Bûchez
Gormenin.. .
Gorbon.. . .
Gaussidière. .
Albert. . . .
Wolowski. .
Peupin. . . .
Ledru-Rollin.
Scbmit. . . •
Flocon. . . .
Louis Blanc
Recurt. . . .
Perdiguier. .
Jules Bastide.
Goquerel. . .
Garnon.. . .
Guinard. . .
Lamennais. .
d'Or, Dordogne, Finistère, Gironde, lUe-et-Vilaîne, Nord, Saône-et-Loire et Seine-Inférieure) avaient inscrit en tête de leurs listes le nom de Lamartine, comme la plus glorieuse personnification de la seconde République. Ses collègues du gouvernement avaient été honorés les uns d'une triple élection, comme Marrast et Cormenin; les autres d'une, double, comme Ledru-Rollin , Bastide et Bethmont; les moins favorisés voyaient un nouveau mandat s'ajouter à celui qu'ils tenaient déjà de Paris; tels étaient : Arago, Crémieux, Louis Blanc, Gamier-Pagès , Marie et Recurt.
Maintenant, sur quelque point de la France qu'on se place, quel est l'homme jouissant d'une notoriété quelconque, écrivain, avocat, médecin , journaliste , agriculteur, industriel, qui, ayant ^ous la Royauté manifesté des opinions républicaines , n'en ait été récompensé le 23 avril par un mandat de représentant du peuple? Les noms se pressent : Trélat, Sarrut, Félix Pyat, Sarrans, Joly, Guépin, Alem-Rou'sseau , Emmanuel et Etienne Arago, Barbes, Martin-Bernard, Baune, Lagrange, etc. La province ne fit pas même de distinction entre les réjTublicains et les révolutionnaires : quiconque portait la marque républicaine reçut mandat de constituer la République. Pas plus que le gouvernement, les populations n'eurent souci ni mémoire d'avoir reproché à la Chambre du dernier règne ses députés fonctionnaires; que de commissaires généraux , de sous-commissaires , de procureurs généraux sollicitèrent et obtinrent les suffrages dans les départements mêmes qu'ils administraient ! Parmi les noms cités plus haut, M. Trélat n'était-il pas commissaire général pour le Puy-de-Dôme où il fut élu; Félix Pyat, pour le Cher ; Joly , pour la Haute-Garonne ; Grévy , dans le Jura; Trouvé-Ghauvel , dans la Sarthe; Lichtenberger, dans le Bas-Rhin ; Struch , dans le Haut-Rhin ; Vignerte , pour les Hautes-Pyrénées; Baune, pour la Loire, et tant
d'autres ' ! Il est vrai , Baspail , Thoré , Blanqui , Proudhon y Kersausie , Pierre Leroux , manquaient au rendezvous; mais se présentant tous à Paris, comment tous auraient-ils pu être élus à la fois? Les républicains n'occupaient pas sans doute tous les sièges de T Assemblée, mais leur personnel était-il si nombreux et si connu que , remplissant déjà la plupart des fonctions judiciaires et administratives, ils pussent prétendre encore absorber les fonctions électives? En résumé, les élections départementales furent en majorité républicaines , autant qu'elles pouvaient Tètre, eu égard à Tinsuffisance du parti républicain. Comptons maintenant les élections dites réactionnaires, les victoires des légitimistes et de l'opposition dynastique. M. Thiers n'est élu ni à Marseille ni ailleurs. M. Odilon Barrot, le second chef de l'opposition, n'a reçu qu'un seul mandat , celui du département de l'Aisne , malgré les efforts du commissaire de la Bépublique, et il a échoué dans les Ardennes. De tous ceux qui ont signé la mise en accusation du ministère le 22 février , ou qui , sans pousser aussi loin , avaient voté contre lui , nul ne manqua à l'appel, et c'était justice; ils avaient sonné le tocsin de la Bévolution , ils lui avaient ouvert la porte : quoi d'étonnant que les électeurs leur tinssent compte de l'initiative qu'ils avaient prise? Les légitimistes (100 sur 900) étaient peu nombreux ; mais Berryer, La Bochejacquelein , MM. de Falloux et Sauvaire-Barthélemy apportaient avec eux l'expérience des af&ires et l'auto^té de leur passé. Leur force consistait moins en eux-mêmes que dans le faisceau qu'ils pouvaient former avec l'ancien tiers parti et aveic l'oppo* sition dynastique, soit sur le terrain des idées d'ordre et de conservation, soit plus tard sur celui des idées monarchiques «
1 Quatre-yingt-quinze représentants du peuple étaient au moment de leur élection commissaires, sous^commissaires , procureurs généraux ou procureurs de la République. Il serait trop long d'en donner la listei
Le clergé était moins nombreux encore. A Paris, un ministre protestant, M. Goquerel, avait obtenu un siège de représentant. Aucun prêtre catholique n'y avait réussi : l'abbé Deguerry avait recueilli 64,495 voix, le R. P. Lacordaire 62,333, chiffires bien insuffisants^ un prêtre de Saint-Roch, connu pour ses œuvres populaires, Tabbé Ledreuille, en avait 31,797. Quel chaos que celui où Barbés, non élu, prend place entre l'abbé Deguerry et Lacordaire , où l'abbé Ledreuille côtoie le cuisinier Flotte ! En province, MM. Graveran, évéque de Quimper, Parisis, évêque de Langres, Fayet, évêque d'Orléans, formaient dans l'Assemblée le contingent épiscopal ; Lacordaire, élu à Marseille, représentait les ordres religieux; dix prêtres seulement avaient été élus, parmi lesquels l'abbé de Cazalès, vicaire général d'Alby , l'abbé Fournier, curé à Nantes , l'abbé Sibour ; total : trois évêques , un religieux et dix prêtres ! Telle fut la part du clergé dans l'Assemblée.
V. — Cependant, malgré le caractère généralement républicain des élections, les républicains se plaignaient comme s'ils avaient été vaincus. A ne considérer que les résultats d'ensemble, ils se trompaient; à les voir dans le détail et de près, leur irritation s'explique. La France avait donné ses votes à la République, mais elle avait distingué.
Souvenons-nous du 16 avril! Il date de huit jours, et l'hommç qui l'a énergiquement comprimé, Lamartine, est élu le premier à Paris , le premier dans neuf autres départements, avec deux millions de voix. Les membres du gouvernement qui l'ont soutenu passent les premiers et partagent son triomphe. Que devient M. Ledru-Rollin ? Lui, ministre de l'intérieur, ancien chef des clubs, dictateur désigné, il n'anûve que le vingt-quatrième, après
LE SUFFRAGE UNIVERSEL. î»i
Pagnerre, Bûchez, Gorbon, arec moitié moins de voix que Lamartine ! Deux départements seulement Font élu ; Sa6ne-et-Loire , où il ne Ta été que sur la recommandation très-énergique de Lamartine * ; T Algérie y où il avait envoyé un délégué des clubs, Gouput, qui n'y apparut que pour l'élection , s'y conduisit de façon scandaleuse et fut révoqué cinq jours après par le gouvernement en conseil ! Il est candidat dans plusieurs départements ; il échoue par tout. Châtiment mérité d'une politique d'aventure !
La minorité révoltée du Gouvernement provisoire n'avait pas eu meilleur sort. Au lieu du triomphe que semblaient, lui préparer les suffrages dés ouvriers disciplinés par le Luxembourg , Caussidière ne passait que le vingtième , Albert le vingt et unième , flocon et Louis Blanc vingt-sixième et vingt-septième! Aucun des noms portés sur cette liste, sauf les membres du gouvernement et Agricol Perdiguier, qui l'était sur d'autres, n'était élu. Les vieux conspirateurs, Barbes, Martin-Bernard, Raspail, Etienne Arago, Pierre Leroux, Huber, Flotte, n'avaient reçu de la population parisienne qu'un concours insuffisant. Ghose plus grave : la discipline du vote, qu'on était loin de l'avoir obtenue! Laissons en dehors de nos calculs les candidats non ouvriers qui pouvaient par leur notoriété rallier des suffrages de bien des côtés; les vingt ouvriers désignés par l'assemblée des délégués n'auraient-ils pas dû, si le mot d'ordre avait été observé, compter chacun un nombre à peu près' égal de voix? A défeut du succès, les ouvriers auraient du moins ftdt
^ En souvenir du concours inespéré qu'il avait reçu de M. Ledru- RoUin au 16 avril, Lamartine écrivit à ses amis de Saône-et-Loire : « Je verrais avec plaisir le nom de mon collègue Ledru-RoUin sortir de rame avec le mien dans Saône-ct- Loire; nous sommes en complète harmonie de sentiments. Non-seulement son élection dans Saône-et- Loire me serait agréable, mais je la désire très-énergiquement comme utile à la République. • M. Ledru-Rollin ne passa que le dernier sur la liste de Saône-et-Loire..
preuve. d'union et d'esprit politique. Tout au contraire, l'écart du premier (Savary) au dernier (Deplanque) est de 41,000 voix; du premier au second (Malarmet), de 19,000; les chif&es descendent ensuite par échelon de deux, trois et même quatre mille voix. Dans cette masse qu'on se flattait de dominer, il y avait donc non-seulement des scissions importantes , mais des groupes indépendants et nombreux ! Enfin , c'est dans un rang très-éloigné qu'il £Eiut chercher les noms de Lagarde et de Vidal , les plus remuants des délégués, les plus chers à M. Louis Blanc; les trois derniers sont : Thoré , Sobrier et Deplanque , du Club des clubs, comme si le bon sens des ouvriers avait reculé devant les théories des uns comme devant le caractère exclusivement politique et révolutionnaire des autres.
Ces froissements d'amour-propre se trahirent immédiatement dans la presse républicaine. Le National ctib. à la réaction. « Nous avions compté sur de bien mauvaises élections, écrivait la Réforme^ mais l'événement, il feut l'avouer^ a dépassé nos espérances. » Elle tarde à donner les résultats du scrutin de Paris; la Commune de Parts fait mieux : elle s'abstient complètement d'en parler. « La révolution de février n'a-t-elle été qu'un orage? s'écrie la Vraie République de Théophile Thoré , candidat non élu ; noua voici comme ci-devant condamnés à la lutte. » La Réforme fait observer hardiment que « c'est sous la surveillance des fonctionnaires laissés sur pied que les élections ont été faites » , et dans le 21* Bulletin de la République nous lisons : m On nous rendra cette justice que nous n'avons point voulu imposer des choix, alors que nous eussions pu et même que nous eussions dû le faire. » Quant à M. Ledru<« RoUin, il sentit si vivement le désaveu que les élections infligeaient à sa politique, que, dés le 26 avril, c'est«4-dire à une heure où les résultats du scrutin étaient à peine et partiellement connus, il donna, dit-on, sa démission
de membre du Gouvernement provisoire; mais, sur les observations de ses collègfues , il la retira.
Que des candidats déçus se hâtent de trahir leurs mécomptes y quoi de plus naturel? Mais ils mettaient les ouvriers de moitié dans leur défeite, et la leur présentaient comme un échec que la bourgeoisie infligeait aux classes laborieuses et à leurs légitimes prétentions. Les ouvriers auraient pu s'imputer à eux-mêmes , à leur esprit d'exclusion, à leur indiscipline, le mauvais succès de leurs listes; il était plus commode d'accuser la réaction et de représenter l'Assemblée comme en devant être le foyer. Alors se reproduisaient les menaces dont les circulaires de M. Ledru-Rollin contenaient le germe ; l'heure de les réaliser approchait. Si les élections de Paris , quoique exclusivement républicaines, avaient, le tort de n'être pas jacobines, celles des départements l'étaient moins encore. Que foire? Fallait-il attendre la réunion de l'Assemblée pour la dissoudre par la force ou l'empêcher de se réunir en annulant les élections? Pareille question ne pouvait se discuter que dans l'ombre des sociétés secrètes; produite au grand jour, le bon sens public en aurait &it prompte justice.
Déjà, dans certaines villes, à Rodez, à Gastel-Sarrasin , à Saint-Jean Pied-de-Port, des désordres avaient accompagné la proclamation des résultats du scrutin. A Lyon^ quoique le comité central eût vu triompher quelques-uns de ses candidats ^ les clubs firent une démarche auprès de Martin-Bernard ^ our protester contre les élections , et reprirent leurs habitudes de violence et de pillage contre les établissements religieux. Mais à Limoges et à Rouen , les protestations eurent lieu à main armée , et elles méritent , soit en elles-mêmes , soit comme avant-coureurs des événements qui suivirent, un récit plus détaillé.
VI. — La Haute-Vienne ' avait à élire huit représentants ; sur ce nombre , la Société populaire espérait foire réussir quatre ou cinq de ses candidats, principalement MM. Théodore Bac, Dussoubs aîné, Villegoureix, Courcelle-Seneuil, qui , sans approuver les désordres démocratiques , avaient conservé la foveur de la multitude. Dans la ville même , les suffrages des ouvriers leur assuraient la majorité ; les cantons ruraux étaient moins fovorables. Les membres du club résolurent de se porter, le jour de l'élection, audevant des paysans , avec des drapeaux et des brassards , « pour user envers eux d'une influence énergique , mais toute de persuasion ' » . En effet , les uns , et parmi eux M. Alfred Talandier, substitut du procureur général ', apostés sur les routes à l'entrée de la ville , arrachent aux paysans les bulletins qui ne portent pas les noms des candidats démocrates ; les autres , distribués aux environs des salles de scrutin, apostrophent les électeurs, cherchent leurs bulletins jusque dans leurs goussets et les lacèrent; cinquante ou soixante individus , plus violents , insultent ,
menacent des fobricants : « Canailles , b d'aristocrates I
Allons! Commençons-nous? Ça y est-il? Tapons-nous * ? » Genty écrivait le 24 : « Quant à Limoges , je vous garantis que si les représentants démocrates ne sortent pas au moins quatre ou cinq , il y aura des coups de fusil , car les classes ouvrières de ce pays sont très-radicales. »
Les journées des 24 et 25 avril furent paisibles. Le 26, commença le recensement des procès-verbaux ; il eut lieu
1 Supra y p. 126-131.
3 Interrogatoire de Taccusé Looclas^ acquitté*
3 Condamné à deux ans de prison. En novembre 1871, malgré seé antécédents, M. Grémieux le nomma premier avocat général à Limoges; soit bon sens, soit que la Cour manifestât quelque opposition, il n'accepta pas ces fonctions.
4 Le maire d'Aureil, qui s'était opposé à cette inquisition sur les habitants de sa commune, fut dénoncé comme ayant voulu contraindre leur vote.
LE SUFFRAGE UNIVERSEL. UiS
dans la salle du manégc}, trop grande, mais qu'on avait choisie pour complaire à la Société populaire ; elle avait ses raisons pour désirer que ses membres assistassent en nombre à Topération. Lorsque le président fit son entrée , accompagné du colonel de la garde nationale et d'un pi« quet de gardes nationaux , il fut accueilli par les cris « A bas la garde nationale, à bas les baïonnettes! » Ce prési* dent, un sieur Glangeaud, juge de paix, procédait lentement, avec solennité, sans écouter personne, amis ou ennemis, convaincu qu'il maintiendrait Tordre par la seule majesté de son attitude et de son caractère. Les sifflets et les cris les plus injurieux accueillaient les listes qui ne portaient pas les noms de Bac , Y illegoureix et Dussoubs ; des huées et des menaces accompagnèrent les membres du bureau dans le trajet du manège à la mairie où ils rapportaient les bottes. Cependant, pour assurer le respect des urnes, chacun des présidents y apposa son cachet, les scellés furent mis aux portes et aux fenêtres , des ouvriers s'adjoignirent aux gardes nationaux du poste, et, pour éviter même toute chance de collision entre le peuple non ajrmé et les compagnies de la garde nationale , le commissaire invita celles-ci à se retirer.
Cependant, on pressentait déjà l'échec de Yillegoureix et de Dussoubs. La Société populaire se réunit dans la soirée : les meneurs réclament et font voter le désarmement de la garde nationale , la répartition des fusils par la vpie du sort et l'organisation d'un nouveau conseil municipal. Genty et Dussoubs jeune, malgré l'heure avancée, vont porter ces résolutions à M. Chamiot et à M. Reybaud, colonel de la garde nationale : ils somment ce dernier avec violence de ne pas faire battre le rappel le lendemain. En effet, que la garde nationale soit désarmée et qu'on s'abstienne de battre le rappel : cette double précaution , ou seulement l'une des deux, suffirait à ce que la place publique fût libre et abandonnée aux émeutiers qui triom-
pheralent sans risque ni combat. On voit, et par les lettres de Genty , et en suivant pas à pas les démarches des meneurs, si là violation du scrutin fut Tëclat d'une exaspération subite, irrésistible, ou Texécution préméditée d'un complot.
Le 27 avril , dès le matin , les ouvriers du Naveix (quartier ouvrier de Limoges) faisaient aiguiser leurs lancis *, pour suppléer aux armes qui leur manquaient, et se rendaient, vers dix heures, au Ghamp-de-Juillet, où Genty déclamait avec tant de violence que Dussoubs lui-même en était irrité. Dans la salle du Manège, le dépouillement se continuait au milieu des cris et du tumulte. « A Veau! à la potence! deux livres de poudre /» criaient les assistants, lorsque sortaient des noms de candidats conservateurs, La séance fut suspendue à midi. A deux heures, le président avait à peine repris sa place au bureau, que deux mille ouvriers , tant du Naveix que des chantiers nationaux , envahissent la salle, chaque chantier ayant son porte-drapeau en tète ; deux ouvriers montent à la tribune par les escaliers de droite et de gauche, et Tun d'eux, appuyé sur la lance de son drapeau : « On nous promet des armes depuis longtemps , il faut que ça finisse , il nous en iàxxt nécessairement. » Cette vulgaire harangue est le signal : deux jeunes gens, Tun de dix-huit ans, Tautre de vingttrois, s'avancent de chaque côté du président, et tandis que , imperturbable , il comptait les bulletins et les enfilait avec gravité , ils lui passent chacun la main sous le bras, saisissent la botte aux bulletins et la jettent en l'air. Vingt, cinquante, cent individus se joignent à eux, brisent les lampes, bousculent le président. Ce dernier, hors de lui, atterré, criait d'une voix retentissante : a Où est Bardonnaud? Il faut que j'embrasse Bardonnaud » '. Il avait
1 Instrument qui sert à l'extraction du kaolin. ^ Bardonnaud fut condamné à un an de prison.
perdu la tête. Alors un nommé Jourde, se figurant qu'en ]*absence de Bardonnaud M. Glangeaud éprouvait le besoin d'embrasser quelqu'un, se jeta dans ses bras, et, au milieu des éclats de rire des assistants, ils se donnèrent une chaleureuse accolade.
' Le scrutin était violé ; mais , grâce à la précaution de M. Ghamiot, qui, à midi, avait emporté à la préfecture les procès-verbaux déjà dépouillés, il n'était resté sur le bureau en proie aux émeutiers que. les procès-verbaux de l'armée. L'élection était donc acquise, notoire, officielle : la violation du scrutin n'en détruisait pas le résultat. Elle tourna même contre l'un des favoris de cette multitude égarée : Dussoubs manquait l'élection de quelques voix seulement y que les procès-verbaux de l'armée lui eussent données peut-être*. Mais s'il était insignifiant dans ses conséquences , cet attentat électoral ouvrait carrière à l'émeute. Tandis que le commissaire et le procureur général hésitaient et expédiaient des ordres contradictoires , le bruit courait que la populace s'était portée à la poudrière et que , à la Monnaie , elle s'était emparée des canons. La cour de la préfecture se remplit de femmes qui dansent en rond au chant de la Carmagnole; on jette des pierres dans les fenêtres. Quelques gardes nationaux, réunis là malgré le colonel, s'exaspèrent et font^nine de tirer : « A bas les baïonnettes! » crie la foule. — « Faites vider les gibernes » , écrit le maire , Théodore Bac , « ou je ne réponds de rien » . Enfin Genty arrive , à la tête d'une députation de la Société populaire. « Au nom du peuple, dit-il à M. Chamiot, je vous somme de donner votre démission et de céder la place à Dussoubs, » Mais Dussoubs se défend de la prendre et Chamiot de la céder. Alors,
' M. Goralli, le dernier élu, comptait 24,826 voix; Dussoubs, non élu, 24,153; différence : 073. L*armée ayant fourni 1500 suffrages, il y avait pour Dussoubs une chance sérieuse de ressaisir Tavantage sur M. Goralli.
suivant le mot d'ordre de la veille , la Société populaire réclame le rétablissement du comité provisoire de Février, ce qui , sous une autre forme , revenait à demander la déchéance du commissaire. MM. Bac, Goralli et autres, dans rimpuissance de résister, se présentent au balcon et jettent à la foule les noms des candidats. M. Chamiot avait fait partie du comité provisoire au 24 février; à ce titre, son nom est prononcé, mais il ne passe qu'avec peine. Alors, soit comme membre du comité, soit comme préfet, pour prêter à ce comité insurrectionnel une sorte d'autorité officielle, il ordonne par écrit de remettre le poste de la poudrière à une nouvelle garde ouvrière.
Ainsi se consommait cette révolution locale. La mairie était envahie comme la préfecture ; les gardes nationaux recevaient du colonel lui-même Tordre de désarmer, sous le serment que les armes déposées au poste y resteraient pour le service. Mais les hommes du peuple, sans tenir compte des promesses qu'on faisait en leur nom , se glissaient entre les jambes des gardes nationaux et enlevaient les fusils; d'autres pillaient les boutiques des armuriers. Le général Saint-Maurice recevait de M. Ghamiôt l'ordre d'envoyer soixante hommes à la poudrière , et de Bac , au même instant, l'ordre contraire. Il se rend à la caserne : on lui jette des pierres, on le couche enjoué, son domestique est maltraité. Un minotier, nommé Lanoaille, refusait de vendre quarante-trois francs de la farine cotée cinquante francs à la mercuriale. On entoure sa maison, on saisit le malheureux, la foule s'amasse, on dresse la potence. Cette scène durait depuis trois heures, lorsqu'un capitaine de pompiers arrive, et, pour soustraire Lanoaille à ces furieux, imagine de l'arrêter et de le conduire en prison, où il reste quatre ou cinq jours.
Les membres du comité provisoire expiaient par de cruelles inquiétudes le périlleux honneur qu'ils acceptaient pour la seconde fois. Républicains, ils l'acceptaient
d'une insurrection contre la République ; les uns &vorisés, les autres délaissés par le suffrage universel, ils semblaient tous de complicité avec les aveugles ou les forcenés qui le violaient. Cette situation , contraire aux sentiments de la plupart d'entre eux , alarmait leur jugement et leur conscience; aussi se donnèrent*ils pour unique tâche de déguiser le caractère de Témeute , d'en neutraliser les résultats, et de rétablir promptement Tordre et la sécurité. L'émeute s'était faite sous prétexte de réclamer des armes pour tous les gardes nationaux sans exception ou de les répartir par la voix du sort; le comité provisoire désarma les anciens gardes nationaux , mais il n'arma pas les autres ; il fit déposer les fusils à la mairie ou dans les postes, avec défense de les emporter. Il interdit aux débitants de livrer de la poudre ; il fit restituer aux armuriers les armes pillées ; enfin , il organisa une garde mobile de deux cents hommes , qui , le soir, parcouraient la ville en patrouille avec des pistolets cachés sous leurs habits. Bulot, qui les commandait, leur avait donné l'ordre de brûler la cervelle au premier qui se porterait à des excès sur des personnes ou des propriétés. Des mesures plus radicales encore avaient été prises : au risque de s'aliéner la population ouvrière, le pain fut augmenté, les chantiers nationaux supprimés : quant au club et à Genty, son orateur fisivori, ils semblaient avoir disparu en même temps. Ainsi, en écartant les causes de désordre, le désordre s'éteignait de lui-même; ceux mêmes dans l'intérêt desquels on pouvait croire qu'il s'était produit, se hâtaient de le renier et de le combattre, et, grâce au courage et à l'énergie de quelques citoyens , une insui^ rection, qui pouvait devenir sanglante, ne devait laisser le souvenir que de quelques heures d'égarement.
M. Trélat arriva le 29 avril, accompagné de M. Félix Duché , qu'il avait recueilli sur sa route et qu'il s'était réservé in petto de nommer commissaire. Il joua l'oFFensé et
la victime, comme si sa personne avait été atteinte dans rinjure faite à la République. Le lendemain, il ne parut qu'à deux heures de Taprès midi , et aux explications du comité il ne] trouva que ces seuls mots ; « Je n'ai rien à • répondre, je suis ici votre prisonnier. » Cette grotesque affectation d'impuissance couvrait mal l'inertie dont nous le verrons atteint plus tard sur un plus grand théâtre. En réalité , le calme était rétabli et la présence du commissaire général inutile. Mais il voulait prendre à son compte l'honneur de ce résultat, temporiser, laisser le comité s'affisiiblir, lui susciter des rivalités, singuliers procédés pour un personnage sentimental et bucolique \ Déjà M. Chamiot , alarmé de son rôle , était parti à Paris pour se justifier; M. Coralli, suspectant les intentions de M. Trélat, donnait sa démission. Au milieu de sa perfide besogne de conciliation, M. Trélat, après avoir institué sans difficulté M. Félix Duché commissaire à la place de M. Ghamiot, se préparait à passer à Limoges quelques jours avec lui, «sacrifiant au bien-être de la ville ses devoirs de représentant » , lorsque , sans avis préalable , il se vit arriver à lui-même un remplaçant. Son âme sensible fut blessée de cette inconvenance, et il partit pour Paris sans prendre même le soia de renseigner son successeur.
Tels furent les troubles de Limoges, locaux et éphémères sans doute, mais témoignant d'une brutalité politique qui, à Paris, les aurait vite transformés en révolution. Gouvernement provisoire, ateliers nationaux, clubs, promenades bruyantes, tout l'attirail révolutionnaire passe sous nos yeux : les riches émigrent, les capitaux se ca-
1 M. Trélat, devant la Cour de Poitiers, n*a pas dissimulé qu*il avait visé à obtenir ce résultat. — Il traverse un petit bourg. « Il n*y avait pas, dit-il, un seul mendiant. Je me trompe : il s*y en trouva un seul y c'était sous te gouvernement déchu. Les habitants se cotisèrent pour lui faire un petit traitement, et le chargèrent uniquement du soin d^arroser leur arbre de la liberté. Ainsi ces paysans dissimulaient une aumône sous la forme d*une honorable fonction» »
LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 25i
chent, le travail chôme, le, pouvoir hésite et chancelle, rémeute triomphe jusqu'au moment où ses propres favoris la compriment et la réduisent. Au milieu de cette effervescence, survient un de ces délégués dont nulle part ailleiurs nous ne rencontrons une aussi complète et aussi naïve image; homme sans autorité personnelle, n'ayant de force que dans la mission dont il se pare et dans le désordre qui marche devant lui ; le plus coupable et le seul sur qui Ton n'ose porter la main; présomptueux, insup* portable même à ceux qu'il paratt servir , toujours prêt à vanter ses prouesses , mais n'obtenant de ceux qui l'emploient qu'un silence obstiné, digne récompense de sa vaniteuse et ridicule ambition ' .
VU. — A Limoges, l'émeute avait triomphé, mais sans combat, sans eflEusion de sang; à Rouen, elle tenta la lutte, et il feUut la vaincre à l'aide des moyens sanglants dont elle prit l'initiative.
Nous avons signalé plus haut* les passions qui s'agitaient à Rouen , la division profonde entre les ouvriers et les fa-
^ Il écrivait le 27 avril que • les citoyens patriotes de la ville de Limoges, indignés de voir que les représentants qu*ib préféraient ne sortaient pas, [avaient] par un moyen violent, déchiré les listes, » etc. Et plus loin : « J'ai vu une petite diminution de nos bonnes émeutes de Paris : boutiques fermées, armuriers obligés de donner leurs armes, etc. ; rien n*y a manqué. Un mouvement a eu lieu, mais i7 ny a eu aucun malheur. Les citoyens ont désarmé la garde nationale avec notre concours et celui de certains citoyens influents... A l'heure où je vous écris, nous sommes très-tranquilles à l'hôtel de la préfecture : c'est un petit 24 Février... » Tout en s'estimant assez haut, il pressentait l'ingratitude : « Vous avez cru , en m'employant , utiliser un homme ordinaire ; eh bien, je vous le dis, vous reconnaîtrez que je vaux quelque chose aujourd'hui,,. Du reste, si vous ne répondez pas à celle-ci, je verrai là une desapprobation de ma conduite, et ce sera encore pour moi un déboire k ajouter à ceux que j*ai éprouvés depuis que jai souffert pour la bonne cause, • — Genty fut condamné à la déportation.
« Suprh, p. 123-126. .
bricants, la faiblesse du commissaire général. L'approche des élections avait donné à ces symptômes un caractère menaçant. Les clubs devaient organiser le vote, les ateliers nationaux en fournir les éléments disciplinés, les corps armés consacrer la victoire ou réparer la défaite. La distribution des cartes électorales commença le 18 avril, au milieu d'une certaine agitation. Ce jour-là même, tous les instituteurs primaires furent rassemblés dans une des salles de la mairie. Le président de la réunion exalta les pouvoirs illimités du commissaire général et fit prendre à chacun des instituteurs présents rengagement écrit de voter pour tous les candidats du club central démocratique , ajoutant que si une autre liste obtenait la majorité, les représentants ainsi élus ne siégeraient pas vingt-quatre heures à la Chambre. Des propos ou des manœuvres analogues se produisaient non-seulement à Rouen , mais dans les localités voisines , à Sotteville, Bois-Guillaume, Boos, Ymare, Bosc-le-Hard , Fontaine-le-Bourg. « Si le résultat du scrutin ne nous est pas favorable , disait-on ouvertement, nous l'emporterons par la force. » Il est inutile d'ajouter que les ateliers nationaux devaient voter comme un seul homme.
Cependant les élections se firent avec calme, comme si chaque parti avait une confiance entière dans le résultat qu'il espérait. Mais, au fiir et à mesure du dépouillement des votes , l'échec de la liste démocratique paraissait de moins en moins douteux. Lamartine marchait le premier; après lui des banquiers, des filateurs, anciens députés de la gauche dynastique ; M. Senard, procureur général. Le dernier des élus comptait cinquante-quatre mille voix; M. Deschamps, le commissaire général, le premier des non élus, n'en avait réuni que vingtHjuatre mille. De la liste du club central , deux candidats étaient seuls sortis de l'urne, deux ouvriers, qui, l'un et l'autre, devaient, quelques jours plus tard , donner leur démission , le pre-
mier confessant son incapacité, le second sous menace d'enquête sur son passé judiciaire.
Le 27 au matin , les groupes étaient nombreux et animés : on pressentait une collision. L'hôtel de ville sentait naturellement de point de mire aux émeutiers : les urnes électorales y étaient déposées, le dépouillement s'y achevait, et, considération plus grave, là se trouvaient les armes, les munitions, les canons. Le rassemblement grossissait d'heure en heure; des enfants, cette éternelle avantgarde de l'émeute, insultaient les gardes nationaux; déjà même une bande d'ouvriers avait pénétré dans les galeries, et le poste allait être désarmé sans la fermeté du lieutenant. Un peloton de gardes nationaux dégage péniblement la place. Cependant, des 4uttes isolées préparaient une lutte générale des plus sérieuses. Les gardes nationaux qui, après leur repas, regagnaient le poste, étaient arrêtés, entourés, les uns terrassés, frappés à coups de bàton et à coups de pierres ; d'autres désarmés et blessés ' . Cependant, les insurgés se dispersent et répandent l'émeute de la place Saint-Ouen dans les rues adjacentes. ' Il était cinq heures et demie. Les cris : » Aux armes! aux barricades ! On massacre nos frères ! » retentissent. Les portes , les volets des maisons se ferment : on les enfonce en réclamant des armes, des pioches, des planches; trente-sept barricades se dressent rapidement, de manière à cerner l'hôtel de ville* On répand du verre sur le sol pour arrêter les chevaux. On monte des pavés, de J'eau bouillante , de l'eau-forte dans les maisons pour jeter sur la troupe, les réverbères et les becs de gaz sont brisés. Malgré l'obscurité , soldats et gardes nationaux n'hésitent pas; ils s'engagent dans les ruelles étroites, et, après que l'autorité a multiplié sans résultat les sommations légales-,
1 Citons les noms : Moitié, Marjollin, Amablo) Duboflc, Fillette j Pionnier, Legentil, Billard.
il$ essuient le feu des insurgés et enlèvent dans la nuit plus de trente barricades. Le préfet avait fait afficher une proclamation pour rappeler les ouvriers à Tordre et à Tunion, mais les ouvriers ne Técoutent plus. Il tente, par la persuasion, de faire démolir les barricades; mais, se trouvant isolé, il craint d'être compromis et se retire ^ Tenu en défiance par les uns, dédaigné par les autres, ses fonctions n'étaient plus qu'un titre dont il ne se dissimulait plus la vanité. Il remit ses pouvoirs entre les mains du général Ordener.
Le 28 , l'insurrection s'étendait sur les deux rives de la Seine , concentrée sur la rive droite dans cet enchevétiement de rues sinueuses qui avoisinentle fleuve, et, sur la rive gauche , se développant dans le faubourg Saint-Sever, à Sotteville et dans les communes environnantes. On supposait encore que les ouvriers des nombreuses usines qui peuplent Deville, Maromme, Monville et Malaunay, sortant en foule de leurs vallées, attaqueraient la ville par l'ouest, tandis que les troupes et la garde nationale seraient occupées à réprimer l'insurrection au sud et à l'est. Dès le matin , la ville fut déclarée en état de guerre et occupée militairement. A sept heures, les opérations commencèrent* Deux colonnes, commandées par le général Gérard (de Soissons) , pénétrèrent dans le quartier Mariainville. Dans la rue des Arpents, il y avait trois barricades assez élevées, formées avec des pavés. Une pièce de canon , placée en batterie sur le quai Napoléon , y envoya quatre boulets. Trois homtnes en blouse se présentèrent alors s^u général Gérard pour parlementer, déclarant que les insurgés voulaient détruire leurs barricades. Le géné« rai fit cesser lé feu. Quelques engagements eurent encore lieu dans les rues voisines , mais , à une heure ^ l'armée circulait victorieusement sur la rive droite i
' Cout^ d'âMises citt Cakàllos. Dépogicioti de M* Deicbamps*
LE SUFFRAGE UNIVERSEL. t55
Sur la rive gauche, il n'en était pas de même. Des bandes insurrectionnelles parcouraient le Petit-Quevilly et la route de Caen, abattant les arbres sur les boulevards et les chemins publics, disposant en travers des rues les voitures et les meubles, enlevant aux gardes nationaux fusils, sabres, pistolets, munitions. Cependant, la troupe arrivait, et, vers midi, s'emparait assez facilement d'une barricade rue d'Elbeuf et de quelques autres. La barricade Saint-Jean était défendue par trois cents hommes, maîtres d'un baril de poudre enlevé dans une fabrique de mèches de mineurs située aux Chartreux. Le commissaire de police se présenta et fit les sommations légales. Derrière lui, arrivait le général Gérard avec sept cents hommes en garde nationale et troupe de ligne, une section d'artillerie, trente hussards et vingt-cinq dragons. Un insurgé s'avance et demande à parlementer. Il était quatre heures. Le général lui remet sa montre et donne aux insurgés un quart d'heure pour se rendre. Le quart d'heure se passe, l'insurgé re« • vient, rapportant, avec la montre du général, la réponse négative des insurgés. Nouvelle sommation d'humanité ^ inutile encore. Mais la nuit approchait; les insurgés avaient porté toutes leurs forces (quinze cents hommes, dit-on) derrière la barricade. Quinze boulets l'atteignent et y font brèche. La colonne s'élance en avant sans tirer sous une fusillade nourrie ; les défenseurs de la barricade se débandent et fuient sur la route de Caen. L'insurrection était vaincue. Vers trpis heures, deux pièces de canon avaient été mises en batterie au Mont-Riboudet, pour tenir en respect l'invasion qu'on attendait du côté des vallées de Maromme et de Malaunay; mais, soit que le mouvement ne fût pas décidé , soit que la défaite de l'insurrection sur les deux rives eût découragé ses adhérents , personne ne vint.
Ainsi finit l'insurrection rouennaise.
Le jour même (28 avril) , le maire de Rouen recevait de
Saint-Omer trois caisses, et, deux jours après, trente-sept autres. C'étaient les quatre mille fusils qu'une députation d'ouvriers avait demandés à M. Ledru-Rollin , que le ministre avait accordés avec empressement, et dont l'expédition avait été annoncée dès le 18 avril au commissaire {général ' . « Vous avez commencé trop tôt » , disait un des chefs aux insurgés de Sotteville. L'armée, elle, ne s'était donc pas trop hâtée : la promptitude de la répression , en abrégeant la lutte , l'avait rendue moins sanglante. M. Senard déclara , quelques jours après , à l'Assemblée , qu'il y avait eu onze morts et soixante-seize blessés , sur lesquels vingt-trois avaient succombé depuis. La garde nationale et la ligne n'eurent pas de pertes à regretter. Ce &it, que les amis de l'insurrection voulaient tourner à la bonté des généraux, tenait, a dit l'un d'eux, à deux causes : 1* à ce que les insurgés n'ayant pas pratiqué de banquettes derrière leurs barricades, qui étaient assez élevées, leurs balles passaient au-dessus de la tète des militaires ; 2* à ce que leur poudre , provenant d'une fabrique de mèches de mineurs, était de mauvaise qualité '.
M. Senard, élu représentant du peuple, avait donné sa démission de procureur général ; il crut devoir reprendre ses fonctions, dans lesquelles il n'était pas encore remplacé , et , sur ses cc^nclusions , la Cour d'appel , qui avait évoqué l'affaire, nomma une commission d'enquête de sept membres. C'était le premier président, M. Franck-* Carré, qui la présidait; sous la Monarchie, il requérait énergiquement comme procureur général contre les émeutiers, républicains ou bonapartistes; la République lui continuait la même destinée. Un rédacteur du iVaftbmi/, M. Hippolyte Dussard, fut envoyé par le gouvernement pour procéder à l'enquête administrative en qualité de
i Commission ttenquéu^ t. I , p. SIS.
3 Cour d^assises da Calvados. Déposition du général Gérard«
commissaire général , en remplacement de M. Deschamps.
La nouvelle de ces séditions, et, suivant le langage des clubs , des massacres de Rouen , vint retentir à Paris comme un signal d'insurrection. La Société des Droits de l'homme, proclamant l'antagonisme des parias et des privilégiés, disait aux seconds : « Ralliez-vous, car vous avez besoin du pardon de ceux que vous avez si longtemps sacrifiés. Si, malgré cette promesse de pardon, vous persistez à vous isoler pour défendre Tancienne forme sociale, vous trouverez à Favant-garde au jour de la lutte nos sections organisées , et ce rCest plus de pardon que vos frères vous parleront, mais de justice, » Blanqui , distinguant toujours son action, affichait une adresse aux ouvriers plus incendiaire encore. Proudhon , prophète ce jour-là , écrivait : « La masse prolétaire est prête à marcher, la garde nationale, aidée de Tarmée, à faire résistance. L'idée vague d'une nouvelle et inévitable terreur circule dans l'air et agite les âmes. Les ouvriers se disent que la révolution est à recommencer*. » Et c'était à Paris, où les manifestations tournent si vite à l'émeute, en face d'un gouvernement qui se dissout et s'efface, qu'une Assemblée , sans cohésion et sans puissance , allait se réunir, recueillant, pour bienvenue, les inquiétudes de la population , les menaces et les cris de vengeance poussés par la Société des Droits de l'homme et par Blanqui !
Que faisait cependant le gouvernement? « Le gouvernement, disait le National, n'est plus qu'un gouvernement fantôme, un édifice lézardé. » La division qui avait toujours existé entre ses membres, les élections l'avaient consommée.' Au vain désir de se présenter tout entier devant l'Assemblée , il avait sacrifié l'unité de direction et la
^ Le Représentant du Peuple du S8 avril.
fermeté de la conduite ; à la puérile satisfaction de pouvoir dire : « Nous n'avons porté atteinte à la liberté d'aucun citoyen » , il sacrifiait la liberté et la sécurité de tous. Gaussidière sollicitait un mandat d'arrêt contre Blanqui et ne pouvait l'obtenir. Delescluze avait la pudeur de donner sa démission de commissaire général dans le département du Nord : M. Ledru-RoUin lui déclare, à la stupéfaction du département, que le département le remercie, et refuse la démission. Les délégués des clubs ont, le 2 mai , signé la proclamation citée plus haut , vrai tocsin de guerre civile : le lendemain , M. Ledru-RoUiri accorde à leurs instances une tribune à FAsôemblée. Enfin, au milieu des angoisses de la population , qui se demande si chaque jour n'est pas la veille d'une insurrection , par quel décret le Gouvernement provisoire signale-t-il ses derniers instants? Il règle le costume des représentants du peuple !
SoMMAiBE. — Réunion de l'Assemblée nationale. — Le Gouvernement provisoire dépose ses pouvoirs.'^— La République dix-sept fois acclamée. -^ L'Assemblée comparait devant le peuple. — Vérification des pouvoirs, nomination du bureau. — - Comptes rendus do Gouvernement provisoire; il a bien mérité de la patrie. — Commission executive de cinq membres; Lamartine et Ledru-Rollin. — Composition du ministère. — Projets contre T Assemblée : MM. Raspail et Louis Blanc; la Pologne et le ministère du progrès. -~ Intervention des clubs* — ^ Décret de T Assemblée nationale sur les pétitions; droit de réquisition directe pour le président. — Précautions de la Commission executive; le général Courtais et Caussidière. — La colonne se met en marcbe ; les délégués forcent la grille ; Lamartine. — Louis Blanc , Raspail, Barbes. — Discours de Blanqui. — MM. Taschereau, Senard, Froussard , Lacordaire ; le dossier de la Corse. — Impuissance de la manifestation. — "Motiqns de Barbes. — Le rappel. -^ Ovation à M. Louis Blanc. — Huber prononce la dissolution de l'Assemblée nationale; listes de gouvernement. — La garde mobile fait évacuer l'enceinte ; les factieux s'acheminent vers l'hôtel de ville ; Courtais et Lamartine. — Dispositions d'Armand Marrast; Albert et Barbes sont arrêtes. •— Ce qui arriva des meneurs : Sobrier, Quentin , Chancel , Huber, Raspail, Blanqui, Louis Blanc. — Zèle des gardes nationaux; la maison Sobrier. — Mesures prises par la commission executive; défiance réciproque entre ses membres; la garde républicaine et les Montagnards. — Caussidière à l'Assemblée; il donne sa démission de préfet de police et de représentant du peuple. — Jugement sur la journée du 15 mai.
I. — L'Assemblée nationale constituante se réunit le 4 mai. Quelques républicains auraient souhaité qu'à l'exemple de la Convention , elle prit séance aux Tuileries; mais, au lieu de lui attribuer le palais de la royauté, le
Gouvernement provisoire avait feit élever, dans la cour du Palais-Bourbon, un local assez vaste, mais incommode, mal disposé pour l'acoustique , sans ornements : à la nudité des murs , on aurait dit quelque temple de la Raison , et la légèreté de la construction l'aurait fait prendre pour un baraquement d'armée en passage.
Et quelle diversité dans ces neuf cents personnes que rassemblait le même mandat ! Le noble y coudoyait le roturier, le capitaliste siégeait à côté du prolétaire, le religieux s'y trouvait égaré au milieu d'une foule sans crovances , les anciens partis y étaient confondus comme les professions. C'était l'idéal démocratique, cette représentation de toutes les classes et de tous les groupes sociaux dans le parlement , et jamais assemblée politique n'y atteignit davantage. On s'imaginait alors que, du sein de cette variété d'intelligences, l'inconnue politique et sociale ne pouvait manquer de se révéler.
A une heure un quart, des salves d'artillerie signalèrent l'approche des membres du Gouvernement provisoire. Ils venaient à pied du ministère de la justice, place Vendôme; les colonels- et lieutenants-colonels des légions de la garde nationale marchaient, l'épée nue, à leurs côtés. Soixante et onze jours auparavant, élus du hasard, ils s'étaient acheminés de la Chambre des députés à l'hôtel de ville. Malgré leur origine, malgré leurs défaillances, en dépit des divisions intérieures , des troubles de la rue et des rivalités populaires, c'étaient les mêmes hommes, réunis encore , comme ils l'avaient souhaité , à cette heure suprême ; et -ce pouvoir, qu'ils avaient plutôt usurpé que reçu , de l'hôtel de ville où ils l'avaient disputé à la sédition , ils le rapportaient à l'Assemblée , à la France ! Ils venaient dans ce Palais-Bourbon où, sous leurs auspices, la légalité avait subi un si violent outrage; ils venaient, grande leçon, pour attester cette légalité protectrice et s'en déclarer pour l'avenir les serviteurs et les apôtres.
Les cris unanimes de Vive la République! accueillirent les membres du gouvernement à leur entrée dans la salle. Dupont (de TEure) monta le premier à la tribune, et, au nom de ses collègues, déposa les pouvoirs entre les mains de F Assemblée, qui se retira immédiatement" dans les bureaux pour procéder à la vérification des élections. Elle rentra en séance à trois heures et demie. Démosthéne Olliyier, jaloux de conquérir sans retour à la République les représentants des divers partis que le suffrage populaire avait envoyés au parlement^ proposa que chaque membre , dont l'élection serait vérifiée , prêtât individuellement serment à la République. M. Crémieux répondit que le serment politique avait été aboli par le Gouvernement provisoire. Les applaudissements, les cris de Vive la République ! accueillirent le ministre de la justice , interrompirent Démosthéne Ollivier, et celui-ci se déclara satisfait, du moment « que tous les membres de T Assemblée avaient de iait prêté serment en répétant le cri de Vive la République ! »
Mais cette reconnaissance spontanée et tumultuaire ne suffisait pas, paralt-il , aux républicains. Ils y voulaient un acte formel , presque un décret , quelque chose qui ratifiât expressément' la proclamation du 25 février. Conformément au programme arrêté d'avance par le gouvernement ', .M. Berger proposa la déclaration suivante : « L'Assemblée nationale, fidèle interprète des sentiments du peuple qui vient de la nommer, avant de commencer ses travaux, déclare, au nom du peuple français, à la face du monde entier, que la République^ proclamée le 24 février.
* « Lorsau*un signe extérieur annoncera au dehors tacclamation de la République faite par C Assemblée, les gardes nationaux et les troupes présenteront les armes, les tambours battront ^ux champs, les trompettes joueront la marcbe. Les musiques joueront immédiatement après. « (Lettre d'Armand Marrast, maire de Paris, au commandant de la garde nationale.)
îfiî LIVRE SEPTIEME.
est et restera la forme du gouvernement de la France, etc. » Cette déclaration , qui n'était revêtue que des signatures , des députés de Paris, M. Clément Thomas , rédacteur du NatioAal, la revendique au nom de toute la France. Les applaudissements éclatent à chaque phrase. Cependant M. Ducoux voudrait plus de solennité, plus de recueillement, qu'on ajourne à Une séance prochaine ce serment unanime. M. Emmanuel Arago : « L'instant est assez solennel. Pas d'ajournement; il n'y a pas d'ajournement possible pour cela. Vive la République! » Et, répondant à cette voix vibrante , l'Assemblée se leva en masse et cria : Vive la République!
Les chroniqueurs ont compté dix-sept fois , dans cette première séance, le cri de Vive la République! Ce n'était pas assez; le général Courtais, et, après lui, M. Babaud- Laribière, vinrent demander que, conformément aux vœux du peuple , le Gouvernement provisoire et l'Assemblée se rendissent sur le péristyle du palais pour y proclamer la République à la face du ciel. Beaucoup de reprétants s'opposent à cette cérémonie théâtrale ; mais la foule l'emporte. Il fallait que l'Assemblée, désormais pouvoir souverain, s'accoutumât à ces scènes populaires que la nécessité avait rendues si familières au Gouvernement provisoire. Le peuple voulait entrer en communication avec ses délégués, leur parler, leur signifier ses désirs ou ses ordres , et participer directement à cette souveraineté dont il n'abandonnait que l'ombre.
. Dans la séance du 5 mai , la vérification des pouvoirs se poursuivit sans incidents graves. Sur neuf cents élections, deux seulement furent annulées, celle de M. Louis Blanc, dans la Corse, à raison d'irrégularités dans la tenue des collèges électoraux, et, dans la Seine, celle d'un sieur Schmit. Il y avait eu deux candidats de ce nom , l'un , ouvrier cordonnier et délégué de sa corporation; l'autre, prenant aussi le titre d'ouvrier (c'était la mode alors).
mais ancien maître des requêtes au Conseil d'État et ancien chef de division au ministère des cultes. Deux brochures antisocialistes (le Catéchisme de l'ouvrier, et Du pain, du travail et la vérité) avaient donné à son nom une popularité subite et des plus honorables. Les suf- Ê^g^es, partagés à peu près également entre Schmit ouvrier, Schmit écrivain et Schmit sans désignation, formaient un total de cent vingt-cinq mille, que les scrutateurs avaient réunis sur Schmit, écrivain. L^ Assemblée pensa qu'il y avait lieu de les diviser, et, l'un ou l'autre des candidats n'ayant plus alors qu'un nombre de voix insuffisant , l'élection fut annulée ' .
Avec moins d'à-propos, l'Assemblée s'empressa d'ordonner une enquête sur l'élection de l'abbé Fayet, évêque d'Orléans, et de M. Desmolles, élus tous deux dans la Lozère. La lutte y avait été vive entre les conserva teui:s et le parti républicain avancé ; le commissaire de la République, M. Requier, avait énergiquement combattu les premiers. Néanmoins, MM. Fayet et Desmolles obtinrent un avantage considérable sur leurs rivaux, M. Fayet surtout , que dix mille voix séparaient des trois autres candidats. Une dénonciation légèrement &ite, sur des documents sans valeur, par le procureur de la République de Marvejols , signala des distributions d'argent et des abus d'influence ecclésiastique; mais ces accusations, dirigées contre MM. Fayet et Desmolles , tombèrent honteusement devant l'enquête : il en résulta que l'abbé Fayet n'avait pas quitté Orléans, soit avant, soit pendant l'élection, et qu'aucune distribution d'argent n'avait été &ite par les candidats ou par leurs mandataires en vue de l'élection. Elle
1 Schmit, ouvrier: 42,937; Schmit, écrivain: 30,060; Schmit, sans désignation : 44,396. En ajoutant ce dernier chifFre à Tnn ou à l'autre des deux précédent», on trouve 87,333 voix pour Schmit ouvrier' et 74,465 pour Schmit écrivain* Lamennais, dernier élu, en avait 104,871.
fut validée le 16 mai, sans discussion, sur le rapport de M. Landrin '.
Le 6 mai, TAssemblée élut son bureau. Bûchez réunit trois cent quatre-vingt deux voix pour la présidence. Ancien carbonaro sous la Restauration, chevalier des idées d'association ouvrière, qu'il défendait dans V Atelier et dans la Revue nationale, et dont il avait été l'initiateur dès 1829 dans V Européen; connu encore par des travaux d'histoire et de philosophie qui faisaient école; avec cela, austère dans sa vie et fier dans sa pauvreté , Bûchez représentait à merveille certains côtés séduisants de la révolution de février : le goût du progrès moral dans l'ordre industriel se traduisant par des réfoimes pratiques, et le christianisme présidant à la régénération sociale. Les viceprésidents furent : le docteur Recurt, compromis en 1834, puis acquitté , homme modéré et bienfaisant ; le général Gavaignac, que recommandait le souvenir de son frère; Corbon , ouvrier ciseleur , disciple de Bûchez et l'un des rédacteurs de V Atelier; Guinard, républicain éprouvé; Cormenin, l'illustre pamphlétaire; M. Senard. On le voit : l'Assemblée , après avoir chaudement proclamé la République , n'hésitait pas davantage à élire des républicains , et, parmi eux, des républicains du National, Ils avaient avant tous appelé la RépubUque : on trouvait juste qu'ils la gouvernassent.
II. — Ces travaux préliminaires accomplis, les membres du Gouvernement provisoire vinrent l'un après l'autre (séances des 6 et 8 mai) rendre compte de leurs actes. Dans ce long exposé , Lamartine se réserva le début et la fin , comme s'il voulait assurer la première impression et résu-
1 Daniel Stern (t. II , p. 375) ne parait avoir lu <|tte le premier rapport qui accuse, et n'avoir pas eu connaissance du second d*oà ressort la pleine justification de Tabbé Fayet.
mer la dernière. 11 avait alors, vis-à-vis de TAssemblée, la même situation que, le 24 février, vis-à-vis de la France : élu par dix départements , soutenu par deux millions de voix (presque le tiers des votants), plus sa popularité avait baissé dans la partie turbulente et émeutière de la population , plus elle avait grandi dans la bourgeoisie et dans l'Assemblée . La France aimait à se contempler en lui; elle ne lui demandait que de se donner à elle pour se donner à lui tout entière. Il traça dans un préambule plein d'éclat le tableau des deux longs mois qui séparaient la première beure de la révolution de la réunion de TAssemblée. Il ne dit pas tout, tant s'en faut : il omet les crises de mars et d'avril, il présente, c'est-à-dire déguise ou arrange certains faits ; il ne rappelle ni les ateliers nationaux , ni l'impôt des quarante-cinq centimes , ni les destitutions dans la magistrature ; il noie tout dans le nimbe d'or de la légende. S'il ne donne pas l'idée la plus précise du Gouvernement provisoire, il témoigne du moins pour lui-même; il aspire à personnifier la République.
Sur le caractère de l'élection du 24 février, il va audevant des scrupules de l'Assemblée, il confesse les siens : c'est « un pouvoir d'urgence » , c'est a un interrègne » . Il ajoute : « Simples citoyens , sans autre appel que le péril public, sans autre titre que notre dévouement, tremblant d'accepter, pressés de restituer le dépôt des destinées de la patrie , nous n'avons eu qu'une ambition , celle d'abdiquer la dictature dans le sein de la • souveraineté du peuple. i> Et comme il tourne les passages difficiles! On se souvient de la manière dont fut proclamée la République, les uns ne s'en reconnaissant pas le droit, les autres se l'arrogeant sans hésiter, et la populace tranchant tous les doutes par son intervention. « Le trône renversé, écrit Lamartine , la dynastie s'exilant elle-même , nous ne proclamâmes pas la République. Elle s^ était proclamée elle-même par la bouche de tout un peuple, »
t66 LIVRE SEPTIEME.
Ces défilés franchis , comme il vogue à l*aise ! Journée du drapeau rouge , abolition de la peine de mort en matière politique, Manifeste à l'Europe, établissement du guftrage universel , armement des gardes nationales , adhésion de la France : voilà le prélude au panégyrique du Gouvernement provisoire.
« Nous avons passé quarante-cinq jours sans autre force executive que Tautorité morale, entièrement désarmée, dont la nation voulait bien reconnaître le droit en nous, et ce peuple a consenti à se laisser gouverner par la parole , par nos conseils , par ses propres et généreuses inspirations. Nous avons traversé plus de' deux mois de crise, de cessation de travail, de misère, d'éléments d'agitation politique et d'angoisse sociale, accumulés en masse innombrable dans une capitale d'un million et demi d'habitants, sans que les propriétés aient été violées, sans qu'une colère ait menacé une vie! sans qu'une répression , une proscription , un emprisonnement politique , une goutte de sang répandue en notre nom, aient attristé le gouvernement dans Paris ! Nous pouvons redescendre de cette longue dictature sur la place publique et nous mêler au peuple, sans qu'un citoyen puisse nous demander : « Qu'as-tu fait d'un citoyen? •>
« Nous remettons avec confiance à votre jugement tous nos actes. Nous vous prions seulement de vous reporter au temps et de nous tenir compte des difficultés. Notre conscience ne nous reproche rien comme intention. La Providence a favorisé nos efforts. Amnistiez notre dictature involontaire. Nous ne démandons qu'à rentrer dans les rangs des bons citoyens. Puisse seulement l'histoire de notre chère patrie inscrire avec indulgence au-dessous , et bien loin des grandes choses faites par la France , le récit de ces trois mois passés sur le vide, entre une monarchie écroulée et une république à asseoir, et puisse-t-elle , au lieu des nopis obscurs et oubliés des hommes qui se sont
dévoués au salut commun , inscrire dans ses pages deux noms seulement : le nom du peuple qui a tout sauvé , et le nom de Dieu qui a tout béni , sur les fondements de la République ! » [Acclamations unanimes et prolongées.)
Cette attitude modeste , ces ménagements oratoires , ces atténuations prudentes s'adressaient évidemment, non pas à la partie républicaine de T Assemblée , mais à ce faisceau de conservateurs auprès desquels le héros du 24 février voulait feire oublier son rôle révolutionnaire; il sentait que sa renommée conservatiîce avait pu subir quelque atteinte, et, aux objections que sa propre conscience de« vait lui faire, il devinait celles que lui ferait cette majorité modérée dans le sein de laquelle il allait chercher les suffrages et Tappui. M. Ledru<Rollin était dans une situation tout opposée : définitivement compromis auprès des conservateurs , il eût fellu qu*il se reniât lui-même pour tenter de les reconquérir. Au contraire , vis-à-vis des républicains ardents , n'avait-il pas à racheter l'ambiguïté de sa conduite au 16 avril, son alliance momentanée avec le parti de l'ordre , les gages qu'il avait donnés à la RépubUque conservatrice?
Son rapport est un plaidoyer, a Appelé au Gouvernement provisoire par le vœu du peuple » ^ il ne marchande pas la validité des pouvoirs qu'il en a reçus ; il défend ses commissaires conmie des a soldats destinés à continuer et à propager la victoire » ; il défend « les pouvoirs illimités » , comme étant les seuls qu'on pût conférer « en face de l'imprévu ». Il s'est montré « l'homme de la révolution » et tt l'homme du gouvernement ». Il a armé la garde nationale, organisé la garde mobile et la garde municipale. La verve déborde d'un bout à l'autre du rapport : c'est l'homme attaqué deux mois durant et qui a trouvé enfin l'heure de répondre. Il a organisé l'application du suffrage universel , et cela en trois semaines , besogne impossible , disait-on , mais! dont les difficultés exagérées ont disparu
devant la volonté de la réaliser. Il revendique sa libre adhésion au mouvement du 17 mars, son énergique résistance au 16 avril. « Le jour où quelques fous ont essayé de pervertir le sens et le résultat d'une manifestation pareille, je n'ai point hésité à les combattre de front. C'est par. mon ordre que le rappel a été battu, et que la garde nationale , qui maintenant est le pays , s'est levée pour se confondre avec les citoyens qui n'étaient point armés et protester contre toute tentative violente. »
Aux calomnies personnelles, il répondait en ces termes : « Dans les jours de trouble et d'inquiétude , jour et nuit je veillais sans relâche. C'est par un dévouement absolu à mes devoirs que je répondais aux infâmes calomnies dont j'ai été l'objet. Je n'ai jamais vu dans ce débordement sans exemple qu'une raison de plus pour défendre intrépidement une cause que la fureur de quelques insensés voulait compromettre en ma personne. {Très-bien! très-bien!) J'ai eu confiance dans le bon sens de la nation , dans la justice de l'Assemblée, et j'ai pensé que, soldat de la Révolution, je devais tout souffrir pour elle, et ne pas perdre à relever d'odieux mensonges le temps précieux que son service réclamait tout entier. {Applaudissements prolongés,) Du reste, tous mes actes sont publics , leur libre discussion vous appartient, et, maintenant que votre souveraineté me décharge du fardeau des affaires , toute calomnie privée me trouvera debout pour la confondre. » {Applaudissements,)
Les autres rapports n'offraient pas le même intérêt. Le défaut qui les gâte tous, c'est le ton important. MM. Louis Blanc, Crémieux, Garnot, Marie, Garnier-Pagés , préviennent les éloges de la postérité et se les décernent d'office : la République e$t un fétiche, les républicains des sauveurs. Arago ne versa pas du même côté; Bethmont se borna à déposer son rapport sans en donner lecture. Marrast, Albert, Flocon, s'abstinrent. Lamartine, comme ministre des afiaires étrangères, termina le défilé. Ce se-
cond rapport n'a pas Tinspiration feciie et les adresses heureuses du premier; il est roide, gourmé, embarrassé de théories improvisées, allongé d'un tableau général de la révolution européenne rédigé dans les bureaux du ministère, et répète, avec moins d'éclat, le système pacifique du Manifeste à l'Europe.
III. — Le Gouvernement provisoire ayant déposé ses pouvoirs, il y avait lieu d'organiser l'exercice de la souveraineté. Une réunion de représentants, seul groupe constitué dans cette nombreuse Assemblée , et qui prenait ses inspirations dans la coterie dite du National, s'était donné pour tâche de dresser les programmes parlementaires et d'en suivre l'exécution. Trois hommes de ce groupe, rédacteurs tous trois du National, MM. Domès, Jean Reynaud et Trélat, proposèrent de déclarer que le Gouvernement provisoire , suivant la formule romaine , avait bien mérité de la patrie, et qu'il serait remplacé par une délégation de cinq membres , sous le nom de commission executive, qui choisirait ses ministres en dehors d'elle. Tout était prévu, même les noms, que Domès réussit à lire, malgré des réclamations presque générales : c'étaient MM. Lamartine, A.rago, Ledru-Rollin , Marie et Gamier- Pagès, l'ancien gouvernement sans l'élément socialiste qu'y représentaient MM. Albert et Louis Blanc ; M. Ledru- Rollin s'y trouvait compris* mais enveloppé dans une majorité qui le réduisait à l'impuissance. Cette combinaison avait l'inconvénient de prolonger le provisoire ; mais sait-on si, dans les plans d'Armand Marrast, l'inventeur de cette combinaison , il n'y avait pas l'intention d'user la popularité de Lamartine, qui eflaçait toutes les autres, et de prévenir l'institution d'une présidence que l'Assemblée lui eût alors décernée d'acclamation?
Sur la première partie de la proposition, les remerci-
ments au Gouvernement provisoire , une seule voix hostile s'éleva, celle de Barbes. Au nom du peuple, il demandait compte des massacres, des tueries de Rouen, et » de Tabandon qui a été fait de nos frères allemands , polonais , italiens, belges » . M. Senard répondit à Barbés en ce qui concernait les tueries de Rouen; M. Ledru-Rollin se tut; M. Crémieux rappela qu'une enquête était ouverte, et l'Assemblée vota à l'unanimité , sauf Barbes et quelques autres, que le Gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie.
Sur l'organisation du pouvoir, une discussion longue et confuse s'ensuivit. Une commission^ nommée dans les bureaux, concluait à l'élection par l'Assemblée de neuf ministres et d'un président du conseil sans portefeuille. Cette combinaison repoussée , comme plaçant le pouvoir exécutif dans une dépendance trop immédiate du parlement, on en revint à l'idée d'une commission désignant elle-même ses ministres : double rouage qui constituait la commission executive à l'état de président à plusieurs tètes avec les inconvénients de la pluralité, et qui ne fedsait des ministres que de simples commis. Barbés proposait de continuer les pouvoirs du Gouvernement provisoire jusqu'à c6 que la constitution eût statué d'une feçon définitive : c'était un moyen de combattre la liste du National en y rétablissant M. Louis Blanc. Mais le Gouvernement provisoire avait-il été bien uni? La 'France ne s'était*«lle pas expressément prononcée contre ce mode de pouvoir? Le vote de remerctment ne renfermait-il pas des réserves, sous-entenduès de tous, et qui devaient empêcher le rétablissement ou la prorogation de ce gouverne*ment? Toutes ces questions , portées à la tribune , motivaient et restreignaient le vote précédent. Enfin , par un vote exprès et rendu à une immense majorité , l'Assemblée décida que le Gouvernement provisoire ne serait pas prorogé dans ses pouvoirs, et que la commission serait com-
posée de cinq membres ; T élection fut remise au lendemain , pour être faite au scrutin de liste et à la majorité absolue.
Les votes peu enthousiastes de TAssemblée nationale à l'égard du Gouvernement provisoire ne présageaient pas à la liste Domès un succès assuré. M. Ledru-Rollin rencontrait chez beaucoup de représentants, malgré son évolution du 16 avril, une hésitation ou même des répugnances invincibles; d'autre part, il sentait lui-même que, dans cette commission de cinq membres, il serait deux fois en minorité, d'abord par son isolement, puis par Tinfériorité des suffrages que lui décernerait l'Assemblée. Était-il sage, était-il politique d'affronter cette situation difficile où son initiative serait entravée ou annihilée?
Lamartine professait hautement des sentiments tout opposés. Non-seulement il invita M. Ledru-Rollin à se laisser porter sur la liste, mais il déclara que si M. Ledru- Bollin n'y figurait pas à côté de lui , il renoncerait pour son compte au bénéfice de l'élection. Lamartine, en tenant cette conduite, s'inspirait d'un double sentiment. Considérant M. Ledru-Rollin comme le chef réel ou pos» sible du parti républicain proprement dit, il estimait im* prudent de le laisser en dehors des sphères de gouvernement, livré en proie à la mobilité de ses instincts et aux téméraires suggestions de ses fidèles; et, d'un autre côté^ en le maintenant dans la commission , il pensait rattacher au pouvoir ceux dont son exclusion aurait ÙlH des adver» saires. A cette conduite, il espérait personnellement un autre avantage , celui de s'assurer au sein de l'Assemblée un double appui , les conservateurs-monarchistes et les républicains, et d'y trouver, suivant l'heure, vis-à-vis des uns ou des autres, la force d'un contre-poids.
En marchant ainsi et contre le courant des opinions dans . l'Assemblée et contre celui du suffrage universel , Lamartine rencontra un commencement de défiance et
d'échec. Il avait voulu joindre sa fortune à celle de M. Ledru-Rollin : TAssemblée ne les sépara pas. Au scrutin du 10 mai, MM. Arago, Garnier-Pagès et Marie passèrent les premiers; MM. Lamartine et Ledru-Rollin* fermèrent la liste avec une minorité significative, bien que Lamartine conservât encore sur le collègue qu'il protégait une majorité de près de deux cents voix ' .
Le pouvoir exécutif acheva de se constituer en composant un ministère. On y retrouve les noms déjà connus sous le Gouvernement provisoire avec des attributions analogues : M. Crémieux à la justice; M. Bastide, aux affaires étrangères, avec M. Jules Favre pour sous-secrétaire d'État; M. Carnot à Tinstruction publique, et, pour sous-secrétaire d'Etat, M. Jean Reynaud; aux finances, l'ami et le disciple de M. Gamier-Pagès , M. Duclerc; M. Charras remplissait l'intérim du ministère de la guerre, réservé au général Cavaignac; M. Bethmont passait aux cultes. Le ministère de l'intérieur était occupé par M. Recurt, les travaux publics par M. Trélat, l'agriculture et le commerce par M. Flocon , la marine par le vice-amiral Cazy. Il était aisé de remarquer que tous ces personnages avaient été exclusivement choisis dans les rangs républicains; que si le National y dominait, la Réforme y avait néanmoins sa place, et que la plupart de ces ministres, sans grande importance personnelle, ne devaient être, comme il avait été prévu dans la discussion, que des secrétaires d'Etat , sans initiative et sans, responsabilité réelle !
IV. — Tandis que l'Assemblée nationale et la commis* sion executive essayaient , dans des conditions toutes nouvelles, l'organisation d'un régime provisoire encore, les
1 VoUnU : 7^4. Arago, 725; Garnier-Pagès, 715; Marie, 701$; Lamartine, 643; Ledru-Hollin , 458.
factions, dont les cadres et les chefs ne variaient pas, poursuivaient contre TAssemblée le système de lutte et de renversement qu'elles avaient ouvert contre le gouvernement précédent. A quelles tristes répétitions se ti'ouve condamné rhistorien ! Depuis le 24 février, chaque mois est marqué par un complot que préparent les mêmes hommes ; et qui sont-ils, ces hommes, et que veulent-ils? Ils ne tiennent leur notoriété sinistre que de leurs coups de main , de leurs procès et de leurs condamnations! Accouplez leurs noms à celui d'une forteresse qui s'appelle le Mont-Saint- Michel ou Doullens, et voilà leur célébrité ! Aucune œuvre historique, économique ou philosophique n'est sortie de leur prison pour signaler un mérite personnel que les passions politiques eussent un instant égaré ; ils ne sont même pas descendus dans ces modestes régions de la vie pratique où l'obscurité ne diminue pas l'honneur ; ils ont vécu inutiles et dangereux ! Et n'est-ce pas pitié que , au lieu d'une République se constituant dans la légalité et la justice , et poursuivant pacifiquement et harmonieusement ses destinées , nous soyons sans cesse ramenés par des gens qui se disaient républicains à raconter leurs . complots contre la République, qui s'afBRiblit chaque jour et dépérit sous leurs coups?
On se rappelle les menaces des Sauriac , des Genty et de tant d'obscurs personnages à l'égard de l'Assemblée, les affiches provocatrices de Blanqui , les pressentiments de troubles démentis par l'éclatante manifestation du A mai. On accusait déjà l'esprit réactionnaire de l'Assemblée , on parlait d'apporter à sa barre les vœux populaires et d'exercer sur elle cette pression extérieure à laquelle on avait soumis systématiquement le Gouvernement provisoire. Mais il fallait toucher la fibre des masses : quelle question soulever? Les prétendus massacres de Rouen avaient été réduits à leur juste valeur par
M. Senard; cette Assemblée, suspecte de monarchisme,
avait acclamé dix-sept fois la République , continué dans leurs fonctions les principaux membres du Gouvernement provisoire, choisi un bureau républicain. Il fallait chercher autre chose : la rancune de deux ambitieux déçus , MM. Raspail et Louis Blanc , fournit aux hommes entreprenants du parti un double prétexte d'agitation.
Bien qu'il se fût proclamé Vami du peuple, bien que, par la presse et le club , il eût multiplié la brigue autour des urnes , Raspail n'avait pas été élu réprésentant ' . « 0 ma patrie, écrivait-il le 11 mai, que je te remercie de m'avoir jugé indigne de siéger au sein d'une Assemblée aussi introuvable ! Qu'aurais-je pu foire Jans ton intérêt, en compagnie de ces braves gens qui n'ont presque tous à s'occuper que de leur intérêt propre, de l'intérêt de ce qu'ils appellent Tordre et la propriété ? »» Il affectait de donner au peuple des conseils de modération : « N'écoute pas les mauvais conseillers qui te pousseraient à renverser par la violence l'œuvre de la plus inconcevable déception. . . Gardons nos fusils en cas d'attaque et comme armes défensives , mais donnons à nos féroces ennemis l'exemple
de ce calme qui est le signe de la force Tout vient à
point à qui sait attendre ; attendons dans la vigilance une nouvelle occasion de faire triompher nos vœux; organisons-nous dans nos clubs »
Ce fut Raspail qui eut le premier l'idée d'une pétition pour la Pologne ; il en rédigea le texte , qui fut adopté par son club le 6 mai , et il la fit présenter à l'Assemblée le 9. Mais cette manifestation modeste ne lui suffisait pas; il rêva de donner à son œuvre l'appui des clubs. Le 10 mai, un émissaire apporta la pétition Raspail au comité centralisateur qui , depuis les élections , avait pris la place du Club des clubs; il s'agissait de la soumettre à l'acceptation des
^ Il obtint à Paris 52,095 voix. Son nom figurait sur la liste du Luxembourg.
clubs, qui la porteraient solennellement à la barre de TAssemblée. Huber, qui présidait, refusa; Raspail insista les jours suivants , et trouva enfin auprès de Sobrier un plus £acile accès. Le 11 , dans une séance tenue chez Sobrier, il fut décidé que tous les clubs se rendraient à la Chambre.
Quant à M. Louis Blanc, depuis trois mois il était travaillé d'une idée fixe : le ministère du progrès ! Rebuté sous le Gouvernement provisoire, il cherchait, sans l'espérer peut-être, un meilleur accueil auprès de l'Assemblée . Lorsqu'elle refusa de continuer dans ses pouvoirs le Gouvernement provisoire, il ressentit ce vote comme une blessure personnelle , et donna sa démission de président de la commission des travailleurs. Le 10 mai, à peine les noms des membres de la commission executive étaient-ils sortis de l'urne, qu'il monta à la tribune et demanda à l'Assemblée d'instituer un ministère du progrès. A l'ambitieux tribun qui prétendait absorber dans sa personne l'amour pour le peuple et le dévouement aux ouvriers, ce fiit, par un contraste piquant, un ouvrier, et, qui plus est, un ouvrier délégué au Luxembourg, qui répondit. M. Peupin * déclara qu'il ne voulait pas d'un ministère du progrès parce qu'il ne connaissait pas de ministère de la routine ; que le ministère des travaux publics , bien dirigé , correspondait aux nécessités signalées par M. Louis Blanc, et qu'il y avait simplement lieu de nommer une commission d'enquête sur la situation des travailleurs. La proposition de M. Peupin fut acclamée; celle de M. Louis Blanc, au contraire, fut repoussée par un vote unanime.
Le lendemain de ce vote , le placard suivant était affiché sur les murs de Paris :
* Oarrier horloger éla dans le département de la Seine le vingt- troisième (ayant M. Louis Blanc), par 131,969 voix. Quoique délégué au Luxembourg , il n'était pas porté sur la liste de M. Louis Blanc.
« Ouvriers,
« Les promesses faites sur les barricades n'étant pas accomplies, et 1* ASSEMBLÉE NATIONALE ayant refuse, dans sa sëance du 10 mai, de constituer un MINISTÈRE DU TRAVAIL ET DU PROGRÈS, les OUVRIERS DÉLÉGUÉS AU LUXEMBOURG se refusent à assister à la fête dite de la Concorde.
« Paris, le 14 mai 1848.
» Lii GARDE, président; Besnard, vice-président; GoDiN , id. ; Lavoie , id. ; Lefaure , secrétaire; Délit, id. ; Petit, id, »
Ainsi se trouvaient posées devant l'Assemblée deux questions parallèles : une expédition politique en faveur de la Pologne, un ministère du travail pour M. Louis Blanc. Questions sans solution possible ou immédiate, et, pour cela même , plus dangereuses et d'un caractère vraiment révolutionnaire.
Menacée dans sa liberté d'action , l'Assemblée , par un décret spécial (11 mai), confia aussitôt au président le soin de veiller à sa sûreté , tant intérieure qu'extérieure , et lui donna le droit de requérir directement la force armée. Déjà, par une mesure pleine de prévoyance, elle avait voulu que le service ne fût confié qu'à la garde nationale , et non pas aux Montagnards ou aux gardiens de Paris que Gaussidière avait proposé d'y introduire. Le 12, nouveau décret qui , en consacrant le droit de pétition , interdit aux pétitionnaires de se présenter en personne à la barre. II y avait donc, chez les représentants, la ferme volonté de ne pas laisser au peuple, à la populace ou aux clubs, comme l'ancienne Législative et comme la Convention , la faculté d'intervenir à leur heure dans les délibéra-
lions, de procéder à de scandaleux défilés, et, législateurs d'aventure, de partager le pouvoir avec ceux qui en ont régulièrement reçu le dépôt.
Les précautions de l'Assemblée ne parurent aux clubistes qu'un impuissant défi. Le 13, une manifestation assez considéi^able s'achemina vers l'Assemblée; toutefois elle s'arrêta sur la place de la Concorde, au pied de l'obélisque; M. Vavin recueillit la pétition de la main des pétitionnaires et la déposa sur le bureau de l'Assemblée. Mais ce n'était là qu'un essai ou peut-être un moyen d'abuser le gouvernement et de dérouter ses soupçons. En effet, cette manifestation du 13 ne suspendit pas les préparatifs: Lamartineavaitacceptépourle lundi 15 les interpellations sur la Pologne et sur l'Italie : c'est au lundi, 15 mai, que furent ajournés les projets des clubs. Le samedi, une réunion se tint vers la barrière de l'Étoile , dans un grand établissement connu encore aujourd'hui sous le nom de salle Dourlans ; on y discutait la manifestation prochaine , s'il fallait s'y rendre avec ou sans armes : Huber repoussait toute manifestation armée. Le soir. Barbés, malgré son intempérante ardeur à l'Assemblée , se montrait dans son club plus modéré ; Blanqui ne se refusait pas à marcher contre l'Assemblée , il contestait seulement que le moment fût opportun. Mais, il ne faut pas l'oublier, ces séances publiques des clubs étaient précédées ou suivies de séances secrètes auxquelles n'assistaient que les affidés ; les premières n'étaient destinées qu'à tromper les badauds ou la police sur les desseins réels des conjurés.
La. commission executive, sitôt le ministère nommé, s'était préoccupée d'organiser une nouvelle fête; elle y appelait non^seulement les divers corps d'états avec leurs emblèmes , mais les délégués des gardes nationales des départements : sous le nom de fête de la Concorde , on évoquait en réalité les souvenirs de l'antique fédération du Champ de Mars, Mais, devant les menaces de trouble, la
commission ajourna la fête du 14 au 21 mai, et dut songer à &ire des préparatifs tout différents.
Le 14, elle resta en permanence au Luxembourg et y convoqua les ministres , le préfet de police et le maire de Paris. Armand Marrast ne vint pas; Caussidière fit de même et prétendit plus tard n'avoir pas reçu d'avis. Le général Tempoure, commandant de la garde mobile (Duvi* vier, élu représentant, s'était démis de ces fonctions), le général Foucher, commandant la première division militaire, le général Courtais , commandant la garde nationale, reçurent en conseil des instructions pour le lendemain, Courtais insista pour obtenir le commandement en chef des troupes : homme faible , vaniteux , amoureux de popularité , il n'avait ni l'expérience militaire ni l'autorité morale que comporte un tel rôle; ancien chef d'escadron dans l'armée , il pouvait sans déchoir céder le pas à des généraux. Il insista : ceux-ci cédèrent. Il obtint encore que Bûchez renonçât pour cette journée au droit de réquisition directe que le décret du 1 1 mai assurait au président de l'Assemblée; pour ne pas le froisser. Bûchez s'y résigna aussi.
Les dispositions militaires arrêtées en conseil furent les suivantes : mille hommes de la 1" légion (faubourg Saint- Honoré) devaient occuper la tète du pont de la Concorde ; mille de la 2% les Tuileries et le quai; mille de la 3* et mille de la 4*, la place du Carrousel et le Louvre. En cas de danger, ces quatre mille hommes seraient dirigés sur l'Assemblée et remplacés par les 5* et 6* légions; les 8* et 9* devaient protéger l'hôtel de ville; les IV et 12% le Luxembourg. Quatre bataillons de garde mobile seraient consignés dans le voisinage de l'Assemblée; le général Foucher tiendrait la garnison prête à marcher , renforcerait les piquets de deux bataillons et de deux escadrons , et, en cas grave, manderait à Paris les gardes nationales de Samt-Denis, Versailles, Melun, Fontainebleau et Orléans,
Rentré à Tétat-inajor, le général Gourtais y appela les colonels dans la soirée et leur communiqua les ordres qu'il avait reçus. Il fut entendu que les légions se réuniraient le lendemain à neuf heures du matin , sans rappel , pour ne pas effrayer la population ou défier les manifestants; mais, tout en signalant les postes que devait occuper chaque légion , le général omit de donner des ordres précis indiquant rheure du mouvement; plusieurs colonels comprirent que ces ordres seraient expédiés par Tétat-major dans la matinée. Gourtais ne croyait pas à la gravité de la manifestation annoncée; il supposait qu'elle s'arrêterait à Fobélisque comme celle du 13, et pensait qu'il y avait danger de collision à rapprocher la garde nationale de l'armée, des clubs ou de ce qu'il appelait le peuple. Plusieurs démarches fûtes auprès de lui le confirmaient dans cette conviction : Armand Marrast l'invitait formellement à ne pas fe^re battre le rappel ' ; Gaussidiére répondait des allures pacifiques de la manifestation. Ainsi, par omission involontaire ou à dessein , Gourtais , tout en prenant des mesures sérieuses de défense, ne leur imprimait pas la précision qui en eût assuré l'efficacité.
Gaussidiére reprenait son attitude ambiguë du 16 avril. Sous prétexte d'indisposition , il ne se rendait pas aux appels de la commission ; il recevait la visite de Sobrier et lui faisait des promesses de concours ou de secours dont celui-ci devait se prévaloir le lendemain. Il convoquait les forts de la halle et leur confiait un poste à la préfecture; les Montagnards étaient consignés, distribués dans les combles avec ordre de signaler tout mouvement, populaire ou autre , et de défendre la préfecture contre quiconque viendrait à l'attaquer ou tenterait d'y pénétrer. Il sollicitait à nouveau le privilège de défendre l'Assemblée
^ Huber écrivait à Marrast, le 14 mai : « Je vous jure sur l^honneur que la manifestation sera pacifique; mais, si elle trouvait de la résistance , le torrent emporterait tout. «
avec ses propres troupes : Bûchez n'accepta pas plus ce concours suspect qu'il n'avait feitle 16 avril; enfin, il envoya à l'Assemblée de nouveaux commissaires de police, et, au mécontentement avec lequel il apprit que Bûchez les avait refusés et qu'il en avait choisi lui-même , il était facile de voir que Caussidière cherchait moins à défendre qu'à surprendre l'Assemblée, ou plutôt qu'il voulait avoir, là comme ailleurs, des hommes dévoués qui ag[issent suivant l'heure et dans le sens où la mobilité des circonstances pou,rrait placer son intérêt.
V. — Le 15 mai, la commission executive se réunit dès huit heures et convoqua encore une fois le préfet de police, qui s'excusa de nouveau. Elle lui donna l'ordre d'arrêter Blanqui, Flotte et Lacambre, mais sans les désigner par écrit : Caussidière s'abstint. 11 envoya un officier d'ordonnance pour informer la commission que la manifestation était conduite par des hommes dont il répondait comme de lui-même. Néanmoins, la commission dépécha des estafettes dans toutes les directions, et le gouvernement se divisa en deux groupes , l'un composé d'Arago et de Garnier-Pagès , qui restait au Luxembourg; l'autre, qui comprenait Lamartine , Ledru-Rollin et Marie , se rendait à l'Assemblée.
Cependant la manifestation s'organisait. Les habitants de la maison Sobrier se vantaient en la quittant de coucher le soir au ministère de l'intérieur. En se rendant à la Bastille, ils passèrent rue Montesquieu, à la salle de ce nom , où se trouvaient réunis les délégués des gardes nationales départementales venus à Paris pour la fête de la Concorde, et ils les invitèrent à se joindre à eux avec leurs bannières : les délégués refusèrent. Villain, chef de la «Société des Droits de V homme, se défiant du Palais-Royal, qu'il savait hanté par des agents de la police de Carlier,
transporta ses registres et tout son matériel de conspiration à la salle Molière : il devait convoquer les sections dans la soirée, en prévision d'une lutte à main armée. Enfin, de tous côtés , affluaient vers la Bastille des corporations avec leurs bannières et des ouvriers des ateliers nationaux. On criait : A bas les modérés ! Le gouvernement ne fait rien pour le peuple! Vive la Pologne! Les plus exaltés entamaient la critique du gouvernement.
A onze heures , la colonne est formée et s'ébranle aux cris longuement répétés de Vive la Pologne ! On y voyait des ouvriers entremêlés d'officiers de la garde nationale et de soldats de la garde républicaine. En tête, Huber et Sobrier; aux premiers rangs , les délégués du Luxembourg, reconnaissables aux cartes orange qu'ils portent au chapeau, avec Lagarde, leur président, et Bluro. Sur le boulevard du Temple , Blanqui prit avec son club place dans le cortège ; Baspail s'y réunit un peu plus loin avec le sien. Huber remarqua qu'on n'avait pas de pétition *et fit demander celle de Raspail. Celui-ci, qui était pi*esque à la queue, prit les devants avec une voiture et atteignit la tête de la colonne au moment où elle débouchait sur la place de la Madeleine. Il était midi.
Le président de l'Assemblée venait de recevoir avis de Caussidière que sa confiance du matin avait disparu et que la direction du mouvement lui échappait. Il s'empressa (onze heures un quart) de transmettre cette information à l'état-major de la garde nationale ; la lettre fut décachetée, par qui? on l'ignore, mais elle ne parvint au général Courtais que le 17. Quant aux ordres que l'étatmajor devait faire circuler dans la matinée , ils n'étaient pas encore partis ; les gardes nationaux se réunissaient dans leurs arrondissements respectifs , mais sans prendre position. M. de Tracy, colonel de la !'• légion, devait occuper le pont de la Concorde avec mille hommes : il n'en reçut l'ordre qu'à midi et demi; la 4* légion s'y était portée
d'elle-même; quatorze cents hommes de la 2* légion occupaient les Tuileries; la garde mobile était massée en échelons sur les degrés du péristyle du Palais-Bourbon. Lorsque la !'• légion se présenta pour traverser la place et prendre position en tète du pont, la colonne populaire avait déjà envahi la plus grande partie de la place de la Concorde. Il pouvait y avoir danger de conflit; le commandant Bourcart se replia par le pont des Invalides et gagna les quais de la rive gauche. Pour la sûreté de TÂssemblée , il suffisait que le pont fût occupé , et il Tétait. Un ordre malheureux du général Gourtais détruisit Teffet de ces dispositions.
La colonne avait suspendu sa marche au pied de Tobélisque; Tabbé Ghàtel, ce fondateur d'une Eglise réduit au rôle d'émeutier, y discourait chaudement en faveur de la Pologne, lorsque les cris En avant! en avant! furent poussés par des membres du club Blanqui. En même temps, à Tapparition du général Gourtais , qui s'avançait à cheval , Vive le général du peuple ! cria la foule. Et Gourtais de répondre : « Oui , mes amis , général du peuple, et je le serai jusqu'à mon dernier soupir. Vive la Pologne ! » Et il donne l'ordre à la 4* légion de démasquer l'entrée du pont et de se ranger en haie sur les trottoirs. Les gardes mobiles, échelonnés sur le péristyle, s'étonnent, se prennent à rire : Gourtais ordonne , par écrit cette fois , au commandant Bassac, de faire remettre les baïonnettes au fourreau; quatre-vingts gardiens de Paris , apostés par Gaussidière , crient Vive la Pologne! et se mêlent à la foule. Quelques instants après, malgré les observations de M. Degousée, questeur, de plusieurs représentants et même d'huissiers de service , Gourtais fait ouvrir la grille , où passent aussitôt quelques délégués. Lorsque Raspail se présenta, deux individus étaient déjà entrés en prenant son nom. Après les délégués, venaient leurs amis : Lamartine et Ledru-Rollin se présentent et veulent arrêter l'invasion ,
mais inutilement; ils sont forcés de rentrer dans le palais.
Les premiers délégués rencontrèrent Lamartine dans la salle des Pas-Perdus : c'étaient Albert, le représentant; Houneau , ex-^-mattre d'études , rédacteur de la Commune de Paris; un capitaine d'artillerie nommé Laviron et un quatrième individu qu'on a cru être Quentin. Lagrange (de Lyon) était auprès de Lamartine avec quelques repré* sentants : a Citoyen Lamartine , dit Houneau , nous venons pour lire à l'Assemblée nationale une pétition en iaveur des Polonais. Nous voulons un vote immédiat, sinon, malheur à vous ! bientôt nous crierons : Il est trop tard ! » Lamartine témoigna de ses sympathies pour la Pologne et ajouta : « Remettez-moi votre demande , je la transmettrai à l'Assemblée nationale. » — « Citoyen Lamartine, ré* plique Houneau , nous vous admirons tous comme poète , mais vous n'avez pas notre approbation comme homme politique. Vous perdez la Pologne par vos hésitations, vos tergiversations et vos moyens dilatoires. » Albert s'avance alors , la figure empourprée , l'air exalté : « Il y a assess longtemps que vous nous faites de la poésie et de belles phrases, dit-il à son ancien collègue de l'hôtel de ville; il £Eiut autre chose au peuple : il veut aller parler luimême à l'Assemblée nationale. » — « Non, vous n'entrerez pas , répond Lamartine , un décret voté par l'Assemblée nationale nous défend de vous y laisser pénétrer. Vous passerez sur mon corps ou vous n'entrerez pas. » £t il étendait ses bras en croix comme pour empêcher de passer. — « Nous entrerons malgré vous, malgré tout le monde. Nous sommes les maîtres, ici; nous appartenons au peuple souverain , vous n'êtes que nos commis * . » Et , sur cette parole , les délégués repoussent Lamartine et entrent dans la salle.
1 Dépositions de Si^smond Sklo^fer, sténographe de l'Assemblée , et de Lagrange (de Lyon),
Cependant, F Assemblée avait pris séance à midi. De nombreuses pétitions arrivaient au bureau, émanant de clubs de Paris ou des départements, et sollicitant la représentation nationale en faveur de la Pologne. L'heure des interpellations était arrivée : Lamartine avait demandé à répondre à la fois sur la Pologne et sur Tltalie. M. Wolowski ouvre la discussion ; mais à peine avait-il prononcé quelques mots , que les cris Vive la Pologne ! éclatent au dehors, redoublent, et, à plusieurs reprises, étouffent la voix de Torateur. Il poursuivait, quand, tout à coup, le questeur Degousée s'élance à la tribune et annonce que le général Courtais a ordonné à la garde mobile de remettre la baïonnette au fourreau. En même temps, le peuple se fraye un passage par la grille du quai et par celle de la place de Bourgogne ; les tribunes publiques s'emplissent d'individus qui agitent des drapeaux et poussent des cris de Vive la Pologne! M. Larabit, Clément Thomas, montent à la tribune; Barbés s'y élance. — « Vous n'avez pas la parole » , crie-t-on à Barbés. — a Citoyens, c'est dans votre intérêt à tous » , réplique celui-ci. — M. Lacrosse : « Nous n'avons pas besoin de votre protection. » — Cependant les tribunes se remplissent de plus en plus , les envahisseurs se laissent glisser le long des galeries et descendent dans l'enceinte. Enfin, les portes de la salle s'ouvrent, et, parmi les nouveaux venus qui s'y précipitent, on remarque Sobrier, Blanqui, Raspail, et d'autres chefs de clubs.
M. Louis Blanc était resté à son banc. On l'invite à parler, il résiste; mais, après avoir pris l'autorisation ' du président, il monte à la tribune. Il s'adresse aux envahis-
1 Bûchez n'autorisa pas expressément M. Louis Blanc à haranguer la foule : « Comme président^ disait-il, je ne puis pas vous donner d*au' torisation; comme homme, je ne puis que vous conseiller de faire ce que vous pourrez. » Les paroles que va prononcer M. Louis Blanc ne répondaient certainement pas aux intentions de Bûchez.
LE QUIISZE MAI. 285
seurs : « Mes amis, dit-il, si tous voulez -que la pétition que TOUS avez apportée puisse être discutée dans T Assemblée nationale et avec le sentiment qui vous anime tous , je vous demande du silence , afin que le droit de pétition soit consacré; mais, afin qu'il soit dit aussi que le peuple est calme dans sa force, et que sa modération est la plus grande preuve précisément de sa force. {Bravo I bravo!) Veuillez donc , mes amis , iaire un instant de silence , afin que la pétition soit lue et qu'on ne puisse pas dire que le peuple , en entrant dans cette enceinte , a violé par ses cris sa propre souveraineté. » Par cette courte allocution, M. Louis Blanc prenait le parti des clubs et violait ouvertement le décret qui interdisait d'apporter en personne des pétitions à F Assemblée.
Baspail lui succède : a Citoyens , dit-il , nous venons au nom de deux cent mille citoyens qui attendent à votre porte. » L'Assemblée réclame de partout. « En vertu de quel pouvoir, s'écrie M. d' Adelswaerd , le -citoyen Raspail prend-il la parole dans une assemblée où je m'étonne de le voir? » On menace le courageux représentant. Le bruit augmente, les protestations et les interpellations se croisent. Enfin , après avoir pris , prétendait-il , l'avis du président, tandis que celui-ci, non-seulement ne voulait pas lire la pétition, mais voulait la lui arracher des mains, Baspail parvint à en donner lecture , mais sans réussir à se (aire entendre, même du président, tant l'agitation générale couvre sa voix. On demande Blanqui : « La parole est à Blanqui, nous voulons Blanqui! » Un grand nombre de représentants refusent de délibérer : « Envoyé ici par le peuple , s'écrie l'un d'eux , je ne voterai jamais , je ne délibérerai jamais que dans la plénitude de mon droit et de ma liberté !» — « Qu'on délibère immédiatement » , clame la foule. Le président invite le peuple à sortir. — «Nous ne voulons pas attendre. Un décret, un décret! »
Cependant, Blanqui approchait de la tribune. Barbes
Taperçoit. La veille et le matin même, il semblait désapprouver la manifestation ; mais , pressentant que Blanqui va lui enlever son rôle , excité d'ailleurs par l'exemple de M. Louis Blanc, il demande que a T Assemblée s'associe aux vœux du peuple, et qu'elle déclare que le peuple de Paris a bien mérité de la patrie. » C'était trop, mais aux cris de Vive Barbes! il se laisse entraîner plus loin : « Citoyens, vous êtes venus exercer votre droit de pétition ; ce droit de pétition, vous avez bien feit de venir l'exercer, il vous appartient, et, désormais, il ne peut jamais vous être contesté. » Puis, telle est la confusion de ses pensées, qu'il invite l'Assemblée à décréter le vœu du peuple comme étant celui de la France , et qu'il sollicite en même temps les envahisseurs de se retirer. Ainsi se combattaient encore chez Barbes les instincts du clubiste et les devoirs du représentant.
Blanqui était arrivé. On le hisse à la tribune par-dessus la balustrade. La pétition de Raspail procédait comme un arrêt de justice; celle de Blanqui parle au nom du peuple, dont le nom , prononcé sans cesse , domine chaque phrase : « Le peuple demande, le peuple connaît, le peuple compte, le peuple vient demander justice , etc. » Soit que le tumulte ait momentanément cessé, soit que la voix perçante de Blanqui parvienne à le traverser, les applaudissements qui avaient manqué à Baspail , qu'on n'entendait pas , éclatent de loin en loin. Raspail n'avait pétitionné qu'au nom de la Pologne : Blanqui, qu'encouragent les applaudissements, ne craint pas de rappeler les événements de Rouen, et son langage reflète les violences des affiches : « Le peuple sait, dit-il, qu'au lieu de panser les cruelles blessures qui ont été faites dans cette ville, on semble prendre plaisir à les envenimer tous les jours , et que ni la modération , ni la clémence , ni la fraternité n'ont succédé aux fureurs des premiers jours, même lorsque trois semaines se sont écoulées depuis ces sanglantes collisions; il sait que
les prisons sont toujours pleines : il demande que ces prisons soient vidées. » {Bravos et applaudissements dans le peuple. — Quelques voix : Justice ! justice !) — Blanqui : « Il demande que , s^il y a quelqu'un à punir, ce ne soient pas les victimes des massacres, mais leurs auteurs. » Après les massacreurs de Rouen , vient le tour du peuple , qui , les trois mois de misère écoulés , demande de l'ouvrage et du pain ; puis : « la douleur du peuple en voyant que des hommes qu'il aimait ont été , pour ainsi dire , systématiquement écartés des conseils du gouvernement. » {Bravo, bravo!) Mais Blanqui n'avait pas sans doute mandat de toucher tous ces sujets; une réclamation s'élève, une seule, et l'orateur s'y rend aussitôt. « Ce n'est qu'incidemment, citoyens, que cette question du travail et de la misère du peuple a été soulevée ici ; je dois vous dire que le peuple ne vient pas ici principalement pour vous occuper de lui; il vient pour vous occuper de la Pologne. {Bravo, bravo!) Il ne peut pas laisser passer cette occasion sans rappeler à ses représentants que, lui aussi, est malheureux , et que c'est là un nouveau point de similitude entre le peuple de France et le peuple de Pologne. Mais enfin, citoyens, après avoir parlé un instant de lui, le peuple rappelle votre attention tout entière sur la Pologne. » {Bravo, bravo!) Il essaye de continuer; le tumulte et les cris redoublent : il descend et va s'asseoir sur un banc de représentant.
Comment décrire les scènes de désordre qui suivirent? Quelques-uns cherchaient l'occasion d'exercer des vengeances personnelles. Flocon avertissait MM. Taschereau et Senard de menaces qu'il avait entendu Eaire contre eux par des membres du club Blanqui, et obtenait qu'ils quittassent la salle des séances. Un représentant du peuple, M. Million, protestait avec énergie contre la violence faite à l'Assemblée : quelques-uns des envahisseurs se jetaient sur lui. Lacordaire était resté fièrement à sa
place, désigpaë aux regards par sa robe de dominicain : Bûchez entendit Tun de ses voisins d'émeute s'écrier : a Est-ce qu'on ne tordra pas bientôt le cou à cette cigogne-là * ? » D'autres se jetèrent sur M. Quentin Bauchart, rapporteur de l'élection de M. Louis Blanc dans la Corse ; ils lui disputèrent le dossier, et, malgré ses efforts, ils réussirent à le lui arracher. Espéraient-ils donc que , le dossier disparu, les causes qui viciaient l'élection s'évanouiraient en même temps, et que, dans l'incertitude^ l'Assemblée trouverait préférable d'en prononcer la validité?
Napoléon Chancel, que nous avons vu expulser de Valence (suprà, p. 146) par M. Froussard, commissaire général de la Drôme, faisait partie des émeutiers. Il va droit à Froussard, le traite de canaille, et lui signifie l'ordre de quitter Paris dans les deux heures et le département de la Seine dans les vingt-quatre heures. Il lui demandait réparation du passé, et comme Froussard insistait pour obtenir son adresse , Chancel lui répondait: « J'ai bien autre chose à faire ; nous sommes là soixante mille qui allons vous jeter par les fenêtres ! » Deux heures plus tard , il rencontrait de nouveau Froussard dans un couloir ; il le signalait à ses complices d'invasion , il lui crachait au visage. Froussard répliqua qu'il avait feit arrêter non le républicain mais l'escroc, et qu'il s'en remettait à la décision d'un jury d'honneur pour l'appréciation de la moralité de son insulteur *.
VI. — Que Eaisait cependant le gouvernement? Caussi* dière était à la préfecture, Marrast à l'hôtel de ville, Recurt au ministère de l'intérieur; Lamartine avait dû céder
I Haute cour de Bourges; déposition do Bûchez. ^ Déposition de M. Etienne Arago.
la place aux envahisseurs; il s'était retiré dans le jardin de la présidence, attenant au palais de FAssemblée , et attendait que la satiété du désordre y eût mis un terme ou que la force en eût raison . Les représentants étaient dispersés. Trente ou quarante s'étaient réfugiés dans Thôtel encore inachevé de la présidence , la plupart orléanistes ou légitimistes ; de républicains de la veille , on n'y voyait que MM. Corbon et Senard, et M. Dupont (de l'Eure) à demi évanoui. Les uns voulaient que l'Assemblée se transportât à Metz ou à Bourges; le plus grand nombre demandait qu'on résistât. MM. de Dampierre et de Kerdrel vont haranguer les gardes mobiles; M. Wolowski, hissé sur le mur de clôture , appelle les gardes nationaux à la défense de l'Assemblée. On lui objecte les ordres de Courtais, la dissolution de l'Assemblée; il répond : a L'Assemblée ne se laissera pas dissoudre , l'Assemblée se reconstitue à l'hôtel de la présidence ; les représentants se feront tuer plutôt que de quitter Paris. » Mais les paroles restaient encore sans effet'. M. Pagnerre put se rendre au Luxembourg et informer de ce qui se passait les membres de la commission. MM. Arago et Garnier-Pagés donnèrent l'ordre de battre le rappel dans toutes les légions , à Paris et dans la banlieue.
Qu'allait devenir cette foule prise dans son propre piège, cernée par les troupes dans cette étroite enceinte? Confondue avec les représentants , ne songerait-elle pas , dans son désespoir, à tourner contre eux sa fureur et à leur faire expier le sort qui la menaçait? Est-ce dans la prévision des ordres qu'avaient dû donner ses collègues et des conséquences qu'ils pouvaient avoir, que M. Ledru-
1 Les Républicains et les Monarchistes y par M. de Falloux. L'auteur rend aussi justice au courage et à Ténergie de Flocon, qui», le 15 mai, se montra ce qu'il avait été au 16 avril , un homme d'ordre et un républicain qui ne pactisait pins avec l'émeute. (^Revue des Deux-Mondes y i^r février 1851.)
Rollin monta à la tribune et, stu nom de la dignité de F Assemblée, invita le peuple à se retirer sur le péristyle? Soit qu'ils pressentissent le même danger, soit qu'ils espérassent d'un déplacement de cette foule stupide une solution plus favorable à leurs visées, Baspail, Blanqui, Huber, s'accordaient pour adresser au peuple la même invitation que M. Ledru-Rollin : « Je ne reconnais pas pour républicains , s'écrie Raspail , ceux qui persistent à rester dans l'Assemblée. Mes amis, retirez-vous. » Huber tente d'organiser un défilé au pied de la tribune; mais vingt ou trente individus, qui stationnaient dans l'hémicycle et paraissaient manœuvrer sous l'œil et sous l'inspiration de Blanqui, se jetaient contre le bureau et rompaient la marche. Raspail s'en alla prendre le frais dans le jardin de la présidence. Huber, exténué de fetigue et de faim, s'évanouit. Sur le mot de défilé, la foule qui encombrait les tribunes descendit dans l'enceinte et y augmenta le désordre.
Barbés revenait alors de la salle des Pas-Perdus , où , debout sur une fenêtre avec MM. Albert et Louis Blanc, il s'était montré au peuple , théâtralement enveloppé dans les plis d'un drapeau polonais, tandis que M. Louis Blanc haranguait la foule. Enivré de ces ovations , jeté hors des gonds par ces cris, ce tumulte, ces applaudissements, présages trompeurs d'une victoire déjà compromise , Barbés veut l'assurer et dominer d'un coup ses rivaux. Il remonte à la tribune; il demande, lui aussi, que le peuple défile; il veut que les représentants se mêlent dans ses rangs ; il veut qu'ils déclarent que la cause de la Pologne est celle de la France; il veut que, immédiatement et séance tenante^ l'Assemblée vote le départ d'une armée pour la Pologne , un impôt d'un milliard sur les riches ', qu'elle défende de battre le rappel , qu'elle fasse sortir les troupes de Paris ,
i Eugène Avond a énergiquement affirmé que Barbes ajouta t « Sur cette infâme ville de Paris. ■
sinon les représentants seront déclarés traîtres à la patrie. A ces motions insensées, dignes de la popalaee qui les écoute , un tonnerre d'applaudissements répond et se continue en vociférations qui couvrent la voix de Forateur.
M. Louis Blanc accompagnait Barbés. « Organisation du travail ! Application du décret du 25 février ! Il nous faut le citoyen Louis Blanc! Oui, Louis Blanc, Louis Blanc! » Ainsi criaient des délégués du Luxembourg, tandis que les premiers roulements des tambours arrivaient jusqu'à r Assemblée '. Le président veut enjoindre aux émeutiers de partir. « Tu n'as pas le droit de parler ici , interrompt Fun d'eux, tais-toi. » — « Pourquoi bat-on le rappel? s'écrie Barbés furieux; qui a donné l'ordre de battre le rappel? que celui qui l'a donné soit déclaré traître à la patrie et mis hors la loi. » — « On nous trahit, on veut nous tuer ici ; à bas les traîtres ! s'écrie-t-on de tous côtés ; qui a donné l'ordre de battre le rappel? qu'on donne l'ordre de ne plus battre le rappel! » Le président Bûchez est menacé, tiraillé par les clubistes : d'un côté on lui annonce que la garde nationale sera arrivée dans un quart d'heure; de l'autre, M. Degousée, questeur, lui assure que ses contre-ordres ne seront pas exécutés. Sur des morceaux de papier sans timbre , sans date , sans apparence officielle, à mesure qu'on les lui présente, il écrit : « Ne fiaites pas battre le rappel ! » On les lui enlève , on les passe de main en main , on les porte au dehors , on les oppose à la garde nationale qui arrive par la rue de Bourgogne et qui les reçoit avec indignation. En ce moment, M. Louis Blanc est enlevé sur les bras , porté en triomphe autour de Fenceinte ; on crie Vive Louis Blanc ! Une table lui sert de tribune; ses paroles se perdent aussi dans le bruit. Ainsi avaient succombé tour à tour dans leurs efforts pour
^ Une voix : « Laissez parler le docteur Baudin !» — Il était donc, lai aussi , au nombre des envahisseurs. (Compte rendu des séances de C Assemblée nationale y t. I, p. 231.)
parler à cette multitude , ses favoris et ses chefs : Baspail , Blanqui, Barbes, Louis Blanc.
Alors , dans le désordre inouï qui succède , au moment où les tribunes fléchissent sous le poids , un seul homme , parmi ces chefs populaires frappés d'impuissance , eut de rhabileté et de Taudace. Huber, Tex-corroveur, Tancien prisonnier de Doullens, le président du Club des clubs, s'élance à la tribune , et , d'une voix glapissante : « Citoyens, écoutez ! On ne veut pas prendre de décision, eh bien! moi, au nom du peuple trompé par ses représentants , je déclare que l'Assemblée nationale est dissoute ! » Et , appuyant d'un acte son audacieuse motion , il menace du poing le président, le bouscule, le feit arracher de son siège , tandis que Laviron , qui depuis une heure se tenait debout, l'épée à la main, auprès du président, pour intercepter ses communications avec les représentants , s'installe au fauteuil * .
C'était l'heure du triomphe , et pourtant les meneurs ne l'entendent sonner qu'avec terreur! Le tambour approchait, l'émeute était à bout. N'ayant su trouver ni une solution , ni un chef, roulant sur elle-même , perdue dans son chaos, il ne lui restait qu'à s'échapper de l'Assemblée et à se disperser dans la rue. C'est alors que, par l'organe d'Huber, elle trahit son secret. La Pologne, les massacres de Bouen , les misères du peuple , l'organisation du ministère du travail : prétextes, mots de passe, pro-
^ Laviron fut frappé à mort en 1849 sur les remparts de Rome en combattant Farmée française. Il avait été officier d'artillerie . On a de lui une traduction de Tanglais d'un Voyage à la lune, — Bûchez, devant la haute Cour de Versailles (octobre 1849), a fait la déclaration suivante : « J'avoue que le tumulte était tellement épouvantable , le désordre tellement grand; j'étais, d'une autre part, tellement sûr de l'esprit public, de l'armée, de tous enfin, que je considérais alors comme une chose heureuse mon expulsion du fauteuil et celle de l'Assemblée; j'en parlai même à Huber, C'était un moyen de couper court à tout. Je crus un instant que c'était cette intention qui l'avait fait agir; alors je ne l'attribuais pas à mal. •> Huber a protesté contre ces allégations.
gramme menteur! La dissolution de TÂssemblée, voilà le but réel. Empêcher les élections avant le 23 avril; n'ayant pu les empêcher, les annuler par la force et proclamer la dictature : tel était le rêve des organisateurs du 15 mai. Incertains de leur victoire, ils se gardaient de le révéler. Huber les démasque, il les contraint à s'engager; il les livre aux ovations qu'ils commençaient de craindre. Barbés, Sobrier, sont enlevés de force et portés. malgré eux en triomphe. Un nouveau gouvernement provisoire est nommé, où les noms de Barbés, Huber, Louis Blanc, se rencontrent avec ceux de Caussidière, Etienne Arago, Ledru-Rollin , Flocon , et , pour couronner la parodie du 24 février, on crie : A l'hôtel de ville! à l'hôtel de ville !
Mais, chose qui ne s'était pas vue au 24 février, on crie en même temps : Voici la garde mobile ! Le 2* bataillon de garde mobile et la 2* légion de la garde nationale pénétraient en effet dans l'enceinte, et le peuple victorieux s^ évadait en hâte comme un vaincu. Il était quatre heures trois quarts.
Les représentants rentrent peu à peu ; à leur tête se trouvait M. Duclerc, ministre des finances : « Au nom de l'Assemblée nationale , qui n'est pas dissoute , ditr-il ; au nom du peuple français, qu'une minorité infime et infâme ne déshonorera pas, l'Assemblée reprend ses travaux. » Celui dont la faiblesse , qu'on prit alors pour de la complicité , avait facilité l'invasion, le général Courtais, paraît dans la salle. Mais les huées, les cris A bas Courtais! à bas le traître! partent des rangs des gardes nationaux : il lutte vainement; l'un lui arrache ses épaulettes, qu'il montre à tous ceux qui passent en leur disant : « Voici l'épaulette de celui qui nous a trahis » ; l'autre lui tire son sabre du fourreau et ne consent à le remettre qu'à un élève <le Saint-Cyr, qui l'en prie au nom de l'honneur militaire d'un vieux soldat. Protégé par MM. Flocon et Vieillard, il sort de la salle, mais il est maintenu en arrestation. Soi^
successeur était déjà nommé. Pendant que cette scène se passait, Clément Thomas montait à la tribune en uniforme de colonel et annonçait qu'il était investi par la commission du commandement de la garde nationale de Paris.
Lamartine apparaît enfin, ayant à ses côtés MM. Crémieux et Ledru-Rollin. Les tambours battent un ban pour obtenir le silence. Était-ce le sentiment de la nullité du rôle qu'il venait de jouer pendant l'invasion? Était-ce le remords d'une complicité intime et secrète, qui, sans goûter Tattentat, avait médité d'en profiter pour ressaisir une popularité fugitive? Dans cette crise, l'éloquence de Lamartine l'abandonne. Après quelques paroles de reconnaissance à la garde nationale, à la garde mobile, au peuple de Paris, a qui rougissait (Savoir profané la souveraineté nationale 9 ^ son allocution marche à l'aventure, traversée par des bravos qui en couvrent le désordre ou par des interruptions et des murmures qui lui signalent des écueils. Enfin, il tourne court : a Dans un moment pareil , dit-il en terminant , le gouvernement n'est plus dans un conseil ;ie gouvernement est à votre tète, citoyens gardes nationaux; il est à votre tête dans la rue, sur le champ même du combat ^ » Il n'y avait pas autre chose à dire. On l'acclame avec enthousiasme : les tambours battent la marche et les gardes nationaux quittent la salle avec lui. Il monte le cheval d'un dragon de service, M. Ledru-Rollin l'accompagne; le marquis de Momay était à sa droite, M. de Falloux à sa gauche : deux représentants des Bourbon^ escortaient la République!
Chassée par la panique avant de l'être par la garde mobile, la foule, au sortir de l'Assemblée, s'était partagée en deux colonnes : l'une, sous la conduite de Barbes, par les quais de la rive droite; l'autre, sous celle d'Albert, par
^ Tel est le texte du Moniteur; je Tai préféré au suivant^ imaginé après coup : « A cette heure, la plus belle tribune du monde, c*est la selle d'un cbevaU •
les quais de la rive gauche ; elles se rejoigpairent sur le quai Pelletier. Barbes , épuise , avançait avec peine : « Allons y Barbes, lui disaient ses amis, encore deux cents pas de courage! » Mais en approchant de Thôtel de ville, la bande se heurta contre un bataillon de la 9* légion , qui fermait le passage et croisait la baïonnette. Devant cette résistance imprévue, les factieux rebroussèrent chemin; mais bientôt après ils revinrent, précédés de gardes nationaux qui portaient leurs fusils la crosse en Tair ; ils assuraient que TAssemblée s'était dissoute d'elle-même, et qu'ils venaient annoncer cette nouvelle à la mairie. Un coup de pistolet partit et blessa un garde national ; dans le désordre qui suivit, quelques délégués passèrent; les autres se jetèrent sur les baïonnettes et défoncèrent les rangs; le bataillon se dispersa.
L'hôtel de ville était mal défendu. Lorsque Barbes se présenta à la grille, le colonel Rey refusa d'ouvrir. « Rey, disait Barbes, laisse-nous entrer; il n'existe plus de Chambre ; nous sommes comme au 24 février ; laisse-moi entrer pour sauver la France et la République. » Rey lui répondit : « J'ai un devoir à remplir, celui de défendre l'hôtel de ville, et vous n'y entrerez qu'en me passant sur le corps ou en m'apportant un ordre écrit du pouvoir exécutif. » Barbes résistait, suppliait : « Barbes, répliqua Rey, tu me conseilles une lâcheté, tu n'es plus mon ami : je te l'ai dit et je te le répète , tu n'entreras qu'en me passant sur le corps. » Barbes ordonna de passer outre; et comme quelques fectieux se jetaient sur Rey : o Ne lui faites pas de mal, empéchez-le d'agir; le malheureux ne comprend pas la situation. » La grille s'ouvrit aussitôt, et le flot se précipita par le grand escalier. Deux à trois mille individus encombrent les cours et les escaliers, tandis que les meneurs se dirigent vers une salle où le gouvernement avait délibéré au 24 février, puis dans une autre où ils s'enferment et se font garder par des hommes armés. Là , ils essayent
des listes de gouvernement, au milieu des plus vives discussions; les listes ', toutes différentes, pleuvent des fenêtres sur le peuple assemblé au dehors. Puis des décrets : entre autres une déclaration de guerre à la Russie et à rAllemagne, si la Pologne n'est pas immédiatement reconstituée. Et ces puissants d'une heure, qui organisent la révolution à trois cents lieues des frontières , ne sont pas maîtres de la salle où ils délibèrent !
En effet, mandées en hâte par le maire de Paris, les 6*, 7* et 8* légions arrivaient au pas de charge; puis le général Foucher avec son état-major; et, tandis que sur la place la foule poussait les cris de Vive Barbes ! vive Louis Blanc! vive Albert! deux bataillons de garde nationale et de garde mobile dégageaient la place, cernaient la salle où les meneurs étaient réunis et procédaient aux arrestations. Barbes et Albert furent conduits chacun dans un cabinet différent , en attendant les ordres de F Assemblée ; au bout de quelques heures, deux cents individus étaient arrêtés, parmi lesquels le colonel Rey et son état-major. Lamartine et Ledru-Rollin , suivis de Clément Thomas, venaient d'arriver à l'hôtel de ville et avaient signé l'ordre d'arrêter les deux représentants.
VII. — Qu'étaient cependant devenus les autres acteurs du coup d'État populaire : Sobrier, Quentin, Chancel, Huber, Blanqui, Raspail, Louis Blanc?
Sobrier, au lieu d'aller à l'hôtel de ville , s'était rendu directement avec quelques hommes au ministère de Fin-
^ Ces listes portaient principalement les noms de Louis Blanc, Albert, Ledru-Bollin , Barbes, Baspail, Pierre Leroux et Thoré. — Lorsqu'il s'agit de constituer un gouvernement provisoire, quelqu'un prononça le nom de Blanqui. Barbes, qui était pâle, devint livide , et, regardant autour de lui comme s'il cherchait Blanqui, il dit : « Ne parlez pas de Blanqui; s'il se présente, je lui casse la tête. » (Haute Cour de Bourges , déposition de Guyon, vingt-huitième témoin.)
teneur^ s'était emparé des sceaux et avait demandé tout naturellement à M. Becurt, paisible au milieu de Fagitation générale , s'il voulait garder son portefeuille sous le nouveau gouvernement. M. Recurt refusa, mais le laissa partir. Sobrier s'en revint au quai d'Orsay et s'installa au café qui porte ce nom. Entendant ses voisins parler d'une feçon dubitative de la dissolution de l'Assemblée, il les rassure : « Oui, l'Assemblée est dissoute; il y a un nouveau gouvernement. Je suis Sobrier. » On l'arrêta quelques instants après, rue du Bac, n* 15, et il fut déposé provisoirement à la caserne du quai d'Orsay. Le soir, Arago vint, accompagné de Lamoricière, l'y recommander au colonel de Goyon, qui ne devait le remettre que sur un ordre signé d'Arago lui-même. Sobrier était abattu; quand on lui apporta des aliments , il refusa d'en prendre le premier, craignant qu'ils ne fussent empoisonnés ; il fit même son testament.
Quentin, celui qui avait répondu à Lamartine : « Pas de phrases ! » se présenta au petit Luxembourg et tomba en face d'Arago, auquel il dit : « Je viens vous remplacer. » Arago le prit au collet : a En attendant que vous me remplaciez , je vais vous donner une place dans une prison. »
En quittant l'Assemblée, Chancel s'était rendu directement à l'hôtel des postes. « Allons, allons, dit-il en entrant à la domestique de M. Étieime Arago; &ites vos paquets; nous allons balayer tout cela. » Et il s'installa dans le cabinet du directeur, comme avait feit celui-ci le 24 février, et expédia des lettres à Valence. M. Etienne Arago survint, l'intrus s'esquiva : il réussit à quitter la France.
Huber, à la tête d'une bande de peuple , était sorti de l'Assemblée par le péristyle du quai d'Orsay. Sur le pont, il somme le général Tempoure de lui livrer passage. Le général refuse énergiquement, et, levant son épée, crie Vive l'Assemblée nationale ! Huber s'avance en avant de la
troupe : « Au nom du nouveau gouvernement provisoire! » dit-il, et il passe. Au bout du pont, il se jette dans une voiture, longe le quai jusqu'au Carrousel, et, trouvant la route encombrée, il se rabat sur la place du Palais- Royal. Il entre tranquillement dans un café, écrit quelques proclamations, les donne à Tun de ses amis pour les faire imprimer, et rentre chez lui, rue de Grenelle Saint- Honoré. Lorsqu'il redescend, quelques gardes nationaux, parmi lesquels M. Sée, docteur en médecine, Farrétent et le conduisent auprès d'un sieur Lemor, maire du IV* arrondissement. Celui-ci le reconnaît pour un ancien détenu politique ; il s'informe s'il était porteur d'armes , s'il était dans un rassemblement, s'il avait prononcé des paroles perturbatrices. A chaque question, les gardes nationaux, ignorant le rôle qu'avait joué Huber au Palais-Bourbon , répondent négativement. Lemor lui dit : « Vous avez assez souffert sous le régime précédent » , et aux gardes nationaux : « Il faut respecter la liberté individuelle. » Et il le fit relâcher*.
Blanqui avait crié avec le groupe qui entraînait Barbés : A l'hôtel de ville! Il suivit avec l'une des colonnes; mais, arrivé au pont Neuf, il s'en détacha, suivit seul le quai de la Mégisserie, et, sur l'avis que les gardes nationaux affluaient à l'hôtel de ville, il laissa Barbés et Albert se jeter dans le piège, et se retira, 1, rue Boucher, dans le logement du cuisinier Flotte. Comme au 12 mai 1839, Barbés était aux premiers rangs et Blanqui se dérobait. Il se cacha à Paris, puis aux environs, et fit répandre le bruit qu'il était parti pour Bruxelles. Il ne fut arrêté que le 27 mai, 3, rue Montholon, en même temps que Lacambre. Flotte fut arrêté le 29.
Raspail se garda bien de suivre la foule. Mais, soit qu'il
^ Huber se réfugia et se tint caché à Neuilly jusqu'en février 1849, où il partit pour Londres. Nous le retrouvefqqs en octobre 1849 devant la haute Cou|r (i|e Versailles.
flairât déjà la défaite, soit que, incertain encore sur Tissue de l'échauflFourée, il voulût Tobserver de loin, sauf à s'y mêler de nouveau, il se dirigea, lui aussi, du côté de rhôlel de ville. L'enthousiasme de ses amis lui (ait peur : il recherche Vincogmto. Place de Bourgogne, il prend une voiture, mais trop d'insurgés le suivent : il en descend au quai d'Orsay et remonte à pied la rive gauche jusqu'au quai Malaquais, où il prend une seconde voiture : « A l'hôtel de ville! » dit-il au cocher; puis, se ravisant, il se fait conduire, par les quais Gonti et des Grands-Augustins, jusqu'au pont Saint-Michel, et de là au quai Napoléon. La foule l'entoure : un homme s'approche, lui tend un papier *. Sur cet avis officieux, Baspail descend de voiture; et tandis que, en ce moment même. Barbés et les siens débouchaient étourdiment sur la place de Grève, Baspail s'achemine à pied par la rue d' Arcole , gagne la place Maubert et y prend une troisième voiture qui le mène au Panthéon. Là, il congédie le cocher, et, persuadé qu'il a rompu la piste, il descend tranquillement rue des Francs-Bourgeois Saint-Michel, chez son fils. C'est dans cet asile que, malgré ses précautions, il fut arrêté le soir même.
Nous avons laissé M. Louis Blanc au moment où, porté en triomphe dans Tenceinte de l'Assemblée, il tentait vainement de s'y faire entendre. Dans le tumulte qui suivit la dissolution proclamée par Huber, le groupe dont il disait partie fut refoulé par la masse des survenants hors de l'Assemblée, dans la salle des conférences. Albert marchait à quelques pas de M. Louis Blanc, sans que celui-ci pût l'apercevoir. Les ouvriers qui les entouraient leur criaient avec vivacité : Allons, allons ^ marchons à Vhôtel de ville Hh étaient pâles, abattus; Albert surtout, a dit
^ Haute Gonr de Bourges , deux cent cinquième témoin , audience du 23' mars. Raspail se uisait sur cette cauteleuse ody-ssée, qui ne fut décoQTerte qu'à la Qn de l'instruction.
un témoin oculaire. « Ils ressemblaient plus à des victimes que Ton conduit au supplice qu'à des triomphateurs que l'on va élever sur le pavois '. » Albert suivit Barbés. M. Louis Blanc, serré, bousculé, presque étouffé, (ut jeté par le torrent dans le jardin de la présidence ; il en sortit par la porte qui ouvre sur la rue de T Université. La foule n'avait pas diminué autour de lui. Les uns voulaient le porter en triomphe; M. Louis Blanc leur disait : a Ne le faites pas, je vous en prie; c'est une afiaire manquée; vous me feriez remarquer. » Les autres voulaient l'emmener à l'hôtel de ville. On lui embrassait les mains, les pieds; il était haletant de sueur et tombait de fatigue, luttant vainement contre ces démonstrations en quelque sorte violentes. D'accord avec ses bruyants conseillers , il désirait se rendre à l'hôtel de ville, mais, s'il était possible, en masquant ses mouvements. Un cabriolet passa; la personne qui l'occupait consentit à recevoir M. Louis Blanc et son frère. Ainsi échappé à son escorte de fanatiques, M. Louis Blanc pressa à maintes reprises le propriétaire du cabriolet de le conduire à l'hôtel de ville , pour empêcher, disait-il, la g^uerre civile. Mais n'ayant pas réussi à le persuader, il descendit place de TÉcole-de-Médecine, d'où il g^agna à pied le quai Napoléon. Une conversation -avec quelques délégués du Luxembourg et la vue des troupes qui, sur l'autre rive, se pressaient vers la place de Grève, achevèrent de lui révéler le sens de la journée : il s'éloigna. Nous allons le retrouver à l'Assemblée*.
YIU. — L'Assemblée nationale avait été si mal protégée par la commission executive, qu'elle voulut ramener à elle les pouvoirs dont elle s'était dessaisie. Elle se con-
1 M. Leyasseur, ministre plénipotentiaire. (Commission tTenquête,) 3 Commission tPenifuéte^ t. I. Documents relatifs à Louis Blanc. Ptusim,
stitua en permanence, manda à sa barre les membres de la commission, et confia la g^arde du palais au général Baraguey d'Hilliers ; elle aurait même étendu son action sur Paris tout entier, si Flocon ne lui avait rappelé avec cbaleur qu'elle empiétait sur les droits de la commission executive et qu'elle devait ou la révoquer ou la laisser agir. Alors , les uns demandent Tordre du jour, comme si les interpellations sur la Pologne pouvaient trouver une solution sans que , fe vorable , on Timpute à la peur, ou , contraire , à la réaction ; les autres insistent pour qu'il soit pris des mesures urgentes : proclamations , désarmement du poste de Sobrier, etc. Les nouvelles arrivent peu à peu, apportées soit par les ministres, soit par des officieux. La commission executive demande à l'Assemblée de se ti^ansporter au Luxembourg et d'y siéger dans l'ancienne Chambre des pairs : mais la permanence au Palais-Bourbon était déjà décidée. On annonce la mise en arrestation du général Courtais et de Barbés : le procureur général demande et obtient l'autorisation de les y maintenir. M. Gamier-Pagès arrive du Luxembourg pour se mettre à la disposition de l'Assemblée : « Nous sommes, dit-il, décidés à donner de l'énergie au pouvoir ou nous donnerons notre démission. Nous avons agi avec énergie, nous continuerons d'agir avec la même énergie. Oui, nous voulons tous une République ferme, honnête et modérée. » Les applaudissements éclatent. Gamier- Pages est entouré d'un grand nombre de représentants qui le félicitent de cette profession de foi. On apprend bientôt que l'hôtel de ville est libre ; Lamartine , qui en revient , confirme cette assurance et déclare que, de concert avec M. Ledru-Rollin , il a pris des mesures pour rétablir l'autorité.
En ce moment parait M. Louis Blanc , les cheveux en désordre , l'habit déchiré. Reconnu dans le vestibule de l'Assemblée par quelques gardes nationaux : « En accu-* sation ! » disaient les uns. D'autres : « Il faut le tuer, ce
sera plutôt feit ! » et ils se précipitent sur lai avec rage. D*autres gardes l'avaient défendu , puis des représentants, le général Duvivier, La Bochejacquelein ^ Boulay de la Meurthe, Wolov^ski, etc. Il monte à la tribune : mille interpellations, mille cris s'élèvent qui l'obligent d'en descendre. Quelques instants après , il demande la parole : il affirme sur l'honneur qu'il ignorait absolument ce qui devait se passer dans l'Assemblée , qu'il avait déploré la manifestation , qu'il n'était pas allé à l'hôtel de ville ; ces affirmations sont accueillies . par des rumeurs traversées d'inteiv ruptions injurieuses. Mais aussi, quelle maladresse dans ses tentatives de justification ! Était-ce l'heure de déclarer qu'il n'est pas de ceux qui approuvent la marche suivie par l'Assemblée? qu'il a regretté cet article du règlement qui semble placer le peuple sous le coup d'une suspicion? a Ce n'est pas le peuple , dit un membre , car nous sommes tous du peuple, c'est le club de la rue de Rivoli. » — Était-il opportun d'ajouter qu' « il était complètement dans les sentiments que le peuple avait manifestés Pn Pourquoi, ayant à se défendre d'une complicité effective, afficher cette complicité morale? Les crisi4 F ordre! il n'y a que mépris pour vous, vous êtes un lâche, assez, assez! partent de divers points de la salle, et le contraignent de quitter la tribune.
Après un vote d'autorisation de poursuites contre Albert> la séance se termine par un vote de remerctments aux gardes nationales sédentaire et mobile, à l'armée, aux délégués des gardes nationales départementales et aux élèves des Écoles. La commission et les ministres se retirent pour vaquer aux soins du gouvernement, et la séance, levée à neuf heures dix minutes , est renvoyée au lendemain dix heures.
Cependant , le rappel battu dans tous les quartiers avait répandu dans les rues et sur les places des milliers de gardes nationaux qui , ne recevant pas d'ordres , se demandaient
à quel gouvernement ils prêtaient leur concours, à la commission executive ou à un nouveau gouvernement provisoire. Colporté par ceux qui l'avaient envahie, par les gardes nationaux qui y avaient assisté , par cette foule de curieux qui, amassés au pied du Palais- Bourbon , s'étaient de là dispersés dans tous les quartiers, le bruit de la dissolution de TAssemblée avait pris assez de consistance pour que celui de sa reconstitution n'en triomphât pas aisément. Les affiches de la mairie de Paris et celles du ministère de l'intérieur rétablirent peu à peu la vérité. Vers huit heures , sorties d'incertitude , les légions arrivèrent plus fortes et plus compactes. Elles défilaient devant l'hôtel de ville aux cris de Vive la République! à bas les communistes! à bas Cabet! à bas Blanqui! Gabet surtout jouissait, ce soir-là, d'une popularité dérisoire '. On s'abordait sans se connaître , on se félicitait de ce nouveau succès; les quais, les places, les environs de l'hôtel de ville étaient illuminés. Dans les théâtres, la joie était au comble , la bourgeoisie se considérait comme sauvée d'un nouvel attentat, et chacun triomphait de cette victoire comme s'il l'avait rempoilée lui-même. Pendant la nuit, à chaque coin de rue, des sentinelles; sur les places, des bivouacs; par toute la ville, des patrouilles. Çà et là, quelques expéditions sommaires : le club Blanqui était cerné, les papiers et l'argent saisis. Même opération au club du Palais-Royal. Une compagnie envahit la maison Sobrier, rue de Rivoli. D'abord, on n'y trouva personne; mais des sapeurs-pompiers s'étant avisés de donner des coups de hache dans les armoires et d'allumer du feu dans les che-
^ Cabet, poursuivi à raison du 15 mai, bénéficia d'une ordonnance de non-lieu. Mais il fut condamné le 15 novembre suivant pour détention d'armes et de munitions de guerre, à un mois de prison et seize francs d'amende. On avait trouvé à son domicile quatre fusils de chasse, dix fusils de guerre, dont neuf chargés, et trente-quatre cartouches* (Tribunal correctionnel,. sixième chambre.)
minées, firent apparaître de mystérieux habitants : soixantequinze furent arrêtés ; on enleva douze cents paquets de cartouches et deux cents fusils chargés , les registres de la Commune de Paris, et, parmi les papiers, des décrets tout préparés , portant dissolution de F Assemblée , nomination d'un comité de salut public, abolition de toutes charges, impôts forcés, organisation du travail, etc. C'était le programme de la journée que l'événement avait déjoué.
La commission executive, par l'organe de M. Gamier- Pagès , avait pris l'engagement « d'agir avec énergie » . L'ardeur de la population, l'arrestation déjà opérée de quelques chefs révolutionnaires , l'esprit général , la précipitaient vers ce rôle et lui en facilitaient l'accomplissement. Et quelle conduite était plus nécessaire au maintien de la République ébranlée par toutes ces secousses , plus utile à la Commission elle-même auprès de l'Assemblée et devant le pays?
Elle prononça la destitution du général Tempoure, commandant de la garde mobile, qu'on avait vu dans une tribune pendant l'envahissement de l'Assemblée ', et le remplaça par le général Bedeau. L'état-major de la garde nationale était suspect : Saisset fut révoqué et décrété d'arrestation ; Guinard , vétéran des conspirations répubUcaines , fut traité avec plus d'égards : on se contenta de lui demander sa démission. Barbés, Albert, Raspail, le général Courtais, le colonel Rey, furent envoyés au fort de Vincennes sous une forte escorte. Le directeur de la Conciergerie reçut l'ordre d'écrouer tous les prisonniers qui lui seraient amenés et de ne pas communiquer avec la préfecture de police. Enfin, Caussidière fut mandé au Luxembourg, pour rendre compte de sa conduite.
On se souvient que, le 14 au soir, une prétendue luxa*
^ Le général Tempoure a expliqué que, descendant de cheval à la place de Bourgogne, il avait été entraîné de force dans l'enceinte et ne s'en était esquivé qu'à grand'peine.
tion au genou Tavait empêché de s'y rendre. Le 15, il n'avait pas bougé de la journée. Montagnards, Lyonnais, gardes républicains étaient restés en permanence , les fusils en iaisceaux. Caussidière, s'attendant à être arrêté, prit avec lui quelques Montagnards pour l'escorter et partit avec un sieur Mercier, son beau-frère , chargé de faire un signal en cas de péril. Caussidière parla vingt minutes ; on l'avait accueilli avec froideur, mais on l'écouta. Ârago et Marie votèrent seuls son arrestation ; Lamartine lui serra la main. Est-ce à la suite de cette conférence et de ce partage suspect de votes, que la commission, flairant la trahison partout et jusque dans son propre sein , expédia au commandant du fort de Vincennes l'ordre de défendre la citadelle envers et contre tous,, sans pouvoir jamais ni la rendre ni capituler , et de se refuser à toute réquisition de l'autorité locale? Elle ajoutait : « Tout arrêté de la commission executive qui ne porterait pas les signatures de trois des cinq membres signataires du présent ordre, sera tenu par le commandant supérieur, sur sa responsabilité personnelle, pour faux et pour acte de trahison contre la République. »
Quant à Caussidière , tranquille du côté de la commission executive , il faisait afficher immédiatement une proclamation aux Parisiens où il se décernait sans vergogne les honneurs de la journée : « Le magistrat chargé plus spécialement de veiller à la police de la capitale, disait-il, a rempli ses devoirs. Il vous répond de la sécurité de vos foyers et de vos familles. Son action était inaperçue à travers ces grands mouvements : elle na pas cessé de s'exercer. Le principe républicain ne permettait pas de mesures préventives, mais le devoir d'un gouvernement lui impose toutes les mesures répressives autorisées
par la loi Union, confiance, ordre, dévouement,
voilà nos devoirs à tous : comptez sur moi comme je
compte sur vous ; vous étiez avec moi sur les barricades
de la liberté; je serai avec vous sur les barricades de l'ordre. »
A cette dernière phrase, on croyait reconnaître la plume de Lamartine , qui , pour la deuxième fois en quelques heures, se faisait le garant de Caussidière.
Mais la majorité de la commission était moins indulgente. Dès le matin, Caussidière reçut Tordre de fiadre sortir de la préfecture les Montagnards et la garde républicaine. Il était en outre invité à se rendre à T Assemblée. Les Montagnards quittèrent en effet la préfecture; mais quand ils arrivèrent à la caserne de la rue Saint-Victor, ils la trouvèrent occupée par un poste de gardes nationaux qui , tout d'abord , les entourèrent et les tinrent cernés ; après quelques pourparlers, ils rentrèrent chez eux sans trouble, par groupes de dix. Restait la garde républicaine, composée de deux mille cinq cents hommes , mais dont l'organisation, toujours promise, n'avait pas encore été officiellement publiée au Moniteur, Quinze cents hommes de cette garde occupaient la préfecture. Pour ceux-ci, Caussidière se pressa moins, et, avant de partir pour l'Assemblée , il leur déclara qu'ils ne devaient se retirer que sur son ordre , ordre non pas écrit , mais donné directement et personnellement par lui.
Ainsi divisée contre elle-même , comment , avec ses incertitudes de conduite , la commission executive n'eût-elle pas été suspecte à l'Assemblée? L'Assemblée ne voulait pas la renverser : il lui suffisait de la tenir à sa discrétion. Pour premier sacrifice, elle demanda la révocation de Caussidière. Devant FAssemblée comme devant la commission , Lamartine se porta fort pour le préfet de police : « Je déclare, dit-il, qu'il a fait preuve d'un zèle dont je ne justifie certes pas tous les moyens, mais dont j'atteste le patriotisme et la sincérité. » M. Garnier-Pagès annonça que Caussidière viendrait donner en personne des explications. — « A quoi bon? répliqua M. Baroche : la com-
mission n'est-elle pas responsable de son subordonné? » M. Gamier-Pagès s'emporte ; Lamartine demande « une confiance non pas indéterminée, mais de temps, d'heures, de jours nécessaires » . L'Assemblée passe à l'ordre du jour*
Enfin , Caussidière arrive. Convaincu par quelques vagues propos recueillis au passage que l'Assemblée va voter sa destitution, il demande la parole. C'était la première fois qu'il montait à la tribune. Son langage, d'allure familière et brusque , sentait le club ou l'estaminet ; mais , dans son désordre , il semblait pittoresque et trahir une nature heureuse et primesautière : le sans-fiaiçon laissait croire à la bonhomie. Il exposa sa conduite depuis le 24 février; comment il avait « fiait de l'ordre avec du désordre » ; que « la moitié de Paris voulait faire arrêter l'autre » ; qu'il avait dû résister à cet entraînement ; qu'il avait joué un rôle de modérateur, de conciliateur au milieu de gens aussi forcenés des deux côtés; mais le Gouvernement provisoire ne l'avait pas secondé , mais la commission executive laissait courir sans cesse des bruits de révocation sur son compte. Ainsi allait-il, attaquant à droite, à gauche, présentant habilement sa cause, et, jusque devant cette Assemblée prête à l'abandonner, offrant des conseils et promettant son concours.
On l'écoutait avec surprise , mais non sans sympathie ; il excitait plus de sourires que de murmures, et si sa hâblerie n'avait été si frondeuse , on y aurait presque applaudi. Mais MM. Portalis et Crémieux ranimèrent les griefs en les précisant : ordres d'arrestation non exécutés, prisonniers relâchés, prétoriens aussi étranges d'attitude que de costume et de langage; cette garde républicaine surtout, débris de toutes les émeutes, monarchiques ou républicaines. Caussidière, excédé de répondre sans convaincre, se lève une dernière fois, sur la nouvelle prétendue que des canons ont été braqués contre la préfecture. Le général Bedeau veut donner une explication. « Avant
toute explication, s*écrie Caussidière, je déclare que je donne librement, volontairement, ma démission de préfet de police. Je vous Tai dit : je ne puis agir en vertu de la force ; il faut qu'on ait confiance en moi ou pas. Si vous n'avez pas confiance en moi, je me démets de mes fonctions. » Et, quelques instants après celle de préfet >de police, il donne sa démission de représentant.
Cette fierté d'attitude tourna à l'avantage de Caussidière et au détriment de la commission. Elle n'avait su ni le frapper ni le défendre : elle l'abandonnait. Au lieu de poser comme lui ses conditions , elle se résigna à un rôle précaire et sans honneur. La démission de Caussidière eut pour lui un double à-propos. Elle le sauva d'une destitution prochaine, qu'aurait accompagnée peut-être une demande de mise en accusation. Elle lui ménagea encore, dans le parti révolutionnaire comme dans celui de l'ordre, un retour soudain de popularité : on lui sut gré d'être à la fois la victime et l'antagoniste de la commission executive.
IX. — Telle fut cette journée du 15 mai. Il n'est pas de fait historique sur lequel les enquêtes politiques et judiciaires aient jeté plus de lumière dans les détails; grâce à ces nombreux documents, nous avons pu suivre pas à pas les préparatifs et les circonstances de l'attentat. Mais sur le sens et le but de la manifestation, il plane un mystère qu'aucune révélation n'a encore percé.
Bien des suppositions ont été faites ; aucune ne s'élève à la certitude. La commission executive fut-elle secrètement complice, non pas dans tous ses membres, mais du moins dans la personne de deux d'entre eux : Lamartine et Ledru-Rollin? En présence de ce mouvement po* pulaire, où ils n'avaient pas la main et dont ils ne tenaient pas le secret, auraient-ils voulu, sans y concourir, retremper dans le trouble public leur crédit compromis et leur
suprématie ébranlée? On Ta dit : leur inaction pendant l'envahissement, leur promptitude à réapparaître aussitôt que l'Assemblée a été délivrée sans leur aide, leur obstination à ne voir, soit alors, soit plus tard, dans cet attentat qu'un « égarement » ou, comme dira Lamartine, « une étourderie populaire » , les ménagements dont Caussidière est l'objet , enfin la suspicion réciproque dans laquelle se tiennent les membres de la commission, et qui semble atteindre de préférence Ledru-Rollin et Lamartine ; voilà les présomptions qui s'élèvent contre eux.
Nous ne les croyons pas décisives. La conduite de Lamartine au 17 mars et au 16 avril ôte toute vraisemblance à l'idée qu'il ait pu être complice du 15 mai. Il voyait dans cette invasion populaire un coup de force auquel il était impossible de résister : il cédait. Le flot populaire s'écroulerait et le gouvernement resterait debout. Notons-le bien : l'incertitude de Lamartine ne précéda pas la sédition, elle la suivit. Sa pensée dominante fut alors la crainte d'une réaction parlementaire qui risquerait de l'emporter loin des horizons démocratiques. Par M. Ledru-Rollin, rallié depuis le 16 avril, il restait en communication avec le gros du parti ; par Caussidière , avec les turbulents ; par Sobrier, avec les gens d'action : mais , tout en s'appuyant, plus qu'il ne devait sans doute, sur ces éléments révolutionnaires, il invitait le ministre de la guerre, Cavaignac, à tenir toujours rassemblés dans Paris 50,000 hommes de troupes. Par ses ménagements intempestifs, il ne trahissait donc que lui-même. M. Ledru- BoUin , depuis que l'influence seule de Lamartine l'avait (ait entrer dans la commission executive, semblait avoir perdu toute initiative : il n'avait pas la faveur de l'Assemblée, il n'avait plus celle des clubs, qui le considéraient comme un renégat; il abdiquait. Il n'a pas pris part au ]5 mai, et qui sait si ses anciens amis l'eussent mis de moitié dans leur succès?
Caussidière et Louis Blanc n'eurent pas une culpabilité définie, judiciaire; ils intervinrent d'ailleurs d'une façon toute différente . Caussidière ne trempe pas dans la sédition; il a l'oreille dans les conciliabules, il adhère aux projets, mais il respecte assez son caractère officiel pour ne prêter au complot que le concours de son inaction. Il se réserve, fortifie la préfecture pour s'y défendre, soit contre l'émeute, soit contre le gouvernement, et pour dicter ses conditions aux uns ou aux autres. C'est dans ce rôle ambigu que consiste la complicité de Caussidière. M. Louis Blanc n'était pas, lui, initié aux secrets des sociétés populaires ; mais il ne faut pas se le représenter comme le chevalier du droit et des manifestations purement pacifiques. « Oh ! certes, a-t-il écrit de lui-même, ce n'est pas l'audace révolutionnaire qui me manque lorsque je la crois féconde * . » L'admirateur de la Convention et des héros de la Commune n'a pas répudié la plus belle part de leur héritage. II ne se mêlera pas à la manifestation, mais il en accepterait une mission comme d'un pouvoir légitime. N'était-il pas, du reste, « dans les sentiments de la manifestation »? Il l'avoue lui-même lorsqu'il est dangereux de le faire : ne voulait-il pas pour le peuple le droit d'appoiier des pétitions à la barre? Et ces sentiments, quand le peuple envahit l'Assemblée, M. Louis Blanc les lui exprime du haut de la tribune. Au fond de ces manifestations, menées par des amis comme Albert et Barbes, secondées par des partisans comme Lagarde et Blutn, n'espérait-il pas retrouver le pouvoir perdu et l'influence compromise? Il attend l'occasion , sauf à dire quand elle échappe : « Nous avons échoué », et à rôder aux environs de l'hôtel de ville pour épier si, aux dernières heures de la journée, les chances de succès vont se ranimer ou s'éteindre.
^ NouveaU'Monde , 15 décembre 1849, p. 270,
Maintenant, entre Barbes, Baspail, Huber, Blanqui, Sobrier, Albert, les principaux acteurs de la journée, y a-t-il eu accord préalable? Certainement non. Chacun d'eux formait comme une secte fermée; chacun d'eux jouait contre Tautre. Baspail prenait la tète : il était débordé. Blanqui conquiert une sorte de succès : vite! Barbes monte à la tribune. La foule a son tour : Huber accourt et renverse le pavois ridicule qu'elle se prépare. Il y avait accord dans l'idée ou de disperser l'Assemblée, ou tout au moins de la soumettre , comme naguère la Législative et la Convention , à la domination des clubs ; à l'heure du triomphe, chacun aurait repris ses prétentions à la suprématie.
On a donné sur le 15 mai une explication commode et banale en l'attribuant à une manœuvre de police ; Marrast aurait été l'instigateur et le directeur du mouvement, et, par l'entremise d'Huber dont il aurait acheté la veille les complaisances en le faisant nommer gouverneur du Baincy , il en aurait tenu tous les fils.
Cette opinion ne s'est fait jour que longtemps après l'événement, au cours du procès qui en fiit la suite et pour les besoins de la défense. Même alors. Barbes, Blanqui, Albert, Courtais, Sobrier, les accusés les plus compromis , n'y eurent pas recours et acceptèrent la responsabilité de leurs actes ; Huber, pour se laver d'une injurieuse imputation, renonça à la liberté de l'exil et s'exposa volontairement à une condamnation certaine. Seul, Baspail eut l'honneur et prétendit aux bénéfices de l'invention, si l'on peut donner ce nom à un moyen de défense devenu vulgaire dans tous les procès de conspiration. Quand même il y aurait lieu d'admettre qu'Huber a joué le rôle d'un agent provocateur, la part de ses coaccusés , celle même de Baspail, resterait assez grande. Est-ce la police qui a ouvert les rangs de la garde nationale au pont de la Concorde, qui a dicté les paroles impertinentes d'Albert, à
Barbes, à Louis B)anc, à Blanqui, leurs discours séditieux? Lagarde et Blum, qui préparaient des ovations pour M. Louis Blanc , étaient-ils des agents de police? Oui a rédigé les décrets trouvés chez Sobrier? Qui a proclamé à rhôtel de ville un gouvernement provisoire? Si nous reve- . ^ nous à Raspail, est-ce la police qui a dirigé sa plume lorsqu'il rédigeait la pétition pour la Pologne? Est-ce la police qui a transmis cette pétition à Huber, qui à mainte reprise Ta recommandée au comité centralisateur, qui a mêlé le club Raspail au cortège, introduit Raspail dans l'Assemblée, poussé Raspail à la tribune? N'est-il pas évident que, à tous les moments de la journée, les auteurs de l'attentat ont eu toute liberté d'initiative?
On peut dire du 15 mai : même programme, mêmes idées, mêmes hommes qu'au 16 avril; mais l'audace a augmenté. L'esprit révolutionnaire est en permanence , travaillant sur une trame où chaque jour a fait son œuvre. Le 24 février, la proclamation immédiate et forcée de la République, l'imprudent décret du droit au travail, double encouragement, moins au peuple lui-même qu'aux meneurs qui le dirigent; tant de choses obtenues, pourquoi ne pas conquérir le reste? Cependant la population n'était avec les conspirateurs ni au 17 mars ni au 16 avril, ni à plus forte raison au 15 mai. Elle se laissait conduire; dès qu'elle apercevait le but, elle reculait et abandonnait ses guides. Mais chacune de ces journées, en ébranlant l'autorité, dissolvait les forces sociales et marquait un nouveau pas dans cette voie fatale qu'il nous reste à parcourir jusqu'aux journées de juin, lamentable date, sanglante et suprême étape de la Révolution de février !
Sommaire. — Réprobation universelle contre le 15 mai. — Les gardes nationales, la Société des Droits de V homme y le banquet à vingt-cinq centimes. — Les grèves encombrent les ateliers nationaux. — Mesure rigoureuse et exorbitante de la Commission executive à leur égard, réserves de M. Emile Thomas; son arrestation. — Explications ambiguës de M. Trélat. — M. Léon Lalanne, beau-frère de M. Trélat, est nommé directeur. — Irritation des ouvriers. — Interpellation de M. Tascbereau; l'Assemblée passe à Tordre du jour. — Élections complémentaires. — Révolutionnaires et Conservateurs. — Candidatures de Caussidière, du prince de Joinville et de Louis-Napoléon Bonaparte. — Décret de proscription contre la famille d'Orléans. — Proposition d'abrogation des lois de proscription contre la famille Bonaparte : M. Crémieux. — Le prince Louis pose sa candidature. — Situatioii particulière d'Armand Marrast. — Ses intrigues contre MM. de Lamartine et Ledru-Rollin; demande en autorisation de poursuites contre M. Louis Blanc; M. Jules Favre, rapporteur. — M. Louis Blanc était-il à l'hôtel de ville le 15 mai? Armand Marrast sommé de répondre. -*— Divisions de la Commission executive, — Élections du 5 juin : ordre à outrance , socialisme ù outrance ; soixante-dix mille voix pour l'émeute. — M. Thiers élu par cinq départements. — Le prince Louis Bonaparte. — Persistance des rassemblements et des cris séditieux sur le boulevard. — Affinités du parti bonapartiste et des agences révolutionnaires; apparition simultanée de feuilles impérialistes et radicales. — La Commission demande, sous forme de crédit, un vote de confiance, et propose d'urgence l'arrestation de Louis Bonaparte. — Le crédit est accordé. — Le prince Louis est admis sur les conclusions conformes de M. Jules Favre, rapporteur. — Vains efforts de M. Ledru-Rollin. — Lettres du^prince; sa prudence. — Tumulte dans l'Assemblée. — Les ateliers nationaux ; rien n'est changé : M, Trélat monte au Capitole. — Ses artifices pour éluder la discussion; M. de Falloux l'y ramène ; M. Trélat « plus médecin que ministre « . — Déclarations énergiques et
spontanées de Goudcliaux à propos des ateliers : c Vous m*entendex bien, il faut qu'ils disparaissent! » Il est élu président de la commisâion des ateliers nationaux, — Rapport de M. de Falloux. — La charité de M. Tréiat, — MM. Victor Hugo et Caussidière. — Il faut dissoudre les ateliers nationaux!
I. *— L'attentat du 15 mai avait soulevé, à Paris comme dans les départements, une énergique et universjBlle réprobation.
A toutes ces fantaisies révolutionnaires de clubistes en permanence , à ces retours périodiques de manifestations menaçantes qui s'attaquaient non-seulement à Tordre, mais à toute' espèce de gouvernement établi ou possible , la garde nationale de Paris répondait par un zèle enthousiaste ; jour et nuit sur pied , elle entourait TAssemblée d'un imposant appareil et partageait avec l'armée l'honneur de la protéger. Les gardes nationales des départements ne montraient pas moins d'empressement. Leurs délégués, représentant soixante-douze départements, avaient refusé , le 15 mai, de iaire partie de la manifestation ; le 16, ils étaient reçus par le président de l'Assemblée : « Au nom des délégués des départements, disait l'un d'eux, M. Argence, maire de Troyes, au nom de la France, dites aux représentants que pour le présent, pour l'avenir, l'Assemblée est placée sous l'inviolabilité de la garde nationale parisienne et des gardes nationales de France. Que l'Assemblée compte sur nous, qu'elle nous appelle, et nous accourrons tous pour verser avec orgueil notre sang pour la défendre. » A la première nouvelle de l'attentat, plusieurs gardes nationales étaient accourues, celles de Melun, de Cambrai, de Fontainebleau, d'Orléans; celle de Cambrai avait contribué à rétablir l'ordre au chemin de fer du Nord ; les autres occupaient les postes voisins de l'Assemblée. De tous côtés arrivaient des adresses de gardes nationales, de maires, de conseils municipaux, protestant de leur dévouement , offrant Jeprs services , et
décidés à ne pas laisser engloutir le gouvernement, quel qu'il fiît, dans un mouvement de surprise.
De son côté , le parti révolutionnaire n'avait retiré de ses échecs répétés que le désir d'une revanche formidable. Son premier noyau , la Société des Droits de l'homme, reformait ses cadres. Dans chaque arrondissement de Paris, elle avait un club et un commissaire en permanence. Elle exigeait de ses adhérents l'abnégation la plus absolue et un dévouement complet à la Société. M. Trouvé-Chauvel, le nouveau préfet de police , homme énergique et droit, et peu disposé à transiger avec le désordre , demandait vainement la dissolution de la Société et l'arrestation de ses principaux membres : la Commission executive s'y refusait et les affiliations continuaient.
C'est sans doute à la Société des Droits de V homme qu'il faut attribuer l'idée de la souscription qu'avaient ouverte le journal le Père Duchêne et le Club de la Montagne ' , pour un banquet à vingt-cinq centimes , qui , le 26 mai , comp-» tait déjà trois mille souscripteurs, et, quelques jours après, quinze mille ! Ce banquet , remis du 29 mai au 4 puis au 11 juin, offrait aux émeutiers, outre l'avantage de se compter, celui de réunir des fonds et des armes. Les souscripteurs étaient sévèrement inteiTOgés sur leurs opinions républicaines : avec leur billet , ils recevaient quatre cartouches. Ce banquet devant avoir lieu sur les glacis des fortifications, aux environs de Vincennes, le maire de Vincennes s'effrayait et craignait qu'à la faveur des femmes et des enfants qui seraient lancés en avant, on ne cherchât à forcer le pont-levis , à pénétrer dans le fort et à délivrer les prisonniers du 15 mai. La Commission executive n'osa encore ni interdire le banquet ni en reconnaître le but véritable.
^ Plusieurs clubs ont porté ce nom. Celui dont ^1 s'agit siégeait à Montmartre, au Petit ChàteaU'Rouge,
D'autres causes amenaient dans les rues, sur les boulevards et sur les places, des rassemblements tumultueux que la force armée ne réussissait qu'imparfaitement à disperser. Tous les corps d'état se mettaient successivement en grève, quittant leurs ateliers et demandant à être inscrits aut ateliers nationaux. En sus des ouvriers de Paris, il en arrivait par bandes du Vaucluse, de Saint-Étienne , de Rive-de-Gier; les représentants du peuple, les ministres, les maires, tous les fonctionnaires adressaient à M. Emile Thomas des recommandations pressantes pour des admissions nouvelles. Les ateliers nationaux comptaient cent vingt mille ouvriers. Que faire de cette armée dont les déplacements ressemblaient à des manifestations d'émeute? Les lieux de travail n'étaient que des rendezvous de paresse et de nonchalance , les cabarets seuls profitaient de leur voisinage. Ainsi, les coalitions ouvrières mettaient les ateliers particuliers en interdit, comblaient les ateliers nationaux d'une foule tapageuse et troublaient la rue. Carlier, directeur de la police au ministère de l'intérieur, signalait dans les coalitions la main de certains délégués du Luxembourg , indiquait les lieux de rendez-vous et d'embauchage , réclamait des poursuites qui , en amenant la saisie des papiers , fourniraient sans doute des lumières sur les menées de leurs auteurs. Mais on laissait foire , et la garde nationale , appelée chaque jour au service, assistait, frémissant de son impuissance, aux désordres qu'elle aurait dû être chargée de réprimer.
Au milieu de ces embarras, dont chaque jour augmentait le fardeau , la Commission executive souffrait encore de divisions intérieures. L'injuste suspicion qui planait depuis les derniers événements sur MM. Ledru-Rollin et Lamartine , avait donné à leurs collègues l'idée de s'unir en s'isolant d'eux et de choisir Arago pour président. Mais celui-ci semblait, depuis février, ne s'être livré qu'à regret aux ambitions politiques, et, par l'inertie, il se pré-
parait à une retraite prochaine. Marie, nature honnête, mais froide et sans ressources , s'effrayait d'une responsabilité qui s'accroissait sans cesse. M. Garnier-Pagés manquait moins d'ambition que d'autorité : il se remuait, croyant marcher. Au contraire , Lamartine , fort des nombreux suffrages qui l'avaient triomphalement conduit à l'Assemblée, supportait sans souci pour lui-même l'impopularité de ses collègues. Plus la Commission baissait dans l'opinion, plus il croyait monter lui-même, tandis que le public le confondait ou l'ou&liait dans la médiocrité de son entourage.
Au regard de l'Assemblée et du ministère, la Commission jouait le rôle d'un souverain qui se réfugie dans une sphère supérieure et qui ne se commet pas dans la mêlée. Elle s'abstenait de paraître à l'Assemblée ; elle délibérait même (si elle délibérait) en dehors des ministres , ne leur donnant que de courtes audiences. Ainsi elle n'était pas informée des détails du gouvernement, puisque les ministres ne communiquaient que rarement avec elle, et les ministres, de leur côté, étaient abandonnés à eux-mêmes sans direction , puisque les délibérations communes avec la Commission leur étaient interdites. La plupart des ministres n'étaient d'ailleurs que des secrétaires : aux finances, M. Duclerc était Valier ego de M. Gamier-Pagès ; aux affaires étrangères. Bastide celui de Lamartine. M. Recurt ne goûtait ni les théories ni les hommes de M. Ledru- Rollin , mais celui-ci occupait en réalité le ministère par M. Carteret, son intime ami, secrétaire général. Un jour, aux représentants du département des Vosges qui se plaignaient des commissaires envoyés par le ministre, M. Recurt répond qu'il n'y peut rien , que ce n'est pas lui qui les nomme. « Qu'on les renverse, dit-il, et qu'on s'en débarrasse *. »» M. Trélat luttait aux travaux publics contre
' Séance du IS juin 1848.
la question des ateliers nationaux, avec les ressources d'une capacité douteuse servie par une loquacité mystique. MM. Gamot, Bethmont, Flocon, Crémieux, n'usaient de leur indépendance que pour opérer des réformes d'économie dans le personnel de leur ministère. En résumé, l'activité de la Commission était si discrète, qu'elle ressemblait à l'inaction. Aussi, faute d'avoir à se prendre à des actes publics , l'opinion se jetait sur la vie privée de ses membres, où quelques fantaisies déplacées prêtaient au ridicule.
II. — Cependant, les questions graves abondaient, mais la plus grave était, sans doute, celle des ateliers nationaux. Comme à toutes les autres, la Commission n'y touchait qu'avec hésitation ou répugnance, comme si elle craignait à la fois de les maintenir et de les dissoudre.
Au 15 mai , le ministre des travaux publics, M. Trélat, n'avait pas encore visité les ateliers nationaux. Sous le coup de l'événement du jour, la Commission réclama le recensement immédiat des ouvriers. M. Emile Thomas l'apporta le 22, dans le comité des travailleurs, exécuté par profession jusqu'au chiflfre de 87,000 hommes \ Le 17, M. Trélat institua une commission composée d'ingénieurs civils et d'ingénieurs des ponts et chaussées. Le 22, l'Assemblée vota d'urgence un crédit d'un million. Recensement, nomination de commission, vote de crédit, mesures dilatoires.
Le 24, M. Trélat transmettait à M. Emile Thomas les
1 Cette liste comprenait cent soixante-quinze professions. L'industrie du bâtiment y était représentée par 4,341 maçons, l,i)95 charpentiers, 6,312 menuisiers, 5,091 ébénistes, 3,957 peintres, 144 sculpteurs, 2,934 serruriers. On retrouvait à peu près les mêmes chiffres pour les professions de tourneurs, tonneliers, tisserands, cordonniers, bijou* tiers, ciseleurs, fondeurs, imprimeurs, tailleurs d'hnhits.
décisions suivantes, qu^avait prises la Commission executive : P enrôlement sous les drapeaux des ouvriers célibataires de dix-huit à vingt-cinq ans, sous peine, s'ils refusent de souscrire des engagements volontaires, d'être immédiatement rayés des listes des ateliers nationaux; 2" recensement des ouvriers de Paris : on retranchera les secours et salaires à ceux qui ne justifieraient pas de six mois de séjour avant le 24 mai ; 3** faculté pour les patrons de requérir^ sur les listes dressées par profession et par arrondissement et déposées dans un bureau spécial, tel nombre d'ouvriers qu'ils déclareront nécessaire à la reprise ou à la continuation de leurs travaux; les ouvriers qui refuseront de les suivre seront immédiatement rayés des listes ; 4** substitution du travail à la tâche au travail à lajournée pour les ouvriers restants; 5" enfin, organisation de brigades d'ouvriers à diriger dans les départements pour l'exécution de grands travaux publics.
Ces mesures arbitraires et violentes, cette façon dérisoire et despotique d'organiser le travail, ces engagements dits volontaires^ et dont la contrainte formait la loi; les patrons investis d'un droit de réquisition ; les ouvriers réduits à l'état de serfs qu'on envoie à l'armée ou qu'on expatrie , tel était le sort que , sous la République , après les décrets de Février, après l'exaltation des prolétaires, après que tous s'étaient fièrement appelés travailleurs des mains ou de la pensée, on osait offrir ou plutôt imposer I Ces mesures n'avaient pas encore de publicité : qu'arriverait-il le jour où le Moniteur et les affiches signifieraient à 120,000 ouvriers ces décrets paternels du gouvernement?
Sur les observations de M. Emile Thomas, M. Trélat consentit à suspendre pendant vingt-quatre heures l'exécution de ces mesures. Le 25, il institua une nouvelle Commission des ateliers nationaux, qui, » sans porter atteinte au principe sacré de la garantie du travail, devait
signaler les modifications à introduire pour diminuer les charges de l'Etat et surveiller l'exécution des mesures décrétées : le directeur lui était subordonné v . Cette commission se réunit le lendemain (26 mai) ; composée de fonctionnaires et d'ingénieurs qui étaient restés jusque-là complètement étrangers à l'organisation des ateliers nationaux, elle n'avait, en réalité, d'autre mission que de patronner et de faire exécuter les mesures indiquées plus haut.'
Devant cette perspective, M. Emile Thomas fit ses réserves et parla de démission : M. Trélat lui déclara nettement qu'il s'agissait de détruire ce qu'il avait édifié ; que les ateliers nationaux, nécessaires hier, étaient nuisibles aujourd'hui*. M. Emile Thomas protesta de son dévouement, mais seulement pour l'exécution des mesures qu'avoueraient la justice et la prudence : M. Trélat le combla de compliments. Si M. Emile Thomas l'eût mieux connu, à ces effusions inattendues il eût redouté quelque machination ; mais comment prévoir ce qui arriva? Le soir de ce même jour, il est appelé dans le cabinet du ministre. On l'invite à donner sa démission : il la donne. Et aussitôt, le même ministre, toujours affable, l'expédie nuitamment à Bordeaux entre deux agents de police armés de pistolets. Une lettre de cachet, un acte de violence injustifiable, anachronisme plus honteux encore dans ce temps où un respect superstitieux pour la liberté individuelle avait empêché d'arrêter Blanqui : tel Fut le début de la dissolution des ateliers nationaux. La Commission executive n'en est pas responsable : c'est M. Garnier-Pagès , l'homme aux solutions inattendues et aux grands partis pris, qui en suggéra l'idée à M. Trélat; les ministres et les autres membres de la Commission n'apprirent le fait que le lendemain, lorsque M. Recurt,
^ Déposition de M. Trélat devant la commission d'enquête*
ministre de Tintérieur, vint demander à la Commission la rétractation de cette scandaleuse mesure; et lui-même il venait de l'apprendre par une dépêche de Bordeaux.
Le départ de M. Emile Thomas (on ne parlait pas encore d'arrestation) fut connu le soir même au pavillon Monceaux, par l'intermédiaire du secrétaire général du ministre des travaux publics, M. Boulage. On pressait celui-ci de donner des explications : il promit une visite du ministre pour le lendemain. M. Trélat vint en efFet : « Où est allé M. Emile Thomas? Pourquoi est-il parti? — Il est parti chargé d'une mission, répondait M. Trélat; il va établir l'embrigadement dans les Landes. » Â ces réponses ambiguës et naïves, les cinq sous-directeurs, devinant la vérité, donnèrent leur démission. Sur les instances de MM. Flachat et Polonceau, membres de la commission du 17 mai, que leur députa le ministre, ils consentirent, non pas à la retirer, mais à continuer leur concours à titre provisoire et désintéressé , à la condition que le ministre donnerait des explications publiques et do nature à fournir satisfaction à M. Emile Thomas. « Il n'v a rien eu, se hâta d'écrire M. Trélat, dans la mesure prise à l'égard de M. Emile Thomas, qui puisse porter atteinte à son caractère, à son honneur, ni diminuer la justice rendue à ses services. » Précédé de ces paroles de conciliation, il se présenta à trois heures à l'assemblée des délégués. Il parla de l'écroulement du trône et de l'avènement de la République , s*étendit sur sa vie privée , sur sa captivité : « Au fait! au fait! Pourquoi l'a-t-on enlevé? Où est-il ? — Je ne suis , répliquait le ministre , qu'une faible partie du pouvoir, il ne m'appartient pas de vous découvrir ses desseins. Ce que je puis vous dire, c'est qu'au départ j'ai serré la main d'Emile Thomas comme à un ami, comme à un honnête homme. — Alors, pourquoi l'enlèvement? On n'arrête qu'un coupable : de
quoi est-il coupable?» Ces cris, poussés de toutes parts,
sont le signal d'une scène de tumulte. Trois heures durant M. Trélat est pressé d'interrogations violentes : enfin , les sous-directeurs s'interposent et facilitent son évasion. Le soir même, à dix heures, M. Léon Lalanne, beau-frère de M. Trélat, ingénieur des ponts et chaussées et secrétaire de la dernière commission instituée par le ministre , apparaissait dans le salon du pavillon Monceaux, en grand uniforme de colonel de la garde nationale, accompagné de M. Boulage. Deux mille hommes en armes cernaient le parc; une compagnie occupait le vestibule. Ce fut au milieu de cet appareil militaire que M. Boulage proclama et installa le nouveau directeur.
Cependant, l'agitation qui s'était produite à Monceaux se répandait au dehors. A la porte Saint-Denis et sur toute l'étendue des boulevards, se formaient des rassemblementsd'ouvriers où l'on parlait hautement de procéder par la force au renversement du gouvernement; les délégués du Luxembourg avaient pris occasion de ces motifs d'irritation pour pénétrer dans les groupes et exercer sur les ouvriers des ateliers nationaux l'influence, que M. Emile Thomas se flattait d'avoir toujours écartée. Désormais, entre le Luxembourg et Monceaux, ces deux puissances rivales décapitées de leurs chefs, la cause devenait commune; les délégués fomentaient les grèves, les ateliers nationaux étaient à eux seuls une grève permanente dont l'État soldait les frais à cent soixante-dix mille francs par jour. M. Louis Blanc, exclu de la Commission executive, antipathique à l'Assemblée, compromis aii 15 mai, se rencontrait dans le même sort avec M. Emile Thomas, dépouillé de ses fonctions par ceux-là mêmes qui l'avaient élevé et soutenu en face de M. Louis Blanc : la communauté des ressentiments rapprochait leurs partisans. Le 27, à la suite de la visite de M. Trélat au pavillon Monceaux, les ouvriers avaient signé une pétition à l'Assemblée nationale; le 28, ils frirent convoqués pour le lendemain à la
barrière Saint-Mandé , d'où ils devaient porter à TAssemblée la pétition demandant le maintien des ateliers natio-* naux.
Le matin du 29 mai , de très-bonne heure , on battait le rappel dans tous les quartiers de Paris. De leur côté, les ouvriers se réunissaient en grand nombre avec leurs bannières à la place du Trône, à la barrière Ménilmontant, au quai de Gèvres , au quai Saint-Bernard , au clos Saint- Lazare, sur les boulevards. Cependant, ils se bornèrent à envoyer quatorze délégués à l'Assemblée. En ce moment même, M. de Falloux lisait un rapport introduisant le travail à la tâche dans les ateliers nationaux , et concluant à l'ouverture de crédits spéciaux dans divers ministères pour hâter la reprise des travaux. Rien, dans ce projet de décret, ne rappelait les mesures rigoureuses et violentes proposées naguère par M. Trélat. En ce qui concernait les ouvriers séjournant depuis moins de trois mois dans le département de la Seine et qui n'y pouvaient justifier de moyens d'existence , le projet conciliait les nécessités de la sécurité publique avec les devoirs de la charité. Avec une feuille de route, ils devaient recevoir une indemnité de déplacement dont partie serait payée pendant le trajet et partie à destination. Ce rapport, sans déguiser les menaces que renfermait l'organisation actuelle, s'inspirait avant tout de pensées d'humanité.
Après la lecture du rapport, M. Taschereau, dépositaire des lettres que M. Emile Thomas avait écrites à sa famille depuis son départ, interpella le ministre des travaux publics sur cette violation de la liberté individuelle. M. Trélat n'hésita pas à répondre que M. Emile Thomas avait accepté volontairement sa mission , écrit volontairement SSL démission. «Maintenant, dit-il, il y a un autre fait, c'est vrai; eh bien! moi, j'en subirai toutes les conséquences, et même, citoyens, quoique cela me fût bien
douloureux, votre blâme, s'il devait peser sur moi. » Ne
8emble-t-il pas qu'une assemblée républicaine devait se lever tout entière pour protester contre le ministre? Mais telle était sa lassitude à Tégard des ateliers nationaux, jointe peut-être à la crainte d'encourager par quelque faiblesse une sédition qui grondait aux portes : l'Assemblée, lorsque M. Trélat parla de blâme, s'écria : « Non, non !» et, de toutes parts, on demanda l'ordre du jour.
Vainement M. Taschereau tâcha de reprendre la parole. « Toute l'Assemblée désire l'ordre du jour » , s'écrie M. Jules Favre. M. Taschereau reprend : « Il s'agit de l'honneur d'un citoyen; il s'agit de la liberté individuelle. — L'ordre du jour! — Mais, Messieurs, permettez donc! — L'ordre du jour! l'ordre du jour! — Je demanderai, continue l'orateur, dans l'intérêt de la liberté individuelle, que, quand on a des griefs contre un fonctionnaire, ce ne soit pas entre deux muets et par une justice à la turque qu'on en cherche la satisfaction. La justice a d'autres moyens de procéder. » Cependant l'Assemblée prononça l'ordre du jour.
Au dehors, l'opinion fut moins clémente, et les inter^ prétations fevorables de l'Assemblée n'y trouvèrent point d'écho. Ces lettres de M. Emile Thomas, c'était la vérité qui se faisait jour! En dépit de ses protestations doucereuses et de ses attitudes de repentir, M. Trélat n'avait-il pas fait cerner l'hôtel , introduit des gens armés , fait enlever militairement M. Emile Thomas? A Bordeaux, une nouvelle dépêche , émanée de lui , n'avait-elle pas prescrit une nouvelle arrestation? Et l'on parlait de démission volontaire, et l'Assemblée ne réclamait pas en faveur de la liberté individuelle! Il y avait là pour la foule, non pas un principe à venger, elle se soucie peu des principes , mais un prétexte de troubles , et c'est ce soir-là même , 29 mai, que commencèrent ces rassemblements de plus en plus considérables, aux portes Saint-Denis et Saint-Martin, qui devaient chaque jour alarmer la population et tenir en
haleine la garde nationale. Sur le passage des patrouilles, on entendait les cris il bas la bourgeoisie! à bas les arisiocraies! à bas les municipaux patentés! C'étaient des Tociférations, des discours en plein vent, des conciliabules à ciel ouvert; un sujet succédait vite à l'autre : l'arrestation d'Emile Thomas et la dissolution même des ateliers nationaux passèrent bientôt au second plan , pour faire place à d'autres préoccupations.
Nous voulons parler des élections complémentaires.
III. — Par suite d'options; d'annulations ou de démissions, vingt-trois départements étaient appelés pour les 4, 1 1 et 18 juin, à élire quarante-deux représentants ; le département de la Seine en comptait onze à lui seul. Sur ce vaste champ électoral, tous les partis prenaient carrière. Parmi les candidats, on remarquait d'abord ceux que le scrutin du 23 avril avait relégués dains des rangs inférieurs : MM. Victor Hugo , Pierre Leroux , Proudhon , noms éclatants à divers titres, aspirant à représenter, le premier une république modérée et qui rompit avec les traditions de l'ancien régime républicain ' ; les deux autres les écoles socialistes.
' Citons un extrait de la circulaire électorale de M. Victor Hugo : « Deux Républiques sont possibles. L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoléon et dressera la statue de Marat, détruira l'Institut , l'École polytecbnique et la Légion d'bonneur, ajoutera i l'auguste devise : Liberté, Égalité y Fraternité , l'option sinistre : ou la mort; fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun, abolira la propriété et la famille, promènera des têtes sur des piques, remplira les prisons par le soupçon et les videra par le massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres, fera de la France la patrie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu ; remettra en mouvement ces deux machines Âitales qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, après l'horrible dans le grand que nos pères ont
Puis Tenaient : Raspail, détenu à Vincennes, et en fiiYeur duquel on voulait que le suffrage unirersel s'élevât comme une protestation contre rAssemblée ; Kersausie , républicain de vieille date , qui avait connu les prisons de LfOuis- Philippe y et qui sortait à peine de celles du roi de Naples où la flotte française venait de le réclamer; Théophile Thoré ; Lagrange, Tun des chefs de l'insurrection lyonnaise de 1834.
A côté de ces chevaliers de la République, la bourgeoisie rappelait sur la scène politique des hommes qui se rattaéhaient aux idées monarchiques : le général Changamier, que la Commission executive avait relégué en Afrique malgré ses services; M. Thiers, porté à Tenvi par plusieurs départements; M. Emile de Girardin, dont le journal avait repris depuis le 4 mai des allures d'opposition. Ces trois noms donnaient aux élections prochaines une couleur sinon réactionnaire , du moins royaliste, et Ton pouvait mesurer, à la faveur dont ils jouissaient, le progrés qu'avaient fait les idées modérées et avec quelle hâte les populations étaient revenues des superstitions - républicaines. Vaincu du 23 février, ministre d'une heure au moment où la faiblesse du Roi s'abandonnait à la diversité des conseils, monarchiste impénitent, M. Thiers personnifiait mieux qu'aucun autre l'esprit d'habitude et
vu, nous montrera le monstrueux dans le petit. » C'est naturellement à t autre république que, en ce temps de réaction, se ralliait le poëte. \J Organisation du travail^ dont il sera question plus loin, traçait de lui (n** 1,3 juin) le partrait suivant : • Favori de Salyandy et de Guizot, abonné deë Tuileries, courtisan émérite, il mendie les voix des blouses comme il avait quêté les voix des conservateurs sans plus de succès. A raffut de toutes les gloires, de tous les noms, promenant sa grandeur ennuyée, se posant tout vivant sur un piédestal d*aig)le pétri de ses mains; suivi d*un état-major dont la morale n*est pas le premier but, se comparant à Corneille, daignant amnistier Racine, espérant le Panthéon, accusant la société et rêvant le Mirabeau. Voilà l'homme que nous arons vu haranguer le peuple, le flattant dans ifes jours de cnUre quaitd il est roi, lui prodiguant Tinjore quand il eet yfiincu. «
presque de routine d*où le pays avait été subitement arraché, au détriment de sa sécurité et de sa fortune.
Ainsi qu'il s'y était engagé, Gaussidière, représentant démissionnaire, soumettait sa conduite politique au juge* ment des électeurs. Bourgeois et prolétaires, royalistes et républicains., hommes d'ordre et hommes d'émeute , tous l'adoptaient. Singulier préfet de police, dont la popularité s'était accrue dans une place où d'autres perdent la leur ; émeutier notoire en qui la bourgeoisie , lasse d'émeutes , mettait toute sa confiance pour assurer l'ordre ; ayant eu l'art, dans l'exercice .du pouvoir, de ne pas blesser ses anciens amis et de s'en créer de nouveaux; chef de bande, goûté moins pour ce qu'il £ait que pour ce qu'il ne fait pas , pouvant le £aire ; bonhomme et fin , se prêtant à tous, se servant de tous , ne se donnant à personne , et laissant amis ou ennemis dans l'incertitude s'il sert ou s'il trahit, s'il attaque la Commission ou s'il la défend , s'il tient pour l'ordre ou pour Sobrier, s'il a conspiré contre l'Assemblée ou s'il a tenté de la protéger. Il est fier , voilà sa force : il n'endure pas un soupçon ; on court vers lui , et ce fonctionnaire suspect qui , dans la Commission executive , ne peut compter que sur Lamartine et Ledru-Rollin , que persécutent Armand Marrast et ses amis, que l'Assemblée voulait mettre en accusation hier si elle ne le fait demain, ce sphinx dont on s'amuse , il est pour quelques jours le héros des comices , le caprice de tous , le plus populaire des candidats.
La Commission executive ne faisait pas à Gaussidière l'honneur de le trouver dangereux : deux candidats monarchiques se disputaient son attention , le prince de Joinville et le prince Louis-Napoléon Bonaparte.
Aucun décret de bannissement contre la dynastie d'Orléans n'avait suivi la révolution de février. Le Roi avait fui; le duc d'Aumale et le prince de Joinville avaient résigné leurs commandements; le duc de Nemours avait
rejoint la fiaimille royale en Angleterre; la duchesse d'Orléans s'était provisoirement retirée eu Allemagne avec ses fils. Mais cette nécessité de Texil, si les événements l'avaient faite, d'autres événements pouvaient la changer, et la surprise du coup qui les avait fi'appésy comme les incertitudes du gouvernement sous lequel s'agitiit la France , persuadaient aux princes que des chances prochaines pouvaient leur rouvrir les portes de la patrie. Le Roi avait abdiqué ; mais le duc d' Aumale et le prince de Joinville, populaires dans l'armée , exilés presque volontaires, éloignés d'ailleurs du trône par leur naissance, se plaisaient à rêver le rôle de simples citoyens dans une libre république. Le fils de Murât, ceux de Lucien et de Jérôme Bonaparte , malgré les lois de proscription de 1816 et de 1832, avaient été admis sans hésitation par l'Assemblée. Élus, eux aussi, de la souveraineté populaire , relevés par elle de l'incapacité infligée par les événements ou la naissance, les princes d'Orléans ne pourraient-ils pas servir la France soit comme représentants, soit dans la marine ou dans l'armée? C'était la tradition de leur famille : Philippe-Égalité siégeait à la Convention, tandis que les ducs de Chartres et de Montpensier combats taient dans les armées de la République.
Le gouvernement les tira vite de cette illusion; le 17 mai, il présentait un décret de bannissement contre Louis-Philippe et sa famille , en même temps qu'un autre décret contre les réunions et les associations armées. Dans l'exposé des motifs, commun aux deux décrets, on lisait : « Il importe également de mettre le pays à l'abri des folles tentatives et d'anéantir dans leur principe même de coupables espérances. Modéré dans sa victoire, le gouvernement de la République doit se montrer fort Les uns
l'attaquent par leurs tentatives anarchiques et antisociales, les autres par de sourdes excitations, par des manœuvres coiTuptrices au profit de restaurations impossibles. Nous
VOUS demandons, citoyens, de les atteindre tous à la
fois » Cette assimilation à des ém entiers n'irrita pas
moins les princes que le décret lui-même ; ils protestèrent avec le duc de Nemours par une lettre adressée à l'Assemblée; le prince de Joinville écrivait dans une lettre particulière rendue publique : « J'aime, j'avoue, mon pays. J'ai ruiné ma santé à son service. Je me serais fait tuer pour lui; je me ferais tuer encore; mais l'idée d'un
bannissement pour récompense me donne le vertige
J'ai des larmes de colère contre ceux qui ont présenté ce décret * » .
Cependant , le projet suivait une marche rapide , concurremment à la candidature du prince de Joinville , dans plusieurs départements et à Paris même. Une série de ses lettres , publiées le 22 mai dans la Pressé, semblaient autant de professions de foi : il aspirait à renti*er en France, à y vivre en simple citoyen ou dans les fonctions publiques. Comment, en effet, dans l'âge de l'énergie, s'ensevelir dans un exil meurtrier? Des affiches portant son nom s'étalaient sur les murs , provoquant une décision du peuple ou de l'Assemblée. La discussion eut lieu le 26 mai, brève et insignifiante. Aucun ministre ne prit la parole. Le scrutin de division , réclamé par vingt représentants républicains sans notoriété, réunit six cent, trente et une voix pour l'adoption du décret et soixante-trois seulement contre '. Le 4 juin , toutes les affiches du prince de Joinville étaient
^ Presse du 22 mai.
^ Votèrent contre : MM. d* Aragon, Béchard, Bedeau, Beslay, Boulay (de la Meurthe) , Greton , Dabirel , Gambon , de Rerdrel , de Larcy, général Lebreton, Louii Blanc, de Montalembert, de Mortcmart, de la Rochejaquelein , etc.
Votèrent pour : MM. d* Albert de Luynes , Baroche , Bavoux , Baze , Gustave de Beaumont, Billault, Bineau, BufFet, Bureaux de Puzy, Ga- ▼aignac, Corcelle, Gormenin, Crémieux, Denjoy, Drouyn de THuys, Tb. Ducog, Dufaure, Duvergier de Hauranne, Glaig-Bizoin , les trois Lafayette (Georges, Oscar et Edmond), Laidet, Lamennais, Ferdinand de Lasteyrie, Manguin, Piétri, deTocqueville, Vivien, Wolowski, etc.
arrachées par Tordre de Tautorité , et , au même instant , les murs se coorraient en on clin d'oeil de celles du prince Loois-Napoléon Bonaparte.
n semblait, en effet, que le décret de proscription contre la famille d'Orléans n'eût été préparé et rendu que pour faire place au prince Louis. Le lendemain, M. Piétri déposait une proposition ' d'abrogation formelle de l'article 6 de la loi du 10 avril 1832, proposition qui fut inunédiatement déclarée d'urgence.
Superflue pour les membres déjà admis de la famille Bonaparte (Murât, Napoléon et Pierre Bonaparte), cette proposition n'avait d'intérêt que pour le prince Louis. Deux fois il avait revendiqué à main armée ses droits de succession, en 1836 et en 1840, à Strasbourg et à Boulogne. Aussi, tandis que son oncle et ses cousins avaient, sans opposition , repris sous Louis-Philippe et vu consacrer par le suffrage universel sous le Gouvernement provisoire l'exercice complet de leurs droits de citoyens français, Louis Bonaparte, au contraire, arrivé à Paris le 27 février, avait reçu aussitôt l'invitation de quitter la France. On le distinguait donc de sa famille, on sentait qu'il portait avec lui des ambitions monarchiques et la restauration d'un régime déchu. Cette loi de 1832, abrogée pour le reste de sa famille, serait-elle maintenue contre lui seul? Il s'en offensait, il protestait d'avance : que lui reprochait-on? Serait-ce d'avoir été deux fois victime de son hostilité contre un gouvernement que la révolution de février avait renversé? d'avoir invoqué la souveraineté nationale? d'avoir déféré au vœu du Gouvernement provisoire? d'avoir refusé les candidatures qu'on lui avait proposées? a En présence de la souveraineté nationale, je ne
^ Parmi les signataires, on remarque les noms de MM. Louis Blanc, Conti, Catabianca, Abaturci, Boulay (de la Meurtbe), Laurent (de l'Ardèche), Germain Sarrut, etc. M. Louis Blanc, on Ta vu, avait déjà voté contre 1« décret de bannissement de la famille d*Orléans«
peux et ne veux revendiquer que mes droits de citoyen français; mais ceux-là je les réclamerai sans cesse, avec Ténergie que donne à un cœur honnête le sentiment de n'avoir jamais démérité de la patrie ' . »
La discussion s'ouvrit le 2 juin. L'auteur de la proposition, M. Piétri, affirma la solidarité de la Révolution et de la famille Bonaparte, ensemble victorieuses de TEu--^ rope, ensemble vaincues et proscrites. « On ne pardonna pas à Napoléon d'avoir été le défenseur héroïque du sol et de Tindépendance nationale, le représentant glorieux et le propagateur armé de la Révolution victorieuse à l'étranger. C'était là son crime ; on frappa en lui la Révolution française... En admettant dans son sein trois membres de la famille Bonaparte , l'Assemblée nationale a établi que le triomphe de la Révolution avait eu pour effet de rendre à cette famille la jouissance et l'exercice de ses droits de citoyens français. 11 ne nous reste plus maintenant qu'à décréter que l'article 6 de la loi du 10 avril 1832 est abrogé, pour donner à cette manifestation le caractère d'un acte de réparation nationale. »
La délibération fut tumultueuse et courte. M. Grémieux, seul ministre présent et qui semblait parler au nom du gouvernement ' , abonda dans le sens de la proposition ; il alla même plus loin, et demanda l'ordre du jour; car, la loi de 1832 n'existant plus, comment l'abroger? « Déclarer, disait-il, que la loi de 1832 a pu survivre une heure au triomphe de nos barricades de février, ce serait presque commettre un crime ! » Cet argument déclamatoire ne sut fisaitpas à quelques représentants, qui ne comprenaient pas « comment la proclamation de la République avait pu abroger une loi faite contre une famille dont le chef a régné comme empereur et a eu le pouvoir absolu » . Le
^ Lettre à T Assemblée, lue seulement le 13 juin* ^ M. Ledru-Rollin le dénavouera le 13 juin.
ministre invoquait alors la triple admission prononcée par FAssemblée : « Il n*y a que cette raison-là à donner » , criait une voix. — « Eh bien! je vous la donne » , répondait le ministre avec son sans-façon ordinaire. II s'avisait plus loin de la souveraineté nationale, qui s'était exprimée par un triple vote en faveur des Bonaparte : « A ce titre-là, s'écriaient quelques représentants , le prince de Joinville pourrait être nommé ou le duc de Bordeaux. » Les plus favorables auraient souhaité des arguments moins vagues ; s'il y avait eu abrogation virtuelle , pourquoi le Gouvernement provisoire avait-il prié le prince Louis de s'éloigner? Ses cousins n'avaient pas conspiré contre les institutions de la France ; le prince Louis était-il dans les mêmes conditions? « Nous n'avons personne à craindre » , s'écriait fièrement M. Crémieux. L'Assemblée prit la proposition en considération à la presque unanimité, et ajourna la discussion au 8 juin. Mais, avant ce temps-là, les élections auraient eu lieu.
Pour rendre irrévocable la faveur de l'Assemblée, que manquait-il en effet au prince Louis? Ce qu'avaient obtenu ses cousins : l'appui du sufïrage populaire. Le scrutin s'ouvrait le 4 juin ; le 4 au matin , tous les murs de Paris se couvrirent instantanément d'affiches. Cet indifférent de la veille , qui avait dédaigné de se présenter aux élections générales, que le gouvernement négligeait, que l'Assemblée traitait légèrement ^ ce héros du jour, qu'avait déjà saisi la caricature, se trouva tout d'un coup candidat dans plusieurs départements à la fois. Sa candidature se propageait comme une traînée de poudre. Elle éclatait comme une conspiration. Que se préparait-il? Ce dictateur, subitement investi par le suf&*age universel, s'apprétait^-il à renverser le nouveau directoire, en lui disant, comme son oncle : « Qu'avez-vous fait de la France? »
ly . — : A côte de la Commission executive et de ce ministère sans consistance, grandissait Finfluence d'un homme qui se gardait un rôle dans les destinées de la République. Modeste d*abord , Armand Marrast avait grandi vite ; il se trouvait déjà maire de Paris et maire sans conseil municipal. Au 16 avril et au 15 mai, il avait été utile et s'était fait important. Depuis la réunion de FAssemblée , il s'isolait de la Commission et lui donnait ses amis sans se donner lui-même. La rédaction du National fournissait tous les hauts fonctionnaires : au commandement de la garde nationale parisienne, Clément Thomas; dans les ministères, MM. Recurt, Trélat, Bastide, Duclerc, personnages médiocres qu'Armand Marrast dominait aisément. Seul, le général Cavaignac se détachait de ce groupe; par la dignité de son attitude , il avait déjà conquis les sympathies de l'Assemblée. Son nom rappelait les souvenirs de la Convention et ceux des luttes répubUcaines sous la monarchie déchue : la modération de son langage les faisait oublier. Cavaignac était un soldat; serait-il un homme politique? On l'ignorait, mais Marrast, mieux renseigné sans doute , avait dû reconnaître en lui certaine prédestination aux grandes œuvres. Appuyé sur un 'homme de guerre, ne pouvait-il pas se ménager un rôle auprès de lui, au-dessous ou au-dessus ,. suivant les circonstances? Vice-président de l'Assemblée, secrétaire du comité de constitution, tenant par ses amis toutes les avenues du pouvoir, de manière à les fermer à ses adversaires de la Réforme, il avait encore, dans la personne de M.Jules Favre , un orateur habile et un mécontent disposé à battre en brèche la Commission expirante. Enfin, dans les derniers jours de mai , il s'était fondé au Palais-Royal , à la place du Club des clubs, une réunion de deux cents représentants du peuple , fidèles du National, et qui , sous le programme de « défendre la Commission executive contre les attaques injustes et systématiques » , ne travaillaient en
réalité qu'à la déconsidérer et à Tamoindrir. Us hésitaient à attaquer de front MM. de Lamartine et Ledru-Rollin : ils tentèrent de les atteindre à travers M. Louis Blanc.
Outre les antipathies de doctrine qu'il avait depuis longtemps provoquées jusque dans le camp républicain , ses alliances populaires , ses étroites relations avec M. Ledru- Kollin avant le 16 avril , Tambiguïté de son rôle au 15 mai, avaient amassé autour de M. Louis Blanc bien des soupçons et bien des haines. On a vu Taccueil que lui avait (ait TAssemblée le soir du 15 mai; depuis, il était resté en suspicion. Des affiches, placardées jusque sur les murs du palais, dénonçaient sa trahison, les journaux conservateurs l'attaquaient chaque jour. On dira : Que ne donnait^l sa démission , comme avait fait Caussidière? Mais la popularité de M. Louis Blanc ne dépassait pas le cercle du Luxembourg et de ses délégués; la bourgeoisie le considérait comme l'auteur véritable de tous les embarras de l'industrie et du commerce. Incertain de sa réélection, menacé dans sa liberté , n'était-il pas plus sage à lui d'attendre l'attaque sur son siège de représentant, pour s'y défendre à l'occasion avec les privilèges de la tribune?
L'occasion ne tarda pas à se présenter. Au cours de l'instruction ouverte par le parquet contre les accusés du 15 mai, M. Louis Blanc avait été entendu d'abord comme témoin. Le 27 mai, le juge d'instruction déclara au procureur général que désormais, d'après les documents recueillis, il ne pouvait plus interroger M. Louis Blanc que comme inculpé. Une autorisation de l'Assemblée devenait nécessaire ; le procureur général, M. Portalis, et le procureur de la République, M. Landrin, soumirent la question au ministre de la justice, qui l'exposa devant la Commission executive. La Commission demanda qu'il fût procédé à un nouvel interrogatoire : cet interrogatoire eut lieu ; puis , les deux magistrats revinrent à la charge, mais, cette fois, le procureur général déclarant que, si la Com-*
mission ne consentait pas à laisser demander l'autorisation, il donnerait sa démission. La Commission ne connaissait pas les détails de la procédure; d'autre part, le ministre de la justice semblait marcher d'accord avec les deux magistrats : sans examiner le fond, elle décida ft qu'il ne lui appartenait pas d'entraver le cours de la justice ' ». Le 31 mai, la demande d'autorisation de poursuite fut portée à l'Assemblée par les deux magistrats et renvoyée à l'examen des bureaux.
Quoique membre du gouvernement. M. Jules Favre accepta ou sollicita même , dit-on , les fonctions de rapporteur '. Il lut son rapport à la séance du 2 juin. Il n'articulait aucun fait, il ne discutait ni les témoignages contenus dans l'instruction ni les énergiques dénégations de M. Louis Blanc à la tribune; mais cette étrange discrétion n'était qu'un artifice pour demander un verdict de confiance. « Quel esprit sensé, disait-il, pourrait admettre qu'on eût choisi comme victime de je ne sais quel système haineux, un homme déjà considérable par ses travaux d'histoire, en relation de familiarité, en communauté d'opinion avec ceux qui le signalent aujourd'hui, un homme qui a partagé le dévouement, les sacrifices, les périls de ce Gouvernement provisoire dont vous avez proclamé les incontestables services; un homme, enfin, qui, attaqué dans ses théories , n'en a pas moins été constam*ment respecté et honoré pour les sentiments généreux que ses erreurs économiques n'ont point ef&cés? Personne ne voudra croire que, par une animosité du reste inexpliquée, les magistrats aient songé à créer cet embarras au gouver** nement et que le gouvernement l'ait inutilement accepté. »
' Procès'verbaux de la Commission executive.
^ La commission était composée de MM. Leblond, Dubruel, Au^ gUste Avond, Woirhaye, Freslon^ Bac, Vogué ^ Douesnel^ Abatucci, Emile Lenglet, Bonjean, Jules Favre, Roger, Favreau, Porion, Renouârd) Denjoy, Jooin. — M< Jules Favre était soos-secrétaire d*Ëtat au ministère des affaires étrangères.
Tant d^efforts pour mettre hors de doute la pureté d'iniention des niagistrats et prérenir toot eiamen des faits incriminés, ne réussirent qu'à éreiller les scropales de TAssemblée. Aussi , lorsque le lendemain (3 juin) , quelques représentants (Bûchez, Senard, les amis du National) demandèrent, conformément au rapport, un rote sans discussion préalable , les protestations surgirent de toutes parts. Théodore Bac, membre de la minorité, qui, dans la commission, avait refusé Tautorisation , démontra que le droit d'accorder ou de refuser impliquait le devoir d'examiner, lequel était un devoir personnel et impossible à délé(pier ; que la commission qui s'était bât présenter les pièces de Tinstruction , ne tenait ce droit que de FAssemblée , et qu'elle ne pouvait prétendre que celle-ci s'en fut dessaisie d'une manière irrévocable. Il stigmatisait cette instruction mystérieuse et incomplète, il rappelait avec adresse « tel Jl>ruit arrivé à l'oreille d'un grand nombre de représentants et qui sera publiquement démenti à cette tribune; nous savons, par exemple, disait-il, qu'un des membres du Gouvernement provisoire avait , sans le vou-' loir, laissé répandre dans le public le récit d'un fait qui sera entièrement démenti par lui , et nous porterons dans nos mains le procès-verbal déclarant qu'il n'est pas vrai que M. Louis Blanc se soit trouvé à l'hôtel de ville ainsi qu'on l'a prétendu. »
Après ce discours, favorablement écouté, M. Louis Blanc déclara qu'il ne voulait pas se défendre, qu'il n'avait donné aucun éclaircissement k la Commission, qu'aucune question ne lui avait été adressée : « Ou plutôt, dit-il, je me trompe, j'ai entendu dire hier, au sortir de cette séance , que le bruit avait coui*u qu'on m'avait vu à l'hôtel de ville. Eh bien ^ j'atteste que je n'ai pas mis les pieds à l'hôtel de ville; que dis-je? je l'atteste, j'en fais le serment devant Dieu, et, au nom de la vérité, au nom de la justice, je somme celui qui croirait avoir le droit de me
démentir, de venir à cette tribune opposer son serment au mien. « C'était la seconde fois qu'Armand Marrast était invité à s'expliquer; il se taisait encore. M. Jules Favre revint à la charge; M. Dupont (de Bussac) répliqua : « Il est certain, disait-il en terminant, que Louis Blanc a intérêt à ce que M. Marrast, sommé par lui, s'expliqu^e à cette tribune et dise que ces faits sont complètement faux. »
Armand Marrast tenait en effet dans ses mains le nœud de la discussion ; mais , plus les interpellations multipliées des amis de M. Louis Blanc respiraient la provocation et la menace , plus Armand Marrast s'obstinait dans son silence. Enfin un député de l'Aude, M. Théodore Baynal, l'ayant invité à donner des renseignements à l'Assemblée : « Je n'aurais vu , dit Armand Marrast , aucun inconvénient à répondre plus tôt à l'interpellation qui m'a été adressée , si elle m'avait été faite dans les termes qu'a employés le dernier orateur; mais je n'aime pas les sommations, je n'ai pas l'habitude d'y répondre, et, toutes les fois qu'on manquera vis-à-vis de moi aux choses de convenance, j'y répondrai par le silence le plus absolu. » Cette part faite à sa fierté, il n'hésita pas à reconnaître que le premier jour seulement, le 15 mai, il avait cru que Louis Blanc était venu à l'hôtel de ville, mais que, après enquête , il lui était « resté la conviction la plus complète que jamais Louis Blanc n'y avait mis les pieds dans la journée du 15 mai » .
Cette déclaration, longtemps attendue, décida l'Assemblée. Après deux épreuves par assis et levé estimées douteuses par le bureau, on procéda au scrutin de division. L'autorisation de poursuites fut repoussée par trois cent soixante-neuf voix contre trois cent trente-sept.
On remarqua , pendant le vote , que , à l'exception de Bastide et de Pagnerre, le gouvernement et le ministère avaient volé contre le réquisitoire et le rapport. N'était-ce pas désavouer ceux qui y avaient engagé leurs noms?
MM. Portalis, Landrin, Joies Favre le comprirent ainsi et donnèrent leur démission. Mais, à la séance suivante, le ministi*e de la justice et la Commission furent interpellés. La Commission déclara n'avoir ni connu les pièces ni délibéré : chacun de ses membres avait voté sans concert préalable et comme un juré dans Tindépendance de sa conscience. M. Crémieux prétendit de même avoir réserva son opinion personnelle. Portalis et Landrin soutenaient au contraire que le ministre avait approuvé leur conduite; il leur avait même dit en sortant du conseil : tt C'est entendu, nous marchons d'accord. » Et il votait contre eux! M. Crémieux niait. MM. Portalis et Landrin affirmaient de plus belle. L'Assemblée indiqua suffisamment son opinion en nommant, dans la même séance, M. Portalis vice-président et M. Landrin secrétaire. M. Crémieux se sentit atteint et donna immédiatement sa démission de ministre de la justice. La Commission executive triomphait avec la majorité , mais que lui servait de s'être raUiée? Elle se flattait tardivement de n'avoir pas accusé un ancien collègue, mais l'avait-elle défendu? L'indifférence de l'Assemblée lui £aiisait expier l'ambiguïté de son attitude.
V. — Le résultat des élections de Paris fiit connu et promulgué le 8 juin \ Caussidière marchait en tête. Après lui venaient MM. Moreau, Goudchaux, Changarnier et Thiers; puis, dans un mélange singulier, M. Pierre Leroux à côté de M. Victor Hugo; le prince Louis Bona-
* Électeurs inscrits, 414,417. — Votants, 247,402. — Élus : 1. Caussidière, 146,400; 2. Moreau, 126,889; 3. Goudchaux, 107,097; 4. Changarnier, 105,539; 5. Thiers, 97,394; 6. Pierre Leroux, 91,375; 7. Hugo (Victor), 86,965; 8. Louis Bonaparte, 84,420; 9. Lagraoge, 78,682; 10. Boissel, 77,247; 11. Proudbon, 77,094. Les candidats qui avaient obtenu ensuite le plus de suffrages étaient Thoré, 73,102; Kersausie, 72,438; Raspail, 71,917; de Girardin (Emile), 70,508.
parte à côté de Lagrange; enfin M. Boissel précédant M. Proudhon : socialistes, conservateurs, républicains, monarchistes, prétendants, se trouvaient rapprochés sur la même liste. Kersausie, Thoré, Baspail n'étaient pas élus, mais le chiffre de soixante-dix mille voix que chacun d'eux avait presque uniformément obtenues ne donnait-il pas celui des recrues de l'émeute? Ordre à outrance, socia- Usme à outrance : tel était le double caractère des élections parisiennes.
Celles des départements portaient uniformément la bannière de l'ordre et des idées monarchiques. On voyait reparaître MM. Charles Dupin, de Panât, Louis Beybaud, Poujoulat, Ferdinand Barrot et Demante. M. Thiers était élu par cinq départements (Gironde, Mayenne, Orne, Seine. Seine-Inférieure), les mêmes qui, le 23 avril, avaient élu Lamartine; Louis- Napoléon Bonaparte, candidat de la veille, recevait de trois départements (Seine, Yonne, Charente-Inférieure) l'investiture de représentant, avant que l'Assemblée ait statué sur sa capacité : ces arrêts du suffrage universel, en ce temps de superstition pour la souveraineté du peuple , ne dénonçaient-ils pas à la Bépublique une réaction imposante de l'opinion , le discrédit de ses œuvres et de ses hommes , un appel désespéré même à l'inconnu? Bemonter le courant du scrutin populaire, morigéner ses volontés ou ses caprices, devient dès lors l'unique préoccupation de la Commission executive.
Malgré la loi sur les attroupements votée le 7 juin (478 pour, 82 contre), les rassemblements des boulevards se reproduisaient invariablement chaque soir. Les promeneurs se massaient dans les contre-allées , tandis que les groupes formés sur la chaussée chantaient la Marseillaise et le Chant du départ, ^entrecoupés des cris : « Vive Bar-bès! à bas Thiers^! vive Louis Blanc! ^ Ces groupes se
^ M. Thiers était particulièrement impopulaire auprès des émeutiers*
Ziê LITRE HUITIEME.
composaient en grande partie d*énÊuits de qoafoixe k quinze ans an milien desquds circolaient des îndirîdns dont ils soiraient le signal. Les bontiqnes se fermaient non-s^ement sur le boulerard, mais dans le &nboai]^ et dans les mes adjacentes. To^ neuf heures, lorsque la chaussée était complètement encombrée et que la circalatîon des Toitures n^était plus possible , |a garde nationale se mettait en mourement, précédée de commissaires de police qui, après un roulement de tambours, sommaient la foule de se dissiper. Alors les groupes se dispersaient, huant et sifflant, tandis que la garde nationale et la caralerie les pressaient au pas de chaîne. Vers onze heures, le calme revenait. Les mêmes scènes recommençaient le lendemain et chaque soir.
La Commission trouvait commode d^imputer ces trou* blés à des manœuvres monarchiques; mais, à vrai dire, les noms des prétendants, celui même de Louis Bonaparte, n^étaient que des masques cachant les conspirateurs persévérants de mars, d^avril et de mai. Par ces tumultueuses soirées qui depuis le 15 mai s^étaient suivies presque sans interruption, on voulait £aitiguer la garde nationale et les troupes , énerver la bourgeoisie et le commerce dans des alertes continuelles , accoutumer la population à des troubles de chaque jour, la mener ainsi à TindifFérence, et, dans une heure de distraction et de lassitude, &ire éclater une insurrection générale. Les émeutiers se comptaient, se passaient en revue ; quelques nai1>> croyaient travailler pour Louis Bonaparte : au jour du succès , on eût proclamé Barbes, Caussidière ou Blanqui.
Oo Ut daof un journal : « Onze heures. — Une foule tnmaltnease se précipite en ce moment yen la place Saint-Georges et cherche à escalader la grille de M. Thiers , en criant : Il fa€t le pekimie ! La garde mobile et la garde nationale accourent de tous côtés , chassent ces pertiirbateu», et un piquet de gardes nationaux stationne dans la cour de M. Thiers. •
Il y avait toutefois, entre le parti bonapailiste et les agences révolutionnaires, sinon un concert, du moins une sorte d'affinité : comment expliquer autrement la faveur dont jouissaient et le nom et la Eamille du prince Louis auprès des feuilles les plus avancées, telles que V Organisation du travail? C'est ce journal, né le 3 juin, qui, dès son sixième numéro (8 juin), dénonçait au public les noms de soixante millionnaires , habitants de Paris ; qui , par un surcroît de respect pour l'hospitalité, ajoutait à certains noms Fépithète de « juif » ou d' « étranger «; qui, le lendemain, reproduisait sa liste de délation a à la demande des abonnés »; qui, stigmatisé le 10 à la tribune de T Assemblée , continuait le 11, et donnait une nouvelle liste de soixante noms; qui, le 12, s'écriait en réponse à l'Assemblée : a Ils ne comprennent pas encore que par le mot république on entend le gouvernement de tous, et que dans un état social pareil, im homme ne peut posséder huit cents millions devant six millions de mendiants. De bonne foi , je le demande à tout homme qui a été dans les afiaires , est-il possible que dans l'espace d'une vingtaine d'années on puisse acquérir avec probité une vingtaine de millions? Certes non , et pourtant voilà l'histoire de la plupart des fortunes de nos jours ! » C'est le même journal qui, chaque jour jusqu'au 23 juin , non loin de ces listes infâmes qu'il reproduisait et renouvelait à satiété, recevait et publiait les avis communiqués par la famille Bonaparte, prenait la défense du prince Louis, et citait longuement ou analysait en une série d'articles certains ouvrages de sa captivité.
Outre ces amis de hasard, il avait aussi ses partisans et ses fidèles, le général Piat, MM. Laity et de Persigny, beaucoup d'autres , obscurs de nom , très-humbles d'origine et de condition, mais actifs et entreprenants. Il y avait, rue d'Hauteville, un bureau de recrutement pour ceux qui devaient pousser, à l'hôtel de ville, autour de
l'Assemblée , sur les boulevards , des cris de Vive l'Empereur! Vive Napoléon! Vive Louis Bonaparte! Il y avait aussi une presse organisée; comme la candidature, elle sembla se lever tout armée. Le 10 juin, parut V Aigle républicaine / le même jour, la Constitution, journal des vrais intérêts du pays, et qui, dès le numéro 3, s'appelait en sous-titre : Journal de la République napoléonienne j le 11, \e Napoléon républicain; le 12, le Napoléonien; quelques jours après, le Petit Caporal et la Redingote grise (15 et 18 juin) ; feuilles éphémères dont le titre seul faisait l'intérêt.
Dans la presse républicaine, même effort soudain, mêmes titres éclatants, même revendication de dénominations surannées : la Carmagnole, le Robespierre, la République rouge, le Bonnet rouge, le Drapeau des sans-culottes , le Pilori, le Spartacus ', etc. Entre le 10 et le 20 juin, la presse anarcbique pullule , concurremment avec la presse bonapartiste.
La Commission executive dédaignait le parti avancé, elle le traitait par les moyens déjà connus et pratiqués sous Louis-Philippe. Depuis le 15 mai, les chefs étaient incarcérés ; quelques centaines d'arrestations * chaque soir débarrassaient la rue des plus turbulents ; des charges de cavalerie dispersaient les rassemblements. Le 11 juin était le jour fixé pour le banquet à vingt-cinq centimes; le fort de Vincennes avait été garni de troupes , les canons mis en batterie sur les plates-formes; tout le long des remparts, on avait dressé des tentes pour des soldats d'artil-
* La Presse de 1848, par J. Wallon, 1849. — C'est M. Thier» qui eut le premier les honneurs du pilori dans le journal de ce nom ; M.^Dupin vint ensuite, et le journal expira.
3 Notons dans le nombre Alphonse Raudin, de Nantua, candidat de la Commune de Paris aux élections du 23 avril, le même qui fut frappé à. mort, le 3 décembre 1851^ sur une barricade du faid>ourg Qaint- A.ntoine«
lerie qui y passèrent la nuit du 10 au II. Le 10 au soir, sept cent cinquante arrestations sur le boulevard. Mais le 1 1 , point de banquet ; les organisateurs (Deshayes , Thomassin, etc.) avaient été arrêtés; le banquet était remis au 25 juin ' .
VI. — Quant au prince Louis, inconnu, et, malgré sa triple élection , sans assiette dans Topinion , il n'avait que le renom douteux dont l'avaient investi les équipées de Strasbourg et de Boulogne. Héritier d'un nom populaire, la maladresse de ses amis pouvait n'en faire qu'un héros d'émeute; la Commission executive lui imposa le rôle d'homme dangereux et de prétendant. Frayeur réelle ou feinte , il semblait qu'au seul nom de Bonaparte la République allait disparaître dans une échaufFourée. Le bruit se répand qu'un régiment de la ligne a poussé à Troyes le cri de Vive Louis-Napoléon I Aussitôt, Cavaignac monte à la tribune et « voue à l'exécration publique quiconque portera une main sacrilège sur les libertés du pays » ; les représentants applaudissent à outrance , et se lèvent tous aux cris répétés de Vive la république! Ce coup de théâtre en préparait un autre.
Le 12 juin^ le palais de l'Assemblée et ses abords étaient environnés de troupes : Clément Thomas traversait à cheval les groupes qui encombraient la place de la Concorde et les faisait refouler dans la rue Royale et dans la rue de Rivoli. Cet appareil militaire annonçait une grande séance. En effet, la Commission devait demander à la fois un vote de confiance , enveloppé dans un modeste crédit de cent
^ La souscription avait produit 14 on 15,000 francs. Deshayes toulait appliquer cette somme à la candidature de Louis Bonaparte : ses amis s*y refusèrent. Il la déposa à la Banque de France. Ces fonds furent dissipes plus tard. GaieUe des tribunaux du 21 juillet 1850.
mille francs pour frais de sûreté générale, et un décret d^arrestation contre Louis Bonaparte.
Cette double mission revenait de droit à Lamartine : à rindigence des moyens ne fallait-il pas suppléer par les pompes de Féloquence? Cependant, le grand orateur allait se répétant et répondant à tout par Tépisode du drapeau rouge , lorsque , dans un intervalle de repos , un incident du dehors fr»umit à ce discours flottant la conclusion qu'il cherchait. Un coup de fusil avait été tiré sur la place de la Concorde aux côtés du général de la garde nationale, au milieu des cris de Vive VEmpereur! La renommée grossit les faits ; c'est sur le général lui-même qu'on a tiré , il est blessé : Lamartine rapporte ce bruit à la tribune. Avant la séance, le gouvernement avait envoyé l'ordre dans tous les départements d'arrêter le prince Louis : il s'agit d'obtenir de l'Assemblée le maintien des lois de bannissement. L'Assemblée hésite : un vote d'acclamation lui répugne, Lamartine n'insiste pas et continue son discours. L'Assemblée s'était animée, l'orateur s'anime avec elle : de la défense du gouvernement il passe à la sienne propre , et c'est alors que , rappelant ses entretiens avec Blanqui , Sobrier, Baspail , il s'écrie qu'il a conspiré avec eux a comme le paratonnerre conspire avec la foudre pour en dégager l'électricité » . Toute cette fin ne frit qu'un triomphe. Malgré de sourdes oppositions, l'éloquence l'emporta : le crédit fut voté. — Bestait la question Bonaparte.
Dès le lendemain, elle revint à l'ordre du jour. Au nom du septième bureau, M. Jules Favre concluait à l'admission du prince Louis comme représentant de la Charente-Inférieure. Au point de vue légal, la discussion du 2 juin avait ouvert les portes de la France à Louis Bonaparte; le ministre de la justice, M. Crémieux, avait déclaré toutes les lois de proscription virtuellement abrogées par la révolution du 24 février. Contre la prise en considération de la proposition d'abrogation, le gouvei"-
arment n'avait pas protesté^ et , tandis que les affiches du prince de Joinville disparaissaient aussitôt qu'apposées, celles de Louis Bonaparte s'étalaient tranquillement sur les murs ! au point de vue politique, a par la faute de la Commission executive, ce n'est plus un simple citoyen, ce n'est plus un prétendant, c'est un élu du peuple », la souveraineté nationale l'a relevé de son incapacité originelle. Aucun danger à l'admettre, grand danger à ne l'admettre pas. «Le citoyen Louis Bonaparte, repoussé par votre vote, sera rejeté dans sa qualité de prétendant, et il repassera la mer avec quelques centaines de mille de suffrages des électeurs qui, jusqu'à uq certain point, lui donneront une sorte de légitimité. » L'histoire s'étonne aujourd'hui de rencontrer le nom de M. Jules Favre à l'origine de la fortune politique du prince Louis-Napoléon Bonaparte. Il n'est pas besoin , pour expliquer cette anomalie, de rappeler que M. Jules Favre, défenseur d'Aladenize en 1840, avait pu conserver quelques relations avec la faction bonapartiste ' . Son rapport ne témoigne ni d'alliances ni de sympaithies politiques : Louis Bonaparte n'est pas son client, mais l'ennemi de la Commission executive ; c'est à elle que s'attaque l'orateur en défendant le prince : il n'y a ni entraînement de l'esprit ni souvenir du cœur, mais une manœuvre d'homme de parti.
Après plusieurs orateurs, M. Ledru-Bollin prit la parole. Il dédaigna et laissa de côté les attaques dirigées par M. Jules Favre soit contre la Commission, soit contre luimême, et abordant le fond même du débat : a Comment, s'écria-t-il, la loi n'existe pas! Et pourquoi donc ce projet présenté pour décider si cette loi serait ou non abrogée?... La loi existe par cela même que vous avez mis en question de savoir si elle serait suspendue, abrogée, ou, au con-
* Aladenize était un sous-lieutenant au 42% qui prit part à l'afEaire de Boulogne. Il fut condamné à la déportation.
traire, exécutée. (Très-bien, très-bien!) Et on vient dire : Vous violez la souveraineté du peuple ! J'avoue qu'il parait singulier à des hommes qui ont contribué à constituer, le 24 février, la souveraineté di* peuple , d'entendre soutenir aujourd'hui qu'ils veulent la violer. Entendons-nous bien ; si le principe était en question , il devrait prévaloir ; cela ne peut pas foire de difficulté. Mais, comment! vous reconnattriez que un, deux, trois départements constituent la souveraineté du peuple? (Très-bien! très-bien!
Réclamations.) La souveraineté du peuple existe dans
l'universalité, dans l'absolu. Autrement, Citoyens, remarquez-le bien , il peut convenir à un département surpris de nommer un prétendant qu'on vous indiquait tout à l'heure et que vous avez proscrit par une loi récente... Quel est celui d'entre vous qui viendrait soutenir qu'un département ainsi égaré et protestant pèse lui seul dans la balance autant que l'ensemble de la nation? (Mouvement prolongé.) Je le répète, en droit et en foit, quand la souveraineté du peuple qui est l'universalité, quand la souveraineté du peuple que vous représentez, puisque vous êtes constituants , a déclaré que la loi de 1832 existe encore, vous ne pouvez pas dire qu'on attente à la souveraineté d'un député du peuple, si la majorité de la nation... décide que le département s'est mépris, qu'il a cru à des conditions légales que le candidat n'avait pas ; ce qu'il faut respecter, c'est l'ensemble de la nation et non pas le vœu isolé d'un département. Voilà les principes. » (Très-bien ! très-bien ! Vive adhésion.)
L'orateur, ainsi soutenu par l'Assemblée et par la force des principes qu'il rétablissait, signale, comme d'autres l'avaient foit, la différence de situation des Bonaparte siégeant dans la Chambre de celui qui réside à l'étranger; les uns sans précédents et ayant d'ailleurs manifesté leur adhésion, l'autre, prétexte ou instrument de conspiration. Les faits enfin , peut-on les nier? Ces cris qui éclatent par-
tout : Vive Napoléon empereur! Tembauchage d'une nouvelle garde impériale; le vin versé à profusion au nom de Napoléon; Tattentat du 12 contre Clément Thomas; la fondation de trois journaux napoléoniens, ouvertement hostiles à la République et à la Commission, demandant la présidence immédiate de Louis Bonaparte , annonçant la participation de Paris et de la banlieue pour lui faire une entrée triomphale?
« Et vous croyez , continuait-il , qu'en présence de ces faits votre Commission executive , à peine de mourir sous une accusation d'incapacité ou d'imprudence, ne devait pas vous dire ceci : Une loi existe, la loi de 1832; nous, Commission executive, nous l'appliquerons; si vous. Assemblée nationale , vous pensez que ces faits ne soient pas assez graves, vous en déciderez autrement. Nous avons fait notre devoir, faites le vôtre. (Mouvement prolongé.) Je ne mets pas d'exagération dans les accusations contre Louis Bonaparte ; je ne viens pas vous dire d'une façon hyperbolique : la République est perdue, non. Non, nous savons comment elle a été conquise sur les barricades, nous savons comment nous la défendrions. [Applaudissements,) Non, non, la République n'est pas perdue; mais je demande à ceux que nous combattons s'ils veulent se rendre responsables d'une seule goutte de sang versée au nom de l'Empereur. Prévenir pour conjurer des malheurs probables, telle est notre pensée. » {Très-bien! trèsbien!)
Malgré l'éloquence et la fermeté politique de son langage, M. Ledru-Rollin n'obtint qu'un succès oratoire, et l'Assemblée, après une réplique de M. Jules Favre, vota l'admission pure et simple de Louis-Napoléon Bonaparte. M. Jules Favre eut à subir les éloges de V Organisation du travail, la feuille anarchique dont nous avons parlé plus haut, ainsi que des feuilles napoléoniennes; la Commission dut rétracter Tordre d'an^estation lancé la veille* La-
9M LITKE HriTIÊME.
■ftartir^, vrrem^nt Ller^ de cet échec , tooI^ donner sa démi^êkm, CepeoAatnt. à ^ancy, à 5iiDet, cian» le» Ck»rttfttikf le^ préfets araient à démentir la Doorelle d une re^laoratioQ hnpénale, et, d'antre part, le bâtiment des Me»4a|^ene^y i!f Sphinx, apportait le 17 juin de Marseille à Alj^y et le gooTemenr général £fti:iait afficher la dépê^ dbe tél^praphjfjœ uiirante : « La Commiàaion du pouroir exécutif, composée de MM. Arago , Gamier-Page», Marie, Lamartine , Ledm-Bollin , i'esi retirée ; cette Commission es>ft remplacée par one antre comnm.>ion de trois membres qoj sont : MM. Armand Marrast, Berger, Caraignac. » Le bonapartisme et le Xaiùmal, c'étaient là les deux ennemii» de la Commi^ion , et fls escomptaient déjà sa chute. Qoant an prince Louis, il écrivit deux lettres. Tune aux électeurs pour les remercier, l'autre au président de TAssemblée. La première était déjà placardée sur les murs de Paris y lorsque M. Senard donna lecture de la seconde : « Je partais pour me rendre à mon poste , quand j'apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs funestes. Je n'ai pas cherché rhonneur d'être représentant du peuple , parce que je savais les soupçons injurieux dont j'étais l'objet; je rechercherais encore moins le pouvoir. Si le peuple m imposait de» devoir i y je iaurais lei remplir., . * Ces derniers mots frappent l'Assemblée; Cavaignac se lève comme pour relever une injure personnelle : « Citoyens représentants , l'un des membres du Gouvernement provisoire vous a dit, il y a quelques jours, qu'une personne seule n'avait pas parlé. Ce silence vient d'être rompu. L'émotion qui m'agite ne me permet pas d'exprimer, comme je le désirerais, toute ma pensée. Mais ce que je remarque , c'est que dans cette pièce qui devient historique, le mot de République n'est pas prononcé '. (Mouvement d'indi-
* Le remerdment anx électenrs répondait à ce reproche : « Rai*
LA COMMISSION ËXËGUTIVE. 349
gnation. De toutes parts : Vive la République! Vive la République!) Je me borne à sig^naler cette pièce à T Assemblée nationale, à Tattention et au souvenir de la nation tout entière. » (Applaudissements. Vive la Repu* blique !)
Les vieux champions de la République se sentent atteints : « Je viens à mon tour au nom de la République , s*écrie M. Baune, protester contre la déclaration de guerre d'un prétendant. Nous ne craignons pas un 18 brumaire! » — Quelques voix : a Qu'il vienne ! qu'il essaye ! » MM. Antony Thouret, Glais-Bizoin , Raynal, s'exclament, s'indignent; en sa qualité de ministre, Flocon est plus calme : a Je ne comprends pas l'agitation de l'Assemblée en présence d'un individu , lorsqu'elle a montré tant de calme au 15 mai. • Pour M. Etienne Arago, «il s'agit du salut de la patrie, il s'agit du salut de tous». Le président, M. Senard, s'écrie d'un ton théâtral : « Écoutez donc, on menace votre président! » Il venait de recevoir un billet ainsi conçu : « Si vous ne lisez pas les remerctments aux électeurs, je vous déclare traître à la patrie. Signé : Auguste Blum, ancien élève de l'École polytechnique '. » — tt Qu'à l'instant même on le garde et on le retienne. Il saura ce que c'est qu'une menace au président de l'Assemblée nationale! 9 — « Mais il est fou, répliqua M. Corbon, c'est un aliéné, je le connais. » — De toutes parts : « Oui , oui , c'est un fou ! »
La séance se termina dans une grande confusion ; Calions-nous donc Cous autonr de Tautel de la patrie sous le drapeau de la République. » Il donnait aussi un sens plausible à la phrase incriminée : « Votre confiance m'impose des devoirs que je saurai remplir... je joindrai mes efforts à ceux de mes collègues, etc., etc. » Ainsi interprétée, la phrase de la lettre n*avait rien de séditieux. Mais Cavaignac n*avait entendu que la lettre et n'avait pas sous les yeux la circulaire aux électeurs.
' Blum était un des délégués du Luxemboui^ et Tun des plus énergiques partisans de M. Louis BInnc.
vaignac demandait de surseoir au lendemain; M. Jules Favre voulait qu'on renvoyât les deux lettres au ministre de la justice; M. Duclerc appuyait le sursis par ces paroles de commisération : « Pas de colère , Messieurs , je vous le demande, ce serait beaucoup trop d'honneur! » Clément Thomas réplique que le lendemain ce sera peut-être la bataille; mais M. Duclerc, plein de confiance: « Je vous demande de renvoyer à demain, et, quanta la bataille, soyez sûrs qu'elle ne s'engagera pas, et, si elle s'engage, soyez sûrs qu'elle ne sera pas dangereuse ! d Sur ce langage rassurant, l'Assemblée crie plusieurs fois : Vive la République l et se sépare.
Il n'y eut pas de bataille le lendemain , mais une nouvelle lettre du prince Louis Bonaparte, lettre écrite en toute hâte de Londres et confiée à im ami qui la remit au début de la séance au président de l'Assemblée. La voici : « Monsieur le président, j'étais fier d'avoir été élu représentant à Paris et dans trois autres départements; c'était à mes yeux une ample réparation pour trente années d'exil et six ans de captivité ; mais les soupçons injurieux qu'a fait nattre mon élection , mais les troubles dont elle a été le prétexte, mais l'hostilité du pouvoir exécutif m'imposent le devoir de refuser un honneur qu'on croit avoir été obtenu par l'intrigue. Je désire l'ordre et le maintien d'une république sage , grande , intelligente ; et puisque involontairement je favorise le désordre, je dépose, non sans de vi& regrets, ma démission entre vos mains. (Mouvement.) Bientôt, j'espère, le calme renattra et me permettra de rentrer en France comme le plus simple des citoyens « mais aussi comme un des plus dévoués au repos et à la prospérité de mon pays. Recevez, Monsieur le président ♦ l'assurance de mes sentiments distingués. Louis BoNA"* PARTE. » L'Assemblée, ou du moins les ardents républi-* cains de l'Assemblée , recevaient de cette lettre une leçon de modération, et, quant au prince, par l'à-propos de sa
LA COMMISSION EXECUTIVE. 35i
démission, il désavouait des troubles dont il était trop près de profiter pour n'en pas paraître le complice.
VII. — Cependant, la nouvelle direction n'avait apporté aucun changement à la situation des ateliers nationaux. Après douze jours de travail , le recensement avait établi la présence de cent cinq mille ouvriers au lieu de cent dix-sept mille, mais cette révision n'avait produit en réalité qu'une modification de chiffres , sans diminuer le inontant ni des salaires ni des frais généraux. Toutefois les admissions étaient suspendues ; les maires des départements recevaient l'invitation de ne délivrer de passe-ports pour Paris qu'aux ouvriers qui justifieraient de travaux qui les y appelassent. Il fut même pris quelques mesures de sévérité ; ainsi , deux brigades , l'une de menuisiers employés au Palais-Boyal , l'autre de terrassiers travaillant aux hou* levards extérieurs, entre les barrières d'Ivry et de la Gare, forent dissoutes, et une brigade fut rayée des contrôles.
M. Trélat rayonnait de satisfaction. L'Assemblée venait de voter la loi sur les attroupements : il monte à la tribune : tt Citoyens, s'écrie-t-il avec bonhomie, après ces sévérités nécessaires, j'ai une bonne communication à vous faire , j'ai de bonnes choses à vous dire des ateliers natio«naux. Ils sont transformés, il n'y règne plus d'agitation ^ on n'y entend plus de plaintes, plus de menaces... Les ouvriers, les bons ouvriers (ils sont nombreux!) vous demandent du travail. En voilà! » L'Assemblée applaudit à ces nouvelles qui l'étonnent , et M. Trélat montre des projets de travaux pour lesquels il demande l'urgence. Le 10 juin, ces divers travaux sont votés sans discussion, et M. Trélat recommence le panégyrique de son administration ; tout s'est amélioré et pacifié : « Déjà , dit-il , au lieu de ces plaintes , de ces murmures , de ces menaces qui se faisaient entendre dans les ateliers nationaux, on n'y voit
TOt LITKE HriTIÉHE.
phi« répjner que le cafane et rbnpaticiice de reptroàre le tiaTail. « Derrière ce spectacle laâéoraiit , fl ]aià.»k entre- Toir un pbn rorOérieux qd derait rémidre «Ton seul coup la question de» atelier» natSananx, ■lais fl se gardait bien de »*en expliquer. Poor les fonds dont fl arait besoin chaque joor, fl procédait par rirements de chapitres, âodant ainM la nécesMté de demander à FAssemblée des crédit» spéciaux et d'a}>order le fond des choses.
C^e^t k one »oa»-commis»ion composée de trois représentante, MM. de Falloox, Charles Beslay et JoDien ', que le comité da traTail arait remis le soin de snirre la question de» atelier» nationaux. Au nom de cette sons-commission, M. de Falloux inrita M. Trélat à rentrer dans la légalité, en formulant une demande de crédit. Le ministre dut sV résigner, et, le 14 juin, U demanda une allocation de trois millions. M. de Falloux en prit occasion pour rappeler Tarrestation arbitraire de M. Emile Thomas, les lenteurs du recensement, Tinertie administrative ou politique qui pesait sur la question et qui maintenait la classe ouvrière dan» une détresse factice , comme pour préparer le rachat des chemins de fer; car tel était le plan secret qu'on prétait à M. Trélat et qu'il aurait combiné avec M. Duclerc, à qui cette idée de rachat était, comme à M. Gamier-Pa- (jés, particulièrement chère, M. Trélat, forcé d'être plus modeste, convint qu'il y avait peu de chose de feit, mais que « les ateliers n'étaient plus un foyer d'agitation, etc. » Sur le fait d'Flmile Thomas, il reconnut qu'il avait agi M plus en médecin qu'en ministre w , réponse prétentieuse, car ce médecin politique avait violé les lois et n'avait rien guéri. M. de (^alloux concluait à ce que l'examen du pro-
1 M. de Frtlloux, par les œuvres de oharité qu^il dirigeait dans le Faubourg Saint-Antoine, et M. Gh. Beslay par ses relations de chef d'induitirie avec les ouvriers, se trouvaient naturellement désignés au choix de leurs coUt^gues. M. Jullien avait été ouvrier trois ans dans Timprimerio Marne ^ puis chauffeur mécanicien au chemin de fer de Tours.
jet de loi fût renvoyé non pas à la sous-commission , trop peu nombreuse pour supporter une aussi lourde responsabilitëy mais aux bureaux, qui nommeraient une commission spéciale. C'est ce qui fut décidé.
Le lendei^ain , à propos d'un débat sur la constitution . politique de T Algérie , Goudchaux , montant à la tribime , déclara qu'il venait non pas parler de T Algérie, mais des ateliers nationaux, et telle était l'angoisse dont, à ce seul mot, tous les cœurs étaient étreints, qu'en dépit de. l'ordre du jour et de quelques réclamations, Goudchaux put donner libre cours à ses sentiments. Sa hÀte de parler n'avait d'égale que, chez l'Assemblée, la hâte de l'entendre. «Il faut, dit-il, que les ateliers nationaux disparaissent , à Paris d'abord , en province aussi ; il ne faut pas qu'ils s'amoindrissent, entendez-le bien, il faut qiûils disparaissent, » Bien de plus précis et de moins timide , on le voit,*et commentées £aire disparaître? En laissant les ouvriers rentrer dans les ateliers particuliers qui les rappellent; en renvoyant ceux qui prennent le nom d'ouvriers et qui ne l'ont jamais été ; en donnant enfin à ceux que l'on devra garder, un travail sérieux, utile, « qui ne les démoralise pas... w ; toutes ces mesures, accompagnées de ménagements, d'égards pour des soufi&ances réelles, incontestables. « Les ateliers nationaux, continua-t-il , ont produit jusqu'à présent une chose dont nous n'avions pas d'exemple, je le dis, c'est-â-dire des ouvriers qui cessent
d'être honnêtes On est venu dire aux travailleurs : La
vieille société vous a traités injustement, vous avez en vous ce qu'il £aut pour obtenir justice; elle ne vous la donnera pas. Vous n'avez qu'une seule chose à £aire : croisez-vous les bras , ne retom*nez pas dans vos ateliers ; ces ateliers deviendront vides, nous les exproprierons pour cause d'utilité publique, nous vous .les donnerons, et, quant aux anciens' possesseurs , nous les payerons quand nous pourrons, w
Après avoir signalé ainsi les doctrines perverses , il déclarait que ce n^était pas au gouvernement à faire vivre les travailleurs, mais aux travailleurs à fiure vivre TÉtat; que la république était venue trop tôt, en ce sens que ses solutions sur la question du travail n'étaient pas prêtes ; que les membres du Gouvernement provisoire n'avaient pas de connaissances précises... Des discussions économiques s'étaient produites avant la révolution : « les uns avaient été désarçonnés , les autres n'y avaient pris aucune part. Ceux qui avaient été désarçonnés ont profité de ce que les autres n'avaient pas étudié la question pour reparaître et pour pouvoir reparaître de la manière la plus fatale, la plus fâcheuse au pays, et produire la situation dans laquelle nous sommes aujourd'hui , je veux parler du Luxembourg. »
Et le remède? L'Assemblée le demandait; l'orateur se flattait de l'avoir. Le remède , le voici : il faut assurer à l'ouvrier le crédit, la liberté d'association, l'instruction gratuite. Cela dit, Goudchaux descend de la tribune au milieu d'un désappointement général. A un mal présent et qui réclame une médication presque instantanée, opposer la lente efficacité d'institutions économiques encore à naître , c'était une conclusion qui répondait aussi mal aux nécessités du moment qu'aux engagements de l'orateur. A vrai dire , il fallait transposer son discours ; s'agissait-il de remèdes dont le temps et l'expérience seraient les meilleurs auxiliaires, on pouvait adopter comme éléments sérieux, dans la solution du problème, le crédit, la liberté d'association, l'instruction gratuite; s'agissait-il d'un remède immédiat et puissant , Goudchaux l'avait nommé dès le début et c'était le seul : la dissolution des ateliers nationaux. Pour l'avoir hardiment indiqué , Goudchaux s'était désigné lui-môme à la présidence de la commission que l'Assemblée avait à nommer.
Le 19 juin, M. de Falloux, que la nouvelle commission
avait maintenu rapporteur, lut son rapport à rAsseniblée. II en résultait que rallocation de trois millions demandée par M. Trélat était déjà dépensée, et que le décret du !29 mai , malgré les votes de travaux , malgré les lumières qu'avaient dû fournir, sur les diverses aptitudes des ouvriers embrigadés, les recensements opérés, l'un par M. Emile Thomas, l'autre par M. Lalanne, n'avait pas même reçu un commencement d'exécution ; il ne dissimulait pas la nécessité d'une solution rapide et définitive , en dépit de l'inertie de l'administration. Enfin , tout en accordant les trois millions demandés, le projet amendé par la commission proposait que chaque allocation nouvelle ne pût pas dépasser un million et que les pouvoirs de la commission fussent prorogés. Ainsi, le ministre était mis en demeure d'agir et exposé au contrôle éclairé d'une commission permanente.
M. Trélat crut avoir sous la main une vengeance immédiate. Aux lenteurs que lui reprochait la commission , il réplique qu'il n'avait pu embrigader les ouvriers qu'après avoir su positivement où les envoyer : « car enfin, ajoute-t-il, ces ouvriers sont nos frères, ce ne sont pas des malfaiteurs que nous avons à renvoyer, et ici, trop souvent, on parle des ouvriers des ateliers nationaux comme de malfaiteurs, » Protestation générale : « Jamais on n'a dit cela! j» — « Mais je ne peux avoir oublié ce que j'ai entendu il y a trois jours dans le sein de la commission ». M. de Falloux lui répondit : « Personne dans la commission , personne de cette Assemblée n'a pu prononcer le mot de malfaiteurs, parce que le sentiment qu'il exprime n'est dans le cœur et ne peut se trouver dans la bouche de personne. Personne ne vous reconnaît et ne vous abandonne le droit de vous porter ici le défenseur exclusif de l'humanité. Quant aux expressions échappées dans la commission, il y a un sentiment de convenance qui devait interdire une révélation partielle de ce qui s'y est prononcé ; mais
je n'invoque pas ce sentiment de convenance , il ne couvre personne d*entre nous , aucune de ilos impressions n*a pu être dissimulée, et si nous en avons ajourné la manifestation à cette tribune , c'est par ménagement et par prudence politiques. Si donc le sentiment de convenance que M. le ministre n'a pas respecté protégeait quelqu'un, c'était lui *. » Après -ce démenti, M. Trélat se rejeta sur les socialistes et sur M. Pierre Leroux, les accusant de tout le mal ; il fallait bien qu'il accusât quelqu'un , puisqu'il ne voulait pas s'accuser lui-même.
Le lendemain^ 20 juin, M. Victor Hugo, élu, lui aussi, du 4 juin , ouvrit la discussion par un discours où il appuyait la commission , déclarait qu'il fallait de la conciliation dans les paroles et de la fermeté dans les actes, et se prononçait contre les ateliers nationaux : discours honnête , mais où l'ambition du style déguisait mal le vide des idées et l'incertitude de l'homme politique. Sur un ton bien difféi*ent, Caussidière traita le même thème, proposant pour remède des primes à l'exportatioi;! , la colonisation algérienne, le défrichement des terres incultes en Corse, en Sologne, etc., le tout avec une verve un peu banale, mais qui soulevait les applaudissements. M. Trélat, invité à dévoiler son grand secret, déclama et ne dit rien ; son projet « était à l'étude, il subissait des phases, il n'était pas prêt » . MM. Goudchaux et de Falloux se bornèrent à expliquer chaque article du projet, et l'Assemblée vota le crédit.
A cette heure suprême , qu'étaient les paroles , les discours, les projets de loi? L'Assemblée, presque tout entière, voulait la dissolution des ateliers nationaux, et les
^ Cette discussion se renouvellera dans les derniers jours de TAssemblée constituante (mai 1849); M. de Montreuil dira à M. Trélat : « C*E8T vous qui êtes venu nous demander en grâce de vous débarrasser des ateliers nationaux* • — L# docteur Trélat est aujourd'hui membre du conseil municipal de la ville de Paris*
ateliers nationaux ne voulaient pas entendre parler de dissolution. Dans un placard portant pour titre : Les Travailleurs des Ateliers nationaux au citoyen Goudchaux, les délégués d'arit)ndissement écrivaient : « Loin d'être une mauvaise institution , les ateliers nationaux sont une création admirablement philanthropique, qui peut avoir les meilleurs résultats sous une administration sage et habile : c'est l'organisation qui leur a manqué. Il fiaut à l'industrie un réservoir pour l'alimenter et une pépinière pour lui fournir des ouvriers connus , de bons employés et de bons comptables. Il lui faut un déversoir pour recevoir ses blessés et ses invalides. L'État, qui a droit au dévouement
de tous, doit aussi assurer l'existence de tous Ouvriers
appelés à la construction de l'édifice social, organisez, instruisez, moralisez les ateUers nationaux; mais ne les détruisez pas. La République démocratique ne peut vouloir cet attentat Fratricide. »
Sommaire. — L'insurrection est née du droit au travail, — Arrêté rigoureux de la Commission executive ; protestations des ateliers nationaux, de C Organisation du travail; Pujol au Luxembourg. — Situation militaire dans les deux camps. — fâjuin, — Construction simultanée de barricades dans tous les quartiers; difficultés pour concentrer les troupes. — La garde nationale k la porte Saint-Denis et au faubourg Poissonnière. — Au Panthéon, M. Pinel-Grandcbamp et Arago. — Rarricades du Petit- Pont et de la rue Saint-Séverin : le commandant Francis Masson. — Partout les tentatives de conciliation sont repoussées. — Lamoricière au Cbâteau-d*Eau ; Cavaignac lui amène du renfort. — Rarricade du fauboui^ du Temple. — Les symptômes sinistres et les symptômes rassurants. — La nuit du général Cavaignac. — L'Assemblée nationale; M. de Falloux. — Rôle actif et effacé de la Commission executive; les accusations de trahison. — La réunion républicaine du Palais- Royal complote une fois de plus la cbute de la Commission. — H juin. — Séance de 1* Assemblée; le pouvoir exécutif confié au général Cavaignac; proclamation de rétat de siège ; démission de la Commission executive. -^ Les combats de la matinée : la caserne des Minimes et la place des Vosges. — Deux heures de trêve; proclamations ,de Cavaignac. — Reprise des hostilités. — L'hôtel de ville. — Rarricades du faubourg Poissonnière et du clos Saint-Lazare. — Sur la rive gauche, la place Manbert, la montagne Sainte-Geneviève; prise du Panthéon. — Le général Damesme. — Arrivée des gardes nationales des départements.
I. — Le Gouvernement provisoire avait en toujte occasion salué la souveraineté du peuple; il avait reconnu le droit au travail; il avait, dans les ateliers nationaux, organisé le désœuvrement et la grève. Le jour était venu oà
les ouvriers $e trouvaient acculés à la misère et le gouvernement à rimpuissance. A ce peuple engourdi par quatre mois d'oisiveté salariée , oser parler de travail et de devoir, quelle audace ou quel abtme d'illusion ! Le 25 février, le gouvernement était désarmé, à la merci d'un coup de main ; qui sait pourtant si , de même que , à force de courage, Lamartine avait écarté à tout jamais le drapeau rouge , il n'aurait pas sur le droit au travail remporté la même victoire? Si l'on regarde aux paroles, quelle fermeté! Mais un décret, rédigé par M. Louis Blanc, les dément aussitôt. Depuis quatre mois, le droit au travail était le ferment des passions, l'aliment des émeutes : il allait devenir le mot d'ordre de l'insurrection. Les ouvriers ne voulaient pas y renoncer, le gouvernement ne pouvait pas l'accorder; les uns et les autres n'aspiraient plus qu'à combattre.
Le 21 juin , par un arrêté qui renouvelait celui du 17 mai dont M. Emile Thomas avait refusé d'assumer sur lui l'exécution, la Commission executive ordonna le départ pour la province ou l'enrôlement militaire des ouvriers. Cet arrêté était accompagné {Moniteur du 22) d'un commentaire dérisoire : « Le public et les ouvriers euxmêmes verront avec plaisir que par cette mesure on commence enfin la solution de cette grave question. Les ateliers nationaux ont été une nécessité inévitable pour quelque temps. Maintenant, ils sont un véritable obstacle au rétablissement de l'industrie et du travail. Il importe donc , dans l'intérêt le plus pressant des ouvriers eux-mêmes, que les ateliers soient dissous, et nous sommes persuadés que les ouvriers le comprendont sans peine , grâce au bon sens et au patriotisme intelligent dont ils ont fait preuve si souvent. » Le même jour, le directeur des ateliers nationaux, M. Lalanne, leur communiquait la mesure prise par la Commission executive dans ce sec et impérieux ordre du jour : « Les chefs d'arrondissement sont invités
à envoyer chacun la cinquantième partie de leur effectif ce soir à trois heures au manège. Il s'agit des départs qui doivent avoir lieu aujourd'hui , demain et après-demain. Je parlerai moi-même aux hommes de bonne volonté qui se présenteront. Le gouvernement veut que ces départs aient lieu. Il faut que sa volonté soit exécutée aujourd'hui même, »
Le ressentiment des ateliers nationaux s'exprima avec violence, mais non sans logique, dans une adresse à TÂssemblée nationale : a Vous venez de prononcer, par la bouche d'un de vos vizirs^ un décret de proscription qui atteint vingt mille prolétaires, et vous joignez à la cruauté de l'exil l'insulte en leur jetant le pain du mendiant et une aumône de cinq firancs. Trélat, du National, est chargé de cet ordre inhumain, et, au moment où nous écrivons ces lignes, nous entendons la voix du peuple , voix qui brise tout dans sa colère , s'élever et protester contre cette barbarie. Estce bien ce même peuple que vous traitiez naguère de libérateur du genre humain? Est-ce bien lui dont vous étiez hier le vil courtisan?... Il y a trois mois, la langue était trop pauvre pour exprimer vos adulations, et aujourd'hui elle l'est encore trop pour rendre vos insultes... Pour les traiter ainsi , vous n'avez pas vu leurs barricades, ou, si vous les avez oubliées, je ne puis que vous appeler insensés! »
1j' Organisation du travail, dont le rédacteur en chef, Lacolonge , dirigera l'insurrection dans le faubourg Saint-^ Antoine , jette le cri de guerre : a II faut à la République des armes contre la République, et nous avons vu le pouvoir repoussé par le mépris de l'Assemblée décréter la guerre du peuple contre le peuple... Libres demain, ou demain dans les fers ! . . . Les vainqueurs de la royauté déchue,' ceux qui naguère vous ont forcés de proclamer la République , sauront vous contraindre encore à mettre ces théories à exécution... Pas d'aumônes, pas de charité à
3«î LIVRE NEUVIEME.
VOS maîtres ! Soavenez-vous que vou$n*étes que les commis du peuple , et , du moment que vous l'oublierez , il saura fiaire comme il a £ait à vos prédécesseurs, il vous chassera. . . Réfléchissez ! n'attendez pas qu'il soit chassé de son grabat et, qu'errant dans la rue, il vienne vous demander asile dans votre sanctuaire. Réfléchissez! » Jamais çuerre civile ne fut plus hardiment annoncée.
A l'heure où l'on affichait l'arrêté de la commission , un certain Pujol, membre du club Blanqui et signataire de l'adresse sur les massacres de Rouen, se présenta au Luxembourg avec quelques délégués. Introduit devant Marie, il rappela à l'ancien ministre des travaux publics, au fondateur des ateliers nationaux, les promesses dû Gouvernement provisoire , les illusions des ouvriers si cruellement trompées; il signala avec hauteur et amertume la dureté des mesures que prenait subitement la Commission executive. Marie supporta impatiemment ces re^ montrances , et aux menaces de résistance il répliqua : « Les ouvriers qui ne voudront pas se soumettre au décret seront rejïvoyés de Paris par la force, yt Quelques instants après, la Commission donna l'ordre, vainement sollicité par Carlier depuis trois semaines, d'arrêter avec Pujol cinquante-six délégués des ateliers natioqaux du XII* arrondissement. L'ordre arrivait trop tard : la préfecture de police n'avait pas les adresses; malgré le recensement, l'administration des ateliers nationaux ne les avait pas da- •vantage. A quoi d'ailleurs eussent servi ces arrestations? L'irritation était au comble et une rigueur de plus n'aurait pas changé les résolutions. Le 22 au soir, quatre mille ouvriers se rassemblèrent à la Bastille et parcoururent la ville avec des torches; après quelques discours prononcés sur la place du Panthéon , ils s'y donnèrent rendez-vous pour le lendemain 23 juin , à six heures du matin.
Avant d'aborder le récit de cette lutte sanglante, essayons d'indiquer les dispositions prises dans les deux camps , les
ressources des uns et des autres, ou, pour inieu:^ dire, leur situation militaire respective.
II. — La Société des Droits de l'homme formait Tétaimajor de rinsurrection ; les ateliers nationaux en composaient Tarmée ; les montagnards dissous , Tex-garde républicaine , les officiers de la garde nationale étaient les chefs de quartier. Dés avant le 15 mai, au Palais-Royal, dans le local occupé par le Club des clubs , on voyait une carte de Paris indiquant les endroits favorables aux barricades , signalant les maisons de coin dont il fallait louer les fenêtres, à moins qu'on ne s'en saisit par la force, les lignes à établir et à défendre : vieille étude des sociétés secrptes , dont la révolutipn de Février avait renouvelé l'à-propos. Les ateliers nationaux , embrigadés pour un travail dérisoire , se trouvaient Tétre naturellement pour le combat ; ie dernier recensement ordonné parle ministre, s'étant opéré par quartier, avait aidé encore au rapprochement des ouvriers entre eux : ils connaissaient leur entourage, savaient où se trouver, sur qui s'appuyer, et les relations de l'atelier étaient resserrées par celles de voisinage. Au point de vue militaire, cette organisation par quartier of&ait l'avantage de feire combattre les ouvriers là où les rues , les voies d'attaque et de retraite leur étaient familières , au milieu de leurs femmes et de leurs enfants , utiles auxiliaires acquis nécessairement à la cause.
La garde républicaine de Gaussidière et les Montagnards dissous après le 15 mai, presque tous anciens affiliés de la Société des Droits de l'homme, imprimaient à la défense une allure militaire ; dans certains quartiers, la garde nationale , enrôlée presque tout entière , fournissait des cadres et des armes. Qui ne sait d'ailleurs que, auxjours d'émeute, à l'entraînement du voisinage se joint le plus souvent la contrainte, et que, dans un quartier insurgé, c'est risque de
passer pour traître que d'être incertain ou de prétendre demeurer neutre? Quant aux officiers qui , comme au T^anthéon , aux faubourgs Saint-Marcel , Saint-Antoine et du Temple, se trouvaient à la tête de leurs compagnies, ouvriers pour la plupart, élus à ce titre par leurs camarades, vus aussi avec faveur par le Gouvernement provisoire qui croyait pouvoir compter sur eux bien plus que sur une garde bourgeoise , ils ne savaient résister ni aux injonctions de leurs électeurs devenus leurs soldats , ni au souvenir des promesses qu'ils avaient faites, a Que feriez-vous si l'Assemblée était réactionnaire? n Ils avaient répondu, il avait fallu qu'ils répondissent : a Nous marcherions contre elle » , et ils marchaient * .
A ces éléments parisiens se joignaient des recrues de province. Comment les voyages des délégués, les affiliations des clubs , la doctrine de l'insurrection prêchée sur tous l.es tons, n'auraient-ils pas produit quelque fruit? Le mot d'ordre avait été donné pour la Saint-Jean (24 juin) ; bien que le banquet fût ajourné , la date du 24 restait toujours fixée. A Lyon, à Marseille, à Cahors, à Agen, à Toulouse, à Saint-Étienne , à Miribel, à Cusset, à Toul, à Bar-le-Duc , à Port-Vendres , l'insurrection de Paris avait ses confidents avertis k l'avance. Quant à des auxiliaires, on en signalait à Beauvais, à Château-Thierry, à Compiègne, munis d'or et dé fusils ; à Péroane, du 25 mai au 23 juin , il était passé deux cents individus venant de Lille et ayant droit au secours de route ; Français pour la plupart, qui se faisaient passer pour Polonais en ajoutant à leur nom une terminaison polonaise. Dans le Cher, cinq cents ouvriers, destinés à des travaux de terrassement ouverts à Brisson , repartirent immédiatement pour Paris 4 la nouvelle de l'insurrection et se joignirent à d'autres ouvriers de la Motte-Beuvron * . Mais ces auxiliaires n'étaient
^ Procès Ghaadesaigues, Lécuyer, Bréa, etc.
3 Commission d'enquête , rapports des préfets et des Cours d^appel •
pas nombreux , et la plupart des insurgés furent , ou des Parisiens y ou des ouvriers qu'avaient appelés à Paris et qu'y retenaient les salaires faciles quoique médiocres des ateliers nationaux.
Voyons maintenant les forces que le Gouvernement opposait à rinsurrection.
•Depuis le 17 mai, jour de son arrivée à Paris et de son installation au ministère de la guerre, le général Gavaignac s'était préoccupé , sur Tordre de la Commission executive, de réunir à Paris ou dans la banlieue environ cinquante mille hommes de troupes. Les casernes étaient insuffisantes , la plupart occupées d'ailleurs par seize mille hommes de garde nationale mobile et par quelques armes spéciales. Il restait à peine vingt mille places pour loger trente mille hommes de ligne et de cavalerie , et la Commission ne voulait pas , sans une nécessité absolue , faire bivouaquer les troupes dans les rues et sur les places. Le ministre renvoya les bataillons de dépôt, les ateliers de confection , toutes les non-valeurs , pour ne conserver, à Paris ou dans les garnisons voisines (Orléans, Laon, Melun, Fontainebleau, Soissons et Versailles), que des bataillons et des escadrons de guerre. Enfin, un bataillon ne partait que le lendemain du jour où il était remplacé. Par ces soins minutieux et de chaque jour, le ministre de la guerre réussit à casemer vingt-neuf mille cinq cents hommes de ligne et de cavalerie, qui, avec seize mille hommes de garde mobile et deux mille cinq cents de garde républicaine , composaient un effectif de combat de quarante-huit mille hommes, auxquels pouvaient s'ajouter huit mille hommes détachés de l'armée des Alpes et placés en tête du chemin de fer de Bourges pour accourir au premier signal ' .
En outre de ces préparatifs matériels, le général Cavai-
1 A8:)emblée nationale; séance du 25 novembre 1848.
gnac, dans quelques conférences avec les généraux Bedeau et Lamoricière, avait concerté un plan de défense. Les souvenirs de juillet 1830, ceux plus récents et plus frappants encore de février, démontraient le danger de disperser les troupes ou de les laisser isolées dans leurs casernes. Sans relations régulières avec le quartier général, en présence de Témeute qui les enferme , les démoraliseet les désarme , les soldats perdent le bénéfice du nombre et de Fexpérience militaire. On sentait bien d'ailleurs que l'organisation des ateliers nationaux et la gravité des questions enjeu donneraient à la lutte qui se prépàiait des proportions tout autres que celles des émeutes antérieures. C'était une insurrection, s'étendant à tout Paris, qu'il s'agirait de combattre, et par les moyens ordinaires à la guerre, avec une prudence qui retarderait le succès, mais qui devait l'assurer. Les trois généraux tombèrent d'accord qu'il y avait deux points à couvrir : l'Assemblée d'abord , pour y protéger la représentation légale du pays et se ménager un vaste champ de concentration pour les troupes ; l'hôtel de ville ensuite , non-seulement pour ne pas laisser aux insurgés le prestige attaché à la possession d'un édifice qu'on regarde . à tort ou à raison , comme le palladium de la cité et le quartier général du pouvoir, mais aussi et surtout pour conserver au centre même de Paris une citadelle importante. Lamartine et M. Ledru- RoUin n'admettaient pas sans contestation le plan des généraux ; ils voulaient prévenir l'émeute par un grand déploiement de forces, et, en portant des troupes partout à la fois , la disperser à son début. Nous verrons si , avec un chiffre de troupes aussi limité et un champ de bataille aussi vaste , le plan des généraux n'était pas moins périlleux et plus sûr.
m. — Le vendredi, 23 juin, fidèles au rendez-vous fixé, plusieurs milliers d'ouvriers se trouvèrent, à six heures du matin, réunis sur la place du Panthéon. Le commissaire de police tenta de dissiper le rassemblement; mais il fut enveloppé et ne dut la vie qu'à une cantinière qu'il n'avait pas retenue la veille. Immédiatement, les barricades commencèrent sur la place du Panthéon, à l'entrée de la rue Soufflot, dans la rue Saint-Etienne du Mont, entre le Panthéon et les bâtiments en construction de la bibliothèque Sainte-Geneviève et dans la rue Saii^t-Jacques; les insurgés se dispersèrent pour répandre dans toutes les directions le signal du combat.
M. Theil , commandant du 2* bataillon de la 11* légion, se rendit aussitôt au Luxembourg; M. Recurt, qu'il y rencontra, le conduisit auprès d'Ârago, qui était encore couché et qui lisait les journaux. 11 lui demanda l'autorisation de faire battre le rappel et la générale; M. Arago y consentit, mais sans vouloir donner d'autorisation écrite. Le rappel battu , il ne vint que fort peu de gardes nationaux : le chef de bataillon en second, Renault, se trouva dans la rue Saint- Jacques avec quarante hommes ; les insurgés les enveloppèrent et voulaient les fusiller. 11 s'offrit en otage pour sauver la vie à ses hommes et se rendit auprès de M. Gamier-Pagès. Celui-ci lui demanda s'il était bien sûr de ce qu'il disait et lui tourna le dos; mais, comme il insistait et parlait des barricades qui s'élevaient de toutes parts : « Mais , Messieurs , des barricades , répliquait avec sans façon M. Gamier-Pagès, nous savons ce que c'est : des barricades existent, nous les ferons abattre. C'est la chose la plus facile ' . » Du reste , la Commission était, dans tous ses membres, décidée à agir vigoureusement, a Oui, disait Lamartine aux commandants de gardas nationales présents, il faut en finir; je ne demande pas
^ Commission tP enquête , t. I, p. 341. Déposition de M. Renault*
autre chose, et aujourd'hui j'irai, soyez-en sûrs, combattre, et, s'il le faut, mourir à vos côtés '. »
Les hostilités étaient commencées. Avant dix heures, la moitié de Paris était couverte de barricades ; on en voyait s'élever au Panthéon^ à la Pitié, au quartier Ménilmontant, faubourg Saint-Martin, rue Planche-Mibray, près de la tour Saint-Jacques, à Popincourt, à la porte Saint-Denis, au faubourg Poissonnière et à la Yillette. Cette simultanéité sur tous les points démontre à la fois , et l'entente qui régnait partout entre les insurgés , et la sagesse du plan de concentration qu'avait adopté Cavaignac. Il divisa ses troupes en trois corps; l'un, sous le commandement de Lamoricière , devait opérer à la porte Saint-Denis et sur les boulevards, rejeter les insurgés sur les faubourgs, les y poursuivre d'étape en étape et atteindre la Bastille; le second, sous les ordres du général Bedeau, avait son quartier général à l'hôtel de ville. Un ti^oisième, sous la direction du général Damesme, commandant de la garde mobile, agissait sur les hauteurs de la rive gauche. Le quartier général était à rAsseml>lée , où les quais, les Champs- Elysées, la place de la Concorde, l'Ecole militaire et l'hôtel des Invalides formaient un camp et le centre de la défense.
Chaque régiment, chaque bataillon avait l'ordre de quitter ses casernes au premier coup de tambour et de se rendre à son poste , faisant ainsi l'office de patrouilles et prouvant qu'ils ne restaient pas neutres. L'hôtel de ville devait être occupé par six bataillons de ligne et quatre de garde mobile ; Cavaignac associait ainsi la garde mobile à la ligne pour soutenir l'une par l'autre , mais en laissant à la ligne l'avantage du nombre. Dès dix heures et demie du matin , quatre bataillons de ligne sur six étaient parvenus
* Seue mois de commandement dans la garde nationale, par Tbeil , commandant du 2* bataillon de la ii< légion.
à rhôtel de ville, après avoir traverse un grand nombre de barricades ; pour les franchir plus vite , les officiers supérieurs avaient même abandonné leurs chevaux ; la garde mobile arriva presque en même temps. Des deux autres bataillons de ligne , Tun , venant dlvry , fut arrêté au pont d'Austerlitz par de nombreuses barricades; M. Edmond Adam , assisté d'un bataillon de gardes mobiles , le dégagea et le ramena à Thôtel de ville ' . Il en était de même pour la plupart des bataillons que le système de concentration appelait soit à FÂssemblée, soit aux postes qui leur avaient été fixés; quelques-uns même furent faits prisonniers par rinsurrection : tel fut le sort d'un bataillon de mobiles , caserne dans la rue Mouffetard.
Cependant le rappel, battu à neuf heures pour la garde nationale , avait été à onze heures suivi de la générale. Les quartiers populaires ne fournirent pas de gardes nationaux ; les uns étaient de gré ou de force dans l'insurrection; les autres, s'ils tentaient de se réunir, étaient menacés de mort. Ailleurs, ils teignaient de se mettre au service de l'ordre, mais à la première occasion ils passaient à l'insurrection, y portant leurs munitions] et leurs armes. La 12* légion (Panthéon) , partie de la 11* (Luxembourg), la 8* (feubourg Saint-Antoine), partie de la ^9* (Hôtel de ville, Cité, tie Saint-Louis, rue Saint-Antoine), étaient, chefs et soldats, avec les insurgés. Dans les autres quartiers , il en fut autrement : si le premier coup de tambour rencontra quelque hésitation , quelque lenteur, c'est que , fatigués d'alertes quotidiennes, les gardes nationaux répondaient par moins d'exactitude à des convocations aussi réitérées qu'inutiles. Mais l'on peut dire que le courage se rencontra dans la garde nationale au même degré que chez ses ennemis , et c'est elle qui la première , avant la troupe de ligne et avant la garde mobile, essuya le feu des insurgés et donna le signal de la résistance.
I Assemblée Dationale , 25 novembre 1848.
Les insurgés s'étaient portés d'abord en foule à la porte Saint-Denis , puis se dispersant par bandes dans toutes les rues avoisinantes , ils avaient ramené des voitures, des charrettes , soulevé des pavés et dressé une énorme barricade qui , de la rue Mazagran à la rue de Cléry, coupait la circulation du boulevard. Un détachement de la 5* légion, débouchant par la riie Saint-Martin , tenta vainement d'enlever la barricade; la 2* légion fut plus heureuse. Les insurgés , maîtres des fenêtres , tirèrent sur les gardes nationaux; ceux-ci répondirent. Parmi les insurgés, une jeune fille , tète nue et un drapeau à la main , franchit la barricade et s'avança par la rue de Cléry ; elle tomba frappée à mort; une autre qui lui succéda eut le même sort. Dans les rangs de la garde nationale (3* légion), up commerçant, nommé Leclerc, vit l'un de ses fils percé d'une balle à ses côtés ; il alla chercher son second fils , l'amena en face de la barricade et continua à combattre ' . Lamoricière arriva vers onze heures avec un bataillon de ligne et de l'artillerie, mais la barricade était prise.
A la même heure, un bataillon de la 1" légion se portait à l'attaque d'une barricade élevée faubourg Poissonnière, à la hauteur de la caserne de la Nouvelle-France. Dans ses rangs on voyait marcher comme simples soldats des officiers généraux que la Répubhque avait , par le décret du 16 avril, rayés du service actif : MM. Moline de Saint-Yon, Gourgaud, Rulhiéres, Adrien d'Astorg, de Castellane, de Bar, Rapatel, etc. Les insurgés, profitant de l'avantage des lieux, balayaient la rue de décharges rapides. Les gardes nationaux s'arrêtent, s'abritent à droite et à gauche dans l'angle des portes. Un seul d'entre eux restait au milieu de la chaussée , en habit noir, un fasïï de
1 Aui élections d'avril 1850, le parti de Tordre opposa M. Leclerc comme candidat à Eugène SUe; il réunit 106,000 voix; mais Eugène Siie fut élu. Georges Leclerc fut inhumé, le 7 août 1848, au cimetière Montmartre, dans un monument élevé par souscription.
L'INSURRECTION DE JQIN. 371
chasse passé en bandoulière. C'était le général Moline de Saint-Yon ; il allait de long en large , s'adressant tantôt à droite , tantôt à gauche , et disant avec bonhomie : « Nous ne sommes pas loin du but ; je crois que nous ferions bien de nous mettre en marche. » La barricade ne fut prise qu'après des pertes sensibles ; le général Lafontaine y fut tué; MM. Maxime Ducamp, Paul de Bémusat, Desmarest y furent blessés, et, la baiTÎcade emportée, il s'en trouvait une autre adossée à la grille de la barrière. Ces deux coups de main , dus à la garde nationale , prouvaient que dans certains quartiers on pouvait compter sur elle.
A l'autre extrémité de la ligne, au Panthéon , Gavaignac envoya M. Enchère, adjoint au maire du XI*, avec trois pelotons de la 11* légion, trois pelotons de ligne et un escadron de dragons. Il était onze heures. M. Enchère enlève sans difficulté la barricade construite devant la mairie et se présente à celle de la rue des Sept-Voies. Il y rencontre un ancien chef de bataillon , Dupont, professeur au lycée Corneille, qui invite les troupes à se retirer. Le maire lui» même, le docteur Pinel-Granchamp , qui, entré en fonctions le 16 mai , avait donné des gages sérieux à l'ordre en expulsant de sa mairie les employés nommés par Earbès et en supprimant de sa propre autorité le club de la Société des Droits de C homme qui tenait ses séances à la chapelle Saint- Jean de Eeauvais, le maire crie aux troupes : a Retirez-vous; aujourd'hui vous pouvez avoir la victoire si vous employez la violence, mais demain le gouvernement peut être renversé. » A ce singuher langage, les gardes nationaux et la troupe se retirent. Arago est informé du fait , il envoie un commissaire de police avec trois cents gardes nationaux et le colonel Laugier, son neveu. Aux sommations légales, Pinel monte sur la barricade, et, s'emparant du drapeau qu'on vient d'y planter : « Il faut, dit-il à haute voix, conserver la barricade comme un signal de
protestation; les frères ne tireront pas sur les frères. » Le
commissaire de police proteste contre ces paroles; Pinel lui répond qu'il est maire et qu'il a le droit dans son arrondissement de donner des ordres. Et se tournant vers les insurgés : « Conservez vos barricades pour soutenir vos droits, mais n'en faites pas d'autres» , et il leur distribue des poignées de main,
La colonne conduite par Buchère étant retournée au Luxembourg , Ârago se mit à sa tête , aux acclamations de la foule. Pinel, revêtu de son écharpe, le conjura de s'arrêter et d'aller parler aux insurgés. Mais que dire à des gens qui réclament la mise en libeitté de Barbés et de Blanqui, et la dissolution de l'Assemblée? Le maire persistait à demander le maintien des barricades et la retraite des troupes; avec les insurgés, il parlementait sans plus de succès. Arago revint en tête de la colonne, fit foire les sommations et battre la charge. La barricade fut franchie sans coup férir. Un enfont dirigea contre Arago le canon d'une carabine qu'une main vigilante réussit à détourner. De là, il descendit la rue Saint-Jacques jusqu'à la rue des Mathurins, où une barricade arrêtait les troupes. «Je l'ai entendu, raconte un témoin oculaire, la voix pleine d'émotion et les yeux baignés de larmes, ordonner le feu en recommandant au nom du Ciel de tirer au pied de la bar~ ricade. Il était admirable de sang-froid, de patience, de fermeté, de compassion et de désespoir '. »
Tandis que les pentes de la rue SaintJacques devenaient accessibles à l'armée , toute la partie inférieure du quartier entre le petit pont Notre-Dame et le pont Saint- Michel appartenait à l'insurrection. Il s'agissait pour le général Bedeau de remonter la rue Saint-Jacques et d'opérer de manière à rejoindre le Panthéon. Dans ce quartier, les barricades pullulaient: rue Saint-Jacques, tous les dix pas,
1 Procès de Piuel-Grandchamp. Il fut condamné à un an de prison (septembre 1848). — Theil, Op. ciu
à chaque débouché clés rues latérales, à Tentrée de la rue de la Harpe (rue de la Vieille- Bouderie) , sur la place Saint-André des Arcs; dans toutes les ruelles depuis le pont Saint-Michel jusqu'à la hauteur de la rue Racine.
L'une des plus fortes barricades s'élevait devant le Petit- Pont, à l'entrée de la rue Saint Jacques. L'ex-garde républicaine, licenciée après le 15 mai, y comptait cent cinquante hommes commandés par un nommé Dietrich , leur ancien capitaine, qui avait &it les campagnes d'Afrique sous les ordres de Cavaignac, de Lamoricière, de Bedeau, de Damesme, les mêmes qu'il combattait aujourd'hui. Lorsque la troupe s'avança , Dietrich , soi*tant de la barricade en parlementaire , invita l'officier à faire retirer ses soldats : sinon, qu'on tirerait. — « Et au nom de qui vous présentez-vous pour parlementer? — Au nom de la garde républicaine, répliqua Dietrich; nous sommes ici par les ordres de notre colonel ; nous avons pour consigne de ne laisser approcher personne de la barricade. — Eh bien ! répliqua l'officier, qui commandait précisément une compagnie de la garde républicaine réorganisée, si vous êtes de la garde républicaine, nous allons marcher avec vous. — Ne venez pas, dit Dietrich, on tirerait sur vous *. C'est ce qui eut lieu; la défense de la barricade fut acharnée ; Bedeau fit pointer le canon contre les maisons de coin et particulièrement contre le magasin des Deux-Pierrots, d'où les insurgés, postés aux fenêtres et sur les toits, faisaient un feu meurtrier. Dietrich fut pris avec cent cinquante gardes républicains et cinq cents insurgés, qui furent conduits à la préfecture de police. Le général Bedeau , blessé pendant l'attaque , dut se retirer. Le représentant Bixio, en accompagnant les troupes qui remontaient la rue Saint- Jacques , fut blessé quelques instants après,
^ Procès de Dietrich, 20 septemhre 1848. Condamné à cinq ans de détention. Déposition de M. Pagnier, capitaine au 2i« de li^e.
374 LIVBE NEUVIEME.
au coin de la rue des Noyers. La rue Saint- Jacques était libre depuis la rue Soufflot jusqu'au quai.
Il n'en était pas encore de même dans le massif compris entre la rue Saint-Jacques et la rue de la Harpe. La 11* légion hésitait à engager le feu ; un imprimeur lithographe noinmé Conda , capitaine en second , fut envoyé en parlementaire ; les insurgés Tarrétèrent et le firent mettre à genoux pour le fusiller. Néanmoins une femme intervint et il réussit à se sauver le lendemain ' . Cependant le chef de bataillon , Francis Masson , s'avance vers la barricade de la rue de la Vieille-Bouclerie ; les gardes nationaux avaient l'arme au bras. « Que voulez-vous? dit Masson; le suffrage universel? vous l'avez! — Vous voulez tirer sur nous? répond l'un des insurgés. — Non, la garde nationale ne tirera pas la première , répondirent à 'la fois tous les gardes nationaux. » Ils retournent au marché de la Vallée pour prendre du renfort; une compagnie d'infenterie de ligne venant du Petit-Pont se joignit aux gardes nationaux. Masson précéda encore ses hommes : « Voulez-vous de l'or, de l'argent pour donner du pain à vos femmes , à vos enfants? Tenez, en voilà, n Alors une voix, partant de la barricade , lui dit impérativement : a Retirez-vous ! — Ne tirez pas, mes amis, je vous en prie, s*écriait Masson ; ne commencez pas la gueire civile ! » Mais Fun des insurgés croisa la baïonnette, une fusiUade s'ensuivit, et le commandant tomba, frappé à mort, a O le brigand, disait Boulland , l'un des insurgés , il l'a bien mérité » ; et plus tard à l'audience , il disputait à ses coaccusés l'honneur d'avoir commis cet assassinat. La barricade fut prise à trois heures. Elle était commandée par Jacquot et Leroy, l'un chef d'escouade , l'autre brigadier aux ateliers nationaux*. (AflËaire Masson, 30 septembre 1848.)
1 Conda, cité par erreur devant un conseil de guerre, fut acquitté. ' Masuon était avoué : la Chambre des avoués lui a érigé un buste dans la salle de ses séances.
Lamoricière , chargé d'opérer dans les faubourgs du nord et dans les quartiers du centre, n'avait réussi qu'à occuper les boulevards jusqu'au Château d'Eau; les colonnes légères qu'il lançait dans les faubourgs emportaient les barricades , mais ne pouvaient pas les défendre contre les retours de l'insurrection. Il envoyait aide de camp sur aide de camp pour demander des renforts. Vers cinq heures, le général Cavaignac partit de l'Assemblée avec sept bataillons; en tête des troupes et avec Cavaignac, se trouvaient MM. de Lamartine, Dùclerc, de Tréveneuc et le prince Pierre Bonaparte. Ceux-ci prirent lès devants et gagnèrent le faubourg du Temple. Lamartine franchissait les barricades , interpellait les insurgés, essayait sur eux l'effet de cette éloquence qui en d'autres jours avait remporté tant de victoires. Vains efforts! l'esprit de révolte était plus fort que l'esprit de conciliation et de paix. Lamartine revint sur ses pas , les balles pleuvaient autour de lui : la politique d'éloquence échouait devant les barricades.
Cavaignac arriva bientôt devant une barricade formidable qui s'élevait à la rencontre du faubourg du Temple et de la rue Saint- Maur. Là, comme au Petit- Pont, se trouvaient des soldats de la garde républicaine licenciée ; le club dit des Montagnards, qui se tenait à Belleville, fournissait environ quatorze cents hommes , officiers ou] soldats de la garde nationale du quartier. Enfin , parmi les combattants, il y avait un groupe de femmes, reconnaissant pour chef une certaine veuve Henry, furieuse mégère de soixanteseize ans '. Un détachement de la garde républicaine,
* Procès de Lécuyer, veuve Henry, etc., 26 octobre 1848. •« A la tête d*une bande d'insurgés , elle s'était précipitée dans la mairie de Belleville, réclamant des armesi, des cartouches; elle se jeta sur un sieur Lhomme, épicier, et le saisit à la gorge en disant qu'il fallait l'étrangler. » — «La veuve Henry était à la tête d'un certain nombre de femmes insurgées; elle criait en nous montrant, nous qui avions démoli les barricades : • Les voilà, ces brigands qui ont défait la barricade : « tuez-les! Si j'avais mon couteau, je leur f..... dans le ventre. • (Déposition de Lecomte, boucher.)
commandant Lebris, s'était déjà présenté devant la barricade avec plusieurs compagnies de la 1'* légion; mais on n'avait pas de munitions et la mairie du Y* arrondissement eiï refusa. Vers six heures, les généraux Foucher et François arrivèrent avec un nombreux renfort d'infanterie , des munitions furent distribuées et l'attaque commença. Battue par le canon , attaquée à la baïonnette , la barricade résistait toujours. Cavaignac lança tour à tour plusieurs compagnies, que les insurgés décimaient presque à bout portant; il tenta vainement de tourner la position. Seul, à cheval, au milieu de la chaussée, il voyait toutes les tentatives échouer contre l'incroyable acharnement des insurgés. Il fit redemander au général Lamoricière les bataillons qu'il lui avait amenés, et, devant ce surcroftde forces, la résistance fut vaincue. Mais ce n'était qu'une barricade prise, et le faubourg était en armes.
Cavaignac quitta le champ de bataille vers neuf heures, étonné et, comme Lamoricière, irrité d'une résistance si énergique , inquiet aussi moins sur le résultat définitif que sur le prix auquel il faudrait l'acheter. Dans cette journée (où l'on prétendit plus tard que le combat n'avait pas été sérieusement engagé), l'armée seule comptait cent quatrevingt quinze morts. Clément Thomas , Bedeau , Bixio , Domès ', étaient blessés. L'insurrection avait à peine reculé de quelques pas. La rue Saint-Jacques avait été dégagée vers cinq heures ; mais comme le nombre des troupes ne suffisait pas pour garder les barricades , elles se relevaient dans l'ombre. L'hôtel de ville, libre sur la façade principale , voyait sur celle de l'est les insurgés se rapprocher ; les faubourgs n'avaient que commencé la défense et n'étaient pas entamés.
Sur tous les points, dans ce premier jour, des tentatives de conciliation avaient précédé le combat. Au
1 Dornès mourul le 20 juillet suivant.
L'INSURRECTION DE JUIN. a7T
Panthéon, Arago; rue de la Haq)e, Francis Masson; au Petit-Pont, le colonel de Vemon, commandant la garde républicaine; rue Planche-Mibray , le commandant Baillemont; rue Culture-Sainte-Catherine» Clément Thomas; Lamartine au faubourg du Temple; Domès dans le faubourg Saint-Martin ; et tant d'autres qui , au péril de leur vie , voulaient arrêter cette lutte fratricide ! La bataille ne s'engageait qu'après ces préliminaires; partout, les insurgés restèrent inflexibles. L'un d'eux vint en parlementaire auprès du général Bedeau ; il demandait la dissolution de l'Assemblée et du pouvoir exécutif, et le rétablissement des ateliers nationaux. Et cette demande , il la faisait avec confiance et sur le ton d'un homme qui se croyait en me* sure de l'imposer.
Cependant , en dépit des symptômes sinistres , la situation était, le 23 juin au soir, moralement plus rassurante que le matin. Les troupes n'étaient pas plus nombreuses , mais elles avaient combattu; la désertion ne les avait pas énervées; elles avaient affronté l'ennemi, sans se laisser prendre aux pièges vulgaires des insurrections précédentes. La garde nationale, lente d'abord à se réunir, s'était peu à peu accrue en nombre ; mais , dès le début de la journée , elle avait donné avec élan , seule et sans le concours de l'armée. La garde républicaine , qui inspirait tant de craintes, n'avait hésité nulle part; la garde mqbile ne comptait qu'un chiffre insignifiant de déserteurs ; elle s'était battue partout avec une décision et une fougue qui préludaient aux scènes héroïques des jours suivants. N'étaitce donc rien que la certitude , désormais acquise , qu'on pouvait compter sur toutes les troupes; que l'armée, si mince en nombre , serait appuyée presque partout par la garde nationale , et qu'aucun exemple d'infidéUté au drapeau ne viendrait amener dans les cœurs le découragement, la trahison et la fuite?
Le combat cessa avec la nuit : Cavaignac voulait non-
seulement éviter Thorreur, Tincertitude et l'inefficacité des combats de nuit, mais ménager ses troupes dans la perspective d'une lutte prolongée. Il les faisait donc reposer et manger. De plus, les munitions étaient sur le point de manquer; un approvisionnement de trois cent mille cartouches avait été presque épuisé dans là journée. A neuf heures du soir, il fit partir le colonel de Marlimprey pour Vincennes avec plusieurs bataillons; le convoi devait suivre non pas le chemin direct, obstrué par les barricades et occupé par l'insurrectioti , mais s'acheminer par Clichy, Saint-Ouen, Pantin, Montreuil, se tenir le plus possible hors de vue , éviter tout combat et revenir par la même route et avec les mêmes précautions. Cette expédition prit la nuit tout entière, et le convoi ne revint que le 24, à dix heures du matin.
Quant au général Cavaignac , il passa la nuit en visites aux différents quartiers. A peine rentré à la présidence (vers neuf heures) , il ne prit que le temps d'expédier quelques ordres et repartit aussitôt pour l'hôtel de ville. Il y trouva le général Bedeau blessé et qui ne pouvait continuer de commander. Le général Duvivier, ancien commandant de la garde mobile, fut désigné pour remplacer Bedeau. Cavaignac rentra une fois encore à la présidence, puis repartit vers minuit avec un faible état-major; il se rendait à l'École de médecine pour y voir le général Darmesme. Celui-ci était assis sur un banc au coin de l'École: Cavaignac s'assit auprès de lui et recueillit le récit de la journée ; les engagements de la rue des Mathurins , de la rue du Four, de la rue des Noyers; Damesme était surtout préoccupé du Panthéon , des barricades de la rue des Sept-Voies , de la place Saint-Étienne du Mont et de tout ce pâté de rues entre Saint-Étienne du Mont, la place Maubert , la place Cambrai et la rue Saint Jacques : « Mon cher enfant, lui dit Cavaignac avec une touchante familiarité de camarade , au petit jour je vous enverrai des
forces et de rartillerie. Nous délogerons à tout prix ces gaillards-là , dussions-nous Ëaire sauter avec des pétards et la bibliothèque et Téglise. Peut-être yiendrai-je moimême, cela dépendra de Tétatdes autres quartiers ' »
Sur ces paroles, Cavaignac reprit le chemin de la présidence, où il resta jusqu'à cinq heures du matin. C'est ainsi qu'il passa cette nuit,, qu'on l'accusait plus tard d^avoir consacrée au sommeil.
IV. — Au milieu de ces événements purement militaires, l'Assemblée nationale et la Commission executive ne pouvaient jouer qu'un rôle secondaire et effacé.
L^Assemblée s'était réunie à une heure ,. sous le poids d'une angoisse qu'augmentaient l'élpignement du champ de bataille et l'absence de nouvelles. Caussidière , Baune demandaient : « Où est la Commission? que fait-elle ?» et voulaient que les représentants allassent aux barricades pour tenter la conciliation ; le général Le Breton faisait la même motion , afin qu'il fût constant aux yeux de la garde nationale et de l'armée que l'Assemblée entendait partager leurs périls et défendre la même cause. Flocon , seul ministre* présent, imputait solennellement l'insurrection à « l'or des prétendants et de l'étranger, qui aspiraient à renverser la République et à rétablir le despotisme » . A la même heure, Armand Marrast, dans une lettre aux maires : « Les ennemis de la République prennent tous les masques ; ils exploitent tous les malheurs , toutes les difficultés produites par les événements. Des agents étrangers se joignent à eux , les excitent et les payent. Ce n'est pas seulement la guerre civile qu'ils voudraient allumer parmi nous, c'est le pillage, la désorganisation sociale, c'est la ruine de la France qu'ils préparent, et l'on devine
> TuEiL, Op, cit.
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dans quel but. » L'or de TétraDger et des prétendants, quelle dérision ! C'était la solde des ateliers nationaux qui payait Tinsurrection.
L'Assemblée avait arrêté en principe la dissolution des ateliers nationaux; il restait à en déterminer les conditions. La commission chargée de ce soin ' avait continué paisiblement ses délibérations au milieu des troubles précurseurs de la bataille; la bataille engagée, £allait-il s'arrêter et en attendre l'issue? La majorité de la commission ne le pensa pas. Le 23 juin, à deux heures et demie, l'insurrection occupait une moitié de Paris et tenait l'autre en échec ; n'y avait-il pas dignité et courage à lui déclarer à cette heure que tous les pouvoirs publics étaient d'accord à prononcer la dissolution des ateliers nationaux, et que l'incertitude du résultat n'aflaiblirait point la fermeté des décisions? Si le projet n'était rapporté qu'après la défaite, la dissolution ne devenait plus que le prix de la victoire, qu'un châtiment brutal, au lieu d'emprunter sa force morale à des motifs supérieurs d'ordre politique et d'économie industrielle. On ne risquait pas d'ailleurs d'ajouter à l'irritation des insurgés par une mesure inattendue et rigoureuse : cette mesure, la Commission executive l'avait prise spontanément dès le 21 juin, les insurgés la connaissaient, et celle que pouvait prendre l'Assemblée, ils ne la connaîtraient qu'après le combat !
Encouragé par les uns, combattu par les autres, M. de Falloux se lève : « La majorité de la commission des ateliers nationaux, dit-il, m'a chargé expressément de vous présenter à cette heure la décision que vous attendez d'elle. » Le rapport concluait à la dissolution des ateliers nationaux dans les trois jours de la promulgation du décret; à une
^ Cette commission était ainsi composée : Goudc^aux, président; M. de Falloux, rapporteur; MM. Pougeard, de Montreuil, Corne, Delisle, Dupont (de Bussac), Dezeimeris, Buffet, Henrieu, Germonnière, Luneau, Ch, Dupin, Gloxin et Aylies.
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allocation de trois millions pour indemnité et secours à domicile ; à la continuation pendant trois mois de Tallocation accordée aux brigadiers et employés de tous grades qui n'auraient pas reçu d'autre emploi ; à un prêt de cinq millions au sous-comptoir des entrepreneurs pour favoriser la reprise des travaux ; il annonçait enfin qu'un crédit de trois millions serait affecté à l'encouragement des associations ouvrières. Ce projet avait un caractère de modération qui manquait absolument à l'arrêté de la Commission executive , et c'est à ces conclusions , comme on le verra plus loin, que devait, après l'insurrection , se rallier le général Cavaignac.
La Commission executive avait partagé les rôles : Arago restait au Luxembourg , mais non pas inactif, nous l'avons vu; MM. Gamier-Pagès et Marie se rendaient dans les mairies et à l' état-major de la garde nationale pour y presser la convocation des gardes nationaux et leur montrer que la Commission executive était décidée à en finir avec l'émeute. Lamartine allait aux barricades. Quant à M. Ledru-Rollin , ses antécédents , ses relations avec le Luxembourg, les souvenirs du 16 avril, les défiances qu'il avait excitées au 15 mai, l'obligeaient, sous peine de se rendre suspedt, à se tenir éloigné des quartiers insurgés : il resta à l'hôtel de la présidence.
La Commission supposait encore que l'insurrection se terminerait avec la journée : au désir que manifestaient certains représentants , et, entre autres, M. Bonjean, de se rendre aux barricades , Lamartine répondait en priant l'Assemblée « de rester à son poste et de se réserver pour le lendemain s'il était nécessaire. » M. Garnier-Pagès attestait que la Commission était prête à faire son devoir, tout son devoir. « On me demande, ajoutait-il, quelles mesures nous allons prendre. Nous allons marcher là où l'on fait les barricades, pour les détruire nous-mêmes à tînstant, » Dans la soirée , il remonte à la tribune , il pro-
teste que le lendemain tout sera fini , et , comme on lui demandait encore quelles étaient ces mesures souveraines qui devaient mettre une fin si prompte à Tinsurrection : « Ces mesures, dit-il , c^est le canon. »
Malgré ce zèle , malgré ces discours pleins de promesses et bien que , en réalité , les actes des membres de la Commission répondissent à leur langage , leur pouvoir semblait s'évanouir. Leur incurie passée ne donnait pour le présent que de feibles gages de sécurité; les injustes soupçons des gardes nationaux les poursuivaient jusqu'au sein d'une activité et d'une loyauté incontestables. La présidence était assiégée par des maires , des adjoints , des aides de camp volontaires, des importants venant solliciter des secours. Obstinément attaché au système de concentration qu'il avait fait adopter en conseil, Cavaignac restait sourd à toutes ces demandes; il avait d'ailleurs peu de troupes; la garde nationale, la garde républicaine et la garde mobile n'avaient pas encore fait leurs preuves d'initiative et de fermeté au feu; et comment, sans imprudence, dégarnir les abords de l'Assemblée et la laisser exposée à un coup de main? Mais à ces interpellations de quartiers en détresse, qui est-ce qui répondait? Le plus souvent c'était, en l'absence de Cavaignac, M. Ledru-Rollin. Il se voyait des bataillons sous la main et il lui était interdit d'en disposer! Les solliciteurs de secours n'hésitaient pas à l'accuser de trahison ainsi que les autres membres de la Commission, et, à cette heure même, c'était lui pourtant qui prenait l'initiative d'expédier aux préfets l'ordre de* diriger immédiatement sur Paris les gardes nationales : pouvait-on désavouer plus expressément l'insurrection ?
Néanmoins, ces accusations banales, colportées par les badauds , recueillies avec soin par des ennemis attentifs , étaient transformées en un cri public de défiance. « Que faisait la Commission executive? Que pouvait-elle faire désormais? L'œuvre était toute militaire ; il appartenait à
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un soldat de Fembrasser tout entière. Était-il possible que, dans le péril public , ses conceptions fussent discutées , ses plans entravés , sa liberté d'action contestée? C'était peu de rassembler dans ses mains tous les pouvoirs militaires , ainsi que Tavait voulu spontanément la Commission executive, si la Commission ne profitait de ce dessaisissement partiel pour donner une démission trop attendue. » On aurait pu répondre que la Commission n'entravait rien ; qu'elle laissait à son subordonné toute son initiative ; que dans une mesure nécessairement modeste elle se dévouait au salut public ; que la chute de la Commission ne donnerait à Cavaignac ni un pouvoir de plus ni une autorité plus grande. Mais l'opinion publique semblait avoir prononcé déjà par la bouche de ses empressés interprètes , et telle avait été l'impopularité de la Commission dans sa courte période d'action , que le jour où elle commençait à bien mériter de la France était celui-là même où la France la laissait tomber et périr.
Le choix de son successeur n'était pas douteux. La concentration de l'autorité militaire entre les mains <iu général Cavaignac lui conférait en réalité tous les pouvoirs. Le moment était venu de couronner les ambitions du NationaL M. Ém. de Girardin, avec la clairvoyance de la haine/avait aperçu et signalé la manœuvre ; il écrivait dans la Presse le 22 juin : « Court dialogue. Il faut que cela aille plus mal encore. — Pourquoi donc? — Parce que nous n'avons plus qu'un moyen de garder le pouvoir qui nous échappe. — Quel moyen?' — C'est de rendre nécessaire la dictature du général Cavaignac. — Mais c'est un caractère indécis, un esprit faible. — Qu'importe? On ne le sait pas, et cette faiblesse a pour correctif soixante mille hommes de troupes à Paris ou dans les environs. Nous n'attendons plus que la circonstance : elle ne se fera pas attendre. »
La réunion républicaine du Palais-Royal prit, comme d'ordinaire, l'initiative. Dans la nuit du 23 au 24 juin, elle
dépécha M. Martin (de Strasbourg) à la Commission executive 6t M. Landrin au général Cavaignac; le premier pressait les membres de la Commission de donner spontanément leur démission ; le second venait offrir au général de prendre leur place. La Commission refusa de se retirer; c^était rheure du péril : Thonneur exigeait qu'elle demeurât au pouvoir, sauf à le résigner après le combat. Le général déclarait qu'il ne recevrait pas de propositions dont la Commission n'eût pas été d'abord informée. Pour vaincre les refus de la Commission et les scrupules du général , on résolut de s'adresser directement à l'Assemblée. C'était d'ailleurs la seule voie régulière de procéder.
L'Assemblée rentra en séance, le 24, à huit heures et demie du matin. M. Senard retraça dans un langage confus la situation militaire ; tantôt il montrait la lutte s' étendant et menaçant d'être plus terrible ; tantôt , animé de confiance, il indiquait qu'elle était près d'être réprimée. Il proposa un décret d'adoption, au nom de la République , des enfants et des veuves des citoyens qui avaient déjà succombé ou qui succomberaient « pour la défense de l'ordre , de la liberté et des institutions républicaines » . L'Assemblée applaudit et vota le décret à l'unanimité. La séance fut suspendue à neuf heures.
C'est à ce moment qu'arriva la nouvelle que la Commission executive, réunie à sept heures du matin, avait résolu de donner sa démission et n'attendait plus pour le faire qu'un vote de l'Assemblée qui la déliât officiellement de ses fonctions. La séance est reprise à neuf heures et demie. Un des confidents du Palais-Royal, M. Raynal, demande que l'Assemblée se forme en comité secret; ce goût de mystère et de complot trahissait les mêmes hommes qui avaient organisé la tentative de poursuites contre M. Louis Blanc. M. Senard se hâte de prononcer le comité secret; mais M. Dupin fait observer que le président usurpe un droit qui n'appartient qu*à l'Assemblée; le
président se rétracte ; le comité secret est mis aux voix et repoussé. Alors M. Pascal Duprat, montant à la tribune, propose la mise en état de siège de Paris et la remise de tous les pouvoirs au général Cavaignac. M. Dupin proteste encore contre la dictature; sur ses observations, TAssemblée ne délègue que le pouvoir exécutif. Quant à Tétat de siège, M. Larabit, M. Nachet rappellent 1832; les républicains n^ont-ils pas protesté alors, et, sur la plaidoirie de M. Odilon Barrot, la Cour de cassation n'a-t-elle pas déclaré illégale Tordonnance royale? Cependant, les républicains se taisent. Un seul se lève , M. Bastide , ministre des affaires étrangères , rédacteur du National, ami d'Armand Marrast et de Cavaignac : « Citoyens, s'écrie-t-il, au nom de la patrie , je vous supplie de mettre un terme à vos délibérations et de voter le plus tôt possible. Dans une heure peut-être , l'hôtel de ville sera surpris. » Cette nouvelle, quoique destinée à peser sur le vote, n'était pas dénuée de fondement, nous le verrons tout à l'heure; mais il est permis de se demander comment le général Cavaignac, déjà investi de tous les pouvoirs militaires, avait besoin du reste pour s'opposer à la prise de l'hôtel de ville. M. Tréveneuc : « La garde nationale demande de tous côtés l'état de siège. » — M. Langlais : « C'est le vœu de la population tout entière. » M. Senard se hâte de mettre la proposition aux voix; tandis que M. Larabit proteste encore , la clôture est prononcée et le décret voté. Quelques instants après , le président Usait une lettre dans laquelle la Commission executive déclarait se retirer devant le vote de l'Assemblée.
Cependant personne dans l'Assemblée n'avait dit mot de la Commission; elle disparaissait de la scène dans le silence et le dédain, lorsque M. Jules Favre proposa qu'on ajoutât au décret un article ainsi conçu : « La Commission executive cesse immédiatement ses fonctions. » Mais l'Assemblée s'y refusa. La Commission executive tombait
comme elle avait vécu, enveloppée dans des événements où son impuissànice h'avait eu d'égale que son imprévoyance. Elle n'avait pas su garder l'Assemblée au 15 mai; elle n'avait pas su se garder elle-même , et ses premiers ennemis , elle les avait rencontrés dans son propre sein , parmi ses ministres ou ses agents ; elle ne sut pas garder davantage la société et l'ordre public ; elle vit venir la guerre civile sans essayer d'en prévenir ou d'en détourner les fureurs. Elle ne vivait plus qu'au jour le jour, heurtant à tous les écueils, essuyant avarie sur avarie. Elle naufragea; le naufrage la sauvait de la difficulté de vivre. — Mais revenons au champ de bataille.
V. — Par ces nuits d'été, la trêve était courte : dè§ trois heures du matin, sur les quais, près de l'hôtel de ville , au Pqnthéon , au feubourg du Temple , le feu recommence. A la foveur des ténèbres, les insurgés avaient relevé ou fortifié plus d'une barricade , repris des positions qu'ils avaient dû abandonner, et propagé de quartier eu quartier l'encouragement à la résistance. Les combats de la veille les avaient, sur quelques points, rejetés dans les faubourgs , mais sans modifier sensiblement leur situation défensive. Au sud, le Panthéon, au nord, le clos Saint- Lazare, formaient les points extrêmes de leurs lignes, tandis que , au centre , leurs efforts combinés se portaient contre l'hôtel de ville. L'espace compris entre la rue Saint- Jacques , les quais de la rive gauche jusqu'au pont d'Aus^ terlitz, les boulevards extérieurs, depuis celui de l'Hôpital jusqu'à celui du Mont-Parnasse, dessinait un vaste trapèze dont la totalité appartenait à l'insurrection ; elle descendait librement vers la Seine, barricadait les quais, les ponts, les rues qui y débouchent, et, maîtresse des quartiers des Gobelins , du jardin des Plantes et de la Gare , elle se reliait par le pont d'Austerlitz avec le feubourg
Saint-Antoine, par les ponts Marie et de T Archevêché avec nie Saint-Louis et les quartiers voisins de l'hôtel de ville. L^lle Saint-Louis devait servir de citadelle , assurant les communications entre les deux rives.
Un grave événement signala les premières heures de la journée. Entre six et sept heures du matin , deux mille insurgés se portèrent sur la caserne des Minimes , située rue des Tournelles, et sur diverses issues de la place Royale. Malgré une défense vigoureuse, les troupes se voyaient cernées et attaquées de toutes parts; les cartouches manquaient, les issues étaient fermées, même le cul-de-sac de Guéménée; on apportait de la paille pour brûler les portes au fond du passage. La caserne des Minimes, qui commande Tune des portes de la place, était occupée par cinquante hommes de garde républicaine ; le sous-lieutenant Lebas , après quelques instants de conférence avec ses camarades, sans tirer un coup de feu, sans en avoir reçu, fait ouvrir les pcrrtes aux insurgés; ceux-ci se précipitent par la rue des Toumelles dans la place Royale; les gardes nationaux surpris se jettent sous les galeries, la mairie est évacuée et cinq compagnies du 18* léger, commandant Tombeur, rendent les armes. La colonne d'insurgés victorieuse avance jusqu'aux environs de l'hôtel de ville; la fusillade et le canon redoublent; le bruit se répand que Caussidière s'est mis avec du canon *à la tête de l'insurrection. Il était huit heures et demie '.
< Procès du lieutenant Lebas, 9 septembre 1848; carnet du commandant Constantin, lu au cours de son procès. — Par un ordre à Tarmée du 9 juillet 1848, le ministre de la guerre (Lamoricière) mit en non-activité, par retrait d'emploi, le commandant, deux des capitaines, deux des lieutenants du 2* bataillon du 18* léger, licencia les cinq compagnies et cassa celle des voltigeurs. « Son chef, y lit-on, a oublié que ]e premier devoir d*un commandant de troupes, aussi bien dans les troubles civils que dans la guerre étrangère, n'est pas tant d'épargner le sang des soldats de la France que de garder pur l'honneur du drapeau , et de mourir quand il le faut pour le salut de la Bépublique. n (3fonitour du 12 juillet 1848.)
C'est à cet événement que Bastide feisait allusion lorsqu'il suppliait TAssemblée de déclarer l'état de siège. Gavaignac , en prenant possession des pouvoirs , fit proclamer partout une heure de trêve et sommer les insurgés de mettre bas les armes. En même temps, il rédigeait et publiait trois proclamations brèves , éloquentes , et dont quelques traits méritent d'être conservés à l'histoire. Aux gardes nationaux : « Votre sang n'aura pas été versé en vain ; redoublez d'efforts , répondez à mon appel , et l'ordre, grâce à vous, grâce au concours de vos frères de l'armée, sera rétabli Rien ne se fonde, rien ne s'établit sans douleurs et sans sacrifices : soldats volontaires de la nation intelligente, vous avez dû le comprendre. Ayez confiance dans le chef qui vous commande, comptez
sur lui comme il peut compter sur vous Ce que vous
voulez, ce que nous voulons tous, c'est un gouvernement ferme, sage, honnête, assurant tous les droits, garantissant toutes les libertés, assez fort pour refouler toutes les ambitions personnelles, assez calme pour déjouer toutes les intrigues des ennemis de la France »
Il disait à l'armée : « Soldats , le salut de la patrie vous réclame ! C'est une terrible , une cruelle guerre que celle que vous faites aujourd'hui. Rassurez-vous, vous n'êtes point agresseurs; cette fois au moins, vous n'aurez pas été de tiistes instruments de despotisme et de trahison. Courage , soldats ! Imitez l'exemple intelligent et dévoué de vos concitoyens ; soyez fidèles aux lois de l'honneur, de l'humanité , soyez fidèles à la République ; à vous , à moi , un jour ou l'autre, peut-être aujourd'hui, il nous sera donné de mourir pour elle : que ce soit à l'instant même , si nous devions survivre à la République! » Enfin, il s'adressait aux insurgés eux-mêmes : « Citoyens, vous croyez vous battre dans l'intérêt des ouvriers , c'est contre eux que vous combattez, c'est sur eux seuls que retombera tant de sang versé... Au nom de la patrie ensanglan-
tëe, au nom de la République que vous allez perdre, au nom du travail que vous demandez et qu'on ne vous a jamais refuse, trompez les espérances de nos ennemis communs , mettez bas vos armes fratricides et comptez que le gouvernement, s'il n'ignore pas que dans vos rangs il y a des instigateurs criminels , sait aussi qu'il s'y trouve des frères qui ne sont qu'égarés et qu'il rappelle dans les bras de la patrie ! » Soixante représentants (Quatre par bureau) partirent aux quartiers généraux de Lamoricière , de Duvivier et de Damesme , porteurs des proclamations du général Cavaignac et de celles que M. Senard s'empressa d'y ajouter, au nom de l'Assemblée nationale.
Cependant, la trêve n'avait pas amçné la paix, et à onze heures le combat recommença de tous côtés. L'arrivée du convoi de munitions que le colonel Martinprey ramenait de Yincennes permettait aux troupes de poursuivre leur œuvre avec plus d'énergie et de succès.
YI. — Nous avons laissé l'insurrection aux portes de l'hôtel de ville. Le palais municipal n'était pas alors, comme aujourd'hui, dégagé sur ses flancs par une vaste place et de grandes voies ni appuyé de casernes. Des ruelles étroites l'enfermaient sur trois de ses côtés; les rues , maintenant supprimées , de la Tannerie , de la Yan-^ nerie, de l'Épine, de la Coutellerie, débouchant à l'ouest sur la place , formaient , avec celles qui partaient du Ghàtelet et qui environnaient la tour Saint-Jacques la Boucherie , un premier massif fortifié ; au nord , la rue de la Tixeranderie ; derrière, celle de la Yerrerie, la rue Sainte- Avoie , fortement barricadées , n'étaient que les postes avancés des quartiers ordinaires des insurrections parisiennes, rue Transnonain, rue Beaubourg, rue Aumaire, et de toutes les rues transversales qui joignent la rue Saint- Martin à la rue du Temple. A l'est, enfin, la inie Saint-
Z9iQ LIVRE NEUVIEME.
Antoine amenait jusqu'au pied de la place Saint-Jean un nombreux et éùergique contingent, qui, maître des quais comme de toutes les rues qui les séparent de la rue Saint- Antoine, en possession de la place Baudoyer et de Téglise Saint-Gervais , multipliait les barricades, et, à quelques mètres seulepient de Thôtel de ville , opposait à ses défenseurs une muraille infranchissable.
C'est dans ce cercle étroit que le général Duvivier avait à combattre. Il avait quatorze bataillons et huit pièces de canon. Sur le quai et du côté de Test, il se borna à la défensive , mais Qu prix d'une canonnade continue depuis le matin jusqu'au soir et de fusillades à bout portant. A l'ouest et au nord, ées efforts furent plus heureux. Vers trois heures, la barricade Saint-Merry fut e&levée ainsi que celle de la rue Sainte-Avoie, et les deux colonnes, remontant les rues Saint-Martin et du Temple et détruisant les barricades sur leur passage , parvinrent vers le soir à rejoindre le général Lamoricière sur la place du Ghâteaud'Eau. Ces succès, conquis pas à pas, assuraient stratégiquémentla marche des opérations ; le centre, si gravement menacé, ne l'était plus que de front, et, par des mouvements tournants, l'un du général Lamoricière, par les boulevards du Temple et Beaumarchais, l'autre du général Duvivier, par les quais de la rive droite et le canal, on pouvait espérer d'avoir raison de la résistance qui se concentrait aux abords de l'hôtel de ville et l'obliger de se replier sur le feubourg Saint- Antoine.
Le haut du faubourg Poissonnière était le théâtre d'une lutte ardente, mais stérile encore.
A l'endroit où la rue Lafoyette, traversée par la rue du Faubourg-Poissonnière, s'élargit et forme place, les insurgés avaient construit une barricade, précédée d'un fossé palissade , et dont les assises de pavés s'accumulaient en montagne contre la grille de la barrière. Ils occupaient les bâtiment» de l'octroi et quelques maisons voisines ;
plus loin , leurs tirailleurs s'abritaient derrière les pierres du clos Saint-Lazare , oii commençait à s'élever Thôpital de la République , ci-devant Louis-Philippe , depuis de la Riboisière. Cette position était défendue de tous côtés par des barricades, rue Bellefond, rue des Petits-Hôtels, rue d'Hauteville , et se reliait avec la barrière Rochechouart et les barricades du feubourg Saint-Denis. Après bien des attaques, le 2* bataillon de la !'• légion j capitaine Vieyra, commandant par intérim, fut rallié à trois heures par le général Lebreton, accompagné d'un parc d'artillerie. Au signal de trois coups de canon, le bataillon s'élance, Vieyra en tète; mais, la barricade emportée, restait le clos Saint-Lazare , dont le siège devait absorber presque toute la journée du lendemain. Cependant, les barricades voisines tombaient tour à tour devant les efforts des gardes nationaux, secondés par les gardes nationales de Rouen, d'Amiens et de Pontoise; la garde nationale de Montmartre , loin de se mêler à l'insurrection , l'empêchait de s^étendre sur le territoire de la commune ; la position des insurgés était surveillée.
C'est sur la rive gauche que furent obtenus les résultats les plus décisifs.
Les barricades de la rue Saint-Jacques, prises la veille, reconstruites dans la nuit, furent reprises le 24 au matin. Maître de cette voie étroite et sinueuse, dont chaque fenêtre disait pleuvoir sur les troupes une grêle de balles, le général Damesme , libre sur sa droite , du côté de Saint- Severin et de la rue de la Harpe , se heurtait au contraire sur sa gauche contre les barricades qui , soit par les rues du Plâtre , Galande et des Noyers , le long de la rue Saint- Jacques, soit le long du quai de la Toumelle, par les rues de la Bûcherie, de Bièvre, Maître-Albert, des Bemar- •dins, de Pontoise, de Poissy, enfermaient la place Mau^ bert derrière un réseau puissamment fortifié. Ainsi défen^ due à son pied, la montagne Sainte-Geneviève élevaiti,
au-dessus de la place Maubert, un nouveau massif plus redoutable encore , et qui , même aujourd'hui , malgré les démolitions, les nivellements et le percement de la rue Monge et de la rue des Écoles , a conservé Tescarpement rapide de ses pentes et son échiquier de ruelles misérables, obscures et étoufFées. C'était d'abord la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, puis les rues plus courtes des Sept-Voies et des Carmes, montant toutes trois vers le Panthéon en se couvrant de barricades à chaque pas, tandis que les rues Chartière , de Reims , de l'Ecole-Polytechnique, du Clos-Bruneau, des Amandiers-Sainte-Geneviève en protégeaient chaque issue latérale. Les bâtiments, alors inachevés , de la bibliothèque Sainte-Geneviève formaient, avec une barricade énorme qui traversait la rue Saint-Etienne du Mont, comme un bastion d'où la fusillade des insurgés balayait la place.
Le Panthéon, sommet de la montagne, était occupé par les insurgés. Le faubourg Saint-Jacques et toutes les rues qui y aboutissent à droite et à gauche jusqu'aux boulevards extérieurs; le mur d'octroi, percé de brèches et de meurtrières ; la rue Mouffetard , qui du Panthéon descend à la barrière d'Italie , grande voie de communication entre le quartier général et les extrémités , coupée de quatorze barricades et flanquée sur tout son parcours de rues nombreuses, également barricadées, qui pouvaient protéger la retraite; enfin, les rues de l'Estrapade, de Fourcy, Descartes, Clovis, Copeau, formaient comme une ceinture de fortifications : le Panthéon, forteresse centrale, en était la clef. Les combattants se recrutaient, pour la totalité, dans la garde nationale de l'arrondissement, et leurs chefs parmi les officiers.
Ce n'était que par des combats de détail que le général Damesme pouvait triompher d'obstacles aussi multipliés dans des rues aussi défavorables à l'attaque ; il commença parles abords de la place Maubert. Le 18* de ligne, le
18* bataillon de garde mobile \ la garde républicaine, des compagnies de garde nationale, se dévouèrent à cette œuvre au prix de pertes nombreuses; sur cent quarante gardes républicains, quarante furent frappés à mort. A midi, la place Maubert était prise, les insurgés refoulés vers la rue Saint-Victor et Tentrepôt; les quais étaient libres depuis le Petit-Pont jusqu'au pont des Tournelles, et la garde républicaine attaquait la première barricade qui obstruait Taccès de la rue de la Montagne- Sainte- Geneviève. L'attaque du Panthéon commença aussitôt. Là encore, nous retrouvons la garde mobile, puis la garde républicaine à cheval, commandant Bâcle, cavaliers sans chevaux , troupe aussitôt dissoute qu'organisée , mais qui avait instamment sollicité de M. Senard et du général Cavaignac l'honneur de prendre part au combat ; enfin , dans les rangs de la garde nationale , Horace Vernet, M. Valette et M. Boulay ('de la Meurthe), représentants du peuple, des élèves de l'École normale, etc.
Après bien des assauts inutiles , une batterie d'artillerie fut amenée et dressée au pied de l'arbre de la liberté , en iieice des portes de bronze que cachaient alors des châssis de toile peinte. Au premier coup à boulet, les portes s'ouvrent avec fracas; le second coup jette dans l'intérieur yne volée de mitraille; quelques coups se succèdent, la mitraille après le boulet; les portes s'ouvraient chaque fois et se refermaient ensuite , repoussées, soit par le mur contre lequel elles frappaient, soit par la main vigilante des insurgés. Pendant le tir, un jeune clairon de la garde ' mobile à cheval avait réussi à franchir la grille et s'était posté à gauche des portes , à l'abri du côté des insurgés , mais exposé au feu de la troupe. 11 resta seul quelques instants, appelant ses camarades : personne ne venait.
' C*est un soldat de ce bataillon, Oudart, qui enleva un drapeau des insurgés portant : 13^ Escouade des Ateliers nationaux, école centrale, et , sur la zone blanche , un bonnet rouge.
Enfin, on s'y jeta à sa suite : le Panthéon était pris. Les insurgés, renonçant à la résistance, Tavaient abandonné ', et s'étaient réfugiés soit dans les jardins du collège Henri IV, où les gardes mobiles les poursuivaient d'arbre en arbre, soit derrière les barricades des rues avoisinantes. Il était midi et demi. Quelques instants après, l'Assemblée recevait la nouvelle de ce double succès du général Damesme.
La prise du Panthéon décidait du sort du quartier. Les barricades de la rue Saint-Étienne-du-Mont et de la rue des Sept-Yoies n'avaient plus d'appui; les mobiles péné* trèrent par le collège Sainte-Barbe dans la bibliothèque Sainte-Geneviève et surprirent les insurgés par la rue de Heims. La rue de la Montagne-Sainte-Geneviève se trouva bientôt débarrassée ; les ruelles des Carmes , Ghartière, de l'École-Polytechnique, etc. ^ ne formaient plus qu'une souricière où s'accumulèrent les prisonniers. Le général Damesîne alla de sa personne à l'aUaque des barricades de la rue de l'Estrapade , près la rue de Fourcy, qui comman^dait la rue Neuve-Sainte-Geneviève et l'entrée de la rue Mouffetard. Il était, là conmie partout, à la tète des troupes, auxquelles il donnait l'exemple] de ^intrépidité. Une balle l'atteignit à la cuisse : il tomba. On le transporta dans une maison voisine. M. Valette s'approcha de lui et lui serra la main, au nom, dit-il, de l'Assemblép nationale. — «Je vous prie, lui dit le général, de feire connaître à l'Assemblée la manière dont j'ai fait mon devoir. » Le général Damesme fut porté ensuite au Val-de- Gràce , où il mourut de ses blessures le 29 juillet.
C'est au général de Bréa , quoique officier général en retraite et d'opinion légitimiste, que Cavaignac confia la mission de remplacer le général Damesme. Avant la fin de la journée, le colonel Thomas, du 11* léger, avait
^ On a reconnu depuis longtemps qu'aucun massacre n'avait été commis par les troupes dans le Panthéon : Tédifice et les caveaux étaient abandonnés.
réussi à dégager les approches du Panthéon et le Ëdiuhourg SaintpMarcel. La garde nationale du quartier s'ofi&it même à remplir cette besogne; mais» sous ce prétexte , les com-> pagnies insurgées prenaient, au passage des troupes, l'attitude de gens partisans de Tordre et travaillant à Tassurer, tandis que , après leur passage , elles reconstruisaient ou maintenaient les barricades qu'elles s'étaient chargées dé détruire. Le général de Bréa dut prendre des mesures plus sévères, et, le soir même, il pouvait annoncer au chef du pouvoir exécutif qu'il avait emporté les barricades de la rue MoufiFetard et poussé ses reconnaissances jusqu'au Jardin des plantes.
Cette journée du 24 porta un coup sensible à l'insuirec* tion. Les feubourgs du nord dégagés jusqu'aux barrières ; les quartiers compris entre les boulevards et l'hôtel de ville soumis par les efforts combinés des troupes de Lamoricière et de Duvivier; la place Mauberti, le quartier du Panthéon et toutes les pentes barricadées qui en défen* daient l'accès presque entièrement conquises : tels étaient les résultats obtenus.
Vn. — L'insurrection était encore loin d'être vaincue; mais, grâce à l'énergie du gouvernement, à l'élan de la garde nationale, au courage de l'armée régulière, à l'extraordinaire dévouement des gardes mobiles qui, contre toutes les craintes , s'étaient maintenus fidèles au drapeau et qui se battaient avec la rage d'insurgés , si formidable qu'elle fùt, elle semblait destinée à une dé&ite assurée. Un faàt nouveau , l'arrivée des gardes nationales des départements, ôtait d'ailleurs à la lutte son caractère pour ainsi dire parisien ; c'était la nation entière soulevée contre les ennemis de la République et de la société. JLa province avait bien envoyé quelques combattants dans les rangs de l'émeute; mais qu'était-ce en comparaison de
cette nuée de gardes nationaux qu'une simple dépêche du gouvernement évoquait de tous les points du territoire? L'insurrection pouvait tenir plusieurs jours; mais, quels que «fussent ses progrès, ils seraient éphémères, l'effort seul du nombre la localisait dans Paras et devait l'y étouffer.
Ces milices départementales, les insurgés les attendaient; en possession des faubourgs où se trouvent les gares des chemins de fer, ils avaient coupé celui de Lyon à Gharenton ; celui du Nord, à la Chapelle ; celui d'Orléans, près des fortifications. La garde nationale d'Amiens, partie avec une compagnie du 57* de ligne, le 24, à huit heures du matin , et recrutant sur la route des volontaires et des gardes nationales, n'arriva, par suite'des lenteurs calculées des mécaniciens , qu'à trois heures de l'après-midi à Saint- Denis; il fallut débarquer dans la plaine; Glermont et Beauvais rejoignirent bientôt, et, ces gardes nationales réunies, formant un bataillon de huit cents hommes, gagnèrent sous la pluie la barrière de Glichy et la place de la Concorde.
La garde nationale d'Orléans rencontra encore plus d'obstacles. Aux premières nouvelles officielles, reçues le 23 , entre quatre et cinq heures du soir, le préfet du Loiret, M. Pereira, fit partir dans la nuit deux bataillons du 21* avec des munitions. La nuit s'écoula à feire fabriquer des cartouches par les armuriers de la ville et de la ligne , tandis qu'on en demandait à la fabrique de Bourges. Le 24, à neuf heures du matin, partit un premier détachement de deux cent quatre-vingt-deux gardes nationaux, commandés par le colonel Amy. La troupe de ligne descendit de wagon trois cents pas après les fortifications, et, sans entrer en gare, gagna la barrière d'Enfer. On avait appris que les insurgés , postés dans )a gare , repoussaient les convois à coups de fusil ; que le bataillon d'Étampes avait été forcé de se replier sur le fort d'Ivry et qu'une barricade était dressée sous l'un des ponts que devait tra-
verser la colonne. Muni de ces renseignements, le colonel Amy fait arrêter le train à Choisy-le-Roy , et, avec un bataillon du 4* de ligne qu'il ramenait de Saint-Michel , les armes chargées, la baïonnette au bout du fusil, il dirige sa colonne vers les fortifications. Une centaine d'insurgés armés s'élancent , entourent le colonel et lui reprochent de venir m égorger des frères » ; mais il poursuit sa route. A la Maison-Blanche , une nouvelle troupe veut l'arrêter ; la ferme contenance de la colonne force encore le passage. Cependant, des groupes circulaient sur ses flancs, criant que tout était à feu et à sang dans Paris , que les militaires et les gardes nationaux qui y pénétreraient n'en sortiraient pas. A Gentilly, on barre le passage; enfin, entre la rue de la Tombe-Issoire et la route d'Orléans, trois élèves de l'Ecole polytechnique , envoyés par le général Cavaignac à la rencontre des Orléanais , les dirigent par la chaussée du Maine sur les Invalides et la place de la Concorde, où ils arrivent à huit heures et demie du soir, harassés d'une marche de cinq heures et demie par la chaleur et la pluie et en alerte continuelle.
Les gares de Rouen et de Versailles étant libres, les gardes nationales des localités situées sur le parcours de ces lignes ne rencontrèrent pas de difficultés pour entrer dans Paris. Elles arrivèrent les premières au nombre de dix mille hommes, les unes dans la nuit du 23 au 24, les autres dans la matinée du 24 ' ; vers cinq heures du soir, la garde nationale de Rouen (neuf cents hommes) ; celles d'Évreux, des Andelys, de Gaillon, Mantes, Meulan, etc. Delà gare, elles se rendaient à la place de la Concorde; du péristyle de l'Assemblée, le président les recevait et leur souhaitait la bienvenue; l'état-major leur indiquait ensuite les postes à occuper. Les unes étaient maintenues aux environs de l'Assemblée, pour y remplacer les trojupes
^ Seine-et-Oise fournit en réalité 25,983 hommes, sur lesquels il y eut 7 morts et 58 blessés.
qui formaient le corps de réserve; les autres, comme celles de Pontoise, de Rouen et d^ Amiens, étaient dirigées vers les quartiers insurgés.
Le mouvement des milices de province vers Paris , une fois commencé , ne s^arréta plus. Il en arrivait à chaque heure pendant la lutte , et , quand elle fut terminée , il en arrivait encore. La France n^était pas alors, comme aujourd'hui , sillonnée de voies ferrées pouvant amener rapidement dans la capitale les gardes nationales les plus éloignées : la ligne du Nord était seule achevée de Paris à la frontière , celle de l'Ouest n'avait qu'une seule ligne , celle du Havre; celle d'Orléans s'arrêtait à Orléans; celle de Lyon à Montereau, celle de l'Est à Meaux. Les gardes nationales habitant au delà de ces divers points ne pouvaient s'acheminer que lentement et se résigner à arriver trop tard. L'Indre, le Cher, le Loir-et-Cher, le Loiret, l'Aube , l'Yonne , le Nord , le Pas-de-Calais , l'Aisne et les Ardennes, la Marne, la Seine-Inférieure, en outre des départements avoisinant Paris, desservis presque tous, soit immédiatement, soit à peu de distance, par les che^ mins de fer, se trouvèrent à temps au rendez-vous. Puis il en vint, mais plus tard, de la Côte-d'Or, du Doubs, jusque du Finistère, de la Loire-Inférieure, de la Vendée et de la Gironde. Ce concours immense, généreux, spontané , témoignait suffisamment que l'opinion de la France, afBrmée par les élections du 23 avril en feveur de la République d'ordre , et qui s'était prononcée de même après le 15 mai par une sorte de fédération morale des gardes nationales, ne s'était pas modifiée. A quelque point du territoire qu'on frappât , la province se levait , désavouant l'insurrection. Enfin, malgré l'interruption de certaines voies ferrées , les dépêches , grâce à quelques précautions, étaient arrivées ou parties comme d'habitude. L'isolement matériel de Paris n'était donc pas effectué, et, là encore, le plan de l'insurrection avait échoué.
(Suite et fin.)
Sommaire. — 25yum. — MM. Cavaignac et Senard. — Crédit de trois millions pour les indi^fents de Paris. — Proclamation de Cavaignac aux insurgés. — Fermeture de clubs; saisie de onze journaux. -^ Arrestation et mise au secret de M. Emile de Girardin. — Désarmer ment de la garde nationale dans certains quartiers. — Lamoricière donne i*assaut au clos Saint-Lasare. — A Thôtel de ville, Duvivier se fait jour par la rue Saint-Antoine et par les quais. — «• La place de la Bastille et le faubourg Saint-Antoine. '— Le général Négrier arrive à la Bastille par les quais et le boulevard Bourdon. — Il est blessé à mort à huit heures du soir. — L'heure de la conciliation. -->- Deux camps parmi les insurgés, Tun pour la soumission, Fautre pour la lutte à outrance. — Situation de la rive gauche, presque pacifiée^ sauf à la barrière Fontainebleau. — Le général de Bréa et le com* mandant Gobert. — Il franchit la barrière) cris de mort, on l'entraîne au Grand-Salon, puis au grand poste. — MM. Gobert et Desmarets« — Deux heures d*agonie. *^ Le général de Bréa et Mangin sont assassinés ; Gobert et Desmarets s'échappent. — Prise de la bar-
■ ricade par le ii« léger : six heures du soir. — Démarche de Tarche» vèque de Paris auprès du général Cavaignac. -^ Il parcourt les ambu« lances et arrive à la Bastille. — Trêve. — Reprise subite du combat* «— L'archevêque est blessé* — Retour à l'Assemblée ; projet d'un décret de déportation» — 26 juitié — Les insurgés entrent en pourparlers) prétentions du faubourg Saint-Antoine révélant le programme de l'in» surrection* — Trois délégués accompagnent M. Larabit. — Armisticie Jusqu'à dix heures du matin. — Attaque et prise du fauboui^ par les généraux Perrot et Lamoricière* — Eloquente proclamation de Ca* Vaignac. — La dernière barricade à la Yillette* — Sanglant épilogue dans la cour des Tuileries et au Carrousel. — Morts, blessés, pri<« sonniers. — L'Assemblée; décret ordonnant la transportation des
insurgés (27 juin). — Insurrection de Marseille; 22 et 23 juin. — Le 28 juin^ le général Gavaignac dépose ses pouvoirs; sur la proposition de M. Martin (de Strasbourg), il est nommé président du conseil des ministres^-— Troisième évolution de la République.
I. — Le général Cavaigiiac et M. Senard résumaient dans leurs personnes tous les pouvoirs et toutes les attributions : le premier, vaquant à ses devoirs spéciaux de chef d'armée, distribuant les troupes, expédiant des dépêches aux villes de garnison ou aux arsenaux pour se procurer des combattants, des munitions et des vivres, et si absorbé dans ses préoccupations miUtaires, que, depuis le 23 au soir, il ne se montre plus à la tribune ou dans rassemblée; le second, se faisant comme le conseiller intime et le secrétaire général du chef du pouvoir exécutif, et son intermédiaire avec l'Assemblée. Les événements rapprochaient ainsi deux- hommes en parfait contraste d'habitudes, de profession et de caractère; l'un, sobre de langage, sans apparat, modeste; l'autre, verbeux, empressé, afFairé, jaloux d'entrer en scène et d'agrandir par tous les moyens le rôle que les circonstances lui donnaient. Gavaignac pouvait dire avec raison : « Je suis le pouvoir exécutif» , et, jouissant de la réalité du pouvoir, il n'en recherchait pas les dehors; M. Senard disait volontiers : « Je suis l'Assemblée » , vanité innocente que l'Assemblée lui pardonnait en faveur de la fermeté de son attitude et de son énergie déjà éprouvée.
A l'ouverture de la séance du 25 juin , après un résumé de la situation générale, M. Senard proposa à l'Assemblée de voter d'urgence un crédit de trois millions pour secours extraordinaires à répartir soit en argent , soit en nature , dans les quatorze arrondissements. L'Assemblée le vota sans discussion et à l'unanimité. Ce décret, immédiatement imprimé et affiché , fut distribué aussi aux représentants qui se chargeaient, comme délégués de l'Assemblée, d'en propager la publication dans les quartiers insurgés.
Cette preuve matérielle de bon vouloir fut suivie d'une autre non moins opportune. Les meneurs de cette sanglante bataille, voyant que la victoire leur échappait, se plaisaient à répandre le bruit que les ouvriers ne trouveraient ni grâce ni justice, que Tordre du jour était : Malheur aux vaincus ! et que , prisonniers , ils seraient immédiatement massacrés. M. de La Rochejaquelein signalait à TÂssemblée ces bruits calomnieux; il demandait qu'une proclamation collective y répondit pour les démentir. . Mais M. Senard, jaloux de son initiative, voulait prononcer la clôture et fermer la bouche à M. de La Rochejaquelein; il y réussit, car TÂssemblée ne décida rien. Une heure après, il donnait lecture d'une proclamation de Cavaignac, « rédigée et distribuée, dit-il, depuis plusieurs heures », et au bas de laquelle il avait apposé sa signature comme président de FÂssemblée nationale. « Ouvriers, disait Cavaignac, et vous tous qui tenez encore les armes levées contre la République, une dernière fois, au nom de tout ce qu'il y a de plus respectable, de saint, de sacré poiu* les hommes, déposez vos armes ! L'Assemblée nationale, la nation tout entière vous le demandent. On vous dit que de cruelles vengeances vous attendent. Ce sont vps ennemis, les nôtres, qui parlent ainsi. On vous dit que vous serez sacrifiés de sang-froid! Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont tout prêts à vous recevoir. » L'Assemblée accueillit cette lecture par des acclamations; M. Louis Blanc s'écria : ^« Ah! très-bien, c'est excellent. »
Le général et le président de l'Assemblée prenaient de concert et sous leur responsabilité de graves mesures. Le 23 au soir, un rédacteur du National, M. Degousée, avait demandé à la tribune la saisie des journaux anarchiques , l'arrestation en masse de quinze ou dix-huit cents fauteurs
d'anarchie, et la déportation immédiate, sur simple constate
tation d^identité , de tous ceux qui avaient participé au 15 mai et aux événements de juin. La Commission executive, au déclin de son pouvoir, avait fermé Toreille à ces conseils. L'état de siège et le danger public firent taire les scrupules. Le 25 au matin, im arrêté ordonna la fermeture des clubs reconnus dangereux, la saisie de 'onze journaux et la mise de leurs presses sous les scellés. Feuilles niaises ou d'une férocité stupide : le Pilori, le Père Duchêne, V Organisation du travail, le Journal de la Canaille, dont depuis quelques jours chaque numéro était une excitation formelle et publique à l'insurrection; feuilles radicales : la Révolution de 1848 et la Vraie République , cette dernière devenue le Moniteur des ateliers nationaux en révolte; feuilles bonapartistes ou fortement soupçonnées de l'être : le Napoléon républicain et la Liberté, dont l'opposition était très-vive; enfin, feuilles royalistes : le Lampion, Y Assemblée nationale et la Presse^ ces deux dernières qui signalaient sans ménagement et les fentes de la République et l'avenir sanglant qui allait les suivre, sans craindre même de montrer le désordre des ateliers nationaux comme toléré ou voulu par le pouvoir, et la guerre civile provoquée par lui comme un dénoû« ment profitable à son ambition.
Le 25 au matin , on lisait dans la Presse : « Nous vdilà donc retombés sous le despotisme du sabre, et, pour comble d'abaissement, réduits à considérer ce despotisme comme un bienfait ! Toutes les libertés sont suspendues , liberté individuelle et liberté de la presse! Un mot suffit, mal interprété ou mal imprimé , pour vous exposer à être fusillé. Paris est en état de siège! On se souvient à quelles attaques le gouvernement de Juillet fut en butte de la part du National, pour avoir mis Paris en état de siège ! Eh bien! c'est à peine si le National règne et gouverne depuis quatre mois, voilà à quelle extrémité nous en sommes venus »
Un gouvernement quel qu'il soit, dans une ville nonseulement soumise à Tétat de siège , mais en proie à Tinsurrection ; à une heure où toute excitation des esprits se traduit immédiatement par des barricades et des coups de fusil, peut-il tolérer qu'un journaliste répande au milieu de la population des récriminations hostiles? Prononcées dans la rue, à pareille heure, elles seraient immédiatement réprimées; suffirait-il, pour les rendre innocentes, qu'elles fussent distribuées par la voie de la presse et par milliers d'exemplaires? Ainsi avait fait, en 1832, le gouvernement de Juillet, obéissant aux mêmes exigences; eûnsi faisaient, en juin 1848 , les républicains chargés de la responsabilité du pouvoir. Leur tort ne consistait pas à contredire par. leurs actes les protestations qu'ils avaient élevées en 1832 contre l'état de siège, la suppression de la liberté de la presse et l'arrestation |des journalistes ; il remontait à 1832, alors que, en insurrection contre le gouvernement établi , ils ne voulaient pas admettre que le gouvernement défendit , par des moyens de salut public , et le pouvoir et la société qui lui étaient confiés. Le salut public et leur propre conservation leur arrachaient les mêmes mesures : expiation des erreiu:*s ou des sophismes d'autrefois !
Cependant Gavaignac et Senard ne se bornèrent pas à supprimer onze journaux; le même jour, vers trois heures, le rédacteur en chef de la Presse j M. Emile de Girardin, fut arrêté dans les bureaux du journal , écroué à la Conciergerie , mis au secret ; par suite de l'état de siège , il tombait sous la juridiction militaire. Pourquoi cette arrestation? pourquoi ces rigueurs exorbitantes et inutiles? Était-ce pour punir, fÛt-ce par un acte arbitraire , d'imprudentes publications? pour venger de vieux griefs , la mort d'Armand Garrel , une opposition énergique à la République, au général Gavaignac lui-même? « À la hauteur où ces scènes cruelles m'ont placé, répondait le géné«
rai , où je ne désirais pas m'élever, où je ne désire pas
rester, les passions ne peuvent atteindre ' . » Nous ne croyons pas, en effet, que le général Cavaignac ait obéi à des rancunes personnelles; mais il n'en était pas de même de son entourage. Ce qu'on voulut surtout, ce fut ôter la parole à un adversaire incommode, téméraire , et que rien n'arrêtait. On mit en avant de prétendues intelligences avec les princes d'Orléans : ses papiers furent visités, ses lettres décachetées; il resta dix jours en prison : aucun document ne vint justifier les soupçons. Cette arrestation ne fut qu'une violence de dictature, digne de celle du 29 mars, lorsque, voyant ses bureaux envahis par la populace et sa personne menacée, M. Emile de Girardin s'engagea à garder le silence sur la politique jusqu'au A mai; digne de l'arrestation d'Emile Thomas, prononcée avec aussi peu de fondement et par les hommes de la même coterie '.
Signalons une dernière mesure d'un caractère purement militaire. La garde nationale, fort empressée dans les 1'*, 2*, 3*, -4* et 11* légions, n'avait pas répondu au rappel ou avait même fait presque complètement défeut dans plusieurs autres. La 12* (quartiers Saint-Jacques et Saint-Marcel) s'était laissé entraîner presque tout entière, officiers et soldats, dans les rangs de l'insurrection ; la 8* et la 9* (Cité, quartiers Saint-Paul, Saint-Antoine et de la place Royale) n'avaient fourni que très-peu de gardes na-
^ Réponse du général' à M. Emile de Girardin, le 25 juin. Journal iTun journaliste au secret, par M. Emile de Girardin. Juillet 1848.
^ M. Emile de Girardin fut relâché comme il avait été arrêté,. sans explication, le 5 juillet. La Presse resta sous le scellé jusqu'au 25 août. Interpellé le 27 juillet par la commission d'enquête sur cette arrestation, M. Senard répondit : « Si M. Emile de Girardin a été relâché, c'est que les charges qui pesaient sur lui n'ont pas été prouvées. Je crois, sans pouvoir affirmer le fait, que les doctrines de son journal sont une des causes de son arrestation , qui a été ordonnée d'accord entre le général Cavaignac et moi qui présidais l'Assemblée nationale. > Sans pouvoir affirmer le faitf En effet, il y avait d'autres raisons qu'on ne voulait pas avouer.
tionaux; dans les 5% 6' et 7* (hôtel de ville, quartiers Saint- Martin et du Temple) y sur soixante mille hommes, quatre mille environ étaient venus. Gavaignac ordonna le licenciement des légions insurgées et le désarmement de tous les gardes nationaux qui ne s'étaient pas rendus à Tappel ; dépouillés de leurs armes , ils ne pourraient ni s'en servir contre Farmée ni les laisser enlever par les insurgés. Il rentra ainsi dans les arsenaux près de cent mille fusils. L'administration du XII* arrondissement, abandonnée par le maire, le docteur Pinel-Grandchamp , fut confiée à une commission de trois représentants du peuple : MM. de Vaulabelle, de Ludre et Froussard. — Revenons aux opérations militaires.
II. — Lamoricière, comme on l'a vu, avait réservé pour le 25 au matin l'assaut du clos Saint-Lazare. Maître, en effet, des positions qui l'avoisinent, il n'avait plus de combat à livrer, mais un simple mouvement de troupes à prononcer pour envelopper les insurgés. Cette forteresse emportée, il poursuivit, entre les boulevards extérieurs et les boulevards dits du Château-d'Eau et du Temple, sur les pentes qui conduisent à la Villette, à Belleville et à Ménilmontant, la suite de ses opérations. Les succès de l'armée, le 24 au soir, n'avaient mené les troupes que jusqu'au canal; là commençaient des difficultés plus grandes encore. On connaît cette rue de Paris , si rapide et si escarpée, la rue Saint-Maur qui la coupe, et dont chaque maison recèle des allées, des passages et comme une petite ville obscure et grouillante d'habitants, ces nombreux ateliers qui devenaient, en ces jours de luttes, autant de pépinières de soldats que d'arsenaux ; et parmi ces insurgés, combien y en avait-il qui avaient conquis l'expérience militaire au service de la patrie contre laquelle ils se levaient aujourd'hui !
Pour combattre sur cet échiquier étendu, Lamoricière n'avait sous ses ordres que cinq à six mille hommes ; mais à force d'adresse, il en multipliait le nombre. Il suivait deux lignes parallèles, Tune par les hauteurs, l'autre par le bas, le long du canal; mais dans ces rues hérissées de barricades, où le soldat était arrêté à chaque pas, y avait-il des manœuvres possibles ou d'une exécution suffisamment rapide pour être efficaces? Après avoir gagné le faubourg du Temple, il se rabattit sur le boulevard des Filles-du- Galvaire ; là et dans les rues voisines , rue d' Angouléme , rue de Malte, rue de Ménilmontant, mêmes luttes acharnées, même succès chèrement acheté. Des deux côtés, les combattants étaient ivres de poudre , de colère , de désespoir; les uns, sentant que la fin de la lutte n'amenait pour eux que le début de pires misères; les autres, irrités qu'elle durât encore après de si sanglants sacrifices.
Le général Duvivier n'avait pas à soutenir une lutte moins terrible ; mais le terrain en était plus resserré et les difficultés plus grandes encore. Deux jours durant, les insurgés avaient fortifié les abords de l'hôtel de viUe et pressaient à la fois par les quais et par la rue Saint-Antoine les troupes qui le défendaient. Non-seulement de sa* vantes barricades coupaient les rues, mais des chemins couverts avaient été pratiqués de maison en maison; les fenêtres donnant sur le passage des troupes étaient matelassées ; chaque maison devenait une forteresse qu'il fallait prendre une à une. C'était peu de marcher presque librement par les quais : les rues qui les séparaient de la rue Saint-Antoine étaient assez fortes , et par elles-mêmes et par les travaux dont elles avaient été l'objet, pour que la tentative de les tourner ou de les attaquer de flanc fÙt aussi périlleuse pour l'agresseur que s'il s'y portait de face. Ces rues» eUes existent encore en partie : rue de l'Hôtel-de-Ville , parallèle au quai, longue et étroite; derrière Saint-Gervais , la rue des Barres, qui joint par un
LINSDRRECTION DE JUIN. W7
boyau la rue Geoifroy-Lasnier ; là était la mairie du IX* arrondissement , bâtiment sans importance militaire y et qui ne marquait qu'un pas de plus fait par les troupes dans une voie difficile à Theure où elle fut conquise.
La route du quai, plus large, fut plus vite enlevée à l'insurrection ; vers quatre heures, les troupes atteignaient le pont de Damiette , aujourd'hui détruit , qui unissait la pointe nord de l'fle Saint-Louis au quai des Gélestins : la caserne des Gélestins allait être prise ; celle de l' Ave-Maria (elle n'existe plus) était occupée par une compagnie de mobiles , qui subirent tous les assauts sans se rendre ; le passage des troupes les délivra. Par la rue Saint-Antoine, le chemin fut frayé non moins péniblement : barricades, place Baudoyer, puis au coin de chaque rue qui débouche dans l'artère principale, rue de Jouy, rue Pavée, rue Culture-Sainte-Gatherine, rue Saint-Paul, rue BeautreiUis, rue Gastex, rue Lesdiguières. Dans cette conquête, lente et pénible, le général Duvivier fut blessé (il mourut quelques jours plus tard); le colonel Regnault, du 48*, reçut au pied d'une barricade sa nomination de général, pour tomber presque aussitôt, frappé à mort de la main d'un prisonnier à qui il venait de sauver la vie. Il était environ midi lorsque la troupe approcha de la Bastille et des abords du faubourg Saint-Antoine.
Le faubourg Saint-Antoine n'avait pas pris part aux débuts de Finsurrection , soit répugnance à s'y mêler, soit plutôt que , les combattants s'étant groupés par quartier, il ait attendu en s'y préparant que les progrés de l'armée eussent sonné pour lui l'heure de la défense. Néanmoins, dès le 23 , de nombreuses barricades s'y étaient élevées , soit dans la rue du Faubourg, qui en comptait vingt^huit, de la place de la Bastille à la barrière du Trône, soit dans les rues latérales (de Gharonne , Saint-Bernard, de Montreuil, Saint-Denis-Saint-Antoine) , qui aboutissent à Ménilmontant, soit dans celles qui se dirigent vers la Seine (Gha-
reuton, Lacuée, Bercy, Cotte, Trouvée, Lenoir, d'Aligre, Traversière, Saint-Nicolas). Le 2-4, vers une heure, un inconnu lut une proclamation qui appelait aux armes et poussait à attaquer la caserne de Reuilly ; elle n'était défendue que par un détachement de deux cents hommes du -48* de ligne. Une première attaque, dirigée par un sieur Tezsier, cordonnier \ avait eu lieu sans succès à neuf heures du matin; à deux heures, elle recommença, et les assaillants tentèrent de mettre le feu à la caserne. Le général Mauduit, commandant du fort de Vincennes, averti de la situation difficile dans laquelle se trouvait le détachement qui occupait la caserne , ordonna au chef de bataillon de Saint-Romain de se porter rapidement sur les lieux avec son bataillon et une section du 6* régiment d'artillerie; des gardes nationaux de Vincennes et de Saint-Mandé se joignirent à l'expédition. Elle dura trois heures et demie : après l'enlèvement de cinq barricades dans le haut du faubourg , la colonne libératrice parvint à la caserne et recueillit ses défenseurs qu'elle ramena à Vincennes avec le drapeau. Les assaillants, un instant repoussés , entrèrent [dans la caserne et y pillèrent des souliers neufs. Ainsi avaient fait le même jour, au fort de Montreuil , les insurgés qui avaient réussi à s'en emparer : aussi , lorsqu'un détachement de Vincennes reprit possession du fort , le commandant fit examiner les chaussures des insurgés, et il fut facile de reconnaître ceux qui avaient forcé l'entrée du fort et qui s'y étaient livrés au pillage.
Une barricade formidable fermait la place de la Bastille du côté qui fait face à la rue Saint-Antoine. Elle partait à droite de la rue de l'Orme et du quai Bourdon , qui borde le canal et le Grenier d'abondance , traversait la rue Saint-Antoine , masquant le socle de la colonne par un
1 Ce Tezsier était un de ceux qui, en février, avaient contribué à Tattaque et à la prise de cette même caserne.
talus évase, atteignait les rues des Tournelles et Jean- Beausire et se reliait à celles du boulevard Beaumarchais ; de l'autre côté, le quai Valmy, les rues de la Roquette, Saint-Anloine , de Gharenton, de la Planchette, boulevard Contrescarpe, achevaient d'enfermer la place dans un cercle de barricades. Les insurgés ou ceux qui les guidaient n'avaient pas méconnu l'importance de la position , commandant à la fois les boulevards et le canal, et protégeant le faubourg contre toute attaque de face. Mais, si forte qu'elle fût, c'était la dernière; la lutte pouvait être sanglante encore : le résultat n'était plus douteux.
Il était midi lorsque les troupes qui avaient emporté les barricades de la rue Saint-Antoine se trouvèrent en face de la Bastille et des défenses qui la précédaient. Huit heures durant, le canon tonna, soit contre la barricade, soit contre les maisons qui bordent circulairement la place à l'entrée du faubourg. Pendant que le canon accomplissait l'œuvre de démolition, des tirailleurs, embusqués dans les maisons, dirigeaient des feux plongeants, soit sur la place, soit sur les fenêtres d'où ripostaient des tirailleurs insurgés. Le général Négrier, que Gavaignac avait désigné pour remplacer le général Duvivier, avait suivi les quais , fait enlever par des colonnes mobiles les barricades de la rue de la Gerisaie , du Petit-Musc et de toutes celles qui avoisinent l'Arsenal, et, défilant par le boulevard Bourdon, il était arrivé jusqu'à la place de la Bastille. G'est là, sur cette place, au milieu des balles qui pleuvaient de toutes parts , qu'il s'afiËBÛssa soudain , blessé à mort, entre les bras de M. de Falloux qui l'avait accompagné. Auprès de lui tombait aussi le colonel Gharbonnel , représentant du peuple.
A huit heures , le feu cessa des deux parts , comme par un accord tacite. Il semblait que l'heure de la réconciliation avait sonné, tant c'était alors un sentiment général et le but de tous les efforts ! Le matin , le décret des trois
millions ; vers midi , la proclamation de Gavaignac , fournissaient comme une autorisation officielle dont les représentants s'emparaient avec ardeur. Le 24, les insurgés n'écoutaient personne; mais, le 25, battus sur tous les points, ne conservant plus que quelque^ positions menacées, sentant se rétrécir à toute heure le champ de bataille, ils commençaient à prêter Toreille aux bruits, vagues d'abord, bientôt plus précis, de transaction et de paix qui parvenaient jusqu'à eux. Il y avait à ce moment dans leurs rangs deux camps bien tranchés ; les uns , las de se battre, ne voyaient devant eux que la défeite et n'espéraient plus rien d'une victoire reconnue impossible; les autres, que la défaite exaspère , pour la plupart réclusionnaires libérés, forçats en rupture de ban, gens étrangers aux quartiers qu'ils traversent et que les habitants désavouent, trouvaient dans la continuation de la lutte la satisfaction d'instincts de pillage et de meurtre'. Isoler ceux-ci de ceux-là , ramener les égarés , faire pénétrer au delà des barricades les sentiments de clémence qui animaient tant de cœurs, prévenir enfin ces dernières ardeurs de la lutte où les combattants ne distinguent plus entre la férocité et la guerre : telle était l'œuvre que tentaient d'accomplir quelques courageux citoyens.
III. — Transportons-nous sur la rive gauche, où, le premier dans l'ordre des heures, le général de Bréa, quoique militaire , chef de corps et presque absolument làattre du terrain , avait tenté le rôle de pacificateur.
Dès le 24 au soir, le combat proprement dit avait cessé
^ Nous n'établissons pas cette distinction sur des conjectures : il est acquis que 1,400 forçats ont pris part à l'insurrection; les uns qu'on avait tolérés à Paris, les autres qui y accoururent de Rouen, du Havre, d'Orléans, de toutes les villes fixées pour leur résidence. {^Commission d*enquête^ déposition de M. Trouvé-Chauvel.)
dans les quartiers du Panthéon et MoufFetard ; quelques coups de feu, partant de loin en loin sur le passage d'une patrouille, rappelaient la lutte de la veille sans réussir à la renouveler. La rive gauche aurait pu passer pour complètement reconquise, ainsi que Fassurait le matin M. Senard à l'Assemblée nationale, si la barrière Fontainebleau et les extrémités du faubourg Saint-Marcel n'avaient offert un asile et comme un dernier boulevard aux débris de l'insurrection. En effet, dans la nuit du 24 au 25 , l'arrondissement avait été envahi par une foule d'hommes étrangers au quartier, restes des bandeis chassées du Panthéon ; on ne se battait là ni pour la République ni pour le socialisme, mais pour le meurtre et le pillage '. C'est dans ces quartiers extrêmes que le général de Bréa voulut por* ter des paroles de paix.
Vers dix heures du matin , il massa ses forces en gardé mobile , garde nationale et infenterie de ligne , forma une colonne d'environ deux mille hommes, et, accompagné de M. de Ludre , représentant du peuple , nommé administrateur du XII' arrondissement, il se mit en marche par la rue du Faubourg-Saint-Jacques. A la barrière Saint- Jacques, Gobert, chef de bataillon dans la 12* légion, s'offrit au général pour porter les premières paroles de paix aux insurgés : son uniforme de garde national devait leur inspirer confiance. Il s'avance, parlemente : la barricade s'ouvre. Le général lit à haute voix le décret rendu le matin par l'Assemblée qui accordait trois millions pour secours ; les troupes et les insurgés fraternisent. A la barrière d'Enfer, même démarche du chef de bataillon et du général : même succès, qui se renouvelle encore à la barrière de la Glacière. Le général de Bréa, âme généreuse et haute, était heureux; il apportait la paix, il y trouvait des
^ Procès des assassins da général de Bréa. Déclaration de Taccusé Choppart.
cœurs dociles, et il lui semblait que sa marche ne serait plus traversée par de sanglants épisodes.
La colonne , poursuivant sa route , arriva aux abords de la barrière Fontainebleau. La place d'Italie formait alors un rond-point traversé par les grilles de la barrière qui s'appuyaient à droite et à gauche aux bâtiments d'oc* troi. Le rond-point était désert et barricadé ; les grilles étaient bouchées par des pavés ; une petite porte , s'ouvrant en dedans, donnait seule accès au delà de la grille. Comme il avait fait ailleurs, Gobert s'avança le premier, mais il rencontra là de tout autres dispositions. Menacé et couché en joue , il revint auprès du général , lui déclara qu'il aurait afiBaiire à des forcenés, et que |le seul parti à prendre était de feire avancer le canon. La batterie fut dressée , les troupes prirent position ; mais , avant de commencer le feu , le général de Bréa voulut essayer par luimême de la conciliation qui lui avait réussi jusque-là. Il entre dans le rond-point ; à ses côtés se trouvaient , avec MM. de Ludre et Gobert, le colonel Thomas, du IP léger, le lieutenant-colonel Desmarets, du 24* léger, M. Mangin, aide de camp du général, et le lieutenant Singeot. — « Entrez , disaient les insurgés au général , il ne vous sera rien fait. » Le général mit pied à terre et franchit la petite porte de la grille avec le lieutenant Singeot à sa droite. Le représentant de Ludre et le colonel Thomas refusèrent d'entrer; les autres officiers hésitaient. M. Desmarets s'avance vers MM. Gobert et Mangin : a Comment! nous laissons aller un général seul ! Cela est tout à fait contraire aux règles militaires. » Sur cette observation, MM. Gobert et Mangin se joignirent à M. Desmarets et se mirent aut côtés du général.
A peine avaient-ils franchi la grille, on les enveloppe. Au silence funèbre qui régnait quelques instants auparavant succèdent des cris furieux : « A mort! à mort Ca^ vaignac! le voilà, le bourreau de nos frères! à morilv
soit qu'ils crussent en effet que Gavaignac f6t tombé luimême entre leurs mains, soit qu'ils le feignissent pour irriter davantage la foulé. On bat la générale : les hommes couchés sur le^ pavé se lèvent , les cabarets se vident ; fenmies et enfents accourent : une tourbe déguenillée , sinistre, hurlante, encombre le rond-point. « Allons chez le maire » , disent quelques bons citoyenç. Dordelin , adjoint de Gentilly depuis douze ans, maire depuis le 13 mars 1848, était^ propriétaire d'un restaurant situé près de la barrière , sous l'enseigne du Grand-Salon ' ; on espérait faii'e évader par le jardin le général et ses compagnons. Ils arrivent : on ferme les portes, on entre au jardin ; le lieutenant Singeot enjambe le mur et s'enfuit. Le général était déjà à moitié passé, lorsqu'un sieur Paris l'arrache du mur et lui dit : « Je réponds de vous. » En ce moment, la foule, qui devine que sa proie lui échappe, force les portes, elle se rue dans le jardin et ramène le général dans le corps de logis au deuxième étage. On lui avait enlevé son épée et au capitaine Mangin son sabre : le commandant, de la barricade, Bussières, tenait l'un et l'autre à la main, les brandissait par la fenêtre et criait : M JNous les tenons, n'ayez pas peur, ils n'échapperont pas. »
Cependant on pressait le général d'ordonner aux troupes de se retirer. Il s'assit près d'une table et écrivit : « Nous soussignés, Bréa et de Ludre, déclarons être venus aux barrières pour annoncer au bon peuple de Paris et de la banlieue que l'Assemblée nationale a décrété qu'elle accordait trois millions en faveur de la classe nécessiteuse et qu'elle a crié : Vive la République démocratique et sociale ! » Nouvelle invasion de la foule : le général s'arrête. C'est Gobert, qui, séparé de lui depuis quelques instants.
^ N<* 18, roate de Fontainebleau. Cet éublissement exUte encore souf là même enseigne.
4i4 LIVRE DIXIEME.
rentrait dépouillé de ses armes. Le général reprit : «Je suis entouré , à la barrière Fontainebleau , de braves gens,
républicains, socialistes et démocrates » Il éludait
l'ordre de retraite : les insurgés l'exigeaient; quelques citoyens , qu'animaient des intentions fevorables au malheureux général, le pressaient dans le même sens. «Mais, général, lui disaient-ils, faites donc quelque chose pour nous aider. Tant que la troupe sera là , nous ne viendrons à bout de rien. » Il se décida à écrire, certain que ses ordres, qu'on devinerait extorqués par la forcé, ne seraient pas exécutés : « J'ordonne à la troupe de se retir (sic) ; qu'elle retourne par la même route. » Dordelin partit, porteur de l'écrit, tandis que les gens qui veillaient sur le général, redoutant les accès de fureur de cette foule, proposèrent de le conduire à quelques pas plus loin , au grand poste \
Le général, Mangin et Gobert, s'acheminèrent donc vers le grand poste, surveillés et serrés de près par ceux-là mêmes qui seront tout à l'heure les assassins : Nourry, Lahr et Choppart. Sur le seuil, un garde national dit à Gobert : « Commandant, n'entrez pas, vous allez être fusillé. — Je suis venu avec le général, répondit Gobert, et je ne l'abandonnerai pas. » Desmarets s'y trouvait déjà, la tunique en lambeaux, sans shako ni épaulettes, dépouillé de son sabre; les mêmes cris de mort l'avaient accompagné dans le trajet de la barrière au grand poste '.
1 Route de Fontainebleau, entre le n» 74 et le n^ 76.
3 Voici une partie de la déposition du lieutenant-colonel Desmarets au procès* « On me dit : « Entrez, que demandez^yous? — Je ne viens « pas en parlementaire, mais il y a là un représentant qui est porteur « d*un décret. » Alors le nommé Gautron me toisa des pieds à la tête et me dit : « Tu es de la mobile? — Non », lui dis-je. Et aussitôt il s'écria : « A mort! à mort! c*est un traître. > Ce cri de mort vola de bouche en bouche et aurait reçu son accomplissement sans l'intenren* tion de MM. Dumont et Gérard. Je fus dégradé en un clin d*œil , ma tunique en lambeaux, mon shako enlevé, mon sabre de même. On me fit entrer dans l'arrière-boutique de la maison Peloille, 3, route de Fon*
Les vociférations, les menaces durèrent deux heures. Le général se promenait, regardait et soupirait! «Général, lui dit Daix, surnommé le pauvre de Bicétre parce qu'il vivait des charités de Fhospice , vous êtes préoccupé ; ayez courage! — Hélas! répondit-il, c'est aujourd'hui le jour de ma fête. » Le capitaine Mangin disait à Nuens, l'un des vociférateurs : « Enfin, que veut-on faire de nous? Qu'on le dise! Si l'on veut nous fusiller, que ce soit tout de suite. » Cependant Daix, qui, malgré son hypocrite sympathie, paraissait être le chef de la bande, faisait sortir du poste tous les hommes sans armes, c'est-à-dire ceux qui auraient pu être favorables. Gobert remarque cette précaution, a Général, dit-il, le moment fatal approche. » En même temps Desmarets , assis près de la fenêtre , en«tend ces mots sans savoir d'où ils partent : « Citoyen , prends garde à la fenêtre. » Il s'en éloigne , et aussitôt : tt Voilà la mobile ! c'est la troupe ! » Une femme entre dans le poste : « Il faut en finir : à mort! » Immédiate^ ment la salle est évacuée et les prisonniers restent seuls. Le général de Bréa et le capitaine Mangin se tenaient debout au milieu, près d'une table; le commandant Gobert
uineblean, et on me donna un verre d'eau. Je pensai à ma femme, à mes enfants, et quelques larmes mouillèrent mes yeux. Alors M. Du^ mont me dit : « Courage, nous allons essayer de tous sauver; il faut « aller au grand poste. > Nuens me saisit par le bras, se plaça à ma droite avec son fusil. On criait À mortt k mort ! Gautron voulait m*a8sommer avec un pavé. Il y avait un petit vieillard au teint rosé, aux pommettes saillantes, qui voulait me faire fusiller dans une ruelle. Une femme, ma blancbisseuse, se jeta à genoux et dit à ceux qui me tenaient t « Orâce! c'est un père de éimille, ne lui faites pas de mal. — Nous « aussi, disaient ces furieux, nous sommes pères de fBmûlle. A mort! à « mort! n Grâce à Mé Dumont^ j'arrivai vivant au poste, où la garde nationale me protégea. « G*est un brave officier qui vient ici avec des « paroles de paix, dit le capitaine Renault, il faut le respecter. ■ On criait I Pas iassassinati pas de morti Mais le poste fut envahi. Je re<^s des coups de crosse dans les reins. Nuens arriva, et frappant la table de sa crosse t « Il faut en finir : à mort ! » Les cris redoublèrent, et le général arriva...*. «
se glisse rapidement sous le lit de camp; M. Desmarets monte dessus et se range derrière le yolet de la fenêtre. Il se fit un grand silence ; puis de la porte entr'ouverte et de la fenêtre partirent sept ou huit coups de feu. Le général tombe, frappé à mort; Mangin, atteint à la joue, roule à terre et se relève la tête dans ses mains; à la seconde décharge, il retombe en poussant un cri épouvantable.
Desmarets , immobile , attendait son tour. Deux ou trois insurgés entrèrent et percèrent les cadavres à coups de baïonnette; Tun d'eux, le plus jeune (c'était Nourry), enleva Tépée du général et la lui enfonça dans le ventre ; ils dirent : « C'est fini, ils sont morts. » Et ils s'en allaient, lorsque l'un d'eux : « Il y en a un sous le lit. — Fusillons-le! » crièrent les autres. Mais la foule feisant irruption dans le poste, Desmarets se jette à bas du lit et tombe entre les bras de MM. Dumont et Yiel, qui le protègent de leurs corps. « Laissez-le, dit quelqu'un, il en a assez, celui-là. — C'est vrai, » dit un autre; et moitié par un reste d'humanité , moitié dans la crainte de tuer l'un des leurs, ils le laissèrent s'échapper. Le poste fut évacué, la porte et la fenêtre fermées. Gobert y restait seul en présence des deux cadavres, attendant à tout instant qu'on vint le prendre pour le fusiller. Soudain, un carreau tombe et une voix lui dit de sortir. Voix de sauveur? voix d'assassin? Il hésite; mais après tant de souffrances, tant d'anxiétés, qu'était la mort? Il s'élance hors du poste; un ouvrier le pousse dans une allée de maison , lui donne sa blouse et sa casquette et lui hiit franchir un mm* : il était sauvé. Le général était arrivé à la barrière à deux heures et demie ; il reçut le coup mortel à cinq heures et demie , après trois heures d'outrages, d'angoisses et d'agonie.
Un quart d'heure après, la barricade fut enlevée sans combat. Le colonel Thomas courut au grand poste; il n'y trouva que deux cadavres : celui de Mangin, défiguré par les balles, méconnaissable; le général , dépouillé
de ses épaulettes, de son épée, de tous ses insignes, y compris sa croix de commandeur.
Ce sauvage attentat acheva , sur la rive gauche , la défaite de Tinsurrection : elle expirait dans la honte. Le soir même, quelques-uns des assassins furent arrêtés; enivrés de leur for&it, ils s'en vantaient, ils se faisaient gloire des dépouilles, ils s'accusaient eux-mêmes ou se dénonçaient les uns les autres'.
IV. — A l'heure oii le général de Bréa succombait victime de la plus odieuse des trahisons , Mgr Affre , archevêque de Paris, se rendait du palais archiépiscopal à la présidence, et communiquait au général en chef son intention de se présenter aux avant-postes. Lui, l'homme modeste, le prêtre exclusivement attaché à son ministère, malgré la timidité de son caractère et sa répugnance bien
^ Déposition de Mollet, distillateur ; Lebelleguy a dit à Nourry : « Tu sais, Jean, que nous vendrons Tépée et les épaulettes, et nous parm tarerons l'argent. » J'étais à diner, ils ont demandé deux canons. Nourry s*est approché. Je lui ai dit : • On dit qu*il y a eu un général « de tué • Il m'a répondu : « Nous Tavons si bien tué que nous avons m là son épée et ses épaulettes. — Malheureux ! » lui ai-je dit. Ça lui a fait une émotion. Sa mère est arrivée. En voyant son fils, elle lui a dit : M Jean, tu as quelque chose. — Non, maman, seulement Lebelleguy et m moi nous avons Tépée et les épaulettes d'un général. i> La mère lui a dit : « Alors, viens-nous-en; allons les ranger. » — Lebelleguy avait dix-sept ans, Nourry dix-huit. Nourry, condamné aux travaux forcés, est encore à Cayenne. La Commune de 1871, ne pouvant libérer Nourry, s'empressa du moins de le réhabiliter; sa mère fut préposée à la direction d'un ouvroir installé dans l'établissement des Pères jésuites, rue Lhomond, ci-devant rue des Postes. Il était naturel que les assassins des généraux Clément Thomas et Lecomte revendiquassent pour ancêtres les assassins du général de Bréa et du capitaine Mangin. Sur l'emplacement du grand poste, on a construit depuis une chapelle sous le vocable de saint Marcel, patron du quartier. Elle est connue aussi sous le nom de chapelle Bréa. La Commune de 1871 en avait décrété la démolition. C'est dans la petite chapelle ù droite en entrant, là oii sont les font» baptismaux, que le général de Bréa fut assassiné.
connue pour Tostentation, il aspirait à jeter entre les combattants des paroles de paix évangëlique; ce n'était pas assez, il voulait se mêler de sa personne aux insurgés, les exhorter à poser les armes et à vivre en frères avec leurs frères. Quel serait l'effet d'une pareille démarche? Cavaiguac, sans prétendre l'en détourner^ lui en signalait les périls ; mais telle était la résolution 4^ l'archevêque , que ses amis ne reconnaissaient pas sa réserve habituelle , et que le général Gavaignac ne put que s'incliner devant cette grande âme. Il quitta le palais de la présidence, cheminant à pied; la foule se pressait sur ses pas, fléchissant le genou sous la bénédiction du pasteur, s'emparant de ses mains pour les baiser. Il entrait dans les ambulances , bénissant les blessés, absolvant ceux que la mort allait prendre. Sa figure, naturellement douce, se transfigurait dans le dévouement. •
Il arriva ainsi jusqu'à la place de la Bastille. Sur sa demande, le général Perrot fit suspendre le feu. L'archevêque, accompagné de deux grands vicaires, MM. Jacquemet et Ravinet, de son domestique et de deux représentants du peuple, MM. Larabit et Druet-Desvaux , se dirigea vers la barricade qui fermait l'entrée du faubourg ; un garde mobile, agitant une branche d'arbre en signe de paix, le précédait. Arrivé au pied de la barricade, les insurgés l'aidèrent eux-mêmes à la franchir, et il commença à converser avec eux.
En ce moment même, et à quelques pas de là, se trouvait aussi un représentant du peuple, propriétaire d'usines dans le quartier Popincourt, connu pour ses tentatives d'association industrielle entre ouvriers et patrons, et qui, à ce double titre, espérait être écouté avec faveur : M. Charles Beslay; il apportait aux insurgés la proclamation de Gavaignac. Non loin de lui, M. Galy-Cazalat , lui aussi représentant, lisait à haute voix le décret de l'Assemblée. Les insurgés ignoraient et la chute de la Commission
executive et la nomination de Cavaignac ; quant à la proclamation de celui-ci, il leur semblait peut-être difficile de concilier la g^uerre acharnée qu'il leur disait avec les sentiments d'induTçence dont elle était pleine, et ils s^inquiétaient de son authenticité. Quelques-uns, qu^une terminaison subite de Tinsurrection déconcertait sans doute, élevaient des objections , réclamaient l'impossible : ils voulaient Uoriginal de la proclamation. M. Beslay leur répondait qu'il était disposé à rester derrière les barricades jusqu'à ce que la proclamation, signée du général, fût arrivée; et, pour se foire mieux entendre et obtenir le silence , il commanda un roulement de tambour. Ce roulement est pris pour un appel aux armes : les fusils s'abaissent des deux côtés, le combat reprend, et l'archevêque de Paris, qui s'était avancé dans le foubourg, reçoit une balle dans les reins '. Il tombe : on s'empresse autour de lui, on le porte chez le curé de Saint-Antoine des Quinze-Vingts, rue de Charenton, tandis que les représentants du peuple étaient menacés de mort par quelques fonatiques et retenus prisonniers.
D'où partit la balle qui atteignit l'archevêque et dont il devait mourir? Se trouva-t-il dans les rangs de l'insurrection quelque forcené qui profita du désordre pour commettre sans péril un odieux assassinat? Nul n'a le droit de le dire et de transformer en un crime ce qui, 'jusqu'à présent, n'a pu être imputé qu'au hasard. Le prélat écrivait, le 6 août 1840, dans son mandement de prise de possession : a La paix soit avec vous Nous ne venons ni gouverner ni troubler la cité, mais offrir une victime Pa-
ctficus ad immolandum Domino vent » Ce texte
prophétique, il l'accomplit à la lettre : Dieu, auquel il s'offrait, accepta son sacrifice. Le moment où l'arche-
^ Récit de M. Charles Beslay à F Assemblée nationale; séance du 26 juin 1848.
véque fut blessé marque celui où commencèrent les négociations entre les insurgés et le gouvernement; le combat cesse, et l'insurrection peut être considérée comme terminée.
V. — L'Assemblée reprit séance à neuf heures du soir. Dans le tableau sommaire des résultats et des événements de la journée, M. Senard confmit, à dessein ou non, de singulières omissions. L'archevêque ayant été blessé vers huit heures un quart, le président de l'Assemblée pouvait l'ignorer à neuf heures ; mais ne savait-il pas au moins la démarche fisiite par le prélat auprès de Gavaignac, et, dans ces tristes et sombres heures de la guerre civile, ce dévouement ne valait-il pas d'être signalé? On s'explique moins encore le silence gardé par M. Senard sur l'atlentat de la barrière Fontainebleau. « Et le général de Bréa?» dit une voix; — « J'ai entendu la question , répond M. Senard. Je ne peux pas vous donner de réponse positive. Des estafettes, envoyées à deux ou trois reprises pour avoir des détails exacts, sont revenues jusqu'alors sans pouvoir nous en apporter. » Gomment ! il est neuf heures , l'assassinat a eu lieu à cinq heures et demie , la barricade a été enlevée par le colonel Thomas à cinq heures trois quarts, et une ou plusieurs estafettes n'avaient pas, trois heures après l'événement, averti le général en cheP? G'est invraisemblable et impossible. M. Senard s'est tu parce qu'il a voulu se taire.
On s'explique mieux sa discrétion sur la fermeture de certains clubs, sur la saisie de onze journaux, sur l'arrestation et la mise au secret de M. Emile de Girardin. Il n'en parla que le lendemain , très-incidemment , et même sans nommer le rédacteur en chef de la Presse. 11 craignait sans doute quelques réclamations libérales et des protestations de survivants de 1832 , plus énergiques peut-être
que celles qui avaient accueilli Fétat de siège. Il est juste d'ajouter que ces mesures rentraient dans la compétence exclusive du chef du pouvoir exécutif, telle que la consti** tuait Fétat de siège.
Il n'en pouvait être de même d'un projet de décret prononçant la déportation outre<^mer sans jugement préalable , et par voie administrative, de tout individu pris les jarmes à la main ; mesure générale et exorbitante du droit commun qui tombait dans le domaine législatif de l'Assemblée. M. Degousée avait, on s'en souvient, proposé quelque chose d'analogue; la peine qu'il réservait aux quinze cents clubistes, aux principaux fauteurs de désordre, Gavaignac et Senard Fétendaient à tous les insurgés. a De toutes paiis, disait M. Senard, on nous demande ce qui adviendra. On nous dit de toutes parts que l'Assemblée réunie ici ne peut pas laisser cette incertitude qui étonne ceux-là mêmes qui font les prisonniers. Je viens vous soumettre une résolution en harmonie, ce me semble, avec le nombre de ces prisonniers, avec la guerre acharnée qui nous est feite , avec les pensées d'humanité qui doivent encore dominer ici. » Mais il ne demandait pas un vote d'urgence ; il l'ajournait au lendemam.
Si l'on rapproche la proposition de déportation faite le soir de l'indulgente et généreuse proclamation du matin , il est facile de saisir entre ces deux actes une flagrante contradiction. «Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont tout prêts à vous recevoir. » Ainsi parlaient, le matin, MM. Gavaignac et Senard. Les combats acharnés de la rue Saint-Antoine et du faubourg du Temple , les scènes de la barrière Fontainebleau leur ont répondu. L'armée, la garde nationale, la garde mobile, décimées par les balles, payant de leur sang la conquête de chaque barricade, ne voyaient pas sans irritation ces promesses d'oubli qui désarmaient la justice et qui replaçaient au même
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rang les artisans de guerre civile et les défenseurs de la République. Ces « frères repentants » ne se repentaient qu'après la défaite; ces a frères soumis à la loi » n'en reconnaissaient Feinpire que par impuissance à la renverser. Le châtiment légal devait être la conséquence et le prix de la victoire : Gavaignac le comprit; et, sans se croire lié par des engagements que Tinsurrection avait déchirés, il s'interdit les représailles sanglantes, mais en laissant carrière à la répression.
yi. — La nuit du 25 au ^26 juin se passa en négociations. Un sieur Barthélémy, condamné le 20 décembre 1839 aux travaux forcés à perpétuité, pour tentative de meurtre dans l'équipée du 12 mai, gracié le 19 mars 1848 par le Gouvernement provisoire, avait^ aux premiers bruits d'émeute, quitté Rouen, qui lui avait été fixé pour résidence : il commandait la barricade de la rue Grangeaux-Belles, dans le faubourg du Temple. Les munitions des insurgés s'épuisaient; la fin de la lutte était proche. Il se présenta devant Lamoricière et lui demanda, pour le cas où le faubourg consentirait à capituler, quelles conditions lui seraient faites. « Vous serez traités comme la garde nationale du XIP, répondit Lamoricière, c'est-àdire désarmés d'abord; on avisera ensuite. » A la Bastille, le général Perrot posait des conditions analogues : destruction des barricades, entrée des troupes, remise des armes. Au lieu de continuer les pourparlers avec les généraux, le friubourg Saint-Antoine préféra s'adresser directement au chef du pouvoir exécutif.
MM. Larabit, Galy-Cazalat et Druet-Desvaux s'offrirent d'abord pour intermédiaires; mais, aux premières prétentions du faubourg , ils opposèrent un énergique refus. On ne demandait rien moins que la dissolution de l'Assemblée , l'éloignement de l'armée à quarante Heues de Paris,
la mise en liberté des prisonniers de Yincennes et le soin laissé au peuple de feire lui-même sa constitution. Tel était sans doute le programme de l'insurrection; yictorieuse, elle aurait pu tenter de le réaliser, mais vaincue ou tout près de Fétre, cernée dans ses derniers Retranchements, lorsque quelques heures à peine la séparaient de la déroute, de pareilles prétentions n'étaient que ridicules. Était-ce bien, du reste, du feubourg lui-même qu'émanaient ces propositions, ou plutôt de ces chevaliers nomades de l'insurrection, qui fomentaient de quartier en quartier la résistance à outrance , instigateurs d'une lutte don{ ils voyaient avec terreur approcher la fin, conseillers d'incendie ou d'assassinat , les mêmes qui menaçaient les représentants et parlaient sans cesse de les fusiller?
Quoi qu'il en soit, le parti de la modération l'emporta. Une demande fiit adressée au chef du pouvoir exécutif, ainsi conçue : « Nous ne désirons pas l'effusion du sang dé nos frères ; nous avons toujours combattu pour la République démocratique. Si nous adhérons à ne pas poursuivre les progrès de la sanglante révolution qui s'opère, nous désirons aussi conserver notre titre de citoyens, en conservant tous nos droits et tous nos devoirs de citoyens
français » Les trois représentants n'hésitèrent pas à
signer cette demande, et M. Larabit reçut mission, avec quatre délégués du faubourg , de la communiquer à l'Assemblée et au général Cavaignac. MM. Galy-Cazalat et Druet-Desvaux restèrent comme otages.
M. Larabit et ses compagnons arrivèrent au Palais- Bourbon vers deux heures et demie du matin, et furent introduits auprès de M. Senard. M. Larabit insistait pour rendre compte de sa mission à l'Assemblée elle-même; mais comment la réunir à cette heure avancée de la nuit? Le président de l'Assemblée remit aux délégués une réponse , écrite où il déclarait n'admettre d'autres conditions que la destruction des barricades et la cessation de
toute résistance. Cependant il fut verbalement convenu que les armes ne seraient pas enlevées par les troupes, mais déposées à la mairie, et qu'on se bornerait à arrêter ceux que la justice devait atteindre comme coupables d'excitation à la révolte. Une proclamation du pouvoir exécutif devait publier immédiatement les résultats des négociations. Enfin , comme , pendant la durée des pour* parlers , Lamoricière avait terminé le mouvement qui achevait de le rendre maître du faubourg du Temple , et que tout était prêt pour Tattaque simultanée du faubourg Saint-Antoine , tant par le côté de la Bastille que par le quartier Popincourt, le canal et les boulevards extérieurs, le général Gavaignac consentit qu'un ai^mistice fût proclamé et mainteifu jusqu'à dix heures du matin ; à cette heure, si la résistance n'avait pas désarmé, les hostilités seraient reprises.
A six heures du matin , les délégués repartirent pour le faubourg avec M. Larabit, qui se reconstitua prisonnier. D'autres députations se rendirent auprès de Gavaignac; l'une d'elles osait mettre à la reddition la condition d'une amnistie pleine et entière. Gavaignac ne répondit plus qu'un seul mot : soumission absolue. Gependant, les heures s'écoulaient et le faubourg ne se rendait pas. Dans l'intérieur, MM. Galy-Gazalat et Druet-Desvaux , restés comme otages, avaient passé une nuit d'anxiété et de périls; vers cinq heures, ils furent conduits au corps de garde situé entre la rue de Montreuil et la rue du Faubourg ; on y fabriquait de la poudre qui était immédiatement convertie en cartouches. Vainement les représentants signalaient -ils aux insurgés qui les entouraient l'investissement imminent du feubourg ; à l'agitation de la rue ils devinaient que leur propre sort se discutait en ce moment, mais que les insurgés ne songeaient pas encore à se rendre. Tout à coup un ouvrier, Eugène Portier, se précipite dans le corps de garde : avant de donner l'at-
taque , le général Perrot sommait les insurgés de profiter du délai qui leur restait. Portier monte sur une table , et malgré les plus violents muimures, il fait un énergique appel aux sentiments patriotique» de ses auditeurs, M. Druet-Desvaux prend à son tour la parole, et sur ses chaleureuses exhortations , on tait sortir les représentants pour traiter de la reddition du quartier.
Cinq minutes s'étaient à peine écoulées, un coup de canon retentit dans la direction de la Bastille : « Maintenant, il est trop tard, s'écrie M. Galy-Gazalat; vous n'avez plus aucune demande à ^re ; il n'y a qu'un seul moyen de vous sauver. Voulez-vous que nous allions, mes collègues et moi, intercéder pour vous sur la première barricade? » La majorité accepte la proposition, et les deux représentants, accompagnés de quatre ouvriers, remontèrent le faubourg. Treize barricades les séparaient de l'entrée; à chacune ils criaient : a Ne tirez pas, nous allons parlementer pour vous ! » Mais, tel était le mélange impur que l'insurrection portait encore dans ses rangs, que des bandits voulaient, par derrière, tueries représentants qui se dévouaient pour eux. Vers la cinquième barricade, les balles des assaillants commençaient à pleuvoir autour d'eux; aucun ne fut blessé. A la troisième, ils se trouvèrent en face d'une trentaine de tirailleurs qui avaient déjà forcé l'entrée , et l'un d'eux reconnut M. Galy-Cazalat pour l'avoir accompagné la veille de la rue, Yieille-du- Temple à la Bastille.
A ce moment , la fusillade cessa , et trois bataillons entrèrent sans résistance, tandis que des patrouilles se répandaient dans les rues latérales. MM. Galy-Gazalat et Druet-Desvaux descendirent le faubourg avec leur nouvelle escorte; et, après avoir franchi maint obstacle, ils parvinrent à la place du Trône, où une barricade formidable, appuyée aux grilles, défendait l'accès du côté de l'avenue de Vincennes. Ceux qui l'occupaient ne voulaient pas la
détruire; ils cédèrent enfin aux témoignages nombreux qui leur confirmaient l'entrée des troupes du général Perrot et la prise de toutes les barricades. A un kilomètre de là , s'avançait dans T-avenue un corps de troupes ; sur la prière des représentants , il s'abstint de tirer et prit à deux heures possession de la barrière du Trône ' .
Sur les bords du canal , le général Lamoricière avait eu à soutenir une lutte énergique; les combattants du faubourg s'étaient, comme il l'avait craint, reportés dans le quartier Popincourt et lui disputaient le terrain. Le général ne voyait pas sans colère l'intervention officieuse des représentants, dont l'effet, heureux sur un point, augmentait sur d'autres les difficultés. Après des pertes fort graves (rue Saint -Sébastien), il eut raison des derniers efforts de l'insurrection. Il était une heure et demie.
A la même heure, le général Cavaignac annonçait à la population et à l'armée la fin de la lutte dans une éloquente proclamation : « Citoyens , soldats ! La cause sacrée de la République a triomphé. Votre dévouement, votre courage inébranlable , ont déjoué de coupables projets, fisiit justice de funestes erreurs. Au nom de la patrie, au nom de l'humanité, soyez remerciés de vos efforts, soyez bénis pour ce triomphe nécessaire. Ce matin encore, l'émotion delà lutte était légitime, inévitable; maintenant, soyez aussi grands dans le calme que vous l'avez été dans le combat. Dans Paris , je vois des vainqueurs et des vaincus; que mon nom reste maudit, si je consentais à y voir des victimes. La justice aura son cours. Qu'elle agisse : c'est votre pensée, c'est la mienne. Prêt à rentrer au rang de simple citoyen , je reporterai au milieu de vous ce souvenir civique de n'avoir, dans ces grandes épreuves.
^ Commission d'enquête, t. II, p. 224 et suivantes. Rapport de M. Galy-Cazalat. — Séance de rAssemblée du 26 juin.
L'INSURRECTION DE JUIN. i^27
repris à la liberté que ce que le salut de la République lui demandait lui-même, et de léguer un exemple à qui<conque pourra être , à son tour, appelé à remplir d'aussi grands devoirs. » i
Cependant une colonne d'environ quinze cents bommes, composée d'un détacbement de la 3* légion et de gardes nationaux d'Amiens et de Doullens, s'acbeminait, sous les ordres du général Lebreton , vers les quartiers de Montmartre, de la Cbapelle et de la Yillette, A la bauteur de la barrière Rocbecbouart , elle suivit les boulevards extérieurs , sans rencontrer d'obstacles ; mais , à la barrière de la Villette , elle dut s'arrêter. Une énorme barricade était adossée aux grilles , deux autres coupaient le cbemin de ronde à l'extérieur, et une quatrième, s'élevant à quatre cents mètres de là, traversait la grande rue delà Villette. Cet ensemble de barricades formait comme un camp retrancbé qu'occupaient des ouvriers vidangeurs, des décbargeurs des ports , et les débris des bandes cbassées des bords du canal et du feubourg Saint- Antoine. Néanmoins, la résistance fut courte. La barricade de la grande rue de la Villette fut enlevée au pas de course ; on y fit quatre-vingt-un prisonniers, dont deax officiers de la garde nationale. La colonne rentra dans Paris à buit beures.
Quelques beures après, vers minuit, des détonations nombreuses et réitérées éclataient aux environs du palais des Tuileries. Les babitants du quartier s'effrayaient ; l'alerte était donnée aux troupes qui bivouaquaient dans le voisinage ; un escadron de cuirassiers , campé sur la place de la Concorde , s'ébranlait pour aller reconnaître la cause de ces explosions inattendues. Voici ce qui était arrivé. Vers dix beures et demie, des détachements des gardes nationales d'Orléans, Meung, Beaugency, Roubaix, Andelys, Pitbiviers et Lille, reçurent l'ordre d'extraire des prisonniers insurgés du souterrain de la terrasse du bord de l'eau et de les escorter à la prison des
Madelonnettes , située rue Fontaine , dans le quartier du Temple.
La nuit était ti^ès-obscure ; à peine si les plus rapprochés pouvaient se reconnaître. Les prisonniers, au nombre de deux cent dix, marchaient trois par trois, se tenant par le bras et sans être liés ; l'escorte , formée en carré sur trois hommes de profondeur, était de cinq cent quarante gardes nationaux. Ils avaient Tordre, en cas de résistance, de ne pas tirer et de ne se seiw que de la baïonnette. La colonne était parvenue sur la place du Carrousel, à la hauteur de Thôtel de Nantes , quand partent deux coups de feu, Tun des étages supérieurs de Fhôtel, l'autre de la rue du Doyenné. Aussitôt, comme s'ils obéissaient à un signal d'évasion, les insurgés des derniers rangs poussent les gardes nationaux de Boubaix et des Andelys. Ceux-ci, un peu efEarés, tirent à bout portant et atteignent des hommes de l'escorte. Cependant, les autres prisonniers se jettent à terre, saisissent par les jambes les gardes nationaux , les font tomber : quelques-uns réussissent à s'emparer des fusils et tirent. Une lutte corps à corps s'engage. Mais, au bruit de cette lutte et des détonations , l'alarme se répand ; il y avaft sur la place du Carrousel et dans la cour des Tuileries trois mille gardes nationaux bivouaquant; tous tirent au hasard; une patrouille de garde marine qui passe fait de même; les officiers se précipitent au milieu des balles , criant : Ne tirez pas ! Le colonel Amy, qui commande le bataillon d'Orléans , fait laire le roulement d'arrêter le feu , on échange le mot d'ordre, on se reconnaît. Cette cruelle méprise coûte, tant en insurgés qu'en gardes nationaux, cent trois morts et soixante-deux blessés. On saisit huit fusils encore chauds dans la rue du Doyenné , d'où était parti le signal de cette horrible boucherie.
VII. — Ainsi se termina dans un massacre nocturne cette lutte de quatre jours. Qui en comptera les victimes? A peine sait-on quelques chifFres : dans la garde mobile , cent morts et cinq cent quatre-vingt-douze blessés ; dans Tarmée, huit cents morts et quinze cents blessés. Mais, dans les rangs de la garde nationale et dans ceux de Tinsurrection, comment reconstituer les listes funèbres? Le plus souvent, les blessures entraînèrent la mort : dans ces combats à bout portant, toute balle devenait meurtrière et causait dans l'organisme des ravages qui étonnaient la science et déroutaient ses pronostics. Les hôpitaux regorgeaient : au Val-de-Grâce , les cadavres étaient empilés les uns sur les autres, comme le bois dans un chantier. On crut d'abord que les insurgés s'étaient servis de balles empoisonnées ; mais bientôt on acquit la preuve que l'abus des alcools, ajouté à l'ardeur d'une lutte prolongée, avait seul répandu dans les blessures l'inflammation et la mort. Les médecins, dans ces tristes jours, restèrent fidèles à leurs traditions de dévouement ; dans les insurgés qu'on leur amenait, ils ne voulurent voir que des blessés à soigner, et ils maintinrent partout à l'hôpital le caractère d'un lieu d'asile inviolable.
Les prisonniers augmentaient en nombre d'heure en heure. Après ceux qu'on avait feits dans la rue , derrière les barricades, les mains encore noires de poudre, il y eut ceux que ramenèrent en foule les dénonciations, les per-* quisitions à domicile, les patrouilles dans les campagnes voisines de la banlieue. On en compta, au bout de quelques jours, jusqu'à douze mille. Les caves de l'hôtel de ville , le souterrain des Tuileries , la caserne de la rue de Toumon , le jardin du Luxembourg , les édifices publics ^ ne les gardèrent que le temps nécessaire pour permettre révacuation sur les torts d'Ivry, de Nogent, deRosny, etc. A la suite d'une instruction sommaire , six mille trois cent soixante-quatorze furent presque iminédiatement relâchés.
430 LIVUE DIXIEME.
Que faire des autres? Fallait-il suivre les lenteurs de la justice ordinaire, s'exposer au scandale d'un procès monstrueux par le nombre des accusés , renouveler, au lendemain d'une insurrection, les excitations qui l'avaient produite, offrir un piédestal aux vaincus, enfin recommencer, sur des. proportions plus vastes encore , les procédures qu'on avait vu se dérouler pendant toute l'année 1835 à la suite des émeutes de 1834? On ne le voulut pas, ou on ne l'osa pas.
Le 25 au soir, M. Senard avait laissé pressentir à l'Assemblée , le 26 il lui soumit officiellement , un projet de décret qui ordonnait la déportation outre-mer, par voie administi*ative , dans des colonies autres que l'Algérie , de tous les insurgés pris les armes à la main. Jamais, sans doute , insurrection aussi longue , aussi générale et aussi sanglante, même au nom de la République, n'avait éclaté sous la Restauration ou sous la dynastie de Juillet ; mais jamais non plus ces deux gouvei^ements ne s'étaient permis de proposer un mode de répression aussi extra-légal. Le Directoire déportait ses ennemis ; le gouvernement du 24 juin proposa la même mesure, comme si l'ostracisme devait être, sous toute République, le châtiment traditionnel des conspirateurs. M. Méaulle, avocat distingué du barreau de Rennes et fils d'un membre de la Convention , fut élu rapporteur. Deux modifications consi4érables furent apportées à la rédaction originaire ; le nouveau projet distingua entre les insurgés vulgaires et leurs chefs, instigateurs ou fauteurs ; ceux-ci furent renvoyés devant des conseils de guerre. Pour les autres, au mot déportation, le général Cavaignac avait fait substituer celui de transport tatiotij qui n'entrainait ni la mort civile ni les conséquences pénales ordinaires. La discussion s'ouvrit le 27, à huit heures et demie du soir; l'Assemblée ne se sépara qu'à minuit, après avoir voté le décret à une forte majorité.
VIII. — Si rînsurrection parisienne avait triomphé, il n'est pas douteux que Tétincelle révolutionnaire n'eût couru de nouveau les départements et provoqué çà et là des éclats de guerre civile. La sanglante victoire du gouvernement étoufla l'incendie dans son foyer et conjura toute explosion provinciale. Rouen, Limoges, Lyon attendaient sous les armes; M. Hippolyte Dussard, à Rouen, demandait l'autorisation de proclamer, en cas d'alerte, l'état de siège ; M. Duclerc, ministre des finances, expédiait à Limoges de fortes sommes d'argent pour payer les ateliers nationaux; à Lyon, M. Martin-Bernard, comprenant que son passé insurrectionel lui ôtait toute autorité, demandait instamment à être relevé de ses fonctions. Néanmoins, soit que les meneurs ne voulussent pas engager l'action avant de connaître l'issue des événements de Paris , soit que la surveillance militaire les tînt en respect et décourageât toute tentative, il ne régna dans ces trois villes qu'une agitation sourde et sans résultat. Seule , Marseille devança Paris, et nous offre le spectacle d'une lutte analogue à celle que nous venons de raconter.
C'est de Paris que vinrent, avec le mot d'ordre, les émeutiers qui devaient mettre la ville en branle. Entre le 12 et le 15 juin, une centaine d'individus débarquèrent par petits détachements, munis de passe-ports d'indigents. Les clubs leur firent accueil; l'autorité municipale leur fournit la nourriture et le logement ; on fit des quêtes en leur fiaveur ; quelques membres des clubs les admettaient même à leur table. En échange de l'hospitalité, les Parisiens (c'est le nom qu'on leur donnait) se répandaient dans les clubs et y faisaient publiquement l'éloge de Barbés et le récit du 15 mai. Le 18 juin, à la suite de libations co« pieuses, ils se mirent à la tête d^une manifestation composée de mille à douze cents personnes et se présentèrent,' vers neuf heures du soir, à la préfecture , sous prétexte de demander des secours. Le préfet, M. Emile Ollivier, leur
répondit avec fermeté , et, le lendemain , il leur fit délivrer des passe-ports avec ordre de quitter la ville le 21. Mais le club de la Montajjne les engagea à ne pas partir, et, le 21, il se tint, rue d^Aubagne , dans la salle des cours communaux , une séance secrète où la police ne put pénétrer et dans laquelle une manifestation fut résolue pour le lendemain 22. Le même jour, arrivait un nouveau renfort : c'étaient des individus de la légion Italienne, qui avaient descendu le Rhône de Lyon à Avignon, et qui disaient ouvertement qu'ils n'avaient pas été heureux à Chambéry, mais qu'ils réussiraient mieux à Marseille.
Le terrain y était d'ailleurs préparé depuis longtemps. Outre les clubs et les ateliers nationaux , double et permanent foyer d'agitation , il y avait , dans le sein même de la garde nationale , une organisation à demi mystérieuse qui s'était instituée, avec la complicité de l'administration municipale et sous la tolérance du préfet, qui n'en avait pas deviné l'objet. C'avait été d'abord une compagnie dite des travailleurs y se recrutant parmi les ouvriers éti*angers et nomades qui traversent Marseille : la municipalité soldait les journées de garde , envoyait des fusils bien au delà des besoins de la compagnie : « Prenez toujours, disait-» elle au capitaine ; vous trouverez plus tard des hommes à armer. » Mais , à peine enrôlés , les hommes disparaissaient de la compagnie , et , pour suppléer à leur absence, les jours de garde, le capitaine, un certain Ricard, fabricant de malles, recueillait des mendiants sur la voie publique. Bientôt, le club des Montagnards fournit des recrues plus régulières qu'un délégué municipal s'avisa de répartir dans les compagnies, malgré les capitaines qui repoussaient ces intrus. Enfin , on imagina de former, en dehors de la garde nationale , une légion de tirailleurs démocrates; ostensiblement, ces hommes demeuraient dans leurs compagnies de quartier, mais ils avaient des chefs secrets, des places d'armes désignées d'avance, des ca-
dres tout formés. L'enrôlement, du reste, était public . Le maire approuva; le préfet reçut la visite de la commission de ce corps : « Ah ! lui dit-il , les tirailleui*s ! Je suis enchanté que vous m'en parliez ; depuis longtemps , on me fiait un monstre de tout cela; qu'est-ce que c'est donc que tout cela? » Et il leur promit de les convoquer pour les autoriser à exister légalement. Aux yeux du commissaire central, beaucoup plus perspicace que le préfet, les compagnies de tirailleurs n'étaient que des sections de la Société des Droits de l'homme. Elles comptaient deux mille deux cents hommes '.
Malgré les menaces que recelait la journée du 22 , le préfet ne demanda, pour son hôtel, qu'un poste de deux cent vingt hommes , et ne s'opposa pas à ce que le général Parchappe allât passer en revue , au Pharo , à une lieue de la ville , le seul régiment de ligne qui occupât Marseille. Trois mille ouvriers se présentèrent à la préfecture , sous prétexte d'obtenir que la journée de travail fût réduite à dix heures au lieu de onze ; M. Ollivier avait, depuis huit jours déjà , adhéré à cette demande ; il y adhère encore. Cette concession allait désarmer leur troupe; aussi les meneurs la passent sous silence , et , par un ef&onté mensonge, ils répandent le bruit que le préfet est inflexible. Le préfet répond par une proclamation où il rétablit la vérité ; pendant ce temps-là , les barricades s'élevaient au centre de la ville, dans les rues Saint-Ferréol , de la Palud, de Rome, de la Deuxième-Calade , autour de la préfecture ; on bat le rappel et la générale. Nouvelle proclamation du préfet à dix heures du matin ; il supplie les insurgés de cesser toute résistance : « Frères^ dit-il, pas de violences. Je donnerais ma vie entière pour éviter l'effusion d'une goutte de sang ; mais je dois protéger la tranquilUté pu-
* Commission (Tenquêfe, Rapport de M. Mnrquézy, conseiller u Id Cour d*Aiz.
blique , et si vous ne voulez pas ëcouter les conseils que je vous donne, quelque pénible que soit mon devoir, sachez que je Taccomplirai, le désespoir au cœur, mais d'une main ferme ! »
A ce moment même , les compagnies de tirailleurs étaient réunies sur la Cannebière, prés le cours Saint-Louis. Le général Ménard-Saint-Martin , commandant de la garde nationale , se présente avec confiance au milieu d'eUes ; un coup de fusil part qui le blesse au visage , puis une fusillade qui blesse le colonel Barthélémy, tue le capitaine Robuste y et blesse plusieurs gardes nationaux. Voilà ces hommes, dont on faisait un monstre au préfet : il pouvait les juger à Tœuvre. Ce n'est pas tout : deux de ces compagnies en révolte se jettent sur la compagnie Salles, qui se réunissait au café Puget; ils la désarment, après lui avoir blessé vingt hommes dont le capitaine. Cependant Tétatmajor était sans ordres ; le préfet , espérant toujours dans les moyens de conciliation , refusait d'en donner, et la garde nationale n'avait pas de cartouches.
Les insurgés s'étaient partagés en deux bandes ; les uns, se retirant sur la place Castellane , l'avaient entourée dans un cercle de barricades qui fermait toutes les rues y ayant accès ; les autres avaient gagné la vieille ville , et là , sur une petite place ^ la place Jauguin , au milieu d'un dédale de ruelles étroites et montantes, ils avaient construit cinq barricades. A deux heures, quelques cartouches ayant été distribuées , deux compagnies d'artillerie de la garde na«> tionale et plusieurs compagnies de hgne s'avancèrent vers la place Jauguin. A leur tête marchait le commissaire de police , Bourillon ; arrivé rue Réquis-Novis , il fit les sommations légales ; les insurgés l'accueillirent par un coup de feu qui l'atteignit au bras et en nécessita l'amputation. Les assaillants n'avaient plus de ménagements à garder ; les uns attaquèrent par le côté du palais épiscopal; les auti*es, arrivant du côté du Cours, abordèrent la barricade
opposée ; les insurgés , débusqués de leurs positions , gagnèrent les toits, d'où ils lançaient des tuiles et du plomb ; la défense ne fut pas longue ; les marins pénétrèrent dans les maisons et capturèrent les insurgés, qui furent conduits au fort Saint-Jean. Ils comptaient neuf morts et quinze blessé».
Vers six heures , le 20* de ligne se porta à Tattaque de la place Castellane. Plusieurs fois dans la journée, Tordre d'attaquer avait été donné; mais, dès que la force armée se mettait en mouvement, le secrétaire particulier du préfet, et M. Gent, représentant du peuple, son ami, paraissaient sur les barricades en parlementaires et arrêtaient le mouvement. Cette fois , les insurgés renoncent à se défendre et capitulent ; la troupe entre dans l'enceinte et y reçoit les honneurs militaires. Elle y resta une heure, puis reçut l'ordre d'évacuer la position , sans avoir au préalable détruit les barricades qui en feisaient la force. Aux hésitations du préfet se joignait , pour prolonger la lutte , la négligence du général Parchappe.
La journée du 22 juin se termina par une troisième proclamation du préfet (cinq heures et demie du soir) ; une quatrième proclamation commença celle du 23. Les barricades de la place Castellane, que le général Parchappe avait laissées debout, avaient doublé çn nombre; de trois, elles s'élevaient à sept. Mais il était arrivé dans la nuit des troupes des garnisons voisines, et le 23, à onze heures , les barricades furent enlevées et l'ordre rétabli. Ces divers engagements coûtèrent, à la garde nationale et à l'armée , onze morts et quarante blessés. Une dernière proclamation du préfet, en annonçant la fin de la lutte, rendit hommage au courage de la garde nationale. Celle-ci ne professait pas les mêmes sentiments pour le préfet; ses perpétuelles tentatives de conciliation toujours repoussées; ses adjurations suppliantes à des hommes
qui tiraient sur un général sans défense et sur un commis-
saire de police faisant fonctions de parlementaire, son obstination à appeler frères cette lëgion d'émeutiers exotiques , avaient jeté dans les rangs de la garde nationale rirritation et la défiance. Le 22 , à la place Jauguin, au plus fort de la lutte, M. Emile Ollivier envoya Agenon pour feiire cesser la lutte ; les gardes nationaux n'hésitèrent pas à mettre en arrestation le parrain du préfet , qui , au bout de vingt jours, fiit placé sous mandat de dépôt. Ces idées inopportunes de concession dans un moment de guerre ouverte, firent oublier les services réels que M. Emile Ollivier avait rendus au département, et, dans le courant de juillet, il quitta Marseille pour la préfecture de la Haute-Marne *. C'était une disgrâce.
IX. — A peine le décret de transportation avait-il été voté, que Gavaignac, montant à la tribune, informa l'Assemblée que le lendemain, à l'ouverture de la séance, il remettrait entre ses mains les pouvoirs qu'il en avait reçus, tt Nous vous les rendrons, général » , crièrent plusieurs voix. — « Citoyens représentants, continua-t-il , mon opinion est qu'il faut qu'une république soit jalouse de son pouvoir, et il est sage que chacun témoigne ici d'une manière bien nette et bien précise qu'il n'est pas jaloux de le retenir. » Le lendemain , conformément au programme, mais avec une simplicité touchante qui le taisait oublier, Cavaignac déposa ses pouvoirs. L'Assemblée lui vota d'acclamation des remercfments accompagnés de la déclaration traditionnelle qu' « il avait bien mérité de la patrie d . Mais Cavaignac ne voulut pas re-
^ Les insurgés de Marseille comptirurent devant la Cour d'assises de la Drôme. Les débats durèrent du 26 juin au 12 août 1849. Sur cent trente-sept accusés, quatre-vingts furent acquittés, cinquante-sept furent condamnés, dont trois à la déportation; trois (dont Ricard) à quinze ahs de détention ; les autres à la réclusion. M. Emile Ollivier, appelé comme témoin, s'y montra cassant et hautain.
cueillir à lui seul ce glorieux témoignage , et il demanda que ce décret comprit, d^une fiaçon inséparable, le président de r Assemblée, M. Senard, Tarchevéque de Paris, la garde nationale, Tarmée, la garde mobile, et.« ces officiers généraux, disait-il, mes amis, mes collègues, il y a peu de jours mes chefs , dont les noms sont dans toutes les bouches. » Recueillons au passage, sur cette figure austère, ces rapides lueurs d^émotion : Cavaignac était simple, il était droit, et, en ne s'inspirant que de luimême , il rencontrait naturellement la grandeur.
M. Martin (de Strasbourg) lut aussitôt la proposition suivante : a L'Assemblée nationale confie le pouvoir exécutif au général Cavaignac , qui prendra le titre de président du conseil des ministres et nommera le ministère. »
Ce décret', voté à l'unanimité, marquait une nouvelle évolution de la République de février.
Aux premiers jours, républicains, jacobins , socialistes , communistes même , elle avait admis toutes les nuances dans la composition du prisme républicain. Le peuple de la rue avait feit la République ; il la gouvernait. Le II mai, l'Assemblée y mit ordre, et, par le scrutin qui désigna les membres de la Commission executive, elle écaita le socialisme et le communisme dans la personne de MM. Albert et Louis Blanc ; M. Ledru-Rollin ne s'introduisit que par grâce, sur la recommandation de Lamartine. Les chefs de clubs tentèrent de recommencer contre l'Assemblée les scènes du 17 mars et du 16 avril, et, pour ne les avoir pas assez énergiquement désavoués , la Commission executive vit tomber chaque jour son influence. Comment les hommes politiques qui n'avaient vécu que de concessions , auraient-ils eu la force nécessaire pour comprimer l'émeute? Ils le voulurent: on ne le leur permit pas. Un soldat, inconnu la veille, recueillit leur héritage ; dans ses mains , l'autorité réapparut armée ; l'émeute , habituée à vaincre sans combat, fléchit, se replia sur elle-même.
succomba enfin, domptée et poursuivie par un répuMijcain avec plus de rigueur qu'elle ne le fut jamais sous la monarchie.
 partir de ce jour, la République, maîtresse d'elle* même et tfôn plus à la merci des clubistes, entrait dans la Emilie des gouvernements réguliers , ceux qui ont Tuutorité et qui savent la foire respecter. Débarrassée de son cortège d'amis bruyants , représentée par un homme que recommandaient la dignité de sa vie , sa hauteur de caractère , son abnégation , la grandeur des services rendus , il semblait qu'elle n'eût plus qu'un pas à faire pour s'établir à jamais. Élever le général Cavaignac au poste de chef du pouvoir exécutif, c'était anticiper sur la constitution et la réaliser à l'avance dans sa disposition principale. Qu'allait-il advenir de la RépubUque ? Cavaignac n'en serait-il que le président provisoire et intérimaire? Ou bien, comme beaucoup d'esprits se plaisaient à le dire, en ^erait-il le Washington?
Sommaire. — La tâche de Cavaignac et de la République. — Composition du ministère; démission de M. Carnot, sur un vote de l'Assemblée. — Décrets divers ; dissolution des ateliers nationaux ; crédits aux associations ouvrières; retrait du décret qui limitait les heures de travail. — Rétablissement du cautionnement; décrets sur la presse et les clubs. — Goudchaux : exposé financier; TimpAt sur les créances hypothécaires; retrait du projet. — Les partis dans l'Assemblée; la commission d'enquête. — Concert entre elle et le pouvoir exécutif; insistance de M. Trouvé-Chanvel contre Caussidière. — Rapport de M. Quentin Rauchart. — Cavaignac abandonne les monarchistes; M. Laurent(de l'Ardèche); misérable, échec d'une tentative de contreenquête ; M. Ducoux : suppression de la Gazette de France, — Séance du 25 août;- MM. Ledru-RoUin , Louis Blanc et Caussidière; le procureur général demande une autorisation de poursuites contre les deux derniers; Cavaignac insiste pour l'urgence; l'Assemblée accorde la double autorisation; MM. Louis Blanc et Caussidière sortent de France sans, que le gouvernement y mette obstacle. — Déclaration solennelle de Cavaignac contre les monarchistes; l'état de siège est maintenu contre eux et voté par eux; scission entre la droite et le général Cavaignac ; les représentants commissaires. — Banquets démocratiques, vus sans défaveur par le gouvernement. — Banquet du Chalet; opinion de M. Ledru-Rollin sur la révolution de Février; ses théories financières; protestation de Goudchaux. — Banquet de Toulouse; interpellations de M. Denjoy; faiblesse de M. Senard; fer- . meté de Lamoricière. — Scrutin du 17 septembre; quintuple élection de Louis-Napoléon Bonaparte.
I. — Â peine remis des ëmotions et des fiatigues de la guerre civile, le gênerai Cavaignac se trouvait jeté en proie aux préoccupations multiples d'un chef de gouvernement.
Tant que le combat avait duré, si pénible que fût l'œuvre, c'était son métier : il avait un ennemi en fece , son armée derrière; le devoir était tout tracé. Mais, pour le soldat d'Afrique surpris par le pouvoir, non pas dans Tignorance, mais dans l'inexpérience des choses et des honmies politiques , la situation était tout autre et embarrassée de difficultés. Professer une opinion sur les questions variées que chaque jour soulève; sentir que la pensée du chef de l'État est le miroir dans lequel les incertains vont chercher la leur ; lui , l'obligé des membres du Gouvernement provisoire , ne pas se dissimuler que ses anciens patrons sont devenus ses adversaires ; apercevoir ou deviner , à travers les adhésions généreuses de la première heure , les oppositions que trahit leur passé , et qui , le péril éloigné , vont se ranimer et agir; comprendre, enfin, que l'avenir de la République repose sur sa tête : en £ace de tant de problèmes, on s'explique les scrupules « les perplexités, les irrésolutions de Gavaignac. Il avait d'ailleurs dans l'esprit la même droiture que dans la conscience , le goût des idées saines, une aversion naturelle pour l'utopie; l'habitude du sacrifice élevait son âme au-dessus des misères de son parti, et, s'il y revenait parfois, c'était par une loi qu'il s'imposait de discipline et d'honneur.
La tâche dévolue au général Gavaignac n'avait, il faut le reconnaître , rien de brillant. Jetée dans les aventures , la France y avait perdu temps , fortune , crédit , sécurité ; elle demandait à son gouvernement de rétracter et de désavouer les témérités de la première heure ; de rassurer les esprits ; de remettre le travail en honneur ; de châtier les coupables ; de prévenir de nouveaux troubles. Quant aux promesses de bonheur sans fin que la République avait faites , on l'en tenait quitte ; elle avait trop prouvé que ses idées de rénovation universelle et de progrès se réduisaient à des rêveries sans valeur ou à des anachronismes suranftés. Le problème capital qu'elle avait à résoudre.
LE GÉNÉRAL GÂVAI6NAC. 441
c^était de ramener la tranquillité, Tordre et le crédit, ces trois nécessités vulgaires de la vie quotidienne qu'avait bannies son avènement. A ce prix , elle mériterait le pou* voir, après Favoir usurpé , et le suffrage universel , ce tyran capricieux et mobile qu'elle s'était donné , ce suffrage populaire avec lequel elle serait réduite à compter un jour, la récompenserait en durée des sacrifices qu'elle aurait faits a une réaction nécessaire.
Le premier soin de Gavaignac fiit de constituer un ministère. Deux hommes étaient naturellement désignés pour en fiaire partie ; M. Senard, le collaborateur civil du général en chef pendant les quatre jours d'insurrection; Lamoricière, dont la valeur brillante et la ténacité avaient préparé et assuré la victoire. L'un reçut le ministère de l'intérieur, l'autre le ministère de la guerre. Goudchaux accepta le ministère des finances ; son initiative hardie sur la question des ateliers nationaux l'avait mis en relief dans l'Assemblée; sa réputation financière le recommandait. Les autres ministères furent distribués à l'ancien personnel du Gouvernement provisoire et de la Commission executive. La droite de l'Assemblée tenta vainement d'y faire entrer MM. Dufaure et Vivien; si le général Gavaignac connaissait h peine de nom les hommes politiques , il avait auprès de lui cette éternelle coterie du National, qui prétendait n'admettre que des républicains éprouvés et de sa nuance. Du premier jour jusqu'au dernier, Gavaignac tournera dans ce cercle étroit, s'imaginant que le National seul représente la République , et que , hors de là , il n'y a qu'ennemis ou monarchistes déguisés. Bastide fut maintenu dans le ministère des affaires étrangères, Bethmont dans celui de la justice, M. Gamot dans celui de l'instruction publique et des cultes ; Recurt passa du ministère de l'intérieur à celui des travaux publics. Un seul nom nouveau, M. Tourret, représentant de l'Allier, recueillit le portefeuille de l'agriculture et du commerce. L'amiral Leblanc
fut désigné pour la marine ; sur son refus , Bastide remplit rintérim, dont le contre -amiral Yeminhac le releva bientôt.
Quel crédit dans TAssemblée, quelle influence au dehors pouvait espérer un ministère ainsi composé? Quel prestige en retirerait le pouvoir? Il se cantonnait dans un groupe , alors qu'au lendemain d'événements si graves , et dans lesquels tous les partis avaient fourni leur contingent de dévouement et de courage , il fallait confier la République à tous ceux qui l'avaient défendue , les engager, les compromettre peut-être à son service ! Cette occasion sans lendemain , Cavaignac la laissa échapper. Ce fut sa première faute. Parmi ces personnages indifférents, il en était un qu'une réunion de représentants qu'on appelait de la rue de Poitiers , parce qu'elle tenait ses séances dans une salle du Conseil d'État, avait vu, non sans déplaisir, désigner pour le ministère de l'instruction publique et des cultes : M. Hippolyte Carnot. Des observations avaient été faites au général à ce sujet* : mais Cavaignac avait mis de l'amour-propre à conserver près de sa personne M. Carnot, fils comme lui de conventionnel et de souche républicaine; peut-être ne se rendait-il pas bien compte des divers motifs qui, dans son passé ministériel, avaient aliéné à M. Carnot les sympathies d'une partie nombreuse de l'Assemblée. Il ne tarda pas à les connaître.
Le 5 juillet, à propos d'une demande de crédit en faveur des instituteur^ primaires, M. Bonjean interpella le ministre de l'instruction publique sur la direction générale qu'il imprimait à l'instruction primaire, et plus particulièment sur un Manuel républicain de P homme et du citoyen, publié sous les auspices et avec la souscription du ministre ; l'auteur, M. Charles Renouvier, ancien élève de l'École polytechnique, y avait introduit des théories qui rappelaient explicitement celles de Proudhon sur la propriété et de M. Louis Blanc sur l'organisation du travail. M. Car-
not avouait l'ouvrage sans en approuver toutes les doctrines ; c'en fut assez pour provoquer, de la part de TÂssemblée, un vote de désapprobation (trois cent quatorze voix contre trois cent trois). M. Camot donna sa démission au sortir de la séance. Mais Gavaignac n'accepta pas la leçon, et désigna, pour le remplacer, M. Achille de Vaulabelle, représentant de l'Yonne, ancien rédacteur du'Jie^sager et du National, et l'un des présidents de la réunion parlementaire du Palais-Royal. M. de Vaulabelle n'avait pas encore atteint la notoriété que lui a value depuis la publication de son Histoire des deux Restaurations, dont deux volumes avaient seulement paru ; mais, si son talent littéraire pouvait expliquer son élévation, on devait s'étonner, et personne ne s'en étonnait plus que lui-même, que le ministère des cultes échût à un voltairien.
II. — En dépit de ce léger différend, qui accusait moins un esprit d'hostilité qu'un sentiment d'indépendance , Cavaignac et l'Assemblée sentaient le besoin de la concorde et d'une sympathie réciproque. Sur toutes les mesures de réorganisation , de répression , d'ordre , ils marchaient d'accord. On reprit les allures d'un gouvernement régulier; un décret convoqua les électeurs pour élire les conseils municipaux, les conseils généraux et d'arrondissement, supprimés après février; un autre nomma, pour le département de la Seine , une commission municipale provisoire ; des crédits furent votés pour les théâtres, les arts et les lettres, les entrepreneurs de bâtiments, les hospices • les instituteurs primaires. La question des ateliers nationaux avait été tranchée par la guerre civile : Gavaignac annonça (3 juillet) qu'ils étaient dissous dans toute l'étendue de la République, mais que, pendant quelque temps , des secours seraient distribués à domicile dans chaque arrondissement par les soins des officiers
manicipaax. Par cette mesure, dont il avait tenu à honneur de se réserver Tinitiative, Cavaignac accomplissait, après la victoire , le vœu qu'avait exprimé la commission de TAssemblée dans la séance du 23 juin, et avec les ménagements qu'indiquait le rapport de M. de Falloux. Le général ajouta que , par ses ordres et sous sa responsabilité, il avait , durant le combat , £ait continuer la paye , dans la pensée qu'il arrêterait ainsi nombre d'ouvriers que le défaut de ressources pouvait jeter dans l'insurrection ; mais cette distribution s'était faite dans les mairies et non plus par l'intermédiaire des brigadiers ; le crédit de trois millions voté par l'Assemblée le 25 avait servi à cet objet. La majorité des ouvriers s'était présentée ; il ne manqua , a dit plus tard M. Lalanne, qu'un vingtième des ouvriers inscrits , soit cinq ou six mille , engagés sans retour dans la révolte. 11 est difficile d'accepter cette appréciation; beaucoup d'ouvriers recevaient la paye et rentraient ensuite dans les rangs des insurgés , ainsi que le prouve le grand nombre de prisonniers sur lesquels ont été saisies des sommes exactement semblables, et qui correspondaient au cbifFre de la paye journalière des ateliçrs nationaux.
Un autre projet, présenté par M. Corbon avec l'assentiment du gouvernement (4 juillet), accordait un crédit de trois millions en faveur des associations soit entre ouvriers, soit entre ouvriers et patrons; M. Corbon l'avait déjà signalé à l'Assemblée le 23 juin, après le rapport de M. de Falloux; mais la commission n'avait pas encore statué d'une façon définitive. Dans son rapport, M. Corbon, rédacteur de V Atelier, accentuait la scission entre les nouvelles tendances et celles qu'avait sinon suivies , du moins tolérées le gouvernement provisoire. En se déclarant l'énergique partisan de l'association , le rapporteur exprimait le désir que cette œuvre f&t celle du temps et des efforts personnels des travailleurs , non pas celle de l'État. ft C'est là , disait-il , une résolution qui satisfera médiocre-
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ment certaine portion de la classe ouvrière à laquelle on a fait croire au contraire que TÉtat ferait tout et qu'elle n'aurait qu'à se laisser faire. » On lisait plus loin : « Nous n'aurions rempli notre devoir qu'à moitié si nous n'ajoutions pas que nos associations volontaires doivent de toute nécessité se soumettre aux conditions de la concurrence , qui sont les conditions de la liberté même du travail... Le temps est heureusement venu où ces graves questions vont être portées à la tribune nationale, d'où l'on pourra prémunir avec autorité les travailleurs contre les idées avec lesquelles on n'a obscurci que trop d'intelligences. La discussion fera voir ce que valent certaines doctrines qui , sous des formes austères et en affectant le langage du dévouement et de l'amour, ne font appel en définitive qu'à l'égoïsme , et déterminent contre la société des haines d'autant plus profondes qu'elles surexcitent tous les appétits chez les individus qui manquent du néces* saire. » Le crédit fut voté d'urgence par l'Assemblée : « Cette première et grande expérience , s'écria M. Charles Dupin , nous souhaitons tous qu'elle obtienne un heureux résultat ' . »
L'Assemblée fit un pas de plus. Par un nouveau décret en date du 15 juillet, elle autorisa le ministre des travaux publics à concéder aux associations d'ouvriers les travaux publics qui en seraient susceptibles. Un règlement d'administration pubUque du 18 août, s'inspirant des vœux qui s'étaient révélés au cours de la discussion, autorisa un maximum de rabais pour les associations ouvrières; les dispensa du cautionnement^ remplacé par une retenue du
^ Lire sur les conséquences de ce décret le rapport de M. Lefebvre- Duruflé, du 4 février 1850, et les articles de M. André Cochut, dans le National, rassemblés depuis en brochure sous le titre : Les associa" tions ouvrières. Les associations qui n'avaient compté que sur ellesmêmes prospérèrent; celles qui eurent recours aux subventions de TÉtat végétèrent et disparurent.
dixième jusqu'à la réception des travaux ; décida que , à égalité de rabais entre associations et entrepreneurs, Tassociation serait préférée ; ordonna enfin que les payements auraient lieu , non pas par mois , mais par quinzaine. Ainsi, sans méconnaître le double principe de la liberté du travail et de la concurrence,!' Assemblée concédait aux associations des privilèges importants. Deux jours après , M. Pascal Duprat lisait un rapport concluant à l'abrogation du décret du 2 mars qui limitait les heures de travail , comme « nuisible aux intérêts de l'industrie et contraire à la libellé du travail, n
La crise de juin avait suspendu la licence des journaux, et l'état de siège leur imposait la discipline. Il en était de même pour les clubs. Mais l'état de siège, qui déplace Tautorité, n'augmente pas ses attributions et ne la met pas au-dessus des lois. Si Cavaignac avait, durant le combat, £ait arrêter M. Emile de Girardin et mis sous le scellé onze journaux, il avait usé, sous sa responsabilité, d'une mesure de dictature qui , en temps normal , n'aurait pu se justifier légalement. Depuis le 25 juin , la Presse non plus que les autres journaux supprimés n'avaient été autorisés à reparaître, comtne si l'état de siège autorisait les mêmes rigueurs que l'état de guerre. Interpellé, le gouvernement ne répondit, par l'organe de M. Marie, devenu ministre de la justice , qu'en invoquant les circonstances exceptionnelles qui avaient dicté ces mesures et en réclamant le vote de lois qui protégeassent la société et l'État. M. Victor Hugo : « Si le pouvoir désire être investi d'une autorité dictatoriale, qu'il le dise et que l'Assemblée décide. » - - «Ne craignez rien. Monsieur, répondit Cavaignac; je n'ai pas besoin de tant de pouvoir, j'en ai assez; j'en ai trop; calmez vos craintes, n Sur le fond de l'interpellation, il refusa de se défendre : a Je serai accusé, dit-il, ou défendu par le vote même de l'Assemblée. » L'Assemblée passa à l'ordre du jour (!•' août).
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C'était pour rentrer dans la légalité que le gouvernement pressait l'Assemblée de voter trois projets de loi, qu'il considérait comme nécessaires à la défense sociale : l'un qui rétablissait le cautionnement pour les journaux et les écrits périodiques , l'autre relatif aux crimes et délits commis par la voie de la presse , le troisième pour les clubs.
Il semblait dur à quelques républicains , doués de mémoire et de logique , de concilier avec cette exhumation des législations monarchiques leurs protestations d'autrefois. M. Senard faisait remarquer que si le cautionnement était rétabli, le chiffre en étnit considérablement réduit; de cent mille fi*ancs il tombait à vingt-quatre mille francs ; d'autre part , en ce qui concerne les crimes et délits commis par la voie de la presse, le projet de loi se bornait à modifier les lois de 1819 et de 1822 à un point de vue tout grammatical et de vocabulaire. « La République a remplacé la monarchie; le vocabulaire monarchique doit s'efiacer et faire place dans les lois au vocabulaire républicain. » Enfin, ces lois ne devaient avoii* qu'un caractère transitoire , jusqu'à la promulgation de la loi organique sur la presse, et la limite en était même fixée au 1*' mai 1849. MM. Pascal Duprat, Grévy, Berryer et quelques autres membres de la commission, tentèrent, soit dans le sein de la commission, soit dans la discussion publique, de substituer au cautionnement l'obligation pour les journalistes de signer leurs articles ; mais cette disposition ne fut pas admise. Ces deux lois furent votées les 9 et 11 août. Le 7, Cavaignac avait levé l'interdiction qui pesait sur les onze journaux frappés par l'arrêté du 25 juin.
La loi sur les clubs était d'une urgence plus grande en*core que les précédentes. Préparée et accomplie au nom de la liberté de réunion , la révolution du 24 février l'avait consacrée par son succès même. Nous avons vu Paris et la France se couvrir de clubs, leur organisation puissante,
leurs manifestations au 17 mars, au 16 avril, au 15 mai. Le jour même où ils avaient failli triompher, l'opinion les condamna ; les clubs Blanqui et Sobrier furent fermés, et le ministre de l'intérieur proposa d'interdire toute réunion et toute association armée (17 mai). Cependant, lorsque, le lendemain , M. Isambert présenta dans ce sens un projet de décret, il ne trouva pas cinq membres pour l'appuyer, et l'Assemblée protesta de toutes parts. Les derniers événements rendirent TAssemblée moins rebelle. Du reste, comme pour aller au-devant des objections , le ministère reconnaissait à tous les citoyens le droit d'ouvrir des clubs, mais sous les conditions suivantes : déclaration préalable , publicité du club , exclusion des femmes et des mineurs , interdiction de toute réunion armée et de communications de club à club, présence d'un commissaire de police, etc. Cependant, Tarticle 13 du projet, qui exigeait pour les réunions non publiques , ayant un but politique ou autre, l'autorisation municipale, semblait excessif à quelques bons esprits. M. Roux-Lavcrgne y pressentait une atteinte à la liberté des réunions religieuses; M. Dufaure y ti*ouvait une aggravation considérable de l'article 291 du Code pénal et de la loi de 1834. Dans le camp opposé, M. Senard soutenait que , la liberté de réunion publique étant proclamée par la loi , il n'y avait plus lieu de favoriser les réunions non publiques; M. Dupin, avec certaines arrière-pensées gallicanes, abondait dans ces idées. « Si vousôtez les mots ou autre t disait-il, vous n'y laissez rien... Si vous laissez une fissure quelconque dans la loi , il ne s'agira plus que de mentir, et les sociétés secrètes ne s'en feront pas faute. » Des sociétés secrètes! Flocon n'en voulait plus. Il les avait pratiquées toute sa vie , mais alors elles étaient légitimes : « Aujourd'hui, vous avez le gouvernement de la souveraineté du peuple, et il n'y a que de mauvais citoyens qui puissent conspirer et combattre contre lui. » L'article sortit modifié de la discussion : les sociétés secrètes furent inter-
dites, et, quant aux réunions non publiques, elles ne furent astreintes qu'à la déclaration devant le maire et non plus à Pautorisation municipale. Les réunions religieuses étaient nommément dispensées d'autorisation ou de déclaration préalable.
La loi sur les clubs réunit 629 voix sur 729 votants. Grâce aux amendements qu'avait subis l'article 13 du projet, la loi n'atteignait plus aucun droit sérieux, et, quoi qu'en pensassent quelques républicains inflexibles , même sous la loi nouvelle, les banquets politiques restaient possibles : on en verra .plus loin la preuve, a Non, s'écriait avec justice M. Senard, ce n'est pas sérieusement qu'on a pu dire que, cinq mpis après la Révolution de février, le droit d'association , le droit de libre discussion politique aura été contesté à cette tribune. (Très-bien). Et permettez-moi de vous dire que le plus grand honneur que réclame en ce moment le gouvernement auquel j'appartiens , c'est précisément, dans les circonstances difficiles où nous sommes, après les événements graves que nous venons de traverser, d'être venu apporter à cette tribune ce qu'aucun gouvernement n'avait fait en France, la consécration du droit de clubs , la consécration du droit de libre et publique discussion des affaires. » (Approbation,)
III. — En même temps que ces lois d'intérêt social, le gouvernement présentait, «par l'organe de Goudchaux, un exposé et un programme financiers. Sur plusieurs points, il se séparait nettemeîit de ses prédécesseurs. — Le Gouvernement provisoire avait aboli les droits de circulation sur les boissons et l'exercice, et, à partir du 1*' janvier 1849, le droit sur le sel ; Goudchaux se déclarait partisan de ces impôts et décidé à les maintenir ou à les rétablir. — MM. Garnier- Pagès et Duclerc avaient présenté un projet de rachat des chemins de fer par l'Etat et de remise entre ses mains des
assurances contre Tincendie. Goudchaux retirait ce double projet. — Le Gouvernement provisoire prétendait ne rembourser les livrets de Caisse d'épargne et les bons du Trésor antérieurs à 1848 qu'avec des rentes au pair, faisant subir aux détenteurs , pauvres comme riches , la perte de l'écart énorme entre le pair et le cours de la Bourse ; Goudchaux en offrait le remboursement avec des rentes au cours du jour. — Sur d'autres points il se ralliait aux systèmes de finances soi-disant républicains : ainsi Timpôt progressif qu'il appliquait aux successions et aux donations entre-vifs ; un impôt sur les créances hypothécaires et un impôt sur le revenu.
On se souvient que, par décret des 19 et 26 avril, le Gouvernement provisoire avait établi sur le ca^tto/ des créances hypothécaires un impôt d'un pour cent. Ce décret, précipitamment rendu, sans même que les administrations de l'enregistrement et des hypothèques eussent été consultées, fut l'objet de nombreuses protestations : tel qu'il était d'ailleurs , il fut, par ses auteurs mêmes, jugé impraticable. Goudchaux Pavait repris, mais en déclarant que la perception en serait limitée à l'année 1848 et que l'impôt porterait sur le revenu et non sur le capital des créances. Le comité des finances , auquel le projet avait été renvoyé (car Turgence fut refusée), conclut au rejet et proposa l'abrogation pure et simple des décrets du Gouvernement provisoire, tout en rendant expressément justice aux intentions et aux efforts du ministre de^ finances. (Rapport de M. de Corcelle). Quant aux objections que soulevait cet impôt, elles sont de tous les temps. On vise le créancier, l'homme riche ou prétendu tel ; mais c'est le débiteur qu'on atteint; il ne trouvera que des préteurs plus diffi» ciles, plus exigeants; le taux de l'argent s'élèvera du mon« tant de l'impôt, et les ressources certaines et considérables que retire l'État des créances hypothécaires par le timbre et l'enregistrement iront en s'afiBaiblissant , sans que le re-
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venu de Timpôt spécial compense les déficits qui ressortiront d'ailleurs.
Sur cette question , TAssemblée se partagea : d*un côté les monarchistes, adversaires du projet; de l'autre les réipublicains avec le ministre des finances. Celui-ci voyait dans le projet d'impôt sur les créances hypothécaires l'inauguration, modeste encore, d'un système d'impôts sur le revenu qu'il entendait présenter l'année suivante ; il y voyait même la pratique de théories financières républicaines. (Soudchaux avait été accueilli par le comité des finances avec honneur et sympathie : il le reconnaissait, mais l'opposition qu'il avait rencontrée sur cet unique projet lui ôtait la mémoire des adhésions complètes qu'il avait obtenues sur d'autres. Il se plaignait, il tenait à déchirer les voiles , à se montrer tel qu'il était , comme s'il ne voulait pas usurper plus longtemps des sympathies qu'il se préparait à ne plus mériter. M. Thiers et M. Berryer, membres tous deux du comité des finances , relevèrent l'attaque, l'un avec amertume et sur le ton d'une susceptibilité blessée , l'autre avec cet accent d'afFectueux abandon qui allait si bien à cette généreuse nature. Cependant, malgré leurs efforts , l'Assemblée décida qu'elle passerait à la discussion des articles, et, par -378 voix contre 339, elle adopta l'article !•'. La gauche l'emportait; mais, à la séance du 4 août, sur un amendement qui proposait de réduire au huitième du revenu l'impôt du cinquième soUicité par le projet, la droite prit sa revanche, et, par 329 voix contre 313, adopta l'amendement. Goudchaux s'était adouci et calmé à la suite des paroles de Berryer; il avait déclaré, avant le premier vote, qu'il ne luisait de la question une question ni de portefeuille ni de cabinet. Après le second scrutin , il retira le projet de loi. Mais il s'engageait à présenter sous peu de jours le projet du nouvel impôt sur le revenu mobilier, et
cela, disait- il, pour convaincre la majorité républicaine
dont il avait éprouvé Tappui qu il n'abandonnait pas ses projets.
Ainsi se reconstituait la société par les efforts communs de tous les partis. Les républicain^ avaient présenté et voté les lois de répression; ils avaient rétracté les erreurs économiques commises sous le Gouvernement provisoire ; ils s'acheminaient dans une voie modeste et sûre. Les monarchistes , quoique écartés du pouvoir et tenus en défiance , ne marchandaient pas leur concours ; il ne pouvait d'ailleurs leur déplaire de voir ceux des républicains qui se disaient modérés et pratiques, contraints par la nécessité des choses, reprendre les errements qu'ils avaient critiqués sous la monarchie, reconnaître les mêmes conditions de sécurité sociale^ et, sous peine de succomber à la tâche, désavouer leurs prédécesseurs et leurs amis.
L'Assemblée , presque unanime sur quelques questions où l'intérêt de la société était seul en jeu , se partageait à peu près par moitié sur d'autres : on l'a vu à propos de M. Cariipt et des créances hypothécaires. Il y avait donc en présence deux minorités égales en nombre plutôt qu'une majorité compacte et constante; mais la minorité répubUcaine renfermait dans son sein une minorité radicale qui faisait souvent bande à part , tandis que , dans la minorité dite monarchique, aucun des éléments qui la composaient ne se dispersait aux jours de combat. En se rapprochant de la portion monarchique de l'Assemblée à laquelle se serait jointe la fraction républicaine modérée , Cavaignac aurait été maître d'une majorité considérable qui lui eût assuré un crédit immense dans le pays et un gouvernement facile. Mais, plus la droite multipliait les avances, plus Cavaignac en prenait d'ombrages. Ce n'était déjà pas sans embarras qu'il sentait sa politique dériver forcément vers des pratiques qui ne sont à vrai dire ni monarchiques ni républicaines, mais que l'opinion attribue plus volontiers aux gouvernements conservateurs; il avait hâte de se faire
pardonner, et il rentrait dans les rangs de son parti, pour en reprendre la discipline el la consigne.
Les hommes qui Tentouraient, ceux de son intimité, affichaient en public certain langage libéral destiné à rallier tous les éléments conservateurs; le National (17 juillet) publia même un article dans ce sens. Mais ce n'était là qu'un jeu sans sincérité : on voulait s'assurer des votes sans donner des gages ; on voulait surtout imposer aux monarchistes la responsabilité de mesures nécessaires alors , mais qu'on appellerait plus tard réactionnaires , tandis que les partisans de la République garderaient sans atteinte leur réputation de libéralisme et de générosité. Le parti monarchique ne se laissa pas prendre à ce piège ; il se tint à Fécart et abandonna l'initiative aux républicains : le rôle que les événements lui avaient donné était assez important pour lui assurer soit dans TAssemblée, soit auprès du Gouvernement lui-même, une influence prépondérante et décisive. — Nous voulons parler de la commission d'enquête.
IV. — Le 26 juin, sur l'initiative de Gavaignac et de M. Senard , une commission de quinze membres avait été nommée pour rechercher les causes de l'insurrection de juin et de l'attentat du 15 mai. Le but de cette enquête n'était pas mystérieux. Il s'agissait de reprendre contre MM. Gaussidière et Louis Blanc les tentatives d'accusation qui avaient une première fois avorté. Mais à côté de ces victimes désignées par l'inimitié persévérante de MM. Marrast et Senard , il en était d'autres dont on voulait achever la ruine dans l'opinion : républicains de la première heure qui avaient trouvé sur une barricade le premier échelon de leur fortune; politiques d'aventure, sectateurs de la Réforme, héros d'émeute, il (allait jeter par-dessus bord tous ces amis dangereux; c'était l'holocauste que s'offrait à
lûi-|néme le iVa/iona/ triomphant. Celte commission, nommée le Jour même dans les bureaux , était composée pour un tiers de répiiblicains , pour les deux tiers de monarchistes * : M. Odilon Barrot en fut élu président. Elle entra en fonctions le jour même.
Mais, dès son début, il était aisé de prévoir qu'elle deviendrait bientôt un embarras pour ceux mêmes qui l'avaient constituée , tant elle frôlait de près les privilèges du gouvernement et s'immisçait profondément dans toutes les affaires. Au nom du pouvoir souverain dont elle était investie, elle adressait des lettres aux préfets et aux procureurs généraux, et leur demandait des renseignements particuliers sur les faits qui intéressaient le département ou le ressort de la cour. Si le préfet était suspect, à raison soit d'opinions trop tranchées, soit d'imprudences de conduite , elle envoyait une commission rogatoire à un conseiller de 'la cour ou à un président de tribunal, qu'elle chargeait d'informer même contre le préfet*. Elle se renfermait dans un rôle purement politique , et prétendait ne pas empiéter sur le domaine judiciaire. Mais elle s'était adjoint deux juges d'instruction ; elle entretenait des communications régulières avec M. Hatou , chargé de l'instruction du 15 mai, et avec le colonel Bertrand, qui centrahsait les opérations d'instruction des conseils de guerre. Elle invitait le procureur général à se rendre auprès d'elle; elle signalait au chef du pouvoir exécutif certaines mesures à prendre ou des poursuites à exercer. De même qu'elle avait
' Étaient membres de cette commission : MM. Odilon Barrot, Woir^ baye, Pouf^eard, Delespaul, Waldeck-Rousseau , de Larcy, Landrin, Beaumont (de la Somme), Goudchaux, Flandin, Quentin Bauchart, de Mornay, Dabirel, Lanjuinais^ Latrade. — Goudchaux, nommé ministre, donna sa démission le 30 juin; Landrin se retira aussi. Le bureau de r Assemblée faisait de droit partie de la commission.
^ Cest ce qui eut lieu pour le département de l'Aisne contre M. Mennesson, pour l'Allier contre M. Gazard, pour le Morbihan contre M. Guépin, pour les Bouche8-du*Rhône contre M. Emile Ollivier, etc.
cité devant elle les membres et les ministres du Gouvernement provisoire et de la Commission executive , elle désira entendre le général Cavaignac, qui, après quelques précautions, consentit à déposer. Elle prenait même des mesures de police , ayant à sa disposition un commissaire spécial, M. Yon, qui, d'après ses ordres, faisait des perquisitions, prenait des renseignements, et dont quelques mauvais plaisants exploitaient la crédulité.
Le 13 juillet, le président invita M. Corne, procureur général, à se rendre dans le sein de la commission ; il lui exposa que des témoignages déjà recueillis compromettaient gravement plusieurs membres de TAssemblée nationale, notamment MM. Gaussidière et Louis Blanc, et lui demanda quelles résolutions il serait disposé à prendre à leur égard. Le même jour, le préfet de police, M. Trouvé- Cbauvel , avait insisté auprès de la commission pour obtenir Tarrestation de Caussidière. Le procureur général répondit que , a dans la situation qui lui était faite et par Tétat de siège et par la constitution de la commission d'enquête^ il croyait devoir attendre que son action fût directement provoquée par la commission. » Après une discussion sur ses attributions , elle décida qu'il serait présenté très-prochainement un rapport dans lequel seraient exposés les faits relatifs aux personnes qu'ils incriminaient, sans cependant conclure à leur mise en accusation ; sur le vu de ce rapport, le procureur général dresserait un réquisitoire et demanderait les autorisations nécessaires pour poursuivre. Si la commission ne provoquait pas ofGciellement l'action judiciaire , elle remplissait tout au moins le rôle de juge d'instruction.
Le même jour, à huit heures et demie du soir, la commission se fit lire le rapport relatif à Caussidière, mais elle ne voulut pas prendre de résolution avant de l'avoir entendu en personne. M. Trouvé-Chauvel , préfet de police, chaque fois qu'il comparaissait devant la commission,
insistait avec la plus grande énergie pour obtenir l'arrestation de son prédécesseur '.M. Degousée, questeur de TAssemblée, réclamait le rapport. Enfin, le 18 juillet, après avoir entendu Caussidière et divers témoins qui déclaraient ravoir vu aux barricades du faubourg Saint- Antoine, puis le préfet de police, qui attestait la moralité de ses agents , lesquels « ne se sont résignés à déclarer tout ce qu'ils avaient vu qu'avec une grande réserve et tous les signes d'une véritable frayeur et non pas spontanément » , la commission considéra comme suffisants , en ce qui concernait Caussidière et Louis Blanc, les indices recueillis contre eux. La séance fut levée à sept heures; le président se transporta immédiatement, avec Je bureau et MM. Latrade et Delespaul, auprès du général Gavaignac, et lui demanda s'il trouverait quelque inconvénient à des poursuites contre les deux représentants incriminés, pour le cas où les faits du 15 mai et du 23 juin les accuseraient. Le général répondit qu'il fallait s'abstenir de procès de tendance ; mais que , si une accusation directe et sérieuse était portée contre eux, il n'y avait aucun motif pour que la justice n'eût pas son cours. La séance fut reprise à huit heures et demie. Le procureur général introduit reçut communication des charges qui s'élevaient
1 Commission (Ten^uéte, 1. 1, p. 363 et 364, dépositions de M. Trouvé- Chauvel : 12 juillet : « Il dit que Ton s'étonne que M. Caussidière ne soit pas encore arrêté, et que, s'il n'était pas représentant, l'arrestation aurait déjà été faite par lui. Il s'étonne que la commission d'enquête hésite à prendre une détermination d'où dépend le salut de la patrie, •
— 18 juillet : « Il déclare que, plus que jamais, il croit M. Caussidière coupable; que, plus que jamais, s'il n'était pas représentant, il n'hésiterait pas à le faire arrêter; aujourd'hui plus qu'hier^ demain plus qu'aujourd'hui peut-être. — Il ajoute que la responsabilité de la commission
^^ d'enquête est immense en ce moment, relativement à M. Caussidière. •
— 19 juillet : « 11 dit que, dans son opinion, M. Caussidière est chef de conspiration depuis le 26 février; c'est par un moyen, c'est par un autre qu'il a conspiré, mais il a conspiré. » — On voit que si la commission d'enquête était en majorité composée de monarchistes, elle était énergiquement excitée aux mesures rigoureuses par les républicains.
contre MM. Gaussidiére et Louis Blanc ; il demanda trois jours pour examiner et aviser ' .
Cependant, aucune mesure préventive ne fut prise*, soit par la commission, soit par le ministère public, contre MM. Gaussidiére et Louis Blanc. M. Quentin Baucliart, représentant de T Aisne, choisi pour rapporteur le 19 juillet, donna le 29 lecture de son travail à la commission ; il fut examiné, corrigé, rectifié à plusieurs reprises, et, le 2 août, dans la soirée, communiqué au ministre de la justice et au procureur général. Le concert ainsi organisé entre le gouvernement et la commission d'enquête, M. Quentin Bauchart lut le rapport en séance publique à TAssemblée nationale le 3 août. Un mois avait suffi pour mener à fin cette laborieuse enquête où tant de témoins avaient été entendus, tant de pièces recueillies.
Ge document , insuffisant ou exagéré , si on le juge au point de vue de l'histoire , avait, pour les contemporains, plus d'une cause d'intérêt. C'était d'abord chose nouvelle qu'une commission parlementaire agissant en dehors et à côté du pouvoir établi , contrôlant Ubrement les actes non-seulement des gouvernements déchus , mais du gouvernement même qui les a remplacés, scrutant les archives publiques, interrogeant les plus hauts fonctionnaires, et ne connaissant de Umites ni à sa curiosité ni à son indiscrétion. Les événements et les hommes passent sous nos yeux, confus et enveloppés d'un nuage : le nuage tombera un jour, mais pour une postérité lointaine qui ne les a pas connus. Grâce à la lumière anormale et prématurée que l'enquête jetait sur la révolution de février, tous les personnages qui l'avaient servie descendaient du piédestal où les maintenait la légende ; les divisions secrètes du Gouvernement provisoire, les misères de sa factice unité , les dissentiments et les jalousies apparaissaient ; les
^ Procèg-Yerbaux de la commission d'enquête.
preuves venaient à Tappui des soupçons ; les réclamations compromettantes justifiaient tout à coup les prétendues calomnies de la veille.
y. — Le public et T Assemblée elle-même ne savaient pas encore à quel point le gouvernement s'était engagé avec la commission d'enquête, que le gouvernement s'efiBraya du chemin qu'il avait fsàU II y eut, dès ce moment, un refiroidissement et une retraite. Après la lecture du rapport, M. Ledru-RoUin protesta vivement; il n^avah été appelé qu'une fois devant la commission , il n'avait pas été mis en présence de ses accusateurs, le rapport accusait sans fournir de pièces. Puis, abordant le fond, il rappelait qu'au 16 avril U avait (ait battre le rappel , tout en déclarant qu'une révolution nouvelle , complotée avant la réunion de l'Assemblée , n'eût été qu'un fait se substituant à un autre fait et qui ne pourrait fournir matière à une accusation. Ces paroles, ardentes, souvent justes, soulevèrent des applaudissements dans quelques parties de TAsseiDblée , et , par un mouvement qui dut étonner tout le moode et cehii même qui en était l'objet, lorsque M. Ledra-RoIUn descoMlit de la tribune, Cavaignac alla au-devant de hii et lui serra la main. Comment expliquer cette dëmardie de la part de cet homme froid et réfléchi? £tail<e pour se séparer de la commission d^enquéte? pour demander à M. LednoK BoUin un silence dont il avait besoin? le reaaercter de FaToir gardé? Toilà ce qu'on disait ; mais c'était bîen plutôt pour feutrer solennellement dans le parti répubixatn en ^sahant son ancien chef en bce de son ancien antft^\MÙ>le^ M. OdiloQ Banrot.
Quelques jours après* îl. IhiAxmx, qui avait >oirvédê à M. Trouvé-ChMiTel à la p<Yhxture de pclxif « duias txxx de ces comptes rendue hebdooMdiAÛnfs oa d eatretenjut W public des iii hwirîmiTî qu^it preteod^^t »:itn)«iuar« Jmu
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son administration, signalait à plaisir des menées monarchiques. Était-ce le mot d'ordre? Voulait-on venger le parti républicain? M. Laurent (de TArdèche) déposa sur le bureau de T Assemblée (23 août) une proposition tendant à la nomination d'une autre commission de quinze membres, pour procéder à une enquête supplémentaire qui embrasserait tous les faits et intrigues monarchiques signalés par les pièces de Tenquéte et notamment par les rapports officiels de la police. Et voilà donc oii en venaient les républicains pour trouver des accusations contre leurs adversaires : les rapports officiels de la police ! Le comité de Tintérieur ne leur refusa pas la satisfaction qu'ils cherchaient et nomma une commission de cinq membres pour lui présenter un rapport : c'étaient MM. Fleury, James Demontry, Babaud-Laribière , Ghavoix et Victor Hugo. Si les républicains avaient été représentés dans l'autre commission, les monarchistes ne l'étaient guère dans celle-ci , bien qu'ostensiblement dirigée contre eux. Disons tout de suite que cette proposition fut l'objet d'un rapport (30 octobre) deux mois après, rapport qui concluait expressément contre la prise en considération ' . Ainsi échouait misérablement cette tentative de représailles.
Enfin, Cavaignac s'associa personnellement à cette campagne en supprimant (22 et 24 août) la Gazette de France en même temps que le Représentant du Peuple, la Vraie République, le Lampion et le Père Duchéne. C'est au milieu de ces preuves d'impartialité entre ce que l'on appelait les partis extrêmes , que l'Assemblée aborda solennellement la discussion du rapport de la commission d'enquête (25 août).
A vrai dire, il n'y eut pas de discussion ; le rapport fut contredit sans être défendu. Après quelques rectifications
^ Bapport de M. Fayolle.
de détail , MM. Ledru-Rollin , Louis Blanc et Caussidière prirent à leur compte toute la cause, comme. si Tenquéte se réduisait à un procès contre eux.
M. Ledru-RolIin n'était plus menacé : la main du gou* vernement s'était étendue sur lui. Il fut avéré dans cette séance même , par des déclarations d' Arago , qu'avant le 16 avril il s'était tenu, au ministère de l'intérieur, des conciliabules où s'agitait la question d'une révolution nouvelle ; mais l'Assemblée n'était pas chargée de venger les injures du Gouvernement provisoire. Quant au 15 mai et aux journées de juin, la défense était facile : M. Ledru- Rollin avait des amis engagés dans la fortune de ces deux tentatives avortées , mais il n'y avait ni confidents ni complices. N'est-ce pas lui qui, le 23 juin, avait expédié l'ordre aux préfets de diriger sur Paris les troupes disponibles et les gardes nationales? Aussi, négligeant la question personnelle , il interpellait ses adversaires comme adversaires de la République elle-même; ils la combattaient, disait-il, comme ils avaient combattu naguère la dynastie d'Orléans , n'ayant jamais su que détruire et aussi impuissants dans l'opposition qu'ils l'avaient été au pouvoir.
Il levait le drapeau du socialisme ; sa popularité politique ayant baissé depuis le 16 avril et s'étant considérablement affaiblie pendant la durée de la Commission executive , il sentait le besoin de la retremper dans le courant d'idées auquel semblait dériver la République ; mais il en donnait une définition qui n'en faisait qu'une doctrine de sympathie et de pitié pour les classes malheureuses et lui ôtait tout caractère subversif : « Le pa^s souffre, ajoutait-il, et vous n'en dites pas un mot. D'une question sociale, vous êtes, dans votre rapport, tombés à une question de personne et le peuple attend. 11 ne s'agit pas de parler sans cesse de concorde et d'amour, il fout en avoir les sentiments et les avoir profondément gravés au fond du cœur Dites-vous surtout qu'en commençant les pro-
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scriptions, tous les partis peuvent y passer les uns après les autres Ne dites pas : Ce sont .deux hommes qu'on envoie pour être jugés. Non! non! c'est plus que cela! c'est la représentation nationale qu'il s'agit de sauver ; car, une fois la fissure ouverte , on ne sait quelles mains violentes peuvent l'entr'ouvrir , la déchirer pour y jeter l'Assemblée tout entière ! »
Ce discours , écouté au milieu des bravos de la gauche , des rumeurs de la droite et de l'agitation générale , ne fiit suivi d'aucune réponse.
M. Louis Blanc succéda à M. Ledru-Rollin. Il voulut défendre à la fois ses doctrines et ses actes : tâche longue et fastidieuse pour l'Assemblée, à qui les actes étaient connus et les doctrines antipathiques. A cinq heures trois quai'ts, la fatigue l'empêchant de poursuivre, l'Assemblée s'ajourna à sept heures et demie. La première partie de son discours avait été consacrée à la défense et à l'exposition de ses doctrines ; dans la seconde , il aborda l'examen des faits. Il soutenait qu'au 17 mars, au 16 avril» il s'était toujours tenu en public dans une étroite union avec les autres membres du Gouvernement provisoire, se considérant personnellement comme « responsable de l'ordre * , tandis que M. de Lamartine était, à ses yeux, « responsable du progrès » . Il était vrai : en public, le 17 mars, M. Louis Blanc s'était rallié au gouvernement, non sans étonner ceux qu'il avait poussés la veille à la manifestation : en public, le 16 avril, il s'était tenu à l'hôtel de ville, auprès de ses collègues, mais irrité qu'on eût battu le rappel, déconcerté par sa défaite et sous le coup d'une arrestation imminente. Il rappelait, avec plus de raison, que les ateliers nationaux n'avaient pas été créés par lui, mais contre lui ; qu'ils l'avaient été par Marie et que les délégués du Luxembourg n'y avaient pas entrée. Mais rhistoire doit ajouter que cette hostilité réciproque entre les ateliers nationaux et le Luxembourg tomba bientôt.
après Tillégale arrestation d'Emile Thomas, et que la fusion, déjà commencée, s'était achevée sur les barricades de juin. Sa participation à la journée du 15 mai fut, nous le savons , indirecte et toute morale ; il ne la fit pas , mais il l'approuva publiquement. De même pour les journées de juin ; il lui était facile de se défendre d'y avoir concouru ; d'ailleurs le rapport ne l'en accusait pas formellement ; il restait alors à la charge de M. Louis Blanc , il y reste encore aujourd'hui , d'en avoir toujours plutôt amnistié que condamné les auteurs.
Immédiatement après lui , Caussidière prit la parole ; car, non plus que M. Ledru-Bollin , M. Louis Blanc ne rencontra d'adversaires à la tribune. Caussidière lut un plaidoyer que lui avait composé , sur ses notes , un sieur Lingay, ancien rédacteur au service de M. Guizot. Bientôt, embarrassé dans ce style, qui ne répondait ni à son caractère ni à l'impatience de l'Assemblée, il laissa là le manuscrit pour essayer encore l'effet d'une de ces improvisations qui lui avaient réussi naguère. Mais sa fisiveur était tombée ; il sentit qu'il pariait devant des juges. On connaît son rôle au 15 mai; nous n'y reviendrons pas. Accusé d'avoir été vu le 24 juin derrière les barricades, en face de Téglise Saint-Paul et au faubourg Saint-Antoine, il avait recours aux témoignages de plusieurs représentants et du gâiéral Cavaignac lui-même pour établir sa présence à TAssmnblée pendant toute la durée de rinsurrectîoD ; il ne sVlevait d'ailleurs contre lui que des rapports d'agrats de police*
Il était minuits lor>*|ue Cau>>iilière descendit de la tribiu>e« I-a séance durait depuis doute heures. Quelle que f\U sa fifttigue, T Assemblée avait uwe fois dejji refusé de $'ajoamerau letHleuMiiK Cepetulant* ainnin n^embre de la coiiunis>ioa dVtiqucte inrse le^^it potinletémln^ le rapport ou po^ir répoinlre jiu\ diMxmrs qui vcivaient d être proiKUHNpsji* Iotmju'miïc lettre <le M. C-on>e, représentant du
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peuple et procureur général, demandant à l'Assemblée Tautorisation de poursuivre les citoyens Louis Blanc et Gaussidière, Tun à raison du 15 mai, Tautre à raison du 15 mai et des journées de juin , vint fournir à la discussion un dénoûment subit et pour beaucoup inattendu. L'étude des procès-verbaux de la commission d'enquête démontre que Téventualité des poursuites avait été prévue dès ses premières séances; que, spécialement pour Gaussidière, M. Trouvé-Ghauvel avait mainte fois , et avec la plus vive insistance , sollicité son arrestation comme une mesure de salut public ; que le concert entre le gouvernement et la commission avait été constant, aussi bien sur le (ait des poursuites que sur le mode d'y procéder. Dans cette demande, faite à l'Assemblée à la suite d'un long débat, il n'y avait pas de coup de théâtre, Gavaignac avait raison de s'en défendre; il n'y avait ^ la décision une fois prise , que le désir fort légitime d'épargner à l'Assemblée et au pays les émotions d'un second débat, d'où ne pouvait sortir aucune lumière nouvelle. Il demandait en conséquence un vote immédiat. M. Dupin , parlant en jurisconsulte, soutenait que l'autorisation ne préjugeait rien , ce qui était vrai ; mais elle mettait les deux représentants sous la main de la justice. M. Grévy, à ceux qui réclamaient l'urgence, opposait l'impossibilité pour l'Assemblée de sta« tuer à l'impromptu sur des questions qu'elle n'avait pu prévoir; à M. Dupin, il répondait qu'il était impossible de refuser à la décision de l'Assemblée toute influence sur l'accusation.
Gependant , l'urgence fut votée par quatre cent quatrevingt-treize voix contre deux cent quatre-vingt-douze ; rarement l'Assemblée avait été plus nombreuse. Théodore Bac se leva aussitôt, et, dans une improvisation chaleu^ reuse, concise et brillante, il reprit, à la décharge de M. Louis Blanc, les arguments déjà présentés par ce dernier* Au scrutin , cinq cent quatre voix accordèrent l'au-
torisation de poursuivre; deux cent cinquante-deux la refusèrent. Flocon remplit, pour Caussidière, le rôle que Théodore Bac venait de remplir pour M. Louis Blanc ; il réussit à écarter Taccusation de complicité dans Finsurrection en établissant Talibi de Caussidière ; il échoua pour le 15 mai. Par quatre cent cinquante-huit voix contre deux cent quatre vingt-une, l'Assemblée refusa Tautorisatior sur le premier chef; elle Taccorda sur le second par quatre cent soixante-dix-sept voix contre deux cent soixante-dixhuit. C'était la même majorité«sur un point et sur Tautre. Ces votes obtenus , le gouvernement n'alla pas plus loin ; il ne tenta pas d'arrêter les deux accusés, et ceux-ci, sans attendre une justice tardive , se hâtèrent de quitter la France et de se réfugier en Angleterre '.
Ainsi disparurent de la scène , sacrifiés par leur propre parti, deux hommes, d'aiUeurs en parfait contraste, mais dont la chute symbolisait celle des groupes , des idées et des procédés révolutionnaires qu'ils représentaient. Tous deux empruntaient leur force à l'élément populaire , Tun par les sociétés secrètes , et , comme on dirait aujourd'hui, par le parti d'action ; Fautre par Tempire des idées économiques qu'il tentait de semer parmi les ouvriers. U fallait à Caussidière les bouleversements poUtiques, les brusques secousses d'opinion, Tagitation continue, pour que ce commis-voyageur improvisé homme d*Etat pût continuer son rôle pittoresque , devenir préfet de police et législateur, et espérer même d un coup de main, tant la confusion était grande, la présidence de la RépubUque. 11 fallait à M. Louis Blanc le désordre industriel qui suit une révolutioo, pour que ses rêves d organisatioD ne se heurtassent pas trop tôt à des réaUtés rebelles. L*ordre reprenant le des>us« la société rentrant dans son lit, Fim-
M. Louis BiaiMT nVst rvucnr «u FratKiî «|« ji^wv^ b nr^vluctiMi d« 4
portance des rôles excentriques tombait tout de suite. Depuis le 15 mai, M. Louis Blanc ne comptait plus que dans les haines de ses ennemis ; Caussidière avait survécu quelques jours à cette date pour surprendre au caprice des électeurs un triomphe éphémère. L'insurrection de juin supprima leur public; en se dérobant aux conséquences du vote du 25 août, ils échappaient à de nouveaux échecs, aux retours d'une popularité menteuse, et, bien plus encore, à cet autre péril, si redoutable aux ambitieux, de l'inertie, de l'obscurité et de l'oubli.
VL — Après quatre mois de session traversés par tant d'orages, l'Assemblée nationale se trouvait en présence de cette constitution, dont l'élaboration aurait dû être sa première œuvre, et que les troubles poli^ques avaient sans cesse ajournée. Le terrain semblait libre, les esprits apaisés, les dangers comprimés. Depuis le 5 août, les insurgés désignés pour la transportatlon étaient dirigés sur le Havre , d'où ils devaient s'embarquer pour Cherbourg , Brest et Lorient ; les conseils de guerre venaient d'entrer en fonctions (25 août) pour juger les chefs de barricades et les fauteurs principaux de l'insurrection. En s'exilant eux-mêmes, ceux qu'on regardait, à tort ou à raison, sinon comme les chefs, au moins comme les héritiers présomptifs de la rébellion, renonçaient à une lutte immédiate. Cavaignac et ses amis, rassurés du côté du parti républicain, réservaient, comme nous l'avons déjà dit, leurs craintes et leurs rigueurs pour les partis monarchiques. C'était de là, à leur sens, que soufflait le danger. Aussi, à la veille de livrer à la discussion l'avenir constitutionnel de la France, le gouvernement voulut mettre à l'abri le principe républicain. En supprimant la Gazette de France, il avait témoigné sa ferme intention de ne pas plus tolérer
les audaces monarchiques que l'anarchie révolutionnaire ;
il voulut mieux encore , et sollicita de T Assemblée un décret par lequel tout journal poursuivi pouvait être cité dans les quarante-huit heures et supprimé par un jugement, soit contradictoire, soit par défaut. Enfin, il demanda le maintien de Tétat de siège.
C'étaient là de tristes auspices pour une constitution républicaine. M. Ledru-RoUin faisait remarquer avec raison (2 septembre) que le retrait de Tétat de siège n'enlevait ni la faculté d'avoir une armée nombreuse à Paris , ni celle d'évoquer les attentats politiques devant la juridiction militaire. Cavaignac répliqua que l'Assemblée, qui avait décrété l'état de siège , était libre de le retirer ; que sa liberté de discussion, à elle, était entière, et que la seule chose que le pouvoir exécutif voulût préserver, c'était le principe républicain. La prétention était légitime ; mais le général ajoutait la phrase suivante : a Quiconque ne voudra pas de la République est notre ennemi, notre ennemi sans retour. » Il ajoutait : « On a cité un exemple beaucoup plus près de nous : c'est l'exemple des constitutions républicaines du pays, votées en dehors de l'état de siège. A cela, il y a une réponse facile, et, avant de la faire, je rappelle à l'Assemblée que mon père siégeait à la Convention , et que je suis heureux et fier d'être le fils d'un tel homme ^ Il
^ Le père du général Gavaî^ac, député du Lot à la Convention, vota la mort du Roi sans sursis et sans appel au peuple. (Réimpression du Moniteur, t. XV, p. 162, 191> 252.) Voici les paroles dont il accompagna son vote :
« Un décret de la Convention m*a constitué juge de Louis ; je dois m*y soumettre et agir en cette qualité. Hier, Louis a été déclaré à Tunanimité convaincu de conspiration et d'attentat contre la liberté et la sûreté de FËtat. En votant pour ce décret, je n*ai dû écouter et je n'ai écouté réellement que le cri de ma conscience. Dans ce moment où il 8*agit de déterminer la peine à infliger à Louis, je ne dois consulter que la loi, je ne suis que son organe, et ce serait un crime à moi de substituer à sa volonté suprême ma volonté particulière. En conséquence, je déclare qu*en conformité de la loi, qui porte la peine de mort pour les crimes dont Louis est déclaré convaincu, Louis doit subir la mort, hé vœu terrible que je viens d*énoncer ne laisse dans mon âme d'autre
n'y avait pas d'état de siège ! Et la Terreur, qu'était-ce donc? Et, je le répète, que l'on me comprenne bien, ce n'est pas un blâme que je veux porter, c'est une comparaison qui , grâce à Dieu , est tout à l'avantage du moment présent. »
En dépit de ce langage blessant, l'Assemblée passa outre et vota , par cinq cent vingt-neuf voix contre cent quarante, le maintien de l'état de siège. Mais si la majorité se ralliait encore autour du général Gavaignac, ses anciens sentiments d'affection et de confiance venaient de recevoir un rude échec. Pourquoi rapprocher d'un état de siège bénin et vulgaire le système de la Terreur, et se défendre de le blâmer? Pourquoi cet inutile souvenir de piété filiale, qui réveillait chez tant de représentants la mémoire d'événements que la conscience publique n'a jamais amnistiés? Pourquoi , enfin , ce cri de guerre contre tous ceux qui se permettent de regarder la République comme « mauvaise ou insuffisante? » Hélas ! cette opinion, qu'exprimaient, trop vivement peut-être, les feuilles légiti-
amertume que celle qu'éprouve toujours rhomme sensible lorsque son devoir lui impose la cruelle obligation de prononcer la mort de son semblable. Un décret m'assure que demain la Convention s'occupera du sort du reste des Bourbons : je n'ai donc d'autre vœu à former à cet égard que celui de voir bientôt ma patrie débairassée de tout ce qui peut faire ombrage à sa liberté. »
Dans une lettre écrite le 6 germinal an II à la Convention, au cours de sa mission à Tarmée des Pyrénées-Occidentales, il signale une conspiration royaliste dans les Landes, qu'il représente comme « une nouvelle Vendée », et il ajoute : « La commission extraordinaire que nous avons créée à Bayonne nous avait suivis de près; une guillotine avait été préparée et dressée sur la place de Saint-Sever; déjà huit des chefs ont payé de leur tête. Le zèle et le patriotisme de ce tribunal redoutable aux méchants nous assurent que successivement celles de tous les coupables tomberont sous le glaive national. » (^Réimpression du Moniteur, t. XX, p. 118.) Voir aussi la Justice révolutionnaire, par M. Berriat-Saikt- Prix. — J. B. Cavaignac concourut avec le général Bonaparte à la répression de l'émeute royaliste du 13 vendémiaire. Il servit l'Empire, soit en France, soit dans le royaume de Naples sous Murât. A la rentrée des Bourbons, il s'exila, et mourut à Bruxelles en 1829.
mistes , elle faisait son tour de France ! La République ne rencontrait plus cet enthousiasme un peu étourdi qui Tavait accueillie à sa naissance ; l'impopularité atteignait le principe aussi bien que les hommes qui Tavaient servi ; la foi était tombée. Qui ne le reconnaissait, même parmi les républicains? Lamartine n'hésitait pas à le déclarer du haut de la tribune , et Gavaignac le sentait si bien , que , d'accord arec quelques conseillers intimes, il songeait à expédier dans les provinces des représentants du peuple, avec mission de combattre la réaction monarchique et d'exercer sur leur passage la propagande répubb'caine. Mais ce projet ayant transpiré , MM. Baze et de Falloux interpellèrent le ministère, qui, devant une énergique désapprobation, n'osa pousser plus loin la tentative (17 septembre).
VII. — Ce que le gouvernement ne se crut pas permis, M. Ledna-Rollin , d'accord avec la majorité républicaine de TAssemblée, n'hésita pas à le feire. Et le gouvernement ne désavoua ni ne combattit ces manifestations d'une manière assez décidée pour qu'il ne soit pas loisible de croire qu'il les considérait lui-même comme un moyen de ranimer Tesprit républicain.
C était le âS septembre, cinquante-sixième anniversaire de la proclamation de la République. Date funèbre dans notre histoire, car elle rappelle la victoire de la populace, non-seulement sur la rovauté, mais sur T Assemblée, les infâmes massacres de septembre « les élections dérisoires de Paris , la longue et sanglante domination de la Terreur! La Révolution de février aspirait-elle donc à revendiquer pour ancêtres les députés de Paris et les membres de la comnume de 179â? Si la prêtai tion était imprudente dans les premiers temps de la nouvelle République , après Tinsurrrction de juin elle devenait insensée. ÎTétaieDl-ce pas
les vrais descendants de Tautre siècle qui s'étaient levés , qui avaient failli triompher, et qui , à ne lire que les proclamations de MM. Marrast et Senard , ne respiraient que sang, incendie et pillage ? Cependant, on écarta ces souvenirs importuns ; on ne vit dans cette date qu'un anniversaire dont on efiaçait les pages sinistres , et , sur plusieurs points du territoire, notamment à Paris, à Toulouse, à Lyon, à Bourges, etc., le parti républicain organisa des banquets démocratiques.
Celui de Paris se tint au Chalet, sous la présidence de M. Ledru-RoUin ; il rassemblait toutes les nuances du parti, de M. Greppo à M. Victor Lefranc, de M. Jules Favre à M. Joigneaux, de M. Edgar Quinet à M. Arnaud (de TAriége). Il ne maaquait à la manifestation que les ministres de Cavaignac et peut-être Cavaignac lui-même. Libre désormais des soucis et de la responsabilité du pouvoir, M. Ledru-Rollin rentrait triomphalement dans les déclamations d'avant février, dans l'opposition à outrance, dans le système des promesses et des perspectives pour l'avenir , sans être forcé de se mettre à l'œuvre pour y satisfaire. La Révolution de février elle-même n'échappait pas à ses blasphèmes, a Qu'a-t-on fait pour le peuple, depuis le 24 février? » Il osait le demander, lui, l'ancien membre du Gouvernement provisoire, l'ancien ministre de l'intérieur ! « On avait jeté quelques millions à la misère du peuple : qu'est-ce que cela, en comparaison des grandes institutions de crédit, d'association, de secours mutuels, d'instruments de travail qu'on aurait dû fonder? Non , non , rien de large , rien de fécond , rien de véritablement républicain! Toujours et toujours la vieille ornière. » Tous les républicains applaudissaient à ce brevet d'impuissance officiellement infligé à la République par le premier de ses fonctionnaires. Et quel programme financier ! « Et que répond-on ? continuait l'orateur ; l'Etat est pauvre, l'argent manque. J'avoue que je n'ai jamais com"
pris cette objection. L^argent se retire et se cache , Targent ne manque pas , il ne peut pas manquer. Soyez persuadés que c'est bien plutôt un homme entreprenant, résolu, qui manque au moyen de trouver de l'argent. Nos pères, il est vrai, vivaient d'expédients , mais c'est ainsi que vivent les révolutions , et, après tout, pourvu qu'elles vivent et sauvent l'humanité, qu'importe? la Et, passant à l'éloge de Cambon, ministre des finances sous la Convention, M. Ledru-Rollin s'écriait : « Ne trouverons-nous pas un autre Cambon?» Or, Cambon, s'il n'avait pas inventé l'assignat et le papier-monnaie, l'avait généreusement pratiqué. Le papier -monnaie, l'assignat, c'était donc l'expédient financier que cette politique à courtes vues offrait à la nouvelle République ! On comprend la hâte avec laquelle, quelques jours après ce discours , M. Goudchaux réclamait de l'Assemblée une prompte discussion sur le papiermonnaie ^ et repoussait solennellement l'impôt progressif, afin de renier toute solidarité possible entre le gouvernement et ces maladroits auxiliaires.
A Bourges, à Lyon, les orateurs dressaient comme de coutume une barrière entre le peuple et la bourgeoisie : déclamation banale sur laquelle il serait inutile d'insister, si les fonctionnaires républicains (procureurs généraux, recteurs, ingénieurs de l'État,, maires, etc.) n'avaient autorisé de leur présence ces discours malencontreux. A Toulouse, les organisateurs du banquet (19 septembre) en publièrent à l'avance le programme : c'était une manifestation de la République démocratique, a de celle qui accepte les traditions de 1792 » , une protestation des travailleurs contre l'Assemblée qui avait refusé de sanctionner le droit au travail , un défi à « la Vendée toulousaine » . Le général Ballon, commandant la division, avait demandé par dépêche au ministre de la guerre s'il devait assister au banquet : ne voyant pas venir de réponse, il prit sur lui de refuser l'invitation. Le préfet, le recteur, le
maire , les adjoints y les conseillers municipaux , se rendirent au banquet. Le velours rouge formait la couleur dominante et unique de la décoration. Le préfet porta un toast à r Assemblée ; les convives , fidèles au programme , crièrent : A bas l'Assemblée ! Un citoyen proposa un toast au général Cavaignac ; on y répondit par des huées et des sifflets. Cependant le préfet, le recteur, le ihaire, ne se retirèrent point. A la suite du banquet, une longue procession se déroula dans tous les quartiers de la ville, poussant les cris : Vive Barbes ! Vive la Montagne ! Vive Robespierre! ViveMarat! Mort aux riches ! Mort aux prêtres! A bas Cavaignac ! A bas l'Assemblée nationale !
M. Denjoy, représentant de la Gironde, porta ces faits scandaleux (30 septembre) à la tribune de l'Assemblée; la gauche Taccueillit par le tumulte le plus effroyable. M. Corbon, qui présidait, se couvrit et suspendit la séance. On remarqua l'absence de M. Marrast, qui ne voulait pas se compromettre dans une discussion où s.e trouvaient engagés quelques-uns des siens. Le ministre de l'intérieur, M. Senard, prétendit que les faits étaient inexacts, qu'il y avait lieu à enquête , que du reste, « si les faits rapportés étaient vrais , la destitution de tous les fonctionnaires qui avaient assisté au banquet serait une peine trop douce. » Le général Lamoricière n'hésita pas; il reconnut les faits et les désapprouva. Il déclara qu'à la réception de la dépêche du général Ballon , il avait averti le chef du pouvoii exécutif, et que, de l'aveu de celui-ci, il avait expédié l'ordre au général de ne pas assister au banquet. On se demande alors par quelle négligence ou quel laisser-faire Cavaignac avait omis d'avertir les autres ministres pour qu'ils agissent chacun dans leur département dans le même sens que le ministre de la guerre. Les explications embarrassées de M. Senard, l'absence calculée de M. Marrast, la tolérance du gouvernement pour les banquets, expliquent l'attitude incertaine du chef du pouvoir exécutif; il craignait
de froisser les républicains , et s'il conseilla ou ne contredit pas la mesure qu'avait prise Lamoricière , c'est que le sentiment de la discipline militaire prévalait chez lui sur les affections politiques ^
YIII. — U serait prématuré de signaler immédiatement les conséquences de l'attitude indécise que garda dans cette occasion le gouvernement, et du contraste qu'elle offiît avec la sortie impétueuse de Lamoricière. D'autres causes, et y dans le nombre , la discussion de la constitution dont nous ajournons l'exposé pour le donner dans son ensemble, devaient avertir le général Cavaignac que, dans la voie où il s'engageait , il dissipait lui-même sinon sa popularité , il n'en eut jamais , mais la légitime autorité que lui valaient ses services, et qu'il aboutirait à l'isolement. Une société ne vit pas seulement de reconnaissance ; si, à certains jou)rs, elle a besoin d'être défendue , dans le cours quotidien des choses, elle ne demande qu'à être gouvernée. Besogne plus difficile et moins glorieuse , où il fiaut moins de coups d'éclat, mais la suite dans les efibrts et un but visible et précis. Ce but, sous le gouvernement du général Cavaignac, on l'avait aperçu au commencement; mais depuis quelque temps on cessait de le distinguer. 11 semblait qu'au lieu de tourner ses préoccupations vers la reconstitution sociale, cette administration réparatrice visât surtout à se perpétuer elle-même. Certes, la confiance dans le général Cavaignac était aussi grande que méritée; mais la payait-il de retour? Se se donnait-il pas de plus en plus non -seulement aux républicains, mais à ces hommes du
1 Le çooTcmcoMiit fit procéder à wtte enquête adminbtrmtÎTe et à une enquête judiciaire; cent trente et an témoins fureat entendus dans Fane, cinqnantCHsept dans Tantre. Le préfet fut dkangé. Le résulut de cette double enquête, publié dans le Moniêemr du i*' novembre iSU, confirmait les alléfacions portées i la trtbnne par M. Denjoy.
LE GÉNÉRAL GAVAIGNAG. 473
National, médiocres et insuffisants , pour lesquels la Révolution était prodigue d'honneurs et de dignités , sans que des aptitudes éprouvées vinssent justifier ces préférences? L'opinion s'exprimait timidement par les journaux, soumis au régime de l'état de siège et d'une législation draconienne; mais la liberté qui lui était refusée de ce côté, des élections partielles , reculées depuis longtemps , allaient la lui rendre, et réveiller le gouvernement des complaisantes espérances où il paraissait s'endormir.
Le^ électeurs de treize départements * étaient convoqués pour le 17 septembre afin d'élire quinze représentants du peuple; les électeurs de la Seine avaient à remplacer le général Duvivier, mort à la suite des journées de juin, M. Thiers, qui avait opté pour la Seine-Inférieure, et le prince Louis-Napoléon Bonaparte, qui, comme on s'en souvient, avait donné sa démission. Cette fois, le prince se portait candidat, a Aujourd'hui qu'il a été démontré sans réplique, écrivait-il dès le 29 août au général Piat, colonel de la A* légion de la banlieue, que mon élection dans quatre départements n'a pas été le résultat d'une intrigue et que j'étais resté étranger à toute manifestation, à toute manœuvre politique, je croirais manquer à mon devoir si je ne répondais pas à l'appel de mes concitoyens. » Le Comité central démocratique, que dirigeaient Bixio et David (d'Angers) , élevait le drapeau de la conciliation et recommandait aux suffrages des électeurs le nom d'un républicain éprouvé, M. Edmond Adam, entre deux noms monarchistes : MM. Roger (du Nord) et Achille Fould. Le général Bugeaud, le général Gastellane, MM. Cousin et Gervais (de Caen), l'abbé Deguerry, l'abbé de Genoude, •M. Horace Say, divisaient les esprits dans un moment où la discipline était le plus nécessaire. La Réforme soutenait
^ Charente -Inférieure, Corse, Finistère, Gironde, Haule-Loirej Mayenne, Moselle, Nord, Orne, Rhône, Seine, Vaucluse, Yonne,
Dupoty, connu pour ses procès de presse sous Louis-Philippe, M. Schœlcher, l'apôtre de l'abolition de Tesclavage, et M. le comte d'Alton-Shée, ancien pair de France, révolutionnaire et athée. Lé Comité électoral des associations démocratiques et des corporations ouvrières avait porté son choix sur Cabet, le colonisateur de l'Icarie, et qui tardait beaucoup à rallier son troupeau; sur Raspail, détenu à raison de son rôle au 15 mai; enfin sur Thoré. Ces trois noms représentaient une triple protestation au nom du communisme, au nom du 15 mai, au nom de Tinèurrection de juin.
Il n'est guère de scrutin qui ne soit fertile en surprisés ; celui du 17 septembre en fournit de plusieurs sortes. D'abord le petit nombre des votants. Le suf^age universel s'exerçait pour la troisième fois dans l'espace de quelques mois, et ce droit, dont le peuple était, disait-on, si jaloux, déjà il en dédaignait l'usage ! Dans le Rhône , le Nord , la Gironde, etc., le premier candidat élu ne réunissait que le huitième des voix qu'avait obtenues au 23 avril le candidat qui ouvrait la liste; dans le département de la Seine, l'indifférence avait été moins générale ; mais tandis que Lamartine avait eu deux cent cinquante-neuf mille voix au 23 avril, le 17 septembre le premier candidat élu n'en obtenait que cent dix mille ! Il y eut même des localités (à Hondschoote , par exemple) où le nombre des votants fut inférieur à celui des électeurs censitaires.
Sur les résultats du scrutin, il y avait lieu d'observer que le parti de la république modérée n'avait obtenu aucune élection; que la république radicale n'en obtenait que deux sur quinze , et qu'enfin les treize autres appartenaient aux conservateurs monarchistes. MM. Rivet, Gham-^ boUe, Ach. Fould, de Rulhière, Leflô, de Vaudoré, faisaient escorte à M. Mole, l'ancien et illustre défenseur de la prérogative monarchique contre la coalition de 1839. Seuls, MM. Alphonse Gent et Raspail, l'un en Vaucluse,
Tautre à Paris, représentaient la république radicale. Raspail avait échoué à Lyon; à Paris, il était élu le troisième par soixante-six mille neuf cent soixante-trois voix ; Gabet et Thoré , non élus , avaient réuni , à peu de chose près, le même chiffre, ce qui attestait avec quelle discipline avaient voté les adhérents du Comité des associations démocratiques. En dépit de l'insurrection et des transportations, les votes radicaux n'avaient pas baissé en nombre, et Ton retrouvait au 17 septembre les mêmes chiffres qu'au 23 avril et au 4 juin.
C'était peu que le triomphe des conservateurs et la défaite des républicains modérés : le scrutin du 17 sep^ tembre jetait dans l'arène, porté par trois cent mille suffrages , le nom d'un homme qui , indifférent quelques mois auparavant , assez populaire en juin pour avoir été adopté comme un drapeau d'émeute, était devenu et apparaissait maintenant , grâce aux indécisions du pouvoir et aux défiances que nourrissaient ses incertitudes, comme le candidat de l'ordre et le paladin de l'autorité ,. tel que nous l'avons vu se peindre lui-même dans une lettre du 2 juillet 1838 *. Quatre départements (la Seine, l'Yonne, la Charente-Inférieure, la Corse) l'avaient, aux 4 et 18 juin, subitement élu représentant ; le mandat qu'il avait résigné lui était renouvelé par les mêmes départements, auxquels venait s'ajouter celui de la Moselle , où , par un contraste piquant que les esprits sagaces auraient pu interpréter comme un présage, il remplaçait Domès, républicain et rédacteur du National, blessé à mort dans les journées de juin. MM. Lamartine et Thiers, élus naguère le premier par dix , le second par cinq départements , pouvaient légitimement imputer à leur notoriété et à leur mérite per-
^ « Mais 81 un jour les partis renversaient le pouvoir actuel...; et si, habitués qu'ils sont depuis vingt- trois ans à mépriser l'autorité, ils sapaient toutes les bases de l'édifice social, alors peut-être le nom de Napoléon serait-il une ancre de salut pour tout ce qu'il y a de généreux et de vraiment patriote en France, n Suprà, livre !<"', p. 22.
sonnel leur multiple succès électoral j le prince Louis Bonaparte ne devait reconnaître dans le sien qu^un hommsLge à son nom et peut-être à son titre. Cette nécessité de modestie ne diminuait pas son succès; la fortune met un homme en lumière : mais il n'appartient qu'à Thomme de montrer ensuite s'il méritait ses faveurs.
Le 26 septembre , après que FAssemblée eut validé son élection , Louis Bonaparte demanda la parole : a Citoyens représentants, dit-il, il ne m'est plus permis de garder le silence après les calomnies dont j'ai été l'objet. J'ai besoin d'exprimer hautement , et dés le premier jour où il m'est permis de siéger dans cette enceinte , les vrais sentiments qui m'animent, qui m'ont toujours animé. Après trentetrois ans de proscription et d'exil , je retrouve enfin ma patrie et mes droits de citoyen. La République m'a fait ce bonheur ; qu'elle reçoive mon serment de reconnaissance et de dévouement , et que les généreux compatriotes qui m'ont porté dans cette enceinte soient bien certains qu'ils me verront toujours dévoué à cette noble tâche, qui est la nôtre à tous : assurer l'ordre et la tranquillité , premier besoin du pays , développer les institutions démocratiques que le peuple a le droit de réclamer. Longtemps, Messieurs, je n'ai pu consacrer à mon pays que les méditations de l'exil et de la captivité. Aujourd'hui la carrière où vous marchez m'est ouverte. Recevez-moi dans vos rangs, chers collègues, avec le sentiment d'affectueuse sympathie qui m'anime moi-même. Ma conduite, vous ne devez pas en douter, sera toujours inspirée par un dévouement respectueux à la loi ; elle prouvera à tous ceux qui ont tenté de me noircir que nul plus que moi n'est dévoué à la défense de l'ordre et à l'affermissement de la République. »
Quelques jours après (11 octobre), l'Assemblée votait sans discussion l'abrogation de l'article 6 de la loi du 10 avril 1832 qui prononçait le bannissement de la famille Bonaparte.
Sommaire. — La constitution ; mot de Lamartine; proposition de M. Senard. — Commission de dix-huit membres. — Offres des États-Unii promptement rétractées. — Lecture du projet le 19 juin. — Projet définitif (30 août). — Exposé. — Discussion du préambule (5 septembre); droit au travail: peine de mort, liberté d'enseignement, impôt proportionnel. — Y aura-t-il deux Chambres ou une seule? — Le Président sera-t-il élu par l'Assemblée ou par le suffrage universel? Amendements Crévy et Leblond ; Lamartine. — Les princes des monarchies déchues. — Echecs de Cavaignac et du ministère; chute du parti du National; chassé-croisé de fonctionnaires. — Remaniements ministériels; vote de confiance aux nouveaux ministres (16 octobre). — Fixation de la date de l'élection présidentielle; vote de la Constitution; fête solennelle. — La période électorale est commencée. — Deux candidats : Cavaignac, Louis Bonaparte; embarras du premier, liberté du second. — Circulaire de M. Dufaure aux préfets; sa lettre à M. Odier. — Proclamation de Cavaignac. — Le clergé; Mgr Sibour, archevêque de Paris. — Les journaux, les démentis du Moniteur, — Un « fragment d'histoire.» — Interpellation de M. Jules Favre; réponse de M. Dufaure. — MM. Garnier- Pages et Barthélémy Saint-Hilaire. — Cavaignac présente sa défense (25 novembre); il proclame sa séparation d'avec M. Ledru-Rollin. — L'Assemblée renouvelle la déclaration qu' « il a bien mérité de la patrie n .
— Assassinat de Bossi à Rome. — Politique de Cavaignac en Italie; la médiation entre le Piémont et l'Autriche. — Rome; scène du 15 novembre; émeute du 16; fuite du Pape, qui se retire à Gaëte.
— La question romaine devient une question électorale. — Intérêt qu'avait Cavaignac à se maintenir en bonnes relations avec l'Assemblée. — Nouvelle attaque : les récompenses nationales. — Vigilance du ministère. — Scrutin du 10 décembre; le 20, proclamation du résultat. — Cavaignac dépose ses pouvoirs; Louis Bonaparte, élu Président de la République , prête serment à la République et à I9 Constitution. — Jugement sur Cavaignac et sur la Révolution de 1848.
I. — Le soir du 4 mai, un g^rand nombre de représentants du peuple, réunis dans le salon de Lamartine,
cherchaient à lire dans la pensée du g^rand homme les secrets du lendemain. On ne doutait pas que les formes du gouvernement ne fussent déjà instituées et que FAssemblée n^eût presque immédiate/nent à délibérer sur un projet de constitution. Gepeildant il n'en était rien. Interrogé à ce sujet par M. de Falloux, Lamartine répondit : tt Une constitution ! C'est la moindre des choses ; demandez un projet à Lamennais et à Béranger, et ce sera Faflaire de deux ou trois jours * . »
Le 11 mai, M. Senard proposa d'organiser sans délai le pouvoir exécutif dans un titre spécial qui serait détaché de la constitution à venir. C'était un moyen pratique de sortir du provisoire ; l'Assemblée préféra le continuer en nommant une commission executive. Après de longs débats , il fut décidé qu'une commission de dix-huit membres serait nommée par l'Assemblée à la majorité absolue pour préparer un projet de constitution. Entre ce vote (12 mai) et ceux (17 et 18 mai) par lesquels l'Assemblée désigna au scrutin les membres de la commission, l'émeute s'interposa et faillit jeter dehors l'Assemblée , la commission executive et la constitution avec le reste.
A peine remise de cette alerte , l'Assemblée nomma péniblement, en plusieurs scrutins, les dix-huit membres de la commission de constitution. MM. de Cormenin, Armand Marrast, Lamennais, Martin (de Strasbourg), Woir^ haye, Corbon, Tourret, Coquerel, de Vaulabelle , Considérant, y représentaient les diverses nuances du parti républicain; MM. Vivien, de Tocqueville, Dufeure, Gustave de Beaumont, Pages (de l'Ariége) , Odilon Barrot et Dupin , y introduisaient l'ancienne opposition dynastique ^ fidèle à la monarchie , mais fovorable aux réformes. Le parti républicain était, comme on le voit, en majorité ! Le
* Revue des Deux-Mondes du 15 février 1851 : Les républicains et les monarchistes y par M« de Falloux.
caractère commun des uns et des autres , c^est qu'aucun d'eux n'avait subi l'épreuve du pouvoir. Ils avaient vécu jusque-là dans l'opposition ; ils n'avaient jamais vu fonctionner la République dans le passé, ni song[é sérieusement à en dresser pour l'avenir le programme constitutionnel. Réduits à de vag[ues aspirations , désireux néanmoins de faire du nouveau, ils tentaient de combiner les souvenirs de la Convention et de la monarchie parlementaire avec les traditions mal connues de la République américaine. ' Les États-Unis, qui s'étaient montrés fort empressés à reconnaître la République française, dès qu'il fut question de constitution , proposèrent d'envoyer à Paris leurs hommes politiques les plus éminents, qui apporteraient dans l'élaboration du statut l'expérience d'une pratique demi-séculaire. C'était à une assemblée spéciale, nullement engagée dans la politique quotidienne, qu'ils avaient confié naguère le soin de préparer leur propre constitution : le travail avait duré trois mois et demi. Puis, au lieu d'être promulgué comme loi souveraine et inattaquable, ce projet avait été soumis à l'acceptation des législatures de chaque État, qui y avaient librement proposé des amendements. C'est à peu près dans cette forme que le chancelier d'Aguesseau soumettait aux observations des parlements du royaume ces ordonnances de droit civil qui ont passé presque tout entières dans le Code Napoléon. Que cette méthode lente, réfléchie, respectueuse de l'opinion publique, ressemblait peu à la nôtre ! Une Assemblée , à la fois constituante et souveraine , mêlant dans ses attributions les soins du gouvernement et la méditation d'un pacte politique; neuf cents représentants, soumis au choc des événements , à la précipitation des esprits, à la confusion de leur nombre; l'urgence, douteuse aujourd'hui, demain impérieuse ; le peuple enfin, ce peuple souverain, abandonnant à ses délégués toute autorité et tout pouvoir sur ses destinées , sans se réserver le contrôle et l'adhésion définitive : telles étaient les conditions étranges
au milieu desquelles allait s^accoroplir cette oeuvre qu'on estimait si solennelle et si sainte ! Les hommes d*État américains reconnurent qu'ils s'étaient mépris , et ne quittèrent pas r Amérique.
Le 19 juin, Armand Marrast, secrétaire de la commission, lut à l'Assemblée un projet en cent trente-neuf articles, sans exposé de motifs. Ce projet fut renvoyé aux bureaux, qui nommèrent pour l'examiner des délég^ués, parmi lesquels on voit les noms de MM. Berryer, Thiers, de Parieu, Boulatignier, Duvergier de Hauranne et Crémieux. Deux mois et demi se passent, et, le 30 août, Armand Marrast communiqua à l'Assemblée le nouveau projet, précédé d'un rapport. A l'exception du préambule, il ne différait pas sensiblement du premier, et, comme l'Assemblée, après une discussion de deux mois, l'adopta tout entier, à quelques retouches près de rédaction , nous pouvons dès maintenant en indiquer l'économie et les principaux traits.
Laissons de côté le préambule, où se trouvaient définis les devoirs réciproques de la République et des citoyens, et l'énumération des droits: ces droits abstraits rencontrent nécessairement dans les lois tant de démentis ou de correctifs, qu'on s'étonne de voir reprendre sans cesse ces déclarations platoniques auxquelles personne ne croit plus. Voici comment s'organisaient et se formaient les pouvoirs dans la nouvelle constitution.
Tous les pouvoirs émanent du peuple, qui les délègue à trois mandataires : une Assemblée législative, un président, et la magistrature. L'Assemblée, composée de sept cent cinquante membres, élus pour trois ans au scrutin direct et universel, est permanente; le président n'a le droit ni de la dissoudre ni de la proroger. Le président est élu de la même façon , mais pour quatre ans ; il a toutes les attributions de la royauté, sauf l'hérédité; à la fin de son mandat, il n'est rééligible qu'après un intervalle de
quatre années. La magistrature est nommée par le président de la République et inamovible. Un Conseil d'État, composé de quarante membres, élus pour six ans par FAssemblée , prépare les projets de loi qui lui sont renvoyés soit par FAssemblée, soit par le gouvernement. Bien que la constitution déclare (art. 4) qu'il ne pourra être créé de commissions et de tribunaux extraordinaires, à quelque titre et sous quelque dénomination que ce soit, une haute cour, composée de cinq juges choisis dans le sein de la Cour de cassation et de trente-six jurés pris parmi les membres des conseils généraux, juge, sans appel ni recours en cassation , les accusations portées par FAssemblée soit contre ses propres membres , soit contre le président ou les ministres et toutes personnes prévenues de crimes, attentats ou complots contre la sûreté intérieure ou extérieure de FÉtat. Enfin , un tribunal des conflits , composé de conseillers à la Cour de cassation et de conseillers d'État, juge les conflits de juridiction. La révision de la constitution était prévue, mais entourée de difficultés; le voeu exprimé par FAssemblée dans la dernière année de sa législature ne pourra être converti en résolution définitive qu'après.trois délibérations successives , prises chacune à un mois d'intervalle et aux trois, quarts des suffrages exprimés (art. 110). La révision sera confiée à une Assemblée spéciale qui ne sera nommée que pour trois mois, et ne devra s'occuper que de la révision pour laquelle elle aura été convoquée.
Tels sont les rouages de l'organisation constitutionnelle sur laquelle l'Assemblée était appelée à délibérer.
On le voit : dans la crainte que les pouvoirs ne se heurtassent, les constituants les faisaient jouer chacun à part dans une sphère indépendante et isolée ; ils étaient en face l'un de l'autre, sans se toucher, souverains tous deux. Identité d'origine : le suffrage direct et universel. Mais, tandis que chaque représentant , bien que l'étant de toute la
France, n'était en réalité l'élu que d'un département, le président réunissait à lui seul dans sa personne les votes de toute la France : quel Roi avait jamais eu plus de racines dans le pays? Les votes d'une majorité pouvaient le gêner, mais ne le liaient pas ; il nommait et révoquait les ministres à sa guise, sans avoir même à s'inquiéter des votes de l'Assemblée ; si celle-ci s'avisait de porter des lois qui entravassent le gouvernement, il fiallait, ou que le pouvoir exécutif s'inclinât, ou qu'une lutte s'ouvrît entre les deux pouvoirs. Où serait l'arbitre pour prononcer sur leurs débats? Le Roi avait au moins le droit de dissoudre les Chambres : ce privilège, le président ne l'avait pas. Il est vrai que les fonctionnaires et l'armée étaient à ses ordres; l'Assemblée , au contraire , s'était dépouillée de toute action , et c'était très-heureux; car la lutte d'opinions pouvait, à la première occasion , dégénérer en guerre civile.
Ce redoutable problème des rapports entre le président et l'Assemblée , au lieu de le résoudre , la constitution le posait. En pouvait-il être autrement? Quelle abnégation n'eût-il pas fallu à l'Assemblée, pour que, souveraine, elle se résignât à ne pas retenir; soit pour elle , soit pour l'Assemblée qui lui succéderait , la plus grande part possible de souveraineté ! Elle recommençait l'œuvre de la première Assemblée constituante , qui , s'étant maintenue d'abord à l'encontre du Roi, avait circonscrit dans d'étroites limites le pouvoir royal, qu'elle dominait en réalité; elle s'instituait en Convention avec un président qui serait son subordonné. Les constitutions ne sont jamais que les images de l'organisation dans laquelle elles naissent , et il faut reconnaître que Cavaignac, magistrat docile à l'Assemblée, pouvait fournir l'idée d'un président qui ne serait pas plus rebelle et qui voudrait conserver intact l'accord entre les deux pouvoirs. On oubliait que Cavaignac n'était qu'un président intérimaire, sans pouvoir propre, sans durée fixe , sans attributions délimitées : élu du suffrage
universel, qui sait s'il n'aurait pas use de son indépendance, et si risolement même auquel la constitution le condamnerait n'aurait pas conduit plus ou moins directement à la dictature?
II. — Nous avons vu que l'état de siég^e n'avait pas été levé. C'est sous sa protection que s'ouvrit la discussion de la constitution (5 septembre) .
Les premières séances furent consacrées à Tèxamen du préambule et de la g^arantie des droits i L'Assemblée, sur la foi du secrétaire de la commission de constitution , Armand Marrast ^ se plut à déclarer, « en présence ' de Dieu » , que a la République était la forme définitive » , qu'elle « réduirait les chargées » , qu'elle « aug^menterait la moralité , la lumière , le bien-être » , et qu'à son ombre , la France a marcherait plus librement dans la voie du progrès et de la civilisation. » La République a démocratique , une et indivisible , ayant pour principes la liberté , l'ég^alité, la fraternité; pour bases la famille, le travail, la propriété , l'ordre public » , durait depuis six mois ; elle avait si peu répondu à Tidéal que promettaient ses adeptes, qu'il eût été au moins prudent de ne pas lui imposer des eng[ag[ements dont l'accomplissement restait encore si incertain. Était-ce une protestation contre les sectaires qu'elle renfermait dans son sein? contre les utopistes qui faisaient aussi bon marché de la propriété que de la famille? contre ceux qui se souciaient de l'ordre public autant que du travail? Ces principes, ces bases, ces prétendus dogmes républicains , on n'avait connu jusqu'ici que leurs contraires : augmentation des charges et des dépenses , confusion des esprits , démoralisation des masses , hostilité des classes attisée par tous les instruments de publicité, guerre ouverte, tranquillité due à l'état de
siège , et quelle liberté de la presse !
Mais oublions le présent et ne pensons qu'à l'avenir, constitution , dont ses auteurs voudraient faire un Ivangile , édicté un Décalogue de vertus dites républicaines, telles que Tamour de la patrie, le travail, la préf voyance , le payement des impôts , l'observation des lois morales et des lois écrites. En revanche, la République doit protection au citoyen. Ici se plaçait ce femeux droit au travail, reconnu dans une heure de trouble par le Gouvernement provisoire , et qui avait coûté tant de sang. Cependant, le rapport et le projet ne le repoussaient pas; il revenait sous un nom déguisé, soit que, dans la majorité républicaine de la commission, Tincertitude des idées se traduisit par l'indécision dans les formules, soit plutôt qu'elle hésitât à rompre avec' l'école socialiste dont elle voulait ménager l'influence et l'appui.
L'Assemblée ne pouvait ni subir ces compromis, ni introduire dans la constitution ce ferment de nouveaux périls. Déjà, dans la séance du 30 juillet, à la suite d\in rapport de M. Thiers sur les théories financières de Proudhon , elle avait exprimé , à l'égard de ce dernier, la désapprobation la plus unanime; le 13 septembre, c'est aux idées économiques de MM. Considérant, Pierre Leroux et Louis Blanc, appuyées encore du concours de Proudhon, qu'elle déclara la guerre. MM. Ledru-Bollin et Crémieux avaient , au nom d'une philanthropie idéale , tenté de sauver le droit au travail ; Lamartine l'enveloppait dans de sonores périodes ; M. Billault voulait l'inscrire dans la constitution comme un vœu de fraternité que l'avenir se chargerait d'accomplir; MM. de Tocqueville, Dufaure, Duvergier de Hauranne l'attaquèrent résolument; mais c'est à M. Thiers que revint l'honneur de sa défaite. Le 16 septembre, M. Dufoure, membre de la minorité de la commission qui avait repoussé le droit au travail, proposa d'y substituer le droit à l'assistance, et
cet amendement réunit cinq cent quatre-ying[t-seize voix contre cent quatre-vingt-sept.
M. Thiers, dans cette nouvelle entreprise contre les folies de Tëcole radicale, souleva les cris, les trépignements et les fureurs de Textréme gauche, témoignage éclatant, non pas seulement de sa victoire sur une question spéciale, mais de Fimmense progrès que, depuis le 5 juin, il avait foit dans TAssemblée, de Taccroissement de son crédit, et, pour tout dire, du rétablissement de son ancienne autorité parlementaire. La réunion de la rue de Poitiers l'avait accepté pour chef, et , sous sa conduite , elle conquérait chaque jour plus de poids dans les affaires. 11 s'écartait du pouvoir, il affectait Tabnégation et le désintéressement, il ne reniait ni son passé ni ses préférences monarchiques ; son unique et apparente ambition semblait être de relever les autels détruits du bon sens et de la tradition ; s'attaquant hier à Proudhon , aujourd'hui aux théoriciens du droit au travail ; dans d'autres moments, abordant la critique même du gouvernement, non pas au point de vue politique , mais seulement des finances ; attaquant au passage l'impôt progressif, une autre fois l'impôt sur les créances hypothécaires ; jouant partout le rjôle d'un contradicteur incommode et gênant.
L'Assemblée vota rapidement les dix-sept premiers articles, relatifs à la garantie des droits; la peine de mort pe fut abolie qu'en matière politique, conformément au décret du Gouvernement provisoire , qui n'a jamais protégé que les républicains ; la liberté d'enseignement fut reconnue, sous réserve de la surveillance de l'Etat; M. de Montalembert retrouva, sur cette thèse qui lui était chère, la même opposition brutale que M. Thiers et sur les mêmes bancs. Enfin, l'impôt progressif fiit écarté, sur les instances de Goudchaux lui-même, qui s'était ravisé.
L'Assemblée en était arrivée à l'organisation des pouvoirs (25 septembre). Une grande question dominait le
débat : y aurait-il deux Assemblées? n'y en aurait-il qu'une seule , comme le voulait le projet?
MM. Duvergier de Hauranne et Odilon Barrot s'appuyaient des exemples non-seulement de la monarchie constitutionnelle soit en Angleterre , soit en France , mais de ceux des États-Unis et de la constitution de fructidor : partout le système d'une double Assemblée avait prévalu pour empêcher la prépondérance et le despotisme d'une Assemblée unique. Cette thèse avait pour premier tort, aux yeux des républicains, d'être soutenue par des monarchistes, bien que les arguments dont ils usaient fussent empruntés à des républiques ; on jugeait la théorie moins en elle-même qu'à l'étiquette de ses preneurs. Elle avait un tort plus réel : c'est qu'en proposant deux Assemblées, MM. Duvergier de Hauranne et Odilon Barrot n'indiquaient pas et ne paraissaient pas du reste concevoir les moyens pratiques de donner à chacune d'elles une origine différente. Toutes deux seraient issues du suffrage universel; ayant la même source, pourquoi les séparer? Il eût fallu que le sénat ou la Chambre haute , impossible à recruter dans une aristocratie, le fût du moins par un suffrage à. deux degrés, dans certaines professions, parmi certaines classes de fonctionnaires, offrant des garanties de sagesse, d'expérience, de maturité qui pourraient se rencontrer chez les membres de la Chambre basse , mais dans d'autres conditions.
MM. Dupin et Lamartine soutinrent le système d'une Chambre unique. Ni l'un ni l'autre n'étaient conduits à «cette solution par une conviction impérieuse , mais par le sentiment d'une nécessité toute passagère. C'était un expédient. Il leur semblait que la constitution, applicable sans doute à l'avenir, devait néanmoins se préoccuper du présent; qu'après les luttes sanglantes et la situation toujours instable des six derniers mois, il était prouvé •qu'une Assemblée unique s'adaptait mieux à la lutte
contre le désordre , aux efforts immédiats , aux décisions impromptues; qu'en face du président, élu de la nation, r Assemblée serait plus forte , plus compacte , moins perméable aux tentatives de désunion qu'une politique de bascule ne manquerait pas d'essayer sur deux Assemblées. Lamartine, plus éloquent et plus applaudi que jamais, sans cacher les incertitudes qui Tavaient suivi jusqu'au seuil de la tribune , réclamait une Assemblée unique, sinon à jamais , au moins pour les premières années de la République. Pour répondre à cette pensée, M. Barthélémy Saint-Hilaire proposa de ne déléguer le pouvoir législatif à une Assemblée unique que provisoirement. Mais , devant l'opposition d'un grand nombre de ses collègues , il retira l'amendement, et le système de l'Assemblée unique fut adopté par cinq cent vingt voix contre deux cent quatrevingt neuf.
IV. — Restait une question non moins grave. Par qui sera élu le président de la RépubUque ? par le suffî^age universel ou par l'Assemblée? C'est au premier système que s'était attaché le projet de constitution , système assez conforme au respect que les républicains devaient porter au peuple, d'où émane d'après eux toute souveraineté. Mais cette première ardeur était tombée depuis que le suffrage universel, épris derechef du prince Louis-Napoléon Bonaparte, l'avait renvoyé à l'Assemblée par une quintuple élection. Les républicains ne se trompaient pas sur le seqs de cette manifestation : dans le prince, ils entrevoyaient un prétendant, et, provisoirement, le prochain président de la République. Or, qu'on suppose l'élection livrée à l'aveugle destinée du suffrage universel, il y avait déjà chance, sans que nous ayons encore à en exposer les raisons , pour que le prince Louis devînt un concurrent dangereux. Au contraire, en réservant à l'Assemblée cette haute fonction, lesrépubli-
cains s^imaginalent qu'en dépit de divisions passag^ères , le g[ënëral Cavaignac obtiendrait sur ce point comme sur tant d'autres un vote de confiance , ou tout au moins , en tenant compte de blessures récentes, la majorité nécessaire. Il résultait de ces calculs de parti qu'une opinion qui avait rallié quatorze bureaux sur quinze et la presque unanimité de la commission , était abandonnée par ceux mêmes qui l'avaient toujours préconisée et défendue.
Le respect du suffrage universel semblait avoir passé des républicains aux monarchistes. Ces derniers tenaient pour l'élection du président par le peuple , non qu'ils se réservassent d'en user pour ramener sur le trône un candidat à la royauté , mais pour lirer parti d'un instrument d'opposition qui les débarrasserait peut-être d'un candidat républicain. La sagacité de l'intérêt personnel éclairait les uns et les autres , ceux-là dans leurs défiances du scrutin , ceuxci dans leur foi subite et d'instinct. Elle s'autorisait d'ailleurs des manifestations significatives du 23 avril et du 17 septembre; timide encore dans les grandes villes, la désaffection pour la République s'enhardissait dans les campagnes ; il y avait là une foule de petits propriétaires auxquels la première République avait fourni leurs titres, et la seconde menaçait de les leur ôter ! Et, dans le conflit qui se préparait, c'étaient les descendants des anciens propriétaires spoliés qui défendaient les droits des nouveaux propriétaires! N'était-il pas naturel que les paysans se ralliassent aux conservateurs et fissent cause commune avec eux?
Trois systèmes partageaient les esprits. Suivant le premier, il n'y aurait qu'un président du conseil des ministres, nommé par l'Assemblée, révocable par elle, sans durée fixe dans le pouvoir; c'était le système qui fonctionnait sous les yeux de l'Assemblée depuis le 28 juin: M. Grévy proposait de le consacrer en l'insérant dans la constitution. Dans la deuxième combinaison, le président était
nommé par TAssemblée , mais irrévocablement et pour un temps fixe; MM. de Parieu, Leblond, Flocon, Martin (de Strasbourg) , la Réforme et le National^ s^unissaient dans la défense de ce système. Le troisième était celui de la commission 9 la nomination du président par le peuple au suffrage direct et universel; c'est à Lamartine que revient Thonneur ou la responsabilité de Tavoir fait triompher.
M. Grévy, dans un discours qu'on peut citer comme un modèle de concision, commençait par établir que FAssemblée avait un droit absolu sur toutes les parties de la constitution, sur l'organisation du pouvoir exécutif, comme sur le reste. Il signalait ensuite l'immense prépondérance que devait donner au président le suffrage universel; son pouvoir presque sans limites à l'intérieur, sauf pour la confection des lois ; la concentration dans ses mains de toute la force matérielle jointe à la force morale qu'il puiserait dans son élection. «Et vous dites que vous voulez fonder une république démocratique! Que feriez-vous de plus, si vous vouliez, sous un nom différent, restaurer la Monarchie?... Ètesvous bien sûrs que dans cette série de personnages qui se succéderont tous les quatre ans au trônef de la présidence , il n'y aura que de purs républicains empressés d'en descendre? Ètes-vous sûrs qu'il ne se trouvera jamais un ambitieux tenté de s'y perpétuer? Et si cet ambitieux est un homme qui a su se rendre populaire ; si c'est un général victorieux, entouré de ce prestige militaire auquel les Français ne savent pas résister; si c'est le rejeton d'une des familles qui ont régné sur la France et s'il n'a jamais renoncé expressément à ce qu'il appelle ses droits ; si le commerce languit , si le peuple souffre , s'il est dans un de ces moments de crise et de misère où la misère et la déception le livrent à ceux qui cachent sous des promesses des projets contre sa liberté , répondez-vous que cet ambitieux ne parviendra pas à renverser la République? Jusqu'ici toutes
les républiques sont allées se perdre dans le despotisme : c'est de ce côté qu'est le danger, c'est donc contre le despotisme qu'il faut les fortifier. Législateurs de la démocratie, qu'avez-vous fait pour cela? Quelles précautions avez -vous prises contre l'ennemi capital? Aucune. Que dis-je? vous lui préparez les voies ! Vous élevez dans la République une forteresse pour le recevoir ! »
L'orateur voulait un gouvernement fort : « Vous ne l'aurez, disait-il, qu'à la condition qu'il s'appuiera constamment sur l'Assemblée , qu'il réunira à sa propre force la force de l'Assemblée, et qu'il agira ainsi avec toutes les forces réunies du pays. Juin et les jours qui ont suivi l'ont assez montré. Quel est le gouvernement qui aurait pu faire ce que le gouvernement actuel a accompli? Quel est le gouvernement qui eût pu voiler si longtemps tous les principes de toutes les lois? Quel est le gouvernement qui eût pu changer le cours de la justice ordinaire , suspendre les journaux, maintenir l'état de siège pendant trois mois, l'état de siège que le gouvernement de Louis-Philippe n'a pas pu maintenir pendant trois jours? »
L'organisation recommandée par M. Grévy fonctionnait alors avec le général Cavaignac; nous l'avons vue fonctionner depuis entre les mains de M. Thiers et du maréchal de Mac-Mahon. Elle porte avec elle sa propre critique et le signalement de ses dé&uts. C'est d'abord ou un gouvernement de crise ou un gouvernement transitoire. Les partis ont abdiqué , les ambitions se taisent , les questions qui divisent sont réservées : l'union se fait par des sacrifices réciproques plutôt que par la lutte normale et légitime des opinions. Mais, dans cette fusion des deux pouvoirs, où est l'indépendance de chacun d'eux? Contraints de rester unis, où est le mérite* de l'union, sinon dans la nécessité seule qui l'impose? Que le joug de cette nécessité s'allège, ou que l'un des deux pouvoirs ait un mouvement d'indépendance , l'union devient précaire , tolérée , bientôt into-
lérable; il faut que Tun des deux pouvoirs se retire ou qu'il consente une transaction sans honneur. M. Jules de Lasteyrie, répondant à M. Grévy, démêlait avec sagacité le vice du système : « Au moindre geste de l'Assemblée , votre président donnera sa démission. Il ne lui sera pas permis de différer d'opinion avec l'Assemblée qui l'a nommé. D'une part, l'Assemblée ne le souffrirait pas , et, d'une autre part , le chef du pouvoir exécutif, qui n'aurait pas la confiance de l'Assemblée , aurait trop de fierté pour continuer à remplir son mandat dans une pareille situation. »
Quel serait le caractère des deux pouvoirs dans ce téte-àtéte? La faiblesse. M. Jules de Lasteyrie démontrait par l'exemple même des relations qui existaient entre le général Cavaignac et l'Assemblée , que , le pouvoir exécutif étant faiblement constitué, le pouvoir législatif était obligé d'être faible à son tour, pour ne pas briser son fragile rival. De là ces votes de confiance venant à la suite de votes désapprobateurs ; de là cette modération dans la critique , dans la crainte d'ébranler un pouvoir chancelant ; modération louable dans les temps de crise , mais qui ne pouvait rester la loi de tous les temps, la loi constitutionnelle du pays.
Enfin , nous le savons aujourd'hui , la nomination d'un président révocable par l'Assemblée n'est qu'un expédient de circonstance qui ne donne ni la stabilité au pouvoir, ni la confiance aux intérêts , ni à l'avenir d'une nation le vaste horizon qui lui est nécessaire. C'est une constitution à court tenue, une tente d'un jour ; que le chef du pouvoir porte impatiemment cette situation précaire ou qu'il l'accepte avec noblesse comme la rançon de la nécessité, il ne s'ensuit pas qu'une nation n'ait le droit de chercher dans d'aulres institutions des conditions moins provisoires de sécurité.
L'amendement Grévy fut repoussé par six cent quarante-trois voix contre cent cinquante-huit.
La question se simplifiait : le vote qui attribuerait à FAssemblée Félection du président, repousserait par là même le scrutin populaire et réciproquement. Cette alternative fut discutée principalement par M. de Parieu et par Lamartine.
M. de Parieu n'araît pas rarié dans ses convictions : délégué des bureaux, il avait dès le début conclu à la nomination du président par FAssemblée. Il ne faut donc pas le confondre avec les républicains du National et de la Réforme, dont les opinions s^étaient réglées sur des intérêts de parti. Dans un discours dont ses auditeurs ne regrettèrent pas rétendue, M. de Parieu se fit pour ainsi dire le rapporteur de la question : compétence de l'Assemblée, constitutions républicaines des États-Unis, de Suisse et de Hollande, constitutions françaises de fructidor et même de 1793, dont aucune n'a laissé au peuple l'élection directe du pouvoir exécutif; dangers de la puissance qui lui est conférée non-seulement par la constitution, mais par la centralisation , par les armées permanentes , par l'esprit général du pays , dangers tels que sa non-rééligibilité semble à l'orateur une interdiction qui sera vaine ; nécessité de le subordonner au parlement, n Sachez vouloir! dit en terminant M. de Parieu; ne vous laissez pas aller à une sorte de scepticisme en disant : Le pays fera ce qu'il voudra... N'amoindrissez pas trop votre mandat; car si, comme homme, comme individu, il peut y avoir quelque chose d'honorable dans ce système d'abnégation , je vous dirai : Oui , abnégation pour des intérêts personnels partout et toujours ; mais , pour une Assemblée politique , abnégation de ses idées, de ses principes, de la mission qu^elle doit accomplir, jamais ! »
Était-ce seulement par conviction intime et par esprit de logique que Lamartine resta fidèle au suffrage universel? En face du National qui rétractait ses principes , en £ace de Gavaignac et du ministère qui marchaient avec le Na^
tional, n'avisait-il pas Toccasion bonne pour regagner le terrain perdu , et pour faire sa cour à la fois aux républicains que l'intérêt personnel n'aveuglait pas, aux conservateurs qui prenaient le rôle délaissé par les républicains, aux électeurs enfin dont il défendait la prérogative?
Son discours échappe à l'analyse : il ne raisonne pas , mais il touche , il persuade , il entraîne ; il a résolu la question avant de l'avoir traitée. Les effets oratoires suppléent aux arguments. S'agit-il des conditions du pouvoir? a Le pouvoir, dit'il , dans les républiques , est dans la popularité, ou il n'est nulle part. » Ne fait-on pas naturellement retour vfers l'orateur, vers l'homme qui a été le plus populaire de France pendant trois mois, et qui aspire à le redevenir? — Oppose-t-on le danger d'une résurrection monarchique? Aux légitimistes, il répond qu'un Bourbon ne viendrait pas briguer quelques voix pour un pouvoir précaire, ni remonter au trône par de tels degrés. Aux orléanistes : « Ce pouvoir, qui s'est dérobé à la France, tenterait, six mois après, de rentrer caché dans l'urne d'un scrutin ! Quelle pitié ! C'est impossible ! Ce qui est ridicule n'est pas possible en France ! » — On insiste : Et les Bonaparte? A ces craintes actuelles de l'Assemblée, Lamartine rappelle adroitement que, membre de la Commission executive, sentinelle avancée de la République, il avait cru devoir proposer une mesure de précaution ; mais l'Assemblée ne l'avait pas ratifiée. On craint un 18 brumaire : « Pour arriver à un 18 brumaire dans Je temps où nous sommes , il faut deux choses : de longues années de terreur en arrière, et des Marengo, des victoires en avant ! » — On redoute enfin l'excès de force dans le pouvoir exécutif : « Quelle ironie sanglante de l'instabilité des choses humaines ! Nous parlons de l'excès de force du pouvoir exécutif sur les ruines et dans la poussière d'un trône et d'un gouvernement à peine écroulés sous nos pas ! » , Dans ce long discours , si brillant , si applaudi , il n'y a
qu'un seul argument , celui que peut donner un politique d'aventure , un pilote sans boussole qui se fie aux flots : le hasard. «Je sais bien, dit-il en terminant, qu'il y a des dangers graves dans les deux systèmes , qu'il y a des moments d'aberration dans les multitudes ; qu'il y a des noms qui entraînent les foules comme le mirage entraîne les troupeaux, comme le lambeau de pourpre attire les animaux privés déraison. Je le sais, je le redoute plus que personne ; car aucun citoyen n'a mis peut-être plus de son àme , de sa vie , de sa sueur, de sa responsabilité et de sa mémoire dans le succès de la République ! Si elle se fonde^ j'ai gagné ma partie humaine contre la destinée ! Si elle échoue , ou dans l'anarchie ou dans une réminiscence de despotisme, mon nom, ma responsabilité, ma mémoire échouent avec elle et sont à jamais répudiés par mes contemporains. Eh bien! malgré cette redoutable responsabilité personnelle dans les dangers que peuvent courir nos institutions problématiques; bien que les dangers de la République soient mes dangers , et leur perte mon ostracisme et mon deuil éternel , si j'y survivais, je n'hésite pas à me prononcer en faveur de ce qui vous semble le plus dangereux, l'élection du président par le peuple! Oui, quand même le peuple choisirait celui que ma prévoyance, mal éclairée peut-être, redouterait de lui voir choisir, n'importe, aleajacta est! que Dieu et le peuple prononcent ! Il faut laisser quelque chose à la Providence ; elle est la lumière de ceux qui, comme nous, ne peuvent pas lire dans les ténèbres de l'avenir!... Si le peuple s'abandonne lui-même ; s'il venait à se jouer avec le fruit de son propre sang, répandu si généreusement pour la République en février et en juin ; s'il disait ce mot fatal ; s'il voulait déserter la cause gagnée de la liberté et des progrès de l'esprit humain , pour courir après je ne sais quel mçtéore qui brûlerait ses mains!... qu'il le dise! Mais nous , citoyens , ne le disons pas nous-mêmes pour lui ! Si '
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ce malheur arrive, disons-nous, au contraire, ce mot des vaincus de Pharsale : Victrix causa Dits placuit sed vida Catoni, et que cette protestation contre la faiblesse ou contre Terreur de ce peuple, soit son accusation devant lui-même, et soit notre absolution à nous devant la postérité. »
Telles furent les dernières paroles que prononça Lamartine dans r Assemblée constituante , avant que le candidat qu*il pressentait eût ouvert à la République de 1848 des destinées toutes nouvelles. Qu'on les rapproche de celles par lesquelles, le 24 février, dans un bureau de la Chambre des députés, Lamartine se jetait les yeux fermés dans la République : on y trouvera le même scepticisme, le même amour de vaine gloire , la même légèreté de conscience ! «c Sachez vouloir ! » disait M. de Parieu. Voilà la parole d'un politique digne de ce nom. Le jour du drapeau rouge, Lamartine avait voulu. Rappelons ce souvenir avant de nous séparer d'un homme qui eût tant mérité de gloire , s'il en avait moins convoité.
Malgré les efforts de MM. Leblond, Flocon et Martin (de Strasbourg), l'Assemblée repoussa, par six cent deux voix contre deux cent onze, l'élection du président par l'Assemblée (7 octobre), et vota au contraire, par six cent vingt-sept 'voix contre cent trente, l'élection par le suffrage universel (9 octobre) . Un amendement présenté par MM. de Lasteyrie et de La£aiyette demandait que l'élection eût lieu à deux degrés comme aux États-Unis ; il fut repoussé. Enfin , le même sort atteignit deux amendements, l'un de M. Deville, qui excluait de la candidature les officiers généraux de terre et de mer ; l'autre , de MM. Anthony Thouret et de Ludre, qui prétendaient aussi frapper d'exclusion les membres des familles princières ayant régné sur la France.
V. — Bien que Cavaignac et ses ministres ne se fussent pas directement mêlés aux débats constitutionnels qu^agitait TAssemblée, la question de la présidence avait pour le chef actuel du pouvoir exécutif un intérêt tellement personnel , qu^il n'hésita pas à manifester ses opinions et ses préférences. Elles allaient d'abord au système de l'élection par le suffrage universel ; mais quand le parti du National, en considération des avantages qu'il en espérait, se fut rangé à la solution contraire, Cavaignac et le ministère tout entier, après une délibération en conseil , résolurent de l'appuyer. Cette décision offrait, avant tout autre, le grave inconvénient de trahir des préoccupations personnelles et des variations d'idées trop peu dissimulées ; n'eût-il pas été plus digne pour le candidat du lendemain de rester spectateur des discussions de la veille, de s'abstenir dé toute intervention, et d*attendre en silence le vote de l'Assemblée? Cavaignac, auquel l'abstention seyait si bien dans cette circonstance, vota avec la minorité pour l'élection du président par l'Assemblée ; tous les ministres votèrent avec lui dans le même sens; Marrast les suivit. Il résultait de cette conduite imprudente que, dans une question où Cavaignac n'aurait dû être ni vainqueur ni vaincu, il s'infligea à lui-même ,et volontairement un échec.
Il en arriva vite un autre. M. Xavier Durrieu interpella le ministère sur la suspension des journaux par voie administrative; M. Senard invoqua l'état de siège, les votes précédents de l'Assemblée, et demanda la question préalable. Elle fut votée (11 octobre) par trois cent quarante-cinq voix contre trois cent trente-six; maigre victoire , si , dans cette majorité de neuf voix , on compte celles des ministres, mais victoire qui se transformait en défaite lorsque le lendemain, après vérification du scrutin, il fut reconnu que trois cent trente-neuf voix seulement contre trois cent trente-quatre avaient voté la question préalable, et que les ministres, tout en votant dans leur propre
cause, n^avaient obtenu qu'une majorité de deux voix! Les échecs de M. Senard à Toccasion des missions de représentants et du banquet de Toulouse; la maladresse des conseils qui avaient enchatné le pouvoir exécutif à une minorité sans crédit dans la question de la présidence; toutes ces circonstances , où la coterie du National était enveloppée dans les échecs du gouvernement, démontraient que ce groupe politique était arrivé à la fin de son règne. Qu'avait à faire le général Gavaignac? Devait-il lutter péniblement contre TÂssemblée en compagnie d'un ministère déconsidéré, assumer sur lui-même l'impopularité croissante de ses amis , et s'enfoncer sans retour dans l'impasse où leur présomption l'avait engagé? C'était la troisième fois depuis l'avènement de la République que Gavaignac se trouvait en demeure de répudier son parti ou de le suivre à tous risques. Le Gouvernement provisoire l'avait nommé général de division et gouverneur de l'Algérie : il accepta. Bientôt, on lui avait offert le portefeuille de la guerre : plutôt que de se mettre à la tète d'une armée qui fût à la merci des infultes de la populace et des faiblesses du gouvernement, il refusa. La Commission executive l'avait pris pour ministre : sans intrigue personnelle, sans initiative d'aucune sorte, rien qu'en se laissant faire, il se trouva un jour séparé de ceux qui l'avaient élevé au ministère, et, le lendemain, leur successeur. L'heure semblait venue pour Gavaignac d'accomplir une troisième évolution : ces hommes qui lui avaient aplani la route du pouvoir suprême, et dont il avait trop épousé les querelles et les haines, le discrédit les atteignait à leur tour. Est-ce que la République , dans la personne de Gavaignac, allait désavouer successivement tous ses enfants? Est-ce que, pour la gouverner, il faudrait, comme l'avait écrit Béranger en 1839, recruter tous ses serviteurs en dehors du parti républicain?
Gavaignac dut hésiter : il lui coûtait de rompre ses liens
de parti. Ses amis, d^ailleurs, ne manquaient pas de lui représenter que la République , privée de leur concours , marcherait à sa ruine ; qu'il perdrait son point d'appui ; que les monarchistes l'attiraient dans un piège en le séparant de son entourage. Il voyait cependant dans les commissions, dans les bureaux, dans l'Assemblée, que l'esprit et les pratiques de gouvernement se rencontraient bien plus chez les conservateurs, républicains du lendemain, que chez les républicains de la veille ; que ceux-ci , dans les grandes discussions constitutionnelles, votaient bien plus qu'ils ne parlaient; que, sans s'aventurer jusqu'à ce noyau monarchique où siégeaient MM. Mole, Thiers, de Falloux, Berryer, il y avait un grand nombre de représentants, sincèrement ralliés à la République, qui en avaient résolument élaboré et défendu la constitution. Après tout, ne vivait-il pas sous un régime parlementaire, où la majorité des assemblées fait et défait les ministères? Enfin, cette majorité de l'Assemblée, ne serait-ce pas, en abrégé, la majorité du pays, celle dont il n'était plus indifférent de s'assurer ou de s'aliéner les suffrages , depuis que la constitution lui avait confié la mission d'élire le président de la République? Dans l'intérêt même de la République , menacée d'une candidature princière , le succès électoral qu'il obtiendrait tournerait à l'affermissement du gouvernement républicain.
La crise ministérielle dura trois jours : le résultat se ressentit de l'indécision personnelle de Gavaignac et de l'incertitude de sa politique. Le 13 octobre, il monta à la tribune et invita l'Assemblée à nommer une commission pour s'entendre avec le gouvernement sur la levée de l'état de siège. Poser cette question après le vote du 11 octobre, c'était en laisser pressentir la solution : le ministère ancien ne voulait pas expirer, le ministère nouveau ne voulait pas naître avec le stigmate de l'état de siège. Déclaré la veille indispensable , comment , le lendemain ,
pouvait-on le croire inutile? Pour sauver la contradiction, Gavaignac rappelait à TAssemblée qu'elle avait ordonné l'état de siège , et que le pouvoir exécutif ne pouvait pas le lever sans elle. Une commission fut nommée; et, sur le rapport de M. Aylies, l'état de siège fut levé quelques jours après (19 octobre) sans discussion.
Quant au ministère , il ne fut pas changé , mais légèrement remanié. M. Senard, qui, comme le personnage le plus en vue, avait été le plus attaqué, donna sa démission et fut remplacé par M. Dufaure. MM. Recurt et de Vaulabelle se retirèrent aussi , sans qu'ils eussent , l'un ou l'autre , éprouvé d'échec parlementaire : le premier n'était jamais sorti de son obscurité ; le second n'avait eu à prendre aucune mesure importante. Il est vrai qu'ils appartenaient tous deux au National : cependant Bastide , qui en relevait aussi, ne quitta pas le ministère des afiaires étrangères. M. Vivien fut nommé au ministère des travaux publics, M. Freslon à celui de l'instruction publique et des cultes. Républicains du lendemain, MM. Dufaure et Vivien avaient pris tous deux une part égale en zèle , sinon en éclat, à la discussion de la constitution : ils se détachaient des monarchistes par un attachement récent il est vrai, mais non moins sincère, à la République. Ancien saint-simonien du groupe d'Angers , ancien procureur général de la République dans cette ville , Freslon , nature honnête, lourde et sans relief, s'appuyait de l'amitié de MM. de Tocqueville et Dufaure. Les nouveaux ministres avaient tous trois pour caractère commun d'être sympathiques aux conservateurs, sans que les républicains pussent les tenir pour suspects.
Néanmoins, à peine le Moniteur du 14 octobre avait-il parlé, que M. PortaUs, l'ancien procureur général, demanda à interpeller le ministère. M. Dufaure alla au-devant en annonçant pour le 16 octobre une demande de crédit, à propos de laquelle, suivant les usages parle-
mentaires, TÂssemblëe aurait à se prononcer pour ou contre la nouvelle administration. Le jour venu, M. Dufaure lut un programme que son prédécesseur aurait pu signer, et qu'en effet il ne désavoua pas. MM. Portalis, Dupont (de Bussac) , Ledru-Rollin , Ducoux , cherchèrent à aigrir la discussion : ils scrutaient les mot^s de démission, ils montraient comment, s'il n'y avait eu d'autres motifs de retraite que les. motifs ostensibles, le ministère aurait dû se retirer tout entier. Après de longs débats, où MM. Senard, Cavaignac et Dufaure s'expliquèrent avec une loyauté complète, l'Assemblée vota le crédit par cinq cent cinquante voix contre cent cinquante-cinq ; la réunion de rinstitut, composée d'anciens membres et d'anciens clients de la Commission executive (MM. Garnier-Pagès , Duclerc, Pagnerre), s'était abstenue de voter, ne voulant, disait M. Duclerc, ni renverser le gouvernement, ni lui accorder un vote de confiance.
Cavaignac craignit sans doute de s'être avancé trop loin; il saisit bientôt l'occasion de revenir en arrière. Le 23 octobre , dans une discussion relative aux comptes du Gouvernement provisoire , l'Assemblée demandait qu'un compte spécial fût établi, commençant au 24 février et finissant au 11 mai. Soit qu'il y reconnût réellement des difficultés pratiques de comptabilité , soit plutôt qu'il crût rendre un bon office à ses prédécesseurs, Goudchaux refusa nettement de livrer le compte spécial qu'on lui demandait. L'Assemblée ayant passé outre, il donna sa démission le lendemain. Cavaignac tenta aussitôt de rentrer en grâce auprès de son parti ; et , au lieu de prendre des hommes nouveaux dans la veine de républicains où il avait choisi ses derniers ministres , il eut recours aux anciens, toujours les mêmes. M. Ducoux avait, par une lettre aussi malséante que ses discours dans l'Assemblée, résigné ses fonctions de préfet de police ; il fut remplacé par un médecin, ancien conspirateur de 1834, M. Gervais (de
Caen). M. Trouvé-Chauvel , tour à tour préfet de police, successeur de Caussidière , et préfet de la Seine , successeur d* Armand Marrast, passait au ministère des finances, qu^abandonnait Goudchaux. Enfin, Tune des victimes du 14 octobre, Recurt, rentrait en scène : désigné le 25 fé- Trier au poste de préfet de police, adjoint au maire de Paris sous le Gouvernement provisoire, ministre de Tintérieur sous la Commission executive , ministre des travaux publics sous Cavaignac, il avait traversé les principales fonctions du gouvernement , ne manifestant partout que son inertie et son insignifiance : Cavaignac le nomma préfet de la Seine. Il était difficile de montrer moins de suite dans sa politique , et Ton comprend que les alliés nouveaux qu'il avait tenté de s'assurer dans le camp des conservateurs ne se livrassent à lui qu'avec réserve, en le voyant s'obstiner dans un système qu'avait condamné la majorité, et auquel il semblait lui-même avoir définitivement renoncé.
Le premier acte du ministère avait été la levée de l'état de siège; le second fut encore une mesure de clémence. Le 25 , Lamoricière présenta un décret relatif aux insurgés de juin. De même que Cavaignac avait laissé poursuivre MM. Louis Blanc et Caussidière, tout en négligeant de les feiire arrêter, de même , à l'égard des insurgés de juin , il avait demandé la transportation , avec l'intention d'en tempérer la rigueur. Sur onze mille cinquante-sept insurgés arrêtés en juin et après , six mille six cents avaient été promptement mis en liberté; quatre mille trois cent quarante -huit avaient été conduits dans les ports militaires, à Cherbourg, à Brest, à Lorient. Aux commissions militaires il en avait succédé d'autres , composées de magistrats , qui avaient jugé dignes de clémence neuf cent quatre -vingt onze individus. Il restait trois mille trois cent cinquante-sept prisonniers, dont une moitié arrêtés avant le 27 juin et l'autre moitié après la ba-
taille et depuis. Or, pour les transporter dans nos colonies d'outre-mer, il y avait une difficulté; c'est qu il n*existait pas de lieu préparé. Le Directoire et le Consulat avaient eu Sinnamary et Cayenne; mais, malgré les attaques à main armée dont elle avait été Tobjet, la monarchie, dans ses trente-quatre ans de durée , n'avait pas eu besoin de chercher aux fies Marquises ou ailleurs une prison politique ; pour quelques douzaines d'hommes politiques condamnés par la justice, les forteresses continentales avaient suffi. Lamoricière proposait donc que, contrairement au décret du 27 juin , l'Algérie fût désignée pour lieu de transportation. Une commission fut nommée; mais la discussion, deux fois ajournée, n'eut lieu^que dans les derniers temps de l'Assemblée constituante, et ne devait aboutir que sous l'Assemblée législative * .
VI. — Cependant la discussion de la constitution suivait son cours, et le terme en était tellement proche, qu'il parut temps de fixer l'époque de l'élection du président. Le général Cavaignac se montrait las de cet état provisoire, dans lequel sa liberté était gênée, son horizon restreint, ses combinaisons politiques suspendues ou arrêtées par l'incertitude du lendemain. La veille du jour où l'Assemblée devait discuter la question de l'élection du président par le peuple ou par elle-même, Cavaignac aurait désiré que l'Assemblée fixât immédiatement Tépoque de cette élection ; il en ajourna néanmoins la demande. Mais son vote dans la question ayant semblé trahir certaine défiance du suffrage populaire, il avait hâte de solliciter ce jugement, qu'on lui faisait la réputation de craindre, persuadé d'ailleurs qu'une prompte convocation des électeurs lui serait plus favorable.
^ Sur deux cent cinquante-cinq individus traduits devant les conseils de guerre, cent trente seulement avaient été jugés entre le 25 août et le 13 novembre.
M. Mole souhaitait le contraire ; il voulait, disait-il, du définitif, mais du véritable, et l'Assemblée, retenant le pouvoir constituant et ne laissant pendant toute sa durée au pouvoir exécutif que des attributions mutilées , ne faisait que varier les formes du provisoire , semer d'embûches les relations des deux pouvoirs, et donner au président la tentation ou d'envahir ou de se retirer. Les républicains demandaient Tajoumement de l'élection par d'autres raisons : à leurs yeux, la constitution, même terminée, n'était qu'une machine inerte ; pour fonctionner, elle avait besoin des lois dites organiques, que l'Assemblée, par décision du 4 septembre , s'était réservé de discuter et de voter avant de se dissoudre. M. Dupin, au nom de la commission, montrait que ces lois organiques , non limitées en nombre, prolongeraient outre mesure l'existence de l'Assemblée; que s'étant dessaisie du droit d'élire le président et l'ayant remis au peuple , elle ne pouvait en ajourner indéfiniment l'exercice et se perpétuer arbitrairement dans le pouvoir souverain. Enfin, Gavaignac, sans poser la question de cabinet, demandait à être relevé d'une responsabiUté dont il n'apercevait ni la mesure ni le terme. L'Assemblée se rendit à ce désir et repoussa l'ajournement (cinq cent quatre-vingt-sept voix contre deux cent trente-deux) . L'élection fut fixée au 10 décembre.
La constitution fiit votée le 4 novembre par sept cent trente-neuf voix contre trente. Deux fois, au début et à la fin de la discussion, il fut demandé, non pas par des républicains, que l'oeuvre de l'Assemblée fût soumise à la ratification du peuple : deux fois la question préalable fit justice de cette prétention. C'est sans doute une formalité dérisoire que de présenter une constitution en bloc à l'appréciation de la foule électoiale; mais si le bon sens interdisait cette manifestation théâtrale et vaine, n'aurait-il pas été digne de ceux qui avaient proclamé le suffrage universel , d'en organiser le fonctionnement et de l'adapter à cette nécessité
solennelle ? On n'y songea même pas ; le suffrage universel était devenu d'ailleurs la terreur des républicains; ils le redoutaient pour la constitution comme ils l'avaient redouté pour l'élection présidentielle.
On imagina autre chose. Aussitôt après le vote, M. Duiaure invita l'Assemblée à nommer une commission pour s'entendre avec le gouvernement sur l'institution d'une fête nationale destinée à célébrer la promulgation de la constitution. Cette fête eut lieu le 12 novembre. La place de la Concorde (l'Assemblée avait refusé de lui laisser le nom de place de la Révolution) était ornée de quatre-vingthuit mâts avec des flammes tricolores , représentant les quatre-vingt-six départements, l'Algérie et les colonies; des trépieds laissaient échapper une fumée odorante qui ressemblait à celle de l'encens; deux estrades, adossées aux terrasses du jardin des Tuileries , portaient les représentants du peuple et les corps constitués; au pied de l'obélisque s'élevait une statue symbolique de la Constitution ; devant la grille , un peu en saillie , on voyait un autel, haut de vingt mètres, entouré d'immenses tentures en velours cramoisi, doublé de drap d'or. Sur le front du baldaquin on avait inscrit le précepte évangélique : Aimez-vous les uns les autres. A neuf heures et demie du matm , Armand Marrast , président de l'Assemblée , ayant à sa droite le général Cavaignac, à sa gauche Marie, garde des sceaux , la tête découverte malgré la neige et le froid , donna lecture de la constitution ; puis , l'archevêque de Paris, assisté des évêques d'Orléans, de Langres, de Quimper et de Madagascar, célébra la messe, que suivit un Te Deum. Le Moniteur du lendemain ne manqua pas d'admirer a cette idée simple et grande de promulguer la loi nouvelle en plein air, à la face du ciel et en présence des délégués de la France entière » . Dirait-on autrement s'il s*agissait du Décalogue et de Moïse sur le Sinaï?
VII. — Ces pompes républicaines, ces fêtes dites nationales, dissimulaient mal les dangers que couraient déjà et la République et cette constitution si solennellement proclamée. Les secousses de l'émeute avaient agité son berceau, et à peine elle était née qu'on signalait celui qui pourrait la renverser. Comme ces palais qu'un ministre ou qu'un roi se font construire dans l'espoir d'une longue domination, et qui n'abritent le plus souvent que leurs successeurs , la constitution allait échapper à ceux qui l'avaient faite, et tous les privilèges qu'elle accumulait sur le président de la République, le suf&age universel menait de les atti*ibuer légalement à un homme regardé d'avance comme son mortel ennemi.
Cavaignac avait été quelque temps le seul candidat à la présidence. Non pas que d'autres hommes plus illustres et plus expérimentés n'y pussent légitimement prétendre; mais il avait le fait pour lui, il était en possession du pouvoir, il jouissait de la confiance de l'Assemblée , de celle du pays, et, dût-il en attendant commettre quelques imprudences ou même quelques fautes, la reconnaissance de la bourgeoisie assurait son succès. La quintuple élection de Louis-Napoléon Bonaparte, le 17 septembre, bouleversa les chances. Le conspirateur de Strasbourg et de Boulogne passa tout à coup pour un défenseur de l'ordre; l'écrivain médiocre, le rêveur de Ham bénéficia de la popularité d'un nom qu'il avait jusque-là méritée si peu; l'homme inconnu fut réputé l'homme nécessaire. Cet entraînement général , l'Assemblée elle-même n'y échappait pas; elle le reconnaissait par l'affectation de son indifférence ou de ses dédains. Aucune disposition de la constitution ne fut modifiée à cause de lui, et c'est une injustice de prétendre, comme il l'a fait plus tard, qu'elle ait été rédigée contre lui ; le texte, arrêté le 30 août, fut voté tel quel en septembre et en octobre. Mais il est juste de reconnaître que, dans les discussions qui s'élevèrent sur l'insti-
tution de deux Assemblées ou d'une seule, et sur le mode d'élection du président, son nom resta toujours présent aux esprits : le discours de Lamartine et celui de M. Grévy en témoignent assez.
Sa vie retirée, son silence même le servaient : assidu à r Assemblée , quelle influence y aurait - il conquise ? L'éloquence lui avait été refusée ; il n'avait aucun champ d'action. Clément Thomas, qui appartenait à cette coterie du National que menaçaient davantage les destinées du prince Louis, tenta, même par l'impertinence, de l'arracher à sa réserve; il se permit de lui demander compte de son absence presque continue , de ses prétentions, de ses titres. Le lendemain (26 octobre), le prince répondit à la tribune : « Citoyens représentants, dit-il, l'incident regrettable qui s'est élevé hier à mon sujet ne me permet pas de me taire... De quoi m'accuse-t-on? D'accepter du sentiment populaire une candidature que je n'ai pas recherchée. Eh bien! oui, je l'accepte, cette candidature qui m'honore. Je l'accepte parce que des élections successives et le décret unanime de l'Assemblée contre la proscription de ma famille m'autorisent à croire que la France regarde mon nom comme pouvant servir à la consolidation de la société...
tt On voudrait que j'eusse montré de grands talents et occupé brillamment cette tribune. Mais il n'est donné qu'à peu de personnes d'apporter une parole éloquente au service d'idées justes et saines. N'y a-t-il qu'un seul moyen de servir le pays? Ce qu'il lui faut surtout, c'est un gouvernement stable, intelligent, ferme, sage, qui pense plus à guérir les maux de la société qu'à les venger. Quelquefois on triomphe mieux, par une conduite habile et prudente que par les baïonnettes, de théories non fondées sur l'expépérience et sur la raison.
« Citoyens représentants, on veut, je le sais, semer mon chemin d'écueils et d'embûches. Je n'y tomberai pas; je
suivrai la voie que je me suis tracée , sans m'inquiéter, sans m^irriter. Je saurai montrer toujours le calme d^un homme résolu à foire son devoir. Je ne veux que mériter Festime de TAssemblée nationale et de tous les hommes de bien , la confiance de ce peuple magnifique qu'on a si légèrement traité hier. {Mouvements divers.)
« Je déclare donc à ceux qui voudraient organiser contre moi un système de provocation, que, dorénavant, je ne répondrai à aucune interpellation , à aucune espèce d'attaque. Je ne répondrai pas à ceux qui voudraieftit me foire parler alors que je veux me taire. Je resterai inébranlable contre toutes les attaques, impassible contre toutes les calomnies. »
Dès ce jour, la candidature de Louis Bonaparte' était publiquement, solennellement posée. Dès ce jour aussi il n'y eut plus que deux noms en présence : Louis-Napoléon Bonaparte et le général Cavaignac. M. Mole et M. Thiers voulaient rester spectateurs. Le maréchal Bugeaud , dont le nom avait été prononcé, s'était formellement désisté. Lamartine, sans se porter candidat, se bornait à déclarer qu'il accepterait le vœu du peuple. Restaient MM. Ledru- Rollin et Raspail , ce dernier à Vincennes , et dont le nom résumait les rancunes du 15 mai et du 23 juin, l'élément turbulent et socialiste, la protestation révolutionnaire contre la majorité, contre Cavaignac, contre Ledru-Rollin, contre tout le mcmde. Quant à M. Ledru-Rollin, si minces ^ que fussent ses chances, il affectait des airs de prudence et s'abstenait de paraître dans les banquets.
Le général Cavaignac se trouvait dans la fausse situation que la constitution avait voulu prévenip en interdisant la réélection d'un président en exercice. Autant le prince Louis Bonaparte, affranchi des soins et des responsabilités du gouvernement, paraissait libre dans ses allures, dans ses moyens d'action , dans ses agents, dans ses promesses, autant le chef du pouvoir exécutif se croyait tenu à la
réserve. Il fallait solliciter les suffrages : sa dignité personnelle comme celle de son rang lui conseillaient de les attendre. Maître des fonctionnaires autant que pouvait l'être le chef d'un pouvoir temporaire et incertain , en ferait-il des courtiers électoraux? D'autres n'auraient pas hésité; mais Cavaignac était plus fier encore qu'il n'était ambitieux* Par les mêmes raisons , il était gêné vis-à-vis de son rival, ne pouvant ni le combattre par les fonctionnaires, seuls agents dont il disposât , ni réprimer ses manœuvres sans se laisser soupçonner de partiahté. A cette inertie naturelle et presque obligatoire se joignaient les tracas du pouvoir, l'amertume de sentir les sympathies qui s'éloignent moins de l'homme que de son parti , la tentation de changer de camp et le sentiment qu'il est trop tard , la lutte contre un rival insaisissable , dont la valeur ne semblait encore qu'un prestige du passé, la prévision d'un échec et la nécessité de le subir acceptée comme une consigne : on devine les angoisses de ce cœur noble , que tant de sympathies avaient salué naguère, et qui voyait ses services, son désintéressement, sa loyauté, sa foi républicaine sacrifiés sans façon à un homme qui n'avait que son nom et dont le nom seul était la négation de la République.
VIII. — C'est sur M. Dufaure, ministre de l'intérieur, que reposaient les soins de l'élection. Le 2 novembre, par une circulaire aux préfets, il signala l'importance toute spéciale qu'elle empruntait aux circonstances. 11 déclarait vouloir a assurer la liberté et la sincérité de
l'élection dans une parfaite indépendance » de chaque
citoyen, mais sans répudier ses sympathies. Un préfet n'est ]pas seulement préfet , il est citoyen , et son ministre ne lui interdit pas des rapports volontaires avec ses administrés, a Je désire, au contraire, que ces rapports soient
fréquents , que vous entreteniez chacun des vrais intéréts\ de la République. On comprendra sans peine que son ave- * nir dépend en partie du citoyen qui le premier présidera à ses destinées; que la nation doit, dans le choix qu'elle fera , se confier à un passé sans reproche, à un patriotisme incontestable, à une résolution mâle, énergique, déjà éprouvée au service de la République, plutôt qu'à de vaines et trompeuses promesses. » Il était difficile de siçnaler^ plus clairement et de mieux caractériser chacun des deux concurrents. Il ajoutait : « Gardez-vous d'appeler au secours de votre opinion l'intérêt des électeurs, leur ambition, leur frayeur, toutes les mauvaises passions qui peuvent les égarer ; ne flattez pas les prétentions locales , ne parlez pas défaveurs sans bornes , de dégrèvements d'im' pots, de satisfactions qu'aucun gouvernement ne pourrait leur procurer. » Le ministre appliqua bientôt, pour son propre compte, les instructions qu'il avait données en écrivant à M. Odier * , banquier et juge au tribunal de commerce de la Seine , une lettre où il appuyait nettement la candidature du général.
Huit jours après, le général entra personnellement dans la lice. C'était le 10 novembre , deux jours avant la fête de la Constitution. Sous couleur d'un commentaire politique de la constitution, la circulaire du général était un manifeste, où il séparait sa cause et des fauteurs de désordre et des républicains exclusifs , qu'ils vinssent de la Réforme ou du National, a Vous ne perdrez pas de vue, écrivait-il, que la révolution de février n'est pas la victoire d'un parti sur un autre ; la révolution de février , c'est la nation tout entière assistant sans colère au suicide de la monarchie qui restait seule avec elle-même. Vous ne perdrez pas de vue que la République, objet
^ On sait que le général Garaignac épousa plus tard la fille de M. Odier
des espérances et du culte ancien d'un petit nombre de citoyens, proclamée un jour où tout gouvernement, toute autorité manquait au pays, a été acceptée, légitimée par Tacclamation de la nation tout entière. Dans ce qui s'est passé, je ne vois pas une conspiration qui triomphe et se maintient par la violence, par l'exclusion... La nation n'a pas subi la République; elle n entend point subir une minorité y quelle quelle puisse être. » Que n'avait-il écrit plus tôt ces lignes , ou mieux , pourquoi ne les avait-il pas mises en pratique? Il terminait par une déclaration très-explicite en fiaveur du maintien de la paix et de l'accord entre le clergé et l'État, entre l'Évangile et la Révolution qui en a inscrit les lois dans son code. Cette circulaire avait le tort de s'adresser, par son titre comme par sa nature et par son style, aux fonctionnaires et non au peuple , à une élite et non à la foule. Non-seulement le général ne disait pas : Nommez-moi , mais il ne disait pas même : Je suis candidat. Le ministre de l'intérieur avait caractérisé son candidat sans le désigner par son nom, et le candidat, avec plus de fierté encore, s'était oublié. Les ministres agissaient modérément auprès de leurs administrés, mais ils agissaient. M. Vivien rappelait aux ingénieurs la circulaire de son collègue de l'intérieur; M. Freslon , en annonçant aux instituteurs la répartition très-prochaine du fonds de onze cent mille francs qui leur avait été alloué par l'Assemblée , les invitait discrètement à la reconnaissance pour la République. Enfin , l'Assemblée elle-même , comme pour frayer un chemin au général dans le cœur des populations souffrantes , ouvrait les caisses des départements et des villes à des emprunts destinés au soulagement des indigents et des plus pressantes misères. De son côté , Gavaignac se renfermait moins. Il passait la revue de la garde mobile ; il dtnait à l'archcivéché avec le clergé , à l'hôtel de ville avec les fonctionnaires ; il visitait les ateliers de Tlmprimerie nationale, et
sur la demande des ouvriers , graciait cinq de leui's camarades , insurgés de juin ; il graciait encore cent quaranteneuf insurgés et faisait inscrire leurs noms au Moniteur; il assistait au départ du onzième convoi des colons algériens (16 novembre), et leur adressait de chaleureuses paroles. Déjà M. Trélat l'avait recommandé (5 novembre) aux colons : « Dieu du peuple , s'écriait-il dans une ardente péroraison , Dieu de la justice , Dieu qui protégez la France , entendez cette grande voix populaire dont les accents montent jusqu'à vous. Éclairez nos esprits et faites que, dans l'imposant travail qui se prépare, en Algérie comme en France, nous ne nous trompions pas. Vous tenez nos destinées dans vos mains. Accordez-nous à tous de porter nos suffrages sur le citoyen le plus digne , sur celui dont le bras est suffisamment ferme, et surtout le cœur sans autre ambition que celle de tout sacrifier au bien de son pays ! Faites qu'aucune erreur, aucun prestige ne nous égare , et que notre choix soit vertueusement républicain ! »
Manœuvres anodines et innocentes en face de celles qu'organisaient ses adversaires! Les partisans du prince Louis ont réclamé contre les caricatures semi-officielles répandues sur leur candidat, comme si, dès le mois de juin , l'esprit français ne s'était pas amusé des résurrections burlesques que le neveu de l'Empereur traînait derrière lui. Mais qu'était cela auprès des calomnies quotidiennes que les journaux prodiguaient au candidat républicain ! La Presse y servant les rancunes de M. Emile de Girardin; le Constitutionnel, enrôlé avec M. Thiers, son inspirateur d'alors, sous les drapeaux de Louis-Napoléon; V Assemblée nationale, coalisant les anciens partis contre la République; la Gazette de France, qui, avec les légitimistes, ne pouvait souffrir un président qui n'aurait pas les complaisances d'un Monk ; Y Événement, que M. Victor Hugo, jaloUx d'un portefeuille, mettait aux pieds d'un Bonaparte; des
feuilles républicaines, qui se souvenaient de la bataille de juin, et qui avaient d'ailleurs leur candidat, M. Ledru-Bollin ou M. Raspail; des feuiUes modérées et honorables, ftiais qui, comme tous les gens de tiers parti, ne veulent pas attaquer, mais ne savent pas défendre : tel était Tensemble des hostilités ouvertes ou dissipiulées que voyait réunies contre lui le général Cavaignac.
Le Moniteur publiait bien quelques démentis ; mais qui les lisait? Tantôt on accusait Cavaignac de se rapprocher de MM. Ledru-RoUin et Flocon et de leur avoir offert, au 14 octobre, des portefeuilles qu'ils auraient refusés; tantôt on lui prétait, ou à ses ministres, des conversations séditieuses. Il avait fallu, en octobre, démentir le bruit d'un 18 fructidor qui courait la province; plus tard, des distributions de plomb et de balles à des ouvriers. Un jour, c'était une lettre de félicitations qu'aurait écrite le général au prince Windischgraetz, le vainqueur de Vienne; un autre, des excuses au cabinet de Londres pour avoir envoyé des troupes à Rome sans l'avoir préalablement consulté. Puis, des calomnies sur son passé, sur sa Jiamille ; quelques tristes et trop justes souvenirs sur son père, régicide et organisateur de tribunaux révolutionnaires dans les départements; enfin, des attaques contre ceux qui l'entouraient et qu'il honorait de sa confiance. Cavaignac avait écrit le 10 novembre aux fonctionnaires : - A Contre la calomnie ne vous pressez pas de vous défendre ; sachez que , celle-là détruite , une autre est toute prête; consacrez votre temps plus au pays qu'à vousmêmes. » Il avait déjà fait alors une cruelle expérience des amertumes de la vie publique.
IX. — Ces attaques, prélude de toute élection, circulaient dans les clubs en toute licence, dans les journaux et par tous moyens dans le pays. Cependant, lorsque du
dehors elles se glissèrent dans TAssemblëe ; lorsque , au Heu de journalistes sans responsabilité , Gavaignac crut avoir devant lui des collègues pour adversaires , la lutte lui sembla bonne à accepter et même à provoquer. C'étaient quatre membres ou ministres de la Commission executive, les plus effacés, à vrai dire, MM. Garnier- Pagès, Barthélémy Saint-Hilaire , Duclerc et Pagnerre, qui, dans un « Fragment d'histoire » rédigé par M. Barthélémy Saint -Hilaire, accusaient le général Cavaignac d'avoir, le 23 juin , volontairement retardé et affaibli la défense dans le dessein de se rendre nécessaire et de se faire décerner la dictature. Ces récriminations tardives et stériles témoignaient surtout de rancunes profondes contre rhomme qui, échappant au discrédit de la Commission, avait réussi à la supplanter! En acceptant franchement le débat auquel les conviait leur adversaire, M. Garnier- Pages et ses amis firent preuve de plus de sincérité que de clairvoyance ; ils s'imaginaient battre en brèche le candidat; mais, dans le désarroi de ses espérances^ le général allait trouver, à confondre ses détracteurs, l'occasion d'un dernier triomphe !
M. Jules Favre y aida à sa manière. Le collaborateur des circulaires électorales de M. Ledru-Rollin se sentit pris de scrupules pour la sincérité de l'élection. Son dossier regorgeait, à l'entendre, d'incriminations contre l'administration qui protégeait la candidature du général. Mais s'agissait-il des abus auxquels donnait certainement lieu la candidature de son concurrent : « Quels sont-ils? » se demandait naïvement l'orateur; et il n'en disait mot. Comme au 13 juin, il se portait l'avocat officieux de Louis Bonaparte, moins peut-être pour appuyer celui-ci que pour se donner le plaisir de combattre son rival. Les articles de la Presse et quelques lettres sans authenticité lui avaient fourni ses arguments. L'Assemblée accueillit par des murmures ou des interruptions cette tentative de scandale;
M. Dufiaure, dont Fadministration était en cause, ne s'en crut pas moins tenu à répondre. Portant d'abord l'attaque dans le camp ennemi, il déclare que les manœuvres qui se produisent dans l'intérêt d'autres candidats inspirent trop de dégoût au gouvernement pour qu'il soit tenté de les imiter. — Des maires, des conseillers généraux ont usé, dit-on, de leur influence en faveur du général Cavaignac. Mais ne. sont-ce pas des magistrats élus et qui ne dépendent pas de l'administration? — Une affiche a, au nom du général, prodigué toutes les promesses de dégrèvement d'impôt que l'on prête à son concurrent. Cette affiche a été saisie. — Une brochure émanée d'un fonctionnaire, et intitulée Les Prétendants devant le peuple, sacrifie au général tous ses rivaux ; l'auteur a été révoqué de ses fonctions. — On attaquait la lettre à M. Odier : « J'affirme , dit-il , qu'en répondant à une question qui m'était nettement et convenablement posée, j'ai agi en citoyen Ubre d'un pays libre {Bravo),.. Comment! je saurai, moi, personnellement, je connaîtrai, je comprendrai, je ressentirai vivement les calomnies répandues à l'égard d'un caractère que j'ai pu apprécier, on me demandera mon opinion, et je garderai lâchement le silence! Non, si l'Assemblée voulait m'imposer cette loi de lâcheté, je la prierais mille fois de me retirer un pouvoir que je ne saurais garder à ce prix. » {Applaudissements prolongés.) Ce discours , où l'orateur avait su confondre habilement l'éloge de son candidat, le désaveu des,manœuvres qu'on lui prétait et la dénonciation de celles que le bruit public prétait à Louis Bonaparte, affermit les convictions de l'Assemblée, qui passa à l'ordre du jour (24 novembre).
Le lendemain s'ouvrit la mémorable séance où devaient s'échanger les explications solennelles du général Cavaignac avec la Commission executive. La discussion de la veille avait déblayé le terrain des calomnies ou des commérages que les journaux avaient semés sur le chemin du
candidat ; il allait rappeler aux oublieux ses titres à la candidature, et retremper sa popularité dans le récit des événements qui l'avaient naguère établie. S'il y eut là manœuvre électorale, la responsabilité en remonte à ceux qui provoquèrent le débat. Cavaignac n'eut que l'esprit de vaincre sur un champ de bataille qu'il n'avait pas choisi. Homme du 24 juin, il était destiné à triompher deux fois par cette date : comme soldat et comme orateur.
Gavaignac se sentait sur son terrain : dès le début de sa défense, il était aisé de le pressentir à l'autorité avec laquelle il interpella ses adversaires; plus loin, à la netteté et à l'abondance de ses explications; enfin, à certain accent de supériorité indulgente. Le Fragment (Thts^ toire établissait le débat entre le général et la Gommis- •sion executive : où étaient donc ces membres de la Gommission executive qui accusaient le général? Lamartine, Arago et Marie s'étaient abstenus ; au cours de la discussion, Arago et Marie, malgré les sommations de M. Garnier-Pagès , se refusèrent à y prendre part ; Lamartine , deux fois interpellé par M. Ledru-RoUin , ne répondit pas\ M. Gamier-Pagès avait-il la prétention de représenter à lui seul la Gommission executive? car MM. Duclerc, Barthélémy Saint-Hilaire , Pagnerre, n'en étaient pas membres, et n> avaient figuré que comme surbordonnés. Le général, loin d'accepter un débat avec la Gommission, déclarait s'être borné à exécuter fidèlement ses ordres, et n'aspirait qu'à la défendre en se défendant luimême. A l'égard de la Gommission, il n'avait donc pas à se justifier : il ne répondait qu'à l'erreur et à la calomnie.
Le Fragment d'histoire lui reprochait de n'avoir pas réuni à Paris l'efifectif de troupes qu'avait demandé la Gommission : Gavaignac démontrait que, non-seulement par ses ordres, mais par ses soins personnels, il avait réussi à
obtenir et à casemer le chiffre de soldats convenu entre la
Commission et lui '. — Dans la nuit du 22 au 23 juin, M. Barthélémy Saint-Hilaire Tavait invité officieusement à envoyer des troupes au Panthéon : il ne Tavait pas fait, mais c'est que M. Marie lui avait donné Vordre de les envoyer au Luxembourg, et il avait obéi à M. Marie. — On critiquait son plan de défense ; mais il n'en était pas seul responsable ; il ne l'avait arrêté qu'après avoir consulté Lamoricière et Bedeau ; il l'avait soumis ensuite à la Commission, bien avant l'événement; encore qu'elle fût d'un avis contraire, elle avait maintenu le général, son subordonné, au ministère de la guerre et à la direction suprême des opérations. — Son élévation au pouvoir s'était faite sans mystère ni complot; il avait, il est vrai, au sein de la Commission, refusé de lier sans retour sa destinée à celle de ses collègues; mais il les avait avertis des démarches dont il était l'objet. — A-t-il, le 23 juin, tardé, comme on l'en accuse, à envoyer des troupes? Il a mis à l'abri d'un coup de main l'Assemblée et l'hôtel de ville ; sur 708 soldats tués ou blessés pendant les quatre jours, 195 l'ont été le 23, preuve que l'armée s'est battue ce jour-là. — Mais le soir du 23 et une partie de la nuit, il a disparu de l'Assemblée et du ministère sans laisser d'ordres et après avoir interdit à qui que ce soit d'en donner? On connaît la réponse que pouvait faire le général : il avait voulu se rendre compte par ses yeux; il avait conduit des troupes de renfort au général de Lamoricière ; il avait enlevé une barricade au faubourg du Temple. Plus tard , il s'était rendu à l'hôtel de ville et à l'École de médecine, pour conférer avec les généraux Bedeau et Damesme ; à deux heures du matin , il rentrait au ministère. — D'après le récit de M. Barthélémy Saint-Hilaire , il semblait que la bataille n'avait réellement commencé que le 24 , à midi, à l'heure même oii Cavaignac venait
1 Suprày livre X : L*In8URBBCTI0R de jcir.
d'être investi du pouvoir, et n'est-ce pas à ce moment, par une coïncidence au moins singulière, qu'arrivait de Vincennes avec un convoi de munitions le colonel Martinprey, parti la veille au soir de la place de la Concorde? Gavaignac expliquait que, pour aller à Vincennes, comme pour en revenir, le colonel avait dû décrire un énorme arc de cercle afin d'échapper à la vue des insurgés et de ramener sans combat ces précieuses munitions.
Ainsi, à toutes les incriminations, Gavaignac avait sa réponse prête, la donnant nettement, simplement, de boftne humeur, parfois sur un ton de légère ironie. Par la seule puissance d'une conscience honnête et d'une loyauté sans reproche le général portait la lumière dans les faits comme la conviction dans les esprits, a Je plaide » , répétait-il souvent. Mais à la fin , il changea de ton : a En terminant, j'ai à demander à mes adversaires s'ils comptent monter encore à la tribune pour répondre à ce que je viens de dire. Assurément, je pourrais encore m'étendre sur les matières que je traite : j'aurais surtout à bien m'éclairer sur l'attitude que j'ai ici en présence de mes adversaires. J'aurais à éclaircir cette question : Suis-je pour eux un ministre inintelligent, désobéissant, malhabile? Suis-je un traître? G'est ce qu'il faut ici éclaircii' entre nous. {Oui, oui! cest cela!),,. Eh bien! croyez- vous qu'on combat cela avec un plaidoyer dans les colonnes du ilfontVetir? Non, on combat cela à la tribune , on combat cela en présence de l'Assemblée et du pays qui écoute. {Très-bien! trèsbien!) Je n'ai pas voulu hâter ce débat : c'est là un débat solennel. Il ne s'agit plus de discuter des faits matériels facilçs à constater. Je n'ai pas passé ma vie à discuter des faits, mais vous voyez que quand la vérité est là, on éprouve une très-grande facilité à la rétablir. {Oui, oui! Très-bien, trèS'bien!)... Si vous avez d'autres faits à discuter, venez ici, j'y répondrai; je plaiderai encore ce soir, toute cette nuit, demain même. ( Vive approbation.) Mais nous arri-
verons au terme de la discussion sur les faits ; il feudra savoir quelle signification vous leur donnez ; il fendra savoir pourquoi ce ministre a manqué à son devoir, pourquoi cet ambitieux a fait tout ce qu'il a fait , et alors , ainsi que je le disais, alors, ce n'est plus l'avocat qui viendra parler ici, c'est le soldat, et vous l'entendrez!» {Très- bien, trèsbien! — Longs applaudissements.)
La séance fut suspendue pendant deux heures. A la reprise, M. Barthélémy Saint-Hilaire repoussa l'imputation d'avoir voulu porter atteinte à l'honneur du général, et protesta qu'il n'avait songé qu'à défendre la Commission, injustement attaquée. Cette demi-rétractation, le général ne daigne pas l'accepter. M. Garnier-Pagès vient au secours de M. Barthélémy Saint-Hilaire; il déclame, frappe sa poitcine, invoque le souvenir du drapeau rouge, rappelle l'amitié de son frère avec Godefroy Cavaignac. Enfin le mot de la situation lui échappe : « Vous, dit-il, que nous avions nommé général de division, gouverneur de l'Algérie, ministre dfe la guerre...» Cavaignac répond avec hauteur : a Dans le courant de son discours, M. Garnier- Pagès a bien prononcé le mot d'ingratitude; je laisse au pays à apprécier ce que je puis devoir à M. Garnier- Pagès. »
Cette discussion avait fourni au général l'occasion de se séparer publiquement de la Commission executive : M. Ledru-Rollin lui en offrit une autre, celle de proclamer hautement sa séparation d'avec lui. Il fout conserver à l'histoire le texte même de ces solennelles paroles. Aux interrupteurs qui mettaient en doute son zèle pour la République : a Vous croyez servir la République, je crois la servir aussi; nous verrons qui des deux l'aura le mieux servie. ( Vive appro^ bation. — Bravos prolongés,) Quant à moi, je vous le déclare, adressez-moi des injures si vous voulez; adressezmoi des injures, et, croyez-le bien, sij'étais homme à tirer parti de ce que vous dites, soyez bien convaincus que je
préférerais vos injures à vos éloges. {Applaudissements prolongés dans toutes les parties de la salle,) M. Ledru- Rollin a dit qu'à la suite d'un double soupçon il s'était retiré de moi. Je ne désire pas entrer dans des explications bien longues sur la valeur de ce mot; mais, dans l'état actuel des choses , je ne sais véritablement lequel des deux s'est retiré de l'autre. ( Très-bienI) Assurément oui, cette séparation existe, et je déclare que, quant à moi, je ne prévois guère qu'elle puisse jamais cesser. » {Marques générales et très-^ives d'approbation,)
La discussion était close. Dupont (de l'Eure) proposa l'ordre du jour motivé suivant :
A L'Assemblée nationale, persévérant dans le décret du 28 juin 1848, ainsi conçu : Le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, a bien mérité de la patrie , passe à l'ordre du jour. »
Cet ordre du jour fut voté à la presque unanimité (cinq cent trois sur cinq cent trente-sept votants) * .
Le succès du général était considérable et éclatant; ses amis eux-mêmes pouvaient ne pas l'espérer aussi complet. La garde nationale se porta en députations nombreuses à l'hôtel de la rue de Varennes pour protester contre les murmures que lui avait prêtés le Fragment d'histoire.
Toutefois , ces débats d'où la renommée du général Cavaignac sortait plus haute ; ces luttes d'influences , qui semblaient partager les représentants et pouvaient porter leurs voix soit à l'un , soit à l'autre de ces candidats , n'avaient pas dans la nation^ dans la masse des électeurs , un contre-coup efficace et des effets analogues. Les popula-
^ Parmi les opposants , on remarque les noms de Théodore Bac , Greppo, Proadhon, Pierre Leroux, Deville et Victor Hugo. MM. Léon Faucher, Odilon Barrot, Léon de Malleville, membres déjà désignés du premier ministère de Louis Bonaparte, s*étaient abstenus, ainsi que les chefs des partis royalistes, MM. Mole, Thiers, Berryer, de Montalembert, qui considéraient la querelle comme n'intéressant que les républicains.
5t0 LIVRE DOUZIÈME.
tions voteront, mais ne jugeront pas ; les succès oratoires ou politiques du chef du pouvoir ne déplaceront que quelques suffrages, et, pour dire encore plus vrai, confirmeront plutôt ses partisans dans leurs sympathies qu'ils ne lui en conquerront de nouveaux. Il y avait pour Gavaignac, dans ce hrillant épisode de sa carrière parlementaire, des satisfactions d'honneur, des jouissances d'amour-propre, des garanties contre les préventions ou les injustices de l'histoire. Sa candidature n'en retirait que peu d'avantage, si ce n'est dans l'hypothèse prévue par la loi organique , où, l'un des deux candidats n'obtenant pas les deux tiers des voix, le droit d'élection serait dévolu à l'Assemblée nationale. Ainsi, dans les limites constitutionnelles, malgré les menaces du scrutin populaire, le général Cavaignac pouvait garder des chances auprès de l'Assemblée , et il avait intérêt à se la conserver favorable.
X. — Devant le triomphe oratoire qui rappelait sur le général Cavaignac une partie du prestige que les journées de juin lui avaient donné, le prince Louis dut croire que le temps était venu de sortir de son silence. Depuis quelques jours, il préparait un manifeste qu'il avait soumis aux hommes d^État dont il recevait les visites, entre autres à MM. Mole et Thiers. Ceux-ci répondirent en gens qu on consulte , tandis que le prince n'entendait leur faire qu'une communication officieuse. Il écouta leurs critiques sans les accueillir, préludant, par cette fermeté, à l'indépendance qu'il montra toujours à l'égard de ses plus intimes conseillers. Le 29 novembre ^ parut le manifeste : Louis-Napoléon Bonaparte à ses concitoyens.
a Pour me rappeler de l'exil , écrivait-il , vous m'avez nommé représentant du peuple. A la veille d'élire le premier magistrat de la République, mon nom se présente à
TOUS comme symbole d'ordre et de sécurité. Ces témoignages d'une confiance si honorable s'adressent, je le sais, bien plus à ce nom qu'à moi-même y qui n'ai rien £ait en- ' core pour mon pays; mais, plus la mémoire de l'Empereur me protège et inspire vos suffrages , plus je me sens obligé de vous £aire connaître mes sentiments et mes principes. Il ne faut pas qu'il y ait de l'équivoque entre vous et moi. Je ne suis pas un ambitieux qui rêve tantôt l'empire et la guerre, tantôt l'application de théories subversives. Élevé dans les pays Ubres à l'école du malheur, je resterai toujours fidèle aux devoirs que m'imposeront vos sufifrages et les volontés de l'Assemblée. Si j'étais nommé président, je ne reculerais devant aucun danger, devant aucun sacrifice pour défendre la société si audacieusement attaquée ; je me dévouerais tout entier, sans arrière-pensée , à l'affermissement d'une République sage par ses lois , honnête par ses intentions , grande et forte par ses actes. Je mettrais mon honneur à laisser, au bout de quatre ans , à mon successeur, le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli. Quel que soit le résultat de l'élection, je m'inclinerai devant la volonté
du peuple » Ainsi, dans ce début habile et modeste,
le prince Louis s'engageait à être le soldat dévoué de l'ordre, l'exécuteur docile des volontés de l'Assemblée, le respectueux serviteur de la loi et de la constitution !
Venaient ensuite les promesses. Il promettait beaucoup. Il avait déjà le secret de paraître précis et de rester vague, et de flatter une opinion sans rebuter la contraire. Il aspirait a à diminuer les impôts les plus onéreux au peuple sans désorganiser les services publics » ; à répudier la guerre , a sans renoncer à une politique loyale et résolue » ; à a alléger le fardeau de la conscription, tout en maintenant les lois fondamentales qui sont la force de notre organisation militaire. » Aux catholiques, il promet la liberté de l'enseignement, sur laquelle Ga vaignac refusait de
s'engager ; aux condamnés politiques et même aux bannis (ô générosité d'un candidat !), Tamnistie et la fin de la proscription ; des institutions de prévoyance pour les travailleurs, tt une existence assurée pour les sous-officiers et soldats qui ont servi longtemps sous les drapeaux » ; à tous, la réconciliation des partis, « la renaissance du crédit, la résurrection du travail , la protection de la religion , de la femille et de la propriété » , triple symbole du parti de Tordre. On voit comment ces promesses, multiples et s'adressant à tous , s'assouplissaient sans trop d'efforts aux interprétations libérales des courtiers d'avant-garde , et , sans les autoriser, ne semblaient toutefois ni les désavouer ni les contredire, a La tâche est difficile, disait-il en terminant; elle est immense, je le sais! Mais je ne désespérerais pas de l'accomplir en conviant à l'oeuvre, sans distinction de parti, les hommes que recommandent à l'opinion publique leur haute intelligence et leur probité. D'ailleurs , quand on a l'honneur d'être à la tête du peuple français , il y a un moyen infaillible de faire le bien , c'est de le vouloir * . »
Tel était le langage , plein de séduisantes perspectives , que tenait aux électeurs le prince Louis Bonaparte. De même qu'il courtisait tous les intérêts, il recherchait tous les membres influents de l'Assemblée. M. de Montalembert se faisait auprès de lui le chaleureux avocat de la liberté d'enseignement; M. Berryer, en réservant ses sympathies bien connues , ne refusait pas son concours sur le terrain de la République; MM. Thiers et Bugeaud adhéraient à la cause du prince ' ; Lamartine ne repoussait pas
^ On retrouve presque identiquement cette phrase dans la proclamation au peuple français , lors de Taffaire de Boulogne : « Lorsqu'on a Fhonneur d*être h. la tête d*un peuple comme le peuple français, il y a un moyen infaillible défaire de grandes choses : c'est de le vouloir. »
2 M. Thiers écrivait, le 3 décembre, à M. Fréd«'ric Boutet, de VÉcho rochelais : « Le motif qui nous a fait repousser le général Cavaignac, ce sont ses liaisons connues avec la coterie dite coterie du National^ mi-
ses avances ; MM. Jules Favre et Victor Hugo figuraient dans ses salons comme des candidats au futur ministère; Léon Faucher jouait déjà le rôle de ministre en titre; M. de Falloux luttait, se refusait, puis, à Tétonnement de beaucoup de ses amis légitimistes et surtout, dit-on, du comte de Ghambord, se laissait entratner. M. Odilon Barrot s'était donné.
Louis Bonaparte ne dédaignait pas le patronage de ces illustres vétérans de la politique; mais sa force était ailleurs. Elle était dans son nom, ce nom de Napoléon, auquel les arts, la poésie et l'histoire avaient créé une popularité légendaire; elle était dans ce sentiment général qui, sans qu'il eût rien fait encore , attribuait au prince le pouvoir de rassurer les esprits et de rétablir les affaires ; elle était enfin dans cette aversion pour les républicains que les républicains avaient e^-mémes développée par leurs fiublesses, par leurs imprudentes théories, par l'indécision de leur plus ferme représentant. Comment quelques hommes eussent-ils donné le branle à un pareil mouvement? Ils n'avaient d'autre mérite que de le suivre, dans l'espoir de diriger plus tard, ou tout au moins dé contenir celui qui en recueillerait le prix.
fiorité incapable, désorganUaUnce, antipathique à la France. M. Louis Bonaparte aura au moins l'avantage de nous affranchir du joug de cette minorité... Je le crois, comme individu, égal au moins au général Cavaignac... M. Mole juge M. Louis Bonaparte comme je le juge moimême. Le prince est le seul auteur de son manifeste, tenez ceci pour certain. Maintenant, tout ce que je puis vous dire, c*est que, sans affirmer que celte nomination soit le bien, elle nous parait h. tous, hommes modérés, un moindre mal, et je vous engage à y concourir de toutes vos forces. » Le maréchal Bugeaud n'était pas moins affirmatif : « Je conviens, écrivait-il le 6 décembre, qu'il y avait de quoi hésiter un peu devant Napoléon, il nous était si inconnu! Mais y avait-il à hésiter devant le fils du conventionnel Cavaignac, lequel fils s'honore de la vie politique de sou père et de son frère, Godefroy de Cavaignac? (sic) J'aime mieux le descendant de Napoléon peu connu, que le représentant du National représenté par Cavaignac. »
XI. — A rheure même où Louis Bonaparte manifestait ses intentions et ses promesses, un événement sinistre, dont le télégraphe n'apportait encore que la nouvelle, mettait la France , F Assemblée et les candidats à la présidence en demeure de se prononcer immédiatement sur une question de politique étrangère d'un caractère complexe et tout spécial , et qui , née en novembre 1848 , sous les auspices du général Gavaignac, s'est trouvée depuis comme enchatnée à toutes les destinées de la France , et n'a pas, aujourd'hui même, malgré vingt-cinq ans passés et en dépit de ses fortunes diverses , reçu sa solution définitive. Nous voulons parler de la question italienne et de celle de la souveraineté temporelle du Pape, qui, en réalité , n'en forment qu'une seule sous un double aspect.
De la part de l'Italie, la République française n'avait jusque-là rencontré, aussi bien chez les populations que chez les princes, qu'une défiance injurieuse; les princes redoutaient la République, les populations redoutaient une nouvelle conquête sous prétexte d'intervention. Lamartine avait offert au Roi Charles-Albert le concours d'une armée française ; le gouvernement piémontais , non-seulement l'avait refusé , mais il avait menacé de repousser par la force tout détachement français qui franchirait les Alpes. L'Assemblée nationale avait compris dans son programme de politique extérieure l'affranchissement de l'Italie (séance du 24 mai) ; mais la démocratie italienne , Montanelli à Florence, comme Mazzini en Lombardie, rejetait tout secours de la France , et Manin , le seul qui l'eût sollicité , était accusé de vertige. Les premières défaites qu'essuyèrent les Italiens ne changèrent pas leurs dispositions à notre égard, et lorsque Charles-Albert, ramené sur Milan par les forces réunies de Radetzki et.d^ Nugent, eut livré honteusement la ville qui l'avait acclamé comme libérateur, il fit demander à la France, non pas son libre concours, mais un général et une troupe de condottieri.
LA CONSTITUTION. 5t5
Ainsi tenue en suspicion par Tltaliô, la République française était surveillée de près par F Allemagne démocratique. N'est-ce pas un phénomène instructif que ces démocraties arborant les couleurs de la fraternité , qui , à peine mattresses du pouvoir, ne craignent rien tant que l'ambition les unes des autres et ne songent qu'à se combattre? Les Hongrois semblaient les alliés naturels des Italiens, et leur grand démocrate, Kossuth, fait voter l'envoi de douze mille Hongrois en Lombardie pour combattre les révoltés. L'Allemagne, réunie à Francfort, ne rêve que conquêtes : elle revendique déjà le Sleswig contre le Danemark , le Limbourg contre la Hollande, l'Alsacç et une partie de la Lorraine contre la France ! Sur la question italienne , elle déclare que le royaume Lombardo-Vénitien dépend de la Confédération germanique; elle promet son concours à l'Autriche, elle avoue Radetzki comme son général! Devant cette attitude menaçante, l'intervention française en Italiç pouvait devenir le signal d'une conflagration euro-
péenne.
Au lendemain des luttes sociales qui avaient ensanglanté Paris ; n'ayant sous la main qu'une armée insuffisante , et dont une partie considérable serait retenue à l'intérieur par des nécessités d'ordre public ; enfin , titulaire incertain d'un pouvoir qu'il suffisait d'un vote pour renverser, Cavaignac ne se crut pas le droit d'engager la France dans une aventure chevaleresque où l'ingratitude italienne était d'ailleurs assurée d'avance. Lui, soldat, il souhaitait la paix : l'attitude des Italiens le confirmait dans ce sentiment. Il s'en expliqua le 22 août devant l'Assemblée : a Dans un pays aussi susceptible, aussi facile à inquiéter sur toutes les questions qui touchent à son honneur, il faut souvent plus de courage pour plaider en faveur de la paix
que pour conseiller la guerre Si la ligne de conduite
que je suis bien fermement décidé à suivre, aussi longtemps que l'Assemblée le permettra , doit assurer au pays
une paix honorable , une paix dig^ne de la République , je ne demanderai pas d'avoir rendu au pays un plus grand service, je me croirai assez digne de son estime. Si, au contraire, Messieurs, j'avais un jour à conseiller au pays d'entrer dans les voies de la guerre, — eh ! mon Dieu, j'ai jEait la guerre , — il me sera bien fecile de reprendre les habitudes, d'obéir aux instincts de toute ma vie de soldat; ce me sera , je ne veux pas dire bien doux , mais au moins plus facile que toute autre chose. Si une pareille nécessité venait à se produire, si j'avais à ressaisir mon épée, eh bien, alors, j'aurai fait tout ce que mon devoir envers la République m'impose, et cette épée, je ne l'aurai pas mise au service de passions dangereuses ou d'intérêts personnels, mais au service des intérêts sérieux, des intérêts d'honneur de ma patrie. » x
Tout projet d'intervention armée étant mis de côté , au moins provisoirement, Gavaignac se borna à concerter avec l'Angleterre une tentative de médiation entre l'Autriche et le Piémont. Mais l'Angleterre, si ardente à précipiter la révolution en Italie, l'Angleterre, si prodigue en 1847 de promesses de concours, laissait refroidir son zèle, abandonnait Venise, et protestait contre la présence de quelques vaisseaux français dans l'Adriatique. L'Autriche , qui , au début des négociations , avait renoncé à la Lombardie, se retranchait dans des propositions dilatoires, et attendait visiblement la fin du pouvoir intérimaire qui régissait la France. Bruxelles fut désignée pour le lieu du congrès , les plénipotentiaires furent désignés ; mais , lors de l'élection présidentielle, le congrès ne s'était pas réuni encore.
Le gouvernement pontifical n'avait pas montré dans la République plus de confiance que les autres gouvernements de la Péninsule. Les graves difficultés intérieures auxquelles il était en proie, lui provenaient d'hommes qu'il pouvait supposer en relations de sympathie avec les
républicains français ; le rôle qu'avaient joué nag^uère à Rome les agents du Directoire n'était pas de nature à encourager sa confiance. Il tarda beaucoup à reconnaître la République et à recevoir son ambassadeur, le duc d'Harcourt. Malgré les représentations de celui-ci et le mécontentement francbement exprimé du gouvernement français, le Pape choisit pour premier ministre le comte Rossi, ancien pair de France et dernier ambassadeur du roi Louis- Philippe auprès de la cour de Rome. Dès la première heure de son pontificat, lorsque,*le 17 juin 1846, il s'était montré au balcon du Quirinal pour bénir le peuple, le cardinal Mastaï, qui venait de prendre le nom de Pie IX, avait reconnu l'ambassadeur de France, et, l'appelant auprès de lui, lui ^vait tépoigné la plus affectueuse bienveillance. Depuis, il s'était éclairé des conseils du savant économiste, il goûtait ses idées de modération et de réforme ; par son intermédiaire, il s'assurait de l'appui de la France pour lutter contre ses ennemis du dedans et contre l'envahissement de l'Autriche, a Ne laissez au Pape aucun doute, écrivait M. Guizot à M. Rossi, le 27 septembre 1847, que, dans le cas d'une intervention éti angère , nous le soutiendrons efficacement , lui , son gouvernement et sa souveraineté, son indépendance et sa dignité. » Pour parer à toute éventualité , le cabinet avait ordonné la réunion de cinq mille hommes , deux mille cinq cents à Toulon et deux mille cinq cents à Port-Vendres , tout prêts i s'embarquer : le général Aupick, qui devait les commander, avait reçu des instructions secrètes. « Nos troupes sont disponibles, écrivait encore M. Guizot, le 27 janvier 1848, à l'ambassadeur de France ; au premier signal , elles s'embarqueront pour Civita-Vecchia. »
Ce signal , l'Autriche semblait l'avoir donné par l'envahissement des Légations ; aussi, le 25 août, par une lettre autographe adressée au général Gavaignac, le Pape lui demandait l'envoi de quatre mille hommes. Pour un gou-
yernement désireux d'intervenir dans les àfKkires italiennes, et dont la bonne volonté avait été partout rebutée , c'était là une occasion de se créer un point d'appui et d'avoir, au cœur même de l'Italie , une station militaire ; pour Gavaignac personnellement et pour le gouvernement qu^il présidait, c'était une marque de confiance que, jusque-là, ses prédécesseurs n'avaient pas obtenue. Cavaignac considéra moins l'honneur qu'il recevait que les préjugés de ceux qui l'entouraient : il refusa le secours demandé , alléguant d'une part , que ce serait rompre la médiation qu'il avait acceptée et la transformer en médiation armée ; de l'autre, que les soldats français auraient à remplir une mission de police qui ne serait conforme ni à la dignité de la France ni au principe républicain de non-intervention. Sous ce second motif se cachait la détermination de ne rien faire pour appuyer la souveraineté temporelle du Pape. Quant au premier, c'était un prétexte sans fondement ; les États pontificaux n'étant pas eil guerre avec l'Autriche, le gouvernement français n'avait*pas de médiation à exercer, et l'injustifiable occupation de Ferrare par les Autrichiens offrait à la France un motif plausible d'appuyer par la force armée ses protestations diplomatiques.
Cependant, par sa fermeté, son énergie, son initiative, Rossi avait amplement justifié le choix que le Pape avait fedt de lui. Il réunit entre ses mains les trois ministères des financQ^ , de l'intérieur et de la police ; il s'appliqua à rétablir les finances , à réorganiser l'administration ; il appela de Suisse et nomma ministre des armes le général Zucchi; il pressa l'établissement de deux lignes télégraphiques, l'une à Civita-Vecchia , l'autre à Ferrare , par Ancône et Bologne. En même temps, il confirmait le statut octroyé par le Pape. C'était là sa pierre d'achoppement. On pouvait se demander si l'ancien libéral de 1831 et le partisan ' des doctrines constitutionnelles tiendrait un compte suffisant des nécessités spéciales au double caractère du gou-
Temement papal. Du moins, il ne les méconnaissait pas. « Pie IX, écrivait-il le 4* novembre, ne demande et ne désire que le bonheur de l'Italie et le développement rég^ulier des institutions qu'il a données à ses peuples , mais il n'oubliera jamais ce qu'il doit à la dignité du Saint-Siège et à la gloire de Borne. Toute proposition qui ne serait pas compatible avec ses devoirs sacrés n'obtiendrait aucun crédit auprès du souverain de Rome et du chef de l'Église. »
Avant toute reprise d'hostilités contre l'Autriche , Bossi voulait unir dans une ligue poUtique tous les États italiens ; mais, tandis que Gioberti à Turin et Montanelli à Florence visaient au même but , l'un en ébranlant quelques gouver^ nements, l'autre en les renversant tous , le projet de Bossi respectait et sauvegardait les droits existants et se bornait à transporter dans l'ordre politique l'union douanière que Pie IX avait déjà établie avec la Toscane et les Deux- Siciles. Ces réformes, qui pouvaient dispenser les Romains d'une révolution ; ces projets de ligue, qui ne promenaient pas la mine sous les divers États de la Péninsule , coalisèrent contre Bossi les hostilités et les haines révolutionnaires de Turin et de Florence. Son esprit d'organisation, sa puissante éloquence, l'empiré qu'il avait déjà pris à Bome sur les Chambres, semblaient promettre à ses idées un succès que ses ennemis résolurent de prévenir à tout prix.
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer les insultes, les calomnies , les menaces qui assaillirent le ministre de Pie IX ; la conjuration des journaux, des clubs, des sociétés secrètes; certains personnages , engagés si avant dans la familiarité des conjurés qu'ils sont devenus, aux yeux de l'histoire, suspects de compUcité; un premier complot, échouant le 22 octobre , grâce à la vigilance de Bossi ; la fidélité des carabiniers et des dragons entamée ; les éléments de défense disparaissant ; les précautions devenant vaines ; enfin, les avertissements les plus précis se heurtant sans succès contre l'audace et le courage de la victime.
C'était le 15 novembre le premier jour de la session parlementaire. Suivant Tusag^e, Rossi devait prononcer le discours d'ouverture. Vers midi, il prit congre de sa femme et de ses fils, et se rendit au Quirinal. Le Pape lui donna sa main à baiser , et , le bénissant : « Monsieur le comte , lui dit-il, prenez garde! vos ennemis sont nombreux, acharnés, et capables du plus grand crime. » — « Sainteté, répondit Rossi, ils sont trop lâches, je ne les crains pas. » Il sortit : des amis, des inconnus même, se pressèrent autour de lui et le conjurèrent de ne pas aller à la Chambre ; Mgr Morini lui affirma tenir de source sûre que les conjurés ne l'y laisseraient pas arriver vivant. Rossi lui réponcUt : fc Je défends la cause du Pape, et la cause du Pape est la cause de Dieu. Je dois aller, et je le veux. » Il monta en voiture avec le chevalier Pietro Righetti , sous-secrétaire d'État aux finances; malgré son air ferme, il était pâle et agité. L'arrivée de la voiture sur la place de la Chancellerie fut accueillie par des huées et des sifflets ; lorsqu'elle s'arrêta sous le vestibule du palais, on entendit : Chut! chut ! Le silence se fit : le chevalier Righetti descendit le premier, puis Rossi. Aussitôt qu'il parait, les sifflets reprennent, et les cris : Tuéz^le! tuez-le I à bas Rossi I mon à Rossi! éclatent comme une tempête. Cependant, Rossi, l'œil fier et la démarche hautaine, s'avançait vers l'escalier. Les conjurés l'entourent, le séparent de son compagnon, l'enferment; l'un d'eux le heurte légèrement au côté droit. Tandis que Rossi tourne promptement la tète avec un geste de mépris , un homme passe vivement en avant et lui enfonce un poignard au côté gauche du cou. Il fit quelques pas et tomba ; Righetti et le valet de pied le relevèrent : puis, soutenu par eux, il monta huit ou dix degrés; mais, ses forces défaillant, on dut le porter dans les appartements du cardinal Gozzoli. Les médecins reconnurent que la blessure était mortelle. Le curé de Saint-Laurent, appelé en hâte, accourut par un escalier secret.
Bossi était à Textrémitë ; il n'eut que le temps de recevoir l'absolution et expira.
Ce qui suivit le crime Ait plus horrible que le crime même.
La garde civique resta impassible ; les carabiniers s'enfermèrent dans leur caserne. A la Chambre des députés, le président, Sturbinetti, ne souffla mot de l'événement; on lut le procès-verbal , on fit l'appel des députés ; mais^ la salle étant déserte, la séance Ait levée. Le prince de Ganino disait d'un ton méprisant : a Que nous importe ? est-ce donc le roi de Rome qui est mort? » L'assassin était fêté de toutes parts : on le serrait dans les bras , on l'embrassait : c'était le libérateur de la patrie ! c'était le nouveau Brutus! Dans la soirée, on organisa une marche triomphale avec des drapeaux tricolores, des torches et des tambours ; on recruta en route des carabiniers et des dragons ; l'assassin était porté sur les bras de ses complices qui criaient : Vivent les carabiniers ! Mort aux prêtres ! Bénie soit cette main qui a poignardé Rossi ' / Le cortège s'arrêta devant le palais Doria, où demeurait avec ses enfants la comtesse Bossi, et cette populace de cannibales ne craignit pas d'infliger à la veuve les cris, les huées et les plus infâmes apostrophes ! Les journaux firent écho à ces impudentes ovations : ils exaltèrent a l'attitude digne » de la multitude , « le noble calme » de la Chambre des députés; quant à l'assassin, c'était un a ange du ciel » , c'était « l'ange de l'Assassinat ' ! »
C'est le 25 novembre, en descendant de la tribune, que Gavaignac reçut la nouvelle de la mort de Bossi. Il n'hésita pas, et, abordant M. de Corcelle, qu'il avait connu en Afrique , et dont il savait les sentiments de reUgieux respect pour la papauté : « Il £aut aller au secours du
^ BenedetUi quella mano che il Aossi pugnalà!
* / processi degli assassinii di Pellegrino Rossi, Roma, 1854. — StO" ria deW assassinio di Pelleçrino Rossi, tram dai Processi. Roma, 1854.
Pape » , lui dit-il. Le lendemain, il télég^raphia à (a flotte de Toulon de rallier Marseille et d'embarquer trois mille cinq cents hommes de la brig^ade Mollière, préparée depuis quelque temps en vue d'une intervention à Venise. Le 27, M. de Corcelle partit en qualité d'envoyé extraordinaire pour offrir au Pape l'hospitalité de la France ; le ministre des cultes, M. Freslon, se rendit à Marseille pour le recevoir au nom de la République.
L'assassinat du ministre du Pape n'avait été, en effet, que le prélude d'attaques à main armée dirigées contre le Pape lui-même. Le 16 novembre, assiégé dans son palais, dépouillé de ses droits; séparé des Suisses, que les démagogues chassèrent du Quirinal; n'ayant plus pour le protéger que cette garde civique, la veille si indifférente, il avait pris à témoin les membres du corps diplomatique, accourus à sa défense, de la violence qui lui était faite, et, confidentiellement, exprimé au duc d'Harcourt son désir de se rendre en France. Cette résolution , qui avait besoin d'être tenue secrète, les républicains de France s'avisèrent de la trouver si avantageuse à leur candidat, qu'ils s'empressèrent de la divulguer, si bien que la généreuse initiative de Gavaignac prit aussitôt la couleur d'une manœuvre électorale.
Cependant, dès le 28 novembre, en réponse à une question de M. Bixio, Cavaignac donna lecture à l'Assemblée des instructions qu'avait emportées M. de Corcelle; et l'Assemblée, présentement satisfaite, ajourna au 30 novembre les interpellations, comme pour laisser aux faits le temps de s'accomplir. Le 30, MM. Ledru-RoUin, Jules Favre, Montalembert prirent la parole, unis dans cette idée que la démarche de la France avait fetalement et en dehors de toute intention contraire une importance considérable, que le secours donné au Pontife profiterait au prince, et que cette mission, soutenue par un corps d'armée, était ou deviendrait, qu'on le voulût ou non, une
intervention. M. de Montalembert le souhaitait et ne s'en cachait pas ; MM. Jules Favre et Ledru-RoUin, au contraire, en repoussaient Tidée comme opposée à la constitution et comme portant atteinte à Tindépendance des peuples dans leur politique intérieure. Après quelques explications de M. Dufaure et du général Gavaignac, TÂssemblée, allant plus loin, ce semble, que le pouvoir exécutif lui-même ne le lui demandait, vota Tordre du jour suivant : a L'Assemblée , approuvant les mesures de précaution prises par le gouvernement pour assurer la liberté du Saint-Père, et se réservant de prendre une décision sur des feits ultérieurs et encore imprévus, passe à Tordre du jour '• »
Le Pape quitta Rome dans la soirée du 24 novembre ; mais, au lieu de se rendre en France, 11 se réfiigia à Gaëte, dans les États du roi de Naples, soit qu'il désirât, tout en se mettant en sûreté , s'éloigner de Rome le moins possible, soit qu'un séjour en France, au sein d'une république à peine constituée, lui inspirât, ainsi qu'à ses conseillers, de légitimes appréhensions. La mission armée de M. de Gorcelle n'avait plus d'objet : les troupes de la brigade Mollière, à peine embarquées, rentrèrent au camp ; l'escadre garda le mouillage de Pomègue, près de Marseille, en attendant de nouvelles instructions. Quant à M. de Gorcelle, il n'en partit pas moins pour Gaëte, où il arriva le S décembre. Le Pape le reçut le soir même, et lui déclara qu'il ne renonçait pas à venir en France (et M. de Gorcelle le priait d'exécuter ce projet, quel que fût le résultat de l'élection présidentielle), mais il voulait attendre la réponse des gouvernements à l'exposé de situation qu'il leur avait adressé , quelques nouveaux éclaircis-
^ Quatre cent quatre-vingts voix votèrent cet ordre du jour contre soixante-trois. Parmi ceux qui l'ont voté, nous remarquons le prince Jér6me-Napoléon Bonaparte. Votèrent contre: MM. Jules Favre, Arnaud (de TAriége), Lamartine, Lamennais, Quinet, Félix Pyat.
sements sur la situation de ses États et la réunion du Sacré-GoUëge. Deux lettres de Sa Sainteté au général Gavaignac témoignèrent de ses sentiments personnels pour le général et pour la France, et déclarèrent que c'était a sans la moindre préméditation ni le moindre concert » qu'il s'était rendu à Gaëte. Ainsi tombaient les bruits que le Pape s'était défié de la France ; mais ce voyage , dont on attendait pour la République de l'honneur et, pour le candidat, certain profit, se trouva parles circonstances indéfiniment ajourné.
Lorsqu'un fils de conventionnel prenait dans une question catholique une attitude en apparence aussi décidée , il était difficile à son concurrent de se taire sans que son silence tournât contre lui. Le prince Louis, absent, n'avait pas pris part au vote du 30 novembre. Son abstention ayant été remarquée, pour en réparer TeflFet il déclara, par une lettre insérée dans la Presse et le Constitutionnel^ qu'il fallait protéger le Pape , mais en se gardant bien de dire comment et dans quelle mesure. Représentant d'une dynastie militaire, il feignait de critiquer ceux qui ne craignaient pas d'alarmer les cabinets par une démonstration armée, et, pour avoir un pied dans le camp révolutionnaire comme dans le camp conservateur, il protestait de ses sympathies pour a la liberté et l'autorité du Pape » , tout en condamnant la France à l'inaction. Le clergé devait se méprendre d'autant moins sur ce langage à double entente, que, parmi les ennemis les plus violents du Pape, à Rome, parmi les chefs de la révolution romaine, se trouvait un cousin du candidat à la présidence, le prince de Ganino, fils de Lucien Bonaparte. L'œuvre qu'avait tentée en 1831 le prince Louis dans les Romagnes, Ganino la réalisait. La solidarité d'idées et d'actes, à dix-sept années d'intervalle, semblait complète entre les deux cousins. Le candidat en sentit bien vite le danger, et, par une nouvelle lettre, celle-ci adressée au nonce comme pour lu
imprimer à ravance ime valeur diplomatique , il désavoua toute « complicité » entre le prince de Ganino et lui. « Je déplore de toute mon âme , écrivait-il , qu'il n*ait point senti que le maintien de la souveraineté temporelle du Chef vénérable de TÉglise était intimement lié à Téclat du catholicisme comme à la liberté et à Tindépendance de ritalie. » Par cette profession en faveur de la souve^ raineté temporelle^ il espérait regagpaer auprès du clergé le terrain qu'il était en danger de perdre ^
Ainsi, voilà deux hommes que leurs traditions de famille et de parti ont depuis longtemps constitués adversaires de la souveraineté temporelle du Pape. Mais ils sont candidats : Tun, après des déclarations ambiguës, se voit forcé, en vue du succès, de saluer en termes exprès cette souveraineté qu'il a combattue naguère en personne; l'autre envoie des troupes à Rome et laisse incertain s'il protège seulement la personne du Pontife ou s'il ne défend pas en même temps le pouvoir du souverain. Ces contradictions et ces palinodies témoignent sans doute d'une souplesse de convictions dont le spectacle n'est que trop ordinaire dans les luttes électorales ; mais il y faut voir aussi la nécessité morale qui les imposait, et comment la question romaine , dès son début, apparaissait tout à coup aux yeux les plus prévenus comme une question vraiment nationale, et qui touchait au cœur de la France '.
1 h* Univers, par Toiigan» de M. Louis Veuillot, indiquait avec précisioD l'attitude des catholiques dans les lignes suivantes, publiées, le il décembre suivant : « Nous n'avons voulu qu'une chose : c'est qn'il (le prince Louis) sût d'avance que les catholiques n'étaient le bagage d'aucun homme et d'aucun parti , et qu'il les aurait pour ou contre lui , dans les limites où leur devoir les retient toujours, non en vertu de son nom , de ses chances et de sa force, mais en vertu de ses principes et de ses œuvres. »
^ M. Bastide, ancien ministre des affres étrangères sous Cavaîgnac, dans un ouvrage publié à Bruxelles en 1858 (La Republique française et r Italie en 1848), déclare que le gouvernement français, en offrant l'hospitalité au Pape, saisissait « le moment favorable d'aider à l'œuvre de
XII. — Un incident d'un caractère tout différent vint jeter une défeiYeur momentanée sur le gouvernement.
Le 6 décembre , c'est4-dire quatre jours avant le scrutin, à une heure où, dans les départements un peu éloignés du centre , les bruits les plus erronés portent coup et ne sont exposés qu'à une réfutation tardive , des journaux de Paris jj^ la Presse, la Patrie, le Constitutionnel, V Assemblée nationale, V Événement, inséraient de prétendues listes de récompenses nationales où figuraient des noms de voleurs et d'assassins. L'indignation des journalistes éclatait hautement : V Assemblée nationale signalait ces récompenses «décernées au régicide, à l'assassinat, à rinsurr^<^tion » ; la Presse dénonçait les « pensionnaires de M. le général Gavaignac » ; VÊvénement écrivait : « La lecture de chaque nom doit enlever vingt mille voix au général Gavaignac. » Et comment douter de l'exactitude de ces listes, communiquées, disait la Presse, par un membre de la commission de l'Assemblée?
Voici ce qui s'était passé. Par décret du 5 mars, le Gouvernement provisoire avait nommé une commission sous la présidence d'Albert pour décerner des pensions , des indemnités ou des distinctions honorifiques aux blessés de Février et à tous ceux qui, sous la Restauration ou sous le gouvernement de Juillet , avaient souffert pour la cause républicaine. Le A mai, Albert donna sa démission de président, et fiit remplacé par Armand Marrast , maire de
la séparation définitive des pouvoirs spirituel et temporel. »-»« Nous pensions surtout, dit-il, que, le Pape en France, la Péninsule tout entière
recouvrerait sa pleine liberté d*action Les opinions religieuses de
M. de Corcelle étaient de nature à inspirer toute confiance au Pape, dont il était déjà connu. » En un mot, cette hospitalité offerte par la France n'aurait été qu'un guet-apens ! — Nous doutons qae le général Gavaignac ait connu ou goûté ce calcul machiavélique, et si M. Bastide le lui a réellement conseillé, c'est une nouvelle preuve de l'influence déplorable que pouvait exercer cette coterie du National, et de la néces« site où se trouvait le général Gavaignac de s'en affranchir plus complètement qu'il n'avait fait jusque-là.
Paris. Le 19 septembre, M. Senard, alors ministre de Tintérieur, présenta à FAssemblée un projet de décret fixant approximativement le chiffire des pensions ou des indemnités à inscrire au budget, tout en réservant au ministre de rintérieur le soin d*examiner les titres de chaque demande. Où étaient alors les dossiers? Au sein de la commission des récompenses. Le ministre n'en avait pas pris conununication ; mais, bien que provisoires, ses chiffres concordaient avec ceux que renfermaient ces feuillies, ignorées de lui. La commission de TAssemblée, peu fevorable au projet, traînait en longueur et laissait le temps couler. Les futurs bénéficiaires récriminent, écrivent au président, le pressent d*en finir. La commission se remet au travail , mais elle veut voir clair dans les éléments qui ont formé les chiffres dont on ne fournit que les totaux. Demande des dossiers ; la commission des récompenses les arrête le 25 octobre , mais ne les livre visés et scellés que le 24 novembre, au ministre de Tintérieur, qui les fait remettre dans le même état à la commission parlementaire. On les ouvre, et, dans les colonnes placées sous la rubrique : Titres à la récompense, que lit-on? « Condamnation pour vol, dix ans de travaux forcés, assassinat, héritier de Fieschi, héritier de Pépin, sœur de Lécomte ! » Ces héros de cours d'assises avaient bien , parfois , un casier politique, mais que déshonorait Tautre. M. Dufiiure est appelé au sein de la commission : le jour même, il monte à la tribune et retire le projet. Il était trop tard. Grâce à la confusion qu'avait amenée dans les bureaux la curiosité de tous, les listes avaient été copiées et livrées, et, le soir même, on les lisait dans les journaux , on les criait dans les rues, on les répandait sous toutes les formes à Paris et dans les départements.
Il n'était besoin, sans doute, ni des lucides explications de M. Senard, qui n'était coupable que de légèreté, ni de celles de M. Baroche, qui disculpait le gou-
vemement au nom de la Commission , ni de Tindignation du général Gavaignac, que partageait toute F Assemblée, pour convaincre la France que son gouvernement n'avait voulu rémunérer ni des voleurs ni des assassins, fussent-ils des héros de la République! La calom* nie était vaincue, mais non pas la manœuvre électorale. Pour combien d'électeurs ne restait-il pas acquis que le gouvernement du général Gavaignac avait, au 19 septembre comme au 6 décembre , sollicité des récompenses pour des repris de justice, républicains comme lui! Pour combien d'autres le nom de la République ne se trouvait-il pas souillé de cette fieinge des casiers où les condamnations judiciaires se confondent avec les condamnations politiques! Tristes ancêtres pour la République que ces coryphées du bagne marchant de compagnie avec les fils de conventionnels et avec les combattants de la rue Transnonain et du cloître Saint-Merry !
L'Assemblée passa à l'ordre du jour. Il était cinq heures trois quarts. « Pour que le contre-poison arrivât en même temps que le poison » , le gouvernement retarda de deux heures le départ des malles-poste. L'Assemblée, saisie de ce feiit le lendemain, approuva encore ; mais on ne saurait méconnaître que cette fois, quelque sympathie que méritât le général, de quelque indignation que fussent dignes les manœuvres dirigées contre lui, on le traitait en candidat privilégié. « On ne ferait pas cela pour M. Ledru-Rollin ; pourquoi le fait-on pour un autre? » M. Boulay (de la Meurthe), qui pensait moins sans doute à M. Ledru-Rollin qu'à..... un autre, prononçait le mot de la situation*
Depuis ce jour jusqu'au 20 décembre, le général Gavaignac cessa de paraître à l'Ajssemblée. Le temps de la compétition était fini : les longues pensées et les plans d'ensemble n'avaient plus d'opportunité; son seul devoir était de maintenir l'ordre. Il n'y manqua pas, et ses ministres se dévouèrent avec lui à cette œuvre. Us voulaient, « si
LA CONSTITUTION. 5d9
Tautorité devait passer en d^autres mains , la déposer pleine, entière , sans être énervée, sans être compromise. » A la suite d'une période de pouvoir incertain et au jour le jour, au début d'une nouvelle période, dont la défiance exagérait les périls, sa responsabilité plus grande devait s'armer de plus de vigilance et d'autorité. D'ailleurs, la licence des journaux, les attroupements de la place publique, les déclamations de clubs déguisés en réunions électorales, avaient donné l'éveil. On crai* gnait un coup de main, soit de la Montagne, soit d'ailleurs, comme si les uns dussent volontiers protester contre le choix du peuple, ou d'autres s'en autoriser pour brusquer une dictature. Quoi qu'il en fôt, au ministère de la guerre comme au ministère de l'intérieur, on s'était tenu prêt : on tolérait les tumultueux rassemblements de la place Vendôme et de la rue Saint-Honoré ; on laissait crier A bas Cavaignac! la police n'intervenait pas dans les clubs, mais les soldats étaient en nombre et fournis de munitions; les chefs de corps étaient avertis : le pouvoir veillait. Dans une proclamation, affichée la veille du scrutin, le 9 décembre : « On vous a dit, écrivait Cavaignac , comme on nous l'a dit à nousHnémes, que des insensés parlaient de juger le choix du peuple, pour marchander ensuite leur obéissance. Rassurez-vous, le gouvernement connaît ses devoirs, et jamais il n'a été plus énergiquement résolu à les remplir. Les bons citoyens sont ceux qui, après avoir émis librement, consciencieusement leur vote, savent qu'ils n'auront ensuite qu'à s'incliner avec respect devant le choix de la nation, quel que soit le nom qu'elle aura prononcé. Quant à ceux qui nourriraient d'autres projets, qui se prépareraient à des entreprises funestes; quant à ceux-là , s'il en existe , aujourd'hui comme gouverneinent, demain comme simples citoyens, nous ne pourrions voir en eux que des ennemis publics, que la loi ne voudrait ni ne pourrait couvrir. »
Toutes ces craintes ftirent vaines. Le scrutin solennel du 10 décembre s'ouvrit à la fois sur tous les points de la République, enthousiaste dans les campagnes , plus calme dans les villes, avec ordre pai*tout. Il faudrait remonter au 23 avril pour rencontrer autour des urnes une aussi grande affluence. Deux jours durant, la volonté du peuple se manifesta en liberté. Puis, neuf jours s*écoulèrent avant que f&t proclamé le résultat. On le devinait, on connaissait le vote de Paris, si favorable au prince Louis ; on savait avec quel ensemble avaient voté les paysans; mais pouvait-on prévoir le total écrasant que le recensement général allait révéler? Cependant le chef du pouvoir exécutif avait, comme ses ministres, suspendu ses réceptions ; toutes les afbires, soit dans le commerce et à la Bourse, soit dans T Assemblée, semblaient subir un moment d'immobilité et d'attente. On ne votait plus que pour ajourner les discussions ; celles qui s'engageaient ne touchaient que des questions éloignées de l'intérêt présent, et où s'escrimaient des hommes spéciaux, s'isolant des préoccupations générales. Lorsque certains projets de loi , rapprochés par l'ajournement des précédents, prenaient place à l'ordre du jour, les orateurs inscrits n'étaient pas prêts, les ministres se sentaient dessaisis ; ils croyaient de leur devoir de ne pas engager un gouvernement dont la dernière heure allait sonner. Après avoir voté à la hâte la loi qui fixait à onze les lois organiques dont elle se réservait l'élaboration avant de se dissoudre (II décembre) , la loi sur le mode de proclamation du président, une autre qui rétablissait la contrainte par corps, l'Assemblée se borna à entendre des rapports de pétitions.
Cependant, une commission de trente membres, divisée en plusieurs sous-commissions , dépouillait les procès-verbaux. A partir du 13 décembre, le président informait chaque jour l'Assemblée des progrès du dépouillement. Le 19, il déclarait ne savoir encore quel jour fixer pour la procla-
ination du président de la République, soit réelle incertitude, soit pour ne pas donner un rendez-vous à des manifestations qu'on redoutait. Le 20, les abords de F Assemblée se couvrent de troupes ; les représentants sont presque au complet, plus distraits encore que de coutume. À peine s'ils veulent discuter, ils votent moins encore. Une heure se passe : on attend. A quatre heures, le président interrompt une discussion languissante pour donner la parole à M. Waldeck-Rousseau , rapporteur de la commission de vérification. Le silence s'établit, et le rapporteur proclame les résultats suivants, dignes d'être conservés à l'histoire :
Suffrages exprimés *. 7,327,345 Le citoyen Napoléon Bonaparte en
a obtenu 5,434,226
Le citoyen Gavaignac 1,448,107
Le citoyen Ledru-Rollin 370,119
Le citoyen Raspail 36,920
Le citoyen Lamartine 17,910
Le citoyen Ghangamier 4,790
Voix perdues 12,600
Ainsi se terminait la lutte électorale. Le prince Louis obtenait une majorité de trois millions et demi de voix (3,542,780) sur tous ses concurrents réunis, de près de quatre millions (3,986,119) sur le principal d'entre eux. Gandidats d'une démocratie aventureuse, MM. Ledru-Rollin et Raspail n'avaient recueilli que quatre cent mille voix, minorité sans conséquence à côté des sept millions de suffirages (6,905,633) acquis au prince Louis, à Gavaignac, Lamartine et Ghangamier tous ensemble, candidats d'opinion modérée et conservatrice. Il était in-
1 Ces cliiffres devaient être Tobjet d'une vérification ultérieure qui n*eut jamais lieu. Le rapporteur omettait de dire que dans ce total de suffrages n'étaient pas compris ceux de TAIgérie et de la Corse.
contestable que le président de la République était Télu delà France '.
Immédiatement après la lecture du rapport, le général Gavaignac monta à la tribune , déposa ses pouvoirs et la démission du cabinet entre les mains de TAssemblée, puis, simplement et brièvement, il la remercia « de sa confiance et de ses bontés « pour lui. Les conclusions de la commission furent mises aux voix et adoptées.
Le président de l'Assemblée se leva , proclama Louis- Napoléon Bonaparte président de la République, depuis le présent jour jusqu'au deuxième dimanche de mai 1852, et l'invita à monter à la tribune pour y prêter serment de fidélité à la constitution. Le prince Louis est introduit, portant l'habit noir, et,, sur la poitrine, la plaque et le grand cordon de la Légion d'honneur. Il monte rapidement les degrés de la tribune au milieu d'une rumeur générale : le général Gavaignac, les bras croisés, assistait de son banc à cette installation. Le président lit la formule du serment : le prince lève la main et dit : Je le jure. Puis , restant à la tribune , il prononce , au milieu d'une attention toujours plus grande, les paroles suivantes : « Les suffrages de la nation et le serment que je viens de prêter commandent ma conduite future. Mon devoir est tracé : je le remplirai en homme d'honneur. Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer, par des voies illégales, ce que la France entière a établi. » Et en terminant, après avoir rendu hommage à la loyauté du général Gavaignac : « Nous avons , dit>il , citoyens re-
* Le général Gavaignac n'obtint la majorité que dans quatre départements : Morbihan, Finistère, Var^ Bouchei-du-Rhdne. Le Lot, d*où il était originaire, ne lui donna que 18,652 voix contre 45,393 à Louis Bonaparte; dans le Rhône, il n*eut que 21,657 voix contre 84,513; dans la Seine, 95,567 contre 198,484; dans le Nord, le département où il fut le plus appuyé, 88,938 contre 105,475. Dans certains départements montagneux du centre, du sud-est et du midi, il ne réunit que quelques milliers de yoix. C'est dans le Var, les Bouches-du-Rhône, le Nord et la Seine que M. Ledru-Rollin réunit le plus de voix.
présentants, uneg^rande mission à remplir, c'est de fonder une République dans l'intérêt de tous, et un gouvernement juste, ferme, qui soit animé d'un sincère amour du progrès, sans être réactionnaire ou utopiste. Soyons les hommes du pays et non les hommes d'un parti, et, Dieu aidant, nous ferons du moins le bien, si nous ne pouvons faire de grandes choses. » L'Assemblée entière se lève et fait entendre à plusieurs reprises le cri de : Vive la RépU" bliquel
Quelques instants après, le Président de la République informait par un message le président de l'Assemblée qu'il avait chargé M. Odilon Barrot de composer un ministère.
Gavaiçnac *descendait du pouvoir, mais il pouvait se rendre le témoignage qu'il l'avait conquis sans intrigue et exercé avec abnégation. Il s'y était montré laborieux, pénétrant, sensé, capable d'élans généreux. Les hautes fonctions écrasent les esprits médiocres : le sien s'y développa. Son inexpérience et sa modestie l'avaient Uvré d'abord à des conseils dont les circonstances et ses appréciations personnelles contribuaient peu à peu à le dégager. Sa parole , pénible et lente à ses débuts, gagna, dans l'exercice répété de la tribune , en abondance et en facilité ; son style, terne d'ordinaire, eut ses moments d'éclat : le discours du 25 novembre fut un triomphe. Pour donner sa pleine mesure, le temps lui manqua , non moins que la liberté de l'initiative. Mais le noble dépôt que lui avait confié l'Assemblée, il le garda avec désintéressement, il le rendit avec fidélité : c'est un grand exemple dané notre pays , où l'histoire politique n'offre guère ce spectacle d'une âme supérieure à l'ambition.
Gavaignac entraîna dans sa chute les derniers débris du parti républicain. Les uns et les autres étaient successivement tombés pour feire place à un Bonaparte. La Révolution remontait vers sa source , et le dernier ministre
de la monarchie de 1830, M. Odilon Barrot, allait présider le premier ministère d^une restauration monarchique. Vanité des constitutions écrites ! C'est du jour où le provisoire , qui avait régné neuf mois , semble faire place à une organisation constitutionnelle, que le suffrage universel interprète la constitution au rebours de ses auteurs. Ceux-ci, en dépit de Topinion, qu'ils se sont gardés de consulter, considèrent la République comme fondée à jamais, comme le seul gouvernement légal du pays ; n'a-t-elle pas son titre , inséré au Moniteur, proclamé sur la place de la Concorde, scellé du grand sceau? Le suffrage universel, en dépit de ses parchemins, la déclara plus provisoire et plus instable que jamais.
Cette constitution sans lendemain est la fidèle image de la République de 1848. A travers ses évolutions successives, elle garde invariablement Tallure d'un gouvernement de transition. Ses plus chauds partisans estiment qu'elle existe à peine; les autres la considèrent chaque jour comme étant à la veille d'avoir vécu. De la première heure jusqu'à la dernière, entre le coup de main du 24 février qui l'inaugure et le coup d'État du 2 décembre 1851 qui la renverse, la République ne présente à aucune époque le caractère d'un gouvernement défini, reconnu, national, et ce n'est qu'un mot de convention pour désigner QUATRE ANS D 'INTERRÈGNE.
SoMBiAins. — Coup d*œii historiqae sur les antécédents de la République et de TEmpire. — 10 août 1792; 18 brumaire; caractères communs aux deux régimes. — Les républicains sous l'Empire. — Restauration.
— Alliance des bonapartistes et des républicains. — La légende napoléonienne. — Le bonapartisme n*est qu*ut) rêve, la République n*est qu*un mot. — Esprit européen de conspiration : Carbonari français. — Le général Foy et Grandménil. — Dynastie de Juillet. — Le duc d'Orléans, représentant de la Révolution, élu quoique Rourbon.
— Il a aussitôt pour ennemis les républicains et les bonapartistes. — Républicains : insurrections, celle de 1839 est la dernière. — Incertitude et rétrospectivité des systèmes politiques. — Rabeuf. — « Le parti républicain doit se recruter dans le camp de ses adversaires. «
— La République, cbamp neutre de toutes les utopies sociales; au fond de toutes, la Révolution. — Ronapartisme. Pas de parti, un bomme : Louis -Napoléon Ronaparte. — Strasbourg. — Lettre à M. Laity. — Roulogne. — L'Empereur humanitaire et socialiste. — Après 1840, l'opposition dynastique se substitue aux républicains. — Déclarations monarchiques de François Arago et de M. Carnot. — M. Thiers, chef de l'opposition. — Les banquets de 1830 recommencent en 1847. — Aveuglement et présomption des dynastiques. — Intervention de M. Ledru-Rollin. — Lillt^, Dijon, Chalon-sur-Saône. — Le National et la Réforme, — Dernières heures de la Monarchie. , • 1
24 février — 5 mars.
Sommaire. — 24 février, une heure et demie. — M. Odilon Rarrot au ministère de Tintérieur. — M. Garnier-Pagès à Thôtel de ville. — L«
mot d*orclre : un gouTernement provisoire. — Séance au National. — Lamartine : portrait politique. — La duchesse d'Orléans à la Chambre des députés : MM. Dupin, Odilon Barrot, Marie, Ledru-Rollin. — Proclamation des noms des membres du gouvernement. -^ Séance à la Réforme, — A Thôtel de ville : le gouvernement en proie a la foule. — Distribution des ministères. — MM. Louis Blanc, Marrast, Flocon et Albert. — Luttes du gouvernement contre la souveraineté populaire. — 25 février. — Coup d'œil sur Paris; la préfecture de police ; les délégués d'arrondissement. — La garde mobile et la garde nationale. — Le droit au travail. — Le drapeau rouge : Lamartine. « Le peuple victorieux n'amènera pas son pavillon. » — ^ Séance di» club Blanqui. — 26 février. — La rosette rouge. — Abolition de la peine de mort en matière politique. — Proclamation de la République. — Création des ateliers nationaux. ~ 27 février-5 mars. — Le ministère du travail : M. Louis Blanc. — La commission de gouvernement pour les travailleurs; abolition du marchandage; réduction des heures de travail. — Goudchaux , ministre des finances , fait ses conditions; abolition de l'impôt du timbre sur les écrits périodiques; anticipation du payement du semestre ; démission de Goudchaux. — Ordre d'inhumer nuitamment les victimes; les délégués du peuple; funérailles solennelles. — Établissement du suffrage universel. — Caractère des premiers décrets du Gouvernement provisoire : n'obéissait-il pas sans le savoir à un programme de 1839? 43>
Sommaire. — Adhésions à la République (24 février-3 mars); le clergé, la magistrature, l'armée; l'opposition dynastique; les légitimistes. — Raisons de ne pas repousser la République. — > Deux hommes la repré* sentent diversement: MM. de Lamartitie et Ledru-Rollin. — Lamartine : manifeste à l'Europe. — Ambiguïté de principes. — M. Ledru-' Rollin : nomination de commissaires, tous républicains. — M. Jules Favre. — Circulaires des 8 , 9 et 12 mars. — Circulaire de M. Carnot.
— M. Louis Blanc. — Le gouvernement se divise en deux camps. — Le camp de M. Ledru-Rollin : Caussidière, Sobrier, Imbert, Villain.
— La commission des travailleurs et la commission des récompense» nationales au Luxembourg. — Pétition des clubs pour l'éloignement des troupes et l'ajournement des élections, insérée dans le Bulletin de la République, — Ajournement au 25 mars des élections de la garde nationale; suppression des compagnies d'élite. — Réveil de l'opposition dynastique : « Ki émigrés , ni girondins » . — Fondation de VAs' semblée nationale et du Club républicain pour la liberté des élections.
— Députation à Lamartine ; sa réponse. — Manifestation des gardes nationaux (16 mars). — Convocation des ouvriers pour le lendemain.
— Manifestation du 17 mars. — MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc répondent aux pétitionnaires; Lamartine s'efface. — Remerciments •du Gouvernement provisoire; visite aux délégués du Luxembourg. ^ Le général Courtais. — Conséquences du 17 mars r centralisation des clubs ; organisation des délégués ; un gouvernement de rechange. 83
24 février— 20 avril.
Sommaire. — Les départements accueillent sans hésitation la République; politique violente à leur égard. — Rouen : M. Deschampt^ commissaire général j tarif officiel de salaires, clubs, chantiers nationaux.— Organisation de la garde nationale; M. Ledru-Rollin consent à donner des armes. — Limoges : le comité provisoire, les chantiers nationaux, la Société populaire. — MM. Maura^Ballange et Chamiot.
— Un délégué du Club des clubs : Genty et sa correspondance. — Le délégué demande la destitution du commissaire, et le commissaire celle du délégué : pas de réponse. — Symptômes de troubles. — fyon : proclamation de la République, comité municipal, comité préfectoral , drapeau rouge , Voraces ; incendies , dévastations d'usines
et de maisons religieuses. — M. Emmanuel Arago, commissaire extraordinaire. — Ses arrêtés reproduisent ceux du Gouvernement provisoire. — Docile aux violents, hardi contre les faibles, impopulaire auprès de tous. — Centralisation des clubs (24 mars) ; le club à la caserne. — Le général Le Pays de Booijolly; le sous -officier Gigoux. — Solennité publique pour l'anniversaire d*avril 1832. — ■Candidature de M. Emmanuel Arago ; il s'adjoint M. Martin-Bernard, puis se retire. — Épisodes divers. Commissaires de 1792 et de 1848.
— MM. Fanjat, Anselme Petetin, Latrade, Léclanché^ Bergeron, Napoléon Chancel, Joly, Sauriac, Place, Crevât, Lefèvre, Etienne Arago. — Les commissaires modérés : M. Emile Ollivier. — Confession de M. Trélat, commissaire général repentant. — La Révolution cosmopolite, — Attitudes contraires de Lamartine et de M. Ledru- Rollin. — Un dix-sept mars polonais contre Lamartine. — Projets révolutionnaires contre la Belgique: MM. Caussidière, Ledru-Rolliui Delescluze, patrons de Tentreprise. — Les deux bandes. — Tentatives d*émeute à Gand et à Bruxelles. — Les bandes sont armées par les soins de Delescluze. — Risquons-Tout. — Delescluze n*est ni désavoué ni destitué. — Sa conduite vis-à-vis du tribunal de Lille.
— Les Savoisiéns : expédition de Chambéry (30 mars); triomphe et chute rapide. — Conclusion 121
Sommaire. — Identité des moyens révolutionnaires à Paris et eu province. — Impuissance et stérilité des doctrines : la presse et les clubs; pas de liberté sans autorité. — Ateliers nationaux. — La voie publique encombrée ou troublée ; avis et menaces du gouvernement. — La population vit dans la rue : députations à Thôtel de ville, arbres de la liberté, banquet des Incorruptibles , manifestation des Écoles. — Crise financière : le Trésor et la Banque de France; impôt des quarante -cinq centimes. — Projets de dictature révolutionnaire : MM. Louis Blanc, Gaussidière, Ledru-Rollin ; rôle du Comité central; activité de Blanqui; les révélations de la Revue rétrospective, — Situation du gouvernement, cerné, divisé, trahi; Lamartine et Marrast se partagent le soin de la défense commune. — Pressentiments de Lamartine sur le rôle des départements; démarches auprès du général Négrier; entrevues avec les chefs de clubs. — Marrast forme une police; la garde mobile et la garde nationale. — Menées autour de M. Ledru-Rollin; ses feintes devant le conseil. — Le Bulletin oS* 16; Paris mandataire de la France. — Réserve de M. Ledru-Rollin. — Nuit du 15 au 16 avril. — Visite de M. Ledru-Rollin à Lamartine. — Préparatifs à Thôtel de ville; le général Changarnier. — La manifestation du 16 avril ; affluence subite de garde nationale et de garde mobile; Barbes. — Désarroi de la manifestation. — Tous ses auteurs la désavouent : hypocrisie officielle; hommages du gouvernement à tt rimpulsion féconde n des clubs ; mesures contre la magistrature et la bourgeoisie ; Tarmée rentre dans Paris ; fête de la Fraternité'* — Caractère et conséquences immédiates du 16 avril 173
Sommaire. — La question électorale est au fond de tous les événements qui précèdent : résumé rapide. — Circulaire du 7 avril. — La République de droit divin. — t Que feriez-vous si l'Assemblée nationale ne proclamait pas la République? ■ — Les listes du National, — Le club de l'Assemblée nationale. — Comment les républicains du lendemain entendaient la République. — Circulaire de M. Thiers. — Les faits de pression électorale établis par les comptes de finances. —
L*élection à Paria; deux influences : MM. Marie et Louis Blanc. — La liste du Luxembourg, celle de la Mairie. — Revue projetée et contremandée des ateliers nationaux. — L'embrigadement des votes : réunion au Champ de Mars, protestation de Lamennais. — Les élections du 23 avril ont été républicaines à Paris et dans Jes départements; mais en donnant ses voix à la République, la France a distingué. — Succès éclatant de Lamartine. — Infériorité relative de MM. Ledru-Roilin et Louis Blanc. — Échec de la liste du Luxembourg et des Jacobins. — Protestations du National, de la Réforme et de la Vraie République : menaces à l'Assemblée. — Troubles de Limoges et de Rouen. — Limoges, — Le 26, réunion de la Société populaire; complot pour le lendemain. — Invasion de la salle du scrutin, lacération et dispersion des bulletins. — Rétablissement du comité provisoire de Février. — La garde nationale est désarmée. — Les membres du comité combattent le désordre et pacifient la ville. — Rôle de M. Trélat. — Le délégué des clubs. — Rouen, — Échec de la liste radicale. — Rassemblements sur la place de THôtel-de- Ville. — Tentatives pour désarmer les gardes nationaux. — Démission du commissaire, M. Deschamps. — Les barricades sont enlevées sur les deux rives. — Menaces des clubs et de la Société des Droits de Vhomme, — Prédictions sinistres. — Incertitudes et délabrement du pouvoir. . . . .* 219
Sommaire. — Réunion de T Assemblée nationale. — Le Gouvernement provisoire dépose ses pouvoirs. — La République dix-sept fois acclamée. — L'Assemblée comparait devant le peuple. — Vérification des pouvoirs, nomination du bureau. — Comptes rendus du Gouvernement provisoire; il a bien mérité de la patrie. — Commission executive de cinq membres; Lamartine et Ledru-Rollin. — Composition du ministère. — Projets contre l'Assemblée : MM. Raspail et Louis Blanc; la Pologne et le ministère du progrès. — Intervention des clubs. — Décret de l'Assemblée nationale sur les pétitions; droit de réquisition directe pour le président. — Précautions de la Commission executive ; le général Courtais et Caussidière. — La colonne se met en marche; les délégués forcent la grille; Lamartine. — Louis Blanc, Raspail, Barbes. — ^ Discours de Blanqui. — MM. Taschereau, Senard, Froussard , Lacordaire ; le dossier de la Corse. — Impuissance de la manifestation. — Motions de Barbes. — Le rappel. — Ovation à M. Louis Blanc. — Huber prononce la dissolution de l'Assemblée nationale; listes de gouvernement. — La garde mobile fait évacuer
i*enceinte; les factieux s'acheminent vers l'hôtel de ville; Courtais et Lamartine. — Dispositions d'Armand Marrast; Albert et Barbes sont arrêtés. — Ce qui arriva des meneurs : Sobrier, Quentin, Chancel, Huber, Raspail, Blanqui, Louis Blanc. — Zèle des gardes nationaux; la maison Sobrier. — Mesures prises par la commission executive; défiance réciproque entre ses membres; la garde républicaine et les Montagn^ds. — Gaussidière à l'Assemblée; il donne sa démission de préfet de police et de représentant du peuple. — Jugement sur la journée du 15 mai 259
Sommaire. — Réprobation universelle contre le 15 mai.. — Les gardes nationales, la Société des Droits de V homme y le banquet à vingt-cinq centimes. — Les grèves encombrent les ateliers nationaux. — Mesure rigoureuse et exorbitante de la Commission executive à leur égard, réserves de M. Emile Thomas; son arrestation. — Explications ambiguës de M. Trélat. — M. Léon Lalanne, beau-frère de M. Trélat, est nommé directeur. — Irritation des ouvriers. — Interpellation de M. Tascbereau; l'Assemblée passe à l'ordre du jour. — Elections complémentaires. — Révolutionnaires et Conservateurs. — Candidatures de Caussidière, du prince de Joinville et de Louis-Napoléon Bonaparte. — Décret de proscription contre la famille d'Orléans. — Proposition d'abrogation des lois de proscription contre la famille Bonaparte : M. Grémieux. — Le prince Louis pose sa candidature. — Situation particulière d'Armand Marrast. — Ses intrigues contre MM. de Lamartine et Ledru-RoUin ; demande en autorisation de poursuites contre M. Louis Blanc; M. Jules Favre, rapporteur. — M. Louis Blanc était^-il à l'hôtel de ville le 15 mai? Armand Marrast sommé de répondre. — Divisions de la Commission executive. — Élections du 5 juin : ordre à outrance, socialisme à outrance; soixante-dix mille voix pour l'émeute. — M. Thiers élu par cinq départements. — Le prince Louis Bonaparte. — Persistance des rassemblements et des cris séditieux sur le boulevard. — Affinités du parti bonapartiste et des agences révolutionnaires ; apparition simultanée de feuilles impérialistes et radicales. — La Commission demande, sous forme de crédit, un vote de confiance, et propose d'urgence l'arrestation de Louis Bonaparte. — Le crédit est accordé. — Le prince Louis est admis sur les conclusions conformes de M. Jules Favre, rapporteur. — Vains efforts de M. Ledru-Rollin. — Lettres du prince; sa prudence. — Tumulte dans l'Assemblée. — Les ateliers nationaux ; rien n'est changé : M. Trélat monte au Capitole. — Ses
artifices pour éluder la discussion ; M. de Falloux Vy ramène ; M. Trélat « plus médecin que ministre ». — Déclarations énergiques et spontanées de Goudcbaux à propos des ateliers : t Vous m'entendez bien, il faut qu'ils disparaissent! » Il est élu président de la commission des ateliers nationaux. — Rapport de M. de Falloux. — La charité de M. Trélat. — MM. Victor Hugo ei Cau^idière. — II faut dissoudre les ateliers nationaux! 313
l'insurrection de juin.
Sommaire. • — L'insurrection est née du droit au travail, — Arrêté rigoureux de la Commission executive ; protestations des ateliers nationaux, de r Organisation du travail; Pujol au Luxembourg. — Situation militaire dans les deux camps. — 33 juin. — Construction simultanée de barricades dans tous les quartiers; difficultés pour concentrer les troupes. — La garde nationale h la porte Saint-Denis et au faubourg Poissonnière. — Au Panthéon, M. Pinel-Grandchamp et Acago. — Barricades du Petit- Pont et de la rue Saint-Severin : le commandant Francis Masson. — Partout les tentatives de conciliation sont repoussées. — Lamoricière au Château-d'Eau ; Cavaignac lui amène du renfort. — fiarricade du faubourg du Temple. — Les symptômes sinistres et les symptômes rassurants. — La nuit du général Cavaignac. — L'Assemblée nationale; M. de Falloux. — Rôle actif et effacé de la Commission executive; les accusations de trahison. — La réunion républicaine du Palais-Royal complote une fois de plus la chute de la Commission. — V^ Juin. — Séance de l'Assemblée; le pouvoir exécutif confié au général Cavaignac; proclamation de l'état de siège ; démission de la Commission executive. — Les combats de la matinée : la caserne des Minimes et la place des Vosges. — • Deux heures de trêve; proclamations de Cavaignac. — Reprise des hostilités. — L'hôtel de ville. — Barricades du faubourg Poissonnière et du clos Saint-Lazare. — Sur la rive gauche, la place Maubert, la montagne Sainte-Geneviève; prise du Panthéon. — Le général Damesme. — Arrivée des gardes nationales des départements 359
(Suite et fin).
Sommaire. — ^b juin. — MM. Gavaignac et Senard. — Crédit de trois millions pour les indigents de Paris. — Proclamation de Cavaignac aux insurgés. — Fermeture de clubs; saisie de onze journaux. — Arrestation et mise au secret de M. Emile de Girardin. — Désarmentbnt de la garde nationale dans certains quartiers. — Lamoricière donne l'assaut au clos Saint-Lazare. — A l'hôtel de ville, Duvivier se fait jour par la rue Saint- Antoine et par les quais. — La place de la Bastille et le faubourg Saint-Antoine. — Le général Négrier arrive à la Bastille par les quais et le boulevard Bourdon, — Il est blessé à mort h huit heures du soir. — L'heure de la conciliation. — Deux camps parmi les insurgés, Tun pour la soumission, Tautre pour la lutte à outrance. — Situation de la rive gauche, presque pacifiée, sauf à la barrière Fontainebleau. — Le général de Bréa et |e commandant Gobert. — Il franchit la barrière; cris de mort, on l'entraîne au Grand-Salon, puis au grand poste. — MM. Gobert et Desmarets. — Deux heures d'agonie. — Le général de Bréa et Mangin sont assassinés ; Gobert et Desmarets s'échappent. — Prise de la barricade par le ii^ léger : six heures du soir. — Démarche de l'archevêque de Paris auprès du général Gavaignac. — Il parcourt les ambulances et arrive ù la Bastille. — Trêve. — Reprise subite du combat. — L'archevêque est blessé. — Retour à l'Assemblée ; projet d'un décret de déportation. — 26 juin. — Les insurgés entrent en pourparlers ; prétentions du faubourg Saint-Antoine révélant le programme de l'insurrection. — Trois délégués accompagnent M. Larabit. — Armistice jusqu'à dix heures du matin. — Attaciue et prise du faubourg par les généraux Perrot et Lamoricière. — Éloquente proclamation de Gavaignac. — La dernière barricade à la Villette. ^- Sanglant épilogue dans la cour des Tuileries et au Carrousel. — Morts, blessés, prisonniers. — L'Assemblée; décret ordonnant la transportation des insurgés (27 juin). — Insurrection de Marseille; 22 et 23 juin. — Le 28 juin, le général Gavaignac dépose ses pouvoirs; sur la proposition de M. Martin (de Strasbourg), il est nommé président du conseil des ministres. — Troisième évolution de la République 399
LE GÉNÉRAL GAVAIGNAC.
Sommaire. — La tâche de Gavaignac et de la République. — Composition du ministère; démission de M. Garnot, sur un vote de l'Assemblée. — Décrets divers ; dissolution des ateliers nationaux ; crédits aux associations ouvrières; retrait du décret qui limitait les heures de travail. — Rétablissement du cautionnement; décrets sur la presse et les clubs. — Goudchaux : exposé financier; Timpôt sur les créances hypothécaires; retrait du projet. — Les partis dans l'Assemblée; la commission d*enquête. — Concert entre elle et le pouvoir exécutif; insi^nce de M. Trouvé-Ghauvel contre Canssidière. — Rapport de M. Quentin Bauchart. — Cavaignac abandonne les monarchistes; M. Laurent(de l'Ardèche); misérable échec d'une tentative de contreenquête ; M. Ducoux ; suppression de la Gazette de France, — Séance du 25 août; MM. Ledru-Rollin , Louis Blanc et Caussidière; le procureur général demande une autorisation de poursuites contre les deux derniers; Cavaignac insiste pour Turgence; l'Assemblée accorde la double autorisation; MM. Louis Blanc et Caussidière sortent de France sans que le gouvernement y mette obstacle. — Déclaration solennelle de Cavaignac contre les monarchistes; l'état de siège est maintenu contre eux et voté par eux ; scission entre la droite et le général Cavaignac; les représentants commissaires. — Banquets démocratiques, vus sans défaveur par le gouvernement. — Banquet du Chalet; opinion de M. Ledru-Rollin sur la révolution de Février; ses théories financières; protestation de Goudchaux. — Banquet de Toulouse; interpellations de M. Denjoy; faiblesse de M. Senard; fermeté de Lamoricière. — Scrutin du 17 septembre; quintuple élection de Louis-Napoléon Bonaparte 439
SoMMAiRB. — La Constitution ; mot de Lamartine; proposition de M. Senard. — Commission de dix-huit membres. — Offres des États-Unis promptement rétractées. — Lecture du projet le 19 juin. — Projet définitif (30 août). — ' Exposé. — Discussion du préambule (5 septembre); droit au travail; peine de mort, liberté d'enseignement, impôt proportionnel. — Y aura-t-il deux Chambres ou une seule? —