V. — Il nous reste à parler des bonapartistes
Sous le gouvernement du Roi Louis-Philippe, il n'y avait pas, à vrai dire, de parti bonapartiste. Les anciens semteurs de TEmpire avaient trouvé faveur auprès du nouveau pouvoir. 11 n'était resté en dehors d'eux que a quelques vieilles femmes, quelques jeunes gens aimant les chimères, et aussi quelques vieux personnages mécontents d'un régime sévère , fondé sur l'économie , la publicité , une discussion perpétuelle des actes des fonctionnaires publics.... Minorité imperceptible qui n'a pour tout moyen qu'un nom, un nom immense, qu'elle prête aux anarchistes bien plus qu'elle n'est capable de le feire valoir elle-même '. » Il n'y eut donc pas un parti, mais un homme : Louis- Napoléon Bonaparte, qui conspirait pour lui-même en conspirant pour le rétablissement de l'Empire. Gomme les républicains, il croit à l'efficacité de la force pour conquérir un trône. Comme eux encore, il prend ses modèles dans le passé : la constitution de l'an YIII, complétée ou amendée par les sénatus-consultes de l'an XII : tel est son programme. Ainsi, qu'il arrive au pouvoir, et pas d'hésitation : plébiscite, proclamation de l'Empire et des institutions qui l'accompagnaient : le gouvernement naît organisé.
Le prince sentait d'ailleurs fort bien l'avantage qu'il pouvait avoir sur les républicains, parti sans cohésion, sans programme précis , et sans un homme qui le représentât , et , comme le premier Bonaparte était venu à la suite de la République en héritant d'elle , il semble que le neveu ait voulu, même dans l'ordre chronologique, suivre l'exemple de son oncle : aux insurrections républicaines de 1832 et de 1834 succède, en 1836, l'échauffou-rée de Strasbourg; après l'équipée du 12 mai 1839 vient, en 1840, l'équipée de Boulogne. Il s'agissait de continuer
1 La Monarchie de 1830, par M. A. Thibrs, député des Bouchesdu-RLôoe, 1831, p. 148.
rébranlement, en profitant de celui qui s'était déjà produit, et, aux imaginations qu'avaient pu effrayer les hommes et les idées de la République, d'offrir la perspective d'un régime modéré et déjà éprouvé dans la pratique. L'opinion regardait faire les uns et les autres, sans s'inquiéter d'eux, avec cette différence que les républicains disaient peur et que le prince Boiiaparte disait pitié.
Né en 1808, alors que l'Empereur n'avait pas encore d'héritier direct, Louis-Napoléon Bonaparte avait été accueilli et fêté alors comme s'il était l'héritier présomptif de l'Empire. La naissance du Roi de Rome lui ôtait ses droits; sa mort en 1831 les lui rendait. Mais il était exilé. L'Italie, la Grèce, le Portugal, la Pologne, lui offraient des trônes à disputer : il préféra celui de France, dût-il le conquérir. Il y songea bientôt. Il recrute quelques jeunes gens de son âge; une aventurière se met de la partie. Les Nestors du complot sont MM. Parquin et Yaudrey; l'un, soldat de l'Empire, famiber du château. d'Arenenberg, marié à une demoiselle d'honneur de la reine Hortense ; l'autre , colonel en activité , qui s'engage étourdiment et qui persiste par point d'honneur. De personnages saillants , aucun ne se révèle , si ce n'est peut-être le général Excelmans, par la hâte qu'il met à se disculper. Mais tel était le secret dont le prince s'était enveloppé, que ce secret même fut une des causes de son échec : fautç d'avoir laissé transpirer ses projets, il tombe comme un inconnu au milieu de la garnison de Strasbourg. Au moment où la troupe hésite et va fléchir, quelqu'un s'écrie : C'est un imposteur! et la faveur tourne. L'énergie des officiers achève la déroute. Le prince est fait prisonnier, laissant en trophée à ses vainqueurs la' plaque du prince Eugène et l'épée d'Austerlitz. Le Roi, usant de clémence, l'envoya en Amérique; l'auteur principal absent, ses complices furent acquittés par le jury.
On s'étonnait, on ne comprenait pas. Où était le parti bonapartiste?
Louis-Napoléon crut devoir s'expliquer, une première fois par l'organe de M. Fialin de Persigny, l'un de ses fidèles, une seconde, en 1838. M. Laity, ex-lieutenant d'artillerie , rédigea une nouvelle relation des événements du 30 octobre 1836 ; le prince y fit de sa main quelques corrections et y ajouta quelques notes. On vendit sept ou huit exemplaires de cette brochure ; on en distribua dix mille. Une lettre du prince (2 juillet 1838), reproduite en tête de l'ouvrage, contenait les curieuses lignes qui suivent : « Dites qu'en vous autorisant à cette publication , mon but n'a pas été de troubler maintenant la tranquillité de la France, ni de remuer des passions mal éteintes, mais de me montrer à mes concitoyens tel que je suis et non tel que la haine intéressée m'a dépeint. Mais si un jour les partis renversaient le pouvoir actuel {F exemple des cinquante dernières années nous permet cette supposition ), et si, habitués qu'ils sont depuis vingt-trois ans à mépriser l'autorité, ils sapaient toutes les bases de l'édifice social, alors peut-être le nom de Napoléon serait-il une ancre de salut pour tout ce qu'il y a de généreux et de vraiment patriote en France. C'est pour ce motif que je tiens à ce que l'honneur de l'aigle du 30 octobre reste intact malgré sa défaite, et qu'on ne prenne pas le neveu de l'Empereur pour un aventurier ordinaire. »
Cependant , ce candidat de l'ordre , ce paladin de l'autorité, n'attendit pas que les partis eussent renversé le gouvernement de Juillet ; une seconde fois , il se remit en campagne.
L'occasion le décida. Continuant la politique qu'avaient pratiquée les libéraux de la Restauration , Louis-Philippe s'entourait de souvenirs de l'Empire. Dès la première année de son règne , il avait fa^t replacer sur la colonne de la place Vendôme la statue de Napoléon ; il avait ter-
miné à Boulogne-6U]>Mer la colonne de la Grande Armée, à Paris, FÂrc de triomphe de TÉtoile; enfin, à la suite de négociations avec T Angleterre , il avait obtenu la restitution des cendres de l'Empereur et confié à Tun de ses fils , le prince de Joinville , la mission de les ramener en France. Louis Bonaparte rêva de recevoir lui-même et comme souverain , sur le seuil des Invalides , les glorieux restes de son oncle.
Des brochures bonapartistes circulèrent dans les casernes; il tenta de pouer des intelligences dans Tannée; il fit même sonder des officiers, généraux. Échec partout. A Strasbourg, il avait réussi à gagner un colonel; en 1840, il ne gagna qu'un sous-lieutenant. MM. Parquin , Conneau, de Persigny, de Querelles, qui figuraient déjà à Strasbourg dans la suite du prince; un des hôtes de Sainte-Hélène, M. de Montholon ; des officiers en retraite, MM. deMésonan, Voisin et Laborde , forment Téta t-major de la conspiration. Le reste se composait de domestiques, valets de pied ou cochers déguisés en soldats ou de soldats déguisés en domestiques. Le prince partit de Londres sur un navire qu'il avait frété, YEdinburgh-Castle; il recueilUt en route quelques groupes de partisans et aborda bientôt sur les côtes de France , près de Wimereux. Cette fois ses proclamations étaient prêtes : le succès n'en eût pas diminué le ridicule. Dans l'une , aux Français : « Les cendres de l'Empereur, disait-il, ne reviendront que dans une France régénérée. La gloire et l'honneur du pays sont exilés comme moi ; nous rentrerons en France. » A l'armée : a Vous vous êtes indignés et vous avez cherché ce qu'étaient devenues les aigles d'Arcole, d'Austerlitz, d'Iéna. Ces aigles, les voilà! » Aux habitants du Pas-de-Calais : « Du haut de la Colonne de la Grande Armée , le génie de l'Empereur veille sur nous et applaudit à nos efforts. » Il se présente dans les casernes de Boulogne , disant : Je suis le fils de Napoléon , et ce mensonge inutile ne détache pas un soldat. Il ofire des
grades, des décorations; ses gens le suivent, des ^acs de monnaie à la main ; il est repoussé partout. On le poursuit, on Tarréte. Il comparaît devant la Cour des pairs, qui le condamne à la détention perpétuelle, et, comme Sganarelle, ses domestiques réclament leurs gages.
Ainsi se termina pour Louis -Napoléon Bonaparte le rôle actif de conspirateur. Mais quelque défoveur qu'il eût rencontrée dans Fôpinion , dans la presse même républicaine et jusque dans sa famille, il n'en perdit ni le courage ni la confiance dans Tavenir. Prisonnier, il correspondait avec les publicistes en renom, s'attachant de préférence aux républicains. Gomme ces derniers, les échecs politiques le rejetèrent dans Tétude des questions sociales, soit que son esprit, plus rêveur que méditatif, Ty portât naturellement , soit qu'il y cherchât un nouveau levier de propagande napoléonienne. Il prit dès lors l'attitude qu'il a gardée depuis , celle d'empereur humanitaire et socialiste. Sans y gagner des partisans, il trouva dans l'opinion plus de bienveillance; les sympathies pour le prisonnier couvraient les témérités du conspirateur. Il se lassa pourtant de sa prison , bien qu'elle fût douce et non sans avantages, et s'évada. La liberté le rendit à une existence vulgaire dans laquelle pour un temps sa trace échappe à l'histoire.
VI. — Les insurrections républicaines, les équipées bonapartistes , loin d'ébranler le trône de Louis-Philippe , avaient contribué à l'affermir. Les premières levées de bouchers amenèrent l'énergique ministère de Casimir Périer, dont M. Thiers se montra en 1834 le continuateur; le coup de main du 12 mai 1839 précipita la solution d'une crise ministérielle. Ainsi, l'heure du danger ralliait autour du Roi tous ses partisans. En triomphant de ses ennemis intérieurs, la dynastie de Juillet gagna en près-
tige, mais elle perdit en force; le faisceau des amis se relâcha, la vigilance cessa d'être active, le dévouement se fit marchander. C'est alors qu'on vit les hommes de 1830, éperdus de sécurité, se précipiter dans leurs ambitions, provoquer des rivalités , disputer le pouvoir : la coahtion de 1839 ne laissa d'honneur qu'à celui qui, seul contre tous, soutint la lutte et y succomba . L'établissement royal reçut en cette occasion son premier coup; en visant au ministère, les partis atteignaient le trône.
Au lendemain du succès, les vainqueurs -se divisent et se combattent. Deux hommes, serviteurs dévoués de la famille d'Orléans, trahissent dans leur attitude la diversité de leurs origines et de leurs principes. L'un personnifie 'l'esprit de résistance et de conservation, la tradition monarchique : à ses yeux , Louis-Philippe est un Bourbon , successeur d'un Bourbon ; l'autre n'admet Louis-Philippe que comme l'élu de la souveraineté nationale et le représentant de la Révolution. Tant que ces deux hommes sont ensemble au pouvoir, la nécessité de marcher d'accord neutralise leurs tendances ; dés que l'un des deux , tombé du ministère, rentre dans l'opposition, il reprend sa liberté d'action et son allure révolutionnaire : c'est le libéral de 1827 et de 1829, c'est l'ancien rédacteur du National, qui a écrit : « Le Roi règne et ne gouverne pas » , c'est l'historien et le panégyriste de la Révolution française. La mort du duc d'Orléans rapproche un instant les esprits dans des mesures communes d'intérêt public : mais la force des circonstances l'emporte, et M. Thiers, trois fois ministre, M. Thiers, ancien président du Conseil, devient le chef de l'opposition.
Bonapartistes et républicains , qu'étaient-ils alors ? Nous l'avons vu : leur rôle était fini ; ils n'avaient plus qu'uil drapeau déchiré et souillé dans la poussière. L'ennemi de la royauté avait passé du camp républicain dans le camp dynastique ; c'étaient les parlementaires qui marchaient à
Tàssaut du trône , en croyant ne marcher qu'à Tassant d'un ministère. Des institutions dites anglaises ils ne connaissaient que le cadre , les jeux de scène , les formules : il leur manquait le goût et le respect de la royauté , disons plus , de Tautorité , que la royauté représente. Ils pratiquaient ces institutions en révolutionnaires déguisés et, qui pis est, s'ignorant eux-mêmes.
Qu'arriva-t-il? Les républicains, sous le nom de radicaux, marchèrent à Tombre de ces amis complaisants. Tandis que Topposition dynastique se laissait glisser dans Tornière de la Révolution, les partisans de la Révolution se relâchaient de leurs antipathies monarchiques. L'alliance était proche. En 1844, François Ârago adressait aux électeurs du XII* arrondissement la profession de foi suivante : a Je déclare que le gouvernement constitutionnel , monarchique et héréditaire, est, suivant moi , le seul qui puisse prendre racine en France et y fructifier. Je suis convaincu que le pays serait exposé à mille agitations , s'il avait à sa tète un chef électif. . . Si j'ai l'honneur d'obtenir vos suffrages , je combattrai donc à la Chambre toute mesure qui me paraîtrait conduire à un gouvernement républicain. Je veux la monarchie constitutionnelle héréditaire , je la veux avec la famille d'Orléans *. »
Ces déclarations monarchiques échappaient-elles à François Ârago comme la rançon de la situation semiofficielle que l'esprit tolérant du Roi lui laissait à l'Observatoire? N'était-il pas , même aux yeux de ses amis , un radical et un républicain un peu suspect de modérantisme ? Prenons un homme qui n'était lié envers le pouvoir par aucune obligation de cette sorte, fils d'un conventionnel célèbre, républicain de naissance : M. Hippolyte Carnot. Il se confesse radical, mais serviteur de la Charte; il accepte la royauté constitutionnelle et la dynastie ; il dé-
^ Imprimerie Y* Thuau, rue da Glottre Saint-Benoit, 4.
tourne les yeux de Tidée d'une révolution; il n'est pas a tellement jaloux d'une satisfaction grammaticale qu'après avoir obtenu la chose il tente une révolution nouvelle pour acquérir le mot. » Les radicaux siégeant dans la Chambre des députés l'avaient accepté pour organe, et voici dans quels termes il s'expliquait devant ses électeurs en 1846 et 1847 : « Si on entend par dévouement à la dynastie le dévouement aux institutions fondées par la Charte, laquelle a créé une royauté constitutionnelle et en a fixé les conditions, je réponds nettement : Oui. » Il voyait dans la Charte « bien étudiée et interprétée selon son esprit » , les éléments d'institutions même démocratiques et de toutes les réformes que convoitait l'opposition. 11 allait plus loin ; il acceptait niéme l'espérance du pouvoir, il se ralliait au commentaire de la Charte donné par M. Thiers le 17 mars 1846; il souhaitait la réforme et disait : « Les radicaux peuvent , les radicaux doivent soutenir au pouvoir les hommes qui la favorisent; ils peuvent, ils doivent marcher eux-mêmes à la conquête légitime du pouvoir afin de la réaliser * . » Il n'est que juste d'ajouter que ces concessions , cet esprit de tolérance sur les formes gouvernementales, excitaient la colère et l'indignation des républicains restés inflexibles, et que cette brochure de M. Camot fut l'occasion d'amères récriminations et d'éclatants désaveux.
Si M. Thiers avait pu rallier les radicaux de la Chambre , on comprend que la gauche , le centre gauche et même le tiers parti l'acceptassent comme leur chef naturel. Pour le suivre, M. Duvergier de Hauranne abandonna M. Guizbt; M. Odilon Barrot mena vers lui le chœur de ses fidèles; sous son égide , M. de Rémusat présenta un projet de réforme parlementaire. M. Dufiaiure se laissait aller aussi, mais lentement, à son pas. En 1846, quand sonna l'heure
^ Les Radicaux et la Charte, 1847.
des élections générales , quels triomphes ne se promit pas Topposition! Cependant, tout compte fait, elle rentrait dans la Chambre moins nombreuse de vingt sièges qu'avaient gagnés les conservateurs. L'opinion publique n'avait donc suivi qu'avec hésitation ceux qui se prétendaient ses guides ; il fallait la secouer, l'agiter, l'ébranler, a Vous êtes les plus forts, disait à M. Yitet l'un des membres de l'opposition , c'est évident. Ici plus rien à faire , plus rien à dire pour nous; nos paroles seraient perdues. Nous allons ouvrir les fenêtres * . »
En 1830, la Société Aide-toi, le ciel t'aidera, avait imaginé de préparer aux 221 dans leurs, départements respectif des banquets et des fêtes. Paris donnait le signal : le !•' avril, sept cents électeurs offiraient un banquet aux députés de la Seine et aux autres députés de l'opposition. C'était M. Odilon Barrot, simple électeur encore, qui, vice-président du banquet, en était l'orateur; les fondateurs étaient MM. Guizot, Yitet, Lanjuinais, Bastide, Godefroy Cavaignac, Marchais, Taschereau, Duvergier de Hauranne, Duchàtel, Lerminier, Renouard, Ch. de Rémusat, de Montalivet, etc. En 184?, c'est aussi par des banquets que l'opposition résolut de propager l'agitation , et, en relisant aujourd'hui le toast que portait au 1*' avril 1830 M. Odilon Barrot, on s'étonne qu'à dix-sept années de distance, et sous des gouvernements si différents, le même orateur ait retrouvé dans sa conscience la même banaUté d'indignation. Une analogie bien plus saisissante entre les deux époques se présente à la pensée : c'est l'intervention d'abord modérée , puis bientôt dominatrice des carbonari, des bonapartistes , de l'élément révolutionnaire dans la société de 1830. Cet avertissement du passé, comment les dynastiques de 1847 ne l'ont-ils pas recueilli dans
1 Le Comte Duchàtel, par M. Vitet. (Revue des Deux^Mondes , i*' avril 1870.)
leurs mémoires? Jetés naguère presque malgré eux dans une révolution dont à la première heure ils redoutaient et voulaient conjurer Téclat, comment n'ont-ils pas aperçu, après dix-sept ans d'expérience de la vie politique, que leur alliance d'un jour avec le radicalisme tournerait peutêtre à leur propre confusion et les précipiterait dans les mêmes extrémités?
VII. —Il n'entre pas dans mon dessein de retracer l'histoire des soixante et dix banquets qui , dans un espace de six mois (9 juillet-25 décembre 1847), propagèrent par tout le pays le mépris du pouvoir légal et la déconsidération des institutions monarchiques. Vainement les organisateurs de ces agapes révolutionnaii^es prenaient un soin jaloux d'inscrire au programme des toasts an Roi, à la révolution de Juillet, au Roi constitutionnel; vainement s'imposaient-ils le devoir de renfermer leurs démonstrations oratoire^ dans des limites strictement légales : qu'étaient ces judaïques observances à côté des déclamations bruyantes et multipliées contre les déviations du système constitutionnel et contre la corruption du pouvoir? Lorsque MM. Odilon Rarrot et Duvergier de Hauranne, partout présents, invoquaient à satiété la souveraineté nationale, rappelaient la révolution de 1830 et ressuscitaient le mythologique programme de l'hôtel de ville, est-ce que dans leur pensée la royauté ne subissait pas directement les attaques qui, dans l'hypocrisie des mots, s'adressaient au ministère? Est-ce que dénoncer la corruption du pouvoir n'amène pas nécessairement les esprits à en comprendre et à en souhaiter la chute? Estr-ce qu'enfin la souveraineté'nationale s'exerce autrement, que par le renversement des institutions et des hommes auxquels elle s'est déléguée? Ils étaient bien aveugles, les dynastiques de la gauche et du centre gauche , s'ils n'apercevaient pas ces
conséquences; ils étaient bien présomptueux, s'ils espéraient que , devenus ministres , tous les abus tomberaient à leur aspect, tandis que les agitations qu'ils avaient provoquées et nourries se dissiperaient en fumée !
Le banquet de Lille (7 novembre) les arracha à cette orgueilleuse sécurité. Un homme qui, dès son entrée dans la vie publique , s'était ouvertement porté le défenseur de la cause démocratique, isolé dans la Chambre des députés, même au milieu des radicaux, et qui jusque-là , non-seulement s'était tenu à l'écart des banquets, mais les avait dédaignés comme une vulgaire manœuvre d'opposition, uniquement destinée à satisfaire des ambitions individuelles, M. Ledru-RoUin entra tout à coup en scène jet accepta l'invitation des radicaux de Lille. Ce banquet, manifestation bourgeoise comme toutes les autres, avait pris, grâce à l'initiative de Ch. Delescluze ', dans Y Impartial du Nord, et de Bianchi, dans le Messager du Nord, une importance exceptionnelle et des couleurs républicaines. M. Odilon Barrot , serviteur obstiné de la légalité , pressentit un éclat dans lequel ses sentiments dynastiques se trouveraient blessés et compromis ; les députés , ses collègues, MM. Crémieux, Corne, Choque, Piéron, Creton, Lestiboudois , Delespaul, Gauthier de Rumilly, Marchand, Beaumont (de la Somme), émus des mêmes craintes, demandèrent au comité organisateur d'ajouter au toast : A la réforme électorale et parlementaire, les mots suivants, qui devaient en compléter et en limiter le sens : « Comme moyen d'assurer la pureté et la sincérité des institutions représentatives fondées en juillet 1830. » Le comité n'accepta pas ce changement au programme; MM. Odilon Barrot et ses amis se retirèrent; *M. Ledru-RoUin resta mattre du terrain.
' Le même qui , en 1871 , figura parmi les membres de la Commune de Paris.
RÉPUBLIQUE BT EMPIRE. 3i
D porta un toast : A l'amélioration des classes laborieuses! Aux travailleurs! Il parla des institutions popu* laires, du sufirag^e universel , de la révolution européenne, dans des termes chaleureux et presque mystiques. « Qui donc, s'écria-t-il , dans une Chambre législative, connaît assez aujourd'hui les intérêts , les besoins du peuple , pour oser les défendre? ( Voix nombreuses : Vous ! vous ! ) Je vous remercie de cet honneur et de ce souvenir. Sans doute j'ai défendu le peuple, sans doute je Tai fait, le cœur saignant de toutes ses misères, les larmes aux yeux^ mais si mon cœur me rapproche de lui , plusieurs générations déjà m'en séparent, l'éducation, les habitudes, le bien-être. Est-ce que jamais j'ai éprouvé, moi, les quarante-huit heures de la faim? Estp-ce que j'ai jamais vu autour de moi l'hiver, entre quatre murs humides , les miens sans pain , sans espoir d'en avoir, sans feu , sans argent pour payer le loyer, prêts à être jetés à la porte pour de là tomber dans la prison?... Ah! que ceux qui ont passé par tous ces vertiges en parleraient autrement que moi ! ... 0 peuple , à qui je voudrais sacrifier tout ce que j'ai de dévouement et de force , espère et crois. Entre cette époque où ta foi antique s'est éteinte et où la lumière nouvelle ne t'est point encore donnée, chaque soir, dans ta demeure désolée, répète religieusement l'immortel symbole : Liberté, égalité, fraternité! (Explosions de bravos.) Oui, salut! ô grand et immortel symbole! Salut! ton avénemient est proche! Peuple ! puissent ces applaudissements adressés à ton indigne interprète arriver jusqu'à toi , et être à la fois une consolation et une espérance ' ! »
Ce discours si déclamatoire et si stérile , mais relativement modéré , n'était qu'un prélude. Quelques jours après, la Réforme organisait à Dijon un nouveau banquet, mais celui-ci exclusivement démocratique , et d'où les libéraux
1 M. Ledru-Rollin , passant en revue les célébrités démocratiques.
étaient écartés (21 novembre). MM. Ledru-RoUin , Louis Blanc , Ferdinand Flocon , Etienne Arago , Baune , Grandménil, James Demontry, tout Tétat-major de la Réforme ^ siégeaient au milieu de treize cents convives. Là encore, cependant, M. Ledru-RoUin affecta les allures d'un réformateur pacifique. « Nous, en dehors de la constitution! Pourquoi? Dans la discussion de la loi électorale, que la Charte même a déclarée modifiable , depuis vos modifications imperceptibles jusqu'au sufiBrage universel, il y a place pour toutes les opinions, pour tous les systèmes. A nos yeux , c'était un terrain neutre , où , sans forfaire , on pouvait se rencontrer. » M. Camot avait-il dit et écrit autre chose? M. Ledru-RoUin ajoutait : « La tâche qui nous est imposée en ce moment est grave , car le mouvement auquel nous prenons part est un mouvement qu'à aucun prix il ne
Chateaubriand, Lamennais, Arago, Réranger, David (d'Angers), enrôla Lamartine dans le nombre. « Et Lamartine, étincelant de poésie, d'éloquence, de style, il a passé par la légitimité, il a traversé les marais de la plaine , pour s'approcher chaque jour de nous. Admirateur passionné des Girondins , le noble désintéressement de son esprit l'a fait conclure en faveur des Montagnards. Il en est qui ne cherchent en lui que ce qui le sépare encore de la démocratie pure; pour moi, je ne vois que les pas de géant qu'il fait chaque jour pour venir à elle. » Lamartine répondit dans le Bien public de Mâcon (1^ novembre) à ces avances du tribun populaire : « Le discours de M. Ledru-RoUin est un des plus «loquents et des mieux pensés qu'il ait prononcés. // riy a pas un mot contre la monarchie constitutionnelle..,. Le communisme de M. Ledru- Rollin est k peu près le nôtre, c'est-à-dire un amour intelligent du peuple , une vive pitié des souffrances des masses , un sentiment sérieux des injustices dont elles sont victimes dans une législation où elles n*ont pas leur voix et leur représentation , enfin une série d'institutions secourables et véritablement fraternelles , descendant de la cime de la société jusqu'au fond et servant d'échelons gradués pour élever, par l'enseignement, par le salaire, par l'assistance universelle de l'État, le niveau du travailleur au niveau du propriétaire et du citoyen. Voilà ce communisme vrai et salutaire qui ne tue pas la propriété, mais qui la fortifie en la multipliant. Il n'y a pas là de quoi se fâcher, mais il y a là de quoi réfléchir. » Cette page n'explique-t-elle pas les condescendances d'opinion que Lamartine montrera plus tard?
faut compromettre... Le parti démocratique saura tenir fermement son drapeau. L'histoire témoigne assez de son bouillant courage : il lui platt aujourd'hui de donner la mesure de sa discipline et de son habileté... Le canon ne prévaut pas contre l'idée. Faites que l'idée mûrisse, qu'elle s'étende , qu'elle les enveloppe , et bientôt le peuple lui-même pourra saluer sa propre souveraineté. »
Un troisième banquet démocratique se tint à Chalonsur-Saône, le 19 décembre. Déjà MM. Flocon et Ledru- Rollin, orateurs ordinaires de ces banquets, avaient, à Lille ou à Dijon , revendiqué leurs pères de la Convention et de la Montagne, comme ils l'auraient pu faire dans les colonnes de la Réforme : à Chalon-sur-Saône , ils ne parlèrent pas autrement, mais ils parlèrent plus haut et plus fort. « Dans un temps et dans un pays où chacun parle concessions, je viens vous parler principes. » Ainsi dit M. Flocon ; et quels étaient ces principes? Les Droits de l'homme et du citoyen, tels que les formula Robespierre. Et M. Flocon se plaignait qu'on l'appelât un voltigeur de 93 ! Mais il relevait l'injure comme un éloge : « Les hommes de la Convention , les Montagnards sont morts , emportés par la tempête , mais ils ont légué au peuple leur testament. Lisons-le , amis , reprenons ensemble un moment cette immortelle Déclaration des droits de l'homme dans laquelle ils ont gravé en traits impérissables les titres de la loi du genre humain. » L'orateur lit quelques articles de ce catéchisme des sociétés secrètes, auquel , même en 1793, il ne manqua qu'un brevet d'application décerné par ses auteurs. En face de ces théories chimériques , complaisamment applaudies par l'auditoire, M. Flocon décrit les institutions anglaises offertes par les libéraux en modèle à la France. « Est-ce là, s'écrie l'orateur, ce que vous voulez aussi? (Non! non!) Non! n'est-ce pas? Eh bien, donc! à vos tentes, Israël! Chacun sous son drapeau!
chacun pour sa foi! La démocratie avec ses vingt-cinq
millions de prolétaires qu'elle veut af&anchir, qu'elle salue du nom de citoyens , frères , égaux et libres ! L'opposition bâtarde avec ses monopoles et son aristocratie du capital ! Ils parlent de réformes ! Ils parlent du vote au chef-lieu , du cens à cent francs ! Nous voulons , nous , les Droits de l'homme et du citoyen! » Pauvre programme! Mais des applaudissements frénétiques en avaient à plusieurs reprises interrompu le développement. M. Ledru-Rollin n'aurait pu que forcer la note; il se borna à rassurer les esprits contre le retour de la Terreur ; il enveloppa dans les mêmes louanges l'Assemblée constituante, la Législative et la Convention ; il déclara , contrairement à son précédent discours , que la Charte n'était pas susceptible de développements tels qu'ils pussent suffire à la démocratie ; qu'il n'y avait plus , du reste , à temporiser, comme le voulaient les libéraux du centre gauche ou les républicains du National^ mais qu'il fallait « se dévouer et agir ! »
M. Odilon Barrot protestait contre ces alliés dangereux. Il s'était retiré du banquet de Lille ; au banquet d' Annezinlez-Béthune (14 novembre), qu'il présidait, il se plaint « que le mal fait des progrès incessants; qu'il n'y a plus de lutte qu'entre les passions qui veulent renverser et les passions qui exploitent le gouvernement, et la lutte s'envenime jusqu'à ce qu'enfin on en arrive à une catastrophe , et la nation n'intervient jamais dans les afiaires du gouvernement que pour le briser. » Un ministre en exercice n'aurait pas tenu un autre langage. Le banquet de Rouen (25 décembre 1847), qui clôt la série des banquets réformistes , se défend également de toute pensée de révolution ; on sent dans le discours de M. Senard qu'il parle devant des industriels et des commençants , lesquels consentent à se donner un vernis d'opposition , à la condition de ne pas compromettre leur propre fortune dans les aventures de la politique. La Révolution est à la porte : il se refrise à la voir ou à l'entendre. Quelle que soit la corruption, les intérêts
de la dynastie et de la nation ne sont pas divisés. « Sous les gouvemements d^opinion, Topinion trouve toujours des issues ; les révolutions ébranlent les intérêts et gaspillent les ressources, et il n'y fout songer qu'après que tout espoir de redressement des griefs est perdu. » M. Duvergier de Hauranne, avec Tàpreté logique de sa race, réduisait la situation à un dilemme : « Ou bien le pouvoir cédera, et nous aurons fondé sans lutte , sans catastrophe , le gouvernement représentatif; ou bien le pouvoir s'insurgera contre la majorité , contre la constitution , et alors ce ne sont pas les carbonari seulement qui se soulèveront contre lui , c'est la France entière ' . » Ainsi parlait-il à la veille de 1830 , et ces menaces de catastrophe , il se plaisait à les répéter dans les mêmes termes le 25 décembre 1847.
Cependant, malgré le tapage de ses trois banquets, le parti démocratique, représenté par MM. Ledru-Rollin , Flocon et Louis Blanc, n'avait pas conquis l'opinion. Arago, Lamartine, Lamennais, Dupont (de l'Eure), le général Thiard, envoyaient des lettres d'adhésion aux banquets, mais ils s'excusaient d'y assister; c'était le même personnel qui se transportait de viUe en ville. La Réforme, qui de Paris fomentait le mouvement, ne vivait qu'à force de subsides péniblement recueillis. Le National, au contraire , écartant les questions sociales , uniquement préoccupé de politique , n'effrayait pas les classes bourgeoises et se confondait volontiers avec les libéraux. Il avait longtemps lutté contre la Réforme; à l'occasion des banquets, il attaquait ouvertement M. Ledru-Rollin. Au contraire , il flattait M. Thiers, il cajolait Lamartine, il frayait avec
^ M. Grémîeux, au banquet d*Annezin-lez-Béthune, avait présenté le même dilemme sous une forme plus plaisante : « Ou nous réussissons , ditait-il, et que demander de plus? ou nous succomberons, el.... alors comme alors! (Vifs applaudissements. Interruption.) VoiÙi mes prin~ cipesy et je pense pouvoir dire qu*ils sont ceux de mes amis, » Les mulliples aspects sous lesquels apparaît M. Grémieax au 24 février peuvent servir de commentaire 4 ces paroles.
M. Odilon Barrot. Républicains d'atermoiement et d'op-i portunité , les hommes du National achevaient de se personnifier dans Armand Marrast, sceptique, épicurien, ambitieux , qui , las de lutter depuis dix-huit ans sous les drapeaux d'une République impossible , semblait disposé à se rallier à une monarchie démocratique. Il accomplissait à son tour l'évolution qu'avaient faite, en 1830, les rédacteurs du National d'alors , et , comme eux , une fois sur la route des honneurs , il abandonnait sans façon ceux qui ne voulaient pas l'y suivre.
Telle était donc, au commencement de 1848, la situation du parti républicain. Les uns, sous la bannière de la Réforme 9 s'obstinaient dans les revendications démocratiques : isolés dans le pays comme dans la Chambre , antipathiques aux classés bourgeoises , se portant les héritiers posthumes de la Convention et, dans la Convention, des Montagnards, ils recrutaient les communistes, les socialistes, et, dans une révolution politique, embrassaient l'espoir d'une révolution sociale. Les autres, ralliés autour du National, se montraient disposés, comme leur chef, à s'accommoder aux temps et à ajourner leurs espérances républicaines. Ceux-ci et ceux-là, d'ailleurs, sans illusions sur l'avenir, se rappelant leurs anciennes défaites et reconnaissant la force du gouvernement, repoussait l'idée d'une lutte à main armée. Ils n'ouvriront pas le feu : s'ils se décident à marcher, c'est après que le combat a été engagé par d'autres , et <le même que , dans [ces événements avant-coureurs d'une révolution , la République se dissimule au second rang , de même , à la dernière heure , nous la retrouverons encore timide, hésitante, et n'envahissant le pouvoir et la dictature qu'en masquant son visage et en dérobant son nom.
VIII. — C'est aux historiens du Roi Louis-Philippe qu'il appartient de raconter en détail ses dernières heures de royauté. Ici, quelques traits suffiront.
Après d'orageux débats , l'Adresse allait être votée par une majorité restée fidèle. Le discours du Trône avait qualifié avec clairvoyance « cette agitation que fomentent les passions ennemies ou aveugles » . Ceux qui s'abritaient derrière l'opposition dynastique pour renverser la dynastie, n'étaient-ils pas des ennemis ? Ceux à qui les banquets de Lille , de Dijon , de Chalon-sur-Saône n'avaient pas ouvert les yeux, n'étaient-ils pas des aveugles? Néanmoins, ces derniers continuaient une lutte à outrance. Chaque échec les enhardissait : ils voulaient agiter, agiter,jusqu'àceque le système s'ébranlàt et tombât. On imagina donc de célébrer à Paris même un dernier banquet qui vint clore solennellement la période de V agitation légale , comme celui du Chàteau-Rouge l'avait solennellement ouverte le 9 juillet. Ce banquet , dit du XII* arrondissement ( quartier du Panthéon), aurait lieu , non pas dans le faubourg Saint-Marcel , suspect aux hommes d'ordre, et qui pourrait imprimer une physionomie d'émeute au paisible exercice d'un droit, mais aux Champs-Elysées, dans des régions aristocratiques : là , tout se passerait suivant le programme , invitations , cortège , toasts , enfin tout , et l'imprévu en serait banni.
Le ministère s'émut. Le banquet était-il légal? N'avait-il pas besoin d'être autorisé? Le gouvernement se prétendait investi par les lois du droit de l'interdire ; l'opposition affectait au contraire de considérer le droit de réunion comme un de ces droits primordiaux consacrés par la déclaration qui précède la constitution de 1 791 . Le ministère rappelait que sous tous les régimes ce droit avait été réglementé et souvent restreint, suivant les exigences de l'ordre public. « Mon droit pst écrit dans la Charte, s'écriait M. Thiers ; il est aussi sacré que celui de la royauté. » M. Guizot lui
répondit ; « S'il vous arrivait quelque jour d'être sur ces bancs , vous vous défendriez contre les reproches que vous nous faites aujourd'hui. — Je vous garantis le contraire, répliqua M. Odilon Barrot, nous en prenons rengagement solennel. » — M. Guizot : «Je n'accepte pas la garantie de la parole de l'honorable M. Odilon Barrot; je ne suis pas obligé de régler ma prévoyance sur la sienne. » (Séance du 10 février.)
Néanmoins , le ministère consentit à ne pas interdire le banquet; mais il se réserva le droit de déférer la question aux tribunaux. L'opposition accepta ce compromis comme une solution ; en réalité , elle cédait. Quoi ! pendant sept mois , prodiguer à un ministère et à un gouvernement les imputations de corruption et de violation des lois , et venir échouer dans le prétoire d'un tribunal ! Entraîner des légions de citoyens dans une carrière d'aventure et les arrêter court au premier relais! Armand Marrast, plus pratique et plus conséquent, invitait les membres de l'opposition à donner en bloc leur démission de députés. On le laissa dire; seul, M. Emile de Girardin se retira de la Chambre. Enfin, le jour de ce banquet tant redouté, redouté de l'opposition bien plus que du ministère , fut fixé , reculé , fixé encore : MM. Ledru-Rollin , Flocon, Louis Blanc, qui, comme au début de la campagne, slétaient tenus à l'écart, acceptèrent l'invitation. Alors Armand Marrast rédige le programme, et convoque à faire la haie sur le passage du cortège la garde nationale en uniforme , mais sans armes. Le ministère, voyant dans cet empiétement sur les pouvoirs publics une violation de la trêve et des conditions qu'il avait acceptées , retire sa parole et interdit lé banquet; M. Odilon Barrot désavoue ses amis, M. Duvergier de Hauranne persiste par point d'honneur. Nombre de députés retirent leurs signatures , tandis que les républicains raillent avec justice cette comédie grotesque d'une opposition qui lutte sur des distinctions byzantines et qui ,
le moment venu d*agir, abandomie le terrain et laisse le peuple à lui-même.
Le banquet n'eut pas lieu , mais l'agitation qu'il entretenait porta ses fruits. On vit des colonnes d'étudiants {cette respectable jeunesse, comme l'appelait Benjamin Constant en 1830) descendre du Panthéon, se répandre sur les boulevards , aux Champs-Elysées , aux alentours du Palais- Bourbon, et s'essayer à forcer la Chambre ; elle était vide à cette heure , mais ils en apprenaient le chemin. On pille des magasins d'armuriers , on tente des barricades dans la rue Beaubourg et les rues avoisinantes. Cependant MM. Ledru- RoUin et Louis Blanc détournaient leurs partisans d'une lutte ouverte; ils n'avaient pas moins de confiance dans l'armée que le Roi lui-même , et , sur la perspective d'un échec , ils conseillaient l'abstention. Les sociétés secrètes, bien que désorganisées et éclaircies par la défection, la prison ou la surveillance, lâchèrent quelques hommes; leurs hauts faits se bornèrent à incendier quelques postes , à hurler des cris de mort contre les gardes municipaux, courageux et fidèles, dispersés dans les quartiers populeux; à élever des barricades, tolérées par une armée qui n'avait pas d'ordres. L'héroïsme des combattants de février 1848 est une légende républicaine qui n'a rien de commun avec l'histoire.
Le Roi n'apercevait pas venir la Révolution : ce mouvement, ces ardeurs, n'étaient à ses yeux qu'un feu de paille. Les appuis manquaient autour de lui. Dans sa &mille, la place de la princesse Adélaïde, sa conseillère ou sa cçnfidente, était vide depuis deux mois; deux de ses fils, les plus expérimentés, les plus énergiques et les plus populaires, étaient en Afrique, le duc d'Aumale gouverneur général de l'Algérie, le prince de Joinville éloigné à dessein dans un demi-exil. Il aurait ^lu im ministère énergique; mais parmi les ministres, il n'y avait pas un homme d'action, même au ministère de la guerre. Il au-
rait fallu une garde nationale fidèle, celle de Juillet; mais Ton se défiait trop d'elle pour la convoquer, et, le jour où elle fut convoquée, elle tourna. Il y avait Tarmée; mais, comme la garde nationale , elle n'avait à sa tète qu'un général de cour. Il fallait une direction unique et décidée ; le Roi hésitait, les généraux ne donnaient pas d'ordres ou les contredisaient aussitôt que donnés, et le soldat comme l'officier ne savaient que faire en face de gens qui criaient Vive la réformel et que protégeait la garde nationale. Sur ces entrefaites, le ministère, cédant aux désirs secrets du Roi, donne sa démission (23 février, trois heures). Encore une force organisée qui se dissout et qui n'est pas remplacée.
Tandis que M. Mole, chargé de former un ministère, court la ville sans rencontrer un candidat, la sédition marche à grands pas. Une colonne immense, précédée d'un drapeau rouge, parcourt les boulevards dans toute leur longueur : arrivée au boulevard des Capucines, devant le ministère des affaires étrangères, elle se heurte à un bataillon d'infanterie massé en carré dans toute la largeur de la chaussée et des contre-allées. Un coup de feu part ; un feu de peloton suit. Est-ce un hasard malheureux? est-ce un signal? La bataille tardait-elle trop à s'engager, au gré de quelques meneurs même subalternes? Un camion est amené, les èadavres y sont entassés, et le funèbre cortège s'en va , à la lueur des torches , dans un appareil de mélodrame, aux bureaux du iVa^bna/etde la Réforme ^ propageant dans Paris la soif des représailles, de l'émeute X du sang.
M. Thiers, appelé dans la nuit aux Tuileries, demanda au Roi l'autorisation de s'adjoindre M. Odilon Barrot. Malgré ses répugnances, le Roi s'y résigna. L'apôtre des banquets, dans les contradictions de ses actes, avait donné des gages à la Révolution comme à la Monarchie. Il avait organisé la démonstration du Chàteau-Rouge, mais à Lille
il s'était dérobé. Il avait prêté son nom au banquet du XII* arrondissement, mais, Fheure venue, il Tavait retiré. Le 22 février, il avait déposé , de concert avec ses amis , un acte d'accusation contre le ministère; mais le ministère ayant, le 23, donné sa démission, M. Odilon Barrot avait demandé à la Chambre d'ajourner la discussion de Facte d'accusation. Il avait soufflé la tempête, mais de la même bouche il commandait le calme. Ministre depuis une heure, M. Odilon Barrot voulut éprouver sa puissance , apaiser les passions de la rue et demander à la souveraineté nationale la confirmation de son nouveau titre. Mais quel changement ! les complaisants auditeurs des, banquets l'accueillent en adversaires et en ennemis ; il y a encore quelques gens naïfs pour crier Vive la réforme! mais la réforme , c'est déjà l'abdication et la chute de la Monarchie. Cette royauté que les théories de M. Thiers et de M. Odilon Barrot tenaient si volontiers à l'écart, on la dédaigne, on l'oublie, elle n'est plus, et ses ministres, les honunes populaires de la veille, deviennent des ombres comme elle. Le maréchal Bugeaud, le seul homme de sens qui ait assisté le Roi à ces heures funestes, repoussé par les révolutionnaires qui le redoutent, vu avec défia-' veur par les courtisans, abandonné par le Roi, se retire : le maréchal Gérard et le général Lamoricière déploient un dévouement inutile ; l'heure est passée.
En face d'une armée fatiguée, démoralisée, disséminée, qui n'a pas d'ordres pour combattre et qui se laisse désarmer, Içs sociétés secrètes reprennent courage et s'avancent vers les Tuileries. On rencontre en route le Châteaud'Eau, massive construction faisant face au Palais-Royal, sorte de poste avancé qui défend les abords du Carrousel. C'est là que se livra le seul combat sanglant de Février. Las de tirer sans résultat sur des murailles, les assaillants apportent des matières inflammables. Après une lutte acharnée contre les balles et l'incendie, le poste se rend ;
quelques soldats s'échappent; soixante-cinq étaient brûlés. Telle fut la victoire populaire. A son approche , le Roi signe son abdication et part. Il monte en voiture au pied de Tobélisque de Louqsor, à Fendroit où son père avait été décapité y victime du peuple après en avoir été le flatteur. Cependant le peuple saccageait les Tuileries , brûlait le trône, et dévastait le Palais-Royal.
Ainsi finit le règne de Louis*Philippe d'Orléans : Tl^stoire de la RépubUque commence.
24 féyrier-5 mars.
SoMMAiKE. — 24 février, une heare et demie. — M. Odilon Banrot aa ministère de l'intérieiir. — M. Gamier- Pages à Thôtel de ville. — Le mot d*ordre : un gouyemement provisoire. — Séance au National. — Lamartine : portrait politique. — La duchesse d*Orléans à la Chambre des députés : MM. Dupin, Odilon Barrot, Marie, Ledru-Rollin. — Proclamation des noms des membres du gouvernement. — Séance à la Réforme, — A lliôtel de ville : le gouvernement en proie à la foule. — Distribution des ministères. — MM. Louis Blanc, Marrast, Flocon et Albert. — Luttes du gouvernement contre la souveraineté populaire. — 25 février* —Coup d*œil sur Paris ; la préfecture' de police ; les délégués d'arrondissement. — La garde mobile et la garde nationale. — Le droit au travail. — Le drapeau rouge : Lamartine. ■ Le peuple victorieux n'amènera pas son pavillon. » — Séance du club Blanqui. — 26 février. — La rosette rouge. — Abolition de la peine de mort en matière politique. — Proclamation de la République. ^ Création des ateliers nationaux. — 27 février-5 mars. ^ Le ministère du travail : M. Louis Blanc. — > La commission de gouvernement pour les travailleurs; abolition du marchandage; réduction des heures de travail. — Goudchaux, ministre des finances, fait ses condkions; abolition de l'impôt du timbre sur les écrits périodiques; anticipation du payement du semestre ; démission de Goudchaux. — Ordre d*inhumer nuitamment les victimes; les délégués du peuple; funérailles solennelles. — Établissement du suffrage universel. -^ Caractère des premiers décrets du gouvernement provisoire : n'obéissait-il pas sans le savoir à un programme de 1839?