X. — En effet, le jour même où il fit promulguer la
nouvelle loi électorale (4 juin), Louis-Napoléon mit la majorité en demeure de lui donner une preuve de sympathie et de confiance. M. Fould , ministre des finances, alléguant « les nécessités imposées à la première magistrature de l'Etat par la constitution et par les habitudes de notre pays » , proposa d'élever à deux cent cinquante mille francs par mois ou trois millions par an les frais de représentation du président de la République. « Le chef de l'Etat, disait M. Fould, avait été toujours considéré comme une seconde providence, sans cesse disposée à encourager les arts, à récompenser les actions méritoires, à. soulager les infortunes... Faut-il que ses mains restent absolument fermées? Serait -il de la dignité et de l'intérêt de la République de réduire son représentant à l'impuissance de faire le bien ?... C'est une question de haute convenance qui ne peut se discuter par les détails... c'est une charge d'utilité publique à laquelle il ne serait ni juste, ni constitutionnel, ni possible de conserver plus longtemps le caractère de .sacrifices personnels. » Des sacrifices personnels ! Le mot était hardi alors : il le semble bien plus aujourd'hui qu'on connaît d'une façon certaine le délabrement auquel les entreprises politiques du Prince avaient réduit son patrimoine , et comment, à ce moment même, il faisait négocier en Italie et en Angleterre des emprunts hypothéqués sur ses espérances de grandeur.
La constitution avait fixé à six cent mille francs la dotation annuelle du président de la République ; mais le rapporteur, Armand Marrast, avait suggéré que des frais spéciaux de représentation seraient nécessaires, et que ces frais pourraient même dépasser le chiffre de l'allocation constitutionnelle. Dans le projet de budget, MM. Trouvé- Ghauvel et Gavaignac lui-même, par un arrêté de répartition du 20 décembre 1848, avaient fixé ces frais supplémentaires à cinquante mille francs par mois. Malgré une vive opposition de la gauche, la Gouitituanle avait admis
et ratifié ce chiffre (12 mars 1849). Cependant l'État avait pourvu à la restauration du palais de l'Elysée, à l'organisation des services militaire, administratif et civil de la maison du Président, total : 605,866 fr. 66 c.; mais le premier ministère du Prince, déjà en délicatesse avec la Constituante, au lieu de lui soumettre le crédit, s'était borné à le prévoir pour ajourner un débat périlleux. En outre de ces frais d'installation faits par l'Etat, dans des conditions dignes du premier magistrat de la République, le ministre de l'intérieur avait mis à la disposition du Président une somme de cent cinquante mille francs, pour subvenir aux demandes de secours qui lui étaient adressées. Cette large part faite à la dignité comme aux convenances politiques, l'Assemblée ne pouvait qu'accueillir avec surprise une nouvelle demande de crédit. Unanime pour en regretter l'inopportunité, sur le fond, la commission était partagée. Les uns repoussaient en principe tout crédit supérieur à celui de six cent mille francs, déjà accordé en 1849; les autres se résignaient à la proposition du Gouvernement, mais en stipulant que ce crédit serait considéré comme extraordinaire et anormal au lieu d'être supplémentaire et régulier. Enfin, une majorité de neuf voix contre six, tenant compte de la libéralité du Prince, des infortunes qu'avait à soulager un neveu de Napoléon, et des « sacrifices personnels » , dont parlait l'exposé de motifs, proposa en bloc une somuie de seize cent mille francs, applicable seulement au passé et n'engageant pas l'avenir. Le ministère informé déclara qu'il n'accepterait de modification ni dans le chiffre ni dans le caractère du crédit. Un membre de la commission s'avisa de réclamer des documents, un tableau de dépenses, un état général de situation : justifications ou explications, le ministère refusa tout; il réclama un vote de confiance, et spécifia que le crédit ne serait imputable que sur le budget de 1850, de manière à laisser à la charge de celui de 1849 la somme
de six cent cinq mille francs, montant des frais d'installation. Mais la commission ne céda pas, et, après avoir trouvé péniblement un rapporteur , elle maintint l'offre de seize cent mille francs, imputables moitié sur 1849 et moitié sur 1850.
La roideur du ministère ne s'expliquait pas seulement par un sentiment de dignité froissée. Économe pour luimême, le prince Louis avait autour de lui un cortège d'anciens serviteurs ou de partisans nouveaux auxquels il payait des pensions; un ou deux journaux vivotaient chèrement de ses deniers; il avait des aides de camp, passait des revues, faisait des voyages. Par ses libéralités de Boulogne, on sait s'il comptait sur le désintéressement de ses amis. Il puisait aux caisses de Baring, de Londres; de Rothschild et de Fould, à Paris ; des courtiers italiens et anglais lui négociaient à gros intérêts des billets ou des emprunts ; il avait reçu en prêt d'un ami, M. Ferdinand Barrot, 112,-418fr. 94 c.; le 27 mars, pour qu'il pût laisser quelques souvenirs dans des casernes qu'il visitait, M. Bure, son intendant, lui avançait deux mille francs sur ses propres épargnes ; la bourse même de miss Howard, amie de son exil, qui l'avait suivi à Paris, était mise à contribution. Et sans parler du passé, que de dépenses pour l'avenir! A la veille de voyages coûteux et d'un grand intérêt politique, à qui s'adresser? Les banquiers se lassaient, les amis s'épuisaient , les courtiers n'étaient plus heureux, et tous ces emprunts sur l'avenir se faisaient à courte échéance, comme si la financemesurait.au Prince le crédit pour précipiter ses desseins.
Lorsque le projet arriva devant l'Assemblée, il y rencontra, chez les uns l'hostilité la moins déguisée, chez les autres une opposition secrète et gênée, qui, sans aller jusqu'au refus, disputait sur les chiffres et ne se résignait qu'à contre-cœur. Après une discussion où MM. Mathieu (de la Drôme) et Huguenin combattirent tout projet
d'augmentation, M. Audren de Kerdrel éleva des difficultés sur la rédaction et sur les termes. M. Leverrier et quelques autres représentants, membres de la minorité de la commission, proposèrent un amendement qui accordait deux millions cent soixante mille francs, lesquels s'ajoutant à deux cent quarante mille francs déjà votés pour le ministère des travaux publics, et aux six cent mille francs d'allocation presque-normale, formaient le total des trois millions demandés, le tout imputable sur l'exercice de 1850 seulement. Le Gouvernement se rallia à cet amendement. Mais la discussion n'avançait pas davantage, et elle menaçait de se perdre dans les détails.
Soudain, le général Cliangarnier se lève : un silence profond l'accueille. C'est la première fois que, depuis la réunion de l'Assemblée législative, il parait à la tribune. Quelles que soient ses relations avec l'Elysée, l'Assemblée sait qu'il n'est pas l'homme de Louis-Bonaparte et qu'il le surveille en le servant. Elle sait qu'il a défendu l'autorité et non le prince, et que, l'heure venue, elle le trouverait fidèle et dévoué. « Je comprends, dit-il, les susceptibilités, la méfiance des partis; mais quand le Gouvernement a tout fait pour les prévenir, pour les calmer..., je déclare ne pas comprendre certaines difficultés de forme. Vous voulez accorder l'intégralité delà somme demandée : eh bien, donnez-la simplement, noblement, comme il appartient à un grand parti. Si la discussion se réduisait aux mesquines proportions d'une chicane de mots, elle lasserait bientôt l'Assemblée. Quant à moi, elle me causerait une fatigue que je ne puis m'empécher d'exprimer ici. Messieurs, comme l'a dit M. Mathieu (de la Drôme), si vous voulez donner, donnez sans marchander. Je supplie l'Assemblée, j'adjure l'Assemblée d'abréger le débat, et de se rallier à l'amendement accepté par le ministère. »
On applaudit on crie :Aux voix, on demande le scrutin
à la tribune. Mais les nombreuses adhésions qu'avait semblé provoquer rallocution de Ghangarnier se réduisirent à une humble majorité de vingt et une voix; encore n'était-elle due qu'à l'intervention fort opportune du général. Le Président avait voulu essayer le dévouement de la majorité à sa personne : elle n'avait manifesté que ses défiances ; il croyait avoir sous la main un allié qui deviendrait un complice; il sentit que le général Changarnier ne serait que son protecteur. Tel fut le double résultat de cette malheureuse campagne '.
XI. — Si l'Assemblée refusait au Président une satisfaction personnelle, combien de lois, d'un intérêt général, il est vrai, mais dont il recuueillait le profit, ne s'empressait-elle pas de lui accorder! Il y avait sans doute dans la majorité des esprits impatients qui ne toléraient, pas plus la République que le Préaident; il y avait des légitimistes qui, redoutant un usurpateur, voulaient lui ôter tout ce qui pouvait lui servir d'appui ou de marchepied; il y avait des orléanistes qui, se considérant comme les successeurs éventuels delà République, la maintenaient dans une sorte de provisoire instable pour aposter et produire bientôt leur candidat. Mais à côté de ces ambitions ombrageuses, qui trouvaient leur contre-partie comme leur excuse dans l'ambition rivale et non moins inconstitutionnelle du président de la République, il régnait un courant de sympathie généreuse et désintéressée pour la société en péril et un sentiment si vif de ce péril que, pour le détourner ou le comba ttre, cette même majorité, si inquiète de son influence, sacrifiait presque aveuglément les garanties de la liberté qui lui profitaient à elle-
1 Deux jours après (26 juin), l'Assemblée vota sans débats, par 424 voix contre 189, le crédit ds 605,000 francs dépensé par M. Lacrosse en 1849 pour frais d'installation à l'Elysée et pour frais de régie.
même et, croyant les offrir au salut de la socie'té, les jetait aux pieds de celui qui, allié douteux d'aujourd'hui, menaçait d'oublier demain l'alliance et de devenir un ennemi.
Le 6 juin, elle prorogeait d'une année la !oi de 1840, qui interdisait non-seulement les clubs, mais les réunions électorales qui pouvaient troubler la sécurité publique. Le 8 juin, par la loi sur la déportation, elle en fixa le lieu et les conditions. Le Gouvernement, avait choisi les îles Marquises. La gauche en contestait la salubrité pour les Européens, récriminait contre la distance et présageait à la droite, qui voulait reléguer les républicains, qu'elle se préparait à elle-même un lieu d'exil, en cas de coup d'Etat du Président. Le choix de Nouka-Hiva n'en fut pas moins maintenu ; mais, sur les observations de M. Odilon Barrot, malgré M. de Vatimesnil, qui réservait à la justice le privilège de trancher la question, malgré M. Baroche, qui la tranchait hardiment contre les condamnés, la rétroactivité fut écartée. Le 12 juin, l'Assemblée rejeta un projet de secours aux blessés de février 1 848, a pour ne pas donner un encouragement à ces hommes ardents qui s'arrogent le droit de changer les destinées des nations » .
La gauche faisait observer que ces secours étaient d'usage et de tradition après toute révolution ; que la Restauration avait récompensé ses fidèles ; que la dynastie de Juillet avait créé une décoration spéciale, distribué des secours et des pensions, et cela à des hommes qui, promoteurs et combattants de la révolution de 1830, en étaient devenus bientôt les adversaires; M. Guizot, M. de Kératry, M. Mole, n'avaient marchandé ni l'éloge ni les pensions. Pourquoi interrompre cette tradition constante, sinon pour déshonorer la révolution populaire d'où sont sorties toutes les institutions actuelles, représentants du peuple, assemblée, président de la République ?
Mais la majorité, tout en satisfaisant ses rancunes, se gouvernait par des raisons plus hautes. Au lendemain d'une
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révolution, on combat ceux qui l'ont faite, on sent qu'il faut élever des digues contre le flot de destruction, et que, jeté à terre de la veille, il faut, le lendemain, remettre en honneur le principe d'autorité. On le fait, même au prix du sang, au prix de la popularité. Mais il semble qu'il y ait moins de difficulté à le faire qu'à le dire. Tout en combattant la révolution qui se continue, on aime à se réclamer de celle du début, comme d'une aurore sacrée, parée des rayons de la gloire et de l'enthousiasme. C'est à ces sophismes que la majorité faisait la guerre ; les orléanistes aimaient mieux, aii risque de contradiction, oublier la révolution de 1830 que saluer celle de 1848; les légitimistes, en condamnant l'émeute de 1848, avaient la satisfaction d'envelopper celle de 1830 dans la même réprobation. M. Callet, l'un de ces derniers, exprima ces sentiments avec énergie ; mais, spectacle plus instructif, M. Monet , fils adoptif d'un conventionnel, ancien président de la Société des droits de l'homme de Dijon, vint soutenir les mêmes idées.
11 déclara qu'il y avait n un haut intérêt de moralité, un haut intérêt national et un grand intérêt pour la République à proclamer C€S principes; que renier la révolution de Février, ce n'était pas renier le principe de la République qu'elle datait du 4 mai, où les représentants de la France l'avaient proclamée, et non du 24 février, où des individus sans mandat n'avaient su et voulu que détruire; qu'il fallait dépouiller la République de son or^gine révolutionnaire, dégager le pays de dangereux précédents qu'on a respectés trop longtemps et repousser avant tout le droit d'insurrection, ce prétendu droit qui arma contre la République elle-même ceux qui se vantaient de l'avoir fondée ! »
L'Assemblée rejeta donc le projet de loi. Le lendemain, elle accorda au contraire des secours et des pensions aux victimes des journées de Juin, qui avaient succombé en
LA LOI DU 31 xMAI. 391
défendant la cause de l'ordre, c'est-à-dire la République, et entre autres à la veuve du général Regnault, tué traîtreusement et à bout portant par un insurgé prisonnier auquel il venait de faire grâce de la vie (13 juin).
De toutes ces lois de défense sociale qu'inspiraient à l'Assemblée les dangers publics, la plus importante, la plus originale et la plus combattue fut la loi sur la presse (8-16 juillet).
Ses premiers adversaires avaient été les journaux, tous, quelle qu'en fût la nuance : le quatrième pouvoir se sentait blessé dans ses privilèges comme dans ses prétentions. De là une guerre ouverte entre la presse et la tribune. Mais la discussion du projet réservait à la presse d'autres surprises. Élever le cautionnement, rétablir le timbre, c'était rentrer sous le régime légal d'avant 1848. Le système se développa et s'agrandit. Par un amendement improvisé, MM. de Tinguy et de La Boulie désorganisèrent toute la constitution de la presse : aux articles anonymes, ils substituèrent la signature obligatoire pour les matières politiques et d'économie sociale auxquelles M. Casimir Périer fit ajouter les articles où les personnes étaient discutées. Ainsi tombait la puissance collective du journal : il n'avait plus d'autorité que par ses signatures ; c'était l'œuvre de quelques hommes, c'était moins l'œuvre d'un parti. M. de Tinguy avait voulu surtout écarter de la lice le bravo qui se cache, attaque et diffame à l'abri de l'anonyme ; son amendement allait bien plus loin et provoquait dans le journalisme une révolution qui tendait à l'énerver et à l'affaiblir.
Le timbre, qui n'avait frappéjusque-là que les écrits périodiques, fut étendu aux écrits non périodiques. Ainsi, après le journal, c'était la brochure, l'œuvre de propagande qui était atteinte. Mais en voulant paralyser la propagande révolutionnaire, le législateur n'épargnait pas l'autre : il eu résultait une égalité de charges telle , que le bien comme
le mal étaient réduits au silence, et que la presse périodique devait profiter de toutes les pertes que subirait la librairie. MM. Pierre Leroux et de la Rocliejaquelein firent vivement ressortir cette double conséquence. L'Assemblée passa outre , et décida que toute brochure de moins de six feuilles d'impression serait passible rl'un timbre de six centimes par feuille, ce qui augmentait les frais de fabrication, par conséquent le prix de vente, et devait diminuer le débit.
Enfin, dans une préoccupation des plus louables, M. Henri de Riancey demanda et obtint que tout journal qui publierait des romans-feuilletons fût passible d'un timbre d'un centime par numéro. Disposition d'une fiscalité équitable : car le roman-feuilleton étant devenu l'attrait principal du lecteur et la cause la plus efficace d'abonnement, quoi de plus juste que d'y attacher un impôt?
La presse appela cette loi la loi de haine. Aucune, pas même celle du 31 mai, ne porta plus manifestement le caractère des sentiments à la fois généreux et aveugles de la majorité. Que d'avertissements ne reçut-elle pas ! Mais comme ils venaient du parti même contre lequel la loi était dirigée, elle fermait l'oreille. Lamoriciére fut un de ces conseillers prévoyants : « Si la précipitation vous amenait à vous écarter à ce point du but que vous voulez atteindre, disait-il à la majorité, au lieu du gouvernement parlementaire que vous voulez, savez-vous quel avenir vous prépareriez à ce pays? Cet avenir, ce serait le pouvoir absolu. Savez-vous au profit de qui vous travailleriez?... C'est au profit d'un parti qui ne veut d'aucune de nos libertés..., ce parti qui a excité la guerre e'ntre cette tribune, garantie de la liberté, et la presse, sans laquelle cette tribune ne peut ni parler au pays ni se défendre ; c'est lui qui, ne voulant ni de la tribune ni delà presse, les a mises aux prises afin d'avoir meilleur marché de toutes les deux; ce parti, c'est celui qui, au jour de
la révision de la constitution, viendra vous proposer... savez-vous quoi? l'Empire, moins le génie, la grandeur et la gloire, c'est-à-dire le despotisme tout nu, dans ce qu'il a de plus révoltant. Au jour de la révision de la constitution, ce parti aura en main le pouvoir, il sera armé de toutes les lois que vous lui donnez si précipitamment, je devrais dire avec tant d'imprudence. Plaise à Dieu que vous n'ayez pas à vous repentir un jour amèrement de lui avoir mis aux mains de pareilles armes 1 »
Paroles prophétiques, émanant d'un homme qui, au cours de la Révolution, avait gardé le même sang-froid que dans une bataille! Mais Lamoricière s'étant placé daYis le camp républicain , on le traitait de visionnaire. La loi fut votée le 16 juillet (38G voix contre 256) '.
XII. — Qui le croirait? C'est à l'occasion de cette même loi que lÉîysée entreprenait la guerre contre le Parlement ; que la Patrie, le Constitutionnel, le Moniteur du soir, et une nouvelle feuille née sur les ruines du Napoléon et du Dix-Décembre, le Pouvoir, attaquaient chaque jour le pouvoir parlementaire, signalaient avec aigreur ses variations et ses incertitudes, et, comme Lamoricière, prophétisaient sa prochaine déchéance. Mais, pour Louis-Napoléon, le ressentiment de ce que l'Assemblée lui avait refusé le rendait ingrat pour le reste, et la colère le poussait à l'insolence.
Confident de cette irritation, le ministère n'en était pas complice, et lorsque, le 15 juillet, l'un des questeurs,
* H faut noter cependant comme un reste de fermeté le refus de l'Assemblée de mettre à l'ordre du jour une loi sur les maires, qui en conférait la nomination directe au Gouvernement, dans les villes même au-dessous de 6,000 âmes. « H est impossible, s'écria M. de la Rochejaquelein, que nous nous laissions arracher l'une après l'autre toutes les libertés du pays! » (28 juin.)
M. Ba2e,aprèsavoirdonné lecture d'un article du Pouvoir, demanda que le gérant fût cité à la barre de l'Assemblée ou que l'Assemblée ordonnât des poursuites, MM. Rouher et Baroche luttèrent de déférence et de protestations. « N'est-il pas évident,] dit M. Roulier, que le gouvernement repousse tout entier les fàcbeuses doctrines développées dans l'article dont il s'agit? Est-ce que la dignité de l'Assemblée et la dignité du Gouvernement ne sont pas solidaires?... Je vous le déclare, nous souffrons profondément de ces attaques L'Assemblée, en faisant acte de justice, débarrassera le Gouvernement dune des entraves perpétuelles que celte poléniique ardente dirigée contre les grands pouvoirs de l'État lui impose! « M. Baroche protesta contre toute pensée ou tentative de discorde entre les deux pouvoirs : «Et que sommes-nous donc? Ne sommes-nous pas avant tout membres de cette Assemblée? Si nous avons quelque force pour faire le bien du pays, est-ce que ce n'est pas dans cette Assemblée que nous la puisons? Est-ce que nous voudrions, je ne dis pas détruire, mais affaiblir cet instrument auguste avec lequel nous-mêmes, instruments passifs de temps en temps et toujours dévoués, nous cherchons à faire le bien du pays? » Et il annonçait que l'autorisation de vente sur la voie publique avait été le matin même retirée au Pouvoir.
Singulière condition de ces ministres! Une double politique s'agite autour d'eux : l'une qui laisse faire, se tait, vit de conciliation et de paix ; l'autre qui agit, parle, intrigue, eherche la discorde et la lutte. En servant la première, ils masquent la seconde et se voient forcés d'ignorer à tel point celle-ci qu'ils la désavouent publiquement, la poursuivent devant les tribunaux et en provoquent la condamnation ! L'action du prince passe au-dessus de leurs têtes, les circonvient, les enveloppe, les annule : ce ne sont plus que des orateurs de parade, ministres de desseins qu'on
ne leur confie point, qui s'obstinent encore contre l'évidence et dont la parole et les actes mêmes, désormais sans autorité, ne peuvent faire illusion ni à leurs auditeurs ni à eux-mêmes.
L'Assemblée manda le {jérant du Pouvoir à sa barre : il comparut le 18 juillet, assisté de M* Cbaix d'Est-Ange, l'avocat ordinaire de l'Elysée et de tous ceux qui, liumbles ou grands, y touchaient par quelque endroit. L'extrême gauche se récusa ou s'abstint : elle considérait ces insultes comme s'adressant moins à l'Assemblée qu'à la majorité, et se souvenait d'ailleurs que l'Assemblée constituante à son déclin avait eu à subir des outrages analogues de la part des journaux de cette même majorité moins jalouse alors de l'honneur parlementaire. M. Chaix d'Est-Ange plaida sa cause avec mesure et comme en désespoir de convaincre ses juges. L'Assemblée par 273 voix contre 154! retint en effet le délit d'offense et condamna le prévenu en trois mille francs d'amende, maximum de la peine.
Cette condamnation n'épuisa pas plus le ressentiment de la majorité que celui du Président. Quelques jours après, l'élection des membres qui devaient composer la commission dé permanence pendant les trois mois de prorogation que s'accordait l'Assemblée révéla le parti pris de s'organiser pour la défense'. A l'exception de Lamoricière qu'avait désigné au choix de ses collègues son récent éclat contre les menaces d'Empire, tous les autres membres furent choisis exclusivement dans les rangs de
* Premier scrutin : MM. Odilon Barrot, Jules de Lasteyrie, Monet, général de Saint-Priest, général Changarnier, d'Olivier, Berryer, Nettement, Mole, général Laurlston, général de Lamoricière, Beugnot, de Mornay, de Montebello, de VEs\nnas:>e. Deuxième scrutin: MM. Creton, Bulhière, Vesin, Léo de Laborde, Casimir Périer, de Croustillies, Druet- Desvaux. Le troisième scrutin n'eut pas de résultat. Quatrième scrutin : MM. Combarel de Leyval, Garnon. Cinquième scrutin : M. Cbambolle. Total : 25.
la droite : Odilon Barrot, Jules de Lasteyrie, Changarnier, Berryer, Mole, Beugnot, Greton, Casimir Périer, Chambolle, etc., tous noms d'hommes non moins dévoués à l'ordre qu'hostiles à toute restauration impériale ou à toute atteinte au régime parlementaire.
« C'est une liste de provocation , s'écria le Moniteur du soir, qui recueillait à son tour les confidences de l'Elysée (25 juillet) : c'est par une injure que, couronnant leurs derniers actes d'hostilité, les partis qui s'agitent au Palais-Bourbon le récompensent des services immenses qu'il a rendus au pays. » Cet article attaquait brutalement tous les partis, montagnards et monarchistes, et laissait entrevoir non pas un coup d'État, mais un appel au peuple, 0 un coup d'opinion d'où partirait non une révolution, mais la délivrance »! A celte lecture faite par Dupont (de Bussac), l'Assemblée s'émut sur tous les bancs, M. Jules Favre signala avec éloquence la trahison du ministère, et M. Baroche ayant déclaré aussitôt qu'il ne retirerait pas l'autorisation de la vente publique au Moniteur du soir, M. Baze s'élança à la tribune, et, après quelques mots- : « Je demande, dit-il, s'il y a encore un ministère ou si nous n'avons pas ici des complices d'une
odieuse, d'une flagrante usurpation Tout à l'heure je
doutais encore; à présent j'ai de la peine, à refouler au fond de mon âme la conviction qui s'y fait jour : il se trame quelque chose contre l'Assemblée, contre le pays. » Et il invitait l'Assemblée à se retirer dans ses bureaux et à nommer une commission qui avisât aux mesures à prendre.
Longuement, dans un style mou, lâché, désordonné, M. Baroche invoqua sa dignité, sa conscience, son honneur; il rappela les déclarations qu'avait faites M. Dufaure l'année précédente en réponse aux mêmes craintes de coup d'Etat; il demanda la même confiance, « les coups d'Etat étant impossibles tant que ses collègues et
lui seraient membres du ministère » . M. Baroche avait une réputation et un accent de loyauté : on le crut, on l'applaudit; M. Baze retire Ses propositions, et l'on refit la paix, l'Assemblée ne tenant pas plus, d'ailleurs, à recommencer le rôle de juge qu'à engajjer la lutte, à la veille d'une prorogation.
Ce temps de repos, l'Assemblée l'avait bien mérité. Dans cette session de dix mois, elle avait traversé les émotions du message du 31 octobre, les débats de la liberté d'enseignement, la fièvre de deux luttes électorales, et cette autre fièvre législative d'où étaient sorties la loi du 31 mai, les lois sur les clubs, sur la déportation, sur les blessés de Février, sur la presse, sans parler du budget et de ces nombreuses lois d'assistance sociale sur les caisses de retraite, les sociétés de secours mutuels, les caisses d'épargne, etc., fruit d'un travail persévérant et modeste dans les commissions. Cette année 1850 aura été l'année d'honneur de l'Assemblée législative, autant par les grands projets de loi qu'elle a menés à fin (loi sur l'enseignement, loi électorale, loi sur la presse) que par les principes d'ordre moral qu'elle s'efforçait de faire prévaloir. Ses comptes rendus (discussions et rapports) sont l'un des plus riches arsenaux où doive puiser le législateur, depuis les savantes et lumineuses réponses de Berryer sur presque toutes les questions du budget jusqu'aux rapports de M. Bocher svir les boissons, de MM. Boulatignier (du conseil d'Etat) et de Vatimesnil sur l'organisation administrative, etc.
Dans ses derniers jours de session, l'Assemblée termina le budget, repoussa par un vote spécial l'abolition de l'impôt des boissons et adopta une loi sur la police des théâtres. Le général de Grammont demanda la translation du siège du Gouvernement de Paris à Versailles, la levée de l'état de siège, la dispersion de l'armée de Paris dans les places voisines. M. de Tréveneuc proposa de son côté qu'au cas
d'une révolution subite à Paris, les conseils généraux eussent le droit de se réunir d'office et de faire œuvre de Gouvernement. Toutes ces propositions, prises en considéra(ion, furent ajournées à la rentrée, et, le . 9 août, l'Assemblée, n'étant plus en nombre, se sépara en silence.
CHANGARNIER 11 août 1830-11 avril 1851.
Sommaire. — La guerre à la Constitution est le salut du Président. — La Montagne de Londres ; réplique de Proudhon ; compte rendu du 11 août. — Alphonse Gent et la ligue du Sud- Est; le complot allemand; celui d'Oran. — La famille royale de Bourbon : ou un principe ou un homme; difficultés de la réconciliation des deux branches. — Le comtç de Chainbord à Frohsdorff ; Louis-Philippe à Claremont. — Proposition de confiscation faite par M. Jules Favre, combattue par Berryer. — Entretiens de Louis-Philippe dans l'exil ; la lettre du 31 juillet 1830 au roi Charles X. — Dispositions de Louis-Philippe en faveur de la fusion ; opposition de M. Thiers. — M. le comte de Chambord à Wiesbaden; M. de la Rochejaquelein. Mort chrétienne de Louis-Philippe (26 août); la justice après la mort. — Service funèbre à Wiesbaden ; échec de la fusion. — Louis- Napoléon ne veut relever que du peuple; il veut agir sur l'opinion et sur l'armée. — Voyages dans l'Est : scènes brutales de la Croix- Rousse et de Besançon; discours de Lyon et de Strasbourg. — Session des conseils généraux; 52 votent pour la révision totale de la Constitution. — Voyage en Normandie : l'oncle et le neveu; discours de Caen et de Cherbourg. — Affectation de goûts militaires chez Louis- Napoléon ; la révolution par l'armée. — Banquets d'officiers et de sous- officiers à l'Elysée; revues de Saint-Maur et de Satory. — Observations inutiles de la Commission de permanence; démission du ministre delà guerre (22 octobre). — Changarnier ; sa vie militaire; le Sphinx; il refuse de se livrer à Louis-Napoléon; service à la mémoire de Louis-Philippe, à la chapelle des Tuileries. — Révocation du général Neumayer; M. Baroche devant la Commission de permanence. — Affaire Allais. — Message du 12 novembre, pacification générale. — Allais devant la justice : sa condamnation; démission de M. Yon. — Alfiiire Mauguin : nouvelle matière à conflit. — Séance du 3 janvier 1851; interpellation du prince Napoléon -Jérôme ; réponse triomphante de Changarnier; sa révocation est arrêtée. — Démission du ministère; conférence de Louis Bonaparte avec les chefs de la majorité. — Ministère du 10 janvier : destitution de
400 LIVRE HDITIEME.
Changarnier. — Interpellations de M. de Rémusat; vague dangereux de la résolution qu'il propose; 28 voix de majorité. — Les procèsverbaux de la Commission de permanence; rapport de M. Lanjuinais. Discussion publique (15-18 janvier) : Berryer, Baroche, Cliangarnier, Tliiers, Cavaignac ; ordre du jour motivé de défiance; scission delà majorité; alliance de la gaucbe avec les parlementaires. — Ministère intérimaire (S* janvier). — Loi de dotation rejitée; discours de M. de Montalembert; le Prince refuse l'offre d'une souscription nationale.— Proposition Creton (l'"' mars); Benyer, Marc-Dufraisse; nouvel ajournement; fin de la fusion. — Causes de division entre la droite et la gauche; la loi du 31 mai; déclaration de M. Vaïsse, ministre de l'intérieur. — Ministère du 11 avril; Léon Faucher; interpellations; ordre du jour.
En descendant les degrés du Palais-Bourbon, les membres de l'Assemblée dépouillaient l'attitude et la réserve officielles, pour donner carrière à leurs vœux intimes et à leurs passions personnelles. Le parti démocratique-socialiste ne se contentait de la République dont il jouissait que sous la réserve de supprimer la Constitution et de la refaire à sa guise, lorsqu'il serait au pouvoir. Les orléanistes et les légitimistes rendaient visite à leurs princes, les uns pour tenter une réconciliation entre les familles, les autres pour rétablir la monarchie au profit de l'une d'elles. Le Président de la République, las déjà d'un pouvoir éphémère et disputé, cherchait dans l'opinion publique et dans l'armée les assises d'institutions définitives et incontestées. Seuls , les républicains dits modérés s'en tenaient à la Constitution, et, sans en méconnaître quelques imperfections, ils s'y attachaient comme au palladium et à la garantie de la République.
Louis-Napoléon ne rencontrait, en effet, d'obstacle que dans la Constitution, obstacle infranchissable, si ses prescriptions souveraines restaient sacrées pour tous. Mais qu'on suppose l'opinion publique détournant ses regards de cette charte déjà déconsidérée ; le ' parti monarchique la tenant à la merci d'un scrutin, et ne la maintenant que comme une barrière utile encore contre
des ambitions rivales ; l'extrême gauche la dédaignant comme trop peu radicale ; les républicains modérés, débordés par les socialistes : quelle force morale ou légale arrêtera le Président dans sa marche ? Le seul point de ralliement qu'eût la majorité contre lui, c'était cette Constitution conspuée, à peine défendue et dont la révision, déjà annoncée, préparerait la ruine : comment serait-il tenu à la respecter plus que ses rivaux? D'ailleurs, plus la majorité marque ses convoitises, plus elle se divise et se subdivise : cette masse compacte se désagrège et se dissout, et, dans l'impuissance à laquelle chacun de ses groupes est réduit, le Président conquiert, en dehors et au-dessus des partis, au-dessus même de la Constitution et de la République, une situation privilégiée. Qui doute de son ambition? mais l'opinion la lui pardonne, parce que, dans son intérêt particulier, elle croit apercevoir un intérêt général.
I. — Le parti démocrate-socialiste se divisait en deux fractions presque hostiles : l'une, composée des représentants du peuple et siégeant à l'Assemblée ; l'autre, vivant dans l'exil, principalement à Londres ou-en Suisse. Ceux de France, placés sous l'empire des lois et obligés de s'y conformer, devaient observer une certaine prudence de conduite, tenir compte des événements, des nécessités de chaque jour, vivre enfin en hommes politiques : ce qui ne les empêchait ni de faire du tumulte dans l'Assemblée, ni de se permettre les grossièretés et les interruptions systématiques, ou les sourds bourdonnements de collégiens, ni même, en réponse à la loi du 31 mai, de prétendre organiser un pétitionnement populaire, ou même le refus de l'impôt. Il faut reconnaître que, cédant à de meilleures inspirations, l'extrême gauche renonça à ce dernier moyen de lutte. Elle s'abstint dans la discussion, et sa conduite ex-
térieure se ressentit des mêmes sentiments. Elle laissa faire, se réservant pour 1852.
Les socialistes de Londres ne voulaient connaître ni ces tempéraments ni cette prudence. Comme ils avaient été les plus hardis au 13 juin, sous la menace même des lois, maintenant que l'exil les protégeait , ils donnaient libre cours à leur témérité. Toute émigration de sa nature est exigeante et absolue. M. Louis Blanc publiait, depuis le mois de juillet 1849, un recueil mensuel, le Nouveau Monde, tribune personnelle où il reprenait l'exposé de ses doctrines économiques, écrivait sous le titre de : Pages d'histoire de la révolution de 1848, une apologie de sa conduite, et se livrait à des polémiques soit sur la politique courante, soit contre ses concurrents en socialisme. Le 15 juin 1850, il ne marchanda pas les critiques « à cette attitude résignée jusqu'à l'effacement, à cet appel au calme poussé jusqu'à l'affadissement de l'opinion, jusqu'à Ténervement des âmes » ; à ces hommes récemment convertis au socialisme ou à la République, à qui l'on avait laissé une part trop large dans les décisions du parti.
M. Louis Blanc donnait encore à ses objurgations des formes littéraires et polies. Une nouvelle feuille, mensuelle aussi, le Proscrit, organe de la démocratie cosmopolite réfugiée à Londres, y mettait moins de ménagements '. « Peuple, s'écriait dès la première page le héros du 13 juin, ceux qui te guident se trompent ou te trahissent. — Ils se trompent en demandant à l'habileté,
1 Mazzini pour l'Italie, Arnold Ruge pour l'Allemagne, Albert Darasz pour la Pologne, Ledru-Rollin pour la France, composaient ce grand cénacle de la révolution européenne. Cette jiublication devint hebdomadaire, à la fin d'octobre 1850, sous le titre : la Voix du proscrit, organe de la République universelle. Les rédacteurs ordinaires étaient Gustave Naquet, RibeyroUes, Berjeau, Dupont, Cœurderoy et Ch. Delescluze, qui, par l'esprit d'organisation, l'éloquence et l'initiative, les dépassait tous, sans excepter les grands pontifes, Mazzini et Ledru-Rollin.
au calcul, à Tinaction, le succès que tes ennemis n'attendent que de leur témérité. Ils te trahissent, s'ils te disent qu'après avoir subi, sans protester, le plus affreux des attentats, tu te retrouveras vaillant et tout entier au jour du dernier péril, car il est plus facile de ne point accepter le joug que de le briser... Les derniers représentants socialistes par toi nommés, ces hommes de feu qui devaient tout embraser, ces révélateurs de l'avenir, près de qui tout était obscurantisme et passé, ils ne se sont pas donné le temps de s'asseoir, de laisser sonner la douzième heure, que déjà ils avaient renié trois fois la Révolution et abdiqué entre les mains de la réaction. Et la Montagne..., elle s'est montrée indigne du grand nom dont ses ennemis l'avaient honorée. L'attentat commis, elle est demeurée sur ses sièges. » Ainsi parlait Ledru-Rollin ; Delescluze était plus rude encore : « A ceux qui ont pris la responsabilité de cette honteuse politique, nous n'avons qu'une chose à répondre : Lâches ou traîtres ! »
Tandis que la Montagne de Londres excommuniait celle de Paris, condamnait la révolution de Février et tous ceux qui l'avaient servie, et, défendue par l'exil, appelait le peuple aux armes, Proudhon, qui les connaissait bien, leur renvoyait de sévères conseils : « Il ne faut pas vous le dissimuler, écrivait-il; le peuple, ainsi que la bourgeoisie, n'a nulle confiance en vous. Le peuplent devospasquinades politiques et sociales; il vous a connus à l'œuvre; il a jugé la puissance de vos moyens et la fécondité de vos ressources, et se convainc tous les jours, par la lecture de vos manifestes, que vous êtes aussi étrangers à ses inspirations qu'ignorants de la marche de ses idées et de la situation de ses intérêts... Tranquillisez-vous donc, et, quoi qu'il arrive, ne vous excitez pas le cerveau, ne vous échauffez point la bile. Acceptez en toute résignation le repos que vous fait l'exil, et mettez-vous bien dans la tête qu'à moins d'une transformation très-cemplète de votre
esprit, de votre caractère, de votre intelligence, votre rôle est fini... Voulez- vous, citoyens, servir encore votre patrie, travailler au progrès, contribuer au triomphe de la Révolution? Croyez-moi, devenez d'autres hommes. Mettez au crochet votre défroque parlementaire, rengainez votre phraséologie, brûlez-moi ces vieux oripeaux du jacobinisme ; étudiez la philosophie de l'histoire, de l'économie politique et du droit. Tenez, voulez-vous que je vous dise toute ma pensée ? Je ne connais qu'un mot qui caractérise votre passé, et je saisis cette occasion de le faire passer de l'argot populaire dans^ la langue politique. Avec vos grands mots de guerre aux rois et de fraternité des peuples, avec vos parades révolutionnaires, et tout ce tintamarre de démagogues, vous n'avez été jusqu'à présent que des blagueurs. »
La Montagne de Paris ne pouvait se défendre de cette façon : sans goûter la dictature arrogante des émigrés, dans l'intérêt de sa propre popularité, elle les ménageait. Le jour même de la dissolution de l'Assemblée , elle publia, suivant son usage, un compte rendu. Elle y insultait ses collègues de la majorité, elle y rééditait la glorification du 13 juin. On lui demandait d'outre-mer pourquoi elle n'avait pas démissionné en masse, lors de la loi du 31 mai. — Parce que, répondait-elle, par l'effet de cette même loi, nous aurions livré nos sièges à la réaction. Son apparente inaction n'était qu'une prudente expectative : la loi ne devant avoir d'application générale qu'en 1852, d'ici là, on lutterait soit à la tribune, soit dans la presse, et, à celte époque, il serait temps de conseiller au peuple une attitude énergique, et de le faire rentrer dans ses droits. Cette longue attente, ces promesses pour l'avenir n'étaient pas pour satisfaire l'impatience des émigrés : aussi voulurent-ils, dans le but de balancer l'influence des représentants, comme de se créer à eux-mêmes des éléments de force et de propagande, ressusciter les tentatives
d'organisation ébauchées en janvier et en juin 1849. Ils dédaignaient, ils laissaient de côté ce monde officiel des représentants liés par des devoirs ou des convenances à un statu quo détesté : ils s'adressaient directement aux populations. Charles Delescluze fut le véritable initiateur de ce plan d'action : un sieur Alphonse Gent en fut la cheville ouvrière.
M. Alphonse Gent était originaire d'Avignon. A Paris, au cours de ses études de droit, une aventure scandaleuse avait tristement inauguré sa jeunesse ; l'année suivante, la cour de Nîmes, se fondant sur « une triste et fâcheuse notoriété publique » , refusait de le recevoir au serment d'avocat '. Plus tard, elle se relâcha de sa rigueur; il devint avocat à Nîmes même, et membre du conseil de l'ordre à Avignon. Commissaire de la République dans le Vaucluse en 1848, il avait été élu représentant aux élections du 23 avril ; son élection, annulée après enquête, avait été renouvelée. Le scrutin du 13 mai 1849 le laissa en dehors de l'Assemblée législative. Il prit part à l'affaire du 13 juin : on sait qu'il accorda même sa protection à M. Lacrosse, et celui-ci, en reconnaissance, empêcha qu'il ne fût poursuivi. Il s'en alla à Lyon, et présenta la défense de plusieurs accusés de l'attentat lyonnais du 13 juin; il se créa ainsi quelques ressources et des relations dans les sociétés politiques, pas assez toutefois pour que son nom fût porté sur les listes de Saône-et-Loire aux élections des 10 mars et 28 avril 1850.
L'agitation qui accompagna la préparation et le vote de la loi du 31 mai surprit M. Gent dans un état de dénûment et d'inaction favorable à un réveil énergique d'activité. 11 lia des intrigues, parcourut le Lyonnais, la Drôme , le Vaucluse ; Bouvier, instituteur révoqué de
1 Gaz. des trib., 15 février 1836, et Journal du Palais, 20 décembre
Crest et de Saint-Prix, dans la Drôme; Montanier en Vaucluse; Ode, ancien procureur delà République, et Longomazino, ancien ouvrier des chantiers de la marine, clubiste et candidat de 1848, depuis journaliste à Digne; Marescot et Daumas, président d'une société montagnarde à Toulon, devinrent ses correspondants. Il faisait adresser ses lettres chez un sieur Borel, marchand de vin à Lyon, un des chefs de la démocratie lyonnaise et dont il épousa la fille. Quinze départements furent ainsi affiliés à une action commune (Jura, Ain, Saône-et-Loire, Rhône, Isère, Drôme, Vaucluse, Hautes et Basses-Alpes, Bouchesdu-Rhône, Var, Ardèche, Gard, Hérault, Aude); la Lozère s'affilia plus tard. Le 29 juin eut lieu à Valence une séance secrète et de nuit, à laquelle assistèrent des délégués de plusieurs départements. La société prit le nom de Société de la Jeune Montagne , comme pour bien se distinguer de l'ancienne, imposa aux membres une cotisation mensuelle de cinquante centimes , se divisa en centuries et décuries, etc.
Non plus qu'au 13 juin 1849, les représentants de la Montagne ne se souciaient d'entrer dans une société dont Gh. Delescluze réglait les mouvements. Quelques-uns, néanmoins, se laissèrent entraîner' : c'étaient surtout des représentants appartenant aux départements de la zone qu'exploitait Alphonse Gent : tels Baudin, Baune, Colfavru, Boysset, Joigneaux, Racouchot, Ch. Dain, Amédée Bruys, Gastier, Faure. Michel (de Bourges) fut proposé comme chef; mais soit que ses fluctuations passées fissent douter de sa fermeté , soit qu'il eût renoncé de lui-même à s'engager trop avant, Mathieu (de la Drôme) fut désigné à sa place. Tous ces représentants assistèrent à une réunion qui se tint à Màcon en septembre.
Le but révolutionnaire de cette coalition du Sud-Est n'était pas douteux : les lettres saisies à la poste dès le
25 septembre le démontrent. Mais, avant même d'en arriver à un coup de main, c'était déjà un' grand point que d'avoir soudé ensemble les diverses parties de ce massif provincial, tenté dans les villes et dans les campagnes une organisation politique dont les liens étroits apparurent plus tard (en décembre 1851), et isolé, pour ainsi dire, toute une portion de la France dans le culte de l'idée républicaine. Les réfugiés de Suisse avaient été initiés au secret du mouvement. Le 16 octobre, Gent $e rendit à Genève en compagnie d'Amédée Bruys, représentant de Saône-el-Loire, et s'aboucha avec eux. Il s'en était même concentré un si grand nombre sur la frontière, tant Italiens que Français, que le gouvernement de Paris réclama leur internement. Gent prit sur lui de les rassurer, leur déclarant qu'ils allaient rentrer en France, et cela dans un délai de quelques semaines.
C'était, en effet, du 12 au 14 novembre, c'est-à-dire au moment de la reprise des séances de l'Asseftiblée, que le complot devait éclater sur un signal qui partirait de Privas. Mais, au moment où les montagnards de l'Ardèche se préparaient à marcher, le Gouvernement, qui depuis quelque temps avait l'œil sur ces menées, fil arrêter Alphonse Gent (7 novembre) et avec lui cinquante et un individus '.
A cette date même (1 0 novembre) s'établissait à Londres une ligue de communistes, spécialement composée d'Allemands, et qui s'était donné pour programme « d'amener le prolétariat au pouvoir; de dissoudre l'ancienne société civile basée sur l'opposition des classes, et de fonder une société nouvelle, sans classes, sans relations, unie par de simples rapports de propriété et qui constituerait la République démocratique et sociale » . Cette société se
* Infra, livre XF. Cf. Gazette des tribunaux, août 1831. Complot de Lyon.
greffait sur celle de Weitling ', ce publiciste éhonté, qui, en Suisse , où il avait fonde des associations de Jeunes Allemands, ne choisissait ses adhérents que parmi les plus dépravés de mœurs. C'est à Paris, chez les marchands de vin ou dans les sociétés de chant, qu'elle tenait ses réunions ou opérait ses recrues; sa correspondance avec Londres était périodique. Tout en réservant ses efforts pour 1852, et en se gardant bien « de se laisser empoigner dans une émeute prématurée » , les Jeunes Allemands proclamaient « la nécessité d'une révolution violente pour culbuter la classe dominante ; les ouvriers les plus capables devaient s'y préparer : la révolution accomplie, il serait nommé un comité révolutionnaire composé des ouvriers les plus déterminés. La propagande s'adresserait aux cultivateurs, aux militaires; ceux-ci, bien instruits de leurs droits, rentreraient plus tard dans l'association. Avant la bataille, il fallait bien connaître le plan de la ville, surprendre le ministère de l'intérieur, s'emparer du télégraphe, se rendre maftre de la pçrsonne des commandants militaires, désarmer les gardes nationales; après, l'armée des ouvriers tiendrait le pays en état de siège; princes, prêtres, aristocrates et bourgeois seraient recherchés et poursuivis, et une dictature s'organiserait aussitôt, entourée d'ouvriers révolutionnaires *. » Ce programme n'est autre que celui qui a été mis en action par la Commune de Paris en 1871 .
Ces essais d'organisation révolutionnaire, ces projets de soulèvement avaient franchi la Méditerranée et recruté quelques adhésions en Algérie dans la province d'Oran : l'armée, cette proie depuis longtemps convoitée par les
1 Am. Hensequin, la Jeune Allemagne et le communisme en Suisse, passim.
2 Le 4 septembre 1851, un grand nomljre d'ouvriers allemands furent arrêtés; quelques-uns furent traduits, en février 1852, devant la cour d'assises de la Seine.
socialistes, avait même fourni quelques victimes à la contagion. Un ordre du jour du général Pélissier, commandant de la province, rappela l'armée sous ses ordres à la discipline et au devoir; une prompte répression eut raison des coupables (14 juin 1850).
Ainsi, ajournement de la lutte à 1852, mais promesse d'une lutte à outrance, et, en attendant, ligue démocratique-socialiste dans les villes et dans les campfignes, pour opposer à toute évolution bonapartiste ou monarchique une résistance qui se transformerait vite en une révolution : tel est l'avenir dont le spectacle âe l'agitation socialiste nous ouvre les alarmantes perspectives. Voyons ce qui se passait dans un parti bien différent, et, en face de la révolution par la multitude, étudions les modestes tentatives de ceux qui rêvaient une restauration monarchique.
II. — La révolution de 1848 avait consommé celle de 1830 et rapproché dans une défaite commune les deux branches de la maison de Bourbon. Tandis que leurs princes étaient dans l'exil, divisés par les théories, par les circonstances, par l'histoire même, les partisans des deux dynasties, en dépit de la guerre à outrance qu'ils s'étaient faite les uns aux autres pendant trente ans, reconnaissaient maintenant qu'ils avaient tour à tour défendu leprincipe d'autorité et que, dans leur propre intérêt comme dans celui de la société, ils devraient abjurer leurs haines, se rallier et s'unir. La France consentait à chercher une solution autre que celle de la République; mais, dans lélat d'indifférence et de désorganisation auquel l'avaient réduite soixante années d'instabilité, il fallait qu'elle se rattachât ou à un principe ou à un homme. Mais comment sa conscience énervée se plierait-elle aux principes, si ceux qui les représentaient se montraient eux
mêmes incertains et partagés, si l'heure de la décision ne devait être que celle d'une lutte nouvelle, et si enfin, au lieu d'une solution nette et définitive, on n'ouvrait la porte qu'à de nouveaux embarras ou à un nouveau provisoire?
Cependant la tâche était bien délicate. Entre 1814 et 1830, il y a un abîme : dépendra-t-il pour le combler d'une complaisance passagère de quelques volontés? Que de divergences fondamentales entre les partisans de chaque branche, et, si l'on passe aux familles elles-mêmes, que de raisons pour rester sinon ennemies, au moins séparées! Après dix-huit ans de règne, Louis-Philippe et Marie- Amélie consentiraient - ils à désavouer leur passé , en reconnaissant les droits supérieurs de M. le comte de Chambord? Le Roi avait abdiqué, il pouvait se croire hors -de la lice, s'abstenir; mais la duchesse d'Orléans et les princes ne seraient-ils pas plus jaloux de la légitimité de leur père que leur père lui-même? Pour affronter ces difficultés, il fallait ou une grande force d'illusion ou l'énergique sentiment d'une nécessité impérieuse. En vidant leurs querelles, les deux familles vidaient celles de la France : la maison d'Orléans apportait sa popularité et son brillant cortège de princes, et le comte de Chambord, avec l'hérédité monarchique, ramenait la stabilité dans le droit. public et la sécurité dans la vie sociale.
Déjà, comme aujourd'hui, M. le comte de Chambord habitait à Frohsdorff, sur les frontières de la Styrie, de l'Autriche et de la Hongrie, dans une résidence seigneuriale que, sous le nom du diic de Blacas, la duchesse d'Angoulême avait achetée de l'ex- reine de Naples , Caroline Murât. Il y menait une vie studieuse, sévère, un peu triste, entre sa femme, Marie-Thérèse d'Esté, qui ne lui avait pas donné d'enfants, sa tante, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, traînant un deuil inconsolable, et quelques amis, dévoués à sa personne comme à sa cause,
le jeune duc de Blacas, M. le comte de Montbel, ancien ministre des finances de la Restauration, et M. le duc de Lévis, dont l'expérience et les conseils ne pouvaient être inutiles à un jeune prince de trente ans. Les visiteurs les plus prévenus témoignaient de sa droiture de cœur et d'esprit, de la simplicité de ses allures, de son vif amour de la justice et du devoir, de l'étendue de ses connaissances sur tout ce qui touche à la France. Eépugnant à l'intrigue et aux aventures, il attendait sans impatience un changement de fortune, et, bien différent de ces prétendants qui s'agitent, risquent leur liberté et leur cause même et ne comptent jamais pour définitive la défaite la plus profonde, Henri de Bourbon, satisfait de représenter dans sa personne un principe inhérent à l'ordre social, n'espérait son propre succès que d'un libre retour de la France vers ce principe, et poussait à ce point la réserve personnelle et le respect de la Providence que, même au moment de toucher au but, il s'en serait détourné plutôt que d'avancer d'une heure l'accomplissement de ses desseins. Dans la sphère élevée où il vivait, M. le comte de Ghambord pressait de ses vœux une réconciliation de famille : « S'ils font un pas, aurait-il dit, j'en ferai dix. » Mais les conditions politiques de ce rapprochement étaient plus difficiles à obtenir que le rapprochement lui-même, et le chef de la maison de Bourbon, au nom de sa dignité même, était condamné à attendre.
Louis-Philippe et Marie-Amélie vivaient en Angleterre. Ils y habitaient le château de Glaremont, propriété de leur gendre, le roi des Belges. Aussitôt débarqués, c'était là qu'ils s'étaient rendus; les ducs de Nemours et de Montpensier les y avaient bientôt rejoints; quant à la duchesse d'Orléans, elle s'était retirée en Allemagne avec ses fils, dans la famille de sa mère; on n'avait pas de nouvelles du duc d'Aumale et du prince de Joinville. Leurs lettres de démission, connues par les journaux,
délivrèrent la famille royale de ses premières inquiétudes, mais les jeunes princes n'arrivèrent à Claremont que dans la nuit du 20 au 21 mars. A.ux douleurs morales s'ajoutaient, chez le Roi surtout, les préoccupations matérielles. Par décret du Gouvernement provisoire, ses biens et ceux du duc d'Aumale et du prince de Joinville avaient été mis sous séquestre , et le prétendu thésauriseur , chargé de trente et un millions de dettes, sollicitait l'autorisation de contracter un emprunt pour payer ses créanciers. Tandis que certains membres du Gouvernement provisoire roulaient gratuitement dans les carrosses de la Cour exilée; tandis que les fêtes de la Présidence et d'ailleurs se donnaient à l'aide d'un mobilier appartenant au Roi et à grand renfort de chevoiux, de voitures, de valets de pied et d'employés qu'il payait encore, la famille royale vivait péniblement de modestes emprunts, refusant les offres des grands seigneurs d'Angleterre et jusqu'à celles de lord Paimerston, devenu courtois pour l'infortune, lui l'allié perfide et dangereux de la prospérité. La loi de bannissement (26 mai 1848) étonna et blessa les princes plus que le Roi : dans ces mesures de salut public, ce qu'il y a de plus douloureux pour ceux qui en sont l'objet, c'est de voir, au bas du décret qui les frappe, les noms d'amis et d'anciens ministres qui n'ont même pas la pudeur de s'abstenir (t. I, 328-329). Une proposition plus menaçante, qui préludait aux décrets de confiscation du 22 janvier 1852, justifia bientôt les appréhensions et la sévère économie dont s'armait la prudence du Roi déchu : M. Jules Favre, qui était alors l'un des orateurs favoris de la coterie du National et d'Armand Marrast, demanda qu'un décret de l'Assemblée déclarât acquis au domaine de l'État les biens composant le domaine privé de l'ex- Roi, et obligeât les autres princes de la famille d'Orléans à vendre leurs immeubles situés en France dans le délai de six mois (5 juillet 1848). L'adversaire politique delà
maison d'Orléans, Berryer, eut Thonneur de rappeler à quelques républicains l'article 12 de la Constitution déjà voté, qui interdisait le rétablissement de la confiscation, et, appuyé de M. Goudchaux, il obtint de l'Assemblée un décret ' par lequel elle ordonnait la liquidation de la liste civile et le payement du douaire de la duchesse d'Orléans, tel que l'avait fixé la loi du 7 mars 1837 (25 octobre 1848).
C'est à la fin de l'année 1849 et dans les premiers mois de 1850 que quelques hommes politiques abordèrent avec le roi Louis-Philippe la question de la réunion des deux branches, ce qu'on appela plus tard la fusion. Aux premières ouvertures qui lui en furent faites par M. de Salvandy : « Mon cher comte, répondit Louis- Philippe , il ne peut être question de moi dans cette affaire : mon rôle est fini en ce monde. La chose ne peut regarder que mes fils. Dans mon opinion, ils doivent être toujours prêts à la faire ; mais, dans mon opinion aussi, elle ne se fera jamais, parce que, de l'autre côté, on ne fera rien de ce qui serait nécessaire pour 1^ rendre possible. » Vers la même époque, causant avec un journaliste des événements de 1830, il niait avoir conspiré : « On me supposait heureux, disait-il ; je n'étais que résigné. Je remplissais un devoir, je tentais de reconstituer l'autorité. Si j'avais pu le faire, j'aurais renoué la chaîne
* Le décret, en ce qui touchait la duchesse d'Orléans, ne fut pas exécuté, et M. Hippolyte Passy dut le rappeler dans le budget de 1849. Malgré quelques réclamations de membres de l'extrême gauche, l'Assemblée, en 1849 comme en 1850, assura le respect des conventions diplomatiques et des contrats privés. Le 29 décembre 1849, sur la proposition de MM. Fould et Rouher, alors ministres, le décret du 25 octobre 1848 fut prorogé jusqu'au l^"" août 1850; la levée du séquestre sur les biens du duc d'Aumale et du prince de Joinville fut fixée à la même époque, et l'administration de la liste civile reçut l'autorisation de contracter un emprunt de 39 millions par voie d'adjudication avec publicité et concurrence.
des temps qu'une terrible secousse venait de rompre. J'ai essayé... Je croyais que la République était le plus grand malheur qui pût frapper la France... »
En mai 1850, des hommes politiques plus autorisés que M. de Salvandy, MM. Guizot, Dumon, Duchâtel, vinrent appuyer auprès du Roi les mêmes idées. Son esprit s'y ouvrait sans peine. Il rappelait volontiers qu' « en 1830, le comte de Chambord n'étant qu'un enfant, la France avait choisi un homme; qu'il avait tenu la couronne moins de la souveraineté nationale que de la nécessité; qu'il avait préféré la recueillir que de la laisser tomber en proie à la République. Les rôles étaient retournés : aujourd'hui, le comte de Paris est un enfant; l'homme, c'est le comte de Chambord, et il est le roi de France! » Ainsi Jjouis-Philippe semblait devenu légitimiste '. Mais le fond de sa pensée n'allait pas jusque-là. Il avait traversé des temps si troublés que la transmission paisible du pouvoir
* Vie de la reine Marie-Amélie, par Auguste Trognon ; Abdication du roi Louis-Philippe racontée par lui-même, ^ar M. Edouard Lemoine. 1851. — En avril 1850, M. le duc de Valmy, petit-fils du maréchal de ce nom , publia sous le titre : De la force du droit et du droit de la force, une brochure où il expose avec une grande fermeté d'idées et de style le rôle de la maison d'Orléans en 1830 et l'impossibilité « qu'elle acceptât encore de la Révolution, comme un présent, ce qu'elle s'était laissé imposer comme un fardeau ». A l'appui des récentes déclarations du roi Louis-Philippe, il reproduit le texte d'une lettre à Charles X, écrite dans la nuit du 30 au 31 juillet par le lieutenant général, et confiée au duc de Mortemart, avec lequel il venait d'avoir un long entretien : cette lettre en était la conclusion. Elle ne parvint pas au Roi, le duc d'Orléans l'ayant fait redemander presque immédiatement à M. de Mortemart. Voici ce curieux document:
« M. de *** dira à Votre Majesté comment on m'a amené ici par force; j'ignore jusqu'à quel point ces gens-ci pourront user de violence à mon égard ; mais si, dans cet affreux désordre, il arrivait qu'on m'imposât un titre auquel je n'ai jamais aspiré, que Votre Majesté soit bien persuadée que je n'exercerais toute espèce de pouvoir que temporairement et dans le seul intérêt de notre maison. J'en prends ici l'engagement formel envers Votre Majesté. Ma famille partage mes sentiments à cet égard. Palais-Royal, 31 juillet 1830. Signé : Fidèle Sujet. »
de la tête d'un homme fait sur celle d'un enfant ne lui paraissait ni désirable ni même possible : la couronne était à ses yeux le prix de l'âge, de l'expérience, du mérite personnel, des circonstances; ce qui ne l'empêchait pas de sentir tout ce que le mépris de l'autorité entraînait pour la France d'instabilité et de périls : « Le comte de Paris est possible, disait-il en avril 1849, comme le comte de Ghambord et les bonapartistes sont possibles. Tout est possible en France, mais rien n'y durera, parce que le respect n'y existe plus. » Et quelques mois plus tard : « Sans la stabilité dans le gouvernement, point de prospérité nationale ; sans hérédité du trône, point de stabilité dans le gouvernement. »
En juin 1850, M. Thiers vint à Saint-Léonard, village maritime près de Brighton, où le Roi aimait à passer l'été: la duchesse d'Orléans s'y trouvait avec ses enfants. Parmi les hommes de 1830, M. Thiers était de ceux pour qui la Révolution avait été surtout un acte de souveraineté populaire, et le roi de Juillet l'élu de la nation. Il combattit la fusion ; suivant lui, l'impopularité des Bourbons de la branche aînée était certaine, irrémédiable ; le seul effet d'un rapprochement serait d'étendre cette impopularité à la branche cadette. N'avait-elle pas, elle aussi, son principe, la souveraineté nationale, dont l'autre ne se préoccupait pas assez, et qui semblait devenir de plus en plus la loi et la force d'action des sociétés politiques? Appartenait-il à la maison d'Orléans de désavouer l'acte de 1830, aux fîls de répudier le règne de leur père et le vœu de la nation ? Et pour quel résultat ? On diminuerait le poids dont pèse la maison d'Orléans dans les destinées de la France, et cela, non-seulement sans profit pour la branche aînée, mais au détriment de l'idée monarchique, cette dernière ressource de salut public. La duchesse d'Orléans goûtait, dit-on, cette manière de voir, et ne le cachait pas; mais, dans une question si grave, à laquelle se trou-
vaient altachés l'honneur et la destinée d'une famille , jusqu'à ce que les événements commandassent une décision, elle s'abstenait, réservant l'avenir et la liberté d'action de son fils.
Cependant , suivant l'usage qu'il affectionnait de se rapprocher de temps en temps de la frontière française pour recevoir les visites de ses amis et s'entendre verbalement avec eux sur la ligne de conduite à suivre, M. le comte de Ghambord qui, en 1849, s'était rendu à Ems, choisit en juillet 1850, pour lieu de rendez-vous, Wiesbaden, ville de bains, alors capitale du grand-duché de Nassau. Il y arriva de sa personne le 1 0 août, dans la soirée, après avoir reçu aux cours de Vienne, de Berlin et de Hanovre un accueil digne de son rang. Berryer, le duc de Lévis, le marquis de la Ferté, le comte Fernand de la Ferronnays et le vicomte de Monti de Rezé l'accompagnaient; à Cologne, il avait rencontré le général de Saint- Priest, le prince Gaston de Montmorency et un certain nombre de Français, parmi lesquels seize membres de l'Assemblée législative. Du 11 août jusqu'au 30, les visiteurs se renouvelèrent; c'étaient, sauf quelques exceptions, des noms de fidèles, plutôt que d'hommes politiques, une députation de paysans bretons du Morbihan, une autre d'ouvriers parisiens, d'anciens officiers de la maison militaire du Roi ou de la garde royale, quelques prêtres, des négociants et des ouvriers du département du Nord, des étrangers, un millier de personnes environ.
Parmi les hommes politiques, on remarqua l'arrivée de M. Vesin, ancien député orléaniste, qui venait faire acte de foi à la branche aînée, et celle de M. de Salvandy. A propos de ce dernier, on rappelait qu'il avait été mousquetaire en 181-4; qu'il ne s'était rallié à la monarchie de 1830 qu'en haine de l'anarchie; qu'il avait protesté par écrit contre l'arrestation de la duchesse de Berry ; qu'ambassadeur à Turin, il avait voté contre l'a-
dresse de 1843, qui flétrissait les pèlerins de Belgrave- Square, et qu'il avait payé son indépendance de la perte de son ambassade. Dernier ministre de l'instruction publique de Louis-Philippe, il revenait vers le roi légitime, non pas par mobilité, comme l'en accusaient les orléanistes, mais pour maintenir les lignes principales de sa vie politique. Trente-six représentants du peuple s'étaient joints aux pèlerins de l'exil, et parmi eux MM. Berryer, de Saint- Priest, colonel de l'J-lspinasse , Léo de Laborde, représentants du peuple et membres de la commission de permanence.
Cette manifestation, si importante par le nombre des visiteurs, n'aurait été cependant qu'une narade ou qu'un rendez-vous sans conséquence, si le prince n'en avait pris occasion de trancher une question débattue depuis quel que temps entre royalistes, et que M. de la Rochejaquelein avait récemment ravivée, à savoir s'il était possible, sans porter atteinte aux traditions monarchiques, de soumettre au suffrage universel, sous forme d'appel au peuple, la dynastie de Bourbon. Cette thèse, qu'avait imaginée et soutenue naguère M. de Genoude dans la Gazelle de France, avait été surtout une arme d'opposition : l'avénement subit du suffrage universel était devenu, pour les royalistes partisans de ce système, comme une sommation de s'exécuter. M. de la Rochejaquelein n'avait pas hésité, et, par sa proposition du 27 mars à l'Assemblée législative, il s'était fait le héraut de l'appel au peuple. Mais ce système ne fut pas mieux accueilli à Wiesbaden que dans l'Assemblée. L'Assemblée l'avait repoussé sans discussion, comme inapplicable et équivoque; M. le comte de Ghambord le rejeta comme contraire au principe de l'hérédité. Ce fut la véritable utilité comme la conclusion de l'entrevue de Wiesbaden.
Sur ces entrefaites, celui à qui la souveraineté populaire avait ôté la couronne comme elle la lui avait donnée,
Louis-Philippe approchait de ses derniers moments. Depuis quelques mois, il s'affaiblissait sensiblement. Le dimanche 25 août, la pieuse Reine avertit elle-même le compagnon de sa vie que le moment de la séparation était venu. Le docteur Gueneau de Mussy lui ayant confirmé que «les mauvaises chances dépassaient les bonnes » , il manda aussitôt l'abbé Guelle, aumônier du château, se confessa et reçut le saint Viatique. Les enfants jouaient dans le parc : on les introduisit ; l'extrême - onction fut administrée au Roi en leur présence. Puis, il les embrassa et leur donna sa bénédiction. A la suite de cette pénible cérémonie, il dicta au général Dumas une dernière page de ses Mémoires. Ces divers soins occupèrent l'aprèsmidi de trois à cinq heures. La nuit fut agitée et sans sommeil, l'agonie commença avec le jour, et, le 26 août, à huit heures du matin, Louis-Philippe expira, à l'âge de soixante-seize ans onze mois et onze jours'.
Comme ses atnés, la calomnie l'avait poursuivi sur le trône, et la justice ne commença à se lever que sur sa tombe. La Revue rétrospective destinée à trahir les secrets du règne fut, sans que l'eût voulu son auteur, le premier instrument de représailles contre les erreurs les plus accréditées : les tendresses et les anxiétés du père de famille, la générosité et l'habileté du souverain, la haute capacité du politique arrivèrent au public comme des révélations ; la pu-
1 Le service eut lieu à Weybridge, à cinq milles de Claremont; le cercueil fut déposé dans un caveau particulier. Au-dessus, sur une plaque de marbre encastrée dans le mur, on lisait l'épitàphe suivante : Depositœ jacent — Sub hoc lapide — Donec in Patriam — Avitos inter cineres — Deo adjuvante transferantur , — Reliquiœ — Ludovici Philippi primi, — Francorum régis, — Claromontii, in Britannia, — Defuncti, — Die Augusti XXVI, — Anno Domini MDCCCL, — JEtatis LXXVJ. — Requiescat in pace. Le 9 juin 1876, les restes de Louis-Philippe, de Marie- Amélie et de sept autres membres de la famille d'Orléans morts dans l'exil ont été déposés dans les caveaux de la chapelle du château de Dreux.
blicalion de ses papiers les plus intimes, au lieu de diminuer l'homme, le grandit. M. de Montalivet et M. Vaviu signalèrent les dépenses immenses qu'avait prises à sa charge personnelle ce roi réputé avare pour réparer, meubler, embellir les palais de la couronne : il avait aimé l'ordre et la comptabilité bien plus qu'il n'avait pratiqué l'économie. M. d'Hausson ville initia le public aux véritables mobiles de la politique extérieure. Par l'une des singularités du régime parlementaire, les ministres, préoccupés de se couvrir eux-mêmes, laissaient à découvert le souveram. Celui-ci, en apparence irresponsable, portait réellement toutes les responsabilités ; et, bien qu'on l'attaquât toujours, on ne lui donnait ni l'occasion, ni parfois même la permission de se défendre. Les pieux exemples de la reine Marie-Amélie valurent à Louis-Philippe le privilège de finir sa vie autrement qu'il l'avait conduite; il revint à la foi de sespères, elle descendant du dix-huitième siècle, l'élève de madame de Genlis, le Roi qui se piquait volontiers d'être voltairien et incrédule, mourut comme un Bourbon dans les pratiques et dans l'humble soumission du chrétien. Ce fut par une lettre particulière adressée à un Anglais que la nouvelle de la mort du Roi arriva, le 28 août, à Wiesbaden. Le Journal de Francfort la confirma le lendemain. Ainsi qu'avait fait le duc d'Angoulême, en 1842, lors de la mort du duc d'Orléans, le comte de Ghambord commanda aussitôt un service, auquel il invita tous les Français présents à Wiesbaden. Mais celte mort ne profita pas, comme on l'aurait pu croire, au rapprochement des deux maisons. Lord Palmerston intervint pour y mettre obstacle; la reine des Belges, fille de Louis-Philippe, épuisa pour s'y opposer les dernières ardeurs d'une vie qui allait s'éteindre (elle mourut le 11 octobre suivant, à l'âge de trente-huit ans) ; l'union ne se faisant pas, la division s'augmenta , et \a fusion échoua avant même que les conditions en eussent été discutées.
III. — Ces manifestations, ces combinaisons dynastiques étaient condamnées à se renfermer dans un cercle étroit de fidèles; il était difficile de mettre l'opinion publique en demeure de se prononcer. Exilés de France dans leur principe comme dans leurs personnes, par la République non moins que par ses lois, les princes de la maison de Bourbon ne pouvaient offrir à leurs partisans qu'un but flottant et lointain à travers la perspective d'une révolution nouvelle. Entre eux et la France, il n'y avait pas seulement la République, fragile obstacle si Ton ne regarde qu'aux républicains qui la défendent et à l'opinion qui ne la goûte pas ; mais derrière elle, moins pour la protéger que pour s'y substituer, il y avait un homme qui occupait la j)lace avec une ferme volonté de ne pas la quitter. Il était \h : c'était son principal titre, et sa force reposait moins dans la haute magistrature dont il était investi et dans l'influence qu'il y puisait, que dans le sentiment personnel qu'il avait de cette force même. Si le peuple avait oublié les six millions de suffrages du dix Décembre, l'élu était disposé non-seulement à les lui rappeler, mais à lui démontrer avec une logique impérieuse les obligations et les conséquences qui en résultaient. Élu du peuple, ne relevant que du peuple, interprète du peuple, mandataire du peuple, n'acceptant pour juge que le peuple, et, pour toute clause constitutionnelle qui le gêne, appelant au peuple seul : voilà le résumé des théories que professait le Prince- Président, entendant être et rester l'unique représentant du peuple, que le peuple le voulût ou non.
Cette naturelle prépondérance sur les autres partis , républicains ou monarchistes, qu'il tenait de son élection, il s'agissait de l'assurer et de la perpétuer. La Constitution limitait la durée de la Présidence à quatre années qui devaient expirer le deuxième dimanche de mai 1852; elle interdisait la réélection immédiate du Président en exercice. Il fallait ou obtenir la révision de cette clause, ou
passer outre. Dans l'un comme dans l'autre cas, le Président avait besoin de s'appuyer sur l'opinion, et de peser du poids d'une popularité grandissante sur les délibérations de l'Assemblée, ou sur les volontés de la nation. Le but était visible à tous, les moyens à prendre Tétaient moins. Le Président tenait beaucoup de pouvoirs de la Constitution, mais son initiative était partagée ou paralysée par celle de l'Assemblée, de sorte qu'il était forcé de confondre son action avec celle du Parlement, ce qui répugnait à son orgueil, ou de s'isoler de lui, mais à la condition de le combattre. Jouer ce dernier jeu n'était possible qu'à certaines heures, d'une façon momentanée et discrète : incertain encore de sa destinée, devinant autour de soi des défiances ou des haines, d'autant moins aimé, même de ceux qui l'avaient soutenu, qu'on com- ' mençajt à le craindre, il sentait qu'engager un conflit était périlleux pour son avenir, qu'un coup d'Etat prématuré compromettrait à tout jamais sa destinée, et qu'après tout, l'Assemblée avait contre lui une arme en réserve, la mise en accusation. Quelle défense opposerait-il, n'ayant ni la majorité dans l'Assembler, ni l'appui de l'armée et des généraux ?
Sortir définitivement de l'ombre dans laquelle le retenaient les institutions, faire appel à l'opinion, se séparer de l'Assemblée moins par une lutte ouverte que par une abstention systématique, tenter la faveur de l'armée, l'enlever peut-être ou se faire tout au moins des créatures parmi ses chefs, tel fut le plan qu'adopta et qu'allait suivre Louis Bonaparte.
Dès le lendemain de la prorogation de l'Assemblée, le 12 août, il partit pour un voyage dans la Bourgogne, le Lyonnais, la Franche-Comlé et l'Alsace : le même soir, il arrivait à Dijon. Acôté des acclamations quine manquent guère aux personnages officiels, deux cris se faisaient entendre d'une manière systématique : Vive la République
4t2 LIVRE HUITIÈME.
vive la République démocratique et sociale ! l'un poussé par les républicains qui protestaient d'avance contre toute velléité de restauration impériale, l'autre qui proclamait les vœux de la Montagne et du socialisme. L'accueil à Lyon fut empressé, et marqué au cachet de cette ville somptueuse. A la Croix-Rousse, il en alla tout autrement. C'est de là, comme on sait, que descendaient naguère sur la ville ces colonnes de Vo7'aces qui y apportaient la guerre des rues,^u qui répandaient le pillage dans les fabriques et les couvents. Au moment où le Président pénétrait sur la place, plusieurs milliers d'individus l'envahirent avec des cris et des gestes de menace; devant ce parti pris d'hostilité, Louis-Napoléon se retira.
Deux banquets à l'Hôtel de ville, un autre au Jardin d'hiver, des visites aux grands établissements publics, l'inauguration de la caisse de secours mutuels et de retraite pour les ouvriers en soie, ces fêtes, témoignages empressés d'une ville où l'industrie et le commerce saluent avec reconnaissance toute puissance qui ramène l'ordre et le crédit, ont laissé un souvenir moins éphémère qu'ellesmêmes, grâce à un discours du Prince : c'est comme un des jalons de la restauration de l'Empire, c- Je ne suis pas venu, dit-il, dans ces contrées où l'Empereur, mon oncle, a laissé de si profondes traces, afin dé recueillir seulement des ovations et passer des revues; le but de mon voyage est, par ma présence, d'encourager les bons, de ramener les cspiits égarés, de juger par moi-même des sentiments et des besoins du pays. La tâche que j'ai à accomplir exige votre concours, et, pour que ce concours me soit complètement acquis, jls dois vous dire avec franchise ce que je suis et ce que je veux. Je suis, non pas le représentant d'un parti, mais le représentant de deux grandes manifestations nationales, qui, en 1804 comme en 1848, ont voulu sauver par Tordre les grands principes de la Révolution française. Fier donc de mon origine et de
mon drapeau, je leur resterai fidèle ; je serai tout entier au pays, quelque chose qu'il exige de moi, abnégation ou persévérance. Les bruits de coup d'Etat sont peut-être venus jusqu'à vous, messieurs, mais vous n'y avez pas cru : je vous en remercie. Les surprises et les usurpations peuvent être le rêve de partis sans appui dans la nation ; mais l'élu de six millions de suffrages exécute les volontés du peuple, il ne les trahit pas. Le patriotisme, je le répète, peut consister dans l'abnégation comme dans la persévérance. Devant un danger général, toute ambition personnelle doit disparaître. Dans ce cas, le patriotisme se reconnaît comme on reconnut la maternité dans un procès célèbre. Vous vous souvenez de ces deux femmes réclamant le même enfant. A quel signe reconnut-on les entrailles de la véritable mère? Au renoncement de ses droits que lui arracha le péril d'une tête chérie. Que les partis qui aiment la France n'oublient pas cette sublime leçon ! Moi-même, s'il le faut, je m'en souviendrai. Mais, d'un autre côté, si des prétentions coupables se ranimaient et menaçaient de compromettre le repos de la France, je saurai les réduire à l'impuissance en invoquant encore la souveraineté du peuple, car je ne reconnais à personne le droit de se dire son représentant plus que moi. »
Ce langage strictement constitutionnel avait une convenance particulière dans ces régions où, plus qu'ailleurs, la République comptait de fervents partisans. Il n'y déplaisait même pas qu'en face des manifestations de Wiesbaden, le Président de la République revendiquât les droits de la souveraineté nationale, dût-il s'en déclarer l'unique représentant.
De Lyon, Louis-Napoléon se dirigea vers Strasbourg par Bourg, Lons-le-Saulnier, Besançon, Belfort, Mulhouse et Colmar. A Lons-le-Saulnier, les cris de Vive la République ! dominèrent les autres; à Besançon, la scène de la Croix-Rousse se renouvela avec plus de gravité. Deux
bals avaient été préparés, l'un à la salle de spectacle, où n'étaient admis que des invités ; l'autre à la halle aux blés, dont l'entrée était libre. Ce n'était un mystère pour personne qu'une manifestation qui pouvait devenir violente se produirait à la balle aux blés. On avertit le Président : « Je m'en rapporte à la sympathie des habitants, dit-il, et j'y vais. » A travers une foule compacte, salué des hurlements de Vive la République ! que poussait à la porte un groupe d'individus ivres et déguenillés, il pénétra à grand'peine dans la salle. Lorsqu'il fut au milieu, les rangs se serrèrent sur lui, il fut cerné, accablé d'injures, de clameurs, de menaces. Le général Castellane, l'épée à la main, fendit la foule avec quelques officiers, s'avança jusqu'au Prince, le dégagea et protégea sa retraite. Les acclamations des invités de la salle de spectacle le vengèrent quelques instants après de l'odieuse altitude des démagogues.
La municipalité de la Guillotière, à Lyon, avait refusé de voter des fonds pour la réception du Président. Il en fut de même à Strasbourg. Louis Bonaparte n'en fit pas moins bonne mine aux Slrasbourgeois et à leur maire : qu'était pour lui la mauvaise humeur de quelques républicains mal-appris auprès de l'orgueil qu'il devait ressentir à entrer au son des cloches , au bruit du canon , au milieu d'une haie de soldats et des acclamations de tout un peuple, dans cette même ville oij, quatorze années auparavant, il avait si misérablement débuté ! Plus d'un Strasbourgeois s'en souvint et en rappela quelques détails au Président; il les écoutait, dit-on, sans déplaisir. Mais s'il ne condamna pas à Strasbourg comme il l'avait fait à Ham les entreprises contre les gouvernements établis, du moins, avec uneardeur de légalité qui ne lui coûtait guère, il afficha la prétention d'être avant tout « l'homme du devoir » .
Au banquet que lui offrirent le commerce et l'industrie,
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Louis -Napoléon, faisant allusion aux conseils qui le détournaient de se rendre en Alsace : « Pourquoi auraisje été mal reçu? En quoi aurais-je démérité de votre confiance? Placé par le vote presque unanime de la France à la tète d'un pouvoir légalement restreint, mais immense par l'influence morale de son origine, ai-je été séduit par la pensée, par les conseils d'attaquer une Constitution faite pourtant, personne ne l'ignore, en grande partie contre moi? Non; j'ai respecté et je respecterai la souveraineté du peuple, même dans ce que son expression peut avoir eu de faussé ou d'hostile. Si j'en ai agi ainsi , cest que le- titre que j'ambitionne le plus est celui d'honnête homme; je ne connais rien au-dessus du devoir. »
A Nancy, à Metz, le Président rencontra encore des essais de manifestations hostiles; mais il put dire avec vérité, à Reims, dernière étape de son voyage : « Partout, j'ai pu m'en convaincre, le nomhre des agitateurs est infiniment petit, et le nombre des bons citoyens infiniment grand. » Il n'était pas sans hardiesse, pour une première rencontre avec les populations des départements, d'aborder celles qui, soit depuis le 24 février, soit tout récemment dans les élections de mars et d'avril, avaient obstinément montré des sentiments encore plus socialistes que républicains. Aussi, devant ces affirmations énergiques d'une partie de l'opinion, le Président dissimula-t-il ses vœux derrière une généreuse et invraisemblable abnégation. Que pouvait-il d'ailleurs souhaiter de plus favorable à sa cause que ces hostilités grossières, ou ces menaces même, après les avoir bravées?
Tandis que le prince Louis consultait directement les populations (12-28 août), les préfets posaient devant tous les conseils généraux la question de la révision de la Constitution (26 août). En 1849, trois conseils seulement (Aube, Marne et Gironde) s'étaient prononcés pour la révision ; mais alors la question était prématurée et devan-
çait de beaucoup l'époque fixée par la Constitution. En 1850, au contraire, au début de la dernière année de la Législative (art. 110), il était naturel que les esprits se préoccupassent d'une éventualité qui pouvait être soumise à la prochaine session parlementaire. Les conseils généraux, il est vrai, n'avaient pas compétence pour provoquer ou examiner cette question ; mais les préfets qui, en d'autres circonstances, les eussent rappelés à la loi de leur institution, encourageaient au contraire et provoquaient ces délibérations.
Le parti conservateur, loin de résister à l'administration, se prétait à ses vues et s'associait à son action, moins en vue de la prorogation des pouvoirs du Président, que pour obtenir une refonte complète de la Constitution, qui atteindrait la République elle-même. Tous les adversaires du régime en vigueur, quelle que fût la divergence de leurs vœux pour l'avenir, se montraient d'accord sur la nécessité de la révision. Quant à l'illégalité des délibérations, des conseils généraux, elle n'était pas douteuse. Mais les uns prétendaient que des vœux n'étaient pas des décisions et qu'un conseiller général ne pouvait pas renoncer à ses droits de citoyen; les autres, plus hardis, soutenaient que, sous un gouvernement provisoire encore, il devait être permis d'en contrôler les institutions, et que, d'ailleurs, contre les nécessités du salut public, il n'y avait pas de droit. Chacun croyait travailler pour soi : on ne s'apercevait pas que, le jour oii tout le monde aurait demandé la révision, c'est le détenteur du pouvoir qui confisquerait le bénéfice de cette imprudente campagne.
Sur quatre-vingt-cinq conseils généraux, vingt et un s'abstinrent de délibérer, dix repoussèrent les vœux de révision, deux (Var et Vaucluse) exprimèrent celui de respecter la Constitution, mais cinquante-deux votèrent pour la révision totale ou partielle ! Louis Bonaparte, diton, avait espéré mieux : il s'attendait à une manifestation
générale pour réclamer le rétablissement de l'Empire. Ses prévisions furent trompées : les esprits n'allaient pas si loin, et, sans déterminer encore à quel régime elle se rallierait, l'opinion ne manifestait qu'un désir, assez fréquent dans notre mobile nation, celui de changer de gouvernement.
Le 3 septembre, soutenu des vœux qui venaient d'être exprimés, Louis- Napoléon partit pour un nouveau voyage. Cette fois, il n'avait pas à craindre les violences de l'esprit démagogique. La Normandie, province riche et insoucieuse de politique, ne lui réservait que des ovations et des fêtes. Il fit le trajet en poste, le chemin de fer de la basse Normandie n'étant encore qu'en projet à partir de Mantes. Sur son passage, accouraient de plusieurs lieues à la ronde des milliers de curieux, dont quelques-uns se souvenaient d'avoir vu l'oncle passer avec Marie-Louise, sa nouvelle épouse, sur cette route de Cherbourg, où s'engageait le neveu. Quel contraste, même physique, entre ces deux hommes de même âge, l'un avec sa figure déjà pleine, mais belle encore, et ses regards flamboyants, l'autre avec ses traits affaissés et jaunis, ses yeux éteints et sans regard ! Mais plus le contraste était tranché, plus c'était merveille que le nom seul du grand Empereur, porté par un inconnu, attirât sur ses pas des flots de curieux, comme, deux années auparavant, il lui avait valu six millions de suffrages.
Ce voyage fut marqué par deux allocutions importantes, prononcées l'une à Caen, l'autre à Cherbourg. A Caen, dans le langage à double sens dont il usa toute sa vie, il disait : « Lorsque partout la prospérité semble renaître, il serait bien coupable celui qui tenterait d'en arrêter l'essor par le changement de ce qui existe aujourd'hui, quelque imparfait que ce puisse être. De même, si des jours orageux devaient reparaître et que le peuple voulût imposer un nouveau fardeau au chef du gouvernement,
ce chef, à son tour, serait bien coupable de déserter cette haute mission! »
A Cherbourg, ce « nouveau fardeau » , il n'hésitait pas à le solhciter ; « Phis je parcours la France, et plus je m'aperçois qu'on attend beaucoup du Gouvernement. Je ne traverse pas un département, une ville, un hameau, sans que les maires, les conseils généraux et même les représentants ne me demandent, ici, des voies de communication, telles que canaux, chemins de fer; là, l'achèvement des travaux entrepris; partout, enfin, des mesures qui puissent remédier aux souffrances de l'agriculture, donner de la vie à l'industrie et au commerce. Rien de plus naturel que la manifestation de ces vœux. Elle ne frappe pas, croyez bien, une oreille inattentive. Mais, à mon tour, je dois vous le dire, ces résultats tant désirés ne s'obtiendront que si vous me donnez le moyen de les accomplir ; et ce moyen, il Qst tout entier dans votre concours à fortifier le pouvoir et à écarter les dangers de l'avenir. Pourquoi l'Empereur, malgré ses guerres, a-t-il couvert la France de ces travaux impérissables qu'on retrouve à chaque pas, et nulle part plus remarquables qu'ici? C'est qu'indépendamment de son génie, il vint à une époque où la nation, fatiguée de révolutions, lui donna le pouvoir nécessaire pour abattre l'anarchie, réprimer les factions, et faire triompher à l'extérieur par la gloire, à l'intérieur par une impulsion vigoureuse, les intérêts généraux du pays. S'il y a donc une ville en France qui doive être napoléonienne et conservatrice, c'est Cherbourg; napoléonienne, par reconnaissance; conservatrice, par la saine appréciation de ses véritables intérêts. Qu'est-ce, en effet, qu'un port créé, comme le vôtre, par de si gigantesques efforts, sinon l'éclatant témoignage de cette unité française , poursuivie à travers tant de siècles et de révolutions, unité qui fait de nous une grande nation ? Mais une
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grande nation, ne l'oublions pas, ne se maintient à la hauteur de ses destinées que lorsque ses institutions elles-mêmes sont d'accord avec les exigences de la situation politique et de ses intérêts matériels. »
Le lendemain et le surlendemain de ce discours où Louis Bonaparte demandait si nettement à la France les titres et le pouvoir dont son oncle avait été revêtu, il visita l'arsenal et l'escadre, et assista à des exercices de tir maritime et à un branle-bas de combat : dix-huit bâtiments, vaisseaux de haut bord, frégates, corvettes, avisos, portant quinze mille hommes et douze cents bouches à feu, sous les ordres des amiraux Parseval-Deschênes et Dubourdieu ; soixante yachts anglais du Royal Yacht Club, sous les ordres de lord Wilson ; d'innombrables embarcations françaises et étrangères, composaient le plus merveilleux spectacle. Un banquet de cent cinquante-deux couverts dressé dans la troisième batterie du vaisseau amiral termina cette série de fêtes.
Ce voyage triomphal eut un dénoûment vulgaire. Déjà, à son retour du voyage dans l'Est, les abords de la gare avaient été occupés par de fervents crieurs de la Société du Dix Décembre (ceux que M. de la Guéronnière appelait les décembraillards) , qui continuaient à l'arrivée les acclamations impérialistes dont ils avaient accompagné le Président sur toute sa route'. Le 12 septembre, la manifestation fut encore plus énergique; mais elle rencontra en face d'elle la troupe démocratique et sociale qui, pressée sur l'autre trottoir de la rue du Havre, répondait aux cris de Vive Napoléon! vive l'Empereur! vive le Président! par ceux de Vive la République! à bas les im.béciles! Des disputes de cris on passa à des rixes; les pas-
* Sous couleur d'une Société de secours mutuels, présidée par le général Piat, cette Société affiliait les bonapartistes et fournissait à la cause du Président tous les genres de concours.
sants furent assaillis de sommations, forcés de crier ou, s'ils refusaient, maltraités et injuriés. La police resta impuissante à réprimer ce désordre. La presse l'accusa de complicité, grossit les faits : une instruction judiciaire s'ensuivit, mais elle se termina par une ordonnance de non-lieu.
IV. — Après les allocutions prononcées à Lyon, Strasbourg, Caen et Cherbourg; après les acclamations qui l'avaient escorté, plus réservées dans l'Est, enthousiastes et constantes dans l'Ouest; après la solennelle réception de Lyon et les fêtes royales que lui avait données Cherbourg; salué par le clergé, l'industrie, le commerce et par ces milliers de travailleurs des champs, ses électeurs du 10 décembre; accueilli par la marine avec un entrain qui, dans cette arme sévère, n'exclut pas la discipline, il semblait que Louis Bonaparte, appuyé par surcroit des vœux des conseils généraux, dût se contenter de ces multiples manifestations, avant-coureurs d'un dénoûment qui serait conforme à ses désirs.
Mais son impatience s'accommodait mieux d'une révolution qui la couronnerait tout d'un coup, et les révolutions ne se font, il le savait, ni dans les départements, ni par les paysans, ni surtout par la marine : elles se font à Paris. Les républicains y procèdent par l'émeute populaire, ce qu'ils appellent le peuple; Louis Bonaparte, du moins par ses pratiques déjà connues, y procédait par l'armée. En 1836, à Strasbourg, il avait compté sur l'artillerie; en 1840, à Boulogne, sur un régiment de ligne. Ces deux coups de main avaient été préparés par une propagande dans les casernes, et les agents qu'il avait alors, tous militaires, le colonel Vaudrey, le lieutenant d'artillerie Laity, le maréchal des logis Fialin de Persigny, étaient encore à ses côtés.
Louis Bonaparte avait toujours affecté le goût des arts et des choses militaires, autant par suite d'aptitudes qu'avait cultivées le travail que pour maintenir ce qu'il croyait être le cachet de sa race. N'était-ce pas un parti pris d'imitation que ces études d'artillerie qui, dans l'esprit de l'armée, devaient rapprocher le nouveau Bonaparte de l'ancien lieutenant de Brienne? A peine installé à l'Elysée, il passa des revues en uniforme dégénérai, comme si le Président tenait de sa dignité les grades elles titres militaires. Pendant la guerre de Rome, il affecta de prendre charge de l'honneur et des intérêts de l'armée expéditionnaire soit contre l'Assemblée constituante, soit contre la majorité de l'Assemblée législative. Mais revues, ordres du jour, lettres aux généraux, fantaisies d'uniforme, projets de loi en faveur des sous-officiers, ce n'était pas assez pour assurer à Louis Bonaparte sur l'armée cette influence directe dont il avait besoin pour la révolution militaire qu'il méditait.
Il n'y mit ni pudeur ni scrupules. Les victoires étant hors de portée, il y suppléa par des revues et des banquets. Déjà, avant de partir pour son voyage d'août dans l'Est, il avait donné à l'Elysée des banquets aux officiers et sous-officiers de la garde républicaine et de la gendarmerie mobile et de deux régiments de ligne qui allaient quitter Paris. Autour de lui, on avait songé à former près de Versailles un camp où se seraient réunies les troupes de la garnison de Paris. Suivant l'esprit qui y préside, ces camps peuvent devenir ou l'école militaire du soldat ou un foyer de prétoriens. Le motif qui suspendit ce projet laisse deviner l'idée qui l'avait inspiré : la solde de Paris devant être défalquée de la solde de rassemblement, il en résultait que la solde des troupes au camp serait inférieure à celle qu'elles recevaient à Paris. Préoccupé de plaire au soldat et surtout de ne pas lui déplaire, le Président, qui n'avait pu faire revenir le ministre sur sa décision, aban-
donna l'idée du camp et se contenta de faire manœuvrer à Saint-Maur ou à Satory toutes les brigades de l'armée de Paris.
Ces revues eurent lieu à la fin de septembre et au commencement d'octobre, mais dans des conditions qui en dénaturaient le caractère militaire. En outre des distributions réglementaires, Louis Bonaparte fit de ses deniers servir aux troupes du pain, delà viande, du Champagne, cela sur le terrain, l'officier confondu avec le soldat. Au défilé, plusieurs régiments poussèrent les cris de Vive le Président! Vive Napoléon! et même Vive l'Etnpereur! Ces cris avaient été provoqués : on voulait une démonstration. Qui donc l'avait organisée? Changarnier avait donné un avis contraire; le ministre de la guerre s'en tenait aux règlements militaires. La responsabilité de ces acclamations illégales remontait donc plus haut, au Président de la République ou à l'état-majorde l'ÉIysée.
La Commission de p*ermanence, que l'Elysée avait jugée lui être si hostile, n'avait eu, en août et septembre, que des séances insignifiantes. Sur trente-neuf membres (en comprenant le bureau de l'Assemblée), vingt à peine y assistaient. La Sociétédu Dix Décembre, qui, sous prétexte de bienfaisance, réunissait une nombreuse clientèle politique affectée aux bruyantes manifestations de la rue et au service de la propagande bonapartiste, avait seule éveillé jusque-là les inquiétudes de la Commission (19 septembre) , Les revues développèrent ses appréhensions : le 7 octobre, le ministre de la guerre se rendit auprès d'elle. On lui reprocha d'avoir toléré ces cris, ces distributions de Champagne faites au nom du Président; on lui demanda d'adresser aux troupes un ordre du jour et de leur rappeler les règlements. Il se borna à répondre « qu'il prenait en grande considération les observations de la Commission, mais qu'il ne pouvait pas s'engager formellement à cet égard, sa dignité ne lui permettant pas d'être plus expli-
cite » . La Commission s'ajourna au 11 octobre, en exprimant l'espoir qu'à la revue prochaine qui devait avoir lieu le 10, les faits déjà signalés ne se reproduiraient pas.
Malgré les observations de la Commission et les engagements du ministre de la guerre, les choses se passèrent à Satory comme à Saint-Maur. Vers une heure, les troupes, conduites parle général Changarnier, s'ébranlèrent pour défiler devant le Président de la République. Cettecolonne, composée de deux bataillons du génie, d'un bataillon de chasseurs à pied, d'une batterie d'artillerie et de trois régiments d'infanterie, passa devant le Président sans pousser un seul cri. Mais, quand vint le tour de la cavalerie (et elle comptait quarante-huit escadron*), la scène changea. Sur le signal de leurs officiers, les deux régiments de carabiniers crièrent : Vive Napoléon! Vive le Pré'iident! et quelques-uns : Vive l'Empereur! Cuirassiers, dragons, hussards, lanciers et chasseur.^, sauf deux ou trois régiments, à l'exemple de leurs officiers, répétèrent les mêmes cris. Il arriva même qu'un chef d'escadron de laiiciers, après que sa troupe avait crié : Vive Napoléon! se retourna et, brandissant son sabre, cria : Vive l'Empereur! Ce cri fut répété par quelques soldats après lui. On remarqua que les cris àei soldats n'étaient pas spontanés, et que la discipline «y avait plus de part que l'enthousiasme '.
Le ministre de la guerre, à cheval à côlé du Président, avait tout vu, tout entendu, tout toléré. Tandis que Changarnier avait su maintenir la colonne qu'il commandait immédiatement dans le silence et l'attitu le réglementaires, le ministre, gardien officiel de la dignité de l'armée, n'avait pas eu la force de la faire respecter. L'Elysée le savait opposé à ces manifestations, l'Elysée devait con-
* Déclaration de M. Monet dfins la Commission de permanence, et séances de l'Assemblée du 15 janvier 1831.
naître lei engagements qu'il avait pris devant la Commission; mais avec un égal dédain de la Commission et du ministre, l'Elysée avait passé outre. Cependant le général d'Hautpoul, au lieu de donner sa démission, tenta de provoquer celle de Changarnier. 11 imagina de partager le commandement de l'armée de Paris en quatre divisions, dont trois seraient attribuées aux généraux Carrelet, Randon, Gueswiller : le général Changarnier n'aurait gardé que la quatrième, et son état-major eût été transféré des Tuileries à la place Vendôme. Des commandements éloignés de Paris auraient été donnés aux généraux Canrobert, Forey, Reybell, Jullien, Neumayer, Guillabert, connus pour leur dévouement au général en chef. Le ministre ne doutait pas qu'en voyant dissoudre son grand commandement et en perdant ses généraux favoris, Chan. garnier mécontent ne renonçât de lui-même à une position qu'il estimerait inférieure à celle qu'il occupait.
Ce projet fut exposé au conseil des ministres sans qu'aucun d'eux en eût été prévenu : cette grave question posée ex abrupto les étonna. La plupart avaient encore l'esprit trop parlementaire pour ne pas "comprendre combien cette mesure, s'ajoutant aux incidents antérieurs, jetterait d'amertume dans les relations du ministère avec la majorité; ils déploraient surtout que le ministre de la guerre, après s'être laissé jouer par la coterie présidentielle, voulût se venger de sa propre faiblesse sur le général Changarnier. Le renvoi de Changarnier impliquait donc l'ouverture des hostilités contre l'Assemblée dans des conditions défavorables : le ministère s'y refusa. Louis-Napoléon, qui savait céder parce que sa persévérance dans ses desseins ne s'effrayait ni d'un délai ni d'un obstacle, abandonna son ministre. Le Moniteur du 22 octobre annonça en même temps la démission du général d'Hautpoul, remplacé par le général de Schramm, ancien pair de France , et la nomination du ministre
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démissionnaire au gouvernement général de l'Algérie. La disgrâce n'était donc qu'apparente. Gomment le Président n'eût-il pas été reconnaissant envers l'homme qui la premier avait osé sonder le cabinet sur la question la plus palpitante du moment, c'est-à-dire sur la situation poli tique du général Changarnier ?
V. — Lorsque éclata la révolution de 1848, Changarnier était très-connu comme général; mais, comme homme politique, il était ignoré et s'ignorait lui-même. Il recueillit des mains du ducd'Aumale le gouvernement de l'Algérie, et lorsque le général Cavaignac l'en releva, il partit aussitôt pour la France et se mit par une lettre trop avantageuse à la disposition du gouvernement provisoire. Il cherchait un rôle et il en saisit l'occasion. Le 16 avril, sans troupes, sans titre, sans mission, il traça le plan de défense et recueillit avec Lamartine et Marrast l'honneur de la journée. Quelques jours après, il obtenait à Paris 58,654 voix, mais n'était pas élu. Cavaignac, au contraire, élu représentant et nommé ministre de la guerre, quittait le gouvernement de l'Algérie. Changarnier l'y remplaça, mais à contre-gré. Ses services pesaient déjà; on avait voulu l'éloigner, mais le scrutin du 4 juin le ramena bientôt. Il donne sa démission et débarque à Marseille. Il y apprend l'insurrection parisienne, part, brûle les relais : elle était terminée quand il arriva.
Bedeau, commandant de l'armée de Paris ; Lamoricière, ministre de la guerre ; Cavaignac, chef du pouvoir exécutif: seul desÀfj'tcains, comme on appelait ces généraux, Changarnier resterait-il sans fonctions? Cavaignac aima mieux l'encadrer dans le gouvernement que de le laisser en dehors, et le nomma commandant de la garde nationale. Avec l'avènement du prince Louis, Bedeau, Lamoricière, Cavaignac, engagés avec la République, quittèreat la
scène : Changariiier y resta et, à certains jours, l'occupa tout entière. Par l'un de ses premiers actes, le ministère du 20 décembre réunit entre les mains de Chan^jarnier le commandement des gardes nationales de la Seine et de Seine-et-Oise à celui de l'armée de Paris : ce pouvoir exorbitant qui le plaçait à la Icte de 300,000 hommes avait alarmé la Con&tiluantc et rassuré la Législative ; l'une considérait Changarnier comme son ennemi et comme l'instrument possible d'un coup d'Etat, et le général se conduisait à son égard avec assez de sans-façon pour justifier ses craintes; l'autre saluait en lui le rapide vainqueur du 13 juin, l'ennemi du socialisme et, depuis la chute du ministère Odilon Barrot, le défenseur de la majorité contre l'éventualité d'un nouveau dix-huit brumaire. Cependant, son altitude n'était pas moins correcte sous le prince Louis qu'elle l'avait été sous Gavaignac, sous la Commission executive et sous le Gouvernement provisoire. La République déroulait sous ses yeux ses phases et ses hommes; immobile, il les regardait passer et leur survivait.
Silencieux à son banc, ami résolu de la majorité, dévoué au Président, il tenait entre l'une et l'autre la balance si exacte qu'il paraissait donner des gfiges aux deux côtés et ne se compromettre avec aucun. Pour qui se réservait-il? pour la monarchie? pour l'Empire? Une ambition personnelle ne s'abritait-elle pas sous celte énigmatique attitude? On ne savait. Les républicains le détestaient, la majorité comptait sur lui; Louis Bonaparte le cajolait, le flattait et cherchait à l'attirer dans son parti. Un jour, il fallut parler. Changarnier attendit les ouvertures du Prince et n'y prêta qu'une oreille distraite. Celait en mai 1850, alors que l'émotion produite par les élections de mars et d'avril et par les bruits de modifications profondes dans la loi électorale laissaient craindre la nécessité d'une répression nouvelle et, qui sait? d'une die-
tature. I3n refroidissement s'ensuivit entre le prince et le général, run surpris dans ses desseins, l'autre mécontent d'avoir été confondu avec des généraux de coup de main'. En mai 1849, il avait résisté à M. Thiers qui lui faisait des propositions analogues; à une année de distance, il résistait à celles du Président.
Quelques jours après, i\ prêta à la dotation l'appui de sa parole : ce fut comme une nouvelle injure. Deux mois plus tard, à la mort du roi Louis-Philippe, il ordonna un service funèbre à la chapelle des Tuileries. MM. Guizot, Dumon, Jayr et autres, n'ayant pu se rendre à Claremont, y assistèrent. Ce service célébré aux Tuileries, à la mémoire du Roi, en présence de ses anciens ministres, sur l'ordre d'un général de la République, n'était-ce pas le mot de l'énigme? Le iS/^/hVui: parlait enfin. Oubliait-il donc qu'il tenait son commandement du Président de la République, d'un Bonaparte, ou se croyait-il assez fort pour ne plus garder de ménagements? Sous ses yeux, contre son avis, le Président obtint d'une armée sous ses ordres, en violation des règlements militaires, des cris inconstitutionnels : il avait vu, il avait désapprouvé, mais il ne se retirait pas.
Le Président cherchait un prétexte pour atteindre
1 « Louis-Napoléon Ronapacte a (enté Ijien souvent ilc me faire dévier de la ligne droite que je m'étais tracée. Pour me déterminer à servir son ambition, il m'a souvent, bien souvent offert et fait offrir non-seulement la dignité de maréchal que la France m'aurait vu porter sans la croire déchue, mais une autre dignité militaire qui, depuis la chute de l'Empire, a cessé de dominer notre hiérarchie ; il voulait y attacher des avantages pécuniaires énormes que, grâce à la simplicité de mes habitudes, je n'ai eu aucun mérite à dédaigner. S'apercevant bien tard que l'intérêt personnel n'avait aucune influence sur ma conduite, il a essayé d'agir sur moi en se disant résolu à pré,parer le triomphe de la cause monarchique à laquelle il supposait mes prédilections acquises. Tous les genres de séduction ont été impuissants. . » — Lettre du général Changarnier au général Saint-Arnaud pour refuser le serment, citée par ScHOELCHEB, les Crimes du Deux Décembre, p. 394. Londres, 1852.
Ghangarnier sans le renverser encore. On sut qu'interrogé par le colonel du 15* de ligne sur les derniers incidet)ts, le général Neumayer, chef d'état-major général de Changarnier, avait répondu que le silence sous les armes lui paraissait l'attitude la plus convenable. C'était l'opinion de Changarnier, du ministre lui-même; mieux encore, c'était le règlement. Mais cette franchise déplut : le général Neumayer fut mis en disponibilité. Changarnier réclame : le ministre le renvoie au Président et le Président au ministre. Enfin , sur ses instances , Neumayer est nommé au commandement des 13* et 14* divisions militaires'.
La Commission de permanence s'émut à juste titre et invita les ministres de la guerre et de l'intérieur à venir lui donner des explications. M. Baroche s'y rendit seul. Sur les motifs de la révocation de Neumayer, il refusa de s'expliquer (31 octobre). Quant aux tendances du Gouvernement : u Sur l'honneur, déclara-t-il , en son propre nom, au nom de tous ses collègues, ou plutôt au nom du Gouvernement tout entier (et c'est à dessein qu'il se sert de celte dernière expression pour donner à sa déclaration toute la portée qu'elle doit avoir) , il affirme qu'il n'a existé, qu'il n'existe aucune intention hostile à l'Assemblée nationale, aucune vue contraire à l'accord et à la bonne intelligence dont, le maintien est un devoir, puisqu'il est indispensable au salut, à la paix et à la prospérité du pays. Cette assurance se retrouvera dans la communication solennelle qui sera faite à l'Assemblée dés sa première séance*. » La Commission se contenta de ces déclarations. Changarnier fut moins pacifique, et, le 2 novembre, il publia l'ordre du jour suivant, trop tardif
* Neumayer n'accepta pas ce nouveau poste et demanda à prendre
sa retraite; mais, par une faveur spéciale, il fut maintenu en disponibilité.
2 Procès-verbaux de la Commission de permanence, quinzième séance.
pour ne pas paraître une représaille : « Aux termes de la loi, l'armée ne délibère point; aux termes des règlements militaires, elle doit s'abstenir de toute démonstration et ne proférer aucun cri sous les armes. Le général en chef rappelle ces dispositions aux troupes placées sous son commandement. »
L'opinion publique s'inquiétait de ces conflits, précurseurs d'une lutte imminente; des conciliabules siégeaient de toutes parts dans Paris; la Société du Dix Décembre multipliait ses réunions et ses mots d'ordre ; on prétait à la Commission de permanence des projets de complot contre l'Elysée : M. Dupin , disait-on, avait eu entre les mains, mais, avec sa prudence bien connue, il avait retenu l'ordre d'arrêter le Président. Celui-ci était accusé de complots analogues contre le Président de l'Assemblée et contre le général Changarnier. L'un et l'autre en avaient reçu avis.
Ces bruits se précisèrent, et, le 8 novembre, répétant ce qui s'était dit la veille au sein de la Commission, le Journal des Débats raconta que, dans la nuit du 28 au 29 octobre, chez un sieur Pichon, épicier, 2, rue des Saussaies, c'est-à-dire dans le voisinage immédiat de l'Elysée, il s'était tenu une réunion d'en\nron trente personnes dont deux femmes et un enfant; là, on avait décidé la mort du président Dupin et du général Changarnier; les deux assassins désignés par le sort étaient un sieur Picot, artiste peintre, et un sieur Allais. Celui-ci, agent de police aux gages de M. Yon, commissaire de l'Assemblée , s'était empressé de venir lui raconter les faits. L'assassinat devait avoir lieu le 2 novembre. Trois membres de la Commission de permanence, MM, Léon Faucher, Baze et Monet, allèrent demander des explications au ministre de l'intérieur : celui-ci s'étonne, nie, se montre incrédule. Le préfet de police met ses agents en quête, et, sur le rapport de M. Brun, commissaire attaché
AftO LIVRE HUITIEME.
aux Tuileries, après une seule journée d'enquête, il caractérise ce prétendu complot de « scandale déplorable pour le public et ridicule pour l'inventeur », et suspend jusqu'à nouvel ordre le traitement de M. Yon , commissaire de l'Assemblée, pour « avoir manqué aux règles de la hiérarchie et compromis la responsabilité du préfet » , en ne lui Iransmet'aut pas ses riTpports.
On cherche le dénonciateur : il avait disparu. On interpelle M. Yon; il déclare qu'Allais n'est pas sous sa main et qu'il le présentera à la justice aussitôt qu'il l'aura retrouvé. Le parquet s'étonne de n'avoir été averti que par les journaux ; la préfecture de police se met en antagonisme avec le bureau de l'Assemblée; l'Elysée prend parti pou)' ses foiicîionnaires; la questure veut désormais un commissaire spécial qui ne dépende que du président et des questeurs et qui soit payé sur le budget de l'Assemblée.
Ainsi, à propos d'une ridicule affaire de police, voilà les trois pouvoirs en lutte ouverte, comme si le désaccord était si profond que le plus misérable prétexte suffisait à le faire éc'atcr.
VI. — Cependant, il se produisit comme une volte-face, et, à la surprise générale, au lieu de la guerre qu'on attendait, on <^ut la paix. Le ministre de la guerre s'était retiré ; la Société du Dix Décembre fut dissoute. Le 12 novembre, M. Baroche lut à l'Assemblée le message du Président, et ce document, renouvelant les protestations de Lyon et de Strasbourg, témoignait d'une loyauté et d'une abnégation merveilleuses. Après un long e.\posé de tout ce qui s'était passé depuis le dernier message , exposé auquel manquait pourtant la mention de l'orageuse loi du 31 mai, le Président terminait par ces remarquables déclarations :
A J'ai souvent déclaré , lorsque l'occasion s'est offerte d'expliquer publiquement ma pensée, que je considérerais comme de vrais coupables ceux qui, par ambition personnelle, compromettraient le peu de stabilité que nous garantit la Constitution. C'est ma conviction profonde; elle n'a jamais été ébranlée. Les ennemis seuls de la tranquillité publique ont pu dénaturer les plus simples démarches qui naissent de ma position.
«Comme premier magistrat de la République, j'étais obligé de me mettre en relation avec le clergé, la magistrature, les agriculteurs, les industriels, l'administration, l'armée, et je me suis empressé de saisir toutes les occasions de leur témoigner ma sympathie et ma reconnaissance pour le concours qu'ils me prêtent; et surtout, si mon nom et mes efforts ont concouru à raffermir l'esprit de l'armée, de laquelle je dispose seul, d'après les termes de la Constitution, c'est un service, j'ose le dire, que je crois avoir rendu au pays, car toujours j'ai fait tourner au profit de Tordre mon influence personnelle. La règle invariable de ma vie politique sera dans toutes les circonstances de fai:e mon devoir, rien que mon devoir. Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté à moi, de vouloir hâter la révision de la Constitution. Ce vœu ne s'adresse qu'au pouvoir législatif. Quant à moi, élu du peuple, ne relevant que de lui seul , je me conformerai toujours à ses volontés légalement exprimées. L'incertitude de l'avenir fait naître, je le sais, bien des appréhensions, en révçillant bien des espérances : sachons tous faire à la patrie un sacrifice de ces espérances et ne nous occupons que de ses intérêts. Si, dans cette session, vous votez la révision de la Constitution , une Constituante viendra refaire nos lois fondamentales et régler le sort du pouvoir exécutif. Si vous ne la votez pas , le peuple , en 1852, manifestera solennellement sa volonté nou-
velle. Mais, quelles que puissent être les solutions de Tavenir, entendons-nous, afin que ce ne soit jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort d'une grande nation. Inspirons au peuple l'amour du repos, en mettant du calme dans nos délibérations; inspirons-lui la religion du droit , en ne nous en écartant jamais nous-mêmes; et alors, croyez-le, le progrès des mœurs politiques compensera le danger d'institutions créées dans des jours de défiances et d'incertitudes.
« Ce qui me préoccupe surtout, soyez-en persuadés, ce n'est pas de savoir qui gouvernera la France en 1852, c'est d'employer le temps dont je dispose, de manière à ce que la transition, quelle qu'elle soit, se fasse sans agitation et sans trouble.
« Le but le plus digne d'une âme élevée n'est point de rechercher, quand on est au pouvoir, par quels expédients on s'y perpétuera, mais de veiller sans cesse aux moyens de consolider, à l'avantage de tous, les principes d'autorité et de morale qui défient les passions des hommes et l'instabilité des lois.
« Je vous ai loyalement ouvert mon cœur; vous répondrez à ma franchise par votre confiance, à mes bonnes intentions par votre concours , et Dieu fera le reste. >»
M. Baroche avait promis à la Commission de permanence que le message contiendrait les déclarations les plus rassurantes : le Président avait généreusement dépassé les engagements du ministre. Quelles injures, quelles imprudences n'étaient effacées par cette éclatante loyauté! Toutes les plaintes, tous les soupçons tombaient ou devaient tomber. Le désintéressement du Prince commandait aux partis la même attitude. En présence d'une Constitution si fragile, d'un Président si noblement repentant et si soucieux de la paix publique, en présence de toutes les difficultés que recelait la situation de la France, il n'y avait de place que pour le dévouement et
l'abnëgalion. L'Assemblée n'en croyait pas ses oreilles, mais elle applaudit; la Revue des Deux Mondes déclara que le Prince parlait en honnête homme ; tous acceptèrent ce ferme langage comme la réitération spontanée du serment du 20 décembre.
Sur ce nouveau terrain de conciliation, la majorité ne voulu t pas rester en retour. Antony Thouret ayant demandé (13 novembre) la publication des procès-verbaux de la Commission de permanence pour réveiller les querelles de la prorogation, l'Assemblée maintint le sceau dont la Commission les avait fermés. — A propos de l'élection du général de la Hitte dans le département du^ Nord, la gauche, par l'organe de Schœlcher et de Michel (de Bourges), protesta contre la loi du 31 mai; malgré le silence qu'avait gardé le message sur cette loi, M. Baroche la défendit avec énergie, et la majorité qui l'avait faite se retrouva encore (460 voix contre 173, 18 novembre). — Un représentant de la Somme, M. Creton, avait émis une proposition d'abrogation des lois de bannissement contre les deux branches de Bourbon : repoussée le 24 octobre 1849 sur les observations de M. Dufaure, alors ministre, et de M. Berryer, M. Creton l'avait renouvelée six mois après. Après un stage de six autres mois dans les bureaux , elle revenait le 26 novembre à l'ordre du jour, et l'Assemblée par un vote exprès l'y maintenait. Mais, trois jours après, M. Casimir Périer en demandait l'ajournement, et l'Assemblée la renvoyait au 1"" mars 3851, autant pour être agréable au Gouvernement que pour ne pas diviser la majorité (29 novembre).
Le Président avait, dans le message, rappelé que, «aux termes de la Constitution, il disposait seul de l'armée » : à l'occasion d'une demande de crédits supplémentaires que motivait la lutte d'hégémonie engagée entre la Prusse et l'Autriche, le rapporteur, M. de Rémusat, établit avec une insistance marquée que le droit de paix et de guerre
appartenait à l'Assemblée, et conseilla en même temps une politique de paix. Le ministre des affaires étrangères, sans s'expliquer sur les théories du rapporteur, adhéra à la politiquequ'il recommandait, et l'Assemblée donna cette fois au Gouvernement une majorité exceptionnelle (478 voix contre 207, 5 décembre). — Enfin, la querelle enlre la questure et le ministère au sujet du commissariat de l'Assemblée parut s'apaiser : le 29 novembre, M. Baze lut à la tribune une lettre de M. Baroche qui reconnaissait au bureau le droit de choisir un commissaire de police parmi ceux de la ville de Paris, sous la sanction du ministre de l'intérieur, (jui garderait la faculté de le révoquer, lîiais de concert avec le bureau.
Au cours de cette pacification générale, la justice suivait sa marche sans fléchir, et l'affaire Yon- Allais, étouffée au Palais- Bourbon , reprenait vie avec les poursuites du parquet, qui ranimaient des inimitiés prêtes à s'éteindre.
Allais , l'auteur du rapport , naguère employé d'octroi et deux fois renvoyé de sa place, séparé de sa femme qu'il maltraitait et de ses enfants qu'il avait abandonnés, avait pris paît, en avril 1848, à l'émeute de Rouen. Après la défaite, il passa des vaincus aux vainqueurs et offrit ses services au commissaire de police. En oc'obre 1848, il était venu à Paris, et, point à noter, il avait travaillé à l'élection du prince Louis. Rebuté par Carlier, il avait été recommandé à M. Yon, qui le chargea de surveiller les menées bonapartistes. Le choix était assez hasardeux, car Allais, qui avait un pied dans les sociétés les plus différentes, n'hésitait pas à l'occasion à écrire au Président de la République dans les termes du plus chaleureux dévouement. C'est à ce triste et suspect personnage que la justice voulait demander la vérité, comme s'il était possible ou de l'attendre de lui ou d'ajouter foi à ses déclarations.
M. Yon l'avait recueilli chez lui, clans son appartement, c'est-à-dire dans les dépendances mêmes de l'Assenjblée; il l'y garda trois jours. Un sieur Labrugeal, concierge de l'Élyse'e (que M. de Persigny mettait en avril 1848 sur la liste des personnes dévouées à Louis Bonaparte et qui, sous l'Empire, recevait une pension de la liste civile), ofirit-il en ce moment à Allais un passe-port pour l'étranger soit pour le dérober à la justice, soit pour le faire sortir de sa retraite? Le fait fut allégué; mais où l'un affirme, l'autre nie. Enfin, M. Yon consentit à livrer son agent, qui, malade, fut transporté à l'hôpital de la Charité.
On fit alors à Allais une situation singulière : tout en prétendant qu'il n'était pas arrêté, on le maintint au secret. Un représentant du peuple, M. Auguste Barthélémy, son protecteur auprès de M. Yon, se présente à la Charité; l'un des gardiens lui déclare qu'il ne peut voir Allais. Il s'adresse au juged'instruction, qui refusede donner une autorisation, sous prétexte qu'Allais n'est ni arrêté ni au secret. Il va trouver le directeur de l'hôpital: celui-ci excij)e d'ordres formels émanés delà préfecture de police. Cette séquestration produisit les fruits qu'on pouvait en attendre. Le 21 novembre. Allais demanda à voir le juge d'instruction : il rétracta son rapport; il prétendit que c'était M. Yon qui, sur des paroles recueillies au hasard, lui avait enjoint de rédiger un rapport serre; que, d'ailleurs, M. Yon tout en servant l'Assemblée songeait à ses propres intérêts, et qu'il ne visait à rien moins qu'à remplacer Garlier à la préfecture de police. Les circonstances dans lesquelles Allais faisait ses rétractations leur ôtaient bien du poids : l'Elysée avait besoin d'une justification moins suspecte. On avisa un sieur Thénot, l'un des conspirateurs dénoncés , lequel porta plainte en dénonciation calomnieuse contre Allais, qui fut traduit en police correctionnelle. L'avocat ordinaire de TÉlysée, M. Chaix-d'Est- Ange, assistait le plaignant, M. Desmarest le prévenu.
. Allais y joua un rôle bien digne de lui. Gomme s'il ne s'était rétracté que pour échapper à la justice, il s'empressa de démentir les désaveux inutiles qu'il s'était donnés. La plupart des témoins, l'épicier Pichon, qui avait donné asile dans son arrière-boutique au conciliabule , Picot, l'un des deux assassins désignés par le sort, vinrent contredire les allégations d'Allais; ces témoins appartenaient à des sociétés bonapartistes. Il échappa à l'un d'eux qu'il avait entendu dire : « Ne se Irouvera-t-il pas un
bon b pour nous débarrasser de Ghangarnier? » G'est
de pareils propos, tenus sans conséquence, qu'Allais avait sans doute composé son rapport; à la fin des débats, il le rétracta de nouveau , au moins partiellement. Misérable personnage dont les délations et les rétractations portent le même cachet de mensonge , sans qu'on puisse dire d'une manière certaine à quelle heure il a menti!
Il fut condamné à un an de prison et trois cents IVancs d'amende : la condamnation n'ajoutait rien à son infamie (26 décembre) '.
Mais à côté d'Allais, victime méprisée, le commissaire de police de l'Assemblée, M. Yon, se trouvait directement atteint. De même que devant le juge d'instruction il avait subi des interrogatoires d'une longueur inusitée, de même, à l'audience , les débats furent dirigés de manière à faire de ce témoin le véritable accusé et comme l'inspirateur responsable du malencontreux rapport de son subordonné. M. Yon ne manqua ni d'à-propos, ni de dignité, ni d'énergie; il ne rétracta rien, soit par un faux point d'honneur, soit que des renseignements particuliers eussent éclairé sa conscience. Au nom du
* Allais interjeta appel; mais il comparut sans défenseur devant la Cour (17 janvier 1851). Avant l'audience, il s'était désisté par lettre; à l'audience, il l'etira son désistement, puis finit par le maintenir, l.a condamnation fut confirmée.
ministère public, le substitut, M. Oscar de Vallée, se prévalut avec hauteur des droits violés du parquet, et annonça en terminant la prochaine destitution de M. Yon, qui la prévint en donnant sa démission (12 janvier 1851).
Cette triste affaire à peine terminée, une autre surgit qui rouvrit le conflit entre la magistrature et le Parlement. Un représentant du peuple, Mauguin, arrêté pour dettes, s'était pourvu en référé devant le président du tribunal et avait excipé de son inviolabilité de représentant. Le président avait passé outre et maintenu Técrou. Aussitôt M. de la Rochejaquelein porte la question devant l'Assemblée et lui propose d'ordonner que M. Mauguin , dont l'inviolabilité ne peut être atteinte que par un décret de l'Assemblée, soit mis immédiatement en liberté. M. Rouher, ministre de la justice, opposait le silence de la Constitution sur la matière; les Chartes de 1814 et de 1830 n'avaient protégé les députés que pendant la durée des sessions ; aujourd'hui que l'Assemblée est permanente, à quelle époque les créanciers pourraient-ils exercer des poursuites contre leurs débiteurs représentants? La Constitution s'était donc tue à dessein; au reste, c'est au pouvoir judiciaire qu'il appartient d'appliquer les lois; M. Mauguin l'a si bien compris qu'il ne s'est adressé qu'au président du tribunal; l'Assemblée, en interprétant la Constitution, sort de son domaine et viole le principe supérieur de la séparation des pouvoirs. MM. de Vatimesnil et de la Boulie répondaient que le principe de l'inviolabilité s'appliquait aussi bien aux matières civiles qu'aux matières criminelles; que la Constitution avait gardé le silence sur la contrainte par corps parce que, suspendue par un décret du Gouvernement provisoire, elle était alors comme supprimée en fait, et qu'il était impossible de livrer les représentants à la justice sans que l'Assemblée fût préalablement consultée.
C'est à cet avis qu'elle se rallia (28 décembre). Le soir
même, M. Baze, l'un des questeurs, se rendit à la maison d'arrêt de la rue de Clichy, et, malgré les protestations du directeur, il procéda à rélargissement de Mauguin. Ces procédés sommaires firent scandale; le monde judiciaire s'élonna que l'Assemblée suppléât au silence de la loi par un acte d'omnipotence; la presse bonapartiste cria à l'empiétement et tourna en ridicule le bouillant exécuteur des volontés de l'Assemblée. Quanta Mauguin , celte aventure Tacbeva : le combattant de 1830, celui qui, tout le temps du règne, avait revendiqué les droits de ce fameux programme dit de V Hôtel de ville, lequel n'avait jamais existé, le bel orateur d'opposition ne reparut plus à la tribune, et son nom s'affaissa tout d'un coup dans une obscurité dont la mort même ne le releva pas'.
Ainsi finissait l'année : au biuyant traité de paix qu'avait inauguré le message, avaient succédé des tiraillements secrets. La majorité appl:iudissait les ministres et votait avec eux comme aux jours de l'union la plus intime; mais elle s'écbauffait dans de mesquines queielles qui entretenaient la défiance. De son côté, le Gouvernement continuait contre la majorité une guerre de presse incessante et acbarnée. Que valait donc cette trêve toute superficielle et de commande? Elle était à la merci du premier incident venu, et, ce jour-là, le sceau qui fermait toutes les bouclies serait brisé, et les rancunes longtemps accumulées rugiraient et éclateraient en tempêtes.
' Le 21 janvier 1851, l' Assemblée vota, par 456 voix contre 196, une loi tlnjucs laquelle la contrainte par corps ne pourrait désormais être exercée contre un représentant qu'après l'autorisation «le l'Assemblée; si le représentant ne payait pas s;i dette dans les trois mois de l'autorisation , il serait ré^JUté démissionnaire. M. Am. Chéron se désista le 4 février de sa demande en autorisation contre Mauguin. La seule demande qui fût formée jusqu'au 2 décembre le fut, le 8 août 1S51, par M. Adoljdie Moinery, directeur de la Confiance, contre M. Ney de la Moskowa, mais l'Assemblée n'eut pas à statuer.
VII. — C'était le 3 janvier 1851. La Patrie, l'un des journaux de l'Elysée, avait publié la veille de prétendues instructions qu'aurait données à l'armée de Paris le général Changarnier et d'après lesquelles l'armée ne devait « obéir à aucune réquisition qu'après avoir reçu les ordres du commandant en chef, ne pas écouter les représentants, fusiller les traîtres, etc. » . Le prince Napoléon-Jérôme demande à interpeller le ministre de la guerre sur ces instructions. Le ministre accepte les interpellations pour la semaine suivante, mais l'Assemblée préfère et réclame un débat immédiat. Le prince monte à la tribune : « Il est préoccupé des prérogatives du pouvoir exécutif et de celles de l'Assemblée; il se demande si le général en chef n'a pas la prétention d'inaugurer un pouvoir militaire qui ne se soumettrait ni au ministre de la guerre ni au Président de la République. Après avoir rappelé à son devoir le pouvoir judiciaire , l'Assemblée s'arrétera-t-elle devant le commandant en chef, parce qu'il a des baïonnettes à sa disposition ? »
L'Assemblée avait écouté avec impatience cet orateur suspect. En quelques mots, Changarnier rappelle qu'en 1848, commandant de la garde nationale, il a rédigé des instructions destinées à maintenir l'exacte transmission des ordres et l'unité du commandement durant le combat. Ces instructions sont si peu secrètes qu'elles ont paru dans les journaux de l'époque. Quant à celle qu'on lui impute, ELLE n'existe pas. Enfin, « dans aucune de ces instructions permanentes ou transitoires, le droit constitutionnel de l'Assemblée de requérir les troupes n'a été mis en question, non plus que l'article du règlement qui défère au président de l'Assemblée l'exercice de ce droit » . L'Assemblée applaudit à ce démenti et à ces explications catégoriques : elle vote la clôture du débat et l'ordre du jour pur et simple avant que, dérouté et confus, le prince Napoléon ait le temps de retirer le sien.
Deux ou trois membres seulement se lèvent contre , au milieu d'une hilarité générale. Rien de plus net, de plus décisif, mais aussi de plus simple que l'attitude de Ghangarnier : il avait répondu en place du ministre, mais avec l'agrément de celui-ci ; on l'accusait de mépriser les droits de l'Assemblée, il déclarait ne les avoir jamais méconnus. Devant une accusation absurde, l'Assemblée avait procédé rapidement par l'ordre du jour.
Mais à l'Elysée, on ne vit pas les choses du même œil. On se plaignit que l'Assemblée n'eût pas accordé au ministre vingt-quatre heures pour s'éclairer; on trouva mauvais que Changarnier, bien que mis directement en cause, eût montré tant d'empressement à répondre; surtout, on ne lui pardonna pas d'avoir reconnu si explicitement le droit de l'Assemblée et de son président à requérir des troupes. Etait-ce une nouvelle réponse à la phrase du message : « L'armée dont je dispose seul » ? Le général Changarnier se montrait naguère bien lent à obéir aux réquisitions du président Marrast : comment s'offrait-il si vite aux réquisitions éventuelles du président Dupin? Celui-ci, malgré sa modération et sa prudence bien connues, avait dans cette même séance déclaré qu' « au besoin il ne ferait pas défaut à l'Assemblée » , et la gauche comme la droite avaient applaudi à cette énergie inattendue. Que voulait-on? Si la' Commission de permanence s'était abstenue de toute violence, l'Assemblée réunie aurait-elle la même sagesse? On rapportait un propos de Changarnier : « Que le président de l'Assemblée m'en donne l'ordre, et je me charge de conduire le Président de la République à Vincennes. » En rapprochant cette anecdote des déclarations officielles de Changarnier, Louis Bonaparte ne voulut pas attendre davantage pour se délivrer du joug qui lui pesait depuis si longtemps. Le double commandement remis entre les mains de Changarnier n'avait été créé qu'à des moments
de troubles et pour répondre à des nécessités passagères de salut public. Plus le général était puissant, et plus il y avait hâte d'arrêter les développements de cette fonction que la Constitution n'avait pas prévue et qui, dangereuse hier pour l'Assemblée, pouvait le devenir demain pour le Président.
Le soir même du 3 janvier, Louis-Napoléon demanda aux ministres la révocation de Changarnier. Ils ne se rendirent pas tout de suite; quelques-uns comprenaient que la faveur de l'Assemblée avait placé trop haut le général Changarnier pour que sa destitution, au lendemain de ce vote, ne parût pas dirigée contre l'Assemblée elle-même. Après tant de protestations d'union et d'accord avec le pouvoir législatif, n'était-ce pas l'attaquer ouvertement et le frapper dans son défenseur? Jusqu'ici, qu'avait-on à reprocher à Changarnier? Précisément son impartialité et sa réserve : il ne s'était donné à personne. Comment supposer que, le 3 janvier, il eût voulu abdiquer entre les mains des parlementaires, et, d'arbitre des partis, s'abaisser à n'être plus que leur serviteur? Cette offense gratuite à l'Assemblée prenait un air d'agression directe et pouvait être le début d'une lutte ouverte avec elle. Où ne mènerait-elle pas? Quelques ministres donnèrent leur démission , puis tous, les uns pour ne pas s'associer à une politique d'aventure, les autres pour laisser au Président toute sa liberté.
Le Moniteur n'annonça le 4 janvier que la démission du ministère, mais la révocation de Changarnier était arrêtée. Néanmoins, avant de la publier, Louis-Napoléon invita à une conférence intime les chefs du parlement, MM. Thiers, Berryer, Mole, Odilon Barrot, Dupin, de Broglie, Daru et Montalembert (8 janvier), non pas pour demander un avis (ce n'était guère son usage) , mais poiir simuler un acte de déférence envers la majorité , au moment même où il la blessait à fond. Il ne cacha pas
que sa résolution était prise, et que, s'il voulait ne pas excéder son droit, il entendait le maintenir tout entier; mais il désirait que l'exercice de ce droit ne fût pas mal interprété et rester en parfait accord avec la majorité de l'Assemblée. « Je vous ai réunis pour chercher avec vous quelle garantie je pourrais donner à l'Assemblée de la légalité de mes intentions, et pour que vous l'assuriez qu'elle n'a de ma part aucun empiétement à redouter. » Un silence général accueillit cette déclaration ; M. Dupin le rompit le premier. Il dit que l'Assemblée, rien qu'au bruit de la destitution de Changarnier, s'était sentie blessée, et que le droit de réquisition, concédé au président par l'article 32 de la Constitution, était atteint. Louis Bonaparte l'interrompt : « Je donnerai Tordre au ministre de la guerre de vous accorder toutes les forces que vous demanderez, et j'attendrai tranquillement à l'Elysée qu'il vous plaise de faire cesser cette scène ridicule. M C'était précisément la négation de la réquisition directe. Odilon Barrot, à qui le Prince avait proposé de former un ministère pour destituer Changarnier, répéta ce qu'il lui avait dit, que la chute du ministère parlementaire avait fait Timportance de Changarnier, laquelle diminuerait le jour où le ministère compterait des hommes sérieusement responsables et qui eussent la confiance de l'Assemblée. Berryer insista sur la gravité de l'acte et sur l'impossibilité que les chefs de la majorité se portassent garants d'une politique qui s'annonçait ainsi. MM. Mole et de Broglie invoquèrent l'inopportunité; M. Daru rappela au Prince les entretiens particuliers qu'il fvait eus avec lui, et tout en protestant de ses sentiments personnels de dévouement et d'affection, il lui déclara que cette mesure compromettait deux années de sagesse et de bonne politique, rompait l'accord avec l'Assemblée et ouvrait un avenir de désordres.
A cette désapprobation unanime, M. Thiers ajouta
l'accent de sa vivacité naturelle. « Gbangarnier, dit-il, a été alternativement un gage de sécurité pour la cité contre les violences de la démagogie et pour le parlement contre les tentatives assez mal déguisées de certains hommes. Tous les partis ont leurs exagérés, le vôtre, Monsieur le président, comme les autres. L'Assemblée est atteinte, non-seulement dans son honneur, mais dans sa sûreté; que fera-telle? Je n'en sais rien, mais croyez bien, Monsieur le président, que les Assemblées ont aussi leur esprit de conduite, et que la nôtre saura éviter, dans la difficde situation que vous lui faites, tout ce qui ne sera que ridicule. » Il reprit une seconde lois la parole et repoussa toute accusation de conspiration ; il rappela ses efforts personnels pour le succès de la dotation en juin 1850; il se déclara prêt à appuyer encore le Président : qu'Odilon Barrot redevienne ministre, et l'on peut répondre de la majorité. « Quant au général Changarnier, vous le jugeriez bien mal si vous le croyiez capable de conspirer. Si quelque chose le recommande à l'estime publique et à votre confiance, c'est son extrême réserve au milieu de ces partis qui s'agitent; c'est même une certaine affectation à s'isoler de tous, L'a-t-on vu par des discours, ou des votes, ou des actes, capter leurs faveurs ou leur donner des gages? 11 n'est monté qu'une seule fois à la tribune sans y être appelé, et qui oublierait dans quelle circonstance et pour quel résultat? Non, le général Changarnier n'est pas un conspirateur; il vous a servi loyalement, et il continuera à faire de même. » Le Président ayant rappelé le propos cité plus haut qui contredisait ces assurances, M. Thiers le traita de propos de couloir, et ajouta qu'on en prêtait bien d'autres à l'Elysée.
La séance se termina sans conclusion, comme on devait s'y attendre, et le surlendemain, 10 janvier, le Moniteur donna la composition du nouveau ministère. Mais , par une singularité à remarquer dans une crise si grave ,
c'étaient les personnages les moins importants au point de vue politique qui s'étaient retirés, tandis que les plus engagés avaient gardé leurs portefeuilles. Ainsi, MM. Dumas, de la Hitte, de Schramm, Bineau, Romain-Desfossés étaient remplacés par MM. Bonjean, Drouyn de l'Huys, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, Magne et Ducos; mais MM. Baroclie, Rouher, Fould et de Parieu conservaient au nouveau cabinet la physionomie politique de l'ancien. Le même jour paraissait un décret qui rapportait ceux des 20 décembre 1848 et 11 juin 1849, et distribuait le double commandement du général Ghangarnier entre le général Baraguey d'Hilliers, pour les troupes de toutes armes de la I" division militaire, et le général Perrot, pour la garde nationale. On ne pouvait nier que ces deux généraux n'offrissent à l'Assemblée les garanties les plus sérieuses, que vint confirmer l'ordre du jour immédiatement publié par Baraguey d'Hilliers en prenant possession de son commandement.
VIII. — Suivant les usages parlementaires, l'avénement de ce ministère pouvait provoquer des interpellations, soit parce qu'il était nouveau, soit parce qu'il ne l'était pas assez, mais surtout à raison de l'acte qui signalait sa première heure de pouvoir. Un ordre du jour s'ensuivrait, favorable ou contraire, et le Président ou renverrait son ministère ou le maintiendrait à l'encontre des votes de l'Assemblée. Que faire de plus? Mettre les ministres et le Président en accusation? Ce serait imiter bien maladroitement les allures de la Constituante de 1849. On pouvait contester l'opportunité de la révocation de Changarnier, mais le droit du Président à la prononcer était hors de doute. On pouvait récriminer, se plaindre, signaler les symptômes d'une ambition illégitime, mais non la condamner d'avance. Allons plus loin : l'opinion
publique, déjà travaillée contre le parlement, verrait-elle de sang-froid le parti dit de l'ordre se retourner contre son allié, contre celui qui représente l'autorité et la paix sociale, et, après deux années d'union constante, le dénoncer tout à coup comme un ennemi et un traître? Hélas! la Bourse avait déjà salué d'une hausse insolente la révocation de Changarnier, comme si cet acte d'énergie dissipait les chances de lutte et assurait la tranquillité. En résumé, ou un blâme par voie d'ordre du jour ou une mise en accusation, il n'y avait que l'un de ces deux partis à prendre, et le second était impraticable et insensé !
Ceux qui menaient l'affaire ne s'arrêtèrent pas au seQond parti; mais le premier ne leur suffisait pas. Le. 10 janvier, au début de la séance, M. de Rémusat monte à la tribune. En quelques mots, il demande aux ministres la raison de leur démission et celle de leur retour; à défaut d'explications, il invite l'Assemblée à se, retirer immédiatement dans ses bureaux pour y former une commission qui prenne toutes les mesures que les circonstances peuvent demander. « Je veux que l'Assemblée parle, qu'elle fasse entendre sa voix, qu'elle rompe enfin un généreux silence qui a duré trop longtemps. »
M. Baroche se lève pour répondre; mais, habitué qu'il est aux égards de la majorité, il s'étonne de la défiance qui accueille ses déclarations; il se réclame du message du 12 novembre, il en renouvelle les assurances de loyauté, il prétend laisser de côté les discussions stériles de la politique pour ne s'occuper que d'affaires, il ne veut enfin se rallier qu' « à un seul parti, celui de la France, celui qui a pour but le bonheur, la prospérité de la France, et nous ne pouvons pas croire que ce parti n'obtienne plus la majorité dans cette Assemblée qui a sauvé le pays par son accord avec le pouvoir exécutif» . Mais, pour satisfaire l'Assemblée, il fallait alors autre chose qu'un commentaire en style déclamatoire et flasque
d'un message auquel les derniers événements avaient enlevé son crédit; M. Baroche omit d'ailleurs l'incident Changarnier. MM. Berryer et Dufaure revinrent à la charge, le premier demandant qu'on ne cachât rien et se déclarant personnellement prêt à tout dire; le second rappelant avec insistance tous les griefs de TAs^emhlée contre le Gouvernement, et spécialement cette guerre de presse qui lui était faite soit en France, soit en Angleterre. M. Rouher fut plus précis que M. Baroche, sans être plus heureux auprès de ceux qu'il fallait convaincre. M. de Rémusat réitéra sa proposition : « J'attendais, dit-il, des explications dignes delà gravité de la situation. Que le ministère me permette de le lui dire : je ne les ai pas ohtenues... La Commission les obtiendra ou les cherchera. [Mouvement d'approbation. Sensation prolongée.) 11 faut évidemment que l'Assemblée prenne de certaines mesures; je ne les détermine pas en ce moment, je ne voudrais pas m'exposer à improviser même un conseil ; mais ne peut-il pas être convenable de faire un message au pouvoir exécutif, ou d'adresser une proclamation au peuple français? {Exclamations ironiques sur quelques bancs de la droite. — Approbations nombreuses. — Interruption prolongée.) Ne peut-il pas être nécessaire de prendre des précautions pour assurer en tout le respect qui e^t dû à cette Assemblée? »
Quelles seraient ces mesures? Le vague dans lequel se renfermait 'M. de Rémusat et le silence de M. Thiers, son inspirateur, n'étaient pas de nature à rassurer certains esprits craintifs de la majorité ou à désarmer les soupçons de la gauche. Vis-à-vis du Gouvernement, cette Commission aux pouvoirs exorbitants et non définis menaçait d'usurper sur le pouvoir exécutif; aux yeux des républicains, elle n'arrachait le pays à un complot bonapartiste que pour le jeter peut-être dans un complot monarchiste. l*uisqu'un ordre du jour ne suffisait pas à M. de Rémusat,
c'est qu'il avait un plan secret : du moins, on pouvait le croire et on le crut. M. Baroche appuya sur le rôle étrange et inquiétant de cette Commission; ses scrupules étaient partagés, le vote le prouva. Si, en effet, une trèsgrande majorité vota l'urgence; si 330 voix contre 273 votèrent le renvoi de la proposition dans les bureaux, l'examen du scrutin démontrait déjà que la proposition n'avait eu d'autre succès que de diviser la majorité et d'éveiller contre elle les défiances républicaines.
La majorité absolue était assez faible : 28 voix seulement! Quatre-vingt-dix-buit représentants s'étaierit abstenus, presque tous de la gauche et de l'extrême gauche, qui ne voulaient pas plus épouser la querelle de Ghangarnier et de la majorité que s'associer sans précaution au mandat illimité de la Commission. Les adversaires de la proposition, au nombre de 273, à l'exception de quelques noms accidentellement égarés dans leurs rangs (MM. Beugnot, Buffet, Lamartine, Victor Lefranc, de Montalembert, Oudinot, Valette, Wolowski, Emile de Girardin, etc.), composaient pour la première fois un groupe spécial que l'avenir devait rattacher plus tard à la fortune de Louis Bonaparte : ce seront les députés et les sénateurs de 1852. Quant à la majorité, non-seulement elle restait bien au-dessous du chiffre des grands jours (440, 460, 480), mais elle avait perdu plus de membres qu'elle n'en avait gagné; 250 avaient passé dans le camp de l'Elysée, et ceux qui restaient n'avaient dû leur mince triomphe qu'à l'appoint de 80 représentants de la gauche.
Il n'y avait donc plus de majorité ; l'ancienne était partagée en deux tronçons d'égale force, et, pour reformer une majorité, les parlementaires étaient condamnés à s'allier, non-seulement avec la gauche modérée, mais avec l'extrême gauche. Divisés de principes , hostiles jusque-là les uns aux autres, ils ne pouvaient s'unir que dans une coalition éphémère, donnant le double scan-
dale et de leur union même et de son but, qui ne pouvait être qu'un but de renversement.
Ce demi-succès qu'elle venait d'obtenir, la proposition Rémusat ne le retrouva même plus. Loin de devenir le champ du combat, elle disparut, ne laissant aux partis qu'une occasion d'agitation et de luttes. Pour recruter des partisans, la Commission ouvrit ses rangs à toutes les fractions de l'Assemblée, aux républicains modérés, comme Bixio, Gavaignac, Lanjuinais, Lamartine; à un socialiste, Morellet; à un légitimiste. Nettement; aux orléanistes, qui fournissaient le plus fort contingent, MM. Daru, de Mornay, de Montebello, Passy, duc de Broglie; MM. Buffet et Flandin représentaient le groupe qui tenait compte des droits de l'Assemblée sans rompre avec le Président. Parmi ces quinze membres, trois (Lamartine, Buffet et Flandin) avaient même vote contre la proposition Rémusat ; Morellet s'était abstenu.
Le 11 janvier, le duc de Broglie, président de la Commission, demanda à l'Assemblée l'autorisation de prendre communication des procès-verbaux de la Commission de permanence. M. Baroche, que la lutte enhardissait, en demanda l'impression, pour bien montrer que le Gouvernement n'en redoutait pas la publicité. Ils ne révélèrent rien que tout le monde ne sût déjà; mais ils servirent à réfuter ces bruits de complots que l'Elysée avait gratuitement prêtés à la Commission de permanence. On n'y rencontra que des alarmes trop justifiées, mais modérées et qui n'avaient pas dégénéré en panique; des récits brefs et précis des revues de Satory, accompagnés d'une déclaration explicite d'improbation; quelques mots sur la Société du Dix Décembre, que le ministère s'était empressé de dissoudre pour éviter qu'une enquête en pénétrât les secrets; enfin l'incident Allais. C'est un document pour l'histoire : ce n'en était pas un pour les partis.
La Commission convoqua les ministres de la guerre et
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de l'intérieur, et reprit le fastidieux interrogatoire sur les revues de Satory et sur les destitutions des deux généraux. Des journaux de l'Elysée avaient prêté des plans de complots à l'Assemblée : M. Baroche répondit qu'aucun bruit semblable ne lui était parvenu, et que, s'il avait eu connaissance de faits qui eussent constitué des crimes ou des délits, il en aurait immédiatement ordonné la poursuite. Après celte enquête un peu superficielle, il fallait en venir à une résolution. Mais la Commission n'avait pas gardé les allures batailleuses de M. de Rémusat. Il n'y fut pas question de mesures exceptionnelles à prendre ; on n'agita aucune idée d'empiétement sur le pouvoir exécutif, de proclamation au peuple français, de message au Président de la République; on se borna à un ordre du jour motivé.
La Commission était divisée comme l'Assemblée. Lamartine et Flandin n'acceptèrent qu'un ordre du jour pur et simple; Cavaignac, Bixio, Morellet, qui blâmaient le ministère d'une façon générale, refusèrent démotiver leur blâme « sur le premier acte de l'administration nouvelle qui ait mis fin à une situation dangereuse , exorbitante, contre laquelle ils s'étaient toujours prononcés » . Six membres votèrent une formule de défiance. Enfin, à la simple majorité de 8 voix contre 7, la Commission adopta la résolution suivante : « L'Assemblée nationale, tout en reconnaissant que le pouvoir exécutif a le droit incontestable de disposer des commandements militaires, blâme l'usage que le ministère a fait de ce droit, et déclare que l'ancien général en chef de l'armée de Paris conserve tous ses titres au témoignage de confiance que l'Assemblée lui a donné dans sa séance du 3 janvier. » Le rapporteur, M. Lanjuinais, prenait soin de déclarer que la responsabilité ne devait pas remonter plus haut que le pouvoir ministériel, de sorte que, par une fiction parlementaire contre laquelle avait protesté, dès le 31 octobre
1849, au nom même de la Constitution, le Président de la République, c'était lui, l'auteur direct des faits incriminés, lui qui dans la destitution de Changarnier avait un intérêt personnel et qui y avait ouvertement placé son honneur, c'était lui qu'on relevait de la responsabilité qu'il avait volontairement affrontée. Vaines précautions d'une tardive prudence! L'ordre du jour motivé ne devait pas rencontrer un sort meilleur que la proposition originelle.
IX. — Dès le lendemain (15 janvier 1851), la discussion s'engagea : elle dura quatre jours. La gauche et l'extrême gauche en restèrent spectatrices, applaudissant aux paroles qui accentuaient soit la scission de la majorité, soit les divisions de la majorité et du Gouvernement, ne dissimulant pas leur joie de voir aux prises ces alliés d'hier, qui ne l'avaient été jusqu'ici que contre la République, et qui cherchaient, l'un comme l'autre, à détourner quelques voix républicaines pour se constituer une majorité. Aucun autre ministre que M. Baroche n'intervint au débat : il en supporta vaillamment tout l'effort. Discret d'abord et conciliant avec cette majorité qui avait si souvent voté avec lui, dont sa première élévation au ministère avait été l'ouvrage, avec laquelle il avait traversé dans une intimité politique absolue tant d'orages parlementaires, bientôt l'ardeur de la lutte le dégagea des considérations personnelles qui le retenaient encore; ses convictions même, un peu flottantes peut-être, se fixèrent, et, ministre du Président, il sentit qu'entre Louis Bonaparte et la majorité il était temps de choisir, et qu'un demi-parti n'était plus possible. Il lutta donc à outrance, moins en orateur qu'en avocat, discutant tous les faits, prenant acte des concessions, disputant le terrain, habile jusqu'à l'être trop; quant aux affirmations et aux pro-
messes, il les prodiguait, mais on savait déjà qu'elles n'engageaient que lui-même.
MM. Jules de Lasteyrie, Berryer, Lamartine, Thiers, Ca\aignac se succédèrent à la tribune : M. Jules de Lasteyrie, d'allure décidée, acceptant la lutte, et, pour défendre la Commission de permanence, relevant sans ménagement tous ses griefs, Société du Dix Décembre, revues, destitution de Neumayer; M. Berryer, négligeant ces détails et, sous prétexte de justifier son voyage à Wiesbaden, déployant hardiment le drapeau de celui « qui ne peut pas poser le pied sur le sol de cette France que les rois ses aïeux ont conquise, agrandie, constituée, sans être le premier des Français, le Roi ! » Sur les abus du parti bonapartiste durant la prorogation, Lamartine avait exprimé dans le Conseiller du peuple sa désapprobation, comme naguère dans le même recueil il avait signalé les vices du suffrage universel. Mais dans la discussion actuelle comme dans celle de la loi du 31 mai, on ne le trouva pas le même à la tribune que dans son journal. A la tribune, il oubliait ses affirmations de la veille, il se préoccupait de s'isoler de la majorité, il la harcelait sans aller jusqu'à la combattre, il l'accusait de coalition, ce qui était vrai, et, en résumé, comme s'il fermait volontairement les yeux ou comme s'il craignait d'apporter ou son appui à la majorité ou sa critique au pouvoir, il se réfugiait dans l'ordre du jour pur et simple.
Bien que la commission eût essayé de réduire le débat à un second vote de confiance dans le général Ghangarnier, les orateurs s'étaient échappés de ce cercle étroit pour donner cours à leurs griefs, à leurs espérances, à des sentiments longtemps refoulés, et pour anticiper en quelque sorte sur les prochains débats de la révision. M. Baroche comprit qu'il serait d'une bonne tactique de ramener la discussion à la question spéciale de la révocation de Changarnier ; c'était le moyen d'effrayer les
timides par la crainte d'un conflit entre les pouvoirs et de maintenir la minorité dans son système d'abstention. Il sortit donc de sa réserve, et, passant de la défense à l'attaque, il déclara que le sort du général Ghangarnier ne tenait tant au cœur de certains représentants de la droite que parce qu'ils le considéraient comme un protecteur éventuel ; que le caractère exceptionnel de son commandement était un embarras, et qu'à la veille des débats sur la révision, le gouvernement n'avait pas voulu, par respect même pour la souveraineté nationale, qu'elle parût attemte ou influencée. Il ménagea les visiteurs de Claremont ; il n'en usa pas de même à l'égard de ceux de Wiesbaden ; les uns n'avaient rempli qu'un devoir de convenance, les autres avaient organisé une manifestation royaliste, délibéré, reconnu un comité dirigeant, adopté une ligne de conduite; n'est-ce pas là ce qui divise la majorité, et non ces manifestations contestées en faveur de l'Empire, lesquelles n'avaient été, après tout, que les innocentes représailles de tendances bien plus caractérisées? « Il y a trois choses dont nous ne voulons pas, disait-il en terminant. Nous ne voulons pas d'une restauration monarchique, ni pour la branche aînée, ni pour la branche cadette, et la troisième chose dont nous ne voulons pas, c'est une restauration impériale. » Et le ministre de Louis Bonaparte ajoutait qu' « il n'y avait de salut pour la France que dans un gouvernement nouveau, le gouvernement républicain, et dans la formation d'un nouveau parti n'ayant d'autre espérance que celui de maintenir, en l'améliorant dans la forme légale , la Constitution de 1848 » . Signaler le péril résultant pour la liberté nationale de la situation de Ghangarnier ; dénoncer les trames des royalistes; manifester un vœu officiel pour le maintien delà Constitution et de la République, n'était-ce pas un triple artifice de la part de M. Baroche, sinon pour conquérir des voix républicaines, du moins pour détacher
celles qui s'étaient jointes à la majorité et pour retenir les autres dans leur abstention antérieure ?
Jusque-là, Changarnier s'était tu. Dans cette mêlée oratoire où son nom revenait sans cesse, s'il était attaqué, il savait qu'il serait défendu. Mais contre les insinuations du ministre de l'intérieur, qui pouvait mieux protester que lui-même ? Il parait à la tribune, mais non pour récriminer contre une destitution qui l'honore : « Je n'ai voulu
être, dit-il, et je n'ai été l'instrument d'aucun parti
Malgré d'odieuses insinuations, propagées par l'ingratitude, je n'ai favorisé aucune faction, aucune conspiration, aucun conspirateur... J'aurais pu devancer cette chute par ma démission qui eût été bien accueillie; mais ceux qui ont cru que j'aurais dû la donner sont-ils bien sûrs que ma présence aux Tuileries ne leur ait pas été utile ? Messieurs, mon épée est condamnée à un repos au moins momentané, mais, elle n'est pas brisée, et si un jour le pays en a besoin, il la trouvera bien dévouée et n'obéissant qu'aux inspirations d'un cœur patriotique et d'un esprit ferme, très-dédaigneux des oripeaux d'i\ne fausse grandeur. » Ce langage étudié, solennel, ému, souleva les applaudissements ; mais la discussion était déjà si loin du général Changarnier que son allocution n'eut l'effet que d'un touchant intermède. Que de gens pour qui Changarnier n'était déjà plus qu'un acteur sorti de la scène, à qui l'on devait à peine quelques bravos de sympathie !
Autant Berryer avait franchement arboré les couleurs royalistes, autant M. Thiers affecta de dissimuler les siennes. Il se donna les allures et les convictions d'un républicain du lendemain. Le 25 février, n'avait-il pas conseillé à ses amis de n'émigrer ni au dedans ni au dehors, et de soutenir le nouveau pouvoir? N'avait-il pas voté pour Lamartine, pour Ledru-Rollin, même à la veille de leur retraite? Il se sentait plus rapproché du général Gavai-
gnac que ne le croyaient les amis de celui-ci : il avait voté pour lui dans toutes les questions. Qui avait rappelé Louis-Napoléon? Les républicains. De son voyage à Glaremont, il relevait le caractère purement privé : il avait voulu « honorer le malheur, honorer la vieillesse, honorer l'exil » . Les ministres et le Président lui-même avaient connu son voyage . « J'ai eu l'honneur d'être assis entre une veuve, respectable par ses malheurs, par ses qualités, et son fils. Oui, on ne l'appelait que le Comte de Paris; et, pour moi, je n'aurais pas admis qu'on l'appelât autrement, parce que la France lui a donné ce titre-là et ne lui en a pas donné un autre. »
Ainsi dégagé du côté de la branche cadette vers laquelle on le soupçonnait de pencher, il s'expliqua sur ses sentiments pour la République. Il n'avait garde d'avouer une conversion subite et invraisemblable ; il se bornait à reconnaître que, dans sa conscience, il s'était demandé si la destinée des nations modernes ne les conduisait pas plutôt vers la forme américaine que vers la forme anglaise, vers la république démocratique que vers la royauté constitutionnelle. « Et alors, dit-il, j'ai humilié non pas mon caractère, mais l'orgueil de ma raison devant la main de la Providence, et je me suis dit : Peut-être me suis-je trompé, mon pays prononce aujourd'hui, il fait une loi, cette loi e^t la République, notre devoir est de la servir franchement, sans intérêts... Je me suis dit qu'il fallait, dans l'intérêt même d'autres convictions, si elles étaient vraies, faire l'expérience franchement, complètement, loyalement... Après tout, la République, c'est le gouvernement de tout le monde, de tous les partis... » Et se tournant vers la gauche, dont il avait accueilli les interruptions avec une tolérance qui ne lui était guère habituelle: « Nous ne pouvons pas y travailler les uns et les autres avec la même conviction ; je veux bien une république démocratique, mais vous la voulez plus démocratique que moi; je
ne vous en fais pas un crime; trouvez aussi naturel qu'on puisse être républicain autrement que vous En Amérique (et vous seriez heureux apparemment de voir la France établie en république comme elle est en Amérique) , vous savez qu'il y a deux partis, les wliigs et les démocrates. »
Ces avances discrètes à la République étaient sans doute une tactique pour apaiser les rancunes des républicains et les engager dans lu cause de la majorité. Mais M. Thiers avait encore d'autres visées, et, s'il n'avouait pas une conversion déjà opérée, en indiquant un commencement de disposition à se convertir, ne révélait-il pas le dessein de servir désormais la République dans des conditions moins désintéressées que par le passé? L'avenir lui ouvrait des chances, et il leur frayait un chemin. Les républicains firent la sourde oreille; les événements suivirent d'ailleurs une autre voie, mais ce n'est pas commenter le passé par le présent que de placera ce discours du 17 janvier 1851 l'origine de l'évolution républicaine de M. Thiers et ses tendances à s'accommoder avec la gauche en désertant le camp de la monarchie.
Mais s'il poursuivait à la tribune le succès des négociations qu'il avait entamées depuis quelques jours avec les républicains pour les coaliser avec une partie de la droite contre le gouvernement, il s'adressait au contraire à tous, lorsque, après un tableau des relations de la majorité a\ec le Président, il dénonçait le résultat prochain des empié'ements de Louis Bonaparte : «Il n'y a que deux pouvoirs aujourd'hui dans l'Etat, le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Si l'Assemblée cède aujourd'hui, il n'y en a plus qu'un... et quand il n'y en aura plus qu'un, la forme du gouvernement est changée ; le mot, la forme viendront... quand elles viendront, cela m'importe peu; mais ce que vous dites ne pas vouloir, si l'Assemblée cède, vous l'aurez obtenu 'aujourd'hui même; il n'y a plus qu'un pouvoir.
466 LIVRE HUITIÈMEj
Le mot viendra quand on voudra... l'Empire est fait. » L'Empire! les républicains ne s'en défiaient guère. Ils redoutaient bien plus les monarchistes. Cavaignac se borna à remercier assez froidement M. Thiers d'avoir consenti enfin, sinon à reconnaître la République, du moins à discuter avec elle ; il attaqua, lui aussi, le ministère, mais non pas sur ses derniers actes : il embrassait au contraire tout l'ensemble de son action depuis le 31 octobre 1849 et se donnait la satisfaction d'envelopper dans les mêmes récriminations la majorité qui l'avait soutenu. Il se rallia du reste à un ordre du jour de M. Sainte-Beuve ainsi conçu : « L'Assemblée déclare qu'elle n'a pas confiance dans le ministère, et passe à l'ordre du [jour. » II n'était donc plus question de Changarnier ; Cavaignac n'avait pas même prononcé son nom. Grâce au vague de la formule, toutes les hostilités pouvaient se liguer à l'aise.
Le discours de Cavaignac, calme, un peu hautain, trèscourtois et très-heureux dans la forme, était le dernier mot des républicains ; il stipulait pour eux : de là son autorité. Une longue agitation le suivit. Puis les ordres du jour défilèrent ; celui de M. Sainte-Beuve obtint la priorité. Peut-être eût-il été plus digne alors de M. Baroche de laisser faire l'Assemblée et de ne plus intervenir de sa personne dans le débat. Il signala avec une obstination fastidieuse l'équivoque que recelait Tordre du jour Sainte- Beuve , ceux-ci proposant un vote de défiance contre le ministère, alors qu'ils avaient ou concouru ou applaudi à tous les actes de son existence et qu'ils n'en désapprouvaient que le dernier ; ceux-là ne trouvant à approuver que ce dernier acte et blâmant tous les autres. M. Thiers voulait remonter plus haut que ce dernier acte qui gênait sa diplomatie auprès de la gauche; mais M. Baroche l'y ramenait sans pitié ; il lui demandait d'adhéi'er à la formule proposée par la Commission, formule dont la seule lecture provoquait les exclamations les plus significatives.
Un vote de confiance à Gliangarnier ! « Que la Montagne vote donc cela ! — Pourquoi Tabandonne-t-on? — Avec cela on n'a pas tout le monde! » A travers ces interruptions, M. Baroche reprochait à M. Thiers de vouloir recruter des voix, et M. Thiers lui renvoyait le reproche.
Enfin ce long débat fut clos, et le scrutin prononça. Sur 701 votants, 415 acceptèrent l'ordre du jour motivé de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire un vote de défiance contre le ministère : 286 le repoussèrent. L'Elysée avait conservé son imposante minorité du 10 janvier, augmentée de quelques voix (treize) ; les représentants d'extrême gauche qui s'étaient abstenus au scrutin précédent vinrent grossir le chiffre de la majorité . M . Thiers avait donc réussi à obtenir une majorité, mais majorité de coalition, sans cohésion ni durée possibles. MM. Odilon Barrot, yitet. Mole s'abstinrent, et, parmi les membres de droite qui votèrent contre l'ordre du jour, il faut citer les noms de MM. Beugnot, de Broglie, Casimir PérierJ Buffet, Daru, Léon Faucher, de Montalembert, Oudinot, Passy, etc., qui, sans approuver ni l'acte ni les visées du Président, refusèrent de s'associer à un blâme que les circonstances transformaient en un acte d'hostilité.
X. — Le ministère du 10 janvier se retira. Comment le remplacer? La nouvelle majorité était .à la fois et trop mêlée d'éléments hétérogènes et trop engagée contre le Président ; la minorité bonapartiste s'effaçait, l'heure de paraître n'ayant pas encore sonné pour elle ; Odilon Barrot, Léon Faucher demandaient soit à l'Assemblée, soit au Président des garanties que ni l'un ni l'autre pouvoir ne voulaient donner. Après quelques jours de tentatives parlementaires plus ou moins sincères, après avoir même songé à faire un appel au peuple, Louis Bonaoarte, mieux
conseillé, se contenta d'adresser, le 24 janvier, au président de l'Assemblée un message dans lequel il lui annonçait la formation d'un « ministère de transition, composé d'hommes spéciaux, n'appartenant à aucune fraction de l'Assemblée et décidés à se livrer aux affaires sans préoccupation de parti » . MM. Vaïsse, préfet du Nord, à l'intérieur ; de Royer, procureur général à la cour de Paris, à la justice ; Brenier, directeur des affaires politiques, aux affaires étrangères; Charles Giraud, membre de l'Institut et du conseil permanent de l'instruction publique, à l'instruction publique et aux cultes ; Schneider, le grand industriel du Greuzot, à l'agriculture et au commerce; de Germiny, receveur général à Paris, aux finances ; le contre-amiral Vaillant à la marine ; le général Randon à la guerre; enfin, Magne, seul survivant du dernier ministère, aux travaux publics : tels étaient les hommes distingués, mais ayant un caractère plus administratif que politique, qui composaient le nouveau cabinet.
Si l'on" observe les ministères qu'avait successivement pris Louis-Napoléon depuis le 20 décembre 1848, on remarquera quele premier était antirépublicain, le deuxième et le troisième personnels, le quatrième extraparlementaire. Pour suivre la gradation, il ne restait plus qu'à choisir un ministère antiparlementaire ; mais le moment n'était pas venu. C'était beaucoup déjà de paraître s'affranchir de la tutelle de l'Assemblée, et, au moment où elle venait de frapper deux ministères, de lui en offrir un sur lequel les discussions, les votes et les blâmes passeraient sans avoir de prise. Il abandonnait pour ainsi dire l'Assemblée à elle-même, et n'obtenant pas ou ne désirant pas l'union avec elle, il pratiquait l'indépendance. Que devait-il arriver? C'est que, à l'abri de ce ministère moralement irresponsable, le prétendant pourrait suivre plus tranquillement la préparation de ses desseins, et que, d'autre part, l'Assemblée, désarmée contre le ministère
par son insignifiance même, tournerait contre elle-même ses propres forces.
Le 27 janvier, M. Howyn de Tranchère, membre de la droite, interpella le cabinet sur son origine et sur son caractère. M. de Royer se borna à répondre qu'il était né d'une situation transitoire, qu'il n'avait qu'une mission d'administration, et qu'il devait «conduire à un cabinet définitif» .L'Assemblée s'empressa dépassera l'ordre du jour.
Ce n'est pas que la paix fût faite ; Louis-Napoléon ne semblait même pas la désirer. Le 3 février, le ministre des finances, M. de Germiny, déposa un projet de loi tendant à ouvrir sur l'exercice 1851 un crédit extraordinaire de dix-huit cent mille francs pour frais de représentation du Président de la République. L'exposé de motifs se référait tout simplement à celui du 4 juin 1850, qu'avait rédigé M. Fould. L'Assemblée, on s'en souvient, n'avait alors accordé le crédit qu'à titre extraordinaire et exceptionnel, aune majorité très-minime et grâce à l'intervention du général Changarnier. Après les amères récriminations auxquelles s'était livrée l'Assemblée ; lorsqu'il était avéré qu'en dehors des dettes anciennes, les crédits accordés en juin 1850 avaient dû servir à solder les banquets de sous-officiers à l'Elysée et les fêtes militaires de Saint-Mandé et de Satory ; en face de la défiance à laquelle il était en butte, le Président n'ignorait pas qu'il courait au-devant d'un échec. Mais cet échec, il lui plaisait de le subir, comme si l'Assemblée devait être plus blâmable en refusant le crédit, que lui-même en le demandant.
La Commission, cette fois, fut presque unanime, et, par treize voix sur quinze, elle conclut au rejet. L'affaire se mena vite ; le ministre avait déposé le projet le 3 février; le 8, M. Piscatory lut le rapport; le 10, la discussion s'ouvrit, et un scrutin l'aurait close aussitôtque commencée, si M. de Montalembert, qui, pendant la crise de janvier, avait gardé le silence, n'avait cru devoir le rompre et saisir l'occasion
de défendre contre la majorité et le Président de la République et la cause de l'autorité qu'il croyait représentée dans sa personne. « Je viens entreprendre cette défense, dit-il, sans enthousiasme aucun, sans confiance illimitée en qui que ce soit ; je n'en ai pour personne ni pour rien. Je ne parle que du passé, je ne réponds nullement de l'avenir... Je ne réponds pas des fautes auxquelles le gouvernement que je défends pourra être conduit par l'acharnement de ses adversaires ou par les funestes conseils de ses auxiliaires éventuels ; je ne suis donc ni le garant, ni l'ami, ni le conseiller, ni l'avocat du Président de la République; je suis simplement son témoin, et je viens lui rendre témoignage, devant la justice du pays, qu'il n'a démérité en rien de cette grande cause de l'ordre que nous avons tous voulu servir et dont quelques défenseurs semblent vouloir l'abandonner et le blâmer. »
On s'étonna beaucoup alors de ce qu'on a})pelait la défection de M. de Monta lembert ; aujourd'hui, on s'en étonnerait plus encore. Mais, laissant de côté quelques appréciations non moins inexactes qu'inopportunes, on devra remarquer que si l'illustre orateur pouvait se vanter avec raison d'avoir été, parmi les soldats du parti de l'ordre, «l'un des plus dévoués, des plus intrépides et des plus compromis « , il ne s'était engagé ni envers les partis, ni envers le pouvoir, et qu'il s'était tenu de préférence sur le terrain de la liberté religieuse. De ce poste élevé, il n'abaissait pas les yeux sur les querelles purement politiques et ne se mêlait aux combattants que dans l'intérêt des grandes causes sociales. Il s'était allié à M. Thiers, à M. Berryer, à M. Mole, non pas comme à des orléanistes ou à des légitimistes, mais comme à des hommes que le péril social avait ramenés à ses convictions les plus chères ; maintenant qu'ils donnaient le pas aux préoccupations politiques, M. de Montalembert cessait d'être Hé envers eux par les mêmes obligations.
S'il ferma les yeux sur des symptômes déjà bien apparents d'usurpation impériale; s'il manifesta dans le Président de la République une confiance qui fut plus tard si cruellement trompée, il indiqua du moins avec justesse combien «ces coalitions d'autrefois, reparaissant avec les mêmes noms, souvent avec les mêmes chefs et avec les mêmes pratiques » , mécontentaient et inquiétaient les populations. « Je veux, disait-il, le gouvernement représentatif, je veux la tribune parlementaire et son intervention dans toutes les matières de législation, de politique générale et sociale ; mais je ne veux pas de son intervention taquine, bavarde, quotidienne, omnipotente et insupportable dans toutes les affaires du pays. Exigercela, c'est, selon moi, dans notre temps et dans notre pays, le véritable moyen de l'amoindrir, de l'affaiblir et de le dépopulariser en France et dans l'Europe. »
Mais les passions étaient trop excitées, M. de Montalembert les ménageait trop peu, et son évolution, d'ailleurs, était trop brusque pour que ses auditeurs ne se sentissent pas plus choqués de quelques erreurs politiques trèssecondaires, que frappés de la vérité de quelques idées principales. Il le sentit lui-même : « Je sais bien qu'en tenant ce langage, je vais me faire classer parmi les courtisans de l'Elysée; eh bien, j'accepte cette dénomination, j'accepte ce titre. Je l'aime mieux, j'aime mieux passer pour courtisan de l'Elysée que d'être un courtisan des passions démocratiques, toujours si faciles à soulever dans ce pays, que d'être l'esclave des rancunes, des préjugés, des préventions et des ambitions qui vivent trop souvent au sein des vieux partis. [Marques d'approbation mêlées de rumeurs ironiques.) Ma conscience et mes amis savent bien à quoi s'en tenir ; ceux-ci savent bien que, quoi qu'il arrive, je resterai toujours fidèle à l'attitude que .j'ai gardée et que je compte garder toujours vis-à-vis de tousles pouvoirs qui se succèdent si rapidement en France.
Je ne leur ferai ni la guerre ni la cour; je serai vis-à-vis d'eux ferme, indépendant, franc, dévoué et loyalement obéissant'. » [Mouvement.)
La droite ne répondit pas, si ce n'est par quelques mots du rapporteur, et l'Assemblée passa au scrutin. Ce fut la répétition de celui du 18 janvier : 396 voix contre 294 repoussèrent la demande de crédit. Cette fois encore, la gauche et l'extrême gauche s'unissaient avec une fraction de la majorité contre l'Elysée.
he Moniteur du 11 février contenait la note suivante : « Dans la prévision du rejet qui vient d'avoir lieu au sujet des frais de représentation, des souscriptions nombreuses s'organisaient. C'était là un témoignage imposant et manifeste de sympathie et d'approbation pour la conduite du Président. Il en est profondément touché et remercie tous ceux qui en ont eu la pensée. Mais il croit devoir sacrifier au repos du pays une satisfaction personnelle. // 5az/ «jrwe le 'peuple lui rendjusti'ce, et cela lui suffit. Le Président refuse donc toute souscription, quelque spontané et national qu'en soitlecaractère.» LeMoniteur du 12 annonça également que le prince ne recevrait pas le lendemain dans les salons de l'Elysée ; on vendit des voitures, des chevaux. Mesquin étalage de pauvreté qui ne témoignait que de prodigalités antérieures et d'un parti pris d'opposition sans dignité*.
Ce vote consommait la rupture de la majorité avec le pouvoir exécutif, et manifestait vme seconde fois l'existence d'une droite bonapartiste qui, dans certaines circonstances, se séparait du gros de la majorité. Celle-ci se
^ Ce discours est le dernier qu'ait prononcé M. de Montalembert à l'Assemblée législative.
2 Deux mois et demi plus tard (26 avril 1851), le maréchal Narvaez, alors ambassadeur d'Espagne à Paris, prêta au Prince Président une somme de 500,000 francs remboursable en cinq ans. Elle fut remboursée en 1852. [Papiers de la famille impériale, II, 3.)
composait encore des deux groupes légitimiste et orléaniste et du groupe des gauches qui s'y était accidentellement rattaché. La proposition Creton allait diviser les deux premiers, et, quant au dernier, plusieurs votes successifs allaient constater l'ancienne et persistante aversion qui survivait aux tentatives de rapprochement.
XI. — Ajournée deux fois, le 24 octobre 1849 et le 29 novembre 1850, la proposition Creton tendant à l'abrogation des lois d'exil édictées contre les deux branches de la maison de Bourbon venait enfin à l'ordre du jour du 1" mars. La veille, M. Lestiboudois demanda un nouvel ajournement : légitimistes et bonapartistes l'appuyèrent de leur vote ; orléanistes et républicains le repoussèrent, les uns par un sentiment qui n'a pas besoin d'explication, les autres dans l'espoir que la discussion publique mettrait en lumière une nouvelle scission dans la majorité. L'ajournement fut écarté à une faible majorité (340 voix contre 319).
Le 1" mars, M. Creton vint donc soutenir sa proposition. Il rappela adroitement que son adversaire le plus énergique, Berryer, avait repoussé naguère la loi de proscription, la considérant comme intempestive, inutile et dangereuse : « J'ai vu, disait alors Berryer, que le temps était venu de tirer quelque fruit des enseignements que nous ont laissés nos malheurs; qu'il était temps de nous élever à cette pensée d'ordre et de justice qui fera repousser de nos codes des lois odieuses. Comme homme d'honneur, je dois repousserune mesure qui engage le gouvernement de la France dans une voie mauvaise. » Voilà ce que disait Berryer le 16 novembre 1831 . Si, sous le prince même qui l'avait supplantée, la branche aînée daignait lutter pour sa liberté de rentrer en France, comment refuserait-elle maintenant, soit pour elle, soit pour ses parents, la levée de l'interdiction qui pesait sur les deux
branches? En 1848, Berryer avait voté également contre la nouvelle loi de proscription; Gomment accorder ses paroles de 1831, son vote de 1848 avec son obstination actuelle à refuser l'abrogation des mêmes lois?
Berryer, sans renier ses principes, invoqua la raison politique et l'opportunité. Etait-il sage de fournir à des ambitions toutes prêtes un prétexte, une occasion, une excuse? «Plus je veux loyalement m'opposer à l'avance aux passions mauvaises et aux entreprises insensées, plus je veux qu'aucune résolution émanée de la majorité n'ait un caractère agressif; je ne veux rien qui ait l'air d'une provocation, rien qui ait l'air de préparer dans le pays une surprise et une entreprise inconstitutionnelle. » Par respect même pour les princes exilés, il ne voulait pas « que le nom d'aucun d'eux pût devenir l'objet d'accusations injustes, ni servir d'instrument ou de ressource à aucune intrigue de leurs ennemis » .
M. Barthélémy Saint-Hilaire encouragea la République à être généreuse; mais M. Marc Dufraisse, ressuscitant la logique passionnée d'un conventionnel et d'un juge de Louis XVI, maintint avec âpreté la loi d'exil, et à 1' « éternité du droit dynastique » il opposa 1' « éternité du châtiment républicain » . Cette argumentation sauvage, à laquelle applaudissaient quelques forcenés d'extrême gauche, révoltait toutes les autres parties de l'Assemblée. Le Président le rappelle à l'ordre. « Le duc d'Orléans, s'écrie Théodore Bac, a voté la mort de Louis XVI. « Le discours de Marc Dufraisse, dont chaque phrase avait été séparée de la suivante par des interruptions indignées, se termine au milieu des applaudissements de l'extrême gauche répondant aux rumeurs de la droite et du centre.
Berryer s'élance à la tribune.
« J'ai dit quelques mots au commencement de cette séance ; j'ai parlé au nom de la paix publique, au nom de la vraie politique du pays dans la situation difficile où il
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est ; j'ai parlé au nom de l'honneur, de la dignité des princes dont il s'agit dans cette délibération. Après les paroles détestables que nous venons d'entendre... » (Vives exclamations à l'extrême gçiiiche. — Longue et chaleureuse approbation et applaudissements prolongés à droite et au fond de la salle.) — Voix à l'extrême gauche : « Vous n'avez pas le droit de qualifier ainsi les paroles d'un représentant. A l'ordre ! » — M. Lebœuf : « Il faut les flétrir. » — M. Berryer: «Après les paroles détestables... {Vives interruptions à l'extrême gauche; — nouveaux applaudissements.) j'ai le droit d'user de ces paroles vis-à-vis de vous ! ...» — Voix nombreuses : « Oui ! oui! » — A l'extrême gauche : « Non ! non ! « {Longue agitation.) — M. Berryer, au milieu du tumulte : « Au nom de la morale éternelle, au nom de l'honneur de mon pays... {Interruptions bruyantes et conjuses à l'extrême gauche. — M. Versigny prononce du fond de la salle quelques paroles qui ne parviennent pas jusqu'à nous.) Je le sens, je n'ai que d'autant plus de craintes de donner des prétextes à des passions mauvaises... {Rumeurs à l'extrême gauche. — Approbation à droite et au fond de la salle.) Je l'avoue aussi, en face d'un pareil langage, les convictions, les paroles, les votes ne sont plus libres. » — Voix nombreuses à droite : « C'est vrai ! Très-bien ! très-bien ! » {'Nouveaux applaudissements ,) — M. Berryer : « Qui voudrait, par un vote indépendant, consciencieux, sincère, paraître s'associer un moment à des votes dictés par de pareils sentiments, de pareilles pensées, et exprimés dans un tel langage? Non, personne ne veut s'y, associer un moment... {Acclamations répétées sur un très -grand nombre de bancs de tous les points de la salle.) Je le répète, cette discussion est grave; je ne change pas d'avis sur le fond des choses, mais je supplie l'Assemblée d'ajourner cette question. » {Sensation.)
M. Piscatory, debout dans l'hémicycle, proteste ; les
uns l'encouraient, d'autres le supplient de ne pas s'opposer à l'ajournement. Le ministre de la justice, qui, tout en contestant l'opportunité de la proposition, l'avait entourée de platoniques sympathies, remonte à la tribune. Le tumulte continue ; la séance reste suspendue un quart d'heure. Toutes les passions surexcitées viennent à l'appui de la thèse du ministre, qui s'associe à la demande d'ajournement. Tandis que MM. Piscatory, Jules de Lasteyrie et Emile de Girardin se disputent la parole, sur quelques cris de La clôture! la clôture! qui ressortent sur le bruit général, le président, M. Benoist d'Azy, se hâte de la prononcer. Vainement MM. Thiers, Piscatory, Estancelin réclament au nom de la dignité de la discussion et de l'Assemblée; la même Assemblée qui, la veille, avait voté contre l'ajournement, l'accueille aujourd'hui, et, une fois encore, la proposition Greton est écartée.
Quelques jours auparavant, dans une lettre à Berryer, M. le comte de Ghambord avait comme rouvert les voies à Infusion; mais la discussion du 1" mars arrêta court toute chance de succès. Volontaire ou fortuit , l'accord dés légitimistes et des montagnards irrita les partisans de la famille d'Orléans; la rivalité dynastique se réveilla dans toute sa force, et chaque parti se retira sous son drapeau pour y combattre isolément. Deux lettres du duc de Nemours et du duc d'Aumale vinrent clore les négociations, et une division de plus se produisit dans la majorité déjà ébranlée.
Quant à l'alliance des républicains et de la Montagne avec les monarchistes, .à peine avait-elle duré quelques jours. Pour en essayer la force, MM. Pascal Duprat, Bourzat et Latrade déposèrent une proposition d'amnistie (14 février) en faveur de tous les condamnés politiques depuis le 24 février; après s'être prudemment assurée que le Gouvernement la repousserait, la Commismission conclut au rejet. Mais le bruit courut que le
Gouvernement allait proposer le remboursement des 45 centimes, et Btfrryer eut la faiblesse de lui en vouloir disputer le privilège (11 février) : triste agression contre la République, à laquelle on répondit de l'autre côté en demandant la restitution du milliard dit des émigrés. Ces deux propositions furent • retirées en même temps par leurs auteurs quelques jours après. La garde nationale de Strasbourg venait d'être dissoute par l'ordre de celui qui, en 1836, la trouvant licenciée par le gouvernement de Juillet, disait dans l'une de ses proclamations : « Le gouvernement de Louis-Philippe vous détestait particulièrement, braves Strasbourgeois, parce qu'il détesté tout ce qui est grand, généreux, national; il a blessé votre honneur en brisant vos légions. » Sur les interpellations de Victor Ghauffour, la majorité, accidentellement reconstituée dans son imposante masse, passa à l'ordre du jour. (445 voix contre 223.)
Les questions d'assistance publique avaient encore le privilège de provoquer des rivalités entre la droite et la gauche, celle-ci reprochant à celle-là de négliger les améliorations sociales, de dédaigner les intérêts du peuple, et parlant avec mystère de projets civilisateurs qu'elle se gardait bien de révéler; celle-là procédant modestement par voie de projets de loi particuliers plutôt que par un plan général qui, moins pratique, aurait pu avoir plus d'éclat. M. Thiers avait rédigé un rapport d'ensemble au nom de la Commission d'assistance; mais, homme de routine et de fait accompli, il redoutait toute invention comme une utopie, interdisait toute tentative nouvelle, et, à force de critiquer tous les plans proposés, il paraissait mériter le mot que lui avait appliqué M. Farconet, de Grenoble, «qu'il était fort heureux que les hôpitaux existassent, car M. Thiers eût démontré qu'ils étaient impossibles » . Ce stérile esprit de critique, rebelle à tout changement et s'obstinant dans un inexorable statu quo,
avait attiré à la Commission d'assistance la même réputation ; malgré ses nombreux travaux et^es projets de loi qui en étaient sortis et qui peu à peu se transformaient en lois, il semblait qu'elle n'eût rien fait et ne voulût rien faire. La gaucbe s'attribuait le monopole de la sympathie pour les souffrances et les Aiisères populaires, et, sous le bénéfice de ses pompeuses promesses, elle s'abstenait de rien proposer ou ne proposait que des réformes inacceptables. MM. Nadaud, Madier-Montjau, Emmanuel Arago, se faisaient les interprèles de ces prétentions où l'impuissance le disputait à l'orgueil.
XII. — Mais, entre la gauche et la droite, le véritable terrain de la lutte, sinon de la réconciliation, si elle eût été possible, c'était la loi du 31 mai. Les résultats qu'on commençait à connaître dépassaient les prévisions même de ses auteurs. Trois millions de citoyens étaient écartés des listes; le chiffre électoral avait baissé de 29 pour 100 pour tous les départements, et de 64 pour 100 à Paris, où la population est plus flottante et plus incertaine. Ces éliminations, bien plus nombreuses qu'on ne s'y attendait, indignaient la gauche, étonnaient la droite ; quant aux citoyens qui en étaient l'objet, ils paraissaient les considérer avec indifférence et presque les ignorer. Ainsi, à Paris, malgré les efforts réunis de l'administration et des comités électoraux d'opposition, 20,000 personnes invitées à fournir les documents nécessaires à leur inscription ne daignèrent pas répondre, et, sur 120,000 réputés indigents, 3,000 au plus réclamèrent '.
• Ch. Merruàu, Souvenirs de l'Hôtel de ville de Paris, 308-314. Pion, 1875. Voici les chiffres exacts : de 9,618,057 électeurs inscrits avant le 31 mai, il n'en resta que 6,809,281, soit une différence de 2,808,776. A Paris, la liste des électeurs dans l'ordre civil tomba de 225,190 à 80,984.
A voir les choses s'arranger si doucement, les esprits se détendirent, la roideur première fléchit, on se mit à l'aise avec les terreurs d'antan, ou prêta l'oreille aux objections, on se prit à sourire des appréhensions de la veille : et l'indiscipline commença. Les légitimistes, qui redoutaient les plaintes de leur clientèle électorale, songeaient à tourner la loi en établissant pour les élections municipales une liste spéciale à côté de l'autre; M. Odilon Barrot, séduit par ce système, se laissait aller et déclarait qu'il y avait « quelque chose à faire ». Le Président de la République restait muet sur les mérites de cette loi que ses ministres avaient présentée; on assurait qu'il s'en expliquait librement dans son entourage, et qu'il la co'nsidérait comme s'appliquant aux élections parlementaires et nullement à l'élection présidentielle. C'était bien aussi l'opinion de la gauche, et, sans même rechercher si Dupont (de Bussac), qui l'exprimait à la tribune, n'aspirait pas, comme aux premiers jours de la présidence, à se rendre agréable à Louis Bonaparte, il était facile d'apercevoir l'intention peu dissimulée de passer outre, en 1852, à la loi du 31 mai, de précipiter au scrutin les masses qu'elle en avait écartées et d'obtenir par cette violence l'élection d'un candidat démocrate.
Déjà, pour éviter de s'expliquer sur l'adaptation de la loi électorale aux élections de la garde nationale, on avait préféré les ajourner jusqu'à la promulgation de la loi organique (15 mars); déjà aussi plusieurs représentants de gauche avaient déposé des propositions tendant à l'abrogation de cette loi détestée. Un autre représentant, M. Desmars, pour couper court aux tergiversations déloyales , demandait à l'Assemblée de déclarer que la même loi s'appliquerait à l'élection présidentielle comme aux élections parlementaires. Léon Faucher, dont la fidélité à l'acte du 31 mai n'avait ni varié ni faibli, tenta de soumettre toutes ces propositions à un débat so-
lennel d'où sortirait la lumière sur les dispositions des partis et sur celles du Gouvernement lui-même. N'était-ce pas le moyen de raffermir les timides, de rétablir l'antique majorité et même, si le Gouvernement daignait s'expliquer, de passer entre la majorité et le pouvoir exécutif un nouveau traité d'alliance?
Les représentants de la gauche devinèrent la manœuvre, et, ne voulant fournir à leurs adversaires l'occasion ni de consacrer à nouveau la loi du 31 mai ni de rétablir la majorité ébranlée, ils retirèrent, reprirent, puis retirèrent définitivement la proposition d'abrogation qu'ils avaient faite. Léon Faucher dut se borner à en prendre acte. Restait la proposition Desmars. Le ministre de l'intérieur, M. Vaïsse, avant tout débat, renouvela sa déclaration antérieure : « Le Gouvernement, dit-il, est d'avis qu'il n'y a qu'une loi électorale, unique, également applicable à l'élection du Président de la République et à l'élection des membres de cette Assemblée... Telle est la pensée du Gouvernement; rien de plus, rien de moins. » M. de Vatimesnil proposa un ordre du jour ainsi motivé : « L'Assemblée, après avoir entendu la déclaration faite au nom du pouvoir exécutif, adoptant les motifs du rapport de la commission d'initiative, décide qu'il n'y a pas lieu à prendre la proposition en considération et passe à l'ordre du jour. » L'extrême gauche s'abstint tout entière; l'ordre du jour fut voté par 466 voix.
Ce vote et la déclaration ministérielle qui l'avait précédé servirent de dénoûment à la crise que traversait la France depuis le 18 janvier et l'acheminèrent vers l'avénement désiré d'un ministère définitif. Odilon Barrot reçut mission de le constituer, et bien que n'ignorant rien de la « duplicité » du Prince, il avait en soi-même une si généreuse confiance, il se considérait si bien comme un Changarnier civil prédestiné à servir de garant à l'Assemblée vis-à-vis du Président, au Président vis-à-vis de
l'Assemblée, que, se jugeant nécessaire, 11 accepta. Déjà MM.de Tocqueville, Abbattucci, Quentin Baucbart, de Maleville, s'étaient ralliés à lui, et le programme du cabinet devait consister dans l'abrogation de la loi du 31 mai et dans la révision de la Constitution. Mais M. de Maleville, après une conférence avec MM. Thiers, de Rémusat et Duvergier de Hauranne, ayant refusé de faire partie du cabinet, Odilon Barrot comprit qu'une importante fraction de la majorité allait lui manquer, et il renonça à aller plus loin.
Léon Faucher fut appelé. « L'Assemblée, écrivait-il quelque temps auparavant, me connaissait comme orateur et comme ministre ; elle parait m'apprécier maintenant comme leader '. » Dans la grande discussion de janvier, il s'était tu; sur l'ordre du. jour Sainte-Beuve comme sur la dotation, il avait voté avec l'Elysëe; mais » il avait refusé de contre-signer la destitution de Ghangarnier. Il avait donc donné des gages à la majorité comme au Président, et, s'il était capable de défendre l'autorité avec l'ardeur qu'il portait en toutes choses, on était sûr qu'il s'arrêterait devant un coup d'État. Très-décidé pour le maintien de la loi du 31 mai, il se résignait d'autre part à une révision constitutionnelle qui amènerait légalement la prorogation des pouvoirs du Président. Haï de la gauche, plus toléré qu'aimé de la droite, Léon Faucher était destiné à entretenir la division entre les deux grandes fractions de l'Assemblée, ce que ne dédaignait pas le Président, tandis qu'à l'abri de son violent et aveugle dévouement, les menées de l'entourage pourraient cheminer en sûreté.
Un décret du 11 avril mit donc fin à la mission du
* Correspondance de Léon Faucher, t. II. Le mot anglais leader, qui veut dire chef, s'applique au député qui parle, agit et stipule comme représentant et fondé de pouvoir d'un parti parlementaire.
ministère intérimaire ; le nouveau était composé de MM. Rouher, Baroche, Fould, Buffet, Randon et Magne, des cabinets précédents; de M. de Chasseloup-Laubat à la marine et de M. de Grouseilhes à l'instruction publique et aux cultes. Léon Faucher en était l'âme et le chef. Le même jour, il monta à la tribune et déclara que ses collègues et lui, membres de la vieille majorité qui datait du 29 mai 1849, voulaient sceller l'accord entre le Président et l'Assemblée pour combattre ensemble les mauvaises passions. « Forts des intentions du chef du pouvoir exécutif et de ses loyales déclarations; forts aussi, permetteznous de le dire, de nos propressentiments, nous espérons mériter par nos actes et obtenir votre concours. » M. Sainte-Beuve, en souvenir de son rôle du 18 janvier, présenta dans les mêmes termes une proposition de défiance. Léon Faucher la combattit en quelques brèves et loyales paroles. On parlait de coup d'État : « S'il pouvait entrer dans notre pensée de porter la moindre atteinte à cette puissance parlementaire dont nous sommes une humble émanation, cette tribune s'écroulerait plutôt pour nous ensevelir sous ses débris. »
L'Assemblée vota l'ordre du jour pur et simple par 327 voix contre 275. Un assez grand nombre de membres de la droite s'abstinrent , parmi lesquels nous citerons MM. Thiers, Roger (du Nord), Changarnier, de Rémusat, Ghambolle, de Vatimesnil, Duvergier de Hauranne.
L'ALGÉRIE Février 18'+8-juillet 1851.
Sommaire. — Double rôle de Louis Bonaparte : le ministère de reTision et le général de coup d'Etat. — L'Algérie : sa double intervention dans les affaires de France. — Elections dn 23 avril ; l'assimilation complète est rejetée. — Colonisation de l'Algérie par la misère; projets divers ; celui de Lamoricière est adopté. — Départ des colons ; voyage ; mécomptes à l'arrivée. — Suspension des départs ; nouveau crédit; commission d'enquête. — Rapport de M. Louis Reybaud ; loi de crédits du 20 juillet 1850. — Révoltes dans les provinces d'Oran et d'Alger. — Province de Constantine:les Kabyles du Zouagha, les Ziban. — Zaatcha; Bou Zian est le chef de la révolte; M. Séioka; échec du colonel Carbuccia (juillet 1850). — Défaite de Bou Zian à Sériana; mort du commandantde Saint-Germain ; Bou Zian s'enferme à Zaatcha. — Expédition organisée par le général Herbillon ; insuffisance en troupes et en matériel. — Arrivée devant Zaatcha (6 octobre); prise de la Zaouïa; témérité et retraite des chasseurs de Vincennes. — Etablissement des batteries de brèche. — Premier assaut (20 octobre) ; échec des deux attaques. — Ralentissement des travaux du siège; Herbillon se tourne vers les nomades qui inquiétaient ses communications, et les disperse. — Arrivée des colonels Canrobert et de Lourmel (8 novembre); la colonne Canrobert amène le choléra. — Souffrances des troupes de siège. — Investissement du K'Sour; derniers efforts des Arabes; assaut du 26 novembre; prise et ruine de Zaatcha après cinquante jours de siège. — Evénements militaires de 1850;- transportation des insurgés de Juin à Lambessa. — Loi de douanes du 11 janvier 1851 qui ouvre les ports de France aux produits algériens; fondation de la Banque d'Algérie (4 août) : conséquences de cette loi pour la colonie. — Les Kabyles; projets du gouverneur général d'Hautpoul contre la grande Kabylie écartés par le ministre de la guerre. — Le général de brigade Leroy de Saint- Arnaud; l'expédition se bornera à la petite Kabylie; mission du commandant Fleury. — Révoltes des Kabyles dans les vallées de l'Oued Sahel et de l'Oued Bou Sellam : Bou Baghia coupe la route de Bougie à
Sétif; Ëou{;ie est bloquée (avril et mai 1851). — Saint-Arnaud à Milah : commencement de la campagne (8 mai). — Passage et combat de rOued-Dja. — Difficultés de la route; deux compagnies du 10* de ligne se laissent surprendre par les Kabyles; alertes continuelles. — La colonne arrive (16 mai) à Djidjelli, d'où Saint-Arnaud repart deux fois ponr deux courses au sud de Djidjelli, l'une dans les montagnes, l'autre le long de la mer, jusqu'à Ziama (16 juin). — La brigade Bosquet quitte la colonne Saint- Arnaud pour se joindre à celle du général Camou (30 mai) sur lOued Bou Sellam ; défaite de Bou Baglila à Aïn-Anou (l*''" juin) ; débloquement de Bougie (15 juin). T— Bou Baghla soulève les tribus de l'Oued Saliel; Camou l'y poursuit et le bat à Iril Netara (25 juin). Mesures sévères contre les tribus en révolte; un détachement d'officiers pénètre dans la ville sainte de Kalàa (8 juillet); fin de la campagne. — Saint- Arnaud reprend sa marche vers le sud-est, gagne les sommets du Tahar et revient vers le nord, au port de Koiinar, où une lettre du Président lui annonce sa nomination au grade de général de division (l*"" juillet); le commandant Fleury repart pour la l'Vance. — Marche vers l'est; bivac à El-Milia : soumission de tribus. — Saint-Arnaud gagne rapidement Collo, néglige le massif du Djebel Gouffi et se hâte de rentrer à Philippeville, où il est reçu sous un arc de triomphe. — Il est rappelé par dépêche à Paris (23 juillet) pour y commander une division.
Louis-Napoléon jouait deux rôles et se tenait prêt pour deux solutions. Parallèlement à la prudence avisée et constitutionnelle du Président de la République, on pouvait suivre une ambition sans scrupules, qui tantôt marchait en avant, tantôt s'arrêtait court, mais qui ne perdait pas de vue le but. Le Président et le conspirateur ne mêlaient pas leurs voies ; l'un n'en paraissait que plus sincère ; l'autre n'en était que plus hardi. 11 ne lui coûtait pas plus de s'infliger des désaveux que s'ils dussent tomber sur un étranger. Gomme il y avait deux hommes en lui, il avait aussi deux ministères, celui du Moniteur, pour les nécessités du jour, celui de l'intimité, pour les entreprises du lendemain. En prévision de la prorogation légale de ses pouvoirs, il venait d'instituer un ministère de révision ; en vue d'une solution différente, il se mettait en quête d'un général de coup d'Etat.
II ne l'avait pas trouvé en France; il le chercha en Algérie. C'était là que s'étaient formés, à l'école du dévouement et du sacrifice, ces premiers Africains, comme on les appelait alors, Bedeau, Lamoricière, Gavaignac , l'honneur et la sauvegarde de la République naissante; c'est d'Algérie que venaient ces nobles victimes de la guerre civile, Duvivier, Damesme, Négrier; c'était aussi un brillant héros d'Afrique, Changarnier, si prompt à prévenir l'émeute ou à la mettre en déroute, et dont la haute loyauté avait tenu en respect et les meneurs de la démagogie et ceux qui rêvaient d'une dictature impériale. Chez d'autres officiers , ces guerres sans trêve avaient développé certain esprit d'aventure et de militarisme; les déplorables luttes de la tribune , les divisions des partis , les violences des démagogues, avaient achevé d'ébranler en eux la préoccupation et le respect des institutions civiles. Pour eux, la discipline militaire était la seuJe loi, la politique une arène où l'on fait campagne : le citoyen était étouffé sous le soldat.
Deux fois en quatre ans, au début et à la fin de la République, l'armée d'Afrique intervint dans les affaires de la métropole, la première fois pour y assurer l'ordre, la seconde pour y châtier la liberté. Ce double rôle donne à l'histoire de l'Algérie durant cette période orageuse un intérêt particulier et justifiera les détails dans lesquels nous allons entrer sur les principaux faits de sa vie sociale, économique et guerrière sous le gouvernement de la République.
I. — Si l'espace ne nous manquait pour détourner quelques rapides regards sur nos colonies les plus lointaines, nous y retrouverions le spectacle que la France nous a donné dans les premiers mois de la République : à la Guadeloupe, à la Martinique, à la Réunion, la lutte des
Mù LIVRE NEUVIÈME.
races, comme nous avions ici la lutte des classes, et, tandis que le droit au travail, proclamé à Paris, y provoquait l'insurrection de juin, l'abolition de l'esclavage, bruyamment octroyée, déchaînant outre-mer l'aveugle passion des noirs et l'ambition des mulâtres; en deçà de l'Océan, les combats de la rue et nos pavés ensanglantés, au delà l'incendie dévorant des villes entières; enfin, là comme chez nous, la mollesse et l'incertitude des gouverneurs laissant flotter le pouvoir au détriment de Tordre et de l'intérêt commun. Sans échapper tout à fait à la fièvre révolutionnaire, l'Algérie n'en a pas été dominée, et le cours normal de sa vie ne fut que peu troublé par l'avènement de la République.
C'était au bruit de la prise d'Alger que la branche aînée était tombée du trône en 1830; la reddition d'Abd-el-Kader, cet épisode si décisif pour les progrès de notre conquête, ne précéda aussi que de quelques mois la chute de la braBche cadette. Non plus en 1848 qu'en 1830, on ne tint compte à la dynastie régnante de ces lointaines victoires et des fruits qu'elles promettaient. Sous la Restauration, le parti libéral s'était mis obstinément en travers d'une campagne où la France triomphait moins d'un bey insolent que de la double hostilité de la diplomatie étrangère et de ses adversaires de l'intérieur; sous le gouvernement de Juillet, l'opinion et les Chambres avaient en tout temps regardé nos succès d'Afrique d'un œil indifférent. Abdel-Kader tombant dans nos mains, c'était l'Algérie conquise, mais ce succès considérable resta enveloppé et se perdit dans le vulgaire brouhaha des querelles qui divisaient le ministère et l'opposition.
L'Algérie eut sa part dans les premières préoccupations du gouvernement provisoire. Par une proclamation du 2 mars, adressée aux colons, il les assura que la République défendrait l'Algérie comme le sol même de la France; mais il ne promit que l'assimilation progressive des institutions
algériennes à celles de la mère patrie , délaissant les idées d'assimilation absolue, qui n'étaient qu'un thème d'opposition ou une chimère ; il délégua à l'Assemblée prochaine le soin de rédiger la constitution algérienne. Le décret du 5 mars, qui établissait le suffrage universel , accorda à l'Algérie trois représentants, un par province. Le Club des clubs envoya à Alger un de ses délégués pour y soutenir la candidature de Ledru-Rollin : ses violences ne profitèrent ni au candidat ni à sa cause. Les élus furent des modérés, partisans du gouvernement civil : c'étaient MM. de Rancé et Leblanc de Prébois, anciens officiers devenus colons, et M. Henri Didier, successivement procureur du Roi à Philippeville et à Blidah, et en dernier lieu substitut du procureur général à Alger. Dès le 15 mai, les trois représentants de l'Algérie proposèrent l'assimilation complète de la colonie; mais Lamoricière d'abord, puis Gavaignac la combattirent, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour en se bornant à déclarer que « l'Algérie est une terre à jamais française » .
La ville de Paris et les grands centres industriels étaient alors en proie à un mal terrible, le chômage, qu'avait aggravé et comme organisé la fatale institution des ateliers nationaux. Gomment disperser ces masses oisives? Gomment les rendre aux devoirs de la vie ordinaire? Gomment les arracher aux suggestions politiques qui en pouvaient faire une armée d'émeute ou de prétendant? L'enrôlement militaire obligatoire, la faculté de réquisition pour les patrons, l'embrigadement pour des travaux publics à exécuter dans les départements, n'étaient que des mesures vexatoires, arbitraires, impossibles à exécuter : la solution restait encore à chercher.
Quelques esprits crurent l'avoir trouvée en Algérie. M. de Montreuil proposa d'affecter trois cents millions répartis sur dix années à la colonisation algérienne et au défrichement des terres incultes de la France. M. Jean
Brunet déposa un plan d'émigration et de colonisation algérienne en dix-sept articles. Après les journées de Juin, Gaussidière (5 juillet) proposait également de soulager la France en colonisant l'Algérie. L'Assemblée accueillait favorablement tous ces projets plus ou moins réalisables, et le comité de l'Algérie, qui préparait un plan de colonisation, résumait les idées des honorables représentants et les siennes propres par cette phrase : « Faire disparaître le. prolétariat de France, en créant la propriété en Algérie. » Le prolétariat lui-même s'était ému d'ardeur pour ces utopies séduisantes, et vingt mille ouvriers demandaient par une pétition la faveur d'être envoyés en Algérie et d'y être groupés en associations à répartir dans les trois provinces. Enfin , le 8 août, MM. Pascal (d'Aix) , Henri Didier, de Montreuil, Dupont (de Bussac), Ferdinand Barrot et de Falloux déposaient une demande de crédit pour l'établissement de colonies agricoles.
Le ministre delà guerre, auquel surtout ressortissait ce mouvement d'opinion pour le diriger et lui donner une issue, était alors ce même général Lamoricière, qui, naguère commandant de la province d'Oran, avait élaboré, lui aussi, des projets de colonisation, avec ce mélange de précision et de verve qui composait son caractère. Sous un gouvernement économe, il avait proposé la colonisation à bon marché, qu'il n'obtenait qu'en ajournant les dépenses nécessaires ; mais, qu'on lui ouvrît le Trésor, il était prêt à y puiser sans crainte de se contredire. La dissolution des ateliers nationaux à Paris et dans les grandes villes; l'immense développement qu'avaient pris les secours à domicile; le grand nombre d'insurgés faits prisonniers et qu'on relâchait; la cessation de tout travail et la misère envahissante : que de motifs pour prendre une décision et pour la prendre vite, sans trop disputer sur les détails! Distribuer des secours, c'était creuser un gouffre sans fond, et cette générosité, utile pour le présent.
restait stérile pour l'avenir; on pouvait espérer, au contraire , que les dépenses affectées à la colonisation seraient à la fois un soulagement temporaire pour ceux qui se décideraient à partir et un moyen puissant d'organisation pour la colonie.
Le 11 septembre, Lamoricière présenta un projet qui fut adopté par l'Assemblée le 19; le 22, il institua une commission spéciale ; le 8 octobre eut lieu le premier départ de colons. On avait affecté à cette vaste entreprise un crédit total de cinquante millions, dont cinq pour l'exercice de 1848, dix pour celui de 1849, et trente-cinq pour les exercices 1850, 1851 et suivants. Le chiffre des émigrants était fixé, pour 1848, à douze mille, les uns, cultivateurs, qui recevraient une -concession immédiate de deux à dix hectares par famille et les subventions nécessaires à leur établissement; les autres, ouvriers d'art, qui devaient concourir, moyennant salaire, aux travaux d'installation et d'utilité publique pour les colonies. Les subventions n'étaient promises que pour trois années ; les frais de transport tant des personnes que de leur mobilier étaient à la charge de l'État. La combinaison ministérielle avait l'avantage de bénéficier aux ouvriers des villes comme à ceux des campagnes , et de déblayer le pavé des rues des nombreux oisifs qui l'encombraient. Mais au point de vue de la colonisation, quelle grave erreur ! Ces ouvriers d'art, horlogers, ébénistes, bijoutiers, artistes même, quelle figure allaient-ils faire dans les plaines d'Afrique? Sans aptitude à la vie agricole, trouveraient-ils du travail approprié à leurs métiers?
Plus pratique, la commission de colonisation voulait que les candidats fussent cultivateurs ou eussent été élevés à la campagne jusqu'à vingt ou vingt-cinq ans. Mais les maires de Paris, qui avaient hâte de débarrasser la cité d'une population inquiétante, délivraient sans scrupule des certificats rédigés dans les termes qu'exigeait la commission.
Quelques colons araient sans doute des illusions; d'autres s'en remettaient à l'aventure, aux subventions de l'État, aux ressources même médiocres de cette sorte d'atelier national , préférable à la misère actuelle ; enfin quelques-uns comptaient revendre avec bénéfice les concessions qui leur seraient faites et se rapatrier bientôt, à la prochaine éclaircie.
Le départ était plein de solennité et de promesses. C'était au quai Saint-Bernard ou à Port-à-l'Anglais qu'avait lieu l'embarquement, au milieu d'une affluence qui augmentait à chaque convoi. Des flottilles de canots sillonnaient le fleuve; cinquante mille voix criaient : Vive la République! Vive la France ! Vivent les colons ! ou chantaient la Marseillaise, les Girondins, le Chant du départ, ces trois hymnes inséparables de la révolution de Février; des musiques militaires installées sur les bateaux accompagnaient les voix ou alternaient avec elles. Il y avait même la Marseillaise du colon avec ce refrain auquel; on appliquait l'air des Girondins :
Partons pour l'Algérie!
Allégeons le fardeau de la mère patrie.
Au moment du départ, un curé de paroisse, un grand vicaire, l'archevêque même, bénissaient les colons; des représentants du peuple , des ministres, le général Cavaignac, prononçaient au nom de la patrie des paroles d'encouragement et d'adieu. Lamoricière, qui présida le premier départ, rencontra, en terminant son allocution, cette belle inspiration, qu'il faut conserver à l'histoire : « Avant de nous quitter, permettez à un ancien soldat d'Afrique de vous dire que, si jamais, en défrichant vos champs, vous trouvez dans les broussailles une croix de bois entourée de quelques pierres , elle vous demande une larme ou une prière pour ce pauvre enfant du peuple, votre frère, qui est mort là, en combattant pour la patrie, et qui s'est sa-
crifié tout entier pour que vous puissiez un jour, sans même savoir son nom, recueillir le fruit de son courage et de son dévouement. »
Onze convois s'étaient succédé du 8 octobre au" 17 novembre, et le chiffre de douze mille colons, fixé par l'Assemblée, était déjà dépassé. Par un décret du 19 novembre, l'Assemblée l'éleva à treize mille cinq cents, et cinq convois partirent encore jusqu'au 10 décembre. Lamoricière, dans l'intérêt de son œuvre, en précipitait l'accomplissement; il se doutait bien qu'elle serait délaissée ou froidement menée par son successeur.
Après les théâtrales émotions du départ, venaient les tristesses et les souffrances du voyage. A Choisy-le-Roi, le remorqueur à vapeur s'éloignait avec les musiques militaires et les membres de la commission : c'était le commencement de l'exil. Les bateaux étaient alors traînés par des chevaux. Chaque bateau contenait environ cent cinquante personnes, partagées en escouades de douze sous un chef responsable qui communiquait avec le chef du bateau. La nourriture était monotone, mais abondante et de bonne qualité '. L'installation était moins confortable que le régime; des planches mal jointes formaient banquette et servaient de sièges et de lits; à peine si chaque colon avait l'espace nécessaire pour se mouvoir, s'asseoir et se coucher, et les paniers, les provisions, les sacs, les matelas, le» couvertures encombraient encore ces étroits réduits. Les colons restaient de dix à douze jours dans ces bateaux, remontant la Seine par Villeneuve- Saint-Georges, Gorbeil, Melun, Moret; puis, par le canal
^ Chaque colon avait droit à 750 grammes de pain, 500 grammes de viande, 250 grammes de légumes et 50 centilitres de vin. Soupe à neuf heures du matin; ragoût à quatre heures. Les enfants de deux ans et demi à douze ans recevaient demi-ration; il y avait, pour les plus jeunes, deux distributions de lait. Les malades avaient du bouillon; il y avait une ambulance à l'état- majora Ç Journal d'un colon. J. Beaucé, 1849.)
du Loing, le canal de Briare, le canal latéral à la Loire et le canal du Centre, ils atteignaient Ghâlon-sur-Saône. La tristesse des premiers jours se dissipait, on avait fait connaissance avec la vie nouvelle, avec ses compagnons d'émigration; la plupart des colons n'ayant jamais quitté Paris s'amusaient de la variété des spectacles ; ici, sur le canal du Loing, c'étaient des hommes qui balaient le bateau à un franc par lieue et qui marchaient quelquefois trente heures sans se reposer; ailleurs c'étaient les sept écluses de Rogny, descendant en escalier dans le canal de Briare. Les curés des paroisses riveraines venaient bénir le convoi au passage; des sœurs apportaient du lait et des langes pour les enfants; les chefs de bateaux laissaient même à leurs passagers la liberté de descendre à terre, et quelques-uns en profitaient pour se donner le plaisir de la pêche ou de la chasse.
Sur les bateaux de Saône, le spectacle n'était pas moins varié, mais la vie était moins libre. Le jour, on voyageait en hâte; la nuit venue, les colons cherchaient gîte en ville avec des billets de logement. L'hospitalité était parfois assez froide, les premiers émigrants ayant laissé quelques fâcheux souvenirs de leur passage. Ainsi, à Marseille, certains colons du premier convoi s'étant vantés d'avoir pris part à l'insurrection marseillaise de juin, la municipalité refusa aux suivants des billets de logement; ces pauvres gens défilèrent dans les rues de la ville, entre deux haies d'habitants endimanchés, et furent relégués au vieux lazaret où rien n'était préparé pour les recevoir.
Après vingt jours de voyage environ, les colons débarquèrent, ceux-ci à Mers-el-Kébir ou à Cherchell, pour la province d'Oran, ceux-là à Philippeville, pour la province de Constantine, d'autres à Alger. Les ennuis, les fatigues et les embarras de la route n'étaient rien encore auprès des mécomptes de l'arrivée. Les villages avaient des noms heureusement choisis, qui rappelaient, les uns,
nos guerres de la Révolution, comme Jemmapes, Fleurus, Héliopolis, Lodi, Rovigo; les autres, d'anciens gouverneurs de l'Algérie, Vaiée, Damrémont, Bugeaud; enfin d'autres perpétuaient le souvenir des glorieuses victimes de Juin, Bréa, Mangin, Négrier, Damesme, Duvivier, Affreville. Hélas! ce n'étaient encore que des noms; quelques baraques improvisées indiquaient à peine l'emplacement des villages. Qu'on se figure cette invasion de vieillards, de femmes et d'enfants forcés de camper en plein air, plus tard se disputant ces baraques qui n'abritaient ni contre le soleil, ni contre la pluie, ni contre les indiscrétions du voisin; ces hommes faits qui ne connaissent pas le métier des champs, ou dont l'activité se heurte impuissante au manque d'ouvrage, en cette saison trop avancée pour les travaux agricoles ; certaines professions ici faisant défaut, ailleurs agglomérées dans des localités où elles ne sauraient trouver d'emploi; l'oisiveté involontaire et forcée qui en résultait, pareille à celle dont les ateliers nationaux avaient donné le spectacle à la fois scandaleux et ridicule. Plus les départs se multipliaient, plus ils jetaient sur le sol d'Afrique de familles avides de travail et de pain, et plus le désordre augmentait avec l'impossibilité de loger, de nourrir et d'entretenir cette population débordante.
Le chiffre d'émigrants autorisé par les décrets du 19 septembre et du 19 novembre étant non-seulement atteint, mais dépassé, le crédit affecté à 1848 (cinq millions) étant épuisé et celui de 1849 (dix millions) tout prés de l'être, et cela dés le deuxième mois de l'exercice (il ne s'en fallait que de huit cent mille francs), il paraissait raisonnable de ne plus organiser de nouveaux départs. Toutefois, en considération de quelques demandes intéressantes, un dernier convoi de quatre cents émigrants (deux cents pour Paris, deux cents pour Lyon) eut encore lieu en février 1849. Total général : 14,248 colons. Les demandes
n'en continuèrent pas moins; le 15 mai 1849, elles s'élevaient à 16,720, qui représentaient 52,687 individus. Sans tenir compte des renseignements peu satisfaisants qui arrivaient d'Afrique, le président de la commission de colonisation, M. Trélat, à qui son expérience personnelle des ateliers nationaux aurait dû inspirer plus de réserve, proposait à l'Assemblée de consacrer encore cinq millions à l'envoi de six mille nouveaux colons. A ses yeux, cette œuvre était ola plus grande chose que la République eût faite depuis son établissement » . Cavaignac et ses anciens ministres, Lamoricière, Tourret, Goudchaux, quelles que fussent leurs sympathies pour une entreprise commencée sous leurs auspices , se montraient moins enthousiastes; Cavaignac voulait même qu'une enquête précédât le vote de nouveaux crédits, et qu'un rapport circonstancié éclairât l'Assemblée sur les résultats exacts de la première tentative. L'Assemblée n'en vota pas moins le crédit demandé par M. Trélat, mais sous la réserve de l'enquête proposée par Cavaignac.
Aux renseignements confus qui s'étaient jusque-là répandus sur le compte des colons, allaient enfin succéder des témoignages sérieux et dignes de foi. La commission nommée par le ministre de la guerre (20 juin) comptait quatre représentants du peuple, MM. de Rancé , représentant de l'Algérie, Louis Reybaud, Faure (Hautes, Alpes), Richier;- M. Dutrône, conseiller honoraire à la cour d'Amiens, membre de la commission des colonies agricoles; Dussert, ancien secrétaire des affaires civiles à Alger; Testu, chef du bureau de la colonisation au ministère de la guerre , secrétaire ; auxquels furent adjoints MM. de Montant, ingénieur des ponts et chaussées, et Louis de Rancé. Malgré la saison, la commission partit immédiatement pour Alger (27 juin), visita en deux mois les quarante-deux villages, recueillit les observations ou les plaintes des colons, de la bouche même de leurs délégués, à
huis clos, hors la présence des r.eprésentants de Tadministration civile et militaire, examina la comptabilité, entendit les directeurs. Elle repartit pour la France le 25 août, et le même jour envoya au ministre de la guerre un résumé de ses travaux auquel M. Louis Reybaud fit succéder plus tard un élégant rapport (16 novembre 1849), digne de l'auteur des Études sur les réformateurs contemporains.
II. — Si l'on tient compte de la précipitation qui avait été imposée à l'administration algérienne et du flot d'émigrants qu'avaient jetés sur le sol d'Afrique seize convois échelonnés sur un mois et demi à peine, on ne saurait méconnaître le choix généralement heureux des emplacements et l'importance des travaux déjà effectués.
Sur 4502 maisons à construire, 2157 étaient ou exécutées ou en voie d'exécution au 30 juin 1849; elles étaient toutes bâties dans la province d'Oran où les anciens plans du général de Lamoricière avaient devancé les décrets. Ces maisons étaient d'aspect uniforme. Elles mesuraient 3°, 80 en largeur sur 6 mètres de long. Elles étaient construites en mortier de terre et en moellons, et recouvertes d'un crépi à la chaux. Elles se composaient d'un rez-de-chaussée à deux pièces pour les ménages avec enfants et à une seule pour les célibataires ou les ménages sans enfants. Dans la province d'Oran, où les matériaux étaient à pied d'oeuvre, chaque maison coûtait 1,500 fr.; dans celles d'Alger et de Constantine, où la main-d'œuvre était plus chère et les matériaux éloignés, 2,500. « Vus à distance, écrivait le rapporteur, les villages ont une apparence régulière qui séduit le regard. La plupart sont situés sur quelque grande route , ou à la portée des villes de l'intérieur ou du littoral, sauf quelques exceptions Les
maisons, accouplées deux à deux, y bordent des rues de
vingt mètres de largeur, et le tout est enveloppé d'un ouvrage de défense. C'est tantôt un simple fossé avec une berme plantée d'aloès et de cactus, tantôt un mur d'enceinte garni de créneaux et flanqué à chacun de ses angles d'un bastion en miniature. » Dans la province d'Oran, les églises étaient bâties ; dans les autres provinces, deux baraques réunies en tenaient lieu. Le service des infirmeries avait été de tous le plus rapidement et le plus complètement organisé. Enfin, il y avait, presque dans chaque village, boulangerie, lavoirs, abreuvoirs, fontaines, puits, une école, un asile, et même, dans les plus populeux, un théâtre, « institution, écrit avec raison le rapporteur, un peu prématurée » .
Chaque village était placé sous l'autorité d'un officier qui , sous le titre de directeur, réunissait tous les pouvoirs, dispensateur, magistrat, juge, trésorier, souverain. Que tous les directeurs n'aient pas été à la hauteur de ces fonctions multiples et délicates ; qu'entre ces militaires habitués au commandement, brusques, peu flexibles, et les colons réfractaires à la discipline, il y ait eu dans les relations des difficultés et des froissements : comment s'en étonner? Les colons étaient suspects, et plusieurs avec justice : on savait que quelques-uns d'entre eux s'étaient promis de s'imposer par l'audace, qu'ils s'étaient réparti les rôles et les emplois, et qu'ils voulaient suppléer au nombre par le bruit. Tout d'abord, la population se livra à ces agitateurs, par habitude, par souvenir de Paris; mais ces écarts ne durèrent qu'un temps ou n'eurent que peu de complices. Ce ne fut point la règle : à peine était-ce l'exception. En revanche, on était unanime à témoigner que les desservants avaient été sans exception des modèles de dévouement et de zèle, mais il y avait lieu de modifier les circonscriptions curiales, les prêtres étant souvent obligés de faire le dimanche cinq lieues à pied sans monture.
Il n'y en avait pas moins bien des critiques à faire, et comment eussent-elles échappé à la sagacité un peu malicieuse du rapporteur? Il retrouvait en Afrique l'atelier national avec son oisiveté et ses désordres; le communisme imposé par l'État et démontrant par les faits sa stérilité et son impuissance ; la tutelle de l'État n'obtenant de ses pupilles que l'inertie et le bavardage. Défrayés par l'État,, beaucoup de colons se reposent sur lui de tout, même du travail. Les ouvriers ne veulent rien faire; ils se plaignent du salaire, de la besogne, du patron ; leur dignité s'en mêle : terrassier, maçon, fi! Aussi les entrepreneurs refusent-ils systématiquement l'aide des colons, indisciplinés, indolents, incapables d'un travail suivi. L'État fournit tout; mais on ne gagne rien, on a besoin de mille choses; les femmes, les enfants ont leurs vêtements en haillons, les chaussures manquent ; faute d'entretien, tout se détériore, et l'aspect de la misère est général. Il règne dans plusieurs villages une oisiveté superbe et systématique; certains colons auraient honte de cultiver la terre ; ils appellent à leur aide les soldats et les Arabes, tandis qu'eux jouent au magistrat et s'instituent les hommes politiques de la colonie. Dans les chantiers où l'on a tenté le travail en commun, le fainéant et l'incapable font la loi, ils régnent par leurs vices. Comme il s'agit de l'intérêt de tous, l'intérêt particulier se récuse : la moisson sèche sur pied ou reste éparse en javelles. Des cuisines banales ont été établies avec quinze âtres distincts : les ménagères aiment mieux suspendre la marmite çntre deux pierres, à la porte de la baraque.
Justes en elles-mêmes, ces critiques ne s'appliquaient qu'à un état transitoire : autant que les colons, l'administration aspirait à diviser les tâches, les habitations et les terres. Malgré l'inexpérience de ces cultivateurs novices et même des moniteurs de cuUure; malgré le retard mis à la distribution des semences ou leur mauvaise qualité;
malgré Tinsuffisance des outils mal forgés; malgré le temps considérable qu'exige sur ce sol hérissé de palmiers nains le défrichement d'un hectare (de 50 à 200 journées de travail suivant les lieux), 3,966 hectares avaient été défrichés, soit, pour 42 villages et 4,502 familles, une moyenne de 94 hectares par village et de 88 ares 9 centiares par famille; quelques colons avaient défriché leur lot tout entier. • ,
Quoiqu'on pensât, d'ailleurs, desdétails ou de l'ensemble de l'entreprise, la même conclusion ressortait pour tous, amis ou adversaires : au lieu d'appeler de nouveaux colons, il fallait concentrer les secours en faveur des anciens et perfectionner les installations commencées sans en risquer de nouvelles. 11 avait été déjà dépensé 8,680,911 fr. 90; on calculait que, pour compléter la mise en état, 15 millions étaient encore nécessaires, soit au total 23 millions pour 13,628 individus, ou 1731 fr. 96 G. par tète de colon, 5,242 fr. 90 par famille, 562,052 fr. par village. Avec cette perspective de dépenses urgentes, un nouvel envoi de colons était inadmissible : tout au plus y avait-il lieu de remplacer ceux qui étaient morts, qui étaient rentrés en France ou qui avaient été évincés par mesure d'ordre, et la commission demandait que les choix se portassent exclusivement et sur des cultivateurs et sur des gens mariés, double condition indispensable à la prospérité de la colonie.
Le 18 décembre 1849, le général d'Hautpoul présenta un projet de loi dans ce sens pour employer le crédit éventuel de 5 millions voté par l'Assemblée constituante. 11 déclarait, du reste, renoncer pour l'avenir à ce mode de colonisation « qui transporte la misère sans la changer, ruine la France sans enrichir l'Algérie, et, pour l'élablissement de 4,500 familles, aura coûté de 23 à 24 millions ■» .
La commission, dont M. Louis lieybaud fut encore rapporteur, était d'accord avec le Gouvernement. Une
question s'élevait : fallait-il, aux terines du de'cret, accorder aux colonies le régime municipal et les soustraire au régime militaire? Sur cette question, la commission s'était divisée à deux voix près : avec la majorité , le rapporteur concluait à l'ajournement du régime municipal : « Pour que des institutions municipales aient quelque prix, disait-il, il faut qu'elles trouvent des intérêts, des
besoins qui y correspondent Aujourd'hui, les colonies
agricoles ne relèvent que de l'autorité militaire : elle les crée, les installe, les nourrit, les administre et les garde. Le génie ordonne et exécute les travaux, l'intendance opère les transports, distribue les vivres et les prestations de toute nature ; le service médical et hospitalier traite les malades sur place ou les accueille dans ses établissements; enfin, les divers corps de troupes fournissent des officiers pour remplir les fonctions de directeurs et les détachements nécessaires pour préserver les villages des insultes des Arabes Peut-on voir une commune sérieusement constituée dans cette réunion d'hommes qui attendent presque tout de l'Etat, qui n'ont d'intérêts que ceux que l'Etat leur a créés, dont il règle la vie, dont il défraye les besoins? N'est-ce pas là une existence d'exception, rudimentaire pour ainsi dire et qui emporte avec soi la pensée d'un régime d'exception? » La commission proposait donc de maintenir le régime militaire pendant les trois années que dureraient les subventions de l'État, en lui laissant la faculté d'anticiper sur ce terme; elle acceptait, en outre, la création de nouvelles justices de paix, l'annexion aux anciennes des communes récemment créées, et l'établissement dans chaque colonie d'une commission consultative, sorte de conseil de famille qui tempérerait l'autorité du directeur. Ces diverses dispositions furent votées en troisième délibération le 20 juillet 1850.
On se demandera sans doute quelle a été la destinée de ces colonies.
Le mode de colonisation demeure jugé; quant aux colonies, elles ont prospéré. Si l'on en croit les documents officiels, sur 1-4, 774 individus qui auraient pénétré en Algérie en vertu des décrets des 19 septembre et 19 novembre 1848, il en restait le 30 juin 1849 13,501, et le 31 décembre 1851 10,450; ainsi, quatre milte environ auraient été rapatriés. Quelques personnes autorisées m'ont affirmé que le personnel originaire avait été presque complètement remplacé. Cependant , le défrichement progressait : le 31 décembre 1851, 26,704 hectares avaient été distribués, 15,133 défrichés. On était loin encore des 57,571 hectares offerts au zèle agricole des émigrants, mais il y avait eu un grand progrès depuis le 30 juin 1849 (3,966 hectares défrichés). Les secours administratifs qui soulageaient les colons au début durent continuer en 1851 et 1852; l'année 1851 avait été marquée par la sécheresse et par une invasion de sauterelles. Le 10 décembre 1851, un décret du Président de la République alloua aux colonies un crédit de 1,200,000 francs pour l'année 1852. Le travail d'assimilation s'opérait peu à peu; à partir du 1" janvier 1853, elles passèrent sous la juridiction civile, et aucune différence administrative ne les distingue désormais des autres centres de population '.
III. — Ces pacifiques essais de colonisation, en dehors des difficultés propres à l'entreprise, en pouvaient rencontrer une autre bien plus grande et bien plus générale, si la révolte venait à éclater dans les tribus. Les colonies,
' Cf. Tableau des établissements français en Algérie, 1853. — Rapport de M. Louis Reybaud, Jmp. nat., nov. 1849. — Rapport de M. Dutrône, lu, le 17 décembre 1849, à la Commission sédentaire des colonies agricoles. (Ce rapport est rédigé dans un sens tout différent du précédent.) — Lettre de M. de Rancé, Constitutionnel du 30 octobre
dispersées en apparence sur le sol algérien, avaient été, en réalité, groupées avec soin dans les territoires civils, autour de places fortes qui leur servaient de protection. Dans la province de Gonstantine, il en avait été autrement. La conquête y paraissait définitive et ne pas laisser place à l'inquiétude. Cependant, les fréquents changements de gouverneurs, les agitations d'Alger, notre guerre civile de juin, l'espoir plus encore que le bruit de complications européennes où nos troupes pourraient se trouver engagées, toutes ces nouvelles, en j)énétrant sous la tente de l'Arabe, y avaient soufflé le désir de secouer le joug. Aussi, vers la fin de l'année 1848 et dans les premiers mois de 1849, l'armée d'occupation eut-elle à réprimer des tentatives insurrectionnelles dans les trois provinces.
Dans la province d'Oran, les tribus voisines du Maroc provoquaient à l'insurrection celles qui nous étaient fidèles, spécialement les Hamyan-Clieragas. Pour les soustraire à ce dangereux voisinage, le colonel Maissiat ordonna aux Hamyan-Cheragas de passer sur la rive gauche du Ghott Chergui , marécage étroit et long où se déchargent des cours d'eau qui descendent du Tell ou de la région dite des Hauts-Plateaux. Ces tribus firent la sourde oreille ; quelques-unes même s'établirent à l'extrémité opposée du Ghott. Surprises par les goums de l'Aghalik de Yacoubia qui leur coupaient la route du sud, elles rencontrèrent vers le nord un corps de troupes français. Elles se résignèrent à faire le mouvement ordonné, et l'exécutèrent sous les yeux de la colonne expéditionnaire.
Dans la province d'Alger, les Béni Salem ayant résisté à un ordre analogue, le colonel Daumas attaqua leurs villages, en brûla plusieurs et fit payer aux révoltés une amende considérable.
Ces mouvements n'étaient que les préludes de troubles plus graves qui allaient agiter la province de Gonstantine.
Ce fut d'abord au nord, dans les montagnes de Collo et du Zouagha. Les Kabyles descendirent dans la vallée du Safsaf, qui relie Gonstantine à Philippeville, et menacèrent l'établissement des nouvelles colonies. Un de leurs chérifs, du nom de Jamina, eut même la hardiesse de se jeter contre le village d'El Aroucli, où sa bande fut mise en pleine déroute. A la même époque, les Kabyles du Zouagha, dépendant de la subdivision de Gonstantine, commencèrent les hostilités par des excursions chez les Azels du bas Rummel , et ravagèrent les environs de Milah.
Tandis que le général Herbîllon , commandant de la province, dégarnissait de troupes les places du sud telles que Bathna et Biskra pour se porter vers le nord, un ancien cheik d'Abd-el - Kader, homme rusé, habile, enthousiaste, jouissant d'une grande fortune et d'une influence considérable, Bou Zian, excitait les esprits a la révolte, nouait les fils d'une conspiration générale avec les Ouled-Naïls à l'ouest de Biskra et les montagnards de l'Aurès à l'est, et, retiré dans les oasis du ZabDaharaoui ', à quelques lieues au sud de Biskra, s'y ménageait des ressources et des alliances, propageait des calomnies, prenait prétexte d'un nouvel impôt sur les dattiers pour irriter les contribuables, et préparait enfin une insurrection non moins menaçante par sa force locale que par son extension à toute la région des oasis.
Un officier du bureau arabe de Biskra, M. Séroka, fut envoyé chez les Ziban pour les sonder, dissiper les calomnies et arrêter les perturbateurs. Le Zab Guebli était tranquille; à Liouach, il fit arrêter deux des plus mutins qu'il expédia sur Bouchagroun. Il constatait sur sa route
1 On appelle zab une réunion d'oasis et zibaii les populations qui les habitent. Zab Z>a/iaraoMe signifie oasis du Nord; Zab Guebli, oasis du Sud; Zab Chei-(jui, oasis de l'Est.
une agitation croissante; les cheiks annonçaient que leur autorité était méconnue, qu'on refusait de préparer la dhiffa; qu'un individu de Zaatcha commençait à se poser en chérif, tuait des moutons, sijjnalait l'apparition du Prophète. II résolut d'arrêter Bou Zian. Celui-ci était sur la place du village, lorsque M. Séroka y arriva avec deux spahis, quatre cavaliers de la nouba, de ceux qui sont afFectés spécialement au service du hureau arabe, et un mulet. 11 ordonna à Bou Zian de monter dessus et de le suivre immédiatement. Pour gagner du temps, l'ancien cheik brise son chapelet et se met à en ramasser lentement les grains. Les deux spahis veulent le contraindre; mais les gens de Zaatcha crient aux armes et ferment la porte du village. L'un des spahis court à la porte pour la forcer : Bou Azouz, le cheik en exercice, tire sur lui, tandis que Bou Zian lâche un coup de pistolet sur l'autre spahi et s'échappe. En un clin d'œil, tous les habitants sont armés; M. Séroka et son escorte réussissent à franchir la porte au milieu des coups de fusil. Le lendemain, vingt spahis et trente cavaliers du hureau arabe de Biskra se présentèrent devant Zaatcha. Le lieutenant Dubosquet envoya un serviteur du Gaïd et le Caïd lui-même pour engager les habitants à livrer Bou Zian. Les Arabes venaient de clouer leur porte; ils répondirent qu'ils avaient déjà chassé un officier du bureau arabe, qu'ils ne livreraient pas Bou Zian, et, pour appuyer leurs paroles, des gens des oasis voisines deTolga, Farfar, Lichana, Bouchagroun, qui s'étaient joints à ceux de Zaatcha, tirèrent sur l'escorte du Caïd (15-20 mai 1849).
Le châtiment ne put être immédiat, les garnisons de Biskra et de Bathna étant encore occupées dans le nord ; mai^ aussitôt qu'il fut de ce côté délivré de ses inquiétudes, le général Herbillon détacha une colonne de dix-huit cents à deux mille hommes qui, sous le colonel Carbuccia, devait tirer vengeance des Ouled Sahnoun qui
pillaient les plateaux voisins de Hodna, et, s'il était possible, arracher Zaatcha à Tinsurrection. Le 9 juillet, avant le jour, le colonel surprit les Ouled Salinoun et les dispersa sans peine; plusieurs se noyèrent dans le Cliott en voulant le traverser; deux mille chameaux, douze mille moutons et un butin considérable restèrent entre nos mains. Malgré la distance et la chaleur, la colonne continua sa roule vers les oasis; le 16 au matin, elle arriva devant Zaatcha. La guerre sainte venait d'être proclamée du haut de la mosquée ; les habitants étaient tous armés et attendaient les contingents des oasis voisines. L'ardeur des troupes, l'excitation d'un succès récent, le danger d'attendre ou de se retirer sans combattre, l'orgueil d'emporter par un coup de main cette place réputée inexpugnable, tout engagea le colonel Garbuccia à précipiter le combat. Que l'affaire fût heureuse, et une insurrection immense s'éteignait tout à coup dans son foyer. Il forma deux colonnes d'attaque, l'une sous le commandant liCnoir, l'autre sous le chef de bataillon de Saint-Germain. Les abords du village furent enlevés au pas de course, mais, arrivées devant le fossé, les deux colonnes rencontrèrent un obstacle infranchissable, subirent, presque à bout portant, une fusillade des plus vives que dirigeaient des ennemis invisibles; tous les efforts furent vains; il fallut battre en retraite, avec la seule consolation d'emporter les morts et les blessés (32 tués, ].15 blessés).
Une répression sévère et rapide semblait indispensable: la saison chaude forçait de l'ajourner à l'automne. Cependant, le Zab Daharaoui se révolta tout entier; le Zab Guebli sortit de la neutralité; les Ouled-Naïls entraînèrent les oasis de Sidi Kraled et de Ouled Djellal; des émissaires j)arcoururent les montagnes de l'Aurès dont Bou Zian et son parent Bou Azouz, cheik de Zaatcha, étaient originaires; Biskra même n'échappa pas à la rébellion.
Elle remonta et suivit la vallée de l'Oued Abdi entre Biskra et BaUtna ; le caïd des Ouled Abdi n'eut que le temps de fuir en abandonnant sa smala. Sur ces entrefaites, un marabout fort pacifique, Abd-el-Afid, pour ne pas compromettre la vénération dont il était l'objet, crut devoir se déclarer pour la guerre; les montagnards du sud de l'Aurès se groupèrent autour de lui au nombre de quatre mille, et l'entraînèrent à marclier sur Biskra. Le commandant de Saint-Germain en partit avec deux cents chevaux et trois cents hommes d'infanterie, tout ce qu'il put réunir; il rencontra à Sériana et ne craignit pas d'attaquer de front cet ennemi si supérieur en nombre. Il paya son courage de sa vie, mais toute celte foule fut cul-, butée, Abd-el-Afîd s'enfuit en jetant son burnous, son sabre, presque tousses vêtements, et se retira presque nu dans l'Aurès; Bon Zian, qui s'avançait, rentra prudemment à Zaatcha. C'était là qu'il fallait l'aller chercher.
IV. — Une oasis se compose d'une forêt de palmiers, arrosée soit j)ar des sources jaillissantes, soit par des cours d'eau habilement canalisés ; des jardins clos de murs, où les abricotiers, les figuiers et les plantes rampantes forment un épais fourré, précèdent et défendent le village, où l'on n'arrive que par d'étroits sentiers. Un large fossé plein d'eau l'environne, que domine une épaisse muraille bastionnée et crénelée ; les maisons sont adossées à cette muraille, ne prennent jour que par l'intérieur et sont construites pour la plupart en pierres solides à l'épreuve du boulet. Tel est le k'sour, sorte d'oppidum, centre fortifié de ce dédale de palmiers, de jardins, de murailles et de sentiers; tel était particulièrement, dans le Zab Daharaoui, celui de Zaatcha. Dans le même massif de palmiers, se trouvait Lichana, puis, à l'ouest, séparé par une étroite bande de sable, Farfar; plus loin encore, Tolga, villages
fortifiés dans des conditions analogues : mais Zaatcha était le rendez-vous commun et le bouleva^^ réputé imprenable des Ziban. En 1833, Ahmed, le bey de Constantine, avait échoué devant Zaatcha; il y avait perdu beaucoup de monde et deux canons : Bou Zian s'était signalé alors dans la défense. En 1844, Abd-el-Kader avait envoyé cinq mille hommes et quatre pièces de canon pour l'assiéger, mais le lieutenant de l'émir avait été obligé de battre en retraite.
Le gouverneur général avait recommandé d'infliger à Zaatcha un châtiment prompt et exemplaire. Mais ni le nombre des troupes ni les instruments de siège n'étaient en proportion avec les difficultés de l'entreprise. Le général Herbillon emmenait avec lui, en y comprenant une partie de la légion étrangère qu'il recueillit à Biskra, 4,493 hommes; avec ce faible effectif, il fallait suffire à l'investissement des oasis de Zaatcha, Lichana, Earfar et Tolga qui comptaient douze kilomètres de tour, à la garde du camp et des tranchées, aux expéditions que nécessiteraient les attaques des tribus voisines, à l'escorte des convois qui amèneraient de Bathna ou de Biskra les approvisionnements en vivres ou en munitions. On n'a pas su le nombre des défenseurs du k'sour rebelle ; mais il est constant que la population mâle y était très-nombreuse et qu'elle se renouvelait après chaque combat. On supposait que Zaatcha n'était qu'une bicoque, fortifiée sans art et qui ne résisterait ni à quelques volées de canon ni à un assaut sérieux : il se trouva que les maisons étaient à l'épreuve de nos boulets, et que, sans artillerie, les Arabes nous arrêtaient avec leurs fusils. Nous apportions des obus qui dataient du siège de Constantine (1837) et qui n'éclataient pas; nos pièces étaient trop faibles pour ébranler les solides constructions du village. Enfin , nous n'avions amené que quelques officiers et quelques hommes du génie, et, sans qu'alors on s'en
doutât, il s'agissait d'un siège long et pénible, qui devait nous coûter des pertes nombreuses et cruelles, nous faire éprouver de graves écbecs et durer cinquante jours.
La colonne arriva le 7 octobre à huit heures du matin devant l'oasis : le camp fut établi aussitôt sur la pente du Coudiat-el-Meïda , dernier contre-fort du Tell, à six cents mètres de Zaatcha, sur l'emplacement qu'avait occupé le bey Ahmed en 1833. Le même jour, le colonel Carbuccia fut chargé d'enlever un groupe déniaisons dominé par un minaret et qui pouvait servir de poste avancé aux Arabes. C'était uneZaouïa, sorte de séminaire et de couvent. L'opération, appuyée par l'artillerie, réussit; mais, non contents de ce succès et malgré les ordres donnés, les chasseurs de Vincennes se laissèrent entraîner à travers le dédale des jardins jusqu'au pied du village; assaillis par une fusillade terrible qui partait soit des jardins, soit des créneaux du village, ils se replièrent en désordre; l'artillerie, qui s'était portée à soixante-dix mètres en avant de la Zaouïa, servit de point de ralliement. Cette échauffourée, qui terminait si mal une journée heureusement commencée, nous coûta 25 tués, dont un capitaine, et 67 blessés, dont 11 officiers, perte non moins douloureuse qu'inutile , et qui continuait, malheureusement sans la clore, la période de nos échecs devant Zaatcha. Cependant, le soir même, une batterie de brèche fut établie à l'endroit où l'artillerie avait rallié les chasseurs.
Le périmètre de l'oasis parut trop étendu pour qu'on pût songer à l'investir; les attaques se concentrèrent sur la face sud-est de la place. Du 8 au 11 octobre, cinq nouvelles batteries furent construites, mais au prix de combien de reconnaissances périlleuses, de combats sanglants et de tous les jours, de retours offensifs ! Tantôt les Arabes se jetaient dans nos tranchées, fusillaient nos travailleurs à bout portant, jetaient des pierres dans nos travaux; tantôt, se tenant à distance, les chasseurs d'autruches
visaient aux embrasures avec une adresse fatale à nos officiers de l'artillerie et du génie. Ainsi fut blessé à mort le colonel Petit, du génie, ne laissant que deux capitaines de son arme pour diriger les travaux.
Le 12 octobre, le colonel de Barrai arriva au camp avec 1,512 hommes, précieux renfort, surtout pour le génie. Trois batteries furent construites dans les quatre jours qui suivirent, et dirigèrent leur feu contre une tour d'angle au nord-est qui dominait et gênait nos approches. Les décombres en roulèrent jusqu'au fossé. On jugea la brèche praticable. Cependant, une distance de vingt mètres à découvert séparait encore la sape du fossé; une multitude d'arbustes et de rigoles rendait le cheminement très-difficile, et les Arabes faisaient pleuvoir sur les travailleurs une grêle de balles et de pierres. La brèche de gauche, au sud-est, plus ancienne, était aussi plus avancée ; les travaux avaient atteint la contrescarpe : un cheminement blindé conduisait jusqu'au fossé.
C'est dans cet état fort incomplet des travaux, devant un fossé plein d'eau, large de 8 à 9 mètres, profond d'un mètre 20 à 1 mètre 60, en face de maisons crénelées que le canon avait à peine entamées, que le général Herbillon décida l'assaut pour le 20 octobre. Mesure prématurée qui s'expliquait par la crainte qu'avait le commandant en chef d'être coupé de ses communications avec Biskra. 11 y avait deux brèches : il y eut deux attaques, mais l'une et l'autre échouèrent.
A gauche, deux compagnies d'élite de la légion étrangère, sous les ordres du capitaine Padro, sortirent péniblement de la sape dont le mantelet embarrassait l'entrée, et ne purent traverser qu'un à un le fossé ; arrivées sur la brèche, elles y furent décimées par un feu nourri et à bout portant. Les voltigeurs s'avancèrent sur les décombres, mais sans trouver d'issue, et dix d'entre eux, qui s'étaient établis sur une terrasse, furent presque en-
gloutis par un éboulement. i^lorsles assaillants reculèrent en hâte jusque dans la tranchée où les Arabes les. poursuivirent. Une compagnie du 5" bataillon de chasseurs à pied soutint le choc des Arabes et les repoussa : c'était le moment peut-être de renouveler Fassaut et de rentrer dans la place pèle -mêle avec ses défenseurs; mais le colonel Carbuccia hésita , alla en personne consulter le général; quand celui-ci arriva, l'heure d'agir était passée : les Arabes s'étaient de nouveau retranchés dans leurs maisons. Nous avions là 13 hommes tués et 40 blessés.
L'attaque de droite fut plus funeste encore. Le fossé n'était pas comblé ; le génie y avait poussé une charrette qui devait servir de passerelle; mais en descendant dans l'eau, elle tourna sur elle-même et se trouva placée parallèlement au mur d'enceinte. Cependant les grenadiers du 43" se jetèrent à l'eau et gravirent l'escarpe ; mais, assaillis de coups de feu, ils ne pouvaient même pas riposter, leurs cartouches étant mouillées. L'artillerie avait préparé une passerelle; ceux qui la portaient furent tués ou blessés. Le capitaine Graisset et le sergent-major Ribes, du génie, se jetant à l'eau, cherchent un gué moins profond ; les soldats du 43» les suivent, avec la giberne sur l'épaule; mais, après avoir péniblement monté le talus d'escarpe et les pentes de la brèche, moins praticable qu'on ne l'avait cru, ils se maintiennent sans pouvoir avancer. Il y avait déjà 17 hommes tués et 80 blessés, dont 4 capitaines, 2 lieutenants et le chef de bataillon Guyot , la plupart mortellement. Le général Herbillon ordonna au 43' de se replier; le 1" bataillon de zouaves, établi sur la contrescarpe, protégea la retraite. Cette malheureuse journée nous coûta 45 tués et 147 blessés.
A partir de ce jour jusqu'au 15 novembre, les travaux du siège restèrent stationnaires; les munitions manquaient à l'artillerie et les hommes à la tranchée. Le général Her-
billon tourna ses efforts contre les nomades, les battit dans plusieurs rencontres et rétablit la sûreté de ses communications. Au cours de ces expéditions, le colonel Canrobert arriva le 8 novembre avec une colonne de 1 ,510 hommes; quelques jours après, le colonel de Lourmel avec deux bataillons. Un chef de bataillon du génie, M. Le Brettevillois, arriva aussi le 12 pour remplacer le colonel Petit. Grâce à ces renforts de troupes, grâce au concours d'officiers vaillants et habiles, la solution de ce long siège semblait plus proche. Malheureusement, avec la colonne Canrobert, le choléra était entré au camp. Le fléau s'étendit rapidement. La mauvaise nourriture, les fatigues sans repos, les nuits pluvieuses, les combats incessants, l'infection que répandaient jusque dans le camp les débris d'animaux abattus ou des cadavres que rejetait le sable ou que déterraient les bétes féroces, le trouble moral que ce siège sans fin déposait dans les âmes, tout contribuait à développer et à multiplier les causes de la maladie. Trente ou quarante hommes étaient frappés par jour; on ne pouvait les isoler assez loin pour que leurs gémissements ou leurs plaintes n'arrivassent pas avec la contagion jusqu'aux hommes valides.
En dépit de ces souffrances et de ces tristesses, l'investissement du village qu'on n'avait pas osé ou pu tenter au début fut décidé; le génie étendit ses cheminements à droite et à gauche, et de nouvelles batteries furent dirigées contre l'angle de la place qui regarde Farfar. Trois brèches étaient donc ouvertes au lieu de deux, et le k'sour, attaqué à trois de ses angles sur quatre, pouvait être considéré comme investi. L'artillerie y entassait les décombres; des fougasses ébranlaient le chemin de ronde qui s'affaisait dans le fossé; le fossé lui-même était devenu praticable. La grêle d'obus qui tombait sur Zaatcha provoqua de la part des habitants une tentative de négociation; mais le général ayant exigé des otages et spécia-
lement le fils de Bou Zian, la députation se retira et ne reparut plus. Les Arabes n'avaient pas pour cela renoncé à la défense. Un jour, ils avaient réussi à inonder les tranchées, en détournant un des nombreux canaux d'irrigation; une autre fois, ils incendièrent les blindages; le 24 novembre, vers onze heures du matin, ils firent une audacieuse sortie sur nos lignes de droite. Repoussés par nos canonniers , balayés par des obusiers de montagne chargés à balles, ils se glissèrent dans les jardins, et, contournant nos retranchements , ils s'en approchèrent de très-près et en suivirent tout le développement. Le commandant Bourbaki accourut avec les tirailleurs indigènes et les chasseurs de Vincennes, débusqua les assaillants, et, les poursuivant de jardin en jardin, il les força de rentrer par la porte de Zaatcha. Nos pertes n'en furent pas moins sérieuses; nous eûmes 53 hommes hors de combat, dont 3 officiers. Ce fut le dernier effort des Arabes en dehors de leurs murs : l'assaut, que quelques officiers auraient volontiers donné immédiatement, fut décidé pour le 26 novembre.
Cette fois, toutes les précautions étaientprises, et le succès paraissait assuré. Comme il y avait trois brèches, il y eut trois colonnes de 700 à 800 hommes chacune, avec 30 ou 40 sapeurs pour ménager un réduit et couronner la brèche, s'il était nécessaire; des sacs de poudre étaient disposés à portée. Le colonel Canrobert prenait l'attaque de droite, le colonel de Barrai celle du centre, le lieutenant-colonel de Lourmel celle de gauche. Quelques jours auparavant, ces officiers avaient visité Bouchagroun pour se rendre compte par analogie de l'état des rues et des maisons qu'ils trouveraient à Zaatcha. Le commandant Bourbaki devait occuper l'ouest du village, de manière à l'isoler des villages voisins et à fermer toute issue aux fuyards. Le colonel de Mirbeck gardait le camp, le colonel Dumontet gardait la tranchée : des ambulances
volantes étaient préparées au pied de chaque brèche. Le général Herbillon adressa à Bou Zian une sommation d'humanité : Bou Zian la repoussa.
Le 26 novembre, à huit heures du matin, la charge sonne, et les trois colonnes s'élancent en même temps. Le colonel Canrobert avait choisi pour l'accompagner seize soldats d'élite et quatre officiers d'ordonnance : en quelques instants, à travers les balles et les obstacles, il plante le drapeau français au centre du village, tous ses hommes tués ou blessés autour de lui, lui seul sans blessure. Le colonel de Lourmel et le colonel de Barrai le rejoignent. Alors commence une guerre de rues et de maisons ; les canons, les obusiers sont inutiles. Il faut recourir aux sacs à poudre pour faire sauter les murailles épaisses qui recèlent d'intrépides défenseurs. Crénelées sur toutes les faces et même par les planchers, chaque ouverture donnait passage à un fusil. Impossible de pénétrer dans ces réduits; il faut s'y glisser à plat ventre, et le plus souvent la porte est à demi murée. Attaquée par la poudre, la muraille éclate et se fend : hommes et femmes apparaissent et tirent à bout portant sur les assaillants qui se précipitent à la baïonnette. A neuf heures, on était maître des rues et des places ; à onze heures, il ne restait plus debout que deux maisons, celle de Bou Zian et celle de Bou Azouz, notre ancien cheik.
C'est dans cette dernière que s'était réfugié Bou Zian. Un Arabe de Zaatcha, fait prisonnier, trahit l'asile de son chef. Les zouaves, commandés par M. de Lavarande , sont salués d'une fusillade terrible; ils tentent sans succès d'escalader la terrasse. Les canonniers qui essayent de braquer une pièce sont tués pendant la manoeuvre; le même sort atteint les soldats du génie qui, ayant posé des sacs à poudre, veulent allumer la mèche. Enfin, un sous-officier plus heureux réussit : la mine éclate, un pan de muraille s'écroule avec fracas et découvre cent cin-
quante hommes ou femmes entasse's, au milieu desquels les zouaves se précipitent furieux, la baïonnette en avant. Cependant, Bou Zian paraît, reconnaissable à son vêtement et à la dignité de son attitude; un zouave le saisit, M. de Lavarande le protège contre l'exaspération de ses soldats. Sa mère, sa femme, sa fille, avaient été déjà mises à mort. Sur Tordre réitéré du général, Bou Zian fut fusillé ; un zouave lui coupa la tète et la jeta aux pieds du colonel Ganrobert. Il était midi. Zaatcha n'offrait plus qu'un monceau de ruines, d'où s'échappaient de loin en loin quelques coups de fusil . Aucun Arabe ne fut épargné ; Bourbaki gardait la porte qui conduisait à Farfar et lutta toute la matinée- contre les auxiliaires des oasis voisines qui voulaient arracher les assiégés à leur sort. A la tombée de la nuit, on fit sauter les deux mosquées, celle de la Zaouïa et celle de Zaatcha. La place fut rasée.
Ainsi tomba, après cinquante jours d'un siège où l'héroïsme des vaincus n'est pas diminué par leur défaite, ce k'sour rebelle dont la circonférence atteignait à peine 450 mètres, vraie bicoque que le courage de ses défenseurs avait rendue presque imprenable ! L'assaut nous avait coûté 43 tués, dont 3 officiers, et 195 blessés, dont 4 officiers, presque tous grièvement; dans tout le cours des opérations, nous avions eu environ 1,500 hommes tués ou blessés, dont 80 officiers. Ces pertes nombreuses et cruelles, racharnement des assiégés, la longueur et les difficultés du siège peuvent paraître, aujourd'hui comme alors, très-disproportionnés avec l'importance de la place et avec nos moyens d'attaque. Nous avons exposé les conditions caractéristiques de l'entreprise, l'insuffisance en troupes, en officiers du génie , en artillerie ; les périls et les obstacles de l'approche ; les maladies, les privations ; le choléra décimant les régiments; les luttes contre les nomades qui menaçaient nos derrières, les combats journaliers dans les tranchées. Cependant, n'était-il pas possible à un général
moins timide ou plus fertile en expédients de mieux préparer l'opération et de la terminer heureusement en moins de temps? Dès qu'ub commandant du génie osa tenter l'investissement de la place, sa chute devint certaine; de même aussi, avec l'arrivée du colonel Ganrohert, les choses changèrent de face. Jusque-là, il avait manqué une tète et un bras.
Le 28 novembre, les troupes reprirent, épuisées et déguenillées, le chemin de.Biskra. Les tribus venaient sur leur passage demander Vaman au général. Les têtes de Bou Zian et de son fils, exposées sur la place du marché, convainquirent les plus Incrédules que le chef de l'insurrection n'avait pas survécu à la prise de Zaatcha. Notre triomphe se voila d'ailleurs de crêpes funèbres ; la garnison de Biskra fut presque détruite par le choléra, comme si, dans cette lutte meurtrière, vainqueurs et vaincus devaient être confondus dans une sanglante hécatombe '.
V. — Autant l'insurrection des oasis et la longue résistance de Zaatcha avaient jeté d'inquiétudes par toute l'Algérie, autant la chute du k'sour et le terrible châtiment qui s'ensuivit retentirent dans les esprits et contribuèrent à raffermir notre domination. L'année 1850 fut presque complètement pacifique. Elle offrit même ce précieux résultat qu'on put confier à des troupes indigènes la mission de soumettre des tribus remuantes du Sahara, les Béni M'zab aux environs d'El-Guerrara, bien au delà de rOued-Djeddi , et d'autres tribus aux environs d'Ouargla , c'est-à-dire à cent vingt lieues de la mer. Une seule opé-
1 Cf. le Siège de Zaatcha, par Cli. Bocher (aujourd'hui général), Revue des Deux Mondes du l*"" avril 1850. — Relation du siège de Zaatcha, par M. le général Herbilloïs. In-S", 1863. — Le Spectateur militaire. — Rapport du général HerbiIlon,il/o»2iYeur du 4 janvier 1860.
ration de guerre fut dirigée contre les Béni Immel qui inquiétaient la route de Sétif à Bougie; le combat du 2 mai coûta la vie au général de Barrai. Le colonel de Lourmel continua l'expédition , poursuivit les Kabyles jusqu'au col de Tizi Bou-Zerzou, et réduisit toutes ces tribus à demander Taman. Le colonel Ganrobert, en quittant Zaatcba, s'était jeté dans les montagnes del'Aurès et avait pris Narah de vive force ; quelques mois plus tard , le général de Saint-Arnaud, nommé au commandement de la province de Gonstantine, en parcourut tout le sud, depuis Tébessa, sur les frontières de la régence de Tunis, jusqu'à Biskra et Sétif, sans rencontrer de résistance.
A huit kilomètres de Bathna, dans cette région où les souvenirs de la domination romaine arrêtent à chaque pas l'attention du voyageur, se trouvent les ruines de Lambèse. Le colonel Carbuccia , commandant de la subdivision, s'en était épris avec un zèle archéologique inconnu jusqu'alors dans l'armée française ; il avait même réussi à animer de son ardeur les soldats de son régiment. Temple de la Victoire, temple d'Esculape, via sacra de deux kilomètres de longueur, colonnes, mosaïques, statues, arcs de triomphe, cirques, thermes, monuments funèbres, toute une ville antique surgit aux yeux. Un jour qu'il avait découvert le tombeau du préfet de la 3* légion romaine qui défendait la région contre les Numides , le colonel en fit transporter les pierres une à une à quelque distance, reconstruisit le tombeau et fit défiler tout son régiment devant ce monument d'un soldat, témoin ressuscité de ces aïeux de la France guerrière et conque-^ rante.
C'est à Lambèse, dans un territoire fertile, salubre, abrité des vents du nord par quelques contre-forts du Tell et de ceux du sud par le massif de l'Aurès, que le Gouvernement avait déterminé l'emplacement d'une colonie pénitentiaire réservée aux insurgés de juin encore détenus
à Belle-Ile. Il ne s'agissait plus que de 408 individus, la plupart repris de justice et auxquels n'avait pu s'étendre la clémence assez facile du prince Louis. Les troubles des Ziban, non moins que les mésintelligences qui régnaient alors entre le Président et l'Assemblée, retardèrent la réalisation du projet et le vote même jusqu'au 24 janvier 1850. Bien que le projet émanât originairement du gouvernement du général Cavaignac ; bien qu'une commission exclusivement composée de ré])ublicains v eût adbéré sous la Constituante, les républicains firent l'opposition la plus violente au nouveau projet. La discussion dura quatre jours. Il fut décidé que les transportés formeraient un établissement militaire spécial, qu'ils y resteraient pendant dix ans soumis aux lois militaires, et que leurs familles ne les y suivraient qu'aulant que l'état de la colonie le permettrait.
Un premier convoi partit de Toulon le 24 février 1850 et débarqua les insurgés à Bone, où ils furent enfermés dans la Gasbali'. Plus tard, on les dirigea sur Lambése, mais le général Saint-Arnaud, par précaution pour les ruines, avait fait établir le pénitencier à deux kilomètres pUis loin. Les transportés y restèrent à peine deux ans ; une révolte ayant éclaté parmi eux en 1852, ils furent expédiés sur la Guyane avec les déportés du coup d'Etat.
Si Tannée 1850 tient une place éminente dans l'histoire de l'Algérie, c'est surtout à raison des lois écono-
* « J'ai passé ce matin trois heures à la Casbah, avec les énergumèncs les plus forcenés, les fous les plus pitoyables qus 1 on puisse imaginer, amas hétérogène de tout ce que peuvent réunir les débris d'une insurrection vaincue; mélange d'artisans et d'instruments de désordre; journalistes, poètes, maçons, instituteurs, peintres, puis des échappés de prison..., tous socialistes, tous rouges, mais, par-dessus tout, tous fous enragés, posant pour un martyre que personne ne songe à leur infliger, hurlant, vociférant, demandant des juges. Je n'ai pas essayé de les calmer... J'ai la biographie de tous ces amants de la justice et du droit; c'est effi ayant. » (^Lettres du maréchal de Saint- Arnaud , t. II, p. 247, 5 mars 1850.)
miques que prépara l'Assemblée dans le cours de cette année, bien qu'elle ne les ait rotéesque l'année suivante. On se souvient que la Constitution, n'ayant pas admis l'assimilation de l'Algérie à la métropole, avait déclaré (art. 109) qu'elle serait régie par des lois particulières. Le 8 novembre 1849, l'un des représentants de la colonie proposa la nomination d'une commission spéciale, chargée de les préparer. Le général d'Hautpoul, alors ministre de la guerre, disputa à l'Assemblée l'honneur de l'initiative, mais elle ne se dessaisit pas de son droit. Le 12 janvier 1850, une commission de quinze membres fut nommée; le 18 février, M. Charles Dupin lut un rapport relatif à l'introduction en franchise des produits algériens , et, le 1" mai, le Gouvernement, saisi d'émulation, présenta un projet sur le même sujet.
Le ministère et la commission soutenaient les mêmes principes sans réussir à se mettre d'accord. Sur ce point comme sur d'autres, le général d'Hautpoul cherchait, même au prix d'inconvenances, à tenir en échec le pouvoir législatif. Ainsi, il refusait de se rendre dans le sein de la commission, il ne daignait pas s'occuper du projet émanant de l'Assemblée, il ne soumettait que le sien aux trois conseils de l'agriculture, du commerce et des finances, puis à l'examen du Conseil d'Etat. Sept mois s'écoulèrent dans ces luttes misérables dont la prospérité de la colonie était l'enjeu : mais avec le général de Schramm , la concorde se fit aisément, et la loi fut votée le 1 1 janvier 1851 . Sans entrer dans les détails, voici quelles en étaient les principales dispositions : désormais, tous les produits du sol de l'Algérie seraient admis en France, à titre de produits français, sans payer aucun droit d'entrée; les produits industriels jouiraient en grande partie du même privilège. Pour les produits étrangers importés en Algérie, la loi établissait parité de conditions entre la métropole et la colonie, sauf que dans l'intérêt soit des constructions
urbaines et rurales, soit de la reproduction animale et végétale, certains produits étrangers étaient admis en Algérie francs de droits. Le Gouvernement gardait une certaine latitude soit pour classer de nouveaux produits naturels, soit pour déterminer les bureaux de douanes et les zones par lesquelles s'opérerait le commerce de l'étranger avec l'Algérie par mer ou par terre, soit pour désigner les entrepôts réels de la côte et de l'intérieur. La loi nouvelle devait avoir son effet dès le l"mars 1851.
Deux autres lois la complétèrent : l'une (16 juin 1851) sur la constitution de la propriété publique et privée, l'autre qui fondait la Banque de l'Algérie (4 août). C'était un établissement indépendant, commandité par l'État, ayant le droit exclusif d'émettre des billets au porteur de 1,000, 500, 100 et 50 francs, remboursables à vue, et devant être reçus comme monnaie légale dans toute l'Algérie par les caisses publiques comme par les particuliers. Deux signatures suffisaient pour les effets offerts à l'escompte, et la seconde pouvait être suppléée par un warrant. Par un décret rendu sur le rapport des ministres de la guerre et des finances et le Conseil d'Etat entendu, le président de la République avait la faculté d'établir des succursales.
Les conséquences de ces trois lois, mais surtout de la loi de douanes, se firent immédiatement sentir.
Ainsi, dans la seule année 1851, les exportations augmentèrent du double; elles étaient en 1850 de 10 millions 262,383 francs; elles s'élevèrent, en 1851 , à 19 millions 792,791 francs. Les envois de France augmentèrent ; l'Algérie reçut de la France pour une valeur de 4 millions 550,827 francs de plus qu'en 1850, et à son tour elle expédia pour 10 millions 356,063 francs de plus. La part de la provenance et des pavillons étrangers diminua : celle de la provenance et du pavillon fran-
çais s'accrut, ce qui prouvait que les liens commerciaux se multipliaient et se resserraient entre l'Algérie et la France.
Si l'exportation avait doublé, c'était par les produits indigènes : ainsi se révélaient les efforts de l'agriculture et de l'industrie coloniales. Alger, centre de production, resta le premier des ports d'exportation ; mais Oran , Mers-el-Kébir et Mostaganem, qui appartiennent à une région où la production était encore au-dessous de la consommation, descendirent de plusieurs rangs. La Kabylie, au contraire, pays agricole et industrieux, fournissait à ses ports en céréales , en laines , en huiles d'olive , une exportation considérable : en une seule année , Bougie monta du dixième rang au deuxième , Djidjelli du quatorzième au dixième, Dellys du quinzième au huitième ; Philippeville et Bone avaient éprouvé aussi quelque amélioration '.
Ces résultats ont été bien dépassés depuis ; il ne nous appartenait de signaler que ceux qui concernent la période dont nous avons entrepris l'histoire. — Passons aux événements militaires de Tannée 1851.
VI. — Le 24 mars 1851, M. Baudot interpella le ministre de la guerre sur une expédition qui allait s'engager dans la petite Kabylie et pour laquelle le Gouvernement n'avait demandé ni assentiment ni crédits à l'Assemblée. Le ministre donna de brèves explications, les anciens généraux d'Afrique appuyèrent l'expédition, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour.
Cette expédition ne relève de l'histoire de l'Algérie que par le terrain sur lequel elle s'est accomplie ; en réalité, c'est un fragment de l'histoire intérieure de la France.
* Tableau de la situation des établissemants français dans V AlgériCf 1850-1852. Paris, Imp. nat., 1853, p. 602-612.
Elle était utile, comme tant d'autres campagnes, sur un sol à peine conquis et où l'armée avait sans cesse à prévenir ou à châtier la révolte ; mais elle fut organisée et conduite sous l'influence d'une pensée égoïste et d'une ambition toute personnelle. Médiocre par les difficultés, plus médiocre par les fugitifs résultats qui en sortirent et qui ne laissèrent pas de trace, vantée et glorifiée parla presse bonapartiste, elle n'était destinée, qui ne le sait aujourd'hui? qu'à fixer l'attention publique sur l'élu du prince, futur ministre du coup d'État qu'il préparait.
A quatorze ou vingt lieues d'Alger, de l'Oued-Isser à Bougie, s'étend la grande Kabylie ou Kabylie du Djerdjera; de Djidjelli à Collo, règne un autre massif de montagnes auquel nous avons donné le nom de petite Kabylie : grande ou petite Kabylie, termes de convention géographique, car les Kabyles sont répandus dans toute l'Algérie, dont ils habitent spécialement les régions montagneuses. Les populations réfugiées sur ces sommets, plus denses que celles des trois quarts de nos départements de France, guerrières, commerçantes, industrieuses, ont échappé à tous les conquérants qui se sont abattus sur l'Afrique, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes et Turcs. Race autochlhone, n'ayant ni la même langue ni les mêmes mœurs que l'Arabe, vivant dans des villages bâtis en pierre ou sous des huttes de branchages, active, mobile , austère, s'inspirant dans la vie publique des traditions les plus démocratiques , vieux chrétiens devenus mahométans assez tièdes, citoyens jaloux, les Kabyles n'offrent avec l'Arabe que des contrastes. Ils ne parlent pas sa langue, ils ont des lois particulières ; sans repousser la polygamie, ils l'écartent de leur foyer, et, sur ce sol où la propriété est organisée avec la communauté pour base, par une dérogation remarquable, les Kabyles connaissent et pratiquent exclusivement la propriété privée. Sur les pitons inaccessibles de leurs montagnes, coupées de ra-
vins profonds, hérissées de rochers, l'esprit d'indépendance avait un asile tout naturel ; fortifiés les uns contre les autres, particuliers contre particuliers , villages contre villages, tribus contre tribus, ils ne le sont pas moins, malgré les jalousies qui les divisent, contre l'ennemi extérieur, Arabe ou Français. En ]839, ils surent éconduire Abd-el-Kader qui venait les sonder pour les rallier à sa cause, tant ils se désintéressaient des préoccupations de leurs voisins; en 1851, nous n'avions pas encore essayé de gravir leurs montagnes qui s'élevaient aux portes mêmes d'Alger comme une menace incessante et un infranchissable rempart.
Si nous n'avions pas encore attaqué de front la grande Kabylie, du moins l'avions-nous enveloppée et surveillée. Maîtres des ports de Dellys et de Bougie, maîtres de la mer, la campagne de 1842 nous avait introduits dans la vallée du Sébaou qui descend du Djerdjera et coule du sud-est au nord-ouest pour se jeter dans la mer aux environs de Dellys : ce port cessait d'être bloqué, les passages du versant nord de la montagne étaient en notre pouvoir. Après plusieurs expéditions laborieuses, des positions fortifiées, telles que Bordj-Boghni et Bordj-Bouira, tinrent en respect les versants du sud, tandis que l'établissement d'Aumale (ancienne Auzia des Romains) commandait le passage qui mène aux grands plateaux. La campagne de 1847 dans la vallée de l'Oued-Sahel perrmt d'ouvrir une route entre Aumale et Bougie, au pied même du Djerdjera, et la construction d'une autre route de Sétif à Bougie, en 1850, par les soins du colonel de Lourmel, sépara le massif montagneux de la province d'Alger de celui de la province de Constantine. Le Djerdjera était cerné, il n'était pas conquis, et l'on assure que le maréchal Bugeaud disait en 1847, en regardant ces montagnes : « Nous ne sommes pas encore assez forts pour aller là ! » Lorsque le général d'Hautpoul avait reçu le gouverne-
ment de l'Algérie en échange du ministère de la guerre (28 octobre 1850), ses premières préoccupations s'étaient dirigées vers la grande Kabylie; il en considérait la conquête comme urgente pour l'honneur de nos armes, pour la sécurité de nos possessions , et dans l'intérêt de notre agriculture et de notre commerce. Dès le mois de janvier 1851, il demanda l'autorisation de préparer l'expédition pour le mois de mai suivant : il ne réclamait ni un homme ni un écu, comptant sur les contributions de guerre et sur les impôts pour couvrir et au delà les frais. Il se proposait d'attaquer le Djerdjera par l'ouest et par l'est : à l'ouest, par Bordj-Boghni, avec le général Biangini et la division d'Alger renforcée de troupes empruntées à celle d'Oran; à l'est, par le col d'Akfadou qui relie la vallée de l'Oued-Sébaou à celle de l'Oued Sahel, avec le général de Saint-Arnaud et la division de Gonstantine. La cavalerie occuperait les vallées et surveillerait les cols. Une colonne détachée aurait débloqué Djidjelli. Sur ces entrefaites , une attaque des Zouaoua, la plus importante des tribus kabyles, en exigeant une prompte répression, sembla inviter le gouverneur général et le ministre à précipiter l'expédition.
Cependant aux instances réitérées du général d'Hautpoul le ministre de la guerre opposa un refus persévérant, soit que, gouverneur désigné de l'Algérie, le général Randon se réservât à lui-même les honneurs de celte campagne , soit que le président de la République ne voulût ni engager une affaire aussi grave dans des conjonctures politiques si incertaines, ni surtout mettre en relief devant l'opinion un général autre que celui sur lequel il avait jeté les yeux.
Né à Paris le 20 août 1798, Jacques Leroy dit de Saint- Arnaud (ce nom qu'on lui donnait dans sa famille lui fut maintenu par une ordonnance royale de 1833) était entré aux gardes du corps en 1815. Une erreur de jeunesse
l'obligea d'en sortir; en 1822, il partit pour la Grèce, mais n'y fit qu'un court séjour, et, jusqu'en 1827, il voyagea en Italie, en Belgique, en Angleterre. A cette époque, le duc de Clermont-Tonnerre le fit réintégrer dans l'armée, comme sous-lieutenant au 49*, mais il donna encore sa démission, et les traces de sa vie échappent de nouveau aux recherches de la biographie. En 1830, on le retrouve sous-lieutenant au 64* à Brest; il a trente-trois ans. Après quelques mois de luttes obscures contre la chouannerie, nous le revoyons à la citadelle de Blaye, entre la duchesse de Berry prisonnière et le général Bugeaud qui l'apprécie, le prend pour officier d'ordonnance et le couvrira désormais de sa protection pendant toute sa carrière. En 1836, il part pour l'Afrique, comme premier lieutenant dans la légion étrangère ; il franchit avec elle la brèche de Gonsfantine et y conquiert les épaulettes de capitaine et la croix de la Légion d'honneur. Bugeaud, devenu gouverneur général, traite Saint-Arnaud avec faveur, le pousse, lui confie des missions difficiles et délicates dont il se tire avec honneur : son expérience déjà mûre, sa connaissance des hommes , l'instruction générale que lui ont procurée plusieurs années d'une vie aventureuse, non moins qu'une valeur brillante, en ont fait un homme de ressource, propre à toutes les situations et qui ne redoute pas les plus hautes. C'est à lui comme à son plus dangereux adversaire que se rend Bou-Maza (avril 1847) : la même année il est nommé maréchal de camp. Il était en congé à Paris au moment de la révolution de Février; dans la nuit du 23 au 24, Bugeaud lui confia une brigade avec laquelle il enleva les barricades de la rue de Richelieu. Enfermé à la préfecture de police avec quelques bataillons, il voulut assurer leur retraite sur Vincennes; mais, entourées d'émeutiers, les troupes se débandèrent, se dispersèrent, et Saint-Arnaud gagna avecpeinel'Hôtel de ville, où il fut comme retenu prisonnier.
Cette équipée de révolution lui avait rendu l'Afrique plus chère et avait développé ses haines contre la démagogie. En février 1851, il ignorait encore les secrets desseins du Président sur sa fortune, mais il voyait la faveur venir à lui et n'ignorait pas qu'à la première occasion il serait nommé général de division et rappelé à Paris, Toutefois, non moins avisé qu'ambitieux et guéri de nouveaux coups de tète par tous ceux qu'il avait faits dans sa jeunesse, il voulait prendre ses sûretés. Aussi, plutôt qu'un rôle éphémère à Paris, préférait-il une fonction militaire en Algérie. A Paris, sa réputation se jouait sur un coup de dés , il lutterait contre l'émeute, puis s'userait dans la politique, comme tous ses aînés d'Afrique; demeurant en Algérie, il avait sa réputation dans sa main comme son avenir; de commandant de province, il se voyait en perspective gouverneur général ; il avait la faveur du Prince et il conquérait celle de l'opinion. Cette grandeur presque assurée, ces honneurs solides qui vont couronner une carrière agitée, n'allait-il pas les troquer contre une élévation hasardeuse et contre un rôle d'aventurier?
C'est dans ces vues toutes personnelles que Saint- Arnaud, plutôt que d'aller guerroyer dans la province d'Alger en concurrence avec des généraux de brigade, et de graviter obscurément dans l'orbite du gouverneur général, appuya auprès du ministre une expédition plus courte, plus modeste, d'une opportunité moins contestable, mais dont il aurait exclusivement le commandement, les honneurs et le profit. Le chef d'escadron Fleury, du 3* spahis, aide de camp du Prince, et qui avait souvent fait la guerre sous les ordres de Saint-Arnaud, témoignait auprès du président de la République en faveur de son ancien chef; celui-ci envoyait de son côté le lieutenant-colonel Espinasse à Paris pour fournir des explications et faire admettre ses plans. Il s'agissait d'opérer dans le massif montagneux compris au nord-
ouest de Constanline, dans un triangle dont Djidjelli et Gollo forment au nord les deux sommets et Milah, à quelques lieues ouest de Conslantine, le troisième. C'est ce qu'on appelle, comme nous l'avons dit, la petite Kabylie. Déjà, en 1849,1e général Herbillon avait eu à combattre les montagnards du Zouagha et de Gollo; Djidjelli était bloquée; n'était-il pas temps de mettre les Kabyles à la raison , d'assurer la sécurité de nos nouveaux colons, de débloquer nos ports et de procurer des débouchés à ce commerce algérien auquel la loi de douanes du 11 janvier 1851 venait d'ouvrir les portes de la France?
La question fut résolue à Paris en faveur de Saint-Arnaud et de la petite Kabylie, et le général d'Hautpoul, avec l'interdiction formelle d'engager les hostilités dans l'Oued- Sahel, même pour défendre des tribus amies, reçut l'ordre de préparer l'expédition de Djidjelli. Il se rendit à cet effet dans la province de Gonstantine, et, le 15 avril, les préparatifs étaient terminés. Représentant du peuple, sa mission temporaire venait d'expirer; il en sollicita le renouvellement. Non-seulement le ministre lui refusa encore cette faveur, mais le journal officiel, en annonçant le remplacement du général d'Hautpoul par le général Pélissier, déclara que l'ex-gouverneur avait été rappelé en France sur sa demande.
Gependant les Kabyles, informés par la rumeur publique de l'expédition qui se préparait, n'avaient pas hésité à la prévenir. L'agitation, médiocre dans la Kabylie orientale, s'était accentuée dans celle du Djerdjera. Un prétendu chérif, surnommé Bou-Baghla (le père la Mule), fomenta l'irritation dans ces populations habituées à une indépendance séculaire, forma une bande qui se grossit bientôt jusqu'à se composer de plusieurs milliers d'hommes, et s'en vint, le 19 mars, attaquer la Zaouïa de Ghellata; le marabout qui l'habitait, Si ben Ali-Shérif, poëte et savant déjà illustre de l'Oued-Sahel, ami dévoué de
la France, fut forcé de venir demander un refuge au camp de nos cavaliers auxiliaires, sur le cours supérieur du fleuve. Les Beni-Abbas, établis dans le voisinnge, tentèrent aussi de se soulever. Deux colonnes partirent, l'une d'Aumale, l'autre de Sétif : la première construisit un poste fortifié chez les Beni-Mansour, et, dans un brillant combat livré près de Selloum (10 avril), dispersa- les contingents kabyles' ; la seconde occupa le défilé des Portesde-Fer, chez les Bibans, pour empêcher l'insurrection de pénétrer dans la province de Constantine.
Bou-Baghla, devant les préparatifs de défense qui se faisaient dans le haut de la vallée de l'Oued-Sahel, la redescendit, entraînant les populations de la basse vallée dans la révolte, provoquant à la défection les tribus conquises Tannée précédente, à l'exception des Mezaïa qui nous restèrent fidèles, et, le 10 mai, il se présenta devant Bougie. Le commandant du cercle sortit de la place avec sa faible garnison, un bataillon du 8* de ligne, deux compagnies de discipline et vingt-cinq chevaux de chasseurs d'Afrique. Une vigoureuse charge mit en fuite le chérif, sa cavalerie et ses fantassins, et, avec l'aide de l'infanterie, les rejeta sur le col de Tizi, où les Mezaïa les fusillèrent à bout portant. Bougie n'en resta pas moins bloquée à distance, et Bou-Baghla, passant de la rive gauche sur la rive droite, se jeta sur la route de Bougie à
* C'était poui" prévenir une attaque imminente que le colonel d'Aurelle de Paladines avait surpris et fait enlever d'assaut le village fortifié de Selloum. Dans le combat, le lieutenant de zouaves Paul Husson fut frappé à mort avec quatre sous-officiers et trois soldats. Le général d'Hautpoul, aigri des refus du ministre de la guerre, affecta de considérer l'initiative du colonel d'Aurelle comme un acte d'indiscipline, exposa ses propres plans, indiqua que le gouvernement, tout en les approuvant, les trouvait inopportuns, et se fit un mérite public de son obéissance. Cet ordre du jour fut sévèrement blâmé par le ministre de la guerre comme contraire aux convenances militaires et au sentiment de la discipline en ce qu'il livre à l'appréciation de l'armée les opérations des généraux qui la commandent et les ordres du gouvernement. (27 avril 1851.)
Sétif, et coupa les communications entre ces deux villes. Préoccupé de la prise d'armes de Bou-Baghla et de l'extension que la révolte avait prise dans la vallée de l'Oued-Sahel et aux environs de Sétif, le gouverneur général dépécha à Sétif le général Camou, commandant de la subdivision de Milianah , avec ordre de rétablir au plus tôt les communications avec Bougie. Le général Bosquet , momentanément détaché au corps d'armée de Saint-Arnaud, devait revenir en arrière avec deux bataillons et deux obusiers pour renforcer le général Camou. Ainsi allaient s'ouvrir, au lieu d'une seule, deux expéditions parallèles, l'une dans la vallée de l'Oued-Sahel, qui recommençait celle qu'avaient menée l'année précédente le général de Barrai et le colonel de Lourmel, l'autre dans la petite Kabylie, confiée au général de Saint- Arnaud.
VII. — Le 8 mai, sous les murs de Milah, le général de Saint-Arnaud passa en revue sa petite armée. Elle se composait de deux brigades d'infanterie, commandées l'une par le général de Luzy, l'autre par le général Bosquet, en tout 9,500 hommes : les uns, comme les zouaves et les chasseurs d'Orléans, éprouvés au terrible siège de Zaatcha que nous racontions plus haut; les autres, comme le 20' de ligne, arrivant du siège de Rome ; le 8' et le 9* de ligne , les tirailleurs indigènes, la légion étrangère, tous vieux soldats d'Afrique; le 10", au contraire , nouvellement arrivé de France. Deux officiers belges avaient obtenu de suivre l'expédition. Le commandant Fleury avait demandé au ministre de la guerre la même autorisation : pouvait-on pe pas l'accorder à un familier du prince, qui avait servi autrefois sous le général en chef? Il partit donc, en apparence pour faire campagne, en réalité pour sonder les généraux
d'Afrique, les éclairer sur la situation de la politique intérieure et assurer leur concours à la cause du Président. Assez mal reçu par le gouverneur général , il trouva meilleur accueil auprès d'autres officiers, et le général Bosquet aurait, dit-on, prêté l'oreille à des confidences destinées plus spécialement au commandant de l'expédition.
Le plan de campagne était celui-ci : traverser directement le pays de Milab à Djidjelli ; de là, rayonner au sud et à l'ouest pour soumettre les tribus rebelles, prendre ensuite le chemin de l'est, circider sur les deux rives de rOued-el-Kébir (qui s'appelle Rummel à Gonstantine) et gagner le massif de Collo, but extrême de l'expédition du côté de l'est.
Le 9 mai, la colonne passa l'Oued-Endja et s'établit sur les limites du territoire ami. La journée du 10 fut consacrée à prendre des dispositions de combat; la brigade Bosquet devait balayer le piton de droite, la brigade Luzy, celui de gauche, toutes deux tournant les Kabyles par la crête, tandis que le général Saint-Arnaud , au centre, marchait directement vers le col de Ménazel; le colonel Jamin commandait l'arrière-garde, poste difficile, car les Kabyles, de temps immémorial, ont la réputation de se jeter de préférence sur les derrières des colonnes, et d'y faire payer les échecs qu'ils ont pu éprouver à l'avant-garde. Le 11 mai, les troupes descendirent le Ferdj-el-Beïnen : là commencèrent les combats. Le lit de rOued-Dja forme un ravin profond de quatre cents mètres ; il s'agissait d'en remonter les pentes que défendaient des villages retranchés. A droite, le général Bosquet, avec les zouaves et les chasseurs d'Orléans , monta sans répondre aux coups de fusil; à gauche, le colonel Marulaz, du 20* de ligne, au centre, le lieutenant-colonel Espinasse, poursuivirent 1 ennemi et enlevèrent le village de Kazen; le soir, le général en chef établit le bivac à El-Aroussa.
La lutte avait duré de sept heures du matin jusqu'à la nuit ; nous avions deux officiers et seize soldats tués et cent blessés dont sept officiers; parmi ces derniers, mais légèrement, le général Bosquet. Le convoi n'arriva au bivac qu'à huit heures du soir; encore dut -on veiller soigneusement à l'arrière-garde, maintenir les généraux de Luzy et Bosquet sur les hauteurs, jusqu'à ce que le convoi eût entièrement défilé, et faire occuper à de grandes distances, non par de simples postes, mais par des bataillons, toutes les positions militaires.
Le 12, quatre bataillons allèrent brûler les villages des Ouled-Askars, nos ennemis de la veille, et attaquèrent les Ouled-Aouns. Le 13, l'armée eut à parcourir un pavs bien plus difficile que la veille. Le sentier, large de deux pieds, descendait à pic dans des ravins dominés par des rochers ou des bois épais favorables à l'embuscade ; par endroits, il fallait le tracer dans un terrain pierreux. L'infanterie occupait successivement, et d'avance, toutes les positions dominantes ; le convoi, s'allongeant homme par homme, bête de somme par béte de somme, sur un espace de plus d'une lieue et demie, était divisé par des compagnies d'infanterie destinées à le protéger, en outre de celles qui l'éclairaient à distance.
Un malheureux incident vint attrister encore cette fatigante journée. Sur le flanc gauche, deux compagnies du 10' de ligne occupaient une position importante, qui commandait le sentier. Mais, nouvellement débarqués, sans expérience de la guerre d'Afrique, ces soldats, qu'accable la fatigue, se laissent aller au sommeil ou regardent négligemment le combat d'arrière-garde. Les Kabyles, s'approchant à la faveur des bois, se glissent, et, au nombre de quatre cents, se jettent en poussant de grands cris sur cette troupe étonnée. Les uns se pressent autour des officiers et s'élancent à la baïonnette ; les autres s'écrient, supplient, s'échappent, et, du haut des roches, dévalent
dans le milieu du convoi. Cinq officiers et quarante-trois hommes sont tués; soixante sous-officiers, caporaux et soldats sont blessés. Le désordre se met dans le convoi. Les Kabyles l'assaillent de balles. Deux compagnies du 9° de ligne reconquirent la position, mais au prix de neuf blessés et de quatre tués, dont le capitaine de la Gournerie, frappé d'une balle en tête de sa troupe. Ce ne fut pas la seule alerte de la journée. L'arrière-garde fut constamment harcelée par l'ennemi, que son succès d'un instant avait excité: les turcos, débordés, ne furent dégagés que par une vigoureuse offensive du colonel Espinasse. A la halte, lesgrand'gardes veillèrent l'arme au pied, et, quand le général en chef se remit en marche, des coups de feu partant d'un fourré vinrent tuer un guide et blesser un zouave auprès de lui. Le commandant Fleury dut mettre l'épée à la main et se précipiter, avec quelques cavaliers d'escorte, sur les Kabyles embusqués. Enfin, à la nuit, le feu roulant toujours à l'arrière-garde , le bruit courut qu'elle était coupée. Heureusement, il n'en était rien, mais le combat n'avait pas cessé. Celte journée nous coûta soixante-six tués et cent vingt-quatre blessés.
Celle du 14 fut moins pénible et moins meurtrière. On descendait la vallée qui, s'élargissant et se confondant bientôt avec la plaine, se développait jusqu'à la mer. Le 15 mai , les troupes bivaquèrent à Kounar, petit port à l'embouchure de l'Oued-Djinden, d'où les chasseurs d'Orléans et la cavalerie, battant l'estrade, allèrent brûler les villages kabyles, sans rencontrer une trop vive résistance. Enfin, le 16, après cinq jours de combats continus, la colonne arriva sous les murs de Djidjelli. Elle avait besoin de se reposer et de se ravitailler; elle enterra ses morts, ceux du moins qu'elle avait pu enlever aux Kabyles ; elle déposa ses blessés dans les hôpitaux et les ambulances. Durant ces cinq journées, elle avait eu quatre-vingt-dix tués et tiois cent cinq blessés.
Par ces montagnes escarpées, dans ces sentiers étroits, sous le feu d'un ennemi courageux partout embusqué, réussir à passer avec une armée et un convoi, c'est déjà vaincre, mais ce n'est pas conquérir le pays. Repoussés, tenus à distance, écartés des routes que suivait la colonne, les Kabyles n'étaient pas soumis : ils avaient seulement senti la force de nos armes. Pour maintenir Djidjelli débloquée, pour ouvrir un passage de Djidjelli à Milab^ il aurait fallu percer une route dans ces montagnes, y construire quelques hordj, imprimer ainsi dans le cœur de ces dures populations la persuasion que la France pénétrait dans leurs territoires pour s'y établir et non pour y faire une vaine et sanglante démonstration de guerre. Mais ces lents et sûrs moyens de conquête ne pouvaient convenir ni à l'esprit impétueux de Saint-Arnaud, ni aux desseins de ceux qui prétendaient l'arracber au plus tôt à cette ingrate contrée ; il fallait marcher vite, éblouir, triompher : d'autres, plus tard, feraient le reste.
Après deux jours de repos, les troupes partirent de Djidjelli le 19 mai pour opérer dans le sud chez les Beni- Amran, les Beni-Khettab et les Beni-Foughal. Un premier combat eut lieu le même jour, un autre le lendemain : grâce à d'habiles dispositions, les Kabyles furent tournés et rejelés par la cavalerie dans un ravin, où notre infanterie et nos tirailleurs les fusillèrent à merci. De là, soumission presque immédiate des Beni-Ahmed, des Beni-Khettab et des trois principales fractions des Beni-Amran. Le 24, la division arriva au col de Tibaïren, où une partie de la brigade Bosquet quitta la colonne pour rallier le général Camou. Quant au général Saint-Arnaud, après des engagements heureux, les 26 et 27 mai, avec les Beni-Foughal et les Beni-Ouarzeddin, il reçut leur soumission, et depuis ce jour jusqu'au 2 juin qu'il rentra à Djdjelli, les troupes n'eurent pas à tirer un coup de fusil. 11 en repartit le 5 juin pour se porter à l'ouest, le long de la mer ; les 9,
10, 11 et 12 juin furent marqués par des combats où nous gardâmes toujours l'avantage j sans éprouver de pertes sérieuses. La division atteignit ainsi Ziama, ancienne colonie romaine dont les côtes sont riches en corail, tandis que les montagnes voisines sont couvertes d'admirables forêts. Les tribus se soumirent tour à tour, et le 16 juin Saint-Arnaud rentra pour la troisième fois dans Djidjelli, débloquée à l'ouest et au sud.
VIII. — Ces dernièies opérations concouraient indirectement à l'œuvre importante qu'allaient accomplir dans le cercle de Bougie les troupes réunies des généraux Camou et Bosquet. Malgré la faiblesse de son effectif, le général Camou, tout en restant sur la défensive, avait eu, le 23 et le 24 mai, avec les Kabyles , des engagements dans lesquels, grâce à l'entrain des troupes et au choix judicieux des positions, il était resté maître du terrain. Il n'en attendait pas moins avec impatience l'arrivée du général Bosquet et des renforts qu'il amenait. La jonction opérée (30 mai) , il quitta son bivac d'Elma-ou-Aklou, sur la rive droite de l'Oued-Bou-Sellam, et se porta sur la rive gauche, à la rencontre de Bou-Baghla, établi sur les hauteurs d'Aïn-Anou (l"juin). Débordés sur leur gauche par les zouaves qui tournent les crêtes et attaqués en face, les Kabyles se rejettent dans la vallée où les attend la cavalerie du général Camou; les uns sont sabrés, les autres se réfugient dans les ravins, en arrière de leurs positions. La musique du chérif, sa tente, ses bagages restent entre nos mains. Ce brillant coup de main ne nous coûta que deux hommes tués et dix -sept blessés, tandis que l'ennemi comptait ses tués et blessés par centaines. Le soir même, les Gheboula et les tribus voisines firent leur soumission ; quant au chérif, suivi d'un petit nombre de cavaliers, il reculait devant la colonne qui arriva le
15 juin sous les murs de Bougie, ayant recueilli les soumissions de toutes les tribus qui se trouvaient sur son passage.
Ainsi se trouvait pacifiée la vallée del'Oued-Bou-Sellam; et, sous l'impression de cette victoire, la Medjana, au sud de Bordj-Bou-Arréridj, résista aux séductions d'El-Hadj- Mustapha, qui s'annonçait comme ancien khalifa d'Abdel-Kader.
Cependant Bou-Baghla, malgré ses échecs, n'avait pas perdu toute influence, et, se jetant dans la vallée de rOued-Sahel, il tenta de soulever les tribus contre nous. Les Beni-Immel, qui se souvenaient de leur défaite de l'année précédente, n'osaient se déclarer pour nous ni pour le chérif : le général Camou, remontant la vallée avec de nouveaux renforts recueillis à Bougie, séjourna quatre jours au milieu d'eux, ravageant leurs villages et leurs moissons. Ce châtiment sévère les ramena à des sentiments plus fermes, et servit d'exemple aux Beni-Mansour, aux Tissas, aux Beni-Aydel : le chérif, abandonné de tous, ne trouva de refuge que chez les Ouzellaguen, sur la rive gauche de l'Oued-Sahel. Le général Camou l'y poursuivit, et, le 25 juin, il se trouva en présence des contingents kabyles et de Bou-Baghla, autour du village d'Iril-Netara. Trois colonnes d'attaque s'élancèrent sur les crêtes, malgré les feux plongeants de ses défenseurs; les Kabyles en furent chassés et poursuivis avec le chérif jusqu'au col d'Akfadou par la cavalerie : plusieurs villages des Ouzellaguen furent livrés aux flammes. Cependant quelques-unes seulement de ces tribus vinrent à soumission. Le général refusa de les recevoir. Bou-Baghla réussit à les entraîner encore au combat, et avec elles, quelques contingents des Zouaoua, la plus puissante tribu des montagnes du Djerdjera. Les tirailleurs indigènes, les zouaves , le 8' léger, enlevèrent les positions avec le même entrain que la veille, et les Zouaoua s'enfuirent en
désordre vers le col des Keni-Idjer, d'où le chërif avait assisté an combat. Le jour même, tous les Ouzellajfuen se rendaient à discrétion (26 juin).
La campagne éfaitfinie. Le général se dirigera sur Akbou, rétablit dans ses fonctions Si Ben-Aly Chérif, et fit jurer entre ses mains à toutes les tribus voisines (Ouzellaguen, lUouIa , Yadel , Beni-Abbès) serment de fidélité à la France et d'union contre Bou-Bagbla ou tout autre agitateur (1" et 2 juillet). Enfin, voulant infliger une punition sévère aux Beni-Aydel (rive droite de l'Oued-Saliel), qui avaient donné asile à Bou-Bagbla, il brûla leurs villages et détruisit leurs moissons. Les Beni-Abbas, craignant pareil sort, vinrent à sa rencontre, à l'exception d'une seule fraction, les Beni-Aïad; le 8* léger, lancé sur leur village, en eut facilement raison; ils amenèrent des otages. C'est au-dessus de ce village, dans une position réputée inexpugnable, que s'élève Kalâa, la ville sacrée, la citadelle inviolable de la Kabylie, le refuge et le dépôt des richesses des Beni-Abbas et des populations de la Medjana. Les habitants de Kalâa apportèrent la dhifja, et, le 8 juillet, un détachement d'officiers de toules arme» pénétra dans la forteresse.
Le 11 juillet, les généraux Gamou et Bosquet se séparèrent pour retourner chacun dans leurs commandements. La campagne avait été rapide, nos pertes étaient trèslégères. Bou-Baghia cependant n'était pas dompté ; il reparut les années suivantes, et de nouvelles expéditions devinrent nécessaires. Celle de 1851 n'eut alors qu'un retentissement modeste et tout local, et bien que, dans son rapport au Président delà République, le loyal général Randon eût rendu justice aux chefs qui la conduisirent, la renommée, l'éclat et le bruit étaient réservés à l'expédition de la petite Kabylie, dont il nous resie à raconter là seconde et dernière phase.
IX — Djidjelli débloquée par le sud et l'ouest, le (^jénéral Saint-Arnaud dirigea sa colonne vers l'est. Le 18 juin, il se remit en marche, et, le 19, il eut un premier engagement avec les Beni-Ider. La rapidité et les difficultés de son passage, en allant de Milah à Djidjelli, ne lui avaient pas permis de réduire les tribus dont il traversait le territoire : c'étaient les mêmes qui venaient disputer la route. Chaque journée avait son combat, chaque tribu faisait « parler la poudre » . Les Beni-Ider ne se soumirent que par fractions et isolément; mais lorsque lacolonne eut atteint leTahar, dont la position domine une grande étendue de pays, les Beni-Ider, les Beni-Mamer et les Beni-Itah demandèrent l'aman, ainsi que les Ouled- Askar , la tribu la plus puissante de ces montagnes (22 juin). Il en fut de même, les 24 et 25, des Beni-Habibi, qui, nous ayant attaqués, furent repoussés et vigoureusement poursuivis par les lieutenants-colonels Espinasse et Périgot. La colonne remonta au nord, et de Tabenna descendit encore à Kounar. La route était diffi-. cile; mais le général, ayant reçu des otages, ne comptait pas sur un engagement , lorsque trois mille Kabyles, formés des contingents de quatorze tribus, qu'avait réunis un Arabe de Gollo, fils d'un ancien caïd du temps de la domination turque , se précipitèrent sur notre arrièregarde, disputant le terrain pied à pied, luttant corps à corps ; ils ne battirent en retraite qu'après plusieurs retours offensifs de nos troupes, vigoureusement conduites par Espinasse et par le chef de bataillon Picard, le même qui figura dans le premier engagement de nos troupes sous les murs de Rome. L'ennemi fit des pertes sensibles ; les nôtres, pour l'être moins, étaient pourtant nombreuses; nous avions vingt- huit soldats et deux officiers tués, et cent cinq blessés, dont deux officiers.
La corvette à vapeur le Titan croisait devant Kounar ; elle reçut nos blessés, et fournit à la colonne un ravitaiU
lement. Le général y resta jusqu'au 1" juillet. Le commandant Fleury venait de le quitter, emportant sa parole et lui laissant une promesse. C'est à Kounar, en effet, que le général Saint-Arnaud reçut une lettre autographe du Président de la République, qui lui annonçait sa nomination au grade de général de division '. Quelle hâte ! La campagne n'était pas finie; c'était une course militaire plutôt qu'une conquête ; pourquoi n'en pas attendre la fin? Pourquoi ces récompenses qui devancent la victoire ? Mais le prince avait trouvé son homme, et voulait l'enchaîner sans retour à sa fortune.
La colonne passa le 1" juillet sur la rive droite de rOued-el-Kébir, battit les Bel-Aïd, les Beni-Meslem, re-' poussa, le 3, une attaque de nuit, recueillit les soumissions des Djebala, des Béni- Fergan, des Michat. Le 6, le bivac fut établi chez les Ouled-Aïdoun, à El-Milia. Le général Saint-Arnaud y demeura jusqu'au 12 juillet; ces six jours furent employés non-seulement à faire reposer les troupes, que fatiguaient la chaleur et ces combats continus, mais à peser sur les tribus voismes pour les réduire à merci. Pendant ce temps les blessés étaient évacués sur Milah, sous la protection de cinq cents hommes d'infanterie et desgoums qui ramenèrent des vivres pour ravitailler la colonne.
A partir de ce moment, le général Saint-Arnaud précipite sa marche. Le 12, il part d'El-Milia; lui qui recherchait la lutte et les passages difficiles, il les évite , laisse de côté des tribus insoumises, et, au lieu de se diriger sur Gollo par les montagnes et d'aborder ce Djebel-Gouffi où se sont réfugiés les révoltés, il se raijat sur la vallée de l'Oued-Driouat, affluent de l'Oed-Guebli, arrive le
• Le ministre de la guerre obtint cependant de l'impatience du Prince que la nomination ne fût insérée au Moniteur que le 15 juillet. (Décret du 10.)
14 juillet à El-Hamman et le 15 à Collo. Tandis que la corvette le Titan surveille la ville, deux colonnes légères partent le 16, sous les ordres des lieutenants-colonels Espinasse et Périgot, et deux autres le 17, pour enlever les villages des Achach, des Beni-Ishak, des Ouled-Attia et des Aïchaoua. De ces diverses tribus, les Achach se soumirent ; les Beni-Ishak furent effrayés, les Aïchaoua ne bougèrent pas, les Ouled-Attia se retirèrent sur l'El- Gouffi, où le général Saint-Arnaud ne se souciait plus d'aller les chercher, et la campagne se termina brusquement sans que le massif montagneux du cercle de Collo eût été abordé. En revanche, sept bataillons remontèrent la vallée de l'Oued-Guebli, pour intimider des populations qui n'étaient plus guère en humeur de rébellion '.
Le général de Saint-Arnaud entra à Philippeville sous un arc de triomphe. « C'est la première fois, écrivait-il, qu'en Afrique, je vois les populations civiles fêter ainsi les colonnes expéditionnaires qui viennent de se battre pour la sécurité progressive de nos intérêts algériens. » Les journaux officieux de Paris, muets sur l'expédition des généraux Camou et Bosquet, exaltèrent celle de la petite Kabylie. Après les rapports partiels, vint un rapport d'ensemble, mais plus juste envers tous, émané du ministre de la guerre, et qui. fut inséré au Moniteur. Puis tous ces éloges bruyants eurent leur dénoûment : le 23 juillet, le général Saint-Arnaud reçut par dépêche la nouvelle qu'il était appelé à commander une division active à Paris, et l'ordre de se rendre sur-le-champ à son poste. Le lieutenant-colonel Espinasse, nommé colonel depuis le 14 juillet, et le colonel Marulaz, nommégénéral,
^ Cf. Compte rendu des opérations militaires qui ont eu lieu en Algérie au printemps de 1851, par le ministre de la guerre : rapport au Président de la République. Imp. nat. — L'Expédition de Kabylie, par le comte P. DE Castellane. — Lettres du maréchal de Saint-Arnaud.
furent également mandés à Paris. Tels furent les premiers résultats de la mission du commandant Fleury, qui, pour la part qu'il avait prise à cette campagne, fut nommé quelques jours après lieutenant-colonel au 1" hussards (8 août 1851).
Quant à l'expédition dans la petite Kabylie, elle avait été trop rapide pour laisser des traces. Lorsque, deux ans plus tard, le maréchal Randon entreprit la conquête de ces régions , tout était à refaire, mais il le fit lentement, solidement, avec du temps, sans charlatanisme, et son succès dure encore.
LA RÉVISION Il avril-21 juillet 1851.
SOMMAiRK. — L'article liO de la Constitution : la révision est une crise.
— Le Charivari et Léon Faucher; Persiyny et Cliangarnier. — Le Comité central révisionniste; instructions du ministre de l'intérieur et des préfets. — Le Spectre rouge de Romieu; M. Edouard Laboulaye. — La révision radicale de la Molitagne de liondres : gouvernement direct du peuple par le peuple. Objections de M. Louis Blanc; réponse de Delescluze; la République de droit divin. — Les républicains de France; labrogation de la loi du 31 mai préface de la révision. — Election dans les Landes; dépêche de Léon P'aucher; volte-face du Coiistitulionnel; M. Victor Lefranc ; M. Baroche : « La loi du 31 mai est le drapeau du cabinet. » — Discours du Président à Dijon : il n'est publié qu'après correction; réponse de Changarnier.
— Efforts de la majorité dans le sens de l'ordre : loi organique de la garde nationale, corollaire de celle du 31 mai; lois sur les clubs et sur l'agglomération lyonnaise; prorogation au l"'" décembre 1851 des conseils généraux, municipaux et d'arrondissement. — Pétitions en faveur de la révision ; singularités du zèle administratif. — La révision dans l'Assemblée : républicains, bonapartistes, légitimistes; quelques orléanistes la repoussent. Parti de la révision légale; l'appel au peuple de MM. Dupin et Laboulaye. — Mesures préparatoires; la Commission : Cavaignac, le duc de Broglie, Odilon Barrot et Montalembert. — Rapport de M. de Tocqueville ; ses contradictions; révision impossible à obtenir, constitution impossible à conserver. — Discussion brillante et stérile : violences de M. Victor Hugo, imprudences de M. Baroche. M. Dufaure répond de la loyauté du Président; seul, Odilon Barrot aborde et traite la question. — La gauche hâte la clôture ; vote, rejet de la révision (15-19 juillet).
— Débat sur les pétitions : Charras, Baze, Lamoricière ; vote contre le ministère (21 juillet). — La France entre deux écueils, la démagogie et le césarisme. — Avertissement de Ch. Delescluze à M. Bonaparte.
Les auteurs de la Constitution de 1848 avaient daigné ne pas interdire la révision de leur œuvre; mais, par les
conditions qu'ils avaient imposées , la liberté d'action de leurs successeurs était complètement illusoire. La question ne pouvait s'ouvrir en tout temps, mais seulement dans la dernière année d'une législature; la proposition devait être l'objet de trois délibérations consécutives échelonnées à un mois de distance; enfin, pour passer de la premiçre délibération à la deuxième, il fallait que la proposition eût réuni les trois quarts des voix dans l'Assemblée (art. 110). La nécessité de cette majorité, que n'avait encore atteinte et que n'atteignit depuis aucun scrutin, gardait à jamais la Gonstitulion contre toute entreprise de révision, et si la France observait pour l'article 110 un respect superstitieux, il en résulterait que la majorité réelle serait tenue en échec par une majorité fictive : c'était une minorité qui, le 24 février, avait proclamé la République, et, en vertu de l'article 110 de la Constitution, c'était encore une minorité qui, à l'exemple d'une devise de maison royale, pouvait dire avec orgueil : Je maintiendrai.
Malheur aux chartes qui prétendent enfermer un peuple dans une étroite et infranchissable enceinte! 11 marche, ce peuple, il avance, il se modifie, il se développe, il a besoin d'espace et d'air. Aussi, quand les institutions le pressent de leur étreinte, il suffit que le peuple remue pour les faire céder : elles tombent et il passe outre. Au sortir d'une révolution, et bien qu'elle en portât péniblement le poids, la France en souhaitait une nouvelle, craignait qu'elle ne se fît pas et se plaignait de la Constitution qui l'empêchait. A défaut d'institutions, elle cherchait un homme qui en tînt lieu et ne visait plus qu'à rencontrer des institutions qui s'accordassent avec cet élu de la nécessité.
Ainsi, au lieu de fournir une paisible évolution, comme il en serait advenu si la Constitution lui eût frayé la voie, la révision devint le signal d'une crise dans les
intérêts et dans la vie générale de la France. A peine la question est-elle posée, et tout semble péricliter; les esprits les plus libéraux et les plus fermes s'émeuvent, s'agitent, prennent la fièvre; la Bourse baisse, les commandes sont suspendues, les grands travaux s'arrêtent, et le pays se demande comment il sortira de l'impasse où sa libre volonté est acculée par les lois.
I. — Le Charivari du 17 avril donnait un dessin où l'on voyait la Constitution sous la forme d'une tête de femme ficbée au bout d'un bâton; un portefeuille de ministre gisait à terre.. A quelques pas de là, Louis- Napoléon distribuait des flèches : MM. Thiers, Baroche, Vitet, Odilon Barrot regardaient le tir. Au bas, on lisait cette légende : « Celui qui la renversera tout à fait sera mon ministre. »
Le journal satirique avait dit trop vrai : aussi Léon Faucher le fit-il poursuivre et condamner. Mais frappé des avances que se faisaient l'opinion publique et le prince Louis, et sentant bien que l'article 45 seul s'opposait à la réélection du Président et que cet obstacle ne serait pas éternel, le nouveau ministre aspirait à couvrir l'ambition de Louis-Napoléon d'un voile de légalité et à prévenir un coup de tête ou un coup d'Etat en le rendant inutile. Si la Constitution était revisée ; si l'interdiclion prononcée par l'article 45 était levée, le champ s'ouvrait assez large devant le Président pour qu'il se contentât de cette destinée ; interrogé par Léon Faucher, il déclara même ne rien souhaiter davantage.
Un incident singulier et qui défraya pendant quelques jours toutes les conversations semblait confirmer cette hypothèse. L'un des plus intimes confidents de Louis- Napoléon, l'un de ses serviteurs les plus dévoués, M. de Persigny, avait fait demander une entrevue au général
Changarnier. La démarche était étrange, venant de celui qui avait attisé les rivalités de TÉlysée et des Tuileries et qui n'avait pas dû être le dernier à conseiller au Prince la révocation du général. Néanmoins, sur les instances réitérées de M. de Persigny, Changarnier consentit à le voir. Il habitait alors 3, rue du Faubourg Saint-Honoré, dans un très-humble aj)partement conforme à sa fortune. « Quel malheur, s'écria M. de Persigny en entrant , de voir un si grand homme dans un si modeste réduit! — C'est que j'ai besoin d'un petit cadre pour paraître grand» , répondit avec à-propos le général; puis il écouta. M. de Persigny lui rappela le succès qu'avait eu son inlervention dans la discussion de la dotation, en 1850; il lui demandait de prendre la même initiative dans les prochains débats de la révision. Comme le général accueillait cette ouverture avec froideur, son visiteur, revenant sur le passé, lui. disait : « Puisque vous étiez l'épée de l'Assemblée, vous ne pouviez être celle du Président. Par cet acte (la révocation du général), l'Assemblée a été vaincue : il faut qu'elle reste vaincue. » Il voulait bien révéler qu'avant le ministère intérimaire, un ministère de solution dont il faisait partie avait failli précipiter le dénoûment, et qu'une proclamation du Prince aurait mis tout le pays de son côté. « Du reste, ajoutait-il, la France est à nous, tout le monde est avec nous. » Et il faisait briller devant son interlocuteur silencieux l'espoir d'une haute distinction militaire, celle de connétable; mais Changarnier l'arrêta : « Puisque vous avez tout le monde , qu'avezvous besoin de moi? Et que voulez-vous? Mon épée n'est pas brisée, elle est au fourreau. Elle est à l'Assemblée, à la France. Elles la retrouveront au jour où elles en auront besoin. Elle n'appartient qu'à elles. » Ces paroles un peu hautaines terminèrent l'entretien.
Quels que fussent les motifs de cette visite, et sans rechercher si M. de Persigny était l'ambassadeur de
l'Élysée ou s'il avait agi.spontanément, comme il le prétendait, il n'en résultait pas moins que les conseillers et les amis du Président fondaient quelque espoir sur la révision de la Constitution et qu'ils ne dédaignaient pas encore cette solution régulière.
Pour y parvenir, comme pour exercer sur l'Assemblée une sorte de pression, on imagina un appel au peuple sous la forme d'un pélitionnement colossal auquel on prêterait, s'il était possible, les ressources et le concours de l'administration. Au commencement de mars, quelques personnes d'une notoriété médiocre et paraissant étrangères aux partis politiques constituèrent un Comité central révisionniste. C'étaient MM. Pépin-Leballeur et Lebobe, anciens présidents du tribunal de commerce de la Seine; Dethomas et Kœnigswarter, banquiers; de Tascber et de Turgot, amis du prince Louis; le docteur Bonnet de Malherbe, commensal du docteur Véron ; des négociants , MM. Dollfus-Mieg , Vacossin et Gagneau ; M. Marbeau , fondateur de l'œuvre des crèches; MM. Bessas-Lamégie et Brisson, anciens maires; Dufau, directeur de l'institution des jeunes aveugles; Lefrançois , Amédée Thayer, Poriquet, Edouaixl Laboulaye. Un premier projet de pétition demandait la révision légale; mais ce dernier mot fut écarté, comme limitant trop étroitement les vœux du pays, et le projet définitif se borna à réclamer la révision sans épithète.
En arrivant au ministère , Léon Faucher trouva ce comité en fonction , et, loin de s'en alarmer, il entra en relations régulières avec lui. Le dédaigneux rapporteur des pétitions démocratiques contre la loi du 31 mai oublia ses scrupules et son rigorisme d'autrefois. Le pétitionnement commença à lui paraître une arme mise par la Constitution à la disposition de tous les citoyens, sans exclusion des fonctionnaires. Et pourquoi le Gouvernement lui-même n'y aurait-il pas recours pour
sonder et provoquer ropinion? Le caractère industriel ou commercial des noms engagés dans le Comité révisionniste affectait d'ailleurs une indifférence politique qui déguisait les préoccupations bonapartistes de la plupart. Ainsi que Ta écrit Karl Marx', « après avoir fondé la Société du Dix Décembre, Louis-Napoléon voulut transformer la société tout entière en une Société du Dix Décembre « . Le Comité , c'était en effet le masque qui cachait les traits de cette ancienne société, et qui en élargissait les cadres à la mesure d'une organisation nationale.
Pour seconder ce mouvement, Léon Faucher avait donné le mot d'ordre à quelques préfets chargés de le transmettre à leurs collègues des départements voisins. Ses instructions se résumaient ainsi : « Seconder activement, mais avec tact et mesure, le mouvement de l'opinion. Conseiller de demander dans les pétitions la révision de la Constitution dans le plus bref délai possible, sans aborder les détails. Cependant, si les habitants des campagnes et les ouvriers voulaient joindre à ce vœu général celui de la révision spéciale de l'article qui rendrait rééligible le président actuel de la République, ne pas chercher à les en détourner. Les pétitions doivent être respectueuses pour l'Assemblée et exprimer un sentiment de confiance. 11 faut éviter tout ce qui pourrait troubler l'union renaissante entre les deux pouvoirs... il faut s'arranger de manière à ce que les pétitions arrivent au plus tard à l'Assemblée fin juin. »
Ces instructions passaient ensuite aux sou«-préfets par le canal des préfets. Celui des Basses-Alpes écrivait à un sous-préfet de son département : « J'ai l'honneur de vous transmettre sous ce pli des instructions de la nature la
' Der achtzehnte Brumaire des Louis Bonaparte, von Karl Marx (le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, par Karl Marx), février 1852. — 2« édition, Hambourg, Otto Meiszner, 18G9.
plus confidentielle , qui m'ont été données verbalement, à Avignon, dans une réunion de plusieurs préfets oh j'ai été mandé... Agissez avec prudence, mais avec persévé- . rance , pour mettre en avant, sans y figurer vous-même, tous les hommes infiuents qui pourraient aider la manifestation des populations en faveur de la révision de la Constitution et de la réélection du Président. Je crois que, pour réussir, il faut vous hâter, parce que, avant peu, les journaux se saisiront de cette affaire, et que les pétitions amèneront des conlre-pétitions qui rendront la chose plus difficile. » Enfin, les sous-préfets réunissaient les maires, les juges de paix, les gardes champêtres, les gendarmes, et leur remettaient des ballots de pétitions que ceux-ci lui rapportaient bientôt après chargées de signatures plus ou moins correctes : un représentant les déposait plus tard sur le bureau de l'Assemblée.
Du reste, journaux et brochures faisaient assaut de zèle sur cette question de la révision. Un ancien préfet de Louis-Philippe, homme de plaisir dont la réputation bouffonne faisait oublier quelques mérites sérieux, Romieu , qui, l'année précédente (août 1850), avait signalé à l'horizon l'ère des Césars, en prophétisait cette année la contre-partie dans ce qu'il appelait le spectre rouge. C'est le nom qu'il donnait au soulèvement prochain des prolétaires, enivrés de cupidités inassouvies; il annonçait la chute définitive de la bourgeoisie et du régime parlementaire; il appelait le canon et la force au secours de la société.
Un professeur au Collège de France , M. Edouard Laboulaye, se tenait strictement sur le terrain de la discussion constitutionnelle; mais il n'admettait pas que le peuple fût enchaîné par une Constitution qu'il n'avait pas faite ou acceptée, ni que des constituants eussent le droit de jeter l'interdit sur les destinées d'une nation. La condition de cette inabordable majorité qu'exigeait Taras
ticle 110 n'était donc à ses yeux qu'un excès de pouvoir, et l'appel au peuple était le premier comme le dernier mot de la situation. Mais cette doctrine n'était qu'une thèse de publiciste qu'aucun texte ne venait ratifier et qui n'avait d'autre mérite que celui d ouvrir une issue extralégale à l'ambition du Président, dans le cas où la minorité de l'Assemblée se renfermerait dans son droit. Et c'était précisément à raison de cette doctrine que M. Edouard Laboulaye avait été admis dans le Comité central révisionniste : c'était un bonapartiste inconscient!
II. — Tandis que le Gouvernement, l'administration et certaine partie de l'opinion réclamaient une révision qui aboutirait à la concentration et à la stabilité de l'autorité, le parti extrême de la République, celui qui siégeait à Londres comme sur un Sinaï législatif, édictait une révision radicale dont Delescluze donnait le modèle et la formule. Disciple de Robespierre, fanatique admirateur de la Constitution encore inappliquée de 1793, il l'interprétait et la résumait dans les deux axiomes suivants : « 1° Le peuple ne veut plus confier à ses mandataires que ce qu'il ne peut pas absolument faire par lui-même; toute loi, constitutionnelle ou organique, toute loi enfin qui engage ses intérêts et ses droits, qui a pour but de déterminer ses devoirs, doit être soumise à son acceptation. 2" Toute Constitution qui ne garantit pas aux fractions du souverain le droit d'initiative soit pour la révision ou le complément de la loi fondamentale, soit pour toute mesure d'ordre général, est radicalement antidémocratique. » De là la triomphante formule : Le gouvernement DIRECT DU PEUPLE PAR LE PEUPLE. Dans ce Système, le pouvoir exécutif était élu par l'Assemblée, responsable et toujours révocable. C'était l'amendement Grévy, commenté par un jacobin.
Ledru-Rollin ne s'y laissa pas tout de suite entraîner, et six mois s'écoulèrent avant qu'il se décidât à parler, six mois pendant lesquels Delescluze revint souvent à la charge pour assouplir et préparer l'esprit des fidèles. Il pressentait même leurs doutes : « Qu'on ne se récrie pas, écrivit- il enfin (16 février 1851), avant de nous entendre jusqu'au bout! » Mais, rassuré par quelques citations de J. J. Rousseau, de Hérault (de Séchelles), le Minos de la Convention, et de Robespierre, l'oracle suprême, il marche hardiment en avant; la Constitution et les lois organiques soumises à la ratification du peuple, ce n'est pas assez pour son zèle de néophyte; il admet le peuple à voter même les lois ordinaires.
Les difficultés pratiques ne l'effrayent pas ; il les précise même et les atténue : « Le peuple votant les lois et l'Assemblée des délégués pourvoyant par des décrets aux nécessités secondaires, combien de fois suppose-t-on que le peuple aurait dans l'année à exercer son droit? Bien rarement, sans aucun doute, lorsque les principes primordiaux fixant ses destinées auront été posés par lui. Ceux qui tiennent ce langage ont-ils réfléchi au nombre de jours que le peuple a perdus et perd encore en fêtes, en dimanches, en chômage? Le temps qu'il dépense ainsi ne serait-il pas plus utilement employé à cimenter son indépendance, sa grandeur, sa prospérité?... Ah! certes, il lui faudrait moins de temps pour réaliser son bonheur en ce monde qu'il n'en a consumé depuis des siècles à chercher dans l'autre un problématique salut. L'Assemblée primaire serait la cathédrale moderne... » Et emporté par son enthousiasme de néophyte, le disciple de Delescluze ajoutait : « Tous n'ayons plus qu'un cri de ralliement, une devise : Gouvernement direct du peuple, et bientôt le peuple fera mieux que de triompher; pour la première fois enfin, il n'aura plus de maître, il régnera ! »
Une Assemblée élue pour un an; plus de représentants , la représentation supposant une abdication de l'électeur, mais des mandataires qu'on appellera commissaires pour éviter le nom de commis; un président élu par eux et toujours révocable; le peuple ayant l'initiative des lois, les adoptant ou les rejetant par oui ou par noti; l'Assemblée des délégués pourvoyant par des décrets aux nécessités secondaires : tel était l'ensemble du système. Ledru-Rollin y revint avec complaisance (5 avril), l'exposa à nouveau; la formule était beureuse, séduisante, accessible à tous : elle fit son cbemin. Bientôt il put se flatter d'avoir rallié de nombreuses sympathies. Il citait avec orgueil les feuilles départementales qui avaient adhéré, toutes, il est vrai, acquises d'avance, et qui eussent inventé la formule plutôt que de ne pas l'accepter. « Jusqu'à présent, s'écria-t-il le 19 avril, adhésions ardentes sans une attaque , voilà notre bilan. Que la France s'en félicite, car c'est l'unification du parti démocratique. Ce principe domine en effet toutes les écoles, tous les systèmes, toutes les nuances. Il est comme l'atmosphère qui enveloppe notre planète, en relie les éléments et lui donne sa force de cohésion. Ah ! sans doute, ce n'est pas encore la solution des problèmes de l'avenir, mais c'est la méthode pour les résoudre sûrement et pacifiquement! »
L'attaque ne se fit pas attendre, mais ce ne fut pas de France qu'elle vint. L'exil n'avait ni anéanti les ambitions, ni effacé les rivalités; les divisions étaient moins publiques sans être moins profondes. Comme il avait combattu Proudhon, comme il avait morigéné la Montagne, M. Louis Blanc voulut ramener au bon sens Delescluze et Ledru-Rollin. Ce peuple devant lequel on brûlait l'encens, M. Louis Blanc ne craignit pas de le taxer d'ignorance, d'égoïsme et de routine; sans répudier la loi des majorités, il distinguait entre celle de la foule et
celle du Parlement; il acceptait celle-ci, reconnaissant que les mandataires du peuple avaient une somme de lumières qui leur permettait de se décider pour ou contre les mesures proposées; il répudiait dans la foule cette majorité qui n'était que de MOmbre. et non d'intelligence, réservant à la minorité, à l'élite le privilège du patriotisme, de l'entente et de l'art du gouvernement. Par quel fanatisme de plagiat voulait-on faire revivre cette Constitution de 1793 qui n'avait jamais fonctionné ! Ces théories téméraires rencontreraient dans les nécessités pratiques une réfutation sommaire et prochaine.
« Plus de doctrinaires! plus de dictateurs! » Voilà sous quelle menaçante rubrique Delescluze plaça une longue et éloquente réplique à M. Louis Blanc. La Patrie, le Constitutionnel , VEvénement et la République avaient donné leur adhésion aux critiques de ce dernier : ces adhésions de feuilles bonapartistes, monarchistes ou d'un républicanisme modéré, Delescluze les retournait contre lui. Il prenait son adversaire à partie; s'il avait tant de goût pour les majorités parlementaires, que ne révérait-il les votes de réassemblée législative, l'expédition de Rome, les lois contre la presse et les clubs, la loi du 31 mai, si insolente envers le suffrage universel, et jusqu'à ce scrutin du 24 août 1848 qui l'avait envoyé en exil? Si le dévouement, la capacité, la vertu sont le privilège des minorités, de l'éhte, le vote n'est plus un droit du citoyen, mais une fonction , le nombre doit s'incliner devant la raison, nous marchons au sulfrage restreint, au rétablissement du cens, et quelle distance séparera désormais M. Louis Blanc, qui dresse le procès de la foule, de M. Thiers qui stigmatise la « vile multitude »? Les objections de M. Louis Blanc, comme l'approbation dont Thonoraient les feuilles réactionnaires , le mettaient au ban de la démocratie : «Si M. Louis Blanc rêve par impossible la dictature, il prend un singulier chemin pour
mériter la confiance du peuple! » (24 mai, Voix du Proscrit.)
Si sévère à M. Louis Blanc, la rudesse de Delescluze n'épargnait pas davantage son candidat prochain à la présidence, Ledru-RoUin. 11 fallait "que Porateur favori fit profession d'abnégation; mais il y consentait. Il ne réclamait la dictature que pour la déléguer, il ne voulait être le premier qu'à la condition d'être le caudataire de cette multitude encensée et méprisée. Méprisée , oui ! car cette « souveraineté permanente, efficace », Delescluze lui interdisait de s'exercer sur la forme même du gouvernement. « Nous ne cesserons de le redire ; La République est au-dessus des majorités parlementaires et méaie du suffrage universel : dix mLLiONS de citoyens voteraient contre la République et pour la monarchie, que la minorisé opposante, ne se composât-elle que cTun seul individu, aurait encore le droit de son côté et devrait protester contre la violence dont elle serait victime. 11 n'y a que la République de possible au point de vue des principes. C'est la qu'est le droit divin. » (12 juillet 1851.) Où donc était la vraie souveraineté et l'infaillibilité sa compagne? Ne s'incarnait- elle pas par hasard en M. Delescluze ou en tel autre héros démocratique qui oserait absorber dans sa personne cette souveraineté débonnaire?
III. — En France, la Montagne, les républicains dits modérés, Lamartine dans le Conseiller du peuple, les uns qui refusaient toute révision, les autres qui admettaient qu'il y eût dans la Constitution des points à réformer, proclamaient unanimement que la révision n'était ni admissible, ni discutable, tant que la loi du 31 mai, cette injure au peuple, ne serait pas abrogée. Quoi! une Assemblée constituante élue par des comités décimés! La
révision opérée par des représentants dont l'origine serait inférieure à celle des anciens constituants qui avaient rédigé la Constitution! Quelle autorité auraient donc et ces élections et cette révision même?
Mais si la loi du 31 mai avait gardé des partisans convaincus, Léon Faucher était l'un d'eux. Sur ce point, il n'admettait et il n'admettra jamais de transaction. Cette loi, c'est son œuvre : il la défend à outrance et il provoque ses adversaires au combat pour avoir une occasion de la défendre. Une élection allait se faire dans les Landes le 11 mai. Les deux concurrents, MM.Duclerc et le général Durrieu, étaient également dignes des sympathies du gouvernement; on assurait même que M. Vaïsse, le prédécesseur de Léon Faucher au ministère de l'intérieur, avait publiquement marqué quelque penchant pour M. Duclerc. Mais comme les amis de cette candidature représentaient M. Duclerc comme un adversaire de la loi du 31 mai, Léon Faucher, avec sa décision ordinaire, fit savoir par voie administrative que « les électeurs amis de l'ordre ne pouvaient, en consultant l'intérêt du pays, donner leurs suffrages qu'à un candidat très-décidé à^ défendre et à maintenir la loi électorale du 31 mai » . Celte dépêche fut sinon publiée, du moins connue : M. Duclerc échoua, et le général Durrieu fut élu. De là des' interpellations qui furent ajournées à la vérification des pouvoirs.
Mais, dans l'intervalle, le Constitutionnel , qui, l'année précédente, avait si complètement adhéré à la nouvelle loi; qui de])uis était resté fidèle aux mêmes idées et à lui • même; qui, pendant le ministère intérimaire, avait applaudi aux déclarations du ministre de Tintérieur, le Constitutionnel fit volte-face et se mit à renverser l'autel qu'il avait élevé (15 mai). On cria au scandaje; on imagina une scission entre la vieille feuille libérale et l'Elysée; quelques-uns même se réjouirent de voir l'alliance
si subitement rompue. Hélas! le mobile et vaniteux journaliste n'était qu'un écho; les propos recueillis à TElysée, les appréhensions qu'y provoquait la loi, la réserve même avec laquelle on évitait d'en parler, lui avaient donné l'éveil, et, en habile courtisan, le docteur Véron devançait les désirs du Prince sans lui laisser la peine de les exprimer. Léon Faucher n'ignorait pas la duplicité du prince dont il était le ministre, mais il ne craignait pas de la braver. Il le servait avec loyauté, mais avec hauteur, et moins par dévouement à sa personne que par dévouement au pays. Quand vint le rapport de l'élection, il revendiqua fermement son droit d'intervention et renouvela son énergique adhésion à la loi du 31 mai. La calme intelligence de M. Victor Lefranc s'offensa de celte rigueur : « Vous offensez plus de consciences, dit-il au ministre, que vous ne satisfaites de passions. » Et, sur la foi des bruits qui circulaient et auxquels le docteur Véron avait fourni un organe, supposant que le Président de la République pourrait bien revenir un jour sur cette loi si contestée : « Diriez-vous qu'il n'est {)as digne du suffrage des électeurs? Ah! vous vous tromperiez grandement; car, ce jour-là, si la Constitution le permettait, il aurait fait l'acte le plus digne de ces suffrages. »
M. Baroche vint au secours de son collègue et fit honneur au cabinet tout entier des mêmes convictions : « Cette loi compte parmi les membres du cabinet autant de défenseurs qu'il y a de ministres; les uns, comme membres de la Commission, ont pris part à la préparation de cette loi; les autres, comme membres du cabinet qui existait alors, l'ont présentée à cette Assemblée ; un autre, M. le ministre de l'intérieur, en a été le rapporteur et l'a défendue devant vous, de telle soVte que, assurément, la loi du 31 mai, c'est le drapeau du cabinet dont j'ai l'honneur de faire partie. » Par malheur, les déclarations de M. Baroche avaient depuis longtemps perdu tout crédit.
Dupont (de Bussac) démêlait mieux l'avenir : « Je vous le dis, messieurs les ministres, c'est peut-être sous la loi du 31 mai, qui est votre drapeau, que vous succomberez. » En attendant, l'élection fut validée, et l'ordre du jour pur et simple prononcé sur l'interpellation.
Du reste, si, furtivement, Louis-Napoléon manœuvrait en dehors de son ministère, il n'épargnait pas davantage à l'Assemblée les contradictions et les critiques. Le l"juin, à Dijon, à l'occasion de l'inauguration d'une section du chemin de fer de Lyon, il glissait dans son discours ces paroles, aussi offensantes pour l'Assemblée que contraires à la vérité : « Si l'Assemblée m'a donné son concours pour les mesures de répression , elle me l'a refusé pour toutes les mesures de bienfaisance que j'avais conçues dans l'intérêt du peuple. » Léon Faucher frémit de ce langage, et, à l'issue du banquet, il remit sa démission au Président. Celui-ci parut étonné, refusa la démission, fit mine de déchirer le discours. Léon Faucher n'en demandait pas tant; une correction lui suffisait. 11 l'obtint et partit le soir même pour Paris, afin de veiller en personne sur l'insertion au Moniteur ; car, avec Louis Bonaparte et ses aides de camp, il n'était pas de surprise qu'on ne pût craindre *.
L'Assemblée connut le vrai texte; elle prouva sans délai qu'elle en ressentait l'injure.
Le général Gourgaud proposait d'attribuer le traitement de légionnaire aux soldats du 14* de ligne qui, le 24 février, au Château-d'Eau , sur la olace du Palais-
* Le Président ne parut pas garder rancune à son ministre. Quelques jours après, inaujjurant des travaux de restauration exécutés au Musée du Louvre, il termina quelques paroles banales par celles-ci, qui 1 étaient moins si on les rapproche du récent incident de Dijon : « Je suis heureux qu'une cérémonie qui a son importance et son éclat se fasse sous les auspices d'un ministre qui a tant de titres à ma confiance et à ma reconnaissance. »
Royal, étaient restés fidèles à leur consigne en défendant le poste qui leur avait été confié : ils avaient été décorés par décret du 2 janvier 1851. Les républicains voyaient dans cette proposition une protestation contre la République, bien que le général Gourgaud se défendit de ce sentiment; d'autres n'y reconnaissaient comme lui qu'un hommage à la discipline militaire. Gavaignac se plaignait qu'on eût soulevé une question irritante; Charras dénonçait l'idée préconçue d'exploiter contre les lois le respect de l'armée pour sa consigne et les nécessités de l'obéissance passive. Il rappelait le 18 brumaire : « Ce jour-là, par le fait même de l'obéissance passive absolue, l'usurpation fut accomplie. »
Le ministre de la guerre prononce quelques mots en faveur de la discipline : Changarnier monte à la tribune. « Messieurs, une question grave est soulevée devant vous. Je crois nécessaire de dissiper les appréhensions exprimées à cette tribune par l'honorable M. Charras. A en croire certains hommes, l'armée serait prête dans un moment d'enthousiasme à porter la main sur les lois du pays et à changer la forme du gouvernement. Pour vous rassurer, il me suffirait peut-être de vous demander où est le prétexte à l'enthousiasme. (Rires prolonges d'approbation à gauche et sur plusieurs bancs de la droite. M. Roger [du Nord) : Bravo ! bravo ! Voix à gauche : C'est la réponse au discours de Dijon.) J'ajouterai que, profondément, pénétrée du sentiment de ses devoirs et du sentiment de sa propre dignité, l'armée ne désire pas plus que vous voir infliger à la France les misères et les hontes du gouvernement des Césars, alternativement imposé et renversé par des prétoriens en débauche. (Marques trèsvives et très-nombreuses d'approbation.) La discipline est fondée dans l'armée française sur les bases les plus solides : le soldat entendra toujours la voix de ses chefs. Mais personne n'obligerait nos soldats à marcher contre
la loi et à marcher contre cette Assemblée. Dans cette voie fatale, on n'entraînerait pas un bataillon, pas une compagnie, pas une escouade (nouvelle et plus vive approbation), et l'on trouverait devant soi les chefs que nos soldats sont accoutumés à suivre sur le chemin du devoir et de l'honneur. (Très-bien! très-bien! Bravo!) Mandataires de la France, délibérez en paix! »
Les applaudissements qui accueillirent ces paroles, non moins que ces paroles elles-mêmes, parurent la meilleure réponse qu'on pût faire aux téméraires imputations du Président, et l'Assemblée écarta la demande d'interpellation que voulait faire M. Desmousseaux de Givré.
Cependant la majorité, plus soucieuse de l'ordre public que de la reconnaissance ou de l'ingratitude du Président, s'apprêtait à lui fournir de nouveaux instruments de règne et à mériter encore ses impudents reproches. La loi organique de la garde nationale venait en discussion ; la gauche en voulait faire un corps armé délibérant , ayant le privilège de l'indiscipline et des pronunciamentos militaires. Quelques membres de la droite l'auraient supprimée sans remords ; le général de Grammont rappelait qu'à Paris, en juin 1848, elle n'avait fourni qu'une minime partie de son effectif; qu'à Lyon, en juin 1849, elle s'était laissé bloquer dans ses maisons, et, la jugeant ou dangereuse ou inutile, il demandait, si on ne la supprimait pas, qu'on ne la composât tout au moins que de volontaires dévoués et disciplinés. L'Assemblée écarta ces partis extrêmes; elle se borna à limiter « le droit au fusil » , comme elle avait, par la loi du 31 mai, limité le droit au vote; elle conféra au Gouvernement une faculté d'intervention, de direction, de surveillance, et replaça enfin sous le joug des lois cette milice à laquelle l'extrême gauche prétendait laisser avec les armes du soldat l'indépendance du citoyen.
L'Assemblée accorda également à Léon Faucher la
prorogation de la loi sur les clubs. Gomme le dernier article de la loi stipulait que le ministre rendrait Compte, à l'expiration de l'année, de l'usage qu'il en aurait fait : « Ce n'est pas vous, dit M. Sautayra à Léon Faucher, qui rendrez ce compte-là. » La majorité refusa d'excepter les réunions électorales pendant les quarante jours qui précèdent l'élection. Elle concéda aussi que Lyon et les communes voisines, dont quelques-unes dépendent de l'Isère et de l'Ain, formassent une agglomération administrative soumise pour la police au préfet du Rhône, les autres attributions municipales demeurant intactes.
Enfin, une dernière loi prorogea les conseils généraux, municipaux et d'arrondissement, élus en juillet" et août 1848, jusqu'au 1" décembre 1851. La gauche, qui combattait cette loi, supposait non sans fondement que les membres de la majorité hésitaient à appliquer la loi du 31 mai à ces élections de canton, de petite ville, de village, dans la crainte de s'aliéner ce grand nombre de citoyens qu'ils avaient éliminés des listes. Mais il y avait aussi d'autres raisons à cet ajournement. La législation départertientale, cantonale et municipale était l'objet d'une refonte dans laquelle les conseils d'arrondissement étaient même menacés de disparaître : comment continuer cette réforme si l'élection ouvre à ces corps moribonds une nouvelle carrière, et comment la leur ouvrir si la réforme est urgente et nécessaire? Enfin, le Gouvernement préférait ne pas agiter le pays par une crise électorale, à la veille des débats sur la révision.
IV. — Tandis qu'entre les deux côtés de l'Assemblée la division se creusait chaque jour plus profonde, l'opinion publique, sans être saisie d'un mouvement unanime, ne laissait pas d'indiquer par une imposante manifestation quelle était la direction de ses vœux. A partir du 6 mai,
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il arriva chaque jour à l'Assemblée des pétitions en faveur de la révision; mais, à partir du 19, elles affluèrent. Le 14 juillet, on comptait 1,356,307 sigjnatures ou adhésions. Au premier rang marchaient les départements de la Marne, de la Dordogne, des Charentes, de la Haute- Saône, de la Seine et de la Seine-Inférieure; a"u deuxième, la Corse ; puis dans l'est, l'Aisne, la Meurthe, les Vosges, la Moselle, l'Aube, l'Yonne, la Côte-d'Or, le Doubs, Saône-et-Loire ; au nord, les Ardennes, le Nord et la Somme; vers le centre, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, Eure-et-Loir, Loiret; dans l'ouest, le Calvados, l'Eure et la Manche; dans le sud, le Rhône, l'Isère, la Haute- Vienne, la Gironde, la Haute-Garonne, l'Ardèche, l'Aude, le Lot, le Lot-et-Garonne, le Puy-de-Dôme et les Hautes- Pyrénées. En regard de ces départements, où l'ardeur révisionniste avait atteint son apogée, ceux de la Bretagne et de la Vendée, comme quelques départements du Languedoc et delà Provence, avaient manifesté une indifférence ou une hostilité profonde. En parcourant l'échelle du pétitionnement, en constatant son succès dans tels départements, son échec dans tels autres, il est facile de reconnaître que c'est un mouvement bonapartiste. Il y avait 350,000 signatures qui demandaient spécialement la prorogation des pouvoirs du Président.
Ces pétitions pouvaient se classer par leurs formules, sept ou huit pour toute la France, les unes émanant du comité dont nous avons parlé, les autres de M. Emile de Girardin qui, dans ses brusques contrastes, se montrait tour à tour le serviteur de la démagogie ou de l'Elysée, la plupart suppléments détachés des journaux de Paris ou des feuilles locales.
Comme dans le pétitionnement qui avait précédé la loi du 31 mai, on pouvait signaler dans celui-ci bien des irrégularités et des fraudes. Il portait aussi des marques singulières de l'intervention administrative : des maires,
croyant sans doute se rendre agréables au pouvoir, délivrent des certificats de zèle à leurs administrés et signalent les récalcitrants en leur prêtant des motifs blessants et injurieux; des juges de paix dénoncent les maires qui refusent leur concours et les fonctionnaires qui entravent le pétitionnemént; quelques agents du pouvoir joignent à la pétition une réclame en leur faveur; à la suite de quelques centaines de signatures révisionnistes, on lit des demandes de croix d'bonneur ou de subsides'. Parallèlement à la pression administrative , on put en remarquer une autre qui s'exerça en sens contraire ; on copia les listes de signatures soit dans les mairies, soit dans les dossiers parvenus à l'Assemblée, et l'on ne se cachait pas de dire qu'elles deviendraient un jour des listes de proscription.
Cependant le résultat du pétitionnemént, considérable dans certains départements, était médiocre ou tout à fait infime dans la plupart. Si l'administration montra du zèle, elle n'en montra donc pas partout, soit qu'il y ait eu résistance chez les administrés, soit que l'état de l'opinion dans ces départements n'ait pas permis aux agents du pouvoir d'exercer une action efficace. Ainsi, tout en se multipliant, l'administration n'en garda pas moins quelque prudence et répondit assez bien aux vues de Léon Faucher qui voulait « favoriser » , mais non « commander « le pétitionnemént.
Il avait espéré que le grand nombre des signatures pèserait moralement sur les délibérations de l'Assemblée. Il n'en fut rien. Dans un parlement, les esprits se gouvernent bien souvent d'après les influences intérieures : l'opinion du dehors, ils la dédaignent, ne s'en soucient ou s'en défient. Spécialement sur cette question de la révision, les partis dans l'Assemblée ne se laissaient guider que par des raisons d'intérêt personnel. La question était
* Rapport de M. de Melun sur les pétitions relatives à la révision.
tranchée avant d'être discutée. De même que les bonapartistes souhaitaient la révision pour obtenir la rééligibilité du Président, c'était pour l'empêcher que les républicains repoussaient la révision partielle. Les légitimistes aspiraient à la révision totale pour remplacer la république par la monarchie. M. de Falloux, qui revenait de Venise où il avait passé quelques jours auprès du comte de Chambord, ne faisait pas plus mystère de ses espérances devant ses amis de France qu'il n'avait dissimulé à l'héritier royal sa reconnaissance personnelle pour les services que Louis Bonaparte avait rendus à la cause de l'ordre. Berryer n'hésitait pas à déclarer que l'ordre ne serait définitivement reconstitué que par la restauration de la dynastie nationale. « Quoi ! s'écriait-il, ce qui peut sauver le pays, nous ne le dirions pas? »
Dans les rangs de la droite, les orléanistes s'opposaient à la révision. Le maintien de la Constitution, c'était la barrière contre Louis Bonaparte, et même contre le retour de la branche aînée. La proposition Greton, ajournée, mais non rejetée, suspendait sur l'avenir la chance d'une restauration de la branche cadette qu'on obtiendrait directement, ou bien à l'aide de la présidence d'un prince de la maison d'Orléans qui y servirait de transition. Si la révision était votée, il faudrait compter soit avec Bonaparte, soit avec le comte de Chambord; si la Constitution était maintenue, l'un et l'autre étaient exclus. Il y avait dans ce groupe même une fraction à peine distincte , un peu mystérieuse, à tendances inavouées et qui laissait douter si le maintien de la constitution républicaine n'ouvrirait pas la succession du prince Louis au profit de Thiers ou de Changarnier.
Enfin, un dernier groupe, sans sympathie pour le Président ni pour la République, n'en gardait pas moins une vue claire et du mouvement d'opinion qui, grossissant chaque jour, s'acheminait vers Louis-Napoléon, et de la
nécessité à laquelle céderait volontiers le Président de la République de reconnaître ce mouvement (;énéral et d'y satisfaire. Ne valait-il pas mieux s'incliner et frayer à l'opinion et au prince un courant régulier que de laisser le torrent briser les digues? Ainsi, dans l'intérêt d'une légalité chancelante et pour retenir dans les liens d'une constitution plus élastique un prince qui de son propre élan courrait à la dictature, ces politiques se ralliaient à la révision. C'est ce groupe de 233 représentants qui, le 23 mai, déposa une proposition ainsi conçue : « L'Assen)blée nationale, vu l'article 110 de la Constitution, émet le vœu que la Constitution soit revisée en totalité, conformément audit article. »
Personne, cependant, ne pouvait se méprendre sur l'échec certain auquel était destinée la révision. Ce débat resterait-il donc sans issue? Voici le parti qu'imaginaient quelques publicistes. L'Assemblée n'étant qu'une délégation du peuple, lequel renfermait la souveraineté suprême et inaliénable une fraction de l'Assemblée ne pouvait retenir indéfiniment le droit d'enrayer les volontés du souverain. L'Assemblée exprimant par sa majorité la nécessité de la révision et les points à reviser, ne serait-ce pas entrer dans les vœux d'une constitution démocratique que de faire directement appel au peuple et de l'inviter à sanctionner le vote de l'Assemblée? M. Dupin, dans ses Notes sur la Constitution, M. Laboulaye, dans une brochure sur la révision, suggéraient, l'un plus timidement, l'autre plus hardiment, ce moyen de tourner la difficulté; Léon Faucher s'y ralliait, et, dans un article de la Revue des Deux Mondes, le prince Albert de Broglie, mettant en regard une majorité de 500 représentants et une minorité de 200, estimait que le droit de veto ne pouvait pas être l'apanage inébranlable d'une minorité, et que la question venue à ce point se résoudrait d'elle-même.
Quoi qu'il en fût, en présence des pétitions qui affluaient
à sa barre, l'Assemblée prit quelques mesures d'ordre. M. Pascal Duprat avait tenté de soustraire à l'examen de l'Assemblée toute proposition de révision inconstitutionnelle : l'Assemblée ne s'associa pas à ce vœu qui supprimait d'avance toute demande de révision. Un représentant, M. Ghapot, voulut faire réglementer le droit de pétition, exiger la légalisation des signatures, l'indication de la profession, de l'âge, de l'état civil du signataire, sa qualité de fonctionnaire, frapper enfin de pemes sévères les auteurs de fausses signatures apposées sur les pétitions. Ne se rappelait-on pas que, lors du pétitionnement contre la loi du 31 mai, des pages entières de noms étaient écrites de la même main, et que de mauvais plaisants avaient même présenté une pétition où se lisaient les signatures contrefaites de tous les membres de la commission des Dix-sept, celles même du rapporteur et du ministre de l'Intérieur? Tout d'abord celte proposition fut prise en considération, mais elle tomba peu à peu en discrédit, et il lui arriva ce singulier accident qu'après en avoir adopté un à un presque tous les articles, l'Assemblée en repoussa l'ensemble à l'unanimité (31 mai). Mais, si elle se refusa à imposer des conditions même raisonnables au droit de pétition, elle n'admit pas que la question de la révision servît de prétexte à des discussions multipliées qui renouvelleraient et entretiendraient l'anxiété du pays et ne laisseraient de repos ni aux esprits, ni aux intérêts. Il fut donc décidé que toutes les pétitions seraient renvoyées à une même commission, qu'elles seraient l'objet d'un seul rapport, d'une seule discussion, et que, si la proposition venait à échouer, elle ne pourrait être soumise de nouveau à l'Assemblée que trois mois après (propositions de MM. Moulin et Morin). Enfin, pour éviter toute intervention populaire, elle décida aussi, à l'exemple de la Constituante, que toute pétition apportée ou transmise par un rassemblement formé
sur la voie publique ne pourrait éfre reçue par le Président ni déposée sur le bureau (3 juin 1851).
V. — C'est à une seule commission que fut donc remis l'examen des pétitions et des propositions relatives à la révision. Tous les partis de l'Assemblée y étaient représentés : républicains avec Gavaignac, Charras, Charamaule, Jules Favre; monarcbistes ralliés à la République avec MM. de Tocqueville, Baze et de Corcelle; légitimistes avec MM. Berryer et de Melun ; M. de Mornay pour l'orléanisme. MM, de Montalembert, Odilon Barrot, de Broglie, Dufour et Moulin, dans des nuances d'opinion différentes, acceptaient la réélection du Président et l'appuyaient moins par sympatliie que par le sentiment de sa nécessité. Le duc de Broglie fut élu président de la commission et M. Moulin, secrétaire.
Dès le premier jour, Gavaignac demanda nettement si l'on voulait améliorer la République ou préparer la monarchie. La plupart des membres de la commission, comme il fallait s'y attendre, se refusèrent à cette décla» ration, sous prétexte de ne pas empiéter sur les attributions de la future Constituante. Ils écartaient de même toute révision partielle ou toute indication des points à reviser, non-seulement parce que la réformation de quelques points fondamentaux entraînerait un remaniement général de la Constitution, mais pour laisser à la prochaine Assemblée toute sa liberté. Au contraire, la révision totale avait à leurs yeux l'avantage de livrer carrière aux réformes et d'ouvrir la voie à une évolution constitutionnelle d'où sortirait sans doute la transformation pacifique de la République en monarchie.
Le duc de Broglie n'affectait aucun goût pour la République, bien qu'il n'en demandât pas le maintien ou qu'il n'en souhaitât pas le renversement. Il rappelait l'histoire :
LA REVISION. ses
la révolution de Février surprenant ses propres auteurs; la République proclamée après hésitation et sous la réserve d'une ratification jamais demandée, jamais donnée; la Constitution votée sous Pétat de siège, la Chambre unique réclamée par Lamartine à titre d'expédient et pour répondre à une nécessité passagère, la Constitution dérobée à la sanction du peuple, et ses auteurs presque tous répudiés par le scrutin du 13 mai : quelle autorité attribuer à une telle Constitution?
MM. Odilon Barrot et de Montalembert voyaient en perspective, si la révision n'était pas votée, le flot montant de l'opinion submergeant Constitution et République, et six millions de suffrages inconstitutionnels procédant d'office à la révision qu'on n'aurait pas voulu faire. Comment résister? Comment condamner d'avance cette manifestation possible? Tous les membres de la commission sentaient ce péril; tous étaient d'accord, y compris MM. Odilon Barrot et de Montalembert, à se ranger du côté du droit et à respecter à outrance la Constitution qui, non revisée, resterait la loi politique de la France; mais fallait-il pour cela fermer les yeux sur les dangers? Toutes les propositions particulières furent écartées, celle de M. Larabit, qui demandait uniquement la révision de l'article 45 afin de rendre le prince Louis rééligible; celles de MM. Bouhier de l'Écluse et Creton, qui organisaient déjà la restauration, l'un de la branche aînée, l'autre de la branche cadette; celle enfin de M. Payer, qui s'en tenait à une révision républicaine. La commission conclut par 9 voix contre 6 à la révision totale, telle que l'avaient demandée les 233 représentants, et, par 8 voix contre 7, tant cette commission était divisée, M. de Tocqueville fut élu rapporteur; encore ne dut-il son élection qu'à l'attitude silencieuse qu'il avait conservée dans tout le cours de la discussion.
M. de Tocqueville, quelles que fussent d'ailleurs ses
bailles qualités d'esprit, n'était ni un homme politicfue ni même, malgré les apparences contraires, un théoricien. De l'examen d'un état de choses concret et déterminé, il savait déduire des conclusions qui ressemblaient plus à une description qu'à une théorie ; les laits une fois observés, il les énonçait sous une formule générale qu'il cherchait péniblement, mais qu'il exprimait souvent avec bonheur. Il ne s'ensuivait pas que, mis en présence non plus d'une organisation vivante, mais d'une organisation à créer, il dût avoir dans l'imagination et dans le jugement les ressources nécessaires pour combiner ensemble les relations réciproques d'institutions nouvelles. C'est ce que prouvait son attitude lors de la discussion de la Constitution en 1848, attitude toute différente de celle qu'il garda lors de la révision de cette même Constitution.
Le 5 octobre 1848, M. Félix Pyat dénonçait l'immense pouvoir dont le Président de la République serait investi par les suffrages de toute la France, la supériorité qu'il aurait sur l'Assemblée et sur chacun de ses membres, les dissentiments prochains, plus tard le duel qui infailliblement éclaterait entre les deux pouvoirs. M. de Tocqueville avait répondu que ce pouvoir du Président, même avec l'élection populaire, se réduisait à peu de chose, et qu'il ne serait rien si cette origine lui était refusée; que, dans la sphère législative, il n'était que le simple exécuteur des volontés de l'Assemblée; que, dans sa sphère propre, le conseil d'Etat élu par l'Assemblée, révocable par elle, traversait l'action du Président en le contrôlant ou en s'y mêlant sans cesse. Mais c'est surtout par l'institution d'un conseil des ministres responsable que l'Assemblée exerce sur les actes journaliers du pouvoir exécutif un contrôle incessant. Le Président responsable, comme n'était pas le Roi; un conseil des ministres responsable aussi, sans lequel le Président ne peut rien faire et qui peut le réduire à l'impuissance, tandis que l'Assemblée peut lui im-
poser tous les jours sa volonté en l'imposant à ses ministres : n'était-ce pas là un mécanisme inouï, sans exemple? La seule force de ce haut fonctionnaire, réduit à l'impuissance ou à la plus étroite dépendance, c'est « qu'à côté de cet être si faible, on voit marcher la grande ombre du peuple » . Ainsi parlait, en octobre 1848, M. de Tocqueville.
Trois ans se sont écoulés : le Président a répudié la responsabilité des ministres et revendiqué la sienne propre; « cet être si faible » s'est souvenu de ce qui fait sa force, « l'image du peuple qui plane sur lui » ; au lieu d'être un pouvoir subordonné, il a son action propre et indépendante, et après les sourdes collisions, le jour du duel que prédisait Félix Pyat est arrivé. Qui reconnaîtrait le preneur de la Constitution de 1848 dans le rapporteur de 1851 ? Il y a la contradiction la plus flagrante, sans que M. de Tocqueville daigne ou l'apercevoir ou se repentir.
Mais il faut citer ce vivant tableau des deux combattants en présence, tracé par le rapporteur, non plus d'après les perspectives de l'imagination et d'un avenir encore mvstérieux, mais après examen direct des choses, avec la supériorité de l'homme qui a vu sur celui qui rêve encore :
« Une Chambre chargée seule de faire la loi, un homme chargé seul de présider à l'application de toutes les lois et à la direction de toutes les affaires, tous deux élus de même directement par l'universalité des citoyens; l'Assemblée toute-puissante dans le cercle de la Constitution ; le Président obligé de lui obéir dans la même limite, mais tenant de son élection une force morale qui permet d'imaginer la résistance et qui rend la soumission malaisée; pourvu d'ailleurs de toutes les prérogatives que possède le chef du pouvoir exécutif dans un pays où l'administration publique, partout répandue et mêlée à tout, a été faite par la monarchie et pour elle; ces deux pou-
voirs égaux par l'origine, inégaux par le droit, condamnés par la loi à la gène, conviés en quelque sorte par elle aux soupçons, aux jalousies, à la lutte; obligés pourtant de vivre resserrés l'un contre l'autre, dans un téte-à-téte éternel, sans rencontrer un intermédiaire ou un arbitre qui puisse les concilier ou les contenir : ce ne sont pas là les conditions d'un gouvernement régulier et fort. Tant que les choses» resteront en cet état, on pourra dire que la République n'a pas trouvé son assiette, que son gouvernement est précaire, et que l'épreuve loyale qu'on doit désirer en faire n'est pas complète. »
Et c'étaient ces deux pouvoirs qui, dans le même mois et à quelques jours de distance, seraient soumis aux suffrages du peuple ! D'après la Constitution même, l'élection d'un nouveau président était fixée au deuxième dimanche de mai 1852, et quelques jours après, expiraient les pouvoirs de l'Assemblée législative. « Jamais Constitution naissante, écrivait le rapporteur, n'avait été soumise à une si rude épreuve. Et dans quelle contrée de la terre, messieurs, cette éclipse prévue et totale du pouvoir doitelle se faire remarquer? Chez le peuple du monde qui, bien qu'il ait renversé plus souvent qu'un autre son gouvernement, a le plus l'habitude et sent plus qu'un autre
peut-être le besoin d'être gouverné Et dans quel
temps faut-il supporter une pareille épreuve? Le lendemain d'une grande révolution Le seul moyen régulier
et légal que nous ayons pour y parvenir (à préserver le pays de ce péril), le seul qui nous reste peut-être pour empêcher tous les pouvoirs d'arriver dans des mains inconstitutionnelles, ou de tomber en déshérence, c'est de les remettre tous momentanément à une Assemblée constituante qui aura pour elle l'autorité de la nation même et la force de la jeunesse. »
Il fallait donc reviser! mais le rapporteur n'était pas moins effrayé de la nécessité de cette révision que du
danger de ne pas la faire. Après des pre'misses confuses et une argumentation flottante, telle était la conclusion à laquelle M. de Tocqueville se résignait, ajoutant qu'il y faudrait renoncer franchement, si la majorité constitutionnelle n'étail pas obtenue.
Révision impossible à obtenir, constitution impossible à conserver, le rapporteur se débattait entre ces deux écueils.
VI. — Jamais plus haut objet ne fut proposé à une Assemblée; jamais, non plus, la liberté des débats ne fut plus grande en restant plus stérile. Les nécessités les plus démontrées se heurtaient soit aux obstacles qu'opposait à la révision la Constitution à reviser, soit à l'hostilité des partis qui tous, quels qu'ils fussent, ne s'inspiraient pour l'admettre ou la rejeter que de considérations personnelles. A quoi bon les discours, les efforts oratoires, les raisons même les plus pressantes? Le scrutin, un scrutin dont on connaissait d'avance le secret, résolvait la question avant même qu'elle fût posée. Un tournoi d'éloquence était ouvert, et le vote même ne serait pas un acte politique, tant il était prévu. Il ne devait rien modifier, rien changer; il laisserait les partis en présence, la Constitution ébranlée, le pouvoir exécutif toujours menaçant, et ménageait pour l'avenir une révision inconstitutionnelle que la lassitude de l'opinion viendrait amnistier. Si l'on écrivait un cours d'art oratoire, que de pages à extraire de cette grande délibération ! Mais au point de * vue de la révision, la matière est plus restreinte. Attaques contre la monarchie et contre la République; défense de la Répubhque et de la monarchie : tel fut le double thème que développèrent tour à tour MM. de Falloux et Berryer d'une part, Cavaignac, Michel (de Bourges), Pascal Duprat, de l'autre, comme s'ils parlaient devant une As-
semblée constituantef, appelée à se décider pour l'une ou l'autre de ces formes politiques. Cavaignac réclamait pour la République un droit supérieur à la souveraineté nationale, tandis que MM. de Falloux et Berryer revendiquaient les principes dits de 1789 comme devant servir de règle à la monarchie restaurée. Michel (de Bourges), avec une modération qu'on s'étonnait de rencontrer sur les lèvres d'un orateur de la Montagne, cherchait à adoucir les traits de la République, déclamait contre la monarchie comme représentant le capital, le socialisme représentant surtout le travail, attaquait la Restauration en ménageant la dynastie de Juillet, saluait au passage MM. Thiers, Daru, Dupin, Barthélémy Saint-Hilaire, et appelait l'histoire de la Convention « l'Iliade du peuple » . C'est aussi à la Convention que M. Pascal Duprat se rattachait; il attaquait la monarchie comme la prorogation, la monarchie dont Vidée a disparu, et dont les partisans sont divisés, la prorogation que ne peuvent souhaiter ni la gauche qui la combat, ni la droite qui en a depuis longtemps signalé les menaces, et dans laquelle on se réfugie dans la crainte qu'elle ne se fasse de force.
Seul, dans un discours mesuré et timide, M. Coquerel parut aborder le point auquel personne ne touchait et que sous-entendait toute la discussion : la révision de l'article 45 et la prorogation du Président en exercice. Trois raisons, suivant l'orateur, pouvaient confirmer Louis Bonaparte au Gouvernement : le fait d'y être, son nom connu de tous, et l'esprit d'opposition naturel à la France qui s'obstinera à réélire le prince, surtout si on le lui défend. Et tout en mêlant ces déclarations inconstitutionnelles de vœux embarrassés en faveur de la légalité et de la résistance, l'orateur se résumait et terminait ainsi : « Je ne connais qu'un personnage qui puisse impunément violer la Constitution. Ce personnage-là, c'est la France, et je voterai pour la révision. »
C'était le quatrième jour que durait cette discussion où les hostilités les plus profondes s'étaient traduites dans un langage toujours modéré. Il appartenait à M. Victor Hugo, par la nature même de son style et. de ses habitudes littéraires plus encore que par la violence de ses convictions politiques, de provoquer la colère et l'indignation de ses auditeurs, d'insulter les monarchies qu'il avait servies et dont il avait reçu les bienfaits, d'outrager enfin le Président de la République après avoir brigué l'honneur d'être son ministre. Entraîné par les mots plus que par les idées, plus soucieux d'étonner que de convaincre et d'être applaudi qu'approuvé, M. Victor Hugo débitait son discours avec l'aplomb d'un acteur et la hautaine vanité d'un homme de lettres. Tout y était appris : le geste, les tirades, le grandiose, jusqu'aux familiarités et aux vulgarités qui devaient déguiser la part de la mémoire dans cette comédie d'improvisation.
Il provoquait l'interruption pour justifier la tirade ; à l'Assemblée silencieuse, il disait : « Vous murmurez », pour répéter une phrase contre les murmures. L'interruption la plus longue et la plus subite ne déroutait pas sa mémoire; il y avait un trait final à décocher et qu'il ne laissait pas perdre. Enumérant (c'était son procédé) les prétendues erreurs des monarchies : « Vous voulez, disait-il, rentrer dans cette série de faits invincibles qui commence par les restaurations et qui finit... Mon Dieu! cette place que vous traversez tous les jours pour venir à ce palais ne vous dit donc rien? Mais frappez du pied ce pavé qui est à deux pas... » La droite s'exclame et murmure ; le bon sens de M. Dupin se réveille : « Mais qui menacez-vous donc là ? Est-ce que vous menacez quelqu'un? Écartez cela. » — 31. Victor Hugo : « C'est un avertissement. » — Le Président : «C'est un avertissement sanglant, monsieur; vous passez toutes les bornes et vous oubliez la question de, la révision. C'est une diatribe, ce
n'est pas un discours. » — M. Victor Hugo : « Comment! il
ne me sera pas permis d'invoquer l'histoire Il ne me
sera pas permis de vous dire que si vous frappez du pied ce pavé fatal qui est à deux pas de vous, à deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferez sortir à votre choix l'échafaud qui précipite la vieille monarchie dans la tombe ou le fiacre qui emporte la royauté nouvelle dans l'exil ! »/
Voilà pour les Bourbons des deux branches. L'orateur arrive enfin aux prétentions bonapartistes : « Voyons, votre gloire, oti est-elle?... Maintenant, votre Empire, causons-en, je le veux bien ! » Et chacune de ces familiarités amène une énumération distincte soit contre le gouvernement du Président, soit en l'honneur de Napoléon, énumérations dont on admirerait l'éclat en un autre lieu et sur une autre scène : « Quoi ! parce que, après dix années d'une gloire immense, d'une gloire presque fabuleuse à force de grandeur, il (Napoléon I") a, à son tour, laissé tomber d'épuisement ce glaive et ce sceptre qui avaient accompli tant de choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser après lui, comme il les avait ramassés, lui. Napoléon, après Charlemagne ! Vous voulez prendre dans vos petites mains ce sceptre des Titans, cette épée des géants? Pourquoi faire? Quoi, après Auguste, Augustule !... Quoi! parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit! » La gauche rit, la droite proteste, M. Baroche reste stupéfait, et M. Victor Hugo continue.
Mais c'est s'arrêter trop longtemps à une déclamation d'école \ qui n'eut d'autre effet que d'agiter l'Assemblée
1 Lamaininc (Conseiller du peuple, III, 177) a écrit de ce discours : « Il nous a causé autant de peine que d'admiration. M. Hugo a parlé en grand artiste, non en homme d'Etat, selon nous. Il a fait xme ardente inyective à la manière de Rome ou d'Athènes, il n'a pas fait un bon
et de provoquer une réponse de M. Baroche. Aux tirades outrageuses de M. Victor Hugo, le ministre répondit par des personnalités; à l'imitation des orateurs précédents, il omit de parler de la révision et n'y toucha de loin qu'en contestant et la validité des élections du 23 avril 1848 et la liberté de^la Constituante. Ce fut l'occasion d'un tumulte dans les rangs des républicains constitutionnels. «Les envahisseurs du 15 mai, s'écrie M. Victor Lefranc, ne disaient pas autre chose. » M. Dufaure, M. Baze demandent la parole. Des groupes se forment, des conversations s'engagent; on entend ces mots : « C'est misérable! c'est honteux ! c'est une lâcheté ! » Lamoricière frappe du poing sur son pupitre. Bedeau interpelle le ministre de l'intérieur. Cette confusion et cette irritation subites provenaient de ce qu'on croyait que le ministre voulait infirmer l'origine et la valeur de la Constitution. Le ministre termina en demandant la révision au nom des périls publics; il repoussa les idées de violence, de force, de coups' d'Etat : «Emprisonnez-nous, dit-il, dans la légalité dont on nous accuse de vouloir sortir! « Cette légalité, c'était la révision légale qui rendrait le Président rééligible.
L'éloquence calme, lucide, pénétrante de M. Dufaure n'embrassa ni les vastes horizons qu'avaient ouverts Berryer et Michel (de Bourges), ni même le champ plus restreint qu'avait parcouru Cavaignac. En refusant la révision, l'ancien chef du pouvoir exécutif avait reconnu du moins certains vices de la Constitution ; M. Dufaure la défendit avec une tendresse de père, sans en sacrifier la moindre partie. Quant à la réélection inconstitutionnelle du Président, plutôt que de la craindre, M. Dufaure la
discours de circonstance. L'éloquence n'est-elle pas avant tout l'art de dire des choses convenables au pays, à l'auditoire, à la cause, au temps? »
déclara impossible, à raison « du serment que le 20 Idécembre 1848 M. le président de la République a prêté ici, serment prêté en présence de Dieu, dit la formule, et devant le peuple français, représenté par l'Assemblée nationale. Ce serment, non, M. le président de la République ne Toubliera pas. Il se portera candidat, je le sais, si la Constitution est revisée. Si elle ne l'est pas, il est le premier engagé à l'observer, à la faire observer; il ne permettra pas sa candidature, il arriverait ici contre son serment : il ne le voudra pas, j'en réponds pour lui! » Mais, au cas où cette chose impossible se réaliserait, M. Dufaure se confiait pour l'annuler dans la force de la légalité et dans l'énergie de l'Assemblée.
De tous les orateurs qui prirent part à cette discussion d'une semaine entière, le dernier fut le seul qui traita franchement la question. Lors des débats sur la Constitution, Odilon Barrot en avait trop prophétiquement signalé les infirmités ou les périls pour n'être pas fondé; après expérience faite, à invoquer l'autorité de ses prévisions. Le système d'une Chambre unique, permanente, égale en pouvoir au Président; ces élus du peuple vivant loin de leurs électeurs dans une atmosphère d'agitations perpétuelles; les conflits n'ayant été conjurés que par des concessions réciproques; le Président réduit à l'état d'idole qui mange une dotation; son ambition naturelle du pouvoir et sa responsabilité envers son nom forçant les entraves que lui impose une Constitution jalouse; le conseil d'État ne suppléant pas à une seconde Chambre; l'instabilité dans les personnes engendrant l'instabilité dans la politique extérieure ou intérieure , au dehors diminuant l'influence de la nation et ébranlant ses alliances, au dedans fatiguant le peuple, ôtant la sécurité, le repos, l'avenir : si tous ces inconvénients sont réels, s'ils pèsent sur l'état général, s'ils portent en eux-mêmes
des périls certains, pourquoi ne pas travailler à les atténuer ou à les détruire?
Ainsi, d'après M. Odilon Barrot, la révision est nécessaire; mais son opportunité, ajoute-t-il, n'est-elle pas dans sa nécessité même? On dit : Mais le Président actuel sera réélu, et la révision n'a d'autre objet que de supprimer l'article 45 qui y faisait obstacle. Eh quoi ! fera-t-on une Constitution pour un homme ou contre un homme? Et si le vœu général le maintient au pouvoir après l'y avoir porté, l'Assemblée , qui tient entre ses mains les destinées de la révision, les entravera-t-elle dans l'unique but de traverser les vœux de l'opinion? D'ailleurs, à côté des chances de réélection du Président, l'Assemblée devrait se préoccuper de sa propre réélection, de son influence sur le corps électoral, de la reconnaissance ou de l'irritation qu'elle s'attirera, suivant qu'elle se sera opposée aveujjlément ou qu'elle aura correspondu aux aspirations de la France. Il dépend d'elle de diriger les événements, de pourvoir aux éventualités et de guider le peuple dans les voies légales où elle pourra enfermer et contraindre l'ambition du Président; tout au coniraire, l'avenir lui échappera, et elle livrera la France à tous les hasards, soit qu'en refusant la révision elle maintienne le pays sous le joug de cette Constitution imparfaite, soit que le Président et le peuple s'en affranchissent par l'illégalité et la violence.
Ces considérations élevées, présentées avec franchise, avec probité et non sans ménagements, auraient imprimé aux débats une allure moins capricieuse, si, au lieu de clore la discussion, elles avaient eu la bonne fortune de l'inaugurer. Il semblait qu'elle commençât, tant le dernier orateur en avait touché les points sensibles! Mais la gauche, inquiète, se hâta de réclamer la clôture, et, sans tenir compte des amendements et spécialement de celui de M. Larabit qui demandait uniquement la révision de
Tarticle 45, le président mit aux voix la proposition de la Commission. Le scrutin eut lieu à la tribune, sur appel nominal. Un seul incident en marqua le cours : en déposant son bulletin de vote contre la révision, le prince Pierre Bonaparte cria : Vive la République! Les représentants de gauche poussèrent trois fois le même cri lorsque, une heure et demie après l'ouverture du scrutin, le résultat en fut proclamé. C'était en effet une victoire pour la République.
Il y avait 724 votants : la majorité constitutionnelle des trois quarts serait donc de 543. La révision obtint 446 voix. Ce chiffre témoignait de l'union de la droite dans les mêmes vœux et reproduisait celui de la majorité ordinaire. Quelques noms d'orléanistes s'en étaient seuls détachés : MM. Thiers, Changarnier, de Rémusat, Piscatory, Hernoux, de Mornay, Jules de Lasteyrie, Creton, Roger (du Nord), avaient voté avec la gauche et l'extrême gauche qui réunissaient 278 voix. Il s'en fallait de 97 voix que la majorité des trois quarts fût atteinte (14-19 juillet)'.
VII. — Restaient les pétitions. MM. Charras et Baze (21 juillet) dénoncèrent les manœuvres administratives, les réunions de préfets, le rôle des juges de paix et des maires : des pièces confidentielles parvenues entre leurs mains {supra, 544) ne laissaient pas au ministre de l'intérieur le moyen de nier ou de se défendre avec succès. Lamoricière se jeta , lui aussi, dans le débat : c'est ce pétitionnement inconstitutionnel qui l'avait, disait-il, détourné de voter la révision; il craignait que certaines gens, s'appuyant de cette escorte de pétitions, ne cherchassent à
* La majorité des deux tiers eût été de 482 voix; il s'en fallait encore de 36.
imposer un maître à la France. « Un maître, nous qui défendons la République, nous n'en voulons pas, et vous, messieurs, qui voulez la monarchie, ce maître, vous ne le trouveriez pas digne de la France. Eh bien, ce que je veux vous dire, c'est ceci : En présence de cette tentative d'usurpation, les hommes qui ont défendu la société, qui ont défendu la liberté contre le despotisme de la rue, ces hommes-là se réuniraient encore, et, appuyés sur cette Assemblée qui s'est engagée à défendre la Constitution, ces hommes, avec l'aide de Dieu, assureraient le triomphe de la loi.»
M. Baze revenait avec obstination sur les irrégularités du pétitionnement dirigé, disait-il, contre l'indépendance de l'Assemblée. « Qu'on ose monter à cette tribune! J'aime la franchise dans les actes; j'aime mieux des ennemis qui se montrent à découvert que ceux qui viennent à la tribune faire des protestations de respect pour les lois et qui les sapent par-dessous main. Qu'on monte à la tribune et qu'on nous dise : Ministres de Napoléon Bonaparte, voilà notre mandat : nous sommes un ministère pour faire la prorogation, pour la faire au moyen du pétitionnement, pour y pousser par la presse, par la presse soldée, subventionnée par le ministère de l'intérieur; je le prouverai. Nous sommes un ministère non du pays, mais d'un homme. »
Léon Faucher put se défendre avec avantage sur la question de cette presse subventionnée; mais les griefs principaux demeuraient, et, au lieu de présenter ses actes comme un droit du gouvernement, il se réfugia dans une argumentation de détail qui ne répondait à rien.
M. Baze avait proposé l'ordre du jour suivant : « L'Assemblée nationale, tout en regrettant que, dans un grand nombre de localités, l'administration, contrairement à ses devoirs, ait usé dé son influence pour exciter les citoyens au pétitionnement, ordonne le dépôt au bureau
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des renseignements. » M. Larabit proposa de mettre : « dans quelques localités » ; M. Baze se rallia à l'amendement, et l'Assemblée vota ce blâme par 327 voix contre 314. Comme au scrutin du 11 mai 1849, beaucoup de représentants de la droite s'étaient abstenus ou avaient quitté la salle avant le vote; légitimistes et orléanistes se trouvèrent mêlés dans les rangs de la gaucbe.
Ainsi se termina cette première campagne en faveur de la révision : on se promettait de la reprendre en novembre. Les pétitions continuèrent à affluer sur le bureau de l'Assemblée, protestation obstinée contre la résolution contraire. Mais ne fléchirait-elle pas un jour? La loi du 31 mai ramenée à des termes plus modérés; les représentants du peuple échangeant contre l'air libre de leurs déparlements l'atmosphère fiévreuse et viciée de l'Assemblée ; le programme de la révision réduit à quelques points déterminés au lieu d'être celui d'une révolution : avec ces trois conditions, la révision soumise une seconde fois à l'Assemblée n'y rencontrerait-elle pas des chances de succès? Vain espoir! Les deux partis qui se disputaient la France connaissaient leur force. L'un comptait sur son inflexible résistance pour paralyser tout essai de révision, et, fier de l'or/janisation qui lui avait donné la victoire en mars et en avril 1850, y puisait la certitude d'un triomphe définitif en 1852. L'autre, mieux servi peut-être par le refus de la révision qu'il ne l'eût été par la révision elle-même, cherchait dans les impatiences de l'opinion publique la justification des siennes.
Quelques jours après ces débats, Ch. Delescluze, comme s'il se sentait déjà maître de l'avenir, disposait le scrutin solennel d'où sortirait un nouveau président de la République. Dans la première quinzaine d'octobre, les démocrates de chaque canton devaient se réunir, nonseulement pour discuter et débattre le choix d'un candidat, mais pour dresser le cahier des réformes politiques
et sociales que ce candidat serait invité à proposer. Dans la seconde quinzaine, les commissaires nommés par les réunions cantonales, un pour chaque canton, se rendraient au chef-lieu du département pour faire le dépouillement des votes et des cahiers cantonaux, et nommer un commissaire qui représenterait le département au conclave central. Ce conclave, dont la réunion devait avoir lieu à Paris dans la première quinzaine de novembre, n'aurait qu'à proclamer le résultat des votes des 86 départements, en attribuant à chaque département autant de suffrages qu'il compterait de fois 50,000 habitants; ce serait donc un total de 720 voix , représentées par 86 commissaires, et le citoyen qui réunirait 361 voix au moins serait proclamé le candidat définitif de la démocratie pour l'élection présidentielle de 1852. Enfin, ce conclave démocratique résumerait les cahiers des 86 départements, ce qui assurerait l'unité d'action et de programme pour 1852.
L'attention scrupuleuse de Delescluze n'avait pas dédaigné de régler la question des frais : chaque canton devait défrayer celui de ses membres qu'il enverrait au chef-lieu et verser en outre une somme de cent francs qui servirait à payer les dépenses de voyage et de séjour des commissaires départementaux à Paris; l'excédant , mis à la disposition du conclave central , serait employé à couvrir les dépenses que nécessiterait la propagande de la candidature. ( Voix du proscrit, août 1851.)
Le succès ne semblait pas douteux : « Que M. Bonaparte en prenne donc son parti, il n'a plus que deux cent QUARANTE JOURS à trôner à l'Elysée... Quand son oncle, qui le valait bien, revint en 1815, il ne garda le pouvoir que cent jours; peut-il donc se plaindre, lui, quand huit mois entiers le séparent du Waterloo électoral qui terminera sa vie politique? C'est le 8 mai 1852, a minuit,
qu'expirera la fortune présidentielle de m. Bonaparte! n
Ainsi prophétisait Ch. Delescluze : nous allons voir dans le livre suivant les précautions que prenait Louis Bonaparte pour détourner cet augure.
LA CRISE 21 juillet-ler décembre 1851.
Sommaire. — Changements dans l'état-major de l'armée de Paris avant et après la révision : Saint- Arnaud et Magnan; brochure sur la révision imprimée en août, mais non publiée; préoccupations militaires de Louis Bonaparte. — Léon Faucher veut ranimer les travaux publics en province et à Paris; vote de divers crédits; MM. Emile Aufjier et Alexandre Dumas fils ; voyage de Léon Faucher à Londres. — Préparatifs pour un coup d'Etat immédiat ; MM. de Momy, de Persigny et Fleury; rapprochement de M. de Morny et de Louis Bonaparte. — Projets pour le 17 septembre; MM. Carlier et Rouher; candidature du prince de Joinville ; 178 arrestations à Paris; troubles de l'Ardèche. — Le général Randon, ministre de la guerre; hésitations, dégoûts de Saint-Arnaud; il refuse son concours pour le 17 septembre; Renault de même. — Sécurité de Léon Faucher; article du Constitutionnel; Louis-Napoléon se déclare c»ntre la loi du 31 mai; retraite du ministère (14 octobre). — M. Billault. — Le ministère du 26 octobre; M. de Mavtpas ; circulaire de Saint-Arnaud. — Le message demande l'abrogation de la loi du 31 mai ; rejet de l'urgence; proposition des questeurs; ordres secrets du gé«éral Magnan; maladresse de la gauche. — La Commission conclut au rejet de la proposition d'abrogation de la loi du 31 mai ; M. de Vati mesnil; Michel (de Bourges); pitoyable attitude des ministres; la k> est maintenue à deux voix de majorité ; la loi municipale. — La pi-oposition des questeurs; les ministres devant la Commission; contradictions; l'Assemblée et le Président. — Témérité aveugle de l'extrême gauche ; bon sens de Charras ; Michel (de Bourges) ; on empêche M. Thiers de parler; question posée par Bedeau, réponse de Saint- Arnaud; vote : la proposition des questeurs est rejetée (17 novembre). — Composition de l'armée de Paris; modifications dans l'état-major et dans les régiments; le colonel Degardarens de Boisse; troupes venant do Rome et d'Afrique; camaraderie militaire ; désavantages des anciens généraux vis-à-vis des nouveaux. — Revues à Saint-Gloud et au Champ de Mars; allocution du Président à
600 officiers de l'armée de Paris; celle du général Magnan. — La garde nationale : Vieyra nommé chef d'état-major; le général Perrot, démissionnaire, est remplacé par le général de Lawœstine. — Retour à l'Assemblée; efforts en faveur d'une modification de la loi électorale; indifférence de l'Elysée; allocution de Louis Bonaparte aux exposants de Londres. — La brochure la Révision de la Constitution est enfin publiée et distribuée; mutation de préfets ; la veille d'Austerlltz.
I. — Quelques jours avant la discussion de la révision, Louis-Napoléon avait annoncé lui-même au général Saint-Arnaud qu'il venait de Télever au grade de général de division (1" juillet). La nomination parut au Moniteur le 15, el, le même jour, un grave changement se produisait dans le commandement de l'armée de Paris. On se souvient qu'il était échu, le JO janvier, au général Baraguey d Hilliers; mais, des bruits de coup d'Etat ayant alors circulé dans l'entourage du prince, le nouveau commandant avait exprimé un refus de concours, conforme, du reste, aux loyales déclaratioAs de son ordre du jour. Tant que sa présence et son nom furent utiles pour déguiser les vrais desseins de l'Érysée, on le supporta, mais avec le ferme dessein de le remplacer à l'occasion. Le général de Gastellane, qui commandait la division de Lyon avec une autocratie à laquelle les singularités de son caractère ajoutaient quelques ridicules, avait paru l'homme nécessaire ; mais il se trouva que ce militaire un peu fantasque avait souci de son honneur : il fallut chercher ailleurs.
On s'avisa alors d'un général besoigneux, chargé de famille et de dettes et trop amoureux d'une vie large et facile pour connaître les scrupules politiques. Déjà, en 1840, lors de l'affaire de Boulogne, Magnan avait dû se justifier d'avoir gardé pour lui ou dénoncé trop tard les offres qui lui avaient été faites de la part du prince Louis. Sa carrière avait été interrompue par quelques incidents ;
il n'en était pas moins un officier brillant, exclusivement militaire, et s'était distingué à Lyon, dans la répression de l'émeute de juin 1849. Il détenait à Strasbourg l'un des grands commandements militaires créés par le décret du 12 février 1850. La faveur qui l'avait accueilli lui valut le commandement de l'armée de Paris, en remplacement du général Baraguey d'Hilliers. On savait déjà qu'il s'engagerait avec prudence, comme en 1840, n)ais que, pour peu que le succès devînt certain, il s'engagerait à fond. C'était le 14 juillet; le lendemain s'ouvraient les débats de la révision. Si l'on craignait des troubles, la précaution fut inutile, on l'a vu. Quelques jours après (23 juillet), Saint-Arnaud était rappelé à Paris pour recevoir le commandement d'une division en remplacement du général Guillabert, contre lequel on n'avait aucun grief, sinon qu'il occupait une place destinée à une autre. Le quartier général de Magnan était aux Tuileries, celui de Saint- Arnaud à l'Ecole militaire.
A ces mesures, qu'il est difficile, lorsqu'on tient compte des dates, de ne pas considérer comme des précautions de défense qui préludent à l'attaque, Louis-Napoléon en ajouta une d'un tout autre genre, et dont le public n'eut pas confidence. Tandis que l'Assemblée se partageait entre la République et la monarchie, tandis qu'au nom du Président, M. Baroche demandait l'amélioration de la Constitution par les voies légales, et déclarait qu'il ne voulait pas plus d'une restauration impériale que de toute autre, le Président, qui songeait à soi sans se soucier des engagements de son ministre, traçait lui-même le plan de la révision qu'il offrait à la France. Il ne s'agissait plus de l'article 45, ou de la rééligibilité du Président, ou de la Constitution de 1848, mais du rétablissement pur et simple des constitutions de l'an VIII et de l'an XII. Le système représentatif au lieu du système parlementaire ; les Assemblées contrôlant, modérant le pouvoir, mais ne le
dirigeant pas; les ministres dépendant du souverain et non de la mobile faveur des parlements; l'esprit de suite s'introduisant dans le gouvernement avec des ministres plus préoccupés de l'action que de la parole, et apportant dans nos relations extérieures, comme dans les réformes nécessaires du dedans, une continuité logique et féconde : tels étaient les traits principaux de cette étude qui faisait habilement ressortir les défauts du régime parlementaire pour organiser le système opposé.
Rédigée en majeure partie par le prince, confiée pour plus de mystère aux soins et à la responsabilité de M. Granier de Cassagnac, cette brochure fut composée et tirée dans la première quinzaine d'août à quarante mille exemplaires. Mais elle ne fut pas publiée immédiatement. Manifeste d'un coup d'État, préface d'une révolution, c'était le programme du lendemain ; il fallait qu'elle ne parût que la veille.
Louis-Napoléon s'intéressait de plus en plus à l'administration de l'armée : situation des officiers, distribution des grades , changement de garnison , tous ces menus détails, il les accommodait à ses desseins. Cependant, les revues qu'il avait passées dans ces derniers mois avaient été silencieuses : plus l'événement approchait, plus il affectait de prudence. Depuis le rejet de la dotation, l'économie était devenue une nécessité : aussi, plus de cris dans les rangs, plus de Champagne sur le terrain des manœuvres, plus de voyages dans les départements. Il régnait chez le prince comme autour de sa personne une sorte de recueillement avant l'action, qui trompait ses adversaires. Le délabrement de ses finances était notoire : le Siècle annonçait que des jeux de Bourse l'avaient achevé, et qu'une amie du prince, miss How^ard, amie et créancière, était repartie pour Londres, où elle allait cacher sa ruine. Dans le procès en diffamation qui s'ensuivit pour le Siècle, à une question que le président lui
adressait sur les bruits de coup d'Etat, M. Baze, si soupçonneux d'ordinaire , répondit qu'on se préoccupait moins maintenant de coup d'Etat, qu'on ne le craignait plus, que le succès en était impossible, et M. Suin, avocat général, rappelait, suivant son usage, et le serment du prince et les déclarations qu'il avait faites devant la prison de Ham.
Quant à Léon Faucher , les débats sur la révision avaient déçu son attente, mais sans le décourager. Comme il jugeait la révision nécessaire, il ne doutait pas qu'elle ne se fît, et le scrutin du 19 juillet lui semblait moins une défaite qu'un ajournement. Le pétitionnement n'était pas suspendu : en face de la minorité constitutionnellement souveraine, il élevait une protestation chaque jour grandissante destinée à seconder la majorité parlementaire et à ébranler un jour, comme par la force de sa masse, les résistances républicaines. L'intrépide coufiance de Léon Faucher ne s'effrayait ni des menaces de la démagogie, ni des prétentions du césarisme : contre l'une , il coalisait le suffrage universel qu'elle se glorifiait de diriger; quant à l'autre, couronner légalement son ambition, n'était-ce pas une manière d'en avoir raison?
Une chose pourtant l'inquiétait : c'est que, par suite de l'état de souffrance dans lequel se trouvaient le commerce et l'industrie, l'excès de la misère n'engendrât des plaintes qui grossiraient en tempête populaire et qu'exploiterait une usurpation impatiente de la démagogie ou du pouvoir. Pour tourner cet écueil, Léon Faucher voulut multiplier les chantiers de travail. L'iVssemblée s'associa à ce vœu. Elle vota six millions pour la terminaison des travaux du chemin de fer de Lyon à Avignon ; le même jour, elle autorisa la ville de Paris à émettre un emprunt de cinquante millions en obligations remboursables en vingt années par voie de
tirage au sort et garanties par la surtaxe d'octroi pendant le même temps. Cet emprunt était destiné à faciliter le prolongement de la rue de Rivoli de l'Oratoire du Louvre à l'Hôtel de ville et la construction des Halles centrales. L'année précédente, le 19 août, une circulaire ministérielle avait recommandé aux préfets de n'autoriser aucune construction qui ne fût impérieusement nécessaire : le 10 août 1851, Léon Faucher les encouragea au contraire à suivre l'exemple de Paris pour les villes qui auraient des revenus libres ou qui pourraient recourir au crédit. « Il faut, écrivait-il, traverser la crise sans troubles : occuper le pays, c'est le rassurer. » Malheureusement, presque tous les départements se trouvaient grevés de charges anciennes, de travaux entrepris et non terminés,, d'emprunts ; la circulaire de Léon Faucher n'obtint que des réponses en général peu satisfaisantes.
Léon Faucher n'était pas seidement un économiste érudit, convaincu, novateur; c'était un esprit très-orné, très-ouvert, et qui, à défaut de compétence spéciale dans les arts, les aimait et ressentait un noble orgueil à les protéger. La publication des dessins recueillis avec tant de peine et de scrupule par M. Louis Perret dans les catacombes de Rome; la reprise des fouilles commencées par M. Botta sur l'emplacement de Ninive et suspendues en 1848 par la suppression du consulat français de Mossoul ; l'exploration scientifique et artistique de la Mésopotamie et de la Médie ; les travaux de déblayement du Sérapeum à Memphis confiés à M. Mariette : ces diverses entreprises, aussi précieuses à l'histoire de l'art qu'à l'honneur scientifique de la France, furent l'occasion de demandes de crédits que l'Assemblée s'empressa d'accorder ' .
* Un peu plus tard (12 octobre), Léon Faucher fonda un prix à Académie française en faveur de la comédie en vers qui joindrait un
Aussitôt qu'elle se fut prorogée, Léon Faucher partit pour Londres où l'appelait la première exposition universelle de l'industrie. Mais quelque intéressant que fût pour lui le spectacle de l'industrie française, si glorieuse malgré l'étroit espace dans lequel la jalousie de l'Angleterre l'avait enfermée , le meilleur souvenir qu'il rapporta d'outre-mer fut celui de lord Palmerston s'empressant de lui exprimer ses vœux personnels pour le succès de Louis Bonaparte. Il ignorait que son absence contribuait à précipiter le dénoûment.
IL — En effet, cette brochure dont nous avons parlé et les changements dans l'état-major étaient le signal d'une action prochaine. De même que, l'année précédente, Louis-Napoléon avait cru le temps de la prorogation favorable sinon à un coup de main qui eût été prématuré, du moins à un soulèvement d'opinion, c'était encore, en 1851, pendant les vacances de l'Assemblée qu'il voulait procéder à l'accomplissement de ses desseins contre elle. Dans l'Assemblée même, sans avoir la majorité, il comptait assez de partisans pour entraver l'ancienne majorité ; dans l'armée, il avait des généraux; dans l'opinion, la lassitude des agitations parlementaires et les divisions persistantes des monarchistes ramenaient par nécessité vers le détenteur actuel du pouvoir les esprits qui, par goût, en seraient restés éloignés. Devait -il attendre l'échéance de 1852, et, faute d'une révision qui le rendît rééligible, se retirer comme Cavaignac? Pouvait-il partager
grand méiite dramatique à un mérite de moralité. Gabrielle , de M. Emile Augier, obtint ce prix. — Par contre, malgré l'intérêt qu'y portaient M. de Morny et le Président de la République, il interdit l'accès de ^a scène à la Daine aux camélias, de M. Alexandre Dumas fils. Trois jours après le coup d'Etat, M. de Morny, ministre de l'intérieur, leva la défense. L'auteur lui dédia son œuvre.
les illusions de Léon Faucher sur la possibilité de la révision par l'Assemblée? Fallait-il enfin, comme MM. Léon Faucher, Dupin , Laboulaye, etc., se contenter d'un' demi-coup d'Etat qui arrogerait à l'Assemblée , représentée par sa majorité réelle, la faculté de révision ou tout au moins celle d'appeler au peuple de ses décisions? Mais ce moyen même, qui laissait quelque espoir d'une solution pratique et raisonnable, n'en aboutissait pas moins à violer la Constitution. S'il devait s'y résigner, plutôt que de risquer un dénoûment bâtard et qui en appellerait un second, Louis Bonaparte aimait mieux renoncer à la Constitution, briser d'un coup tous ses rouages et y substituer en bloc l'idéal gouvernement de ses rêves, l'Empire et ses institutions.
Il avait alors auprès de lui trois hommes qui, entre ses autres partisans intimes, méritent plus d'attention, à cause de la part directe qu'ils eurent aux résolutions prochaines : MM. de Morny, de Persigny et Fleury.
Ce n'est ni une révélation ni un scandale de rappeler que M. de Morny passait pour frère utérin de Louis Bonaparte : jusqu'à ce que l'Empereur l'eût fait duc, il porta dans ses armes un hortensia accompagné de la barre de bâtardise. Ce Beauharnais était devenu, sous Louis-Philippe, le protégé de la famille d'Orléans. Après quelques rapides campagnes en Afrique, il en revint capitaine : c'était assez pour son ambition militaire, et, tandis que ses jeunes contemporains, les Bedeau, les Lamoricière et tant d'autres, s'attachaient à l'œuvre de la conquête avec d'autant plus d'ardeur qu'il y fallait plus de dévouement, le jeune de Morny inaugura à Paris le dandysme politique, les goûts et les habitudes de sportsman et une légèreté de mœurs qui rappelait le sans façon de celles du dix-huitième siècle. Homme de bourse, de turf et de boudoir, M. de Mornv devint député ministériel; mais, bien que rangé sous le drapeau de M. Guizot et de la cour, il ne
se refusait pas certaines fantaisies libérales qui, sans le jeter dans l'opposition, pouvaient le signaler comme un homme de ressource et de progrès. Il n'était ni écrivain ni orateur, et l'amour du plaisir ne lui laissait ni le temps ni la force de volonté nécessaires pour le devenir; il se croyait d'ailleurs assez gentilhomme pour dédaigner ces talents bourgeois, et se contentait de cette netteté et de cette précision que donne la pratique des affaires et qui s'accommodent d'une brièveté qui n'exige pas de travail. En 1848, il s'était tenu à l'écart; le 13 mai 1849, il fut élu par le Puy-de-Dôme à l'Assemblée législative, où quelques interruptions révélèrent seules sa présence.
M. Fialin de Persigny, élu à la même époque, mais dans deux départements, le Nord et la Loire, était entré à l'Assemblée moins pour en faire partie que pour n'en pas être absent. Son œuvre, à lui, ne s'accomplissait ni à la tribune, ni dans les bureaux : c'était un spectateur qui étudiait le terrain en vue d'une action qu'il avait toujours en tète , en attendant le moment favorable pour la réaliser. Il brûlait pour le bonapartisme et l'Empire d'une ardeur qu'un descendant ou un héritier de Napoléon n'aurait pu ressentir plus vive; il en voulait le triomphe sans délai, sans compromis; il y travaillait sans s'inquiéter de son propre rôle, prêt à la tâche la plus modeste, la plus obscure ou la plus impopulaire, s'il la croyait utile à la cause; enfin, non moins dévoué à la personne du prince Louis.
Le commandant Fleury, ami d'hier, s'était attaché au Président comme un soldat de fortune s'attache à son chef, pour faire campagne, sans être indifférent aux profits. Il n'admettait ni hésitation, ni demi-mesures; il se livrait, mais sous la condition qu'on réussît, et n'aurait pas plus souffert des tergiversations chez ses complices qu'il n'en eût, au moment d'une charge, toléré chez ses soldats. Nommé lieutenant-colonel au 8' chasseurs depuis quel-
ques jours, à la suite de l'expédition de Kabylie, il avait rendu au prince un grand service en lui découviant le général qui conduirait la campagne suprême ; mais c'en était un autre que de lui procurer pour ce moment critique le concours d'un homme avisé, décidé à outrance et intelligent comme lui.
De ces trois hommes, M. de Morny était le plus en vue et le moins dévoué. Il s'était longtemps méfié de l'esprit téméraire de Louis Bonaparte; car, non plus que le colonel Fleury, il ne se souciait de compromettre dans une aventure ridicule ses espérances d'avenir. Lorsqu'il se convertit à la nécessité d'un coup d'Etat, il voulut y avoir la main, pour détourner soi-même les mauvaises chances et exploiter les bonnes. M. de Flahaut, dit-on, servit d'intermédiaire pour le rapprocher de Louis Bonaparte. Sous des masques différents, il y avait entre eux bien des ressemblances : tous deux fatalistes comme des joueurs, étrangers à tout sentiment moral, sinon pour s'en servir; l'un plus capable d'initiative et de persévérance, mais étreignant ses desseins mollement et comme en rêve; l'autre impatient et se lassant vite, mais sagace, clairvoyant et, de son premier élan, courant au but avec impétuosité; tous deux, enfin, complètement indifférents sur les moyens, sauf que Louis Bonaparte les oublie ou les dispose avec négligence, tandis que M. de Morny s'y complaît, les recherche et les utilise avec art. Curieux spectacle que celui de ces deux hommes que la nature a rapprochés par le sang et qui, après avoir vécu quarante ans séparés, se trouvent réunis par les événements, coalisant à la poursuite d'une même œuvre deux intelligences différentes qui se complètent l'une par l'autre.
L'Assemblée était en vacances , Léon Faucher à Londres, MM. Baroche , de Crouseilhes , Magne et Fould en villégiature : il en résultait au centre du gou-
vernement une sorte de solitude favorable à l'élaboration d'un plan d'action. Ce plan se réduisait à quelques points principaux : arrestation des membres de la commission de permanence; publication de proclamations plus ou moins complètement rédigées depuis le 18 janvier; l'état de siège dans quelques grandes villes. Carlier avait étudié les détails d'exécution; M. Rouher avait rédigé les décrets; ce coup d'Etat était fixé au 17 septembre. C'était au cbàteau de Saint-CIoud, naguère témoin du 18 brumaire, que MM. de Persigny, de Morny, Rouher et Carlier s'entretenaient de ces projets avec le Président de la République.
Il croyait devoir se hâter. L'année précédente, cinquante-deux conseils généraux avaient demandé la révision de la Constitution; cette année, soixante-dix-huit la demandaient. Le National épluchait leurs délibérations : il rappelait qu'ils avaient été élus immédiatement après l'insurrection de juin 1848, à une époque de réaction furieuse contre la République ; il contestait qu'il sreprésentassent les vœux de la nation. Leurs votes n'en allaient pas moins au-devant du prince : c'était assez pour l'exciter à les satisfaire. S'il ne répondait pas à leur appel, un autre candidat monarchique n'aliait-il pas se mettre sur les rangs?
Déjà l'on prononçait un nom. Depuis longtemps populaire dans la marine et dans la nation, d'indiscrètes publications avaient fait au prince de Join ville une réputation de sagacité politique et de libéralisme. C'était en partie contre lui, en tous cas à l'occasion de sa candidature, qu'avait été brusquement proposée, délibérée et votée, le 26 mai 1848, la loi de bannissement contre la famille d'Orléans ^ cette loi, la proposition Creton en demandait l'abolition. Si l'Assemblée se décidait une fois à ne pas l'ajourner, ne réussirait-elle pas à la voter? 11 faut reconnaître que l'attitude de la famille d'Orléans n'était de
nature ni à décourager, ni à enhardir les partisans de cette candidature un peu étrange. A l'occasion du premier anniversaire de la mort du roi Louis-Philippe, un certain nombre de Français s'étaient rendus à Glaremont, et parmi eux MM. Guizot, Dumon et Duchâtel. La Reine ne s'expliqua pas, le prince de Joinville se déroba, et M. le duc de Nemours déclara que son frère n'était pas candidat, mais qu'il ne désavouerait pas ses amis.
Ces menaces n'étaient guère sérieuses, mais, dans l'état d'incertitude où s'agitait la France, elles pouvaient le devenir. Carlier hâta les préparatifs, multiplia les instructions, glissa sous main des confidences ; puis, comme il n'aimait pas faire les choses simplement, il vida tout à coup la prison de Mazas des détenus qu'elle renfermait : les journaux républicains s'écrièrent qu'un coup d'État était proche, et qu'on préparait Mazas pour y recevoir des prisonniers politiques. Sur ces entrefaites, deux jours durant, on procéda à Paris à cent soixante-dix-huit arrestations, spécialement d'Allemands ; dans le nombre, il y avait quelques Français : un sieur Marchais, ancien commissaire du Gouvernement provisoire dans l'Indre-et- Loire; Ernest Anthoine et Dalican, l'un collaborateur, l'autre administrateur de la Voix du proscrit, dont le dernier numéro fut saisi. Des perquisitions se firent de toutes parts. Tout ce tapage de police était destiné à masquer d'autres menées, lesquelles s'abriteraient plus aisément derrière celles qu'on signalait à l'opinion. Après quelques jours , vingt-sept personnes seulement furent maintenues en prison; mais un arrêté pris de concert entre Carlier et Léon Faucher , complice innocent du préfet de police, astreignit les étrangers qui voudraient résider en France à prendre un permis de séjour.
En même temps, des troubles graves éclataient dans l'Ardèche. C'est de là, on s'en souvient, que, dans les plans d'Alphonse Gent , devait partir le signal de l'insur-
rection du Sud-Est'. On en crut l'heure venue : dans une émeute populaire, à Largentière, des gendarmes furent attaqués, blessés ou tués. Le préfet de TArdèche et les préfets voisins demandèrent la mise en état de siège du département. Sur la proposition de Léon Faucher, le Président l'établit par arrêté du 12 septembre. Émue et des bruits de coup d'État qui circulaient partout avec la plus singulière licence et de cette mise en état de siège d'un département, que le Président ordonnait d'office en l'absence de l'Assemblée, la commission de permanence appela Léon Faucher auprès d'elle ; ses explications calmèrent les appréhensions.
Cependant, pour ce coup d'État annoncé, préparé, presque public, l'un des instruments indispensables manquait encore : un ministre de la guerre. Le général Randon, qui l'était alors, s'était plus d'une fois étonné de la faveur qu'il rencontrait auprès du prince Louis. En 1849, commandant de la troisième division militaire avec cinq départements sous ses ordres , il s'était vu offrir le commandement de l'armée d'occupation de Rome : il avait refusé, alléguant qu'il était protestant. Après le 31 octobre, on lui avait offert l'ambassade de Vienne : il avait refusé encore , alléguant son incompétence en diplomatie. En novembre 1850, on lui avait proposé le ministère de la guerre en l'invitant à signer la révocalion de Changamier : troisième refus. Enfin , après que cette
* M. (îent et ses coaccusés comparurent devant le conseil de guerre de Lyon; les débats durèrent du 5 au 28 août (1851). Bien que la Voix du proscrit elle-même eût rendu justice à l'impartialité avec laquelle le colonel Courand avait dirigé les audiences, les avocats désertèrent la barre au moment de plaider, comme ils avaient fait à Versailles en novembre 1849. Cette décision subite coïncida avec l'arrivée de Paris de M. Crémieux. Gent, Ode et Longomasino furent condamnés à la déportation. Michel (de Bourges), l'un des défenseurs, fut frappé d'une suspension de trois mois par le conseil de l'ordre du barreau de Bourges (18 octobre 1851).
destitution avait été contre-signée par le général Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, il avait consenti, sur une lettre pressante de Louis -Napoléon, à entrer dans le cabinet intérimaire du 24 janvier; il était resté dans celui du 1 1 avril. Bien qu'il se renfermât dans les choses de son métier et qu'il évitât la politique, il avait été amené à tolérer quelques compromis dont il devinait la portée , mais qu'il n'avait pas eu la fermeté de repousser parce qu'ils n'étaient pas directement contraires aux règlements et à son devoir.
M. de Morny, dans ces derniers jours , le recherchait, le flattait, voulait l'attirer chez madame Lehon, où se tenaient les conciliabules : Randon ne se prêta pas aux confidences et n'en reçut pas. Aux discours de M. de Morny, il opposait le calme de la capitale et des esprits, il rappelait naïvement l'anathème que le prince avait prononcé à l'avance contre celui des deux pouvoirs qui s'écarterait de la Constitution. Et quel ne serait pas l'embarras du ministre, qui, chargé de maintenir la discipline dans l'armée , devrait tenir aux troupes un langage contraire! Enfin, comme on insistait, il déclara à son interlocuteur que si cette entreprise devait se poursuivre, il prierait le Président d'accepter sa démission du ministère et de le renvoyer en Algérie.
On s'attendait bien à sa réponse ; aussi avait -on compté sur un autre. Saint- Arnaud était arrivé à Paris le 16 août, venant directement de Gonstantine. Mandé aussitôt à l'Elysée, le vainqueur des Ka])yles, choyé, caressé par le prince, avait obtenu à grand'peine un congé de quelques jours. Dès le 6 septembre, il était de retour à Paris : on lui parlait d'être ministre vers la fin du mois. Sa nature fiévreuse, impatiente; certaine appréhension d'une oeuvre qu'il entrevoyait sans se la définir encore; l'incertitude de l'avenir remplaçant tout à coup les perspectives d'honneurs paisibles que lui
réservait l'Afrique, jetaient dans son âme des dégoûts et des regrets : « Je voudrais bien, écrivait-il, n'être pas parti d'Afrique; plus je vais, plus je m'enfonce dans des regrets qui ne sont pas moins vifs pour être stériles. »
La confidence complète arriva enfin (9-11 septembre). Mais, soit qu'il ne fût pas suffisamment préparé, soit qu'il n'aperçût pas d'ennemis saisissables à combattre dans ces représentants disséminés par toute la France, soit aussi qu'il mesurât la responsabilité qui s'accumulerait sur lui-même tandis que les conspirateurs civils la porteraient plus légère ou sauraient s'en affranchir, il refusa son concours ou tout au moins présenta ses objections avec une conviction qui équivalait à un refus. Or, d'après la théorie en cours , c'était le ministre de la guerre qui devait être la cheville ouvrière du complot; l'armée, quelles que fussent d'ailleurs ses dispositions pour le prince , était pour ainsi dire déchargée de responsabilité en vertu du principe de l'obéissance passive. Dès que le futur ministre de la guerre, celui qui devait donner les ordres destinés à se répandre dans tous les rangs de la hiérarchie militaire , ne prononçait pas la parole suprême d'adhésion, il ne restait plus qu'à ajourner le coup d'Etat. Avant de s'y résigner, on fit venir à Paris le général Renault, commandant de la 13° division militaire et qui, élevé récemment au grade de général de division , avait commandé longtemps une brigade de l'armée de Paris. On lui donna huit jours pour se préparer, mais il jugea le délai trop court et s'excusa.
On chercha donc un terrain de lutte pour là rentrée de l'Assemblée. Tout à coup, le Constitutionnel, renouvelant ses*déclarations du 15 mai précédent, demanda nettement l'abrogation de la loi du 31 mai. Léon Faucher, à qui le Président venait de conférer spontanément la croix de commandeur de la Légion d'honneur, vivait dans une sécurité parfaite. Il venait de visiter les cathédrales
de Sens, d'Auxerre, de Vézelay, pour constater par ses yeux l'urgence des réparations à ordonner; à Reims, au milieu de ses électeurs , il s'écriait : « La France est majeure, et aucun obstacle ne peut arrêter ni aucun lien enchaîner sa volonté. » Il avait dédaigné naguère l'opinion du docteur Véron : cette fois, il comprit qu'il en fallait tenir compte. Au conseil des ministres, il demanda donc au prince si le Constitutionnel avait parlé de son chef ou sous une inspiration plus haute ; il l'invita à s'expliquer et à ne pas tenir ses ministres dans une demiconfiance. Carlier, bien qu'il fût plus avant dans les secrets de l'Elysée, ne parut pas moins surpris, et dénonça les périls qu'entraînerait l'abrogation de la loi du 31 mai; M. Baroche et le général Randon s'associèrent aux observations de Léon Faucher. MM. Fould et Rouher se montrèrent moins chatouilleux (11 octobre).
Louis-Napoléon promit de s'expliquer au prochain conseil qui devait avoir lieu le 14 octobre. Il le fit en effet et annonça sa résolution de proposer à l'Assemblée l'abrogation de la loi du 31 mai. Aussitôt, tous les ministres lui remirent leur démission. Au seul bruit du conflit, la rente baissa, la commission de permanence voulut sinon convoquer l'Assemblée , du moins rappeler à Paris les représentants : la Gazette de France exposa le programme du coup d'État (dissolution de l'Assemblée , appel à la nation, arrestations) tel qu'il fut accompli quarante jours plus tard. C'est à ce moment qu'en l'absence de M. Dupin, le général Bedeau, vice-président de l'Assemblée, prépara les ordres de réquisition de troupes qu'on trouva plus tard sur le bureau de M. Baze, questeur de l'Assemblée, lors de son arrestation.
III. — Mais l'heure du coup d'État n'avait pas encore sonné, et, plus on l'attendait, plus Louis-Napoléon tenait
à dérouter les soupçons. La crise ministérielle fut longue. Comme en janvier et en avril , on fit parader devant le public les noms les plus divers : Lamartine, que des sympathies fugitives avaient rattaché en apparence au Président; M. Emile de Girardin, prompt à s'offrir et qui restait toujours à mi-chemin de la Montagne et de l'Elysée; Odilon Barrot, qui , prévoyant qu'on abuserait de son nom, s'était enfui dans la Lozère; M. Victor Foucher, frère de madame Victor Hugo , auteur d'une brochure tirée à un nombre restreint d'exemplaires où il condamnait la loi du 31 mai, etc. La combinaison la plus sérieuse parut reposer quelques jours sur le nom de M. Billault. Gomme il avait échoué aux élections de mai 1849 et d'avril 1850 (l'ancien représentant de la Loire-Inférieure avait été candidat en Saône»et-Loire), il n'avait pris aucune part à la loi du 31 mai. Ses avances discrètes au socialisme lors de la discussion de la Constitution n'étaient pas de nature à déplaire au rêveur de Ham ; son talent oratoire et son expérience des affaires en pouvaient faire un digne adversaire à opposer aux partis monarchiques dont il avait déserté le drapeau. Mais suspect à M. de Persigny qui le considérait comme trop imbu de préjugés parlementaires, suspect à l'Assemblée qui ne savait dans quel camp le ranger, il chercha vainement des collègues qui s'associassent à sa fortune, et renonça de lui-même à la mission qui lui avait été confiée.
Après dix jours d'attente, dix jours de lourde responsabilité pour les ministres démissionnaires et spécialement pour Léon Faucher qui dut, pendant cette courte période, demander encore la mise en état de siège de deux départements, le Cher et la Nièvre, où avaient éclaté des troubles, le Moniteur du 27 octobre publia les noms des nouveaux ministres.
MM. Gorbin , procureur général à Bourges; Blondel inspecteur général des finances; Leuillon de Thorigny
ancien avocat général; Xavier de Casabianca, avocat, reçurent les portefeuilles de la justice, des finances, de l'intérieur, de l'agriculture et du commerce. M. Gorbin, qui n'avait pas été consulté, n'accepta pas : il fut remplacé par M. Daviel, procureur général à la cour de Rouen. L'instruction publique fut rendue à M. Charles Giraud qui avait fait partie du ministère intérimaire; les travaux publics, à M. Lacrosse, ancien ministre du prince dans le cabinet du 20 décembre 1848. Le ministère des affaires étrangères échut au marquis de Turgot, petit-neveu de l'illustre économiste de ce nom. Capitaine dans la garde royale , il avait donné sa démission le jour de la publication des ordonnances de Juillet, ce qui lui valut un siège de pair de France. Son père , ancien lieutenant dans les gardes-françaises, était devenu, sous l'Empire, premier écuyer de la reine Hortense; le fils présidait le comité de pétitionnement révisionniste. Pour compléter cet ensemble un peu hétérogène, un littérateur érudit, neveu de Manuel, protégé de Déranger, ancien saintsimonien, ami de Jean Reynaud et de Pierre Leroux, naguère défenseur de l'un des accusés d'avril, plus récemment professeur applaudi aux facultés des lettres de Toulouse et d'Aix, Hippolyte Fortoul, reçut de l'auguste fantaisie du prince le ministère dont les matières lui étaient le plus étrangères, celui de la marine et des colonies. Aucun officier général de la marine n'avait-il consenti à courir les aventures, ou M. Hippolyte Fortoul avait "il donné de tels gages qu'il parût indispensable?
Tous ces hommes, les uns inconnus, les autres à demi obscurs, étaient destinés à ne pas laisser les ministères vacants plutôt qu'à les remplir et à masquer l'avènement du nouveau ministre de la guerre, le général de Saint- Arnaud, que nous connaissons déjà, et celui du nouveau préfet de police, M. de Maupas. On s'étonnera peut-être que Carlier, qui s'était montré dévoué au prince jusqu'à
s'associer à la tentative du 17 septembre, eût donné sa démission en même temps que les ministres; on supposera que cette démission était une feinte imaginée par le Président pour tromper ses adversaires , mais qu'en réalité Garlier restait initié à tous les secrets. Rien n'est moins vrai : la retraite de Garlier fut sincère , elle fut surtout sincèrement acceptée. On redoutait son indiscrétion et ses engagements avec les partis monarchiques qu'il s'agissait de surprendre. Passionné contre les républicains et les socialistes, Garlier eût dirigé le coup d'Etat contre eux et ménagé les monarchistes, qui, pour Louis Bonaparte, étaient des ennemis d'autant plus dangereux que l'opinion publique ne les aurait pas repoussés comme elle eût fait les démagogues.
Le successeur de Garlier, M. de Maupas, sous-préfet à Boulogne après l'avènement de Louis Bonaparte, plus tard préfet de l'Allier et de la Haute-Garonne , avait laissé dans ces divers postes le souvenir de mœurs élégantes plutôt que d'une haute capacité. Dans la Haute- . Garonne, il avait multiplié arrestations et perquisitions avec tant de hardiesse que Léon Faucher l'avait mandé à Paris pour qu'il s'en justifiât. Il allait être destitué sans doute; mais, allié au colonel Vaudrey, l'un des aides de camp du prince et son ancien complice à Strasbourg, tandis qu'on le condamnait rue de Grenelle, on l'amnistiait à l'Elysée, et le disgracié de la veille fut, le lendemain, préfet de police.
Tous ces ministres étaient donc trop insignifiants pour que l'opinion ne cherchât pas parmi eux le vrai chef d'emploi. Pour ceux qui connaissaient Saint-Arnaud, son nom seul en disait assez ; il s'expliqua d'ailleurs pour tout le monde. Dans son ordre du jour à l'armée, il la présenta comme l'espérance et le salut de la société menacée. Dans sa circulaire aux généraux, en insistant sur la même idée, il invoqua « le dogme de l'obéissance passive. Sous les
armes, le règlement militaire est l'unique loi. La responsabilité, qui fait la force et l'autorité militaire, ne se partage pas; elle s'arrête au chef de qui l'ordre émane; elle couvre à tous les degrés l'obéissance et l'exécution. » On se demandait avec inquiétude si le respect des lois ne comptait plus dans les règlements militaires ; pourquoi, contrairement aux usages de ses prédécesseurs, Saint-Arnaud affectait de s'en taire, et si la violation de ces mêmes lois, accomplie par « le chef de qui l'ordre émane » , suffirait, grâce au dogme de l'obéissance passive, à couvrir ceux qui s'en rendraient coupables avec lui.
Ce fut donc sous l'empire de tristes pressentiments, sous la crainte d'un danger certain et imminent, que, le At novembre, l'Assemblée se réunit; mais elle avait encore pleine confiance dans sa force, et, lorsque M. Leuillon de Thorigny gravit les degrés de la tribune pour lire le message, un accès d'hilarité la saisit, comme si le personnage lui semblait bien mince pour l'importante mission dont il était chargé.
Dans le résumé qui terminait ce message, le Président exposait avec soin les raisons qui militaient à ses yeux en faveur du rétablissement du suffrage universel et de l'abrogation de la loi du 31 mai. Il prétendait ne pas renier l'approbation qu'il avait donnée naguère à cette loi, il en reconnaissait même les salutaires effets, mais ce n'était plus pour lui qu'un acte politique, qui, comme toute mesure de salut public, ne pouvait être que temporaire. En supprimant plus de trois millions d'électeurs, n'avait-elle pas dépassé le but et servi de prétexte au parti anarchique pour soulever la colère des populations? Au point de vue de l'élection présidentielle, qu'avait besoin l'électeur d'un domicile de trois années pour apprécier le candidat à la présidence? La Constitution transporte à l'Assemblée l'élection du Président, dans le cas oii aucun candidat n'a réuni deux millions de suf-
frages. Eh bien! la proportion est désormais renversée; car deux millions d'électeurs, sous la loi du 31 mai, représentent le quart des électeurs, tandis qu'avant la loi du 31 mai, ils en représentaient le cinquième. C'était donc ôter indirectement l'élection au peuple pour la donner à l'Assemblée, et modifier gravement les conditions d'éligibilité. Enfin, puisque quelques représentants, par haine de la loi du 31 mai, s'étaient refusés à voter la révision, l'abrogation de cette loi enlèverait à l'opposition son dernier argument et assurerait la révision, « ce vœu manifeste du pays » . Le Président répudiait, du reste, toute préoccupation d'intérêt personnel : « Ma conduite depuis trois ans doit repousser une allégation semblable. » La tranquille audace de cette affirmation ne lui suffisait pas; il rappelait, en la confirmant, cette phrase du message du 12 novembre 1850 : « Quelles que puissent être les solutions de l'avenir, entendons-nous afin que ce ne soit jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort d'une grande nation. »
Avant de descendre de la tribune, M. de Thorigny demanda l'urgence pour le projet qui abrogeait la loi du 31 mai. La gauche applaudit ; la droite exhale son indignation et sa colère. Berryer invite l'Assemblée à nommer une commission chargée d'examiner la situation ; la gauche insiste en faveur de l'urgence. M. Jules Favre la réclame; M. Emile de Girardin rend hommage « à cet acte politique qui sauve la France de l'anarchie, épargne des flots de sang... » ; M. Grémieux interrompt pour s'écrier : « La loi du 31 mai, c'est la guerre civile » ; M. Schœlcher se joint à ses collègues de la gauche pour obtenir l'urgence. Michel (de Bourges) allait l'appuyer après les ministres; mais, malgré l'alliance de la gauche et de quelques bancs du centre, l'urgence, mise aux voix, ne fut pas prise en considération. Les journaux républicains {la Presse, le National, la République) partageaient l'enthousia sm
de la gauche. « Depuis le 20 décembre 1848, écrivait le Siècle, voici la première journée véritablement bonne pour la République. » Plus clairvoyante, YAssemblée nationale répondait : « La crise de 1852 commence. »
La majorité le sentait si bien qu'elle songea tout de suite à sa propre défense. Un décret du 11 mai 1848 avait attribué au président de l'Assemblée le droit de requérir directement les troupes qu'il jugerait nécessaires à la protection de l'Assemblée. La Constitution avait confirmé ce droit en ces termes : « L'Assemblée fixe l'importance des forces militaires établies pour sa sûreté, et elle en dispose, w (Art. 32.) Pour prévenir toute hésitation chez les chefs de corps, et pour donner à l'article 32 de la Constitution le sens précis du décret du 11 mai 1848, MM. Baze, Leflô et de Panât, questeurs, déposèrent le 6 novembre une proposition aux termes de laquelle l'article 6 du décret du 11 mai devait être promulgué comme loi, mis à l'ordre du jour de l'armée et affiché dans les casernes.
Quelques jours après (11 novembre), le général Magnan invitait confidentiellement les généraux sous ses ordres à « faire disparaître immédiatement, avec les précautions nécessaires, le décret du 11 mai, comme tombé en désuétude et non avenu. Il y sera pourvu ultérieurement. » Cependant, ce décret tombé en désuétude, il était affiché depuis le 11 mai 1848 dans les casernes; tous les ministres de la guerre y avaient adhéré, depuis le général Rulhière jusqu'au général Randon, et Magnan lui-même n'était pas bien sûr de son droit, puisqu'il recommandait de procéder « sans éclat et avec discrétion » . Le général de Cotte avait devancé l'ordre de son divisionnaire et fait lire l'ordre aux officiers et sous-officiers réunis : la proposition des questeurs était donc justifiée.
Ainsi, dès le début de la session, le Président demandait à l'Assemblée et de se démentir et de se désarmer.
Si ombrageuse autrefois sur les droits du président Marrast, la gauche fermait maintenant les yeux, ou plutôt, par une illusion familière aux Assemblées, elle n'apercevait pour adversaires et ne songeait à combattre que ses collègues, ceux qu'elle rencontrait chaque jour, à la tribune ou au scrutin. Elle applaudissait à la proposition d'abrogation de la loi du 31 mai, qui flattait à la fois ses passions et ses principes, moins par goût pour l'initiative du prince que pour réduire à merci une majorité hostile et détestée; au contraire, dans la proposition des questeurs, elle négligeait les insolentes provocations qui l'avaient fait naître, pour y soupçonner et y dénoncer le prélude d'un coup d'Etat médité par la droite.
En face d'une majorité coalisée par ses haines plutôt que par des visées communes, divisée en fractions ennemies, difficile à ébranler, plus habituée à la délibération qu'à l'action, sans ressources, sans armée, des esprits un peu clairvoyants ou moins aveuglés par leurs antipathies auraient pu démêler que le vrai danger pour la République viendrait, non pas de cette majorité impuissante, mais de celui qui depuis trois ans travaillait l'opinion, les fonctionnaires et l'armée , au bénéfice d'une ambition qu'il ne déguisait même plus. La gauche aimait mieux supposer qu'à l'aide de la réquisition directe, la droite voulait, par le moyen de l'armée, s'emparer du pouvoir, expulser de l'Assemblée ou bannir du pays les républicains , s'ériger en Convention blanche et renverser la République. Mieux informé, l'Elysée n'en affectait pas moins les mêmes craintes et faisait répandre le bruit que les monarchistes prétendaient rétablir la royauté par une révolution#militaire et parlementaire dont MM. Thiers et Changarnier se partageraient les rôles. C'est ainsi que les bonapartistes détournaient l'attention publique de leurs propres complots et savaient les prêter à leurs plus dangereux adversaires. La gauche et la fraction bonapar-
liste marchaient donc d'accord dans une commune haine contre la droite qui, au fond, ne défendait que l'indépendance de TAssemblée , les libertés constitutionnelles et Tavenir de la République elle-même.
IV. — Si le Président n'avait cherché ni un champ de .lutte, ni une occasion de rupture; s'il avait eu le désir sincère d'une réforme et non d'une révolution à son profit, il eût été facile de s'entendre et sur les inconvénients certains de la loi, et sur les remèdes à y apporter. La Commission repoussait énergiquement le projet de loi, mais il circulait dans l'Assemblée un plan de transaction qui consistait à détacher de la loi municipale en préparation le titre relatif à l'électorat, à reprendre en les tempérant les dispositions de la loi du 31 mai, puis, par un article spécial, à appliquer aux élections politiques les conditions exigées pour les élections municipales. Cette transaction, M. de Vatimesnil, rapporteur de la loi municipale, reçut mission de l'exposer à la tribune.
Jurisconsulte éminent, chrétien sévère, s'il avait touché de trop près à la politique pour n'en pas ressentir les passions, son âme était trop haute pour s'en laisser dominer. En le choisissant pour son interprète, la majorité témoignait de son esprit de conciliation. « Je veux, dit-il, qu'il ne s'échappe de ma bouche aucune parole amère, et je n'ai pas d'effort à faire pour les retenir, car de l'amertume, il n'y en a pas dans mon âme; il peut y avoir quelque tristesse quand je considère la situation dans laquelle est le pays... Si le Président ne trouvait pas dans le projet de loi municipale des modifications suffisantes à cette loi du 31 mai, quoi de plus simple que d'envoyer les minisires alors existants ou d'autres dans le sein de la Commission, et de dire : Marchons de concert, marchons d'accord! Jusqu'ici, l'accord a été parfaitement
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maintenu ; eh bien ! continuons cette marche dans ce temps si difficile, soutenons-nous et affermissons-nous les uns les autres; la voix du pays crie : Il y a péril, serrons les rangs... C'est ce qui n'a pas été fait, c'est ce qui aurait dû être fait, si l'on n'avait pas voulu séparer sa politique de la politique de l'Assemblée, peut-être pour se faire une position à part... Eh bien ! ce désaveu, vous ne pouvez l'accepter. Vous l'accepteriez si vous entriez d'une manière quelconque dans la discussion du projet de loi qui vous est soumis. On me dira peut-être «que ce serait rétablir l'harmonie des deux pouvoirs. Non, messieurs, des deux pouvoirs, il n'y en aurait plus qu'un ; l'autre existerait nominalement ; il aurait encore les caractères extérieur de l'existence, mais il aurait perdu sa vie morale, parce qu'il aurait perdu sa dignité. »
En même temps qu'il concluait au rejet du projet de loi, M. de Vatimesnil demandait à l'Assemblée de fixer le jour le plus prochain pour la discussion de la loi municipale. « Je ne saurais trop le répéter, disait-il en terminant, personne ne veut plus que moi l'union, la conciliation et l'harmonie des pouvoirs; personne n'y a plus travaillé dans le passé, et, j'en prends l'engagement, personne plus que moi n'y travaillera dans l'avenir; mais pour qu'il y ait union et conciliation, il faut que de part et d'autre l'honneur et la conciliation soient saufs. »
L'orateur, un peu froid au début, s'était animé : sa modération ajoutait à sa force. Ce discours était un acte qui mettait le Gouvernement en demeure ou d'accuser davantage sa séparation ou de se rendre à d'honorables offres de transaction. Mais les ministres n'avaient ni l'autorité parlementaire, ni l'importance personnelle qui leur eussent permis d'exercer une influence quelconque soit sur l'Assemblée, soit sur le Président; ils ne représentaient ni un parti politique, ni des convictions qui leur fussent propres; c'étaient moins des ministres que des
secrétaires. Déjà, dans une discussion antérieure (11 novembre), on avait pu voir qu'il n'y avait ni concert entre eux, ni ligne de conduite nettement tracée : ils avaient parlé au hasard, tantôt blessant gratuitement la majorité et flattant la gauche, tantôt se replaçant dans le courant conservateur, l'un recherchant les applaudissements des partis extrêmes, l'autre, dans la même séance, les repoussant avec hauteur. M. de Thorigny, pour répondre à M. de Vatimesnil, se borna à paraphraser le message; la droite, impatiente et irritée, relevait sans pitié ses incertitudes de langage. Par surcroît de mésaventure , la gauche l'appuyait. Déjà, des bancs de la droite, partaient les cris : Aux voix! lorsque Michel (de Bourges), l'orateur favori de l'extrême gauche, monta à la tribune.
Il fallait un homme d'une nature aussi orageuse et aussi inconsistante pour trahir les sympathies des siens avec autant de promptitude et d'étourderie. 11 reprit ses anciennes objections contre la loi du 31 mai, il rappela l'adhésion unanime qui, le 5 mars 1848, avait accueilli l'avènement du suffrage universel. « Ces trois millions de suffrages que vous excluez aujourd'hui , sans mauvaise pensée, dites-vous, mais ils ont concouru à former la Constituante, laquelle a concouru à fonder le gouvernement républicain. Mais ils ont concouru à nommer, le 10 décembre, Napoléon Bonaparte, votre homme jusqu'à hier, entendez-vous? [Rires à gauche.)
Voix à droite. Le vôtre aujourd'hui.
M. de Tinguy. Maintenant le vôtre, et que vous protégez de votre parole.
Michel (de Bourges). S'il y avait ici, comme dans les anciens forums, un greffier officiel, je le prierais de consigner ma réponse '. Vous dites qu'il est le mien aujour-
* Pourquoi cette rhétorique? Michel (de Bourges) pouvait faire cette recommandation au sténographe, qui d'ailleurs n'en avait pas besoin.
d'hui. Oui, il est le mien. (Interruption.)... Oui, je défends aujourd'hui l'œuvre de l'homme qui est au pouvoir, je m'en glorifie... Lorsqu'un homme qui s'appelle le chef du pouvoir exécutif, le chef de la République, prend des mesures qui, selon moi, compromettent la liberté et l'ordre, je le combats ; mais lorsqu'il en prend qui assurent l'ordre et la liberté, je l'appuie et le soutiens, et je m'en fais gloire. » [Approbation à gauche. Sourires et agitation à droite.)
Gomme le Président dans le message , il signala les dangers de guerre civile qui pouvaient résulter du maintien de la loi du 31 mai. « Vous ne voulez rien voir? Eh bien! 1852 approche; les électeurs se présentent; ils ont la Constitution d'une main, et ils voient devant eux l'urne ouverte. Ils veulent entrer, ils demandent asile dans ce sanctuaire où la loi va se faire indirectement , et ils viennent avec quoi? avec nos discours? Non! vous n'çn tiendriez pas de compte. Avec la pensée de la portion du peuple qui a protesté par l'abstention? Non, vous méprisez cela. Mais ils viennent avec le message du Président à la main, et ils disent : Nous voulons voter. » {Profond mouvement. Approbatioti à gauche.)
« Voilà la condamnation du message! » s'écria un membre de la droite. Aussi le garde des sceaux, M. Daviel, embarrassé de ces auxiliaires importuns qui se jetaient dans les bras du Gouvernement, en repoussa sans hésiter le secours : « Je n'accepte, pour l'honneur de mon pays , aucune des prédictions par lesquelles l'honorable préopinant terminait tout à l'heure son discours. Nul, si vous ne changez pas la loi du 31 mai 1850, n'aura le droit de se présenter aux collèges électoraux, le message du président de la République à la main, et, à
Le greffier d'Athènes était chargé de lire les pièces officielles, les témoignages, et non pas de reproduire la parole des orateurs.
ce moment comme aujourd'hui, on ne sera pas embarrassé de savoir de quel côté sont les factieux. Les factieux seront ceux qui s'élèveront contre l'exécution de la loi. »
La droite approuve , la gauche regimbe contre ce désaveu que le ministre inflige à ses avances. « C'est une défection! Retirez alors le projet de loi! » Le ministre insiste d'autant plus; mais l'Assemblée, distraite, n'écoute plus : on rit, on chuchote, on cause sur tous les bancs avec animation ; le président Dupin s'occupe à peine de l'orateur; une bruyante agitation couvre sa voix. Tantôt c'est M. Murât, M. Eouher qui réclament le silence, tantôt c'est Dupont (de Bussac), ou Ch. Lagrange, ouïe général Cavaignac. M. Dupin fait quelques efforts; l'Assemblée se calme peu à peu, et le ministre termine son discours par quelques phrases banales sur la nécessité 'de l'union des conservateurs.
A la suite de brèves paroles du rapporteur, l'Assemblée procéda au scrutin. Sur 700 votants, 347 admirent la proposition du Gouvernement; 353 la i-ejetèrent. La majorité absolue étant de 351 , elle n'était dépassée que de deux voix. Pauvre victoire pour la droite ! La majorité du 31 mai était descendue de 433 voix à 353, la minorité s'était élevée de 241 à 347. L'appoint nouveau s'était formé, partie de républicains d'extrême gauche qui n'avaient pas persisté dans le système d'abstention, mais surtout d'un groupe de 66 représentants qui passèrent dans le camp de l'Elysée. Parmi les anciens ministres du Président, MM. Léon Faucher, Buffet, Odilon Barrot demeurèrent fidèles à leurs anciens votes; MM. Drouyn de Lhuys, de Tracy, Passy, Lacrosse, Théodore Ducos ne se piquèrent pas de la même constance; MM. Baroche, Rouher, Bineau, Dumas, d'Hautpoul , Magne , de Parieu , Achille Fould s'abstinrent. Bonapartistes et républicains confondirent leurs votes, MM. Ferdinand Barrot et Baraguey d'Hilliers à côté de
MM. Emmanuel Arago et Baudin; les princes Bonaparte à côté de MM. Boysset et Miot ; MM. de Morny et de Persigny à côté de Ch. Lagrange, de Pierre Leroux et de Pelletier. L'extrême gauche donna tout entière, à l'exception de M. Joigneaux, dont l'abstention fut vertement tancée quelques jours après par le Peuple, le journal des proscrits de Londres. Quant à la gauche modérée, elle n'avait pas pris part à la discussion : comment l'eùt-elle fait sans risquer de se compromettre dans la fougueuse adhésion de la Montagne à la politique présidentielle? Elle n'exprima son opinion que par son vote.
La droite fut moins frappée de l'humble chiffre de sa majorité que de sa majorité même. Son audace l'étonna; elle pensa avoir menacé l'Elysée et s'attendit à d'immédiates représailles. Dans la nuit qui suivit le vote, ses principaux membres tinrent réunion chez les questeurs : ce fut comme une veillée d'armes, et M. Thiers, accompagné d'une nombreuse escorte parlementaire, s'en vint, en général prudent, reconnaître les abords du palais législatif et ceux de l'Elysée. Tout était tranquille. Les feuilles bonapartistes plaisantèrent le lendemain sur cette patrouille nocturne; les journaux républicains n'épargnèrent pas les commentaires ironiques sur les frayeurs de leurs collègues. A la tribune même, Gh. Lagrange demanda agréablement « si Brennus était aux portes de Rome qu'on avait entendu tant de bruit sur les degrés du Capitole » . On sait aujourd'hui si la téméraire confiance des uns n'était pas plus ridicule que les railleries des autres.
Si modeste que fût la victoire, c'était assez pour l'honneur. Dès le lendemain, M. de Vatimesnil demanda la mise à l'ordre «du jour le plus prochain de la loi municipale comme un acheminement aux modifications que la droite consentirait à introduire dans la loi du 31 mai. Odilon Barrot s'engagea vaillamment dans la lutte ; il fit ressortir
l'attitude loyale de la majorité, il dénonça «le système d'avanies » que le Gouvernement organisait contre l'Assemblée, et déclara enfin que la Commission n'entendait pas opposer un nouveau projet à celui que l'Assemblée avait repoussé la veille ; qu'elle reprenait seulement ses travaux au point où les avait déjà amenés une première délibération de l'Assemblée. La gauche n'accepta pas cette satisfaction partielle et détournée; elle voulait un projet spécial, une loi nouvelle; en d'autres termes, tout essai de conciliation lui répugnait : elle aspirait à renouveler le conflit entre les pouvoirs ou plutôt à le maintenir ouvert. Elle s'agita tumultueusement, selon son usage; on vota, elle contesta deux fois le résultat du vote ; la loi municipale n'en fut pas moins mise à l'ordre du jour du lundi 17 novembre.
V. — Ces discussions où les partis en lutte se disputent une majorité de hasard, que déplace du jour au lendemain l'absence ou la présence d'un seul député; ces manœuvres autour d'une loi qu'abandonnent ses auteurs et que l'opinion ne soutient plus, toute cette stratégie parlementaire ne ressemblait plus qu'à une vaine parade, maintenant que la proposition des questeurs mettait en présence le Président et l'Assemblée. Loin de fuir le combat, le ministère y courait comme s'il en espérait ou une victoire certaine ou l'une de ces défaites éclatantes qui allument au cœur du vaincu , avec un ressentiment tenace, la soif d'inexorables représailles.
Au cours des débats de la Commission, MM. de Saint- Arnaud et de Thorigny avaient atténué le désaccord. Saint-Arnaud disait et répétait : « Les ordres donnés par le général Rulhière pendant son ministère n'ont pas cessé d'être exécutés; le décret est toujours copié sur les registres des régiments qui arrivent à Paris et affiché dans
les casernes...'; il a force obligatoire. » Il est vrai qu'il interprétait à sa guise et le décret de 1848 et l'article 32 de la Constitution, et, tout en déclarant qu' « il se ferait gloire d'exécuter les ordres de l'Assemblée et de marcher à sa défense , qu'il s'empresserait d'accorder toutes les troupes qu'elle désirerait, comme de nommer le général qu'elle désignerait » , il refusait de reconnaître au président ou aux questeurs le droit de réquisition directe; c'était, suivant lui, détruire l'unité du commandement, ruiner la discipline, violer les prérogatives du pouvoir exécutif; et comme le président de la Commission, posant le cas d'un antagonisme possible entre le président et l'Assemblée, faisait observer que, dans cette éventualité, d'ailleurs très-hypothétique, l'Assemblée ne saurait être privée de la liberté de requérir des troupes, le ministre refusait de répondre, sous l'honnête prétexte qu' « il lui était impossible d'admettre cette supposition » . Quant à M. de Thorigny, s'il considérait la proposition comme un acte inopportun de défiance et comme un empiétement sur le pouvoir exécutif, il n'en disait pas moins en termes exprès : « Le décret existe, il est sous les yeux des troupes; tous les droits contenus dans l'article 32 de la Constitution et dans le décret sont reconnus. »
Quoi de plus explicite? Les deux ministres refusaient d'accorder au décret de 1848 une application pratique, ils en reconnaissaient du moins la valeur obligatoire et la force légale. Ces déclarations avaient été consignées au procès-verbal de la Commission. Dès qu'ils en euren*^ connaissance , les deux ministres protestèrent par une seule et même lettre. « Je déclare que, dans ma conviction, le déci;ët du 11 mai 1848 ne peut être considéré comme étant en vigueur, et je n'ai pas dit un mot qui
* On a vu plus haut que le général Magnan avait donné des ordres tout contraires. Supra, p. 600.
puisse établir le contraire. M. le ministre de la guerre, en admettant que le décret avait été précédemment affiché dans les casernes, a énergiquement repoussé l'application qu'on prétendrait faire de ce décret , en revendiquant avec une parfaite précision pour le chef du pouvoir exécutif les droits qui lui appartiennent. » La Commission délibéra à nouveau et reconnut que « la rédaction du procès-verbal ne contenait aucune inexactitude et était la reproduction fidèle des paroles prononcées en sa présence ' » .
Plus les contradictions se multipliaient, plus il était nécessaire de les faire cesser et d'établir nettement la prérogative de l'Assemblée. A la majorité de 23 sur 30 membres présents, la Commission conclut à la prise en considération de la proposition des questeurs. Six membres avaient émis un vote négatif, fondé sur des raisons d'opportunité; un s'était abstenu; mais, opposants comme adhérents, tous avaient reconnu le droit. M. Vitet lut le rapport dans la séance du 15 novembre, et, au milieu d'une agitation générale, l'Assemblée ordonna l'impression des procès-verbaux et de la lettre ministérielle; la discussion fut fixée au lundi 17 novembre.
Personne ne doutait que ce débat ne devînt le prélude ou le signal d'un coup d'Etat. C'était peu que l'animation des esprits : les circonstances n'étaient pas moins impérieuses que les passions. L'Assemblée et le Président, pouvoirs égaux, en étaient venus à ce point où, s'appuyant tous deux de la Constitution, ils devaient presque fatalement, faute d'un tiers qui les partageât, mesurer leurs forces et entrer en lutte. L'Assemblée disposait, contre le Président et les ministres, d'un droit considérable qui, de la mise en accusation, pouvait conduire à la déchéance; le
* Procès-verbaux de la 24" commission d'initiative. Séance du 10 novembre. Comptes rendus de V Assemblée législative, t. XVI f, 165-167.
Président n'avait la faculté ni de dissoudre le Parlement, ni de faire appel au peuple, double soupape dont l'une est la ressource des monarchies et l'autre celle des démocraties. Telle était cependant l'accumulation de ressources que cette même Gonstitulion avait réunies entre les mains du Président, que l'Assemblée ressentait instinctivement le besoin de se défendre sans en avoir les moyens, et que le Président avait sous la main tous les moyens d'attaquer avant même d'en avoir éprouvé le désir.
Beaucoup de représentants, comprenant l'imminence du danger, au lieu de résister ouvertement, voulaient supprimer le prétexte de la lutte. M. Ferdinand de Lasteyrie, au nom d'un groupe de républicains, proposait un ordre du jour ainsi conçu : « L'Assemblée nationale, vu l'article 32 de la Constitution, considérant que le décret du 11 mai 1848 est toujours en vigueur, ordonne que ce décret sera de nouveau affiché dans les casernes , et passe à l'ordre du jour. » Entre cet ordre du jour et la proposition des questeurs, il n'y avait qu'une légère différence de rédaction : Saint-Arnaud déclara ne pas l'accepter.
M. Daru, qui avait énergiquement conclu, quelques jours auparavant, contre le projet d'abrogation de la loi du 31 mai; M. de Montalembert, qui, depuis le 18 janvier 1851, avait souvent détendu moins la personne du prince que l'autorité du Président; MM. d'Hautpoul, Oudinot, Beugnot, Passy, de Mouchy, etc., représentants qu'on ne pouvait suspecter de faiblesse, mais auxquels un sentiment de patriotique anxiété inspirait des désirs de conciliation, proposèrent cet autre ordre du jour : « Attendu que les articles 32 et 68 de la Constitution confèrent à l'Assemblée tous les droits et tous les pouvoirs nécessaires à sa sûreté, l'Assemblée ne prend pas en considération la proposition. » Cet ordre du jour
laissait subsister l'équivoque que la proposition des questeurs tendait à détruire, et livrait à l'aventure des interprétations ministérielles la dignité et les droits de l'Assemblée. Il était donc inacceptable et laissait seulement pressentir une scission dans la majorité.
L'extrême gauche ne craignait ni pour l'Assemblée, ni pour la Constitution. « Si le Président de la République, disait M. Grémieux, veut la prorogation de ses pouvoirs malgré la Constitution qui s'y oppose , il trouvera le peuple. [Nouvelle approbation à gauche.) Si le Président de la République veut toucher à l'Assemblée contre le droit qui lui est accordé et en violant la Constitution, il trouvera la Constitution. » {Explosion de rires à droite.) On objectait les hésitations probables de l'armée ; il répondait : « Les soldats aiment la République; ils se lèveraient comme un seul homme, entendez-le bien, contre le Président qui aurait l'audace de leur dire : Suivez-moi, je suis contre l'Assemblée nationale. (^4 gauche* Très-bien!) L'opposition trouve que la Constitution donne à l'Assemblée toute la force qu'il lui faut; elle sent que cette Assemblée n'a pas besoin d'avoir une garde autour d'elle; sa garde, c'est le peuple... et avec la garde du peuple, il n^est besoin d'aucun décret. »
Il y eut pourtant un représentant de gauche qui ne consentit ni à garder le silence comme faisaient les républicains modérés, ni à demeurer solidaire de la pitoyable intrépidité de M. Crémieux. Pas plus que ses amis, Charras ne goûtait les procédés de la majorité ; comme eux, il redoutait de lui prêter une force qu'elle pourrait tourner un jour contre ses adversaires de la gauche; comme eux, enfin, il ne lui pardonnait ni la loi du 31 mai, ni son refus de l'abroger, ni ses détours pour la restreindre au lieu de la détruire. Mais le péril lui semblait moins grand de ce côté que du côté de l'Elysée. « Jus-
qu'au moment, dit-il, où j'ai lu, à la suite du rapport de la Commission, la déclaration ou plutôt la rétractation faite par MM. les ministres; jusqu'au moment où j'ai lu que le pouvoir exécutif, par l'organe de MM. les ministres de la guerre et de l'intérieur, niait à cette Assemblée le droit de pourvoir à sa souveraineté, à la défense de sa souveraineté comme elle l'entend, j'ai changé d'opinion. Avant, j'aurais voté contre la proposition de MM. les questeurs; aujourd'hui, et après la déclaration renouvelée à cette tribune par M. le ministre de la guerre, je déclare que je vote la proposition des questeurs. » Grand émoi dans l'Assemblée, surtout à gauche; il y a désormais scission dans la gauche comme dans la droite ; on sent que Gharras n'est pas seul, qu'il a le bon sens pour lui, et qu'il va entraîner à son opinion un certain nombre de représentants. M. Emile de Girardin , qui mène la gauche aux pieds du Président, veut protester : MM. Nadaud et Pascal Duprat se lèvent. L'agitation se prolonge pendant dix minutes. Gharras reprend la parole, il rappelle les démonstrations impérialistes de Satory, les changements opérés dans l'état-major, les faveurs présidentielles qui récompensaient les fidèles , « ce laisseraller inimaginable avec lequel on parle dans les salons de fermer les portes de l'Assemblée et de proclamer... ce que vous savez... Non, je ne crois pas que la majorité soit un danger plus sérieux pour la Gonstitution et pour la République, dans les termes où est posée la question maintenant, que le Président qui siège à l'Elysée...; la majorité se trouve... sur le terrain de l'indépendance des Assemblées. A mon sens, elle est dans le vrai. G'est pour cela que je voterai avec elle. »
Ge ferme avQf tissement aurait dû dessiller les yeux de la gauche; mais, dans les Assemblées, les partis se soucient peu de se contredire s'ils donnent carrière à leurs passions. La gauche détacha contre Gharras son discoureur
ordinaire, Michel (de Bourges). « Il s'agit, dit-il, de ■périls théoriques. Savez-vous quand vous les avez découverts? Vous les avez découverts le 4 novembre, lorsqu'on a proposé de retirer la loi du 31 mai. Voilà le péril; le péril, c'est que la monarchie est menacée, c'est que la République commence à être inaugurée; voilà le péril! {Bruyante adhésion et applaudissements à gauche.) Vous avez peur de Napoléon Bonaparte, et vous voulez mous sauver par l'armée! L'armée est à nous, et je vous défie, quoi que vous fassiez, si le pouvoir militaire tombait dans vos mains, de faire un choix qui fasse qu'aucun soldat vienne ici pour vous contre le peuple. Non, il n'y a pas de danger, et je me permets d'ajouter que, s'il y avait un danger, il y a ici aussi une sentinelle invisible qui nous garde ; cette sentinelle, je n'ai pas besoin de la nommer, c'est le peuple ' ! »
A travers les termes ampoulés de cette déclamation insensée, M. Vitet crut entrevoir une menace d'insurrection : il reprocha à Michel (de Bourges), d'une façon d'autant plus dure qu'elle était plus brève, et sa prétendue alliance avec l'Elysée et cet appui du peuple comme celui d'une multitude révolutionnaire. Grave imprudence! Au lieu d'irriter la gauche, il fallait essayer de profiter de ses divisions et de recruter dans ses rangs des votes qui répareraient les défections de la droite. Gharras demande des explications, la gauche applaudit déjà aux rétractations qu'elle attend de lui. M. Thiers a compris le danger : il monte à la tribune.
M. Thiers s'était tu jusque-là. C'est à lui que l'opinion reportait la paternité de la proposition des questeurs ; il
1 M, Victor Hugo, par une erreur d'interprétation étrange chez un contemporain et un témoin de cette scène, a prétendu {Histoire d'un crime") que, dans l'esprit de Michel (de Bourges), cette sentinelle invisible, c'était le Président de la République. Le Moniteur a démenti d'avance cette interprétation.
passait pour vouloir pousser les choses à outrance et provoquer une guerre ouverte entre le Président et l'Assemblée. Depuis que le Constitutionnel avait échappé à son influence, il Tavait égarée sur quelques journaux plus ou moins dévoués, jusqu'au moment où le Messager de l'Assemblée, dirigé par Eugène Forcade, mit à sa disposition non-seulement une plume éloquente et exercée, mais une hardiesse dans l'attaque qui allait bien à ses passions. Plus il désirait le succès de la proposition des questeurs, moins il souhaitait de paraître l'avoir inspirée. Mais s'il n'en avait été, comme il le disait et comme l'affirmait le général Le Flo, ni «l'un des auteurs, ni l'un des inspirateurs » , elle n'en répondait pas moins à ses tendances et à ses vœux.
La clôture venait d'être prononcée. Le prince Napoléon, M. Ch. Abbatucci, M. Madier-Montjau , républicains et bonapartistes, redoutant l'influence de M.Thiers, s'opposent à ce qu'il prenne la parole; mais, en dépit de la clôture , l'Assemblée la lui maintient par un vote exprès. A travers les interruptions continues de la gauche, il déclare que la proposition n'a été émise ni en faveur d'un parti, ni contre un autre, mais dans l'unique intérêt de l'indépendance de l'Assemblée. L'origine de la proposition n'est pas dans la loi du 31 mai, mais dans la circulaire du nouveau ministre de la guerre qui, en recommandant l'obéissance passive, dogme incontestable, a laissé de côté la contre-partie nécessaire, le respect des lois et de la Constitution. Cependant les interruptions se multiplient, et, à bout d'efforts, M.Thiers se tourne vers la gauche : « Dites à la France que lorsqu'il s'agissait de l'indépendance de l'Assemblée, de l'avenir du gouvernement représentatif, de la dernière Assemblée peut-être qui nous représentera véritablement.. . » {Exclamations ironiques à gauche : Allons donc ! Allons donc!)
M. de Tocqueville et autres membres de la droite : Oui, très-bien! très-bien!
Voix à la dernière section de gauche : La dernière pour vous, les royalistes !
M. Thiers : « Royaliste, soit! Appelez-moi royaliste, soit! Mais ce sera un singulier spectacle et qui instruira la France, de voir les royalistes défendre l'indépendance et la sûreté de l'Assemblée, et les républicains ne pas leur laisser la parole. » Le bruit continue, augmente : M. Thiers est forcé de descendre de la tribune.
C'est sans doute un triste spectacle que celui d'un homme aussi clairvoyant que l'était alors M. Thiers, réduit à lutter de la voix et du geste contre les assauts de vulgaires et aveugles interrupteurs. Mais comment ne pas se souvenir qu'en mai 1849, M. Thiers, allié d'occasion du Président de la République, tournait en dérision les alarmes des républicains, traitait cavalièrement et la Constitution et l'Assemblée, et ne songeait guère à réprimer les impertinentes attitudes du général Changarnier? Était-il bien venu maintenant à conseiller une défiance qu'il avait raillée naguère ' ?
Comme pour pousser à bout l'Assemblée, le général Saint-Arnaud ajoutait déclaration sur déclaration; il demandait que la proposition des questeurs fût formellement acceptée ou rejetée, et il répétait que la réquisition, « qui ne serait jamais refusée » , devait passer par la voie hiérarchique.
M. Jules Favre, plus avisé dans la forme, ne marquait pas au fond dans le pouvoir exécutif moins de confiance que MM. Crémieux et Michel (de Bourges). Tout en condamnant la théorie ministérielle, il désapprouvait la pro-
» Cette séance du 17 novembre fut la dernière où M, Thiers prit la parole dans l'Assemblée législative. Il ne rechercha et n'obtint un siège au Corps législatif de l'Empire que douze ans après, en 1863. (Cf. les Elections de 1863, par Victor Pierre. Dentu, 1864). ^
position des questeurs sous le subtil prétexte qu'elle humiliait l'Assemblée. « S'il plaît au pouvoir exécutif de contester toutes les lois, faudra-t-il toutes les refaire? Requérez demain, et vous verrez que le pouvoir exécutif cédera. Et s'il ne cède pas, il sera mis en accusation. » A lire ces affirmations téméraires, qui croirait que M. Jules Favre succédait à la tribune au général de Saint-Arnaud, lequel venait de nier pour la troisième fois les droits de l'Assemblée? L'orateur reprenait contre la droite les accusations de complot : « De deux choses l'une, ou vous croyez que le pouvoir exécutif conspire, accusez-le ; ou vous feignez de croire qu'il conspire, et c'est que vous conspirez vous-même contre la République , et voilà pourquoi je ne vote pas avec vous ! »
Il était temps d'en finir avec les sophismes, les déclamations et les phrases. Le général Bedeau se lève : viceprésident de l'Assemblée et de la dernière Commission de permanence, son attention a déjà été justement éveillée en septembre et en octobre sur les projets du pouvoir exécutif. « Est-il vrai, dit-il, que le décret du 11 mai, approuvé dans sa signification légale par l'honorable chef du cabinet d'alors, M. Odilon Barrot; affiché dans les casernes par le ministre de la guerre d'alors, M. le général Rulhière ; qui l'était encore il y a quelques jours; est-il vrai que, par ordre du pouvoir exécutif, il ait été retiré ? »
La réponse fut aussi nette que la question. Saint- Arnaud monte à la tribune. Ecoutons ces paroles qui résonnent encore comme la trompette du combat : « Ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, le décret du 11 mai 1848, tombé en désuétude, jamais exécuté, n'était plus affiché que dans un très-petit nombre de casernes. Je n'ai pas voulu laisser aux soldats un prétexte de doute et d'hésitation, je l'ai fait enlever là où il existait encore. «
M. Chapot : « Vous nous avez dit le contraire dans la Commission d'initiative parlementaire : vous nous avez donc trompés ! «
Charras : « Je demande la mise en accusation, » — Dain : « Déposez un acte d'accusation : la gauche le votera!» — «Vous le voterez?» répond Grémieux, qui paraît n'avoir plus la même confiance dans la Constitution et dans le peuple. La plupart des représentants avaient quitté leurs places; la gauche, la droite, les centres étaient confondus. On se concertait, on s'indignait. L'heure de la lutte était donc venue! N'était-ce pas le moment pour le président de l'Assemblée de requérir aussitôt des troupes et d'essayer la valeur de ce décret si audacieusement contesté? On prétend que le général Changarnier avait même averti les huissiers de fermer les portes de la salle immédiatement après le vote , et d'empêcher que personne ne sortît. C'était emprisonner les conspirateurs. M. Rouher, ayant surpris au passage quelques mots du général Changarnier, fit prévenir Saint-Arnaud, qui partit immédiatement avec le général Magnan; M. de Morny avait déjà quitté la salle.
On passa au scrutin. L'extrême gauche vota presque tout entière avec le ministère , y compris M. Crémieux, qui voulait le mettre en accusation. Beaucoup d'autres qui, avec une facile clairvoyance, avaient dénoncé l'ambition du prince, Théodore Bac, Bancel, Madier- Montjau, Ch. Lagrange, Victor Hugo, Baudin, etc., le jour où cette ambition se déclarait ouvertement, s'empressèrent aveuglément de lui livrer la place. Chez un certain nombre de membres de la droite, la crainte d'un conflit l'emporta : MM. Quentin-Bauchart, Boinvilliers, Buffet, Daru, Ch. Dupin, Léon Faucher, de Goulard, de Laborde, de Mérode, de Montalembert, Oudinot, la Rochejaquelein, s'abstinrent de suivre la majorité sur le
terrain de lutte où elle paraissait s'engager. Les militaires votèrent presque tous, hommes de la droite ou de la gauche, républicains ou monarchistes, ne faveur de la proposition qui protégeait l'indépendance de l'Assemblée : les généraux Ghangarnier, Rulhière, Cavaignac, Bedeau, Lamoricière, le colonel Cherras, les capitaines Bruckner, Millotte et Tamisier. Quelques républicains de gauche et d'extrême gauche les imitèrent : MM. Arnaud (de l'Ariége), Barthélemy-Saint-Hilaire , Bixio, Ganet, Victor Ghauffour, Henri Didier, Dufaure, Grévy, Valette, et, dans une nuance plus prononcée, MM. Marc-Dufraisse, Em. Péan, Fayolle, Kestner, Edgar Quinet, Rigal, etc., moins aveugles que leur parti, se rangèrent aux idées qu'avait défendues Charras. Le prince Napoléon, plus jaloux d'être désagréable à la majorité que d'être conséquent avec lui-même, confondit son vote avec ceux de l'Elysée et de l'extrême gauche. En résumé, la proposition des questeurs, adoptée par 300 voix, fut repoussée par 403.
Il n'y avait plus de majorité : le Président chevauchait en maître sur le champ de bataille. Désormais, il était libre de choisir le jour et l'heure, soit qu'il laissât languir ses adversaires dans l'énervement de l'attente, soit qu'il préférât les surprendre à l'improviste. Le vote du 17 novembre lui assurait l'armée, dont il brisait les hésitations; l'abrogation de la loi du 31 mai lui conciliait le peuple. Ge n'était pas assez : il essaya de calomnier la majorité en déroute, et, par le Constitutionnel, il l'accusa de complot. Il sied à l'agresseur déjouer à la victime : Bonaparte, après le 18 brumaire, n'a-t-il pas fait dire qu'il avait été environné de poignards? n'a-t-il pas fait pensionner par l'État son prétendu sauveur ? Louis-Napoléon trouva bon de recourir à ce moyen commode. Cependant, lorsque, le 24 novembre, M. Greton, et après lui, avec plus d'autorité et d'adresse, Berryer, interpella sur ce complot ima-
ginaire le ministre de rintérieur, que répondit celui-ci? «Si, dans notre pensée, il eût existé un complot, soyez-en sûrs, messieurs, quels que soient [sic) ceux qui appartiennent à ce complot et qui osent troubler la paix publique, sans nous arrêter à aucune considération, nous aurions accompli notre devoir. » Ces bruits n'étaient qu'une calomnie de circonstance, destinée à dissimuler le complot véritable.
VI. — Le caractère militaire qu'il allait avoir nous engage à indiquer à cette place les éléments dont il disposait dans l'armée de Paris et dans la 1" division.
Magnan commandait l'armée de Paris. Le bruit avait couru qu'il allait être investi des mêmes attributions qu'avait eues longtemps Ghangarnier; mais, soit crainte d'alarmer l'opinion par une mesure réservée aux grandes crises, soit que le ministre de la guerre ne se souciât pas d'instituer un pouvoir rival du sien , soit enfin que Magnan lui-même préférât un titre plus modeste et moins compromettant , la nomination fut ajournée au 3 décembre, c'est-à-dire au moment du combat.
L'armée de Paris et de Versailles se partageait en trois divisions que le général Randon avait, dès le mois de février 1851, solidement reliées entre elles; grâce à cette organisation, un ordre parti du ministère de la guerre pouvait être exécuté en quelques beures. Au général Neumayer avait succédé le général Carrelet, ancien officier général de gendarmerie, pour la 1" division; la seconde était commandée par le général Renault, celui qui avait été appelé de Limoges pour le coup d'Etat de septembre : il succédait au général de Saint-Arnaud (5 novembre) ; la 3* division était confiée au général Levasseur. Le corps des généraux de brigade avait été presque complètement renouvelé; aux généraux Prévost,
Waldner de Freundstein , Julien, Guillabert, relégués dans les départements; François, décédé; de Grouchy, qui venait de demander sa mise en disponibilité; Renault, qui dans le cours de l'année avait été promu général de division, succédaient des officiers de nomination toute récente, Canrobert , de Cotte, Ripert, Marulaz, tous promus en 1851, en outre des généraux Reybell, Forey, Dulac, Sauboul, de Bourgon, Herbillon, de Courtigis, nommés en juin et juillet 1848. Une division de cavalerie de réserve, casernée à Versailles, était sous les ordres du général Korte; les deux brigades étaient commandées par le général Tartas, qui venait (4 novembre) de donner sa démission de représentant du peuple, et par le général d'AllonvilIe , promu le 31 octobre , ancien colonel du 5* hussards.
Parmi les régiments, on pouvait remarquer que presque toute la division de cavalerie avait pris part à la fameuse revue de Satory, en octobre 1850; que les 3% 37% 56' et 72' régiments de ligne, et le 3' bataillon de chasseurs à pied, étaient retenus depuis longtemps à Paris; que le 14* de ligne avait figuré dans les journées de février 1848 au ministère des affaires étrangères et au Château d'Eau, sur la place du Palais-Royal ; que le 28* avait combattu l'insurrection de juin 1848; que la garde républicaine et les deux régiments de gendarmerie mobile avaient recueilli dans leurs rangs les anciens soldats de la garde municipale, contre laquelle les émeutiers de Février avaient montré tant de colère et souvent tant de cruauté. Enfin, le 42* de ligne était celui que le prince avait rencontré devant lui, en 1840, à Boulogne, et dont avait fait partie le lieutenant Aladenize. Le général Husson , ancien colonel de ce régiment, cherchait à y provoquer ou à y entretenir les sentiments de ferveur bonapartiste dont il était animé lui-même. Le prince réservait sans doute à ce régiment une mission importante , car il lui avait donné pour
colonel Espiiiasse, qui jouissait déjà de la confiance de Saint-Arnaud.
Il y aurait lieu de signaler encore tels chassés croisés entre des régiments renvoyés de Paris ou subitement appelés qui s'expliqueraient moins par les motifs ordinaires de service que par le zèle bonapartiste de leurs colonels. Le 6' de ligne peut servir d'exemple. A la fin de septembre, il avait été mandé de Metz à Paris. Le colonel, M. Degardarens de Boisse, mit à l'ordre du régiment que « la destination indiquée était motivée par la confiance toute spéciale que le chef du gouvernement avait dans ce corps et dans le chef qui le commandait » . Le ministre de la guerre, général Randon, blâma publiquement le colonel dont l'ordre du jour laissait à penser que « les mouvements de troupes se décidaient en dehors de l'action du ministre, au gré de préférences sans motif» . Mais, à son tour, le Président blâma le ministre et lui reprocha d'avoir « semblé dans sa note protester contre un acte si naturel « . Nous verrons bientôt que, comme Espinasse, le colonel Degardarens avait reçu, lui aussi, une mission de confiance.
Quelles que fussent, d'ailleurs, les espérances que Louis Bonaparte fondât sur l'affection de ces troupes pour sa personne, il y avait entre elles et leurs chefs, à tous les degrés, un lien plus étroit et plus puissant que celui d'un problématique dévouement à un homme inconnu et téméraire : c'est que la plupart de ces officiers et de ces soldats avaient depuis longtemps partagé les mêmes périls et la même gloire ; c'est qu'ils avaient été ensemble à Rome, à Zaatcha, dans les montagnes de la Kabylie et dans les déserts de l'Afrique; c'est qu'ils avaient vécu côte à côte dans les mêmes privations, sous la tente et au bivac, et qu'il régnait entre tous solidarité de vie et de souvenirs. Les officiers généraux étaient camarades de promotion : Saint-Arnaud, Forey, Ganrobert, Tartas,
de Cotte, d'Allon ville n'avaient-ils pas guerroyé ensemble sur toute la surface de l'Algérie? Herbillon et Canrobert ne retrouvaient-ils pas leurs brillants officiers de Zaatcha : Dumontet, du 43' de ligne; de Lourmel, du 50"; Levassor-Sorval, du 5^ chasseurs; Duplessis, du 3*? Ripert, Marulaz, Espinasse avaient fait ensemble la guerre de Rome, et les deux derniers, celle de Kabylie. Les colonels Gourand et O'Keefe avaient combattu à Lyon en 1849 sous le général Magnan. Et que de liens entre ces chefs et leurs troupes, depuis Saint-Arnaud, qui avait eu sous ses ordres nombre de ces régiments, jusqu'à Canrobert, qui compte dans sa brigade le 5* chasseurs à pied qu'il a si brillamment commandé, et qu'il aime comme il en est aimé!
La Constitution et la République étant discréditées par leurs propres partisans, l'armée n'écouta que la discipline. Changarnier l'avait dit le 3 juin : « Le soldat entendra toujours la voix de ses chefs. » Quant à ces chefs dont il parlait aussi, et que les soldats étaient « accoutumés à suivre sur le chemin du devoir et de l'honneur » (il sous -entendait Bedeau, Lamoricière, Cavaignac et lui-même), l'armée ne les connaissait plus ou les connaissait moins ; elle les confondait avec les avocats du Parlement, et, de même que, pour s'associer à la vie politique, ils s'étaient isolés de leurs compagnons d'armes, ceux-ci les considéraient comme des frères séparés et s'étaient créé d'autres affections en se voyant d'autres chefs.
Après avoir eu l'habileté de grouper ainsi soldats, régiments, officiers généraux, Louis-Napoléon les soumit à une sorte à' entraînement. Revues, allocutions, manœuvres, réunions militaires se succèdent presque journellement. Le jour même de l'entrée de Saint-Arnaud au ministère de la guerre (27 octobre), le prince passe en revue, sur le plateau qui domine le parc de Saint- Cloud, la brigade Ripert, et, le lendemain, la brigade
Forey. Par ses ordres, il fut fait une distribution de vm aux troupes, et des décorations furent décernées à des officiers et à des sous-officiers. Le 30 octobre, sous prétexte de fêter la bienvenue du 7' lanciers, qui arrivait de Melun à Paris, le colonel de Rochefort, du 1" lanciers, convoqua à une sorte de soirée militaire tous les officiers de cavalerie, d'artillerie, des guides, de l'état-major présents à Paris; par les ordres du ministre, la salle du Trône, à l'École militaire, avait été mise à la disposition du colonel : il but « à l'union de l'armée et au Président de la République qui personnifie l'ordre » . Le 7" lanciers était commandé par le colonel Feray, et l'on pouvait soupçonner que, gendre du maréchal Bugeaud, pas plus que son beau-père, il n'aurait de répugnance pour les coups de force.
Le 9 novembre, 600 officiers se réunirent aux Tuileries, à l'état-major du général Magnan; ils traversèrent en une longue colonne le jardin et les Champs-Elysées, et se présentèrent au palais présidentiel. Cette démonstration insolite était destinée à bien marquer que l'armée relevait du Président et devait lui rendre hommage. 11 ne leur cacha pas qu'il ferait bientôt appel à leur dévouement. «« Il ne me faillirait pas, ajouta-t-il, parce que, vous le savez, je ne vous demanderai rien qui ne soit d'accord avec mon droit [reconnu par la Constitution'] , avec l'honneur militaire, avec les intérêts de la patrie; parce que j'ai mis à votre tête des hommes qui ont toute ma confiance et qui méritent la vôtre; parce que, si jamais le jour du danger arrivait, je ne ferais pas comme les gouvernements qui m'ont précédé, et je ne vous dirais pas : Marchez, je vous suis ; mais je vous dirais : Je marche, suivez-moi. >• En sortant de l'Elysée, la colonne
1 Ajouté, ilit-on, sur le texte inséré au Moniteur,
se reforma et se rendit dans le même ordre au ministère de la guerre.
Le 10 novembre, la brigade Ganrobert; le 12, la brigade Dulac; le 13, la brigade Sauboul manœuvrèrent au Champ de Mars sous les yeux du prince, du ministre de la guerre et du général Magnan. Quelques journaux s'alarmèrent de ces manifestations militaires : le Moniteur répondit que les nouveaux régiments avaient besoin d'être embrigadés et de manœuvrer d'ensemble. Une distribution de décorations avait , comme naguère à Satory, succédé aux manœuvres. Le 18 , ce fut le tour de la brigade Herbillon; le 20, celui de la brigade de Bourgon. Interrompues par le mauvais temps , ces revues recommencèrent le 28 pour la brigade Marulaz et le 29 pour la brigade Courtigis. Le 27, le colonel Feray réunit dans les salons de l'hôtel Galliera trois cents officiers, sous le prétexte de rendre au 1" lanciers la politesse qu'il en avait reçue, et MM. Feray et de Rochefort s'engagèrent de nouveau à se grouper autour lu chef de l'Etat à l'heure du danger, si elle venait à sonner.
Enfin, quelques jours après l'orageuse séance du 17 novembre, le général Magnan rassembla les officiers généraux de l'armée de Paris et leur annonça que, sous peu de temps, il aurait à s'associer à une détermination de la plus haute importance. « Vous obéirez passivement à mes ordres : quoi qu'il arrive, ma responsabilité vous couvrira. Vous ne recevrez pas un ordre qui ne soit écrit ou signé de moi. Par conséquent, en cas d'insuccès, quel que soit le gouvernement qui vous demande compte de vos actes, vous n'aurez qu'à montrer, pour vous garantir, ces ordres que vous aurez reçus. » Telle était, comme on l'a vu , la théorie de l'Elysée": chez les généraux, les officiers et les troupes, obéissance passive, le ministre et le Président seuls responsables.
Ainsi organisée, disciplinée, entraînée, l'armée régu-
lière paraissait sûre. Restait la garde nationale. Depuis le 10 janvier 1851, elle était commandée par le général Perrot, qui avait pour chef d'élat-major le général Foltz. Ni l'un ni l'autre ne présentaient de garanties suffisantes: il ne semble pas, en effet, que le général Perrot ait été honoré de ces demi-confidences qui furent faites à d'autres généraux. Le ministre de la guerre lui ôta son chef d'étatmajor et s'avisa de le remplacer par un sieur Vieyra ; celui-ci, capitaine en juin 1848, s'était bravement conduit dans le faubourg Poissonnière; au 13 juin 1849, il avait dirigé contre l'imprimerie Proust une expédition de gardes nationaux qui avait saccagé l'établissement et brisé les presses. Vieyra était devenu colonel de la l" légion et pratiquait l'Elysée. Le général Perrot vit dans ce zélé garde national un subalterne dangereux dont il ne serait pas le chef véritable et qui engagerait sa responsabilité comme Saisset avait, au 15 mai, engagé celle de Courtais. A un autre point de vue, ce personnage remuant, manieur d'affaires, cherchant, comme tant de gens de l'Elysée, une issue à une position embarrassée, ne lui plaisait pas davantage ' : il le refusa. Le ministre persista, le général Perrot donna sa démission, et, comme les choses pres-
1 A propos de Vieyra, on lira avec intérêt ces deux extraits de la Correspondance de Proudhon, Le 29 novembre 1854 : « Il y a un particulier (pariaitement connu de tous ceux qui ont travaillé au Peuple)^ et envers lequel l'Empereur a de grandes et personnelles obligations. Ce particulier est ruiné, et il est en quête d'une affaire où la main de l'Empereur lui puisse être en aide. ■ (T. VI, p. 86.) — Le 3 janvier 1855 : « Maintenant, il faut vous le dire, mais pour vous seulement et Guillemin. L'eussicz-vous deviné? Chose que je n'ai dite ni à MM. Gauthier ni aux amis, le solliciteur payé de la concession, celui par qui M. Verdeau espère enlever l'affaire, est Vieyra, le fameux dévastateur Vieyra, le Vieyra du Peuple enfin, lequel ne se doute guère, à coup sûr, qu'il va travailler pour nous et avec les nôtres... Le sieur Vieyra a rendu au sieur Napoléon III des services essentiels que celui-ci tient à reconnaître. Mais, pour cela, il fallait une affaire que ledit Vieyra était incapable de découvrir. » (T. VI, p. 105-106.)
saient, le jour même (30 novembre), on lui nomma pour successeur le général marquisdeLawœstine, ancien colonel du premier Empire, rétabli sur les cadres après la révolution de Juillet; grâce à sa parenté avec madame de Genlis et à la protection de madame Adélaïde, sœur du Roi, il était devenu maréchal de camp, lieutenant général, commandeur et grand officier, sans autres services militaires que ceux qui s'accomplissent à la cour, au soleil de la faveur.
VII. — Toutes ces dispositions et toute cette agitation militaire présageaient un dénoûment prochain. Le secret n'en était pas si bien gardé qu'avec un peu de pénétration on ne pût le connaître ou le deviner. Le Constitutionnel ne déguisait pas la menace : « Aveuglés par vos passions comme le taureau par le drapeau rouge, vous donnerez tète baissée sur la pointe de l'épée tendue et immobile qui vous attend. » Ainsi écrivait, le 23 novembre, M. Granier de Gassagnac, l'ancien rédacteur du Pouvoir, l'écrivain qui, avec le docteur Véron, partageait l'honneur d'interpréter les pensées de l'Elysée : à la lecture de son article, la Bourse baissait d'un franc, et M. de Sacy protestait dans le Journal des Débats.
Le Président parlait lui-même avec une fermeté qui décelait sa confiance dans une solution prochaine et définitive. Le 21 novembre, à l'occasion d'une distribution de croix de la Légion d'honneur à des industriels français à qui la partialité britannique avait oublié d'accorder des récompenses dans la grande Exposition de Londres : « Gomme elle pourrait être grande, s'écriait-il , la République française, s'il lui était permis de vaquer à ses propres affaires et de réformer ses institutions, au lieu d'être sans cesse troublée, d'un côté par les idées démagogiques, et de l'autre par des hallucinations monarchi-
ques! Les idées démagogiques proclament- elles une vérité? Non. Elles répandent partout l'erreur et le mensonge. L'inquiétude les précède, la déception les suit, et les ressources employées pour les réprimer sont autant de pertes pour les améliorations les plus pressantes, pour le soulagement de la misère. Quant aux hallucinations monarchiques, sans faire courir les mêmes dangers, elles entravent également tout progrès, tout travail sérieux; on lutte au lieu de marcher. On voit des hommes, jadis ardents promoteurs des prérogatives de l'autorité royale, se faire conventionnels, afin de désarmer le pouvoir issu du suffrage populaire. On voit ceux qui ont le plus souffert, le plus gémi des révolutions, en provoquer une nouvelle, et cela dans l'unique but de se soustraire au vœu national et d'empêcher le mouvement qui transforme les sociétés de suivre un paisible cours. Ces efforts seront vains. Tout ce qui est dans la nécessité des temps doit s'accomplir... »
A ces accusations de conspiration portées contre l'Assemblée par l'homme qui proclamait la sienne avec audace, l'Assemblée répondait en discutant paisiblement la loi électorale municipale d'où devait sortir, dans la pensée de la droite, une modification sérieuse de la loi du 31 mai. Cette dernière loi, Lamoricière ne l'avait pas votée, et c'était lui pourtant qui présidait la commission destinée à la modifier. Sous son influence respectée, cette commission avait fait un grand pas; car, tout en maintenant le domicile triennal, elle le réduisit à six mois pour les citoyens nés dans la commune ou qui y avaient pris part au recrutement. MM. Monet, de la Rochejaquelein et Victor Lefranc proposèrent une année : cet amendement échoua par l'abstention systématique de l'extrême gauche. Le lendemain, au nom de la commission, M. de Larcy proposa deux années. Léon Faucher, obstiné dans ses idées, s'indignait : « C'était, disait-il, le
signal de la débandade donné à la majorité. Non, je n'irai pas jusque-là. » L'extrême gauche s'abstint encore en masse, mais une majorité de 344 voix se rangea à l'amendement.
La droite reculait pied à pied : elle n'attendait pour se rendre qu'un scrutin décisif. Du 18 au 22 novembre, la deuxième délibération se poursuivit, au milieu des clameurs et des interruptions de la gauche que le président, épuisé de forces, ne suffisait plus à maîtriser. Elle ne votait plus, mais elle provoquait des scrutins répétés, comme pour lasser et irriter les dispositions déjà rétives de la droite. Qu'elle y songeât ou non, c'était jouer le jeu de rÉlysée. Cependant, par 443 voix contre 229, l'Assemblée décida qu'elle passerait à la troisième délibération, qui commença en effet le 29 novembre et se continua sans se terminer le 1" décembre.
L'Elysée regardait cette discussion avec indifférence. Elle n'avait qu'un mérite à ses yeux, celui de passionner les esprits et surtout de les distraire. 11 y attachait si peu d'importance que, dans leurs votes, ses partisans inclinaient tantôt à droite, tantôt à gauche, sans discipline, sans concert : M. de Morny votait avec les plus obstiné» soutiens de la loi du 31 mai, tels que Léon Faucher et M. Audren de Kerdrel.
Quant à la loi elle-même, chaque mouvement de l'Assemblée l'ébranlait et en faisait tomber les parties douteuses. La discussion l'émondait, l'éclaircissait. Encore quelques épreuves, et elle fût devenue une loi excellente, plus simple, moins rigoureuse, qui, tout en satisfaisant les conservateurs, eût perdu le caractère violent et révolutionnaire de son origine. La modération, le calme, la réflexion qui n'avaient pas présidé à sa naissance s'introduisaient peu à peu dans une laborieuse délibération. Elle paraissait crouler, et elle s'affermissait; il semblait que tous la reniassent, et elle gagnait les esprits les plus re-
belles. Le domicile d'un an s'était concilié non-seulement les républicains modérés , Didier, Lamoricière , Cavaignac, etc., mais un nombre considérable de représentants d'extrême gauche. Ainsi se reconstituait peu à peu, sur des bases nouvelles, une majorité d'autant plus forte qu'elle comprenait enfin où était l'ennemi commun : aussi sera-ce l'honneur de l'Assemblée nationale législative, et, devant la postérité, sa vengeance des calomnies du bonapartisme, que le soin religieux avec lequel elle étudia, modifia, améliora celte législation électorale, cause de tant de divisions, sans divertir à d'autres préoccupations, alors que celui qui avait jeté au milieu des partis ce brandon de discorde allait surprendre cette Assemblée et la disperser, dans l'oubli le plus inconscient de ses haines et de son péril.
Telle était, en effet, au 1" décembre, la sécurité des principaux membres de l'Assemblée, ces faux conspirateurs qui se gardaient si mal , que les uns discutaient paisiblement l'éternelle question du chemin de fer de Lyon à Avignon, tandis que d'autres, désireux d'une solution constitutionnelle et avantageuse au prince, lui demandaient ce même jour une audience pour lui exposer le résultat de leurs efforts en faveur d'une nouvelle proposition de révision. Ils ne savaient pas que le lendemain c'était l'anniversaire d'Austerlitz, choisi par le neveu de Napoléon pour être célébré par un coup d'État.
LlYRE DOUZIEME
LE COUP D'ÉTAT 2-21 décembre 1851.
Décret du 2 décembre et proclamations; le 13 juin 1849. — Soirée du l^"" décembre à l'Elysée; sécurité des généraux parlementaires. — Les lieutenants-colonels Fleury et Yvelin de Béville à l'Imprimerie nationale ; M. de Maupas à la préfecture de police. — Espinasse s'emparq du Palais de l'Assemblée; arrestation des questeurs Baze et Le Flo, de seize représentants et de soixante-deux chefs populaires; les troupes prennent leurs positions : la révolution est accomplie. — Louis Bonaparte et ses complices; précautions minutieuses pour désarmer la résistance. — L'Assemblée : vains efforts pour se réunir au palais Bourbon réunion de 220 représentants à la mairie du X" arrondissement; Berryer ; attitude des officiers; l'oljéissance passive; les représentants sont emmenés sous escorte à la caserne du quai d'Orsay. — La haute cour; la Constitution n'a organisé que son impuissance; histoire de l'article 68; l'Assemblée étant dissoute, la haule cour était désarmée, simple arrêt d'information; dernier acte de la résistance légale. — La résistance armée; allées et venues des représentants montagnards; réunion chez Cournet. — 3 décembre : barricade du faubourg Saint Antoine ; deux martyrs, Baudin et un soldat; indifférence de la population ; la garde nationale de Belleville. — L'agitation règne sur les boulevards; essais de barricades dans les quartiers du centre; l'armée les enlève dans la soirée. — Louis Bonaparte ; une seule promenade hors de l'Elysée; nouveau ministère; commission consultative. — Proclamations et arrêtés du préfet de police et du ministre de la guerre.
— Cavaignac et Magnan. — Dans la nuit du 3 au 4, les barricades se multipliant; Magnan ordonne une attaque générale pour deux heures.
— Combats rapides dans les rues du centre ; fusillades du boulevard; la rue Montorgueil dans la soirée ; fin de la bataille. • — La police et les arrestations ; le socialisme va compléter le succès du coup d'État.
— Carte de l'insurrection départementale d'après celle des élections de 1849; revue de quelques départements. — NiÈvhe : Clamecy ; violences, meurtres; la famille Bonneau; absurdité de cette insurrection locale; horrible meurtre d'un gendarme; le préfet arrive avec des
troupes ; la résistance cesse sans combat. — Ardèche et Drome : mouvement général ; combats de Crest. — Basses-Alpes : le souspréPet (le Forcalquier; chaque petite ville a son foyer révolutionnaire ; tranquille victoire des insurgés ; les troupes, inférieures en nombre, reculent, mais les insurgés se dispersent. — Bouches-du- Rhone et Var :, répression rapide à Marseille, Toulon, Hyères. — Les contrées montagneuses du Var ; pénurie de chefs : Camille .Duteil. — Marche sur Draguignan, puis sur les Basses-Alpes; le préfet suit avec des troupes ; déroute des insurgés à Tourtour et à Aups ; les quatre-vingts otages; dé\ouement de M. Andéol de Laval. — HÉRAULT : on ne défend paî la Constitution, on fait la révolution de 1852. — Influence prépondérante des sociétés secrètes. — Béziers : énergie de M. Collet-Meygret, sous-préfet; assassinat de MM. Maury et Vernhes. — Pézenas et Capestang. — Bédarieux : influences protestantes; mineurs et paysans des localités voisines; les gens masqués. — Combat autour de la caserne de gendarmerie ; meurtres de gendarmes ; horribles détails. — Caractères spéciaux à la lutte de décembre : guerre sociale, guerre par les paysans; il n'y eut de combat presque nulle part. — Les adhésions au coup d'État. — La garde nationale et 1 Ecole polytechnique. — Les récompenses réservées aux militaires. — Préparation du plébiscite; proclamation de Louis Bonaparte; rétablissement du scrutin secret; l'indépendance morale des électeurs n'existe pas; la France se résigne, elle ne se donne pas. — Le Panthéon rendu au culte; le repos du dimanche; lettre de M. de Montalembert. — Scrutin des 20 et 21 décembre. — Conclusion et jugement.
I. — Le mardi 2 décembre, à cinq heures du matin, on affichait sur les murs de Paris le placard suivant :