‹ Histoire de la république de 1848Chapitre 12 sur 19 · RÉVOLUTION DE · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION DE

Son BUiRE. — Coup d*œil historique sur les antécédents de la République et de l'Empire.— 10 août 1792; 18 brumaire; caractères communs aux deux régîmes. — Les républicains sous TEmpire. — Restauration.

— Alliance des bonapartistes et des républicains. — La légende napoléonienne. — Le bonapartisme n'est qu'un rêve, la République n'est qu'un mot. — • Esprit européen de conspiration : Carbonari français. — Le général Foy et Grandménil. — Dynastie de Juillet. — Le duc d'Orléans, représentant de la Révolution, élu quoique Bourbon.

— Il a aussitôt pour ennemis les républicains et les bonapartistes. — ^ Républicains : insurrections, celle de 1839 est la dernière. — Incertitude et rétrospectivité des systèmes politiques. — Babeuf. — « Le parti républicain doit se recruter dans le camp de ses adversaires. »

— La République, cbamp neutre de toutes les utopies sociales; au fond de toutes, la Révolution. — Bonapartisme. Pas de parti, un, bomme : Louis -Napoléon Bonaparte. — Strasbourg. — Lettre à M. Laity. — Boulogne. — L'Empereur humanitaire. et socialiste. — Après 1840, l'opposition dynastique se substitue aux républicains. — Déclarations monarchiques de François Arago et de M. Garnot. — M. Thiers, chef de l'opposition. — Les banquets de 1830 recommencent en 1847. — Aveuglement et présomption des dynastiques. — Intervention de M. Ledru-Rollin. — Lille, Dijon , Ghâlon-sur-Saône.

— Le National et la Eéjbrme, — Dernières heures de la Monarchie.

J'ai commencé sous un second Empire, j'achève sous

une troisième République, l'histoire d'une courte période

qui débuta par la République et qui se termina par

l'Empire.

Deux fois en trente-quatre ans, la France a, sous des drapeaux différents, essayé un retour à ses traditions monarchiques : deux fois elle y a échoué. La République et TEmpire vaincus, oubliés, dédaignés, se sont relevés de leur impopularité et de leurs défaites ; par ^es efforts persévérants, par des coups de main jugés alors téméraires , ils ont tenté vainement la fortune , jusqu'au jour où des événements qu'ils n'avaient ni provoqués ni prévus, ont, dans une heure de surprise, subitement tourné à leur avantage.

Avant de raconter leur avènement et leur histoire , il est nécessaire, pour l'intelligence de leur conduite au pouvoir, de déterminer les caractères de leur action au cours du demi-siècle qui précéda leur triomphe.

I. — La République naquit, en France, le 10 août 1792, des efforts combinés de la Commune de Paris et du club des Jacobins. Elle débuta par les massacres de septembre : ce fut son baptême. Trois semaines après, au milieu de la terreur publique , la Convention se réunit : trois cent soixante et onze députés présents sur sept cent quarante-neuf élus (à peine la moitié!) votèrent, sur la proposition d'un prêtre constitutionnel, l'abolition de la royauté, et, le lendemain, sur la motion d'un membre de la Commune,' la République. C'est ainsi que Paris, et, dans Paris, une minorité sans nom, dictant sa loi à la France entière , renversa la Monarchie et avec elle tout régime constitutionnel et légal.

Cette origine de violence et de sang demeura pour la République pendant toute sa durée la nécessité de chaque jour et comme le système forcé de gouvernement. Entre le 21 janvier et le 9 thermidor, de la mort du Roi à cçlle de Robespierre , qui ne connaît sa sanglante histoire? A Paris , l'échafaud en permanence ; dans les départements,

la guillotine marchant devant les commissaires de la Convention, les fusillades, les noyades; la magistrature, Tarmée , la noblesse , et, ce qu'on sait moins, les professions les plus humbles , ^décimées sommairement ; les Girondins , que leur lâcheté ne sauve pas ; Hébert et ses complices, Danton et Camille Desmoulins sacrifiés aux grands prêtres de la Révolution; ces derniers tombant à leur tour, victimes d'un coup d'État manqué, et entraînant derrière eux leur personnel de complaisants, juges et jurés du tribunal révolutionnaire?

Née dans la terreur, vivant par elle , du jour où elle est réduite à devenir clémente , la République s'abâtardit et se délabre. Une mesure anodine, la proscription, remplace Téchafaud et dépeuple les Assemblées. Chaque saison a son coup d'État qui recommence un Dix Août, tantôt par la main des faubourgs, comme Germinal et Prairial; tantôt par celle des sections du centre, comme Vendémiaire; tantôt, comme Fructidor, émanant du pouvoir lui-même et de l'autorité constituée. Mais où étaient alors le pouvoir, la légalité, la constitution? Le 10 septembre 1792, quelques jours après les massacres, Marat écrivait dans VAmi du peuple : a Cinquante ans d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un dictateur, vrai patriote et homme d'État. » [Élevé par la Révolution, instruit dans ses dogmes et dans ses pratiques, Bonaparte fut ce dictateur et cet homme d'État; il répéta au 18 brumaire les leçons de Fructidor, et, soldat de la Convention , il s'avisa de renverser ceux qu'il avait défendus.

La République se personnifiait et se couronnait dans Bonaparte. L'un et l'autre sont fils de la Révolution, j'entends celle de 1792. Leur coYnmune origine, c'est la force; leur moyen de gouvernement, la dictature; leur but, le nivellement universel au profit de l'État. Même goût pour la centralisation , même impatience de toute opposition ,

même dédain des choses religieuses et morales, même

tendance à les supprimer ou à se les subordonner. Aux pratiques de l'ancien régime contre la liberté légitime des citoyens, ils ont ajouté Thypocrisie des maximes libérales. Tant de points de contact sur le fond des choses les rendaient sur le reste réciproquement indulgents.

Aussi le coup d'État de brumaire ne surprit ni n'indigna trop le gros des républicains. Les généraux de la République, Leclerc, L<efebvre, Augereau, Moreau, y concoururent, et, comme si Bonaparte avait eu le mérite d'interpréter avec intelligence leurs théories de prédilection , ces représentants de la souveraineté nationale , qui n'avaient pas voulu d'un Roi, se jetèrent aux pieds d'un César. Camot, Jean-Bon Saint-André, Gavaignac, Cambacérès, Fouché, reconnurent dans le Premier Consul un des leurs , naguère général d'une armée jacobine et protégé des Robespierre. Le meurtre du duc d'Enghien acheva de mettre à l'aise les consciences des régicides. Les fonctions publiques se peuplèrent de républicains. Célèbre une heure en Prairial , Boissy d' Anglas s'en alla végéter au Corps législatif, oublieux et oublié; le rédacteur de la constitution de l'an III, Daunou, rédigea complaisamment celle de l'an VIII, et, quelques années après, toujours docile, il prétait à l'Empereur, aux jours des parades théologiques et des luttes avec le Pape , ses souvenirs d'oratoriem Le Tribunat, refiige de quelques indépendants, fut congédié. Le Sénat, gardien des libertés constitutionnelles , comme son chef, ne songea qu'à la guerre, vota levées sur levées et négligea le reste. Des républicains d'occasion inclinés devant un monarque absolu, un despote revêtant la livrée démocratique, tel fut l'Empire, et l'exergue, longtemps conservé sur ses monnaies, forma son symbole et sa devise : République . française. Napoléon, Empereur.

11 était cependant des républicains impénitents; ceux-ci ne pardonnèrent pas plus à Bonaparte que Bonaparte ne

leur pardonna. Dès les premiers jours, Texil Tavait débarrassé du plus grand nombre ; le complot de la rue Saint- Nicaise, imputé tout d'abord aux Jacobins, lui servit de prétexte pour en proscrire sans retard les derniers débris. De ceux qui restèrent ou qu'il oublia, les uns ser^'irent, les autres vécurent dans une retraite absolue; leur mort seule rappela un instant l'attention sur leur vie. — En 181 5, à rile d'Elbe, prêt à partir pour la France, l'Empereur disait au comte Fleury de Chaboulon : » Mais que feriezvous si vous chassiez les Bourbons? Établir iez-vous la République? — La République? Sire, on n'y songe point. » — L'Empereur y songeait : n'étaient-ce pas des survivants d'Assemblées républicaines, Grégoire, Garât, Lanjuinais, Destutt de Tracy, Lambrecht, qui, sous le manteau de sénateurs cachant leur hostilité, avaient, le 2 août I8I4, prononcé à la hâte la déchéance de l'Empereur? Il haïssait donc les républicains restés fidèles à leur cause ; mais ceux-ci le lui rendaient bien , et leur inimitié survécut à la chute de l'Empire et même à la mort de l'Empereur.

II. — L'avènement de la Restauration amena dane les relations entre impérialistes et républicains une transformation. Fils et représentants de la Révolution, ils s'unirent contre les Bourbons, qu'ils considéraient comme l'ennemi commun. A quoi donc avaient servi vingt-deux année^ d'interrègne? La souveraineté du peuple, cette prétendue conquête , était mise de côté , et le principe de l'hérédité suffisait à désigner et à rétablir un Roi. Avec la restauration du prince, l'ancien système de gouvernement semblait prêt à renaître comme un insolent démenti. Aussitôt on alarme les esprits, les intérêts,^ les consciences. Les opinions font volte-face : les partisans de l'Empire glorifient les conquêtes libérales de la Révolution ; les républi-

cains se parent des victoires et du nom de l'Empereur. n$ confondent leurs couleurs, ils scellent leur alliance dans une haine commune du nouveau rég^ime. Guerre de presse, guerre à main armée : c'est sous cette double forme que la Restauration eut à subir l'assaut de ses adversaires.

De cette époque date la légende napoléonienne. Constitutionnels, libéraux, carbonari, francs-maçons, débris de la République devenus des débris de l'Empire , serviteurs des Gent-jours, royalistes éconduits, orléanistes, toutes les oppositions concourent à l'édifier. Du despotisme administratif sous lequel a gémi la France, de ces moissons d'hommes Ëiuchées chaque année sur tous les champs de l'Europe, de cette politique égoïste et sans frein dont le sang et les trésors de la France ont payé si cher les illusions et les fautes, il n'en est plus question. Séparés de l'Empire par un abtme , ses platoniques partisans prêtent à son héros de fabuleuses proportions : c'est le César moderne , c'est le dieu de la victoire , c'est Prométhée sur son rocher. Les hyperboles de la poésie deviennent le langage courant de la polémique.

Le bonapartisme, qu'était-il pourtant à cette heure? A peine un rêve. L'Empereur était loin; son fils, un enfant, languissait sous la tutelle de l'Autriche; ses frères n'avaient ni parti ni force personnelle; les puissances n'auraient toléré sur le trône de France ni un membre de la famille Bonaparte ni même le prince Eugène , quoiqu'il fût aUié à l'une des cours du Nord. Il y a mieux : parmi tant de gens qui vantaient l'Empire, combien ne s'y rattachaient ni par les fonctions ni par les souvenirs , que l'Empire reconstitué eût bien vite écartés ou qui ne se fussent même pas présentés pour partager son pouvoir et ses honneurs ! Pour la plupart, le bonapartisme n'était qu'un instrument d'opposition, opposition d'autant plus hardie qu'elle était sans espérance.

On peut en dire autant de la République. Même aux jours de leur puissance , les républicains ne formaient en France qu'une infime minorité, qu'avait multipliée la peur; Texil, les défections, la mort, achevèrent de les décimer. L'Empire avait été un gouvernement régulier; la République ne fut qu'une crise , et les souvenirs sanglants qui lui survivaient lui étaient sur l'opinion toute influence et tout crédit. Il y eut sous la Restauration un comité républicain, mais la Fayette en fut le président; c'était assez pour conspirer, mais non pour fonder une République. Lorsque, le 5 octobre 1822, Sauge monta sur l'échafaud avec le général Berton , il cria : « Vive la République !» Et ce cri ne rencontra dans tous les partis que la stupéfaction. Chez les uns, les sentiments républicains ne furent alors qu'un généreux éclat de jeunesse ; chez d'autres, qu'une tradition de famille, une réminiscence.

Impérialistes et républicains ne s'abusaient guère sur leur fedblesse ; aussi ne combattaient-ils que visière baissée. Ils s'um'ssaientpour faire nombre, et, pour ne pas faire peur, ils se masquaient.

Il se forma dès lors entre divers pays continentaux (Espagne, Italie, Allemagne) une ligue de sociétés secrètes dont les coups de main éclataient à là fois et périodiquement : Carbonari en Italie , Descamisados en Espagne , Tugend'bund en Allemagne. L'Angleterre même était atteinte, et quatre-vingt mille hommes armés de bâtons réclamaient à Smithfield le suffrage universel et des élections annuelles. Vingt-deux années de guerre européenne avaient heurté, secoué et mêlé les peuples. Italiens, Espagnols, Hollandais, Saxons, confondus sous les plis du drapeau français , y avaient contracté des germes révolutionnaires : rentrés dans leurs foyers , replacés au sein de mœurs régulières qu'ils avaient oubliées dans les camps , sous des gouvernements qu'ils n'avaient pas connus , ils y

rapportaient une phraséologple déclamatoire, le scepticisme et rindiscipline sociale. Aux liens' publics de la vie militaire s'ajoutèrent vite les liens secrets de mystérieuses affiliations; à la guerre des champs de bataille succédèrent les conspirations.

L'armée fournissait le plus grand nombre d'adhérents. Gomment s'en étonner? Vingt-cinq ans de militarisme et de coups d'Etat avaient propagé le culte de la force pour résoudre et trancher tous les débats. Les carbonari franchirent les monts ; les francs-maçons rouvrirent leurs loges ; les Ventes se répancjirent sur tout .le territoire, ralliées à un comité directeur. Des casernes la conjuration se glissa dans les écoles, « crime nouveau, disait Royer-Gollard , et qui manquait à l'histoire des partis. » Bûchez, alors saint-simonien , réunissait dans sa chambre de la rue Copeau, MM. Rouen, Limperani, Guinard^ Sautelet, Bazard, Flottard, Ch. Dugied , Cauchois-Lemaire , Arnold Scheffer, Trélat, dont les uns devaient aboutir à la République et les autres à l'orléanisme. Le goût des conspirations avait passé en manie , et de même que tricher au jeu passait du temps de Grammont pour un surcroît de grâce qui complétait l'éducation d'un jeune noble , il semble que s'insurger à ciel ouvert ou dans les Ventes n'ait été sous la Restauration que le passe-temps le plus innocent et comme l'essentielle condition de la vie politique.

Parmi ces conspirateurs , quelques-uns s'engageaient , marchaient, et, au besoin, mouraient sur l'échafaud. Ainsi périrent les qpatre sergents de la Rochelle. Les autres , les chefs , criaient : Gourage ! et se tenaient à l'écart , ou bien , si la police les surprenait en flagrant délit , ils se plaignaient à la tribune d'être « sous le fer des calomniateurs et des bourreaux. » (Laffitte.)

Mangin , procureur général à Poitiers, n'avait pas craint, au cours de son réquisitoire sur la conspiration de Saumur, de signaler les relations des conjurés avec Laffitte ,

HÉPUBLIQUE ET EMPIRE. 9

Benjamin Constant, Foy et la Fayette. Aujourd'hui, on les avoue , on s'en fait gloire ; mais alors on en repoussait ridée avec indignation. « Si l'on veut nous égorger, s'écriait Laffitte , qu'on le fesse , qu'on nous traîne à l'échafeud ; mais auparavant qu'on nous donne des juges ! » Grandménily'l'un des plus compromis, celui qui avait conduit quelques-uns des conjurés chez la Fayette, qui avait obtenu de lui des encouragements et des conseils, avait réussi à se cacher dans Paris; M. Georges de la Fayette fevorisait son évasion et se préparait à le faire passer à Jersey. Laffitte, Foy, Benjamin Constant, la Fayette, n'ignoraient rien de ces détails; ils avaient vu Grandménil, ils venaient de causer avec lui, de lui serrer la main au Palais-Bourbon, dans la salle des Pas perdus. Écoutons cependant le général Foy : « Le point essentiel de l'accusation, c'est la déposition d'un nommé Grandménil, contumace qui, dit-on, a pris la fuite... Il ne sera pas interrogé , il ne s'expliquera pas , il ne reparaîtra pas , je le parie! Mettre des calomnies dans la bouche d'un SLCCusé contumacç, afin que l'impression en reste et qu'on ne puisse les démentir, c'est une action atroce , perverse , infâme ! » Cependant Grandménil était présent , dans une tribune voisine , et lorsqu'il s'entendit traiter par ses amis de « scélérat » , d' « agent provocateur » , il fallut l'enlever de force ,et l'entraîner hors de la salle, ou il allait stigmatiser d'un démenti public l'hypocrisie de ses complices ' !

La dynastie de Bourbon était l'ennemi ; pourvu que les coups frappassent, qu'importaient la vérité, la justice, la logique même? Ceux qui conspiraient chaque jour accusaient le pouvoir de conspiration; ceux qui enveloppaient le pays d'un réseau d'agences secrètes signalaient

* Vaulabellb, Histoire des deux Restaurations, 2* édition, t. V, p. 358 et 8uiv. M. de Vaulabelle a lui-même emprunté cette précieuse anecdote à une lettre de M. Georges de la Fayette , du 24 mai 1840.

et dénonçaient' le gouvernement occulte. Ils combattaient la charte la plus libérale , là plus sincèrement appliquée qu'eût jusque-là connue la France, ils la combattaient avec la liberté de la presse , eux qui n'avaient osé ni l'affronter ni la souffrir ! Ils maudissaient les émigrés de Goblentz , et , sur la Bidassoa et à la Gorogne , les premiers coups de fusil qu'essuyait l'armée française venaient d'émigrés, mais d'émigrés révolutionnaires qui s'appelaient Garrel et Fabvier. L'histoire déchire peu à peu les voiles, et déjà, sous le second Empire, le parti libéral commençait à rendre à la Restauration une tardive mais sincère justice.

III. — Gependant la Restauration succomba. La République ne fut pas piroclamée ; Napoléon II fut oublié. « Napoléonistes , écrivait LafBtte , vous ne vous êtes pas présentés; républicains, vous vous êtes retirés.» — «Lors de la deiî'nière révolution , écrivait Déranger en 1833 à Lucien Bonaparte , moi , vieux républicain , convaincu que la France n'était pas encore disposée à accepter la forme républicaine, j'ai désiré, pour achever d'user la vieille machine monarchique, qu'elle nous servtt de planche pour passer le ruisseau... » La Fayette pensait-il et faisaitil autre chose? Président du Gomité républicain, directeur de la charbonnerie , imbu des idées et des pratiques américaines , il se contente d'une monarchie , à la condition, il est vrai, qu'elle s'entoure d'institutions républicaines. Autant valait dire une république déguisée en monarchie.

La République et l'Empire éconduits, qui va-t-on choisir?

Il y avait un prince « dévoué à la cause de la Révolution, ennemi des ennemis de la Révolution (M. Dupin) » , fils d'un père qui en avait été le séide , le jouet et la vie-

time. Par son éducation , par sa vie, par ses mœurs, il se trouvait en dehors des traditions monarchiques ; né sur les marches du trône , la loi de succession Tempéchait de les gravir. Voltairien, soldat de la République, courtisan de la gloire de Bonaparte depuis que Bonaparte était déchu, il avait perdu dans les vicissitudes d'une vie agitée tout sentiment des droits et des prérogatives de la royauté. Louis XYIII le considérait avec défiance, le maintenait en exil , le laissait à Fécart. Le duc de Chartres avait évité Goblentz, le duc d'Orléans se garda d'aller à Gand. « Depuis sa rentrée, écrivait le Roi Louis XYIII en 1821, le duc d'Orléans est chef de parti et il n'en fait mine. Son nom est un drapeau de menaces , son palais un point de ralliement. Il ne se remue pas , et pourtant je m'aperçois qu'il chemine. Cette activité sans mouvement m'inquiète. Comment s'y prendre pour empêcher de marcher un homme qui ne fait aucun pas? » En effet, sans qu'il conspirât lui-même , les partis conspiraient pour lui : en 1814, Fouché; en 1815, Drouet d'Erlon et Lefebvre- Desnouëttes; en 1816, Didier, le tenaient en réserve comme le mystérieux candidat qui lèverait son masque au jour du succès. Il attendit : la révolution de 1830 lui donna la couronne.

La branche atnée partie pour l'exil , il n'y avait plus de Bourbons. Le duc d'Orléans avait été choisi, M. Dupin le disait hautement, non comme Bourbon, mais quoique Bourbon ; il n'avait pas pris les armes de France : on ne lui laissa même pas garder les armes d'Orléans. La Charte devint son blason. La souveraineté du peuple, représentée d'office , comme toujours , par quelques individus , le reconnaissait pour Roi, l'adoptait; c'était, on le disait pour lui, sa légitimité , celle que donnent les barricades.

Mais à peine arrivé au trône , le Roi Louis-Philippe eut à se défendre contre ceux qui l'y avaient porté. Ils l'accusaient d'usurpation : que n'avait-il provoqué un plé-

biscite? Républicains et bonapartistes né manquent jamais, comme on sait, de violenter les gens et de les consulter ensuite. On imagina certain programme, dit de rhôtel de ville , modèle d'un Etat révolutionnaire et qui aurait été la condition de ce trône octroyé; on en voyait la pratique dans les rues , où se déroulaient déjà les manifestations en Thonneur de la Pologne , de la Belgique , de ritalie ; dans les clubs , où foisonnait Témeute et qui prétendaient au gouvernement. La Fayette luimême se trouvait débordé. Les républicains et les réfugiés lui rappelaient ses promesses : « Je ne reconnais plus, disait-il naïvement, mes hommes de Juillet. » MM. Dupont de TEure, Laffitte, Odilon Barrot, étaient comme la. Fayette tiop engagés avec la Révolution pour réussir à la comprimer. On s'en aperçut bien lors de la dévastation de Saint-Germain l'Auxerrois et du sac de TArchevéché.

MM. Odilon Barrot, préfet dé la Seine, et Baude, préfet de police, n'avaient rien vu ou avaient laissé tout faire. Leurs explications valaient leur conduite. M. Odilon Barrot imputait cet acte de barbarie à V ignorance des masses ; il disait à la Chambre des députés : « Cette population prévenue ne peut pas venir s'exprimer ici, discuter avec vous ; elle ne peut pas venir vous dire avec la franchise de M. le préfet de police : Il est temps que vous vous retiriez! » Et M. Baude, à son tour: «Il est fort remarquable que la masse des hommes égarés qui se sont portas à ces excès a tout cassé, tout dévasté, et n'a rien emporté, — Que voulez-vous? répondait le 15 février un ouvrier qui venait de prendre part à la dévastation de l'Archevêché; rien ne va, ni le travail ni le gouvernement; nous n'avons *pas de journaux, nous n'allons pas chez le Roi ni aux Chambres, et nous employons un moyen de faire connaître que nous voudrions qu'il en fût autrement. — Ce que la dévastation a d'odieux, de bar^

harCy semblait atténué par la leçon quelle donnait au gouvernement, » La leçon qu'en recueillit le gouvernement , c'est que , sous peine de périr, il fallait gouverner ; Louis-Pbilippe abdiqua dès lors le rôle de courtisan du peuple , le sang de fiourbon tressaillit dans ses veines : il comprit qu'il devait vivre et régner en Roi.

Désappointés et déconcertés, républicains et bonapartistes reprennent alors leur attitude d'hostilité et de conspiration, mais avec un caractère tout nouveau. Sous la branche atnée, ils faisaient cause commune et abritaient leurs desseins sous le drapeau du libéralisme; sous Louis- Philippe, ils marchent chacun à part. Avant 1830, il leur semblait chimérique de prétendre au pouvoir, tant le principe de la légitimité paraissait un puissant obstacle ! Il tombe aux journées de Juillet ; la souveraineté populaire restaurée rouvre carrière à leurs espérances et à leur ambition. Louis - Philippe , c'est le représentant de la Monarchie expirante; c'est « la planche pour passer le ruisseau » . Désormais, les républicains conspireront à ciel ouvert au nom et dans l'intérêt de la République; les bonapartistes travailleront de même au rétablissement de l'Empire.

Comme ils ont distingué leurs causes , nous devons les distinguer dans nos observations. Commençons par les républicains.

IV. — Entre eux et Louis -Philippe, il n'y avait, se plaisaient-ils à dire, qu'une question de force : c'est donc par la force qu'ils entendaient reconquérir la proie qu'ils avaient laissé échapper. Ils dédaignent la propagande pacifique et toute morale ; ils ne s'inquiètent ni des dispositions des esprits, ni des souvenirs qu6 le passé leur lègue, ni des répugnances qu'ils doivent rencontrer. Aucune des conspirations tentées $ous Louis XYIII n'avait réussi;

quoique réduits en nombre , ils n^en recommencent pas moins sur le même plan. La parole est aux turbulents. Ils conspirent donc tantôt publiquement, fièrement, comme dan$ la Société des Droits de l'homme^ tantôt secrètement . et dans Tombre. Le parti chemine comme une sape, exploitant les mécontents, se liguant, sous couleur de démocratie, avec les ouvriers et les poussant au combat. De 1830 à 1840, chaque année se signale par une insurrection ; le régicide ne désarme pas. La loi sur les associations dissout la première organisation; Fexil volontaire, les condamnations prononcées par la Cour des pairs , dispersent les chefs.

Alors se produit une évolution, un déplacement d'influence. Cette faction conspiratrice et remuante, dont la queue a toujours entraîné la tète, perd ou renonce son état-major, les hommes que leur situation sociale, leur talent d'écrivains ou d'orateurs , leur passé plus éclatant avaient mis hors de page ; ceux-ci , par leur savante tactique , par leur modération , par certain libéralisme dans les idées , faisaient honneur au parti , le rendaient acceptable et le retenaient dans des voies moins aventureuses. A leur place s'élèvent d'autres hommes, sans notoriété^ sans assiette dans l'opinion , mais hardis , soldats d'avantgarde, qui s'instituent en conspiration secrète et permanente , et qui , vis-à-vis de leurs prédécesseurs apaisés ou modérés, se posent comme les vrais républicains et les purs» Les premiers pouvaient passer pour conventionnels; les seconds sont des Jacobins. Barbes, Martin- Bernard, Blanqui, Huber, les mêmes que nous retrouverons plus tard, rouvrent le cycle des sociétés secrètes, des complots, de la politique à force ouverte, pour finir par la défaite et la prison. Ennemis commodes pour un gouvernement! Ils déconsidèrent la cause qu'ils servent, ils la font succomber le même jour sur la place publique et dans l'opinion : une fois condamnés et relégués dans une forteresse, ils sont

comme morts, et Ton n'en parle plus. Le 12 mai 1839, ces sept ou huit cents hommes de la Société des Saisons qui, y ers trois heures de l'après-midi, étonnèrent les habitants de Paris par leur subite prise d'armes, mais n'en rallièrent aucun, un moment incertains, demandaient à haute voix : « Où donc est le Comité? où sont les chefs? » Alors Martin-Bernard, Blanqui, Barbes, dirent : « C'est nous! » Oui, c'étaient eux! Ce jour-là, le parti républicain consomma sa dé£Eiite ; la force avait eu raison de la force ; l'ère de la violence était close pour quelques années.

Cependant, si l'une des insurrections républicaines eût réussi, à quelle sorte de gouvernement, sous le nom de République, aurait-elle abouti? Tel était, en France, le passé historique de la République, que , ne pouvant le reprendre , il jfallait le renier. Laissons de côté la dictature terroriste , les pages hideuses des comités ; admettons que ces formes comme ces procédés n'avaient été que provisoires : dans quel cadre d'organisation politique la République nouvelle aurait-elle fonctionné? Démocratie, souveraineté du peuple , ces mots , admirables comme instruments d'opposition , -deviennent périlleux et gênants dès qu'ils servent de programme. Comment s'exercera cette souveraineté? Par délégation? par mandat? ou bien directement, dans des comices presque quotidiens? Cette souveraineté aura-t-elle ses intermittences, ses moments de repos, tandis que ses délégués agiront à leur guise, jusqu'au jour où ils redescendront sur la place publique pour y faire juger leur conduite? Sous ce régime^ verronsnous un président, des directeurs, une commission, un président viager ou temporaire , deux Chambres ou une seule? Les questions se pressent. Enfin, l'ordre à l'intérieur, la paix à l'extérieur, la liberté sans désordres, le pouvoir sans dictature , n'étaient-ce pas là les conditions vulgaires auxquelles devait satisfaire la République?

Sur ce terrain tout neuf, quelques républicains mar-

chaient à tâtons , hésitaient , ne fournissaient pas de solutions. Carrel se jetait hors de France, passait l'Atlantique, et, comme la Fayette, demandait aux États-Unis les principaux traits d'une Constitution. Sans juger ici dans quelle mesure notre société complexe et yieillie s'accommoderait des institutions américaines , on ne saurait méconnaître et les satisBactions libérales qu'aurait pu apporter cette transplantation, et le bon sens que montrait Carrel en reléguant dans le monde des chimères l'exhumation des idées , des pratiques et du régime de 1793. Mais qu'il avait peu de disciples! C'est au contraire vers ce régime déshonoré, vers ces institutions flétries par l'histoire et par la conscience publique , vers ce gouvernement violent et impuissant, que les républicains se retournaient avec complaisance. Ils y voyaient le type vénéi-able et sacré de la Constitution à venir ; les emblèmes de la Terreur figuraient en juin 1832 sur les drapeaux des combattants; au jour des professions de foi publiques, Godefroy Cavaignac, l'un des coryphées du parti, plaidant pour la Tribune devant la Cour des pairs, ne trouvait que des regrets pour 93. « Nos jeunes gens, écrivait à ce propos Béranger, sont aussi des hommes rétrogrades. Comme les romantiques , ils veulent tout remettre à neuf, et ne font que de la vieillerie. Ils s'en tiennent à 93, qui les tuera... Cavaignac a trompé l'attente générale... Le discours n'a pas même eu l'honneur de déplaire aux centres. Que dis-je ! il leur a plu , car il a prouvé qu'ils n'ont pas trop tort de combattre un parti qui n'a que de pareils arguments à employer. » (Lettre du 23 avril 1833.)

Ce programme rétrospectif ne touchait qu'aux formes politiques ; malgré les efforts des sociétés secrètes , l'ouvrier restait réfractaii*e à un système d'où ne ressortait en sa faveur aucune satisfaction sociale. Afin de l'engager plus avant dans la cause et de le rallier aux projets d'insurrection (c'était là le but constant et suprême) , quel-

ques hommes révèrent de Tattirer à la Révolution par la convoitise , en ajoutant au programme politique celui d'un bouleversement social. Non plus que leurs coreligionnaires, ils ne se mirent en frais d'invention : la République des égaux, rêvée par Babeuf, Darthé et Buonarotti , Tégalité à outrance , sous les seules exceptions de Tàge et du sexe : tel fut le nouveau drapeau qu'élevèrent Barbes, Martin-Bernard et Blanqui. Carrel s'indignait, les appelait des « fous sauvages » . Mais si misérable que fût le plagiat, il cachait autre chose que les théories de Babeuf. Ce qu'on voulait, c'était un levier d'insurrection, et, dans ce mirage d'égalité chimérique, on croyait l'avoir trouvé. Était-ce bien tout? Le grand avantage de la conspiration babouviste, c'est qu'elle trace un plan complet d'action : plan pour préparer les esprits et organiser les groupes ; plan pour les premières mesures à prendre en cas de succès (fusillades, emprisonnements, prise de possession des maisons et des biens d'émigrés, etc.). Deux choses manquaient naturellement dans ce programme si détaillé : l'indication des moyens de gouvernement , et l'application des réformes sociales ' .

Parallèlement à ces projets combinés contre le gouveiv nement et la société, un journal clandestin, le Moniteur républicain y prêchait le régicide. Fieschi, Âlibaud, Meunier, commentaient par l'assassinat les théories des sociétés secrètes. Louis-Phihppe accordait l'amnistie (1837); 'les républicains en profitaient pour recommencer la guerre. Le National , honteux des solidarités que lui imposait sa cause, reprochait à ses anciens amis leur esprit de « démence et d'anarchie » . De leur côté , les

1 La conspiration de Babeuf avorta en l*an V et le 12 mai 1839 ; elle eut son jour de succès le 18 mars 1871. En relisant le récit de Buonarotti {Gracchus 'Babeuf y préface et notes, par Arthur Rang, 1869), il est facile de se convaincre que les révolutionnaires de la Commune puisèrent à cette source la majeure partie de leurs inspirations.

purs Taccusaient de mollesse, d'étroitesse d'esprit, d'incompétence dans les matières sociales ; il « craignait pour son drapeau les éclaboussures de la rue » ; il dédaignait « les prolétaires » . Béranger, qui ne suivait que de loin ces débats, Béranger, qu'on aime à citer parce qu'il représente , dans ce monde de plagiaires , de furieux et d'utopistes, le sens des choses pratiques et opportunes, écrivait à Lamennais le 23 juin 1839 : « Ces paroles sanguinaires m'inspirent une horreur que je ne puis vous exprimer. Rien aujourd'hui en France ne s'établira plus par le sang, le bon Dieu en soit béni! Dé semblables discours , d'aussi affreux et stupides projets , retardent l'événement que vous et moi devons souhaiter. » Et au même , le 1 1 octobre suivant : « Le parti républicain doit aujourd'hui se recruter dans le camp de ses adversaires. Il faut, dans l'intérêt du principe, que ceux qui ont eu jusqu'ici la prétention de le conduire s'effacent presque entièrement, car ils empêchent de venir à leur drapeau.'»» Il semble que les républicains aient entendu ce conseil. Le coup de main de 1839 est le dernier du règne avant celui du 24 février. D'ailleurs , les chefs sont au Mont- Saint-Michel ou à Doullens. Désorganisée par les lois de 1835, surveillée par les parquets, discréditée auprès des jurys, décapitée de ses principaux meneurs , la République, à partir de 1840, n'est plus qu'un champ neutre où s'ébattent les réformateurs en genèse de sociétés nouvelles. Lamennais y apporte ses colères, ses déclamations et les débris d'un talent qui a profité à une autre cause ; Proudhon y abrite son scepticisme et ses fantaisies de dialectique ; Pierre Leroux y couve la religion de l'humanité; Cabet y rencontre son Icarie; Louis Blanc, l'organisation du travail; Fourier, le phalanstère. Dans cette Ile d'Utopie, toutes les opinions, tous les cultes obtiennent une égale protection, qu'ils s'appellent Saint-Simon, l'abbé Châtel ou Michel Yintras.

Les républicains de 1 792 , ces ennemis de la superstition et des autels , démolissaient les églises , persécutaient et guillotinaient les prêtres, condamnaient la foi catholique. Leurs fils cherchent dans rÉvangile des modèles de langage , dans les premiers siècles chrétiens des analogies et des exemples de yie sociale ! Jésus de Nazareth n'est pas leur Dieu, mais c'est un martyr de l'humanité; à ce titre, il figure dans leur calendrier d'apôtres et de prophètes. Que dis-je? Bûchez le coiffe du bonnet rouge et le met à côté de Robespierre. Sous un Roi voltairien et incrédule, les révolutionnaires, mystiques d'occasion, environnent leur principe d'une religieuse auréole ; ils incriminent l'irréligion du Roi; ils lui reprochent, chose étrange, de s'aliéner le clergé et les âmes tendres. Enfin , à tous ces rêves ou purement politiques ou brutalement matérialistes, on impose les livrées d'un spiritualisme chrétien , et c'est dans le langage de l'esprit, au nom de I'Idée ou du Verbe, que , par une odieuse profanation , on marche tout droit à la réhabilitation et au triomphe de la matière.

A les prendre en eux-mêmes, ces rêves n'ofïraient aucun danger; mais, sous leur affectation d'innocence, chacune de ces sectes aspirait et tendait à une révolution. C'était le premier article de leur programme. Chose singulière et remarquable! au contraire des inventeurs, ceux-ci sont les premiers à se défier de leurs inventions ; ils n'en attendent le triomphe ni de leur valeur propre , ni de la per^ suasion qui peut gagner les esprits de proche en proche, ni même du progrès des temps; pour pratiquer leurs essais sur une société rebelle, ils souhaitent un coup de force qui leur donne l'empire et une domination absolue. Et de même que la République leur semble le terrain le plus Ëivorable à l'éclosion et au développement de leurs systèmes, fidèles à la tradition républicaine, ils espèrent qu'une révolution violente amènera Tavénement simultané de leurs idées et de la République.

ÎO LIVRE PREMIER.

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