique.

Dès le 21 mars, ces deux projets furent présentés à l'Assemblée avec demande d'urgence. Le plus mal accueilli des deux fut le projet concernant les clubs. N'étaient-ce pas les Montagnards qui, dans ces derniers jours, avaient contribué aux troubles, aux excès que le projet de loi aspirait à combattre et à réprimer? Aussi, pendant la lecture de l'exposé de motifs, éclataient les exclamations, les dénégations les plus violentes. « Vous n'avez jamais manqué, leur disait le président, M. Dupin, de vous associer par vos interruptions à tous les désordres qu'on a dénoncés ici. » M. Crémieux combattit l'urgence; les mêmes interruptions traversèrent la réponse de M. Baroche. « Vous ne l'emporterez pas, s'écria M. Dupin, je lutterai avec vous à extrémité. Je maintiens la liberté de la tribune, et je mettrai en relief aussi souvent qu'il le faudra que vous êtes les ennemis de cette liberté que vous avez l'air de défendre. » M. Crémieux rappelait au ministre sa campagne de 1848 en faveur du droit de réunion : « Est-ce M. Crémieux, répliqua M. Baroche, est-ce moi qui ai changé? Mais si nous avons un moment parlé le même langage, nous n'avons jamais eu la même pensée. «

Sur les deux projets, l'urgence fut déclarée (21 mars);

mais , comme si la majorité craignait de leur imprimer un caractère de précipitation et de rancune, les mêmes questions qui, l'année précédente, avaient été élaborées, discutées et votées presque sur Theure et en quelques jours, elle ne les discuta cette fois que deux et même trois mois après la déclaration d'urgence.

Le même jour (20 mars), l'Assemblée valida les élections de la Seine. M. Denjoy ayant exprimé des doutes sur la capacité légale de M. de Flotte comme ancien transporté, le ministre de la justice, M. Rouher, répondit que la mesure dont M. de Flotte avait été l'objet, n'ayant aucun caractère judiciaire, n'avait pu altérer les droits civils du candidat. C'était sous cetle réserve expresse, il est juste de le rappeler, que le général Cavaignac avait présenté le décret de transportation. L'Assemblée passa outre. Quelques jours après (6 avril), elle valida également les élections du Haut-Rhin, malgré les libelles et les violences dont elles avaient été l'occasion dans les deux camps. Il n'en fut pas de même pour Saôneet-Loire : au mépris du principe de la permanence des listes, neuf mille électeurs avaient été inscrits avant l'époque légale de la révision annuelle des listes (31 mars) et avaient voté. L'élection annulée, il y avait donc lieu de convoquer à nouveau les électeurs de Saône-et-Loire ; de plus, M. François Vidal ayant été élu dans le Bas- Rhin en même temps que dans la Seine, le comité démocratique estima la lutte plus facile et plus avantageuse à soutenir à Paris que dans un département, et il invita M. Vidal à opter pour le Bas-Rhin (!•' avril). Ainsi, à peine hors des agitations électorales, le pays s'y trouva de nouveau rejeté : ces deux scrutins furent fixés au 28 avril.

V. — h' Union électorale prit les devants; mais, au lieu de convoquer à nouveau les comités d'arrondissement,

elle se contenta de désigner pour candidat le premier des non-élus, M. Fernand Foy; MM. de la Hitte et Bonjean se retirèrent. Cependant, le nom de M. Fernand Foy ne satisfaisait pas les légitimistes; après avoir subi l'exclusion de M. de Chabrol-Chaméane, lors du dernier scrutin, il leur semblait dur que, pour prix de leur résignation, pn leur imposât le nom d'un orléaniste, fils d'un homme qui s'était signalé par une opposition acharnée à la Restauration. Au milieu de ces récriminations, M. Thiers recommaniiait l'union et l'abnégation , préceptes commodes pour celui qui retrouvait dans le nom de Foy le souvenir de luttes communes; M. Berryer réservait son concours. Le Gouvernement s'étonnait aussi que des projets de loi, déclarés d'urgence, ne sortissent pas des bureaux, et que la majorité lui refusât les moyens de défense dont il avait besoin ou les ajournât à une époque où la nécessité en serait passée. Le Napoléon se plaignait avec amertume, et, dans le même temps, le Président ordonnait l'érection d'une statue au maréchal Ney sur la place même où il avait été fusillé, sans paraître se soucier que, parmi ses nouveaux amis, se trouvaient d'anciens pairs de France qui avaient prononcé la peine de mort contre le maréchal. Le Comité démocratique socialiste n'était pas moins partagé et moins incertain. Le suffrage universel ayant donné le premier rang à un républicain modéré, fallait-il, suivant ses indications, présenter Dupont (de l'Eure), personnage oublié et vieilli que les honneurs du Gouvernement provisoire n'avaient pas relevé de son insignifiance? ou bien Goudchaux, qui, le premier, avait fulminé l'excommunication contre les ateliers nationaux et le Luxembourg? ou bien encore Armand Marrast, qui, le V 16 avril, avait combattu la démagogie, et qui, le 23 juin, l'avait diffamée dans une proclamation? Ces trois candidatures furent écartées tour à tour. Douze heures durant, du 13 au 14 avril, le conclave discuta, déUbéra,vota:Gabet

réunit le plus grand nombre de suffrages, puis Daniel le soldat, enfin M. Emile de Girardin, mais aucun n'obtint la majorité.

Il y avait un romancier, naguère contempteur du peuple, des révolutions, du philosophisme et de Voltaire, plus récemment courtisan des vices populaires et grossier calomniateur du catholicisme et de la Compagnie de Jésus. A la veille de 1848, le Journal des Débats voulut disputer au Constitutionnel le lucratif privilège des feuilletons scandaleux, et publia ces Mystères de Paris où les plus viles et les plus répugnantes peintures se mêlent au tableau de vierges idéales égarées dans les mauvais lieux. Le lendemain de la révolution, ami de Sobritr, protégé de la Commune de Paris, membre, avec Albert, Lamennais et Béranger, de la Commission des dons et offrandes à la patrie , frayant avec le Luxembourg, malgré toutes ces alliances, le baron Eugène Sue, candidat à Paris, n'avait obtenu que 35,583 voix. D'ailleurs, de titres politiques, il n'en avait point, à moins qu'on ne lui comptât les Mystères du peuple que publiait le Siècle, et où le servilisme envers sa nouvelle idole rachetait peut-être les impertinences aristocratiques de ses débuts. Tel fut l'étrange candidat que choisit le conclave. Ce n'était ni un socialiste, ni un républicain, ni un ancien insurgé, ni un sous-officier, ces deux derniers titres qui dispensaient d'en avoir d'autres : c'était un homme célèbre qui compterait autant de suffrages qu'il avait eu de lecteurs.

Contre cette popularité tapageuse, M. Fernand Foy pouvait-il lutter avec avantage? U Union électorale s'obstinait avec amour-propre, mais l'opinion la délaissait et cherchait ailleurs. Soudain, au milieu de cet embarras, un nom surgit, qui n'était ni d'un littérateur, ni d'un homme politique; mais, inconnu la veille, il était le lendemain dans toutes les bouches.

Le 24 juin 1848, vers trois heures de l'après-midi.

M. Bonjean montait à la tribune et racontait le trait suivant : « Un ancien soldat, décoré de la Légion d'honneur, se trouvait dans les rangs de la garde nationale avec son fils aîné. Le fils est frappé d'une balle : le père le prend dans ses bras pour l'emporter chez lui. Au même instant, une seconde balle arrive et frappe le jeune homme de mort. Que fait le père? Il va chercher son second fils et lui remet dans les mains le fusil de son frère aine qui vient d'être tué. Le nom de cet héroïque citoyen est Leclerc, de la 3' légion. » C'était le 23 juin, dans la matinée, à la barricade de la porte Saint-Denis (t. I, 370), que s'était produit cet acte de dévouement; la 3' légion avait honoré d'un monument par souscription son jeune camarade, Georges Leclerc, puis l'oubli était venu. Ce fut encore M. Bonjean, candidat malheureux de la veille, qui eut l'esprit et la générosité de se souvenir de l'héroïque et modeste garde national. Son nom n'était pas plus obscur que celui de Paul de Flotte, et si celui-ci voulait dire : glorification de l'insurrection, l'autre ne signifiait-il pas : résistance à l'insurrection , courage civique , protestation contre la guerre civile?

La Voix du peuple et ses inspirateurs ne se méprirent pas sur le danger de cette candidature, et se mirent à l'attaquer chaque jour. A les entendre, la bourgeoisie rouvrait le champ des luttes civiles, elle évoquait des souvenirs de sang, elle ranimait des divisions oubliées. On opposait Leclerc à Paul de Flotte : quelle différence ! Ce n'était pas comme combattant de Juin que Paul de Flotte avait été acclamé , mais comme transporté ; le peuple avait protesté, non pas en faveur de l'insurrection, mais contre la violation de la justice. De l'examen de la candidature, on passait à celui du candidat. On discutait son héroïsme, on comptait ironiquement les balles qu'avait reçues son malheureux fils, on contestait ses paroles, les certificats se combattaient. Leclerc, bien

conseillé ou naturellement modeste, racontait simplement l'acte dont il était le héros et ne craignait pas dé réduire la légende à des proportions plus humaines.

Malgré l'enthousiasme avec lequel s'était exprimé le vœu public, V Union électorale tarda à s'y rendre, comme si, à l'instar du Conclave démocratique, elle aspirait à retenir la dictature des comices. Elle parut abandonner M. Fernand Foy, mais pour proposer sept candidats : MM. Foy, Bonjean, Persil, d'Arbouville, Marie, de Gha« brol, et au dernier rang, Leclerc; sur ces noms devait avoir lieu un scrutin préparatoire. L'opinion n'accepta pas ce compromis, où la candidature Leclerc risquait de sombrer; V Union fut délaissée et désavouée bientôt par ses propres membres. Il s'organisa une réunion de trois cents députés ou officiers de garde nationale (22 avril) qui répudia V Union électorale et ses essais d'autocratie; le général Bedeau déclara solennellement qu'il adoptait la candidature. Leclerc; le Napoléon s'y rallia; M. Dufaure, les généraux Gavaignac, Lamoriciére, Changarnier firent de même. Le Siècle essaya de présenter M. Affre, ancien représentant à la Constituante et frère de l'archevêque martyr: M. Affre refusa. Enfin, M. Fernand Foy, quoique d'assez mauvaise grâce, se décida ^ décliner les suffrages et invita les électeurs à reporter leurs voix sur Leclerc. Ce désistement ne se produisit que le 26 avril, c'est-à-dire l'avant-veille de l'élection, et il eut même besoin d'être renouvelé le jour même, M. Foy ayant, dans l'intervalle, publié deux lettres qui semblaient se contredire.

A l'acharnement que montraient leurs adversaires, les conservateurs se considérèrent comme assurés du succès. Leclerc devint le héros du jour. On tirait de l'ombre les détails de sa vie. Engagé volontaire en 1808, il avait fait les campagnes d'Espagne; il avait été blessé au siège de Badajoz et plus tard à Waterloo. Combattant de 1830,

il avait reçu la décoration de Juillet, On l'attaqua dans sa probité commerciale. Un ancien président du tribunal de commerce, M. Devinck, et d'anciens associés, attestèrent que son honneur de négociant était sans tache. Le 2G avril , des délégués de tous les arrondissements de Paris apportèrent les témoignages d'adhésion les plus rassurants et l'espérance d'un triomphe certain. Déjà on l'avait escompté, et Leclerc, simple candidat, était admis aux réceptions du président de l'Assemblée.

Sur ces entrefaites, une déplorable catastrophe, qui n'aurait dû être l'occasion que d'un deuil commun à tous les parlis, vint alimenter encore leurs animosités réciproques.

VI. — La ville d'Angers est située, comme on sait, sur la rive gauche de la Maine. Elle communique avec l'important faubourg de la Doutre qui borde l'autre rive au moyen de trois ponts : en amont le pont de la Haute- Chatne, au centre le Grand-Pont, l'un et l'autre en pierre; le troisième, en aval, celui de la Basse-Chaine, qui donne accès dans la ville aux deux routes de Nantes et de Rennes, n'était alors qu'un pont à plancher de bois suspendu à des piles de fonte par des faisceaux de fil de fer.

Le 16 avril, à dix heures trois quarts du matin, le premier escadron du 5° hussards venait de franchir le pont de la Basse-Chaîne; une demi-heure après, le 3* bataillon du 11' léger, arrivant de Rennes, se présentait sur la rive droite. Une pluie violente tombait par rafales; un vent de sud-ouest qui soufflait en tempête agitait à la fois le tablier du pont et les eaux débordées de la Maine, fort large à cet endroit. Tambours et musique se taisent : le bataillon s'avance par demi-sections de douze hommes de front. On a rompu le pas; mais, par une hâte bien naturelle sous cet ouragan de pluie, les distances ne sont pas gardées, les rangs se serrent, l'allure devient rapide et

tumultueuse. Ballottés à droite et à gauche par les oscillations du pont, les soldats marchent tête baissée et comme des gens ivres. Déjà le peloton de voltigeurs, les sapeurs, les tambours, les premières files des musiciens avaient touché l'autre rive, lorsqu'un craquement se fait entendre, pareil, a-t-on dit, à un feu de peloton mal exécuté; les câbles de retenue de .la rive droite se brisent et laissent échapper le tablier. Brusquement renversés en arrière, les soldats tombent les uns sur les autres : le tablier s'affaisse d'un coup, s'enfonce sous l'eau, remonte, redescend encore; chaque secousse précipite de nouvelles victimes. La plupart ne savent pas nager; les autres, déjà blessés par les baïonnettes de leurs camarades, luttent avec peine contre leurs étreintes désespérées et confondent leurs efforts dans un horrible désordre. Les derniers rangs des musiciens, le lieutenant-colonel à cheval, l'élatmajor, qui marchaient en tète, eurent une chute plus douce, tombèrent un à un, près de la rive; on les secourut aisément. La 4* compagnie, à peine engagée sur le pont, souffrit peu , mais la 1'% la 2' et la 3" (487 hommes) roulèrent presque tout entières dans les flots. 11 était onze heures et demie.

De toutes parts les secours arrivent : mariniers travaillant sur le port et qui se jettent dans des barques; médecins, prêtres prodiguant les soins de leur ministère; soldats du 57" et du 72* de ligne casernes dans le voisinage; sœurs de la Présentation et de Saint-Vincent de Paul amenant des voilures, des civières et de quoi suffire aux premiers pansements ; enfin et surtout ceux de ces malheureux soldats qui, échappés du désastre, tentaient d'y arracher leurs camarades. En quelques heures , vingtneuf blessés furent portés à l'hôpital ; les habitants se disputaient.les survivants et les moins gravement atteints. L'appel du soir constata deux cent vingt-deux hommes disparus, dont un capitaine, deux Heutenants, un sous-

lieutenant et le porte-drapeau. Les trois compagnies décimées ne comptaient plus chacune que de quinze à vingt hommes.

L'heure des funérailles n'avait pas sonné que des journaux de Paris, de Nantes, d'Angers même, avaient déjà imputé cette catastrophe à une imprudence telle de l'administration, qu'elle eût ressemblé à une horrible préméditation. «Le 11* léger avait, disait-on, exprimé à Rennes des votes démocratiques , et c'était pour l'en punir qu'on le dirigeait sur l'Algérie; le pont suspendu n'était pas la route ordinaire des troupes ; pourquoi avoir permis ou imposé le passage par cette voie dangereuse et dans un moment de tempête? On n'avait pas craint de laisser aux éléments ou au hasard la responsabilité d'un désastre qui débarrassait l'ambition du Président d'un régiment suspect et incommode. »

Soupçons odieux, assertions inexactes. Le pont de la Basse-Chatne était si bien la route ordinaire des troupes qui arrivaient du nord , qu'un escadron de cavalerie l'avait franchi quelques instants avant le 11* léger. Par ce pont, les troupes accédaient à des voies larges, faciles aux évolutions, voisines d'ailleurs des casernes de l'Académie et de la Visitation où elles devaient loger. Au contraire, par le Grand-Pont , elles s'engageaient dans des rues étroites , tortueuses et montantes qui les éloignaient de leurs quartiers. L'ordre de marche avait été envoyé avant qu'éclatât la tempête et qu'on pût même la pressentir (lettre du lieutenant-colonel Simonet). Et quand les administrations civile et militaire auraient tenté de soustraire ces troupes au contact et aux acclamations démagogiques de certains quartiers, en quoi eussent-elles été répréliensibles? L'ordre public y était intéressé non moins que la discipline militaire. Pourquoi laisser compromettre dans des criailleries de carrefour l'honneur d'un régiment qui comptait de si beaux états de service?

L'un des premiers régiments rentrés à Paris après la révolution, il avait défendu l'Assemblée au 15 mai; dans la bataille de Juin, il avait perdu cinquante-quatre bommes à la barricade du faubourg Saint-Martin; c'était lui, le colonel Thomas à sa tête, qui avait enlevé la barricade de la barrière Fontainebleau , derrière laquelle venait de s'accomplir l'horrible assassinat du général de Bréa; au 13 juin 1849, c'était encore lui qui avait emporté la barricade du GonseiTvatoire des Arts et Métiers.

Les obsèques eurent lieu le 18 avril. Entre deux haies de gardes nationaux, les tristes dépouilles quittèrent l'hôpital Saint-Jean sur vingt-sept chars, les premiers accompagnés de deux soldats du bataillon, à l'avant et à l'arrière , les derniers sans escorte, faute de survivants pour leur rendre cet honneur suprême ! Les blessés marchaient à la suite, et à leur tète, soutenu par deux soldats, le lieutenant-colonel Simonet, neveu de Kosciusko et blessé de Leipzig. Puis venaient le clergé de la cathédrale et des paroisses, le commandant Fleury, officier d'ordonnance du Président; le général d'Uzer, commandant la subdivision; le colonel Thomas, les autorités de la ville, les troupes casernées à Angers et une foule immense. Toutes les boutiques étaient fermées sur le parcours du cortège. Après la cérémonie religieuse, il s'achemina vers le cimetière de l'Est. Commencé à midi, le service ne fut terminé qu'à la nuit. Dans la soirée de ce triste jour, le président de la République arriva à Angers, accompagné du ministre de la guerre et du général Gastellane. Le lendemain, il visita les blessés à l'hôpital Saint-Jean et se rendit à la caserne Saint-Nicolas où avaient été recueillis les débris du bataillon : il distribua quelques récompenses.

Cette catastrophe fut un deuil public. L'Assemblée vota un crédit de 150,000 francs en faveur des blessés et des familles des victimes: la garde nationale de Paris,

voulant manifester sa sympathie pour l'arme'e et son union avec elle, organisa une souscription qui s'éleva promptement à 137,000 francs; une souscription nationale en réunit 435,000. Pie IX venait à peine de rentrer à Rome. Aussitôt que lui parvint la nouvelle du désastre, il envoya une somme de 10,000 francs et fit célébrer à ses frais un service solennel à Saint-Louis des Français '.

YII. — Cependant l'heure du scrutin allait sonner (28 avril). Le nouveau ministre de Tintérieur, M. Baroche, n'avait marchandé ni son activité, ni son énergie. Les listes électorales, à la suite de la révision annuelle, réduites de vingt mille noms indûment inscrits; plusieurs réunions électorales fermées, spécialement dans les quartiers excentriques; les marchands de journaux et les colporteurs, surveillés de près, astreints à produire leur autorisation tant pour la vente des journaux en général que pour celle de telles ou telles feuilles ; la Voix du Peuple subissant saisie sur saisie ; Proudhon, détenu par faveur à la Conciergerie, transféré à la citadelle de Doullens : toutes ces mesures témoignaient de la ferme volonté de lutter avec le désordre, mais, suivant l'usage, elles ne produisaient sur les électeurs que peu d'effet ou même un effet contraire à celui qu'on en attendait.

* Voir, au Moniteur du 14 août 1851, un rapport sur la répartition • des secours. — Une haute colonne en pierre, à volutes doriques, dans le cimetière de l'Est, à Angers, indique la place où ont été inhumées les victimes : leurs noms sont inscrits sur le fût. Le socle est en granit ; on y lit ces mots : 16 avril 1850. La ville cC Angers au 11« régiment d' infanterie légère. Toiit auprès, un long tumulus gazonné et entouré de cyprès recouvre cette immense hécatombe. — Le pont dont il s'agit avait été reçu le 16 juillet 1839, après une demi-épreuve qui n'avait pas été favorable. Il avait été réparé en 1849. Les ingénieurs des ponts et chaussées déclarèrent que les parties apparentes, celles qu'il était possible de visiter, étalent dans le meilleur état. Après l'événement, on constata que les fils de fer étaient gravement oxydés. Le pont a été presque immédiatement reconstruit en pierre.

L'élection du 28 avril, dans la Seine comme en Saôneet-Loire, confirma celle du 10 mars. A Paris , Eugène ' Sue réunit 126,452 voix; Leclerc, 117,943. En Saône et- Loire, le second résultat fut identique avec le premier, avec cette seule différence que le rédacteur du Père Duchêne et de la Voix du Peuple, M. Colfavru, remplaça sur la liste des élus M. Isidore Buvignier, interdit de ses droits civiques par une condamnation récente en cour d'assises. « La République l'emporte, s'écria la Voix du Peuple (l" mai) ; il faut que le peuple sanctifie par son calme la nouvelle victoire que vient d'obtenir le droit. Que le peuple s'en souvienne ! Le parti républicain est le parti de l'ordre ! »

L'avènement du nouveau parti de l'ordre, ses triomphes réitérés et ceux que paraissait lui réserver l'avenir, la coalition formée entre le prolétariat, la petite bourgeoisie, certains groupes de commerçants et l'armée elle-même , ces tristes symptômes provoquaient un douloureux étonnement et une panique générale. En six semaines, le 5 pour 100 avait baissé de 7 francs, et le 3 pour 100 de 4 francs; les commandes étaient suspendues ; les dépôts à la Caisse d'épargne avaient considérablement diminué. Si les élections à la Constituante et à la Législative avaient inspiré une assez favorable idée du suffrage universel, ses récentes manifestations en révélaient le fond et les périls. Mais la Constitution le défendait contre toute atteinte, et, à défaut d'un remède radical, on n'avait la ressource que de palliatifs. Le Journal des Débats, V Assemblée nationale, le Siècle même s'empressaient de signaler les vices et les lacunes de la loi électorale. C'était comme un haro général, et, de même qu'en 1848 le cri de Vive la Réforme! avait abouti à une révolution et au suffrage universel, en 1850, la lassitude et le dégoût de cet instrument de destruction sociale ralliaient contre lui tous les partis conservateurs.

Le suffrage universel avait été établi brusquement, sans transition, par une révolution inattendue et comme sous la dictée de la multitude entraînée. Étonné, incertain au 23 avril 1848, il avait nommé une Assemblée jugée réactionnaire par les républicains ; entre le 23 avril et le 10 décembre, il s'était donné tout de suite aux opinions extrêmes. Le 10 décembre, en élisant un prince pour président de la République; le 13 mai 1849, en n'accordant ses faveurs dans d'inégales proportions qu'aux socialistes et aux monarchistes; le 10 mars et le 28 avril 1850, en faisant régner son caprice souverain sur le champ de lutte électoral, chacun de ses efforts avait eu l'allure d'un coup d'État et jeté la France tantôt à droite, tantôt à gauche, par de brusques et douloureuses secousses.

N'y avait-il donc rien à faire? Quelques hommes , n'ayant reçu mandat que de l'occasion et de leur audace, n'avaient pas craint , dans le tumulte d'une révolution qu'ils ne dirigeaient pas, de décréter une institution qui livre les destinées de la nation aux aventures de l'intrigue et de l'ignorance, et une majorité de cinq cents représentants du peuple, fille du suffrage populaire , armée d'une force prépondérante dans une assemblée constitutionnelle, n'aurait pas le droit, au cours d'un mandat qui n'a pas encore atteint la moitié de sa durée, de reviser ce décret improvisé et, ne pouvant détruire l'institution, d'en corriger énergiquement les vices ! Hélas ! tâche bien difficile encore ! Le scrutin de liste était jugé : « Savezvous qui a inventé ce piège où l'on prendrait vingt peuples libres?... C'est une réunion de sept à huit journalistes nomades d'opinions, déracinés de leurs villes, de leurs villages, noyés dans une capitale. Ces journalistes, la veille des élections, tremblant d'être oubliés par des quartiers de Paris ou par des départements auxquels ils avaient à demander une adoption hasardeuse, se sont dit

sans y réfléchir : Enlevons l'élection au peuple! Donnonsla aux clubs ! Imaginons le scrutin de liste! La représentation ne sera plus au plus digne, mais au plus remuant!» Voilà Ce qu'écrivait du scrutin de liste l'un des membres du Gouvernement provisoire , l'un des signataires du décret du 5 mars, Lamartine, repentant de son œuvre*. Mais le scrutin de liste était consacré par la Constitution. Il en était de même du vote au chef-lieu de canton, dont la division en circonscriptions ne diminuait que bien peu les inconvénients et les difficultés. Là, encore, la Constitution se dressait comme un écueil oij venaient se briser toute tentative de réorganisation et tout remords de l'expérience.

Quelque pressantes que fussent les réformes, fallait-il se résigner à des vices que la Constitution rendait sacrés ; fallait-il les supporter, en souffrir, en mourir, en attendant et l'époque légale de la révision et cette majorité idéale qui en était l'inabordable condition?

Le ministère ni la majorité ne le pensèrent. Le 4 mai, le Moniteur contenait la note suivante : « Le ministre de l'intérieur vient de former une commission chargée de préparer un projet de loi sur les réformes qu'il serait nécessaire d'apporter à la loi électorale. Cette commission est composée de MM. Benoist-d'Azy, Berryer, Beugnot, duc de Broglie, Buffet, de Cbasseloup-Laubat, Daru , Léon Faucher, Jules de Lasteyrie, Mole , de Montalembert, de Montebello, Piscatory, de Sèze, général de Saint- Priest, Thiers, de Vatimesnil, représentants du peuple. La commission doit se réunir demain au ministère de l'intérieur pour commencer immédiatement ses travaux.»

* Conseiller du peuple, 1850. Lamartine oublie de dire que le scrutin de liste a été décrété le 5 mars, c'est-à-dire un mois et demi avant les élections et non la veille, et que, si des journalistes ont eu quelque influence dans la rédaction de ce décret, Lamartine y a eu, lui aussi, sa grande part de responsabilité.

Le jour même que la commission des Dix-Sept entra en fonction, le Napoléon suspendit sa publication. Etait-ce une preuve d'égards pour la majorité? On peut le croire, bien qu'une vulgaire prudence de caissier eût conseillé la mesure'.

Avec une rapidité tiont il existe peu d'exemples, surtout en matière si grave, le ])rojet de loi soumis le 5 mai aux délibérations de la commission fut, dès le 8, rapporté devant l'Assemblée. Tandis que les lois sur les clubs et sur la presse languissaient encore dans les bureaux, malgré la déclaration d'urgence, la loi électorale prenait le pas et allait être discutée et votée la première. Il est évident, par celte précipitation même, que la commission du 17 mars, celle qu'avait convoquée le général d'Hautpoul, avait légué un travail approfondi et complet à la commission qui lui succédait. Et, si l'on cherchait le motif des lenteurs que subissaient les lois sur les clubs et sur la presse, quelles que fussent les instances du Gouvernement pour les faire voter, on le trouverait sans doute dans la nécessité où se croyait placée la majorité d'exiger un gage du Gouvernement et de se mettre en garde contre ses hésitations.

Sur quelques points le projet n'était qu'une révision de la loi du 18 mars 1849. Les cas d'incapacité ou d'indignité étaient étendus aux mendiants et vagabonds, condamnés comme tels; aux condamnés pour vol , escroquerie, abus do confiance, attentats aux mœurs, etc., quelle que fût la durée de t emprisonnement * ; aux con-

* K Le journal le Napoléon : année 1851, vente et abonnements, 25,407 fr. 84 c. Dépenses, 83,iJ07 fr. 84 c. Perte pour le président: 58,500 fr. Rédacteurs : Laya, Lherminier, Romieu, d'Alaux (?), Grégoire, Brugnet, Monclar, Reybaud (?), Lafont , Damery, Briffaiilt; gérant : Jac<juier.- » Papieis de la famille impériale, II, 114.

* D'après la loi de 1849, pour encourir l'incapacité, il Fallait avoir été condamné à « trois mois de prison au moins ».

damnés pour rébellion, outrages envers les dépositaires de la force publique ou pour délits prévus par les lois sur les attroupements et les clubs, etc. Pour ne pas multiplier ' les crises électorales, le délaide convocation, en cas de vacance, était prolongé de quarante jours à six mois. Enfin, les votes de l'armée ayant obtenu une publicité regrettable, le projet statuait que, pour en conserver le secret, les bulletins des militaires seraient portés au cbeflieu et confondus dans l'urne avec ceux des citoyens.

Mais, à côté de ces dispositions utiles, opportunes, que rexpérience suggérait et qui ne se heurtaient à aucun texte de la Constitution , il en était une vraiment hardie, clef de voûte du projet et qui méritait de susciter une violente irritation dans le parti démocratique. Par le décret du 5 mars , le Gouvernement provisoire n'avait exigé de l'électeur qu'une résidence de six mois dans la même commune; l'Assemblée constituante avait reproduit cette disposition dans la loi organique. Au lieu de cette courte résidence, le projet des Dix-Sept, adopté par le Gouvernement, exigeait un domicile prolongé qu'd portait de six mois à trois ans et pour lequel il établissait un système de preuves spéciales, remplaçant celles de droit commun par l'inscription à la taxe personnelle, ou par la déclaration des parents ou des patrons pour les citoyens non inscrits à cette taxe « Nous avons voulu, disait le ministre, respecter la Constitution, mais en même temps nous avons usé de tout ce qu'elle nous a laissé de latitude et de liberté pour remédier aux imperfections de notre législation actuelle. Si ces changements obtiennent votre approbation , aurons-nous réussi à rassurer les esprits, à faire renaître la sécurité dans les cœurs, à rouvrir pour notre pays les voies de la prospérité? Tel est notre vœu et notre espoir. S'il en était autrement, ce qu'à Dieu ne plaise, nous aurions au moins la conviction d'avoir tenté loyalement et sans arrière-pensée tout ce

que la Constitution nous permettait d'entreprendre pour assurer au suffrage universel sa sécurité et sa moralité, conditions sans lesquelles il ne saurait être l'expression de la volonté du pays. »

Cette réforme ne blessait-elle pas la Constitution? Tout d'abord on le prétendit, mais sans le démontrer. « Sont électeurs, sans condition de cens, tous les Français âg^és de vingt et un ans et jouissant de leurs droits civils et politiques. » (Art. 25.) On le voit : il n'est qqestion dans cet article ni de résidence ni de domicile. La loi organique (art. 2) exige, il est vrai, une -résidence de six mois : mais quand MM. de Champvans et Mortimer-Ternaux demandèrent une année, est-ce que l'Assemblée, pour écarter leurs amendements, leur avait opposé la Constitution? La question ne relevait donc que du domaine de la loi. Et si, en 1849, le législateur avait eu le droit d'exiger une résidence de six mois, il lui était bien permis de cbanger d'avis, et, suivant les circonstances, de prolonger ou de réduire la durée du domicile.

Mais la porter d'un coup de six mois à trois ans, n'étaitce pas atteindre profondément un droit exorbitant, mais reconnu? Quel serait le nombre des exclus? N'ouvrait-on pas un large champ à leurs rancunes comme à la tentation de les exploiter? N'allait-on pas refouler violemment en arrière la révolution de février, au risque de provoquer une protestation générale qui éclaterait en tempête? Toutes questions d'une gravité singulière, mais d'un caractère plus politique que constitutionnel ; elles intéressaient le régime républicain sans engager le texte de la Constitution ; c'était une entreprise audacieuse , téméraire peut-être , mais ce n'était pas une entreprise illégale.

Les chefs de la majorité qui l'avaient conçue comme les ministres qui s'y étaient associés rencontrèrent une majorité non moins décidée et non moins ferme qu'euxmêmes. Il s'agissait d'une bataille, on le savait, et il y avait

deux ennemis face à face. Sur la demande d'urgence, la gauche opposa la question préalable : 453 voix contre 197 la repoussèrent , et l'urgence fut adoptée. Quelques jours après (15 mai), M. Pascal Duprat interpellait le ministre de l'intérieur à l'occasion d'un retrait de brevet d'imprimeur prononcé contre M. Boulé, condamné trois fois pour avoir publié des journaux sans avoir déposé de cautionnement ou des affiches sans nom d'imprimeur. L'orateur attaquait le passé politique de M. Baroche et ce qu'il appelait « sa défection récente » . Un membre de la commission des Dix-Sept, M. Piscatory, se leva et prit fait et cause pour le ministre : « Je veux, dit-il, tout simplement, très-nettement, très-clairement, en très-peu de mots, dire en mon nom, et j'ose ajouter au nom de mes amis, au nom de la majorité, que nous remercions M. le ministre de l'intérieur de ce qu'il a fait et de ce qu'il a dit. Il y a un acte qu'on blâme devant le pays : devant le pays, nous l'approuvons. Il y a un. acte qu'on dit illégal : devant le pays, nous disons qu'il est légal. H y a des hoijimes qui veulent traduire M. le ministre de l'intérieur devant le pays : devant le pays, nous le louons et nous lui promettons l'appui des gens de cœur, ici et loin d'ici.» Ces paroles, bruyamment coupées par les exclamations de la gauche et par les applaudissements répétés de la droite, engagent M. Piscatory dans des déclarations plus fermes encore : «J'inscris mon nom engrosses lettres à côté du pouvoir, pour être engagé avec lui, compromis avec lui dans la défense de la cause du pays.»

En présence d'une aussi étroite solidarité entre la majorité et le Gouvernement, les représentants de gauche avaient d'avance partie perdue dans l'Assemblée. L'abstention devint leur mot d'ordre : ils refusèrent de prendre part aussi bien à la discussion des bureaux qu'à la nomination de la commission. Toute leur énergie se répandit au dehors. C'est par le pétitionnement populaire qu'ils

voulurent porter des coups plus sûrs à ce qu'ils prétendaient être une violation du droit populaire. Le 12 mai, la Voix du Peuple s'écria : « Pétitions! pétitions! pétitions ! Le temps presse ; un jour, une heure , un moment perdus sont un crime. Debout, tout ce qui a du feu dans la poitrine, de la force dans l'âme ! Debout, tout ce qui veut de la Constitution, tout ce qui est républicain, tout ce qui est peuple ! Debout , Paris et les départements ! Debout, la France entière! Que chaque nom soit un pavé! chaque signature, un fusil! chaque pétition, une barricade ! Et nous verrons quelle armée pourra vaincre cette insurrection du pétitionnement ! » Le 14 mai, les Amis de la Consiitutioîi suivirent : c'était leur rôle ordinaire. Au bas de la pétition qu'ils adressaient à l'Asblée, on lisait les noms de Goudchaux , Marrast, Dupont (de l'Eure), Vaulabelle, etc. M. Emile de Girardin prêcha dans la Presse la politique des démagogues à laquelle il s'était affilié. Toutes ces pétitions, plus ou moins légalement recueillies et signées, arrivèrent à l'Assemblée. Les 14, 17 et 18 mai, des représentants de la Montagne, MM. Rouet, Bourzat, Mathé, Napoléon Bonaparte, Miot, défilèrent à la tribune ; M. Rouet appelait le projet « la loi Baroche »; M. Mathé, « la loi des Dix -Sept »; M. Miot, plus emporté, jetait grossièrement les pétitions sur le bureau, et comme M. Dupin le rappelait à la politesse, il montrait le poing au Président en lui criant à deux reprises : « Monsieur Dupin, il y a vingt ans que vous me faites la guerre! » Quant à Charles Lagrange, il réclamait avec une théâtrale solennité une attention que troublaient tout à coup ses jurements d'estaminet.

Le 18 mai, le rapport était prêt, et Léon Faucher en donna lecture au milieu d'un profond silence. C'était bien l'homme qui par sa décision et son parti pris pouvait risquer l'honneur d'une impopularité inévitable. L'hostilité que son nom rencontrait lui semblait comme un

motif d'en mériter davantage. l\ se jetait tête baissée dans la lutte. « Nous sommes, disait-il, en présence d'une crise, mais il dépend de vous, messieurs, de la conjure!*. En abordant sans retard l'examen du projet de loi qui vous est soumis, vous montrerez que vous n'hésitez pas à sonder le mal et à appliquer le remède. Vous n'êtes placés si haut que pour donner l'exemple ainsi que l'impulsion, et c'est à votre fermeté de relever les courages.» La discussion de l'urgence et, s'il y avait lieu, du fond, fut ajournée au mardi, 21 mai.

VIII. — L'issue de la bataille n'était pas douteuse : pour vaincre, il suffisait à la majorité de veiller sur ellemême. Elle serra ses rangs, traça un ordre de combat inflexible, imposa à tous ses membres une stricte discipline. A peine devait-on admettre quelques légers amendements de détail : on voulait que la loi passât intégralement, telle que les deux commissions l'avaient rédigée. Ainsi, tandis que la loi sur la liberté de l'enseignement s'était développée et n'avait abouti qu'à travers une année entière de discussions et d'examens préparatoires, se pliant à la nécessité des trois délibérations réglementaires, la nouvelle loi qui déplaçait si gravement l'axe du droit public, qui frappait d'incapacité politique plusieurs millions d'électeurs, qui enfin, comme toute mesure soudaine, ouvrait à l'imprévu et aux passions une si large porte, cette loi, rédigée en quinze jours et qu'on allait voter en dix , était abandonnée à la précipitation et à l'aveugle élan d'une majorité, dégagée d'avance des prudents embarras qu'avait organisés la Constitution. Sans doute, une question pareille, dès qu'elle est posée, agite les populations et entretient un certain malaise ; mais estce bien le moyen d'y mettre un terme que d'en brusquer la solution? Dans ces conditions, les esprits ressentent moins

la conviction du mal et la* nécessité du remède ;'ils n'aperçoiventqu'un expédientéphémèreque la force vientimposer. • Celle loi, d'ailleurs, n'avait pas, comme les lois sur la presse ou les clubs, un caractère d'urgence impérieuse et immédiate. Alors que deux années pleines séparaient le pays de l'époque des élections générales , valait-il la peine, pour quelques élections partielles clair-semées de loin en loin, de bouleverser aussi brusquement l'économie de la législation? En imprimant à cette réforme l'allure d'une révolution, la majorité donnait à penser qu'elle n'était sûre de sa force que pour peu de temps et qu'elle se hâtait d'usurper sur l'avenir dans la crainte qu'un avenir prochain n'usurpât sur elle-même.

Après avoir écoulé d'une oreille distraite les menaces de guerre civile de Charles Lagrange et les remontrances du nouvel élu, Paul de Flolle, l'Assemblée déclara l'urgence à une immense majorité (4G1 contre 239), et la discussion générale commença aussitôt.

Cavaignac reproduisit contre la loi l'argumentation républicaine ; il le fit avec gravité, avec fermeté, suivant son usage ; il lui reprocha d'ébranler la base des pouvoirs publics, d'inventer une capacité nouvelle, la capacité domiciliaire, de rétablir le pays légal renversé en 1848. A ce langage sobre et hautain , succédèrent les hyperboles, les images, les phrases apprises, dont se compose l'éloquence à froid de M. Victor Hugo ; en forçant les arguments, il en trahissait la faiblesse; le grandiose, faute d'opportunité, devenait trivial et faisait rire. Quelques jours après, M. Thiers stigmatisait en passant « celle littérature vaine, déclamatoire, née de la corruption des esprits et qui était bien digne de devenir la langue de la démagogie » . M. Jules de Lasteyrie répliqua à l'ancien pair de France avec une vivacité, un entrain de style et un courage qui préludaient à l'impétuosité qu'allait apporter dans la lutte M. de Monlalembert.

LA LOI DU 3i MAI. .37.1

«Non, dit Torateur catholique, nous n'avons pas .voulu porter la moindre atteinte à la Constitution; si nous l'avions voulu, nous sommes hommes à vous le dire, nous vous l'aurions dit. » Serviteur obéissant de la Constitution, il se flattait de la respecter mieux que ces adorateurs idolâtres qui permettaient au socialisme de la prendre pour enseigne ou qui la représentaient toujours comme violée ou près de Tétre. On la rend ridicule, ea faisant de sa violation l'aliment quotidien de la polémique; «on la transforme en une sorte de vestale pour rire, dont la pudeur dérisoire serait la fable des carrefours et la risée des nations » . On la rend odieuse en interposant sans cesse la Constitution entre le pays d'une part et ses vœux et ses besoins légitimes d'autre part. Ce n'est pas assez, on exploite la prétendue violation de la Constitution comme un prétexte pour discuter, pour organiser le droit d'insurrection dans le pays. « On se dit : est-ce ici le lieu, le temps, le moyen? Non, c'est là, c'est demain, c'est ainsi! Faut-il la localiser? Non, il faut la généraliser. On compte les chances, on pèse l'opportunité. Eh bien! soumettre la société à un tel régime, faire intervenir le droit d'insurrection dans la polémique quotidienne comme une éventualité naturelle , c'est lui faire un sort incompatible, non-seulement avec la Monarchie ou la République, mais avec quelque forme de gouvernement que ce soit, mais avec la nature sociale ellemême. »

En face des progrès évidents du socialisme ; quand les républicains, s'ils n'acceptent pas ses doctrines, acceptent du moins ses candidats, l'Assemblée restera-t-elle impuissante ou silencieuse? L'orateur résumait sa pensée dans cette phrase saisissante : « Il faut recommence!- l'expédition de Rome à l'intérieur. » Vis-à-vis de la République romaine, on n'a voulu ni de la neutralité, ni de la complicité, on a fait la guerre; de même, vis-à-vis du socia-

372 l.IVRE SEPTIEMK.

lisme, il faut faire la guerre « franchement, loyalement, énergiquement, la guerre légale par tous les moyens que la justice ne réprouve pas et que la Constitution permet, la guerre légale pour empêcher la guerre civile » . Les ennemis qu'on combattait en juin 1848, que combattait le général Cavaignac, se sont relevés : « Où sont ceux qu'il a vaincus, ceux qu'il a châtiés, ceux qu'il a transportés, où sont-ils? à ses côtés! Il a voté hier avec eux contre nous ; il va voter demain avec eux contre nous. »

C'est à cette guerre sociale et légale que M. de Montalembert conviait les 450 représentants qui s'étaient trouvés deux fois unis dans ce chiffre de majorité, soit pour l'expédition de Rome, soit pour la loi de l'enseignement. Si l'on ne veut ni se rendre, ni mourir, ni subir «non pas la mort sans phrases, mais la mort avec phrases, avec ce hideux concert, ce hideux accompagnement de déclamations, de sophismes et d'antithèses» , il ne faut pas rester sur la défensive, il faut prendre hardiment l'offensive; il faut enlever à l'ennemi les positions qu'il a conquises, il ne faut pas souffrir que les lois du pays servent d'arsenal et de repaire au monstre du socialisme afin qu'il puisse en sortir à son heure, tantôt à pas comptés, tantôt avec un formidable et irrésistible élan, pour fondre sur le société et la dévorer. « On nous a dit, s'écrie l'orateur en terminant, que nous, vos dix-sept collègues, chargés de préparer la loi que vous discutez aujourd'hui, nous avions dévoué nos têtes aux dieux infernaux de la Révolution... On sait ce que cela veut dire. L'histoire des hauts faits de vos ancêtres est là pour nous l'apprendre : c'est le choix entre l'échafaud de la Terreur ou le poignard démocratique qui a frappé M. Rossi. Eh bien , ce sort, je l'accepte et je le préfère mille fois à l'infamie et au mépris écrasant dont la postérité accablera ceux que la France avait chargés de la sauver et qui l'auront livrée ; qui, en proie à une pusillanimité sans exemple et sans

excuse, auront livré la patrie déshonorée, la société trahie, la France éperdue à la servitude, à la honte et à la barbarie que vous lui préparez! »

Si M. de Montalembert, prophétiquement ému du danger social , le signalait de tonte la force de sa conviction ; si même certaine défiance de l'efficacité des remèdes purement politiques pour combattre « le poison lent, mais sûr, du suffrage universel » (comme disait Proudhon), lui faisait désirer le succès de la loi moins pour elle-même qu'à titre de victoire morale qui attestât le réveil du pays et la discipline du parti conservateur, Lamartine, plus attentif aux intérêts de sa popularité, ne consentait ni à reconnaître les mêmes périls, ni à provoquer les mêmes remèdes. Fidèle au suffrage universel, il n'en demandait que l'épuration. Puis, se plaçant comme arbitre entre les deux partis en présence, il invitait les uns à regarder moins vers les Tuileries et plus souvent vers cette modeste demeure de Washington, vers ce Mont-Vernon dans lequel le premier président de la République américaine refusa tous les accroissements de pouvoir ; il conjurait les autres de ne répondre aux provocations ni par l'insurrection, ni par l'agitation, ni par le refus de l'impôt.

M. Pascal Duprat voulait séparer le pouvoir de ses conseillers; il le représentait comme cédant à regret et compromettant ses intérêts dans une intrigue dont les monarchistes recueilleraient seuls le profit. Il ne supposait que résignation et complaisance chez le Président, qui, vaincu, ne porterait pas la peine de son échec, et, vainqueur, n'en aurait pas l'honneur.

Mais les sentiments de Louis Bonaparte , qui les connaissait au vrai? et lui-même les démêlait-il bien? Dans ses rêveries, les idées ne lui apparaissaient qu'au travers d'un voile; il flairait les objections plus qu'il ne les apercevait; indécis faute de clairvoyance, il n'ap-

portait qu'une demi -adhésion et une demi -sincérité.

Le ministre de l'intérieur ne pratiquait ni ces ménagements ni cette prudence. Toutes les passions de la majorité semblaient bouillonner en lui : il se livrait tout entier, et le Gouvernement avec lui. « Je viens dès à présent, et quel que puisse être le résultat du vote par lequel vous terminerez celte discussion, vous demander de faire peser sur le Gouvernement , sur le Gouvernement principalement, la responsabilité, l'honneur de la présentation du projet de loi... C'est avec l'appui, avec les conseils, mais eu en prenant la responsabilité, c'est avec l'appui et les conseils des hommes que nous avons appelés que le Gouvernement a présenté cette loi. Oui, à nous la responsabilité, à nous la part principale de la responsabilité ; car c'est nous qui l'avons présentée ici, c'est nous qui venons la défendre, et c'est nous qui venons la soutenir encore aujourd'hui comme une nécessité pour le sfalut de la République. »

M. Thiers attendait sans doute qiie le Gouvernement se fût engagé pour monter à la tribune. Cependant son opinion n'était un mystère pour personne. G^était lui, disaiton, qui avait trouvé « cette porte du domicile pour sortir de la Constitution m ; c'était lui qui avait insisté pour le domicile triennal, et depuis, président de la troisième République, ill'inscrivait encore dans un projet de loi présenté sous ses auspices. Enfin, c'était à lui, comme au plus clairvoyant et au plus habile, qu'on imputait l'idée de chercher une revanche et de répondre à la brutale révolution de février par une révolution pacifique. En restituant à la classe moyetitie l'influence politique que la confusion du suffrage universel lui avait fait perdre, n'atteignait-on pas dans leur source la discipline socialiste et la popularité napoléonienne? Or, que M. Thiers songeât à la famille d'Orléans ou à lui-même, ce n'était pas sur la multitude qu'il pouvait retrouver crédit : il avait

besoin d'un public de choix, et, le cens supprimé, il en rétablissait l'équivalent.

« Nous sommes heureux, dit-il', de voir le Gouvernement, non pas à notre suite, mais à notre tête, se faire le chef de la guerre du bien. Tant qu'il se mettra à notre tête résolument et vaillamment, il pourra compter sur nous comme sur des soldats dociles, dévoués, et, j'ose le dire, intrépides. La loi est née du concert des pouvoirs, et nullement de la rolonlé de l'un imposée à l'autre. » 11 montre alors, sinon la cause, du moins l'opportunité de la loi dans les deux élections parisiennes de mars et d'avril. Au lieu de s'insurger comme faisaient les républicains sous la dynastie de Juillet; au lieu de déchirer la Constitution, on a voulu la respecter, et le domicile triennal n'a été établi que pour tenir à l'écart des comices les vagabonds. « ... Ce sont ces hommes qui forment non pas le fond, mais la partie dangereuse des grandes populations agglomérées; ce "sont ces hommes qui méritent ce titre, l'un des plus flétris de l'histoire, entendez-vous, le titre de multùiide . Oui, je comprends que certains hommes y regardent beaucoup avant de se priver de cet instrument; mais des amis de la vraie liberté, je dirai les vrais républicains, redoutent la multitude, la vile multitude qui a perdu toutes les Républiques. Je comprends que des tyrans s'en: accommodent, parce qu'ils la nourrissent, la châtient et la méprisent... Cette misérable multitude a livré à tous les tyrans la liberté de toutes les républiques. C'est cette multitude qui a livré à César la liberté de Rome pour du pain et des cirques. C'est cette multitude qui, après avoir accepté en échange de la liberté romaine du pain et des cirques, égorgeait les empereurs; qui tantôt voulait du misérable Néron et l'égorgeait quelque temps après, par ces caprices aussi changeants sous le despotisme qu'ils l'avaient été sous la république ; qui pnenait Galba et L'égorgeait quelques jours après, parce

qu'elle le trouvait trop sévère; qui voulait le débauché Othon ; qui prenait Tignoble Vitellius, et qui, n'ayant plus le courage même des combats, livra Rome aux barbares. C'est cette vile multitude qui a livré aux Médicis la liberté de Florence; qui a, en Hollande, dans la sage Hollande, égorgé les Wilt, qui étaient, comme vous savez, les vrais amis de la liberté; c'est cette vile multitude qui a égorgé Bailly; qui, après avoir égorgé Bailly, a applaudi au supplice, qui n'était qu'un abominable assassinat, des girondins; qui a applaudi ensuite au supplice mérité de Robespierre ; qui applaudirait au vôtre , au nôtre ; qui a accepté le despotisme du grand homme qui la connaissait et savait la soumettre; qui a ensuite applaudi à sa chute, et qui, en 1815, a mis une corde à sa statue pour la faire tomber dans la boue. »

« C4e sont les royalistes » , s'écrie M. Napoléon Bonaparte. Le président le rappelle à l'ordre, l'Assemblée prononce la censure, cent membres de la gauche quittent bruyamment leurs places et sortent de l'Assemblée au milieu de l'hilarité de la droite, des conversations animées s'échangent d'un banc à l'autre; puis les représentants de la gauche reviennent, et la séance est reprise. Malgré les explications de M. Bonaparte, l'Assemblée maintient la censure, et M. Thiers reprend son discours. Il montre le suffrage universel signifiant à volonté paix ou guerre et transformé en un esclave dont on respecte ou dont on méprise les décisions. La loi actuelle n'est pas une provocation, c'est tout au plus une prévision. « Mais dans cette malheureuse société, vouée à des agitations tous les jours nouvelles, où le père qui a acquis une fortune pour ses enfants ne sait pas s'il pourra la leur conserver; où celui qui travaille à la fonder, au moment où il est parvenu à créer le pain de ses enfants, voit ce pain fondre dans ses mains sous les menaces toujours répétées d'une insurrection ; oui, dans cette société si brillante, que vous rendez

si malheureuse et si a^jitée, oui, quelquefois , j'ai entendu exprimer ce sentiment : Oui ! puisque nous devons être attaqués, oui, puisque notre sang doit couler peut-être un jour pour la défense des lois, puisque nous devons être exposés à la (juerre civile, mieux vaut plus tôt que plus tard! J'ai entendu ces cris. Savez-vous ce que c'est? Ce n'est pas de la proTocation, c'est le cri de désespoir de cette société que vous prenez pour de la provocation... Ne vous vantez pas de cette provocation , car elle vous accuse ; elle accuse ceux qui ont réduit la société au désespoir et qui font toujours peser sur elle la rpenace de l'effusion du sang^. Il n'y a pas provocation, il y a accusation pour vous, accusation terrible qui pèsera sur vous dans l'histoire... »

Les interruptions qui avaient assailli M. Thiers ménagèrent moins encore Léon Faucher : des principes, la discussion tombait aux personnalités. A M. Jules Favre qui faisait parade de son austérité électorale, on rappelait telle circulaire où il organisait la pratique de la candidature officielle; telle autre oij il recommandait à M. Emile Ollivier de combattre M. Thiers et les membres de l'ancienne majorité par tous les moyens possibles'. L'extrême gauche s'agitait, murmurait, interrompait : un seul de ses

* Voici la première : « Citoyen coi-tmissaire, veuillez m'adresser sans retard la liste définitive des candidats choisis par les comités électoraux de votre département, afin que je puisse, après en avoir conféré avec mes coUèjïues du Gouvernement provisoire, désigner à votre attention les noms de ceux sur lesquels vous devez appeler plus spécialement les suffrages de vos concitoyens. >> La seconde était relative à la candidature de M. Thiers dans les Bouches-du-Rhône : «. La candidature de M. Thiers doit être combattre par tous les moyens possiides. Le Gouvernement provisoire attend de vous que vous fassiez les plus grands efforts pour qu'elle échoue, que les électeurs en fassent justice. Je n'ai pas besoin de vous dire (|uelle doit être votre conduite relativement aux candidatures des membres de l'ancienne majorité ministérielle. Vous devez être convaincu, en effet, que leur élection dans les circonstances actuelles pourrait conduire aux plus grands dangers. » T. I, 228.

membres parut à la tribune pour étonner l'Assemblée et, dans l'Assemblée, ses amis surtout par la franchise et la singularité de ses déclarations : « Non , dit-il , la majorité du pays n'est pas avec nous, je le sais mieux que personne... Eh ! messieurs, on dit que nous cherchons le pouvoir, que nous le poursuivons par tous les moyens. Qu'en ferionsnous, bon Dieu! qu'en ferions-nous?... Quoi! nous trouver au pouvoir avec des convictions absolues que le pays ne partagée pas encore, les imposer et le voir à l'instant même s'écarter de nous, se jeter dans vos mains, ou bien, mentant à nos convictions passionnées à la recherche du possible, lutter, lutter continuellement contre cette idée que nous avons poursuivie toute notre vie , nous disant continuellement que nous ne sommes là que pour faire ce que nous ne voulons pas faire : c'est impossible ! Non ! notre place est ailleurs, comme la place de toutes les extrémités; elle est dans le pay& pour le conduire, l'entraîner; elle n'est pas au pouvoir; le pouvoir est entre nous... Vous semblez vous étonner de m'entendre parler ainsi. Messieurs, je dois m'en souvenir, à cette tribune, il ne m'est pas permis d'être un homme de parti. Je suis non-seulement le représentant de Paris, mais le représentant du pays tout entier. Ce que je dois vous solliciter de faire, ce n'est pas ce que je pense ; c'est en dehors de cette enceinte que je puis exercer une semblable action , c'est comme simple citoyen que je puis modifier les opinions du pays; ici, je ne puis que rechercher ce qu'elles sont et les appliquer sincèrement et loyalement '. »

IX. — La discussion g^énéralé était terminée. Deux questions résumaient maintenant l'intérêt du débat : quelle serait la durée du domicile? quelles en seraient les preuves?

1 Voir à'àTvaXe Nouveau Monde, n" du 15' juin 1850-, la réponse de M^ Louis Blanc, qui donne le programme du socialisme au pouvoir.

LA LOI t)tJ 31 MAI. 379

Au projet de loi qui exigeait trois années de domicile continu, MM. Corne, Gavaignac, Goquerel, Ferdinand de Lasteyrie opposèrent un amendement qui constituait le domicile élecloral par le domicile d'origine, celui oiî l'électeur avait satisfait au recrutement, et, quant à la translation de ce domicile , s'en référait aux déclarations prescrites par l'article 104 du Code civil. Un ami du prince Louis, ancien compagnon de Napoléon à l'île d'Elbe, M. Larabit, proposa six mois, puis un an ; M. Emile Leroux demanda qu'on étendît au département le domicile exigé dans le canton. Tous ces amendements furent écartés et le domicile triennal voté tel que l'avait proposé la Commission (27 mai).

Trois ans, c'était beaucoup; mais les preuves exigées aggravaient encore cette disposition exorbitante. Au lieu des preuves ordinaires et de droit commun , qu'ils estimaient vagues, incertaines et arbitraires, les rédacteurs de la loi avaient imaginé un système qui, simple et uniforme en apparence, ajoutait en réalité une restriction à une autre et mutilait le corps électoral au delà de toute prévision : le domicile électoral devrait être constaté par l'inscription, soit au rôle de la taxe personnelle, soit à celui de la prestation en nature pour les chemins vicinaux.

Quoi de plus innocent? Aux termes de la loi du 21 avril 1832, « tout Français est soumis à la taxe personnelle, et il doit l'acquitter au lieu de son domicile » . Ce rôle de la taxe sera celui des électeurs : premier élément. — Aux termes de lia loi des prestations en nature, « tout habitant, en qualité de propriétaire, chef de famille ou d^ établissement, régisseur, fermier, colon partiaire , est soumis à la prestation en nature pour sa personne et pour celle des individus attachés à sa famille, membres ou serviteurs de sa famille » . Ce rôle des prestations fournira un second rôle électoral. —Ces fils, ces membres, ces serviteurs de la famille ne sont soumis ni à la taxe ni à la prestation ;

connus, domiciliés sans doute possible, la loi les appelle et les inscrit; ainsi fait-elle pour le fonctionnaire et pour le soldat. Dans ces conditions, qui n'est pas appelé? D'abord, et naturellement, ceux qui n'ont pas de domicile (parmi lesquels il ne faut pas comprendre les ouvriers qui émigrent à certaine époque de Tannée de l'Alsace, de l'Auvergne, du Perche, du Limousin, pour y retourner avec le fruit de leurs labeurs), puis les réputés indigents, ceux qui sont à la charge de la commune, qu'elle a rédimés de l'impôt, qu'elle secourt et qui, même aux Etats- Unis, n'ont pas le droit de suffrage.

Il résultait de ces dispositions que, les militaires et les fonctionnaires exceptés, l'électeur était soumis à la condition non-seulement d'un domicile triennal, mais d'un domicile payant. Les adversaires du projet y accusaient le rétablissement du cens, proscrit par la Constitution, et, bien que les promoteurs de la loi s'en défendissent, au fond ils le voulaient si bien que M. Léon Faucher refusait d'admettre sur la liste les exemptés pour cause d'indigence, sous le prétexte que ce tableau d'exemption n'existait pas. Si la taxe personnelle est, en droit civil, un des éléments de preuve du domicile, ce n'est pas le seul : pourquoi limiter les modes de preuve ? Lamoricière réclama; M. deTinguy, légitimiste des provinces de l'Ouest, qui puisait dans les traditions de son parti comme de sa province le respect et l'affection du noble pour les paysans, présenta un amendement en faveur de ces derniers : « Il y a une démocratie que je respecte, une démocratie rurale, sédentaire; ce sont nos paysans, nos habitants domiciliés, payant ou ne payant pas, peu importe; ces hommes, parmi lesquels je vis, qui m'ont vu naître, qui m'ont vu enfant, queje connais tous... Ceux que nous allons chasser, ce sont les vieux serviteurs de nos parents, ce sont de vieux journaliers, ce sont de vieux soldats. Les hommes que nous allons frapper, payant ou non, ce sont ces

hommes qui, aux élections de 1848, s'en allaient à travers les campagnes, leur prêtre en tête, votant pour nous et nous disant : « Avant tout, nous voulons des hommes qui « protègent nos églises et nos prêtres! » Cependant M. de Tinguy, voyant son amendement repoussé par la Commission, le retira par esprit de discipline; M. de la Rochejaquelein le reprit aussitôt.

L'esprit de discipline, il l'avait, lui, depuis longtemps perdu et s'en faisait gloire. Comme ses pères de la Vendée, c'était un partisan, qui tantôt guerroyait avec le corps d'armée, tantôt s'improvisait chef de bande, dût-il être seul et à la fois chef et soldat. Au ifort de la dernière lutte électorale, il avait émis la proposition formelle de soumettre à un plébiscite la République et la Monarchie ; proposition étrange pour les républicains comme pour les légitimistes, les uns* et les autres se rapprochant en ce point, qu'ils plaçaient le gouvernement de leur choix audessus du suffrage universel. Mais jusqu'où n'allait pas la brutale sincérité de M. de la Rochejaquelein? Sans s'inquiéter des scrupules des uns ou des terreurs des autres, il poussait la superstition pour le suffrage universel jusqu'à lui sacrifier d'avance ses convictions personnelles. Mais son impétueuse opposition n'eut pas plus de succès que les discrètes objections de M. de Tinguy : l'amendement fut rejeté. Il en advint de même d'amendements analogues, proposés par d'autres légitimistes, MM. de Vaujuas et de la Rochette, et de celui de M. Jules Favre, qui substituait la déclaration de deux citoyens jouissant du domicile triennal à celle des parents, des maf très ou patrons.

Un dernier effort allait être tenté, et c'est des rangs mêmes de la majorité que s'échappait timidement celui qui s'apprêtait à la combattre. Comme Lamoricière, MM. Raudot, Gustave de Beaumont, Nettement, Chapot, Favreau et Vesin demandaient que le recrutement militaire, qui profite par privilège au soldat sous les drapeaux, ne pro-

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fitât pas moins à celui qui, par une faveur du sort, avait échappé au service. Tout en protestant de son attachement inviolable à la majorité, M. Vesin laissait entendre «que ses chefs lui demandaient trop; que, dans l'appareil avec lequel la loi avait été préparée et dans la vigueur' avec laquelle elle avait été soutenue, on craignait d'apercevoir plus qu'elle ne disait, et de s'engager plus loin qu'on ne croyait ; enfin, la loi paraissait un acte de provocation dirigé contre un ennemi qui se dérobait toujours. Où s'arrétera-t-on dans cette voie?» A ces mots, la majorité, qui avait d'abord accueilli l'orateur par des marques d'étonnement, laisse échapper de sourdes rumeurs qui éclatent bientôt en vives interpellations ; en revenant à son banc. M, Vesin est sommé de s'expliquer; il remonte à la tribune et balbutie qu'il n'a jamais eu la pensée d'attaquer la majorité, le Gouvernement ou le ministère, qu'il n'a voulu que donner un avertissement, et que, le vote une fois passé, il ne connaîtrait plus que son drapeau et sa consigne. L'Assemblée vota l'article 3 par 410 voix contre 178 (29 mai).

Le succès de la loi était dès lors assuré. Elle fut votée trois jours après, sans incidents nouveaux, par 433 voix contre 241 (31 mai).

Cette victoire rapide et remportée d'assaut, cette inflexible roideur d'attitude, cette majorité invariablement compacte conféraient à la loi nouvelle le caractère passager d'une arme de combat plutôt que d'un instrument normal d'organisation politique. Si le suffrage universel était né d'une révolution de la rue, la loi du 31 mai qui le mutilait sortait d'un coup d'État parlementaire ; c'était l'arrogante revanche d'une majorité qui, se sentant omnipotente, livrait carrière à l'exercice de ses volontés. Il ne lui avait pas suffi d'étendre la durée du domicile de six mois à trois ans; elle compliquait tellement les preuves que la difficulté de constater le domicile retranchait plus

(le citoyens que la durée même de ce domicile, si exorbitante qu'elle fût. Le dessein arrêté de réduire le plus possible le corps électoral était tellement évident qu'on se montrait indifférent au chiffre des réductions, comme s'il n'importait pas à la sécurité publique de savoir si les comices seraient fermés à six cent mille citoyens ou à trois millions. La taxe personnelle servait de preuve su" préme, et le cens devenait la preuve de l'électorat, sans en être le fondement. Ces modifications profondes, l'Assemblée les avait accordées par entraînement et par discipline encore plus que par conviction. A voir les réserves des uns, les avertissements des autres, les doutes qui s'ébauchaient, les défections qui vers la fin osaient s'accuser, comment ne pas reconnaître que beaucoup de membres de la majorité s'inquiétaient, s'étonnaient, s'effrayaient, et que, avec un peu plus d'audace, et se sentant soutenus par quelque chef éloquent, ils eussent commencé à combattre, sinon la loi elle-même, du moins ses exagérations, et, en diminuant la prétendue victoire morale de la majorité, assis peut-être cette victoire sur les bases de la modération et de la justice?

Le ministère resta fidèle à la majorité , et, du commencement à la fin, M. Baroche se montra l'apôtre convaincu et décidé de la loi concertée avec elle. Rien dans l'attitude du prince président ne sembla révéler des scrupules ou des doutes. Il fut averti dans l'intimité par des amis, et même par des républicains ; il le fut aussi par certaines phases de la discussion où s'accentuaient et le parti pris de la majorité et les difficultés pratiques du projet de loi; néanmoins il passa outre, soit qu'il le jugeât politiquement utile, soit que, en donnant ce gage, il se promît d'en demander d'autres.

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